Archives de l’auteur : admin

Opérativité et Maçonnerie spéculative ( II )

( 1re partie dans VLT n° 66)

Au cours de la première partie de cet article parue dans le numéro 66 de Vers la Tradition, nous avons résumé, pour l’essentiel, une façon d’appréhender et de pratiquer la voie maçonnique qui résulte de l’intrusion de la mentalité profane dans les Loges. Cette configuration, caractéristique des temps modernes, n’est qu’une expression “visible” et “organisée” (au sens d’une “solidification”) de l’Ordre maçonnique. Si une coïncidence de tendance peut parfois avoir lieu entre Ordre et obédience, il convient néanmoins de veiller à bien respecter cette distinction fondamentale que nous avons déjà posée entre Maçonnerie et maçons, entre Ordre initiatique et ordre administratif. Ainsi que l’écrit René Guénon : “(…) l’action des Maçons, et même des organisations maçonniques, dans toute la mesure où elle est en désaccord avec les principes initiatiques, ne saurait en aucune façon être attribuée à la Maçonnerie comme telle” (EFMC, t.I, p. 276), celle-ci ne pouvant “être rendue responsable d’un état de fait qui n’est dû qu’aux conditions mêmes du monde moderne”(SFSS, p. 313), “les formes traditionnelles demeurant toujours indépendantes de ces contingences (…)” (AI, p. 8). Si, en toute rigueur, une quelconque “restauration” des formes organisées paraît maintenant exclue 1 , seuls les individus — qui, par leur constitution intérieure qui procède de l’Universel, possèdent au plus profond d’eux-mêmes le “germe divin” (le Soi) — ont toujours la possibilité d’échapper pour une grande part à la “solidification” de ce monde. Encore faut-il en avoir conscience et en affirmer la détermination.

Comme nous le disions, la Maçonnerie spéculative s’est en quelque sorte substituée à la Maçonnerie opérative qui perdura jusqu’au XVIIIe siècle, et même probablement au-delà, dans des conditions assez exceptionnelles. Elle représente aujourd’hui, par filiation ininterrompue, et depuis sa “constitution” officielle en 1717 par la création de la Grande Loge de Londres, l’unique possibilité initiatique (avec le Compagnonnage), subsistant en Occident. Les “Antients”, qui ne s’étaient pas mépris sur la nécessaire adaptation qu’il allait falloir mettre en œuvre, devaient s’efforcer, avec plus ou moins de succès, de réparer les dégâts occasionnés par Anderson et ses proches. Un examen des diverses interventions qui avaient pour but de rétablir, par divers moyens, certains éléments rituels de l’opérativité que les Modernes avaient abandonnés, permettrait d’“évaluer”, en quelque sorte, l’importance de l’apport qu’on peut leur attribuer.

René Guénon avait souligné l’attitude “constructive” des “Antients” durant la période de transition. Cependant, il ne manquait pas, à bien des occasions, de formuler des propos d’une extrême sévérité sur la “dégénérescence” que représente le passage de la Maçonnerie opérative à la Maçonnerie spéculative. En effet, son œuvre ne manque pas de considérations dont la reproduction in extenso pourrait amener au plus grand découragement. Mais, ce n’est pas sans souci de bien situer et préciser les choses, ni sans précautions qu’il s’est exprimé à ce sujet. Ainsi a-t-il spécifié qu’ “il s’agit bien d’une organisation initiatique authentique qui a seulement subi une dégénérescence”, ou est devenue “simplement” spéculative, nuances qui sont à noter à la suite de l’auteur qui ajoute entre parenthèses : “on remarquera que nous disons simplement pour bien marquer que ce changement implique une diminution”, “par rapport à la Maçonnerie opérative” (EFMC, t.I, pp. 273, 245, 267). Il a également “insist[é] sur le fait qu’une telle dégénérescence d’une organisation initiatique ne change pourtant rien à sa nature essentielle” (AI, p. 196), et que, “au surplus, l’incompréhension de ses adhérents, et même de ses dirigeants, n’altère en rien la valeur propre des rites et des symboles dont [la Maçonnerie] demeure la dépositaire” (EFMC, t.I, p. 273). (Nous rappellerons ici l’importance que R. Guénon attribuait à ce “rôle conservateur” de la Maçonnerie, et que Denys Roman a développé dans son œuvre).

Et ce serait faire une part excessive — pour ne pas dire injustifiée — à une lecture “minimaliste” — dont nombre de “lecteurs” semblent se contenter— que de fermer les yeux sur l’élément compensateur que représente le “corpus” maçonnique de l’œuvre de R. Guénon, qui, sans cela, n’aurait aucune raison d’être dans un ensemble dont il fait partie intégrante. Une appréhension qui se limiterait à l’aspect littéral (pour ne pas dire “littéraliste”) ne saurait, tout au plus, contenter que quelques esprits en mal d’“exégèses” qualifiées par eux de “rigoureuses” ou “scientifiques”, mais en réalité, surtout restrictives. Cette interprétation stérilisante d’une œuvre qui participe pour l’essentiel d’une doctrine d’origine supra-individuelle et “non- humaine”, ne saurait être considérée comme acceptable. La très grande sévérité de R. Guénon sur la situation traditionnelle occidentale doit être correctement interprétée. Il convient pour cela de tenir compte de l’œuvre tout entière, et non pas d’y puiser çà et là des “lambeaux de phrases isolées de leur contexte”, pour conforter telle ou telle thèse. Il est suffisamment aisé de voir apparaître, des premiers jusqu’aux derniers écrits consacrés à l’initiation, non pas une “évolution” des “idées” exposées par l’auteur (hormis quelques précisions de vocabulaire ou confirmations), mais une prise en compte circonstanciée des changements de situation. Les Maçons qui suivaient R. Guénon à l’époque où, dans les toutes dernières années de sa vie, il fut l’inspirateur de la fondation de la Loge “La Grande Triade”, où il s’intéressa à une entreprise de restauration de rituels maçonniques, ne se sont pas mépris sur sa vigilance et ses intentions ; pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui ?

René Guénon reconnaissait à la Maçonnerie, malgré toutes ses insuffisances, des possibilités initiatiques authentiques. Rapportées aux temps actuels, ces possibilités représentent une chance extraordinaire pour ceux qui, par leur constitution interne, sont et ne seront jamais que des Occidentaux.

René Guénon nous dit dans les “Aperçus sur l’initiation” – ouvrage qui devrait être de référence pour tout Maçon – que l’appréhension du symbolisme véhiculé par le rituel maçonnique et qui procède directement du Métier, est inopérante si elle se limite à une compréhension discursive, c’est-à-dire à un processus faisant appel uniquement à la raison et à la mémoire qui en permet mentalement l’agencement ; car comprendre n’est pas connaître. Ce que R. Guénon veut dire – et tous les Maîtres de tous temps n’ont pas affirmé autre chose -, c’est qu’une compréhension des textes pratiquée de façon tout intellectuelle (à ne pas confondre avec intellect pur ou intuition intellectuelle), si elle est évidemment nécessaire et même indispensable dans un premier stade, n’en reste pas moins incomplète, superficielle, et donc “spéculative”. Rappelons qu’une appréhension uniquement livresque en mode théorique est tout à fait insuffisante car, “étant indirecte et imparfaite, [elle] n’a en elle-même qu’une valeur “préparatoire”, en ce sens qu’elle fournit une direction qui empêche d’errer dans la réalisation, par laquelle seule peut être obtenue la connaissance effective “(IRS, p. 140). Pour cela, une rigueur intellectuelle débarrassée de tout a priori, de tout préjugé, est nécessaire, afin que ce mental, dépouillé des attaches formelles contingentes, libre de toute contrainte “culturelle”, ayant abandonné ses “métaux”, devienne le réceptacle de la Volonté du Ciel. Cette assimilation directe ne peut s’accomplir que si se réalise ce “dépouillement des métaux”, car “notre être réel n’est aucunement engagé dans les opérations de la pensée discursive et de la connaissance empirique (par lesquelles la philosophie veut ordinairement prouver la validité de notre conscience d’être, ce qui est proprement anti-métaphysique), et c’est à cet “esprit” seul [le SOI], distingué du corps et de l’âme, c ‘est-à-dire de tout ce qui est phénoménal et formel, que la tradition reconnaît une liberté absolue.” 2

Il s’agit là de cette attitude éminemment “active” déjà évoquée, dont l’abandon de la volonté propre n’est pas un des moindres aspects. Sous peine de nous répéter, rappelons la formule “lapidaire” bien connue de tout Maçon qui, à la question : “Que venez-vous faire en Loge doit répondre : “Vaincre mes passions, soumettre ma volonté, et faire de nouveaux progrès en Maçonnerie.” (“Vaincre ses passions” et “soumettre sa volonté” n’appartiennent pas en propre à la démarche maçonnique, mais s’appliquent à tous ceux qui entrent dans une Voie, quelle qu’elle puisse être, même exotérique ; ce sont les modalités d’application qui varient). Il convient de préciser que, s’il est assez aisé de saisir ce que signifie l’expression “vaincre ses passions ” du fait que cela concerne de façon plus immédiate et apparente l’abandon des métaux, il n’en va pas de même lorsqu’il s’agit de comprendre en quoi consiste réellement le fait de “soumettre sa volonté”, attitude que l’on doit entendre au sens d’une conformité à la Volonté du Ciel, ou au Plan du Grand Architecte de l’Univers tracé au commencement et de toute éternité. C’est pourquoi il est permis d’assimiler cette soumission de la volonté à une véritable “opérativité”, car elle place sur la voie active de la conformité initiatique, permettant ainsi, et seulement ainsi, le plein et harmonieux développement des possibilités de l’être, lesquelles s’actualiseront à partir du support symbolique véhiculé par le rituel à l’aide des outils. Il nous faut donc nous retrancher de l’approche habituellement pratiquée qui, participant des modalités individuelles presque uniquement limitées au domaine psychologique, est inapte par sa nature à une assimilation effective de la doctrine et de ses applications, et, par là même, ne conduit qu’à une impasse.

René Guénon va dans ce sens et plus loin, lorsqu’il met en évidence les possibilités des différents “supports” méthodiques et doctrinaux que sont les “symboles agis”, et quand il fait état de ce qu’il nomme la “théorie du geste”.

 L’“opératif”, nous dit R. Guénon, c’est ce qui agit au niveau de l’être : “(…) il s’agit de cet “accomplissement” de l’être qu’est la “réalisation” initiatique, avec tout l’ensemble des moyens de divers ordres qui peuvent être employés en vue de cette fin (…) ”. Tout ce qui est “réalisation”, “c’est là ce qui est véritablement “opératif“. “(AI, p. 195). (Notons que ce qui ressort du domaine psychologique, participant du “moi”, n’a aucune incidence véritablement “positive” sur la démarche initiatique, non plus que sur l’“évolution posthume” 3 de l’être humain.)

Et, contrairement aux idées reçues, l’“opérativité” ne consiste pas en une activité, voire une simple occupation manuelle. Cette méprise largement répandue paraît d’ailleurs compréhensible, eu égard au rapprochement généralement et hâtivement fait -toutes proportions n’étant pas toujours gardées-, avec les Maçons des “anciens jours”, qui construisaient des cathédrales 4 C’est négliger que ces derniers bénéficiaient d’une méthode particulière basée notamment sur les “outils” (qui, dans leur source originelle et fondamentale, participent de la Volonté du Ciel5) ; cette méthode permettait la mise en œuvre du symbolisme cosmologique dont l’assimilation effective représente le but ultime du Métier 6. Que reste-t-il de tout cela ?

Précisons que les propos qui suivent concernent principalement le domaine de la “technique” initiatique et de la “méthode”, et ne se rapportent donc pas directement à celui de la métaphysique pure, tel qu’exposé par René Guénon. Notre attention se portera sur la nature, la raison d’être et la signification des dépôts cosmologiques 7 que véhicule la Maçonnerie et en particulier son symbolisme, ses rites et son rituel8, qui en constituent les bases doctrinales et méthodiques. En effet, contrairement à ce qu’ont affirmé divers auteurs, René Guénon n’a pas dit que la Maçonnerie, dans son état “spéculatif’, ne possédait plus ni doctrine ni méthode. Là aussi, il convient de bien lire. Si la rigueur intellectuelle impose d’affirmer que l’aspect méthodique s’est trouvé malmené du fait de l’abandon de la pratique manuelle du Métier, il nous paraît plus exact de dire qu’il a plutôt subi une “transformation” procédant de la modalité “vitale” inhérente à cette nouvelle situation. Quant à la doctrine, elle subsiste pour une part plus importante qu’il n’y paraît, et, seuls, René Guénon et Denys Roman ont su mettre en évidence ce qui n’est plus aujourd’hui considéré par beaucoup que comme des “vestiges” n’ayant plus guère qu’un intérêt “archéologique”. Denys Roman a toujours insisté sur le caractère “vivant” de ces “vestiges”, qui en fait de véritables “germes”, non seulement pour le cycle futur, mais aussi -et cela est trop souvent négligé malgré son évidence- pour ceux qui ont la possibilité de les actualiser.

Rappelons tout d’abord le “lien très effectif” et même “tout à fait essentiel qui “unit la Maçonnerie opérative à la Maçonnerie spéculative” et “qui est constitué par le symbolisme” (EFMC, t.II, p. 121) ; “(…) la Maçonnerie, quelle soit “opérative” ou “spéculative”, comporte essentiellement, par définition même, l’usage de formes symboliques qui sont celles des constructeurs (…)” EFMC, t.I. pp.245, 246), le symbolisme des constructeurs représentant l’expression de certaines sciences traditionnelles qui “se rattachant] à ce qu’on peut, d’une façon générale, désigner par le nom d’“hermétisme”. EFMC, t.I, p. l7). La démarche initiatique concernée correspond à une véritable “construction spirituelle”, “surtout si l’on y ajout[e] les précisions plus proprement “techniques “qu’il serait facile à cet égard de dégager du symbolisme maçonnique (…) ” (ibid., p.145).

Le rite possède en lui-même une efficacité propre en tant que moyen de réalisation ; mais cette efficacité serait évidemment nulle si le rite ne procédait pas d’une tradition particulière perpétuée par transmission ininterrompue, et qui est, par sa nature, d’origine supra-humaine. C’est pourquoi le symbole – qui fonde le rite – en vertu de cette origine même ne peut résulter d’une quelconque invention ou convention humaine, ni être examiné selon des méthodes qui relèvent de la recherche que nous dirions volontiers “expérimentale” 9. Le rite, lorsqu’il est intégré harmonieusement dans la pratique du rituel – véritable cadre ordonné selon un plan en correspondance avec Celui du Grand Architecte – devient alors un “symbole mis en action”, et tout geste rituel 10 un “symbole agi” (AI, p. l19). Le rite offre un double aspect : d’une part un aspect de Connaissance lié au symbole qu’il exprime en accord avec l’ “instant” rituel : c’est l’aspect d’enseignement doctrinal ; d’autre part, du fait qu’il fait “vivre” à l’initié le symbole qui est “mis en action”, il représente en même temps un élément constitutif de la méthode maçonnique. Il convient de préciser que la méthode ne peut présenter une réelle efficacité que si la cohérence du processus initiatique est respectée ; dans le cas contraire, la réalisation ne pourra s’effectuer, ou se trouvera déviée de son but ultime. Mais le point important sur lequel il faut mettre l’accent est la  jonction de la doctrine et de la méthode qui ne doivent pas – et, en principe, ne peuvent pas- être séparées, sous peine d’aboutir, chez ceux qui sont engagés dans la Voie, à un déséquilibre ou une dispersion psychique ; c’est par cette unification de la connaissance, véhiculée et mise en action par le geste, que s’accomplit la véritable assimilation du Métier, lui-même étant l’expression visible de la Volonté du Grand Architecte à l’intention des êtres qui sont qualifiés et choisis pour cette démarche. Ce processus intégral a pour but de conduire celui qui l’accomplit activement et consciemment, à la “connaissance de lui-même”, plus précisément, et en langage maçonnique, à retrouver la “Parole perdue”.

Cette participation active de chacun doit trouver sa correspondance dans un “archétype” divin qui, en toutes ses parties, relève de l’ordonnance du Ciel dont le rituel n’est que le reflet adapté à des temps et lieux déterminés- et en est ainsi l’expression conforme. Traduit de cette façon, le rite initiatique présente le double aspect évoqué ci-dessus : celui d’être un “geste” méthodique, c’est-à-dire participant de la méthode inhérente au Métier, et d’autre part, celui de véhiculer un enseignement cosmologique, dont la Maçonnerie est dépositaire pour les Occidentaux11.

Ajoutons qu’un autre élément “méthodique” est représenté par la “méditation” sur les symboles, que R. Guénon définit comme n’étant “qu’un moyen” (IRS, p. 201) mis en œuvre pour parvenir à la “contemplation” entendue au sens initiatique (IRS, chap. XVI).

La “théorie du geste ” ne fut évoquée qu’à quelques occasions seulement par René Guénon 12. Ceci pourrait représenter une anomalie incompréhensible dans le “corpus” maçonnique de son œuvre, compte tenu des développements, par ailleurs substantiels, qu’il fut amené à faire sur certains aspects de l’initiation. Sans doute est-ce là un choix qui s’explique par des raisons de prudence, car il s’agit là de l’application d’une science traditionnelle qui ne peut être mise en œuvre de façon réellement active que par des individualités qualifiées. Néanmoins on peut dire qu’elle consiste essentiellement à réaliser l’intégralité du processus cosmogonique, par la “mise en action ” rituelle de “légendes” initiatiques. On peut d’ailleurs rattacher directement celle-ci à certaines représentations symboliques qui “avaient lieu dans les “mystères ” de l’Antiquité en Grèce et probablement aussi en Egypte” (AI, p. l90). Cette mise en œuvre subsiste actuellement en Maçonnerie ; c’est pourquoi nous ne pouvons en négliger l’importance. Ajoutons que d’autres moyens relevant de la méthode utilisée en Maçonnerie pendant la période opérative – et qui n’ont pas pu laisser de traces documentaires par la force des choses puisqu’ils étaient pratiqués oralement en tant que rites “couverts” (ce qui n’autorise pas à en nier la réalité) – ont été évoqués plus ou moins discrètement par divers auteurs bien connus des milieux traditionnels, à la suite d’indications données par René Guénon. Si, par exemple, le dhikr est pratiqué en Islam, pourquoi un équivalent rituel ayant une position aussi centrale dans la démarche initiatique ne serait-il pas pratiqué – ou ne l’aurait-il pas été – au sein de la Loge ? Il s’agit de la “science du rythme ”qui intègre des “formules dont la répétition a pour but de produire une harmonisation des divers éléments de l’être, et de déterminer des vibrations susceptibles, par leur répercussion à travers la série des états, en hiérarchie indéfinie, d’ouvrir une communication avec les états supérieurs, ce qui est d’ailleurs, d’une façon générale, la raison d’être essentielle et primordiale de tous les rites” 13. Cette “théorie du geste” se révèle capitale pour une restitution de la mise en œuvre de l’opérativité.

Le grade de maître est à cet égard d’une grande importance, car il illustre parfaitement la “théorie du geste” dans le déroulement de son “drame” rituel14, en raison même de la Légende d’Hiram qui en est l’élément central. Sa caractéristique fondamentale réside dans le fait qu’elle consiste, pour celui qui y accède, en l’obtention de l’“État primordial”, défini par le point de vue exotérique comme le “Paradis terrestre”, et par la tradition gréco-latine (qui, en certaines de ses parties, constitue l’un des “héritages” de l’Ordre), comme l’aboutissement des “petits mystères”. Il va sans dire que, dans la Maçonnerie “spéculative”, cette station spirituelle représentant la réalisation de toutes les possibilités de l’état humain n’est acquise que “virtuellement”, et à condition qu’un minimum des formes rituelles prescrites soit respecté. Compte tenu des lacunes “méthodiques” actuelles, certains éléments rituels de la Légende n’étant plus “explicités”, bien des possibilités présentes sous forme de “germes” ne sont, de ce fait, plus mises en œuvre. Pour ne citer qu’un exemple dont la teneur participe du caractère central de ce degré, il suffit de poser la question du “retournement” en rapport avec ce que les kabbalistes désignaient par le “déplacement des lumières”, pour se rendre compte que la perspective nouvelle que cela suppose, et qui doit être impérativement adoptée dans la démarche de la Maîtrise, est généralement faussée par une absence de prise de conscience de l’“orientation” correcte et de la mise en œuvre qui y correspond. Ceci se rapporte également à ce qui, dans la Maçonnerie anglo-saxonne, est désigné par l’expression darkness visible, que l’on peut traduire par perception des ténèbres, et qui est assimilable au sens supérieur des ténèbres. Est-il nécessaire d’insister sur les incidences capitales que ce symbolisme recouvre, notamment quant à la modification radicale de perspective suggérée, et même définie, par le changement d’orientation pratiqué ? Un point est ici à noter parce qu’il concerne la “prise de possession” effective de cet état central : Denys Roman, dans l’un de ses comptes rendus parus dans les Études traditionnelles concernant les ouvrages de Magister, définissait cette “opération” comme “la translation du cœur”.

Pour une réalisation effective des possibilités que ce degré renferme, l’attitude conforme est déterminante pour toute la démarche du Maître ; lors qu’elle n’est pas adoptée et appliquée, il est aisé d’entrevoir les conséquences négatives que cela peut générer, notamment dans les états posthumes, comme nous l’évoquions dans la note 3.

Nous disons “démarche de la Maîtrise” parce que l’attitude du Maître, qui est en rapport avec les notions cosmologiques que développe R. Guénon dans le chapitre L’arbre du monde des Symboles fondamentaux de la Science sacrée, et avec certains aspects exposés dans Les racines des plantes, ne peut être “animée” que par certaines particularités rituelles qui dispensent leur effectivité ; or, il est aisé de constater que celles-ci sont incomplètes 15. Cependant, ces particularités rituelles sont latentes à ce degré (comme à d’autres d’ailleurs), et, leur forme étant restituée dans sa plénitude symbolique, les possibilités qu’elles recèlent en elles-mêmes reprendraient “Force et Vigueur”, permettant ainsi aux membres qualifiés d’“actualiser” les “virtualités” de leur initiation.

Quant aux prolongements du grade de Maître que sont les hauts grades ou “degrés additionnels”, nous en avons évoqué la nature et la raison d’être dans le numéro 58 de Vers la Tradition car, si la signification de la Maîtrise comme aboutissement – en principe – de la démarche maçonnique est admise, pourquoi des hauts grades, puisqu’ils ne font pas “partie intégrante” de la Maçonnerie ?16.

Il nous faut maintenant aborder un point spécifique qui est souvent mis en avant pour compenser l’absence supposée d’enseignement doctrinal et de méthode au sein de la Maçonnerie. Ce point a trait au rôle de “guide”. Le “remède” proposé consisterait à établir une “guidance” inspirée de celle qui est pratiquée dans les organisations orientales. Disons-le d’emblée, ceci ne peut convenir à une organisation initiatique dont la caractéristique fondamentale repose sur un “travail collectif” de construction spirituelle. Il convient ici d’apporter une précision ; ce faisant, nous ne voulons aucunement minimiser l’importance et la nécessité de la fonction de “guide” telle qu’elle est reconnue en Orient (on sait que dans l’Hindouisme il s’agit du ( Guru, dans l’Islam du Scheik, etc.). Mais il faut “(…) que ce qui est ici assimilable au Guru soit, non pas la collectivité elle-même” [qui, comme telle, “ne saurait en aucune façon dépasser le domaine individuel, puisqu’(elle) n’est définitive qu’une résultante des individualités ”qui la composent], mais le principe transcendant auquel elle sert de support et qui seul lui confère un caractère initiatique véritable. Ce dont il s’agit est donc qu’on peut appeler, au sens le plus strict du mot, une “présence” spirituelle, agissant dans et par le travail collectif même (…). (IRS, p.183). C’est pourquoi, “en toute rigueur, le travail d’une organisation initiatique doit toujours s’accomplir “au nom ” du principe spirituel dont elle procède et qu’elle est destinée à manifester en quelque sorte dans notre monde”. Ce principe est “toujours, en définitive, l’expression d’un aspect divin, et c’est une émanation directe de celui-ci qui constitue proprement la “présence” inspirant et guidant le travail initiatique collectif, afin que celui-ci puisse produire des résultats effectifs selon la mesure des capacités de chacun de ceux qui y prennent part.” (IRS, pp.185, 186). On voit par là que la méthode maçonnique n’intègre pas la fonction de “guide” spirituel dans la démarche de ses membres. Si l’on prend l’exemple de la fonction coordinatrice du Vénérable Maître de la Loge, on constate que cette fonction fait de lui, en réalité, le substitut et le représentant mandaté de l’Ordonnateur des mondes, dont il possède d’ailleurs certains des attributs. Le Vénérable Maître ne doit pas se contenter de faire régner l’ordre au sens profane du terme, mais dans son acception sacrée, qui est synonyme d’harmonie, celle-ci étant la résultante du respect et de l’application de la “mesure”. Les attributs d’harmonie du Grand Architecte sont présents dans la Loge sous la forme des 3 piliers : Sagesse, Force et Beauté. C’est lorsque chaque membre est amené à prendre conscience de sa participation permanente à ce plan de “rassemblement” et d’“édification” 17 et cela à l’aide des “outils” mis à sa disposition – que cette participation devient réellement “active”, et que s’établit le véritable “travail collectif’’. Celui-ci, comprenant en mode opératif l’enseignement cosmologique inhérent au Métier, il revient à chacun d’en assimiler le contenu s’il en a les capacités. De plus, le travail collectif, tel qu’il doit être pratiqué, a l’avantage de s’opposer naturellement à la prolifération toujours possible de “petits maîtres” dont la présence et l’action ne génèrent que des confusions.

“Trois la gouvernent, cinq l’éclairent, sept la rendent juste et parfaite.” Au sein de la Loge de saint Jean, hors de l’emprise dissolvante du monde profane, loin du conditionnement de la “raison raisonnante” et du pouvoir de l’illusion psychique, c’est par le travail collectif que s’ordonne la parfaite “liberté” du Maçon.

A la suite des possibilités que présentent la “théorie du geste” et la Maî­trise proprement dite, il faudrait aborder d’autres points non moins importants que l’on peut mettre en rapport avec une démarche véritablement “opérative”, mais que nous ne pouvons intégrer dans le cadre de ces aperçus, car ils nécessiteraient de trop longs développements. Citons en particulier l’Hermétisme et son “alchimie spirituelle” dans son étroite parenté avec l’Art Royal sous sa forme maçonnique, le passage de la square Masonry à l’Arch Masonry véritable ouverture sur les grands mystères mise en œuvre au sein de l’Arche Royale, la notion d’Arche en fonction des “héritages” multiples dont la Maçonnerie est la dépositaire et la gardienne, ceux-ci pouvant toujours être “actualisés”.

Venons-en maintenant à la question posée par R. Guénon qui forme le titre de l’article : “Y-a-t-il encore des possibilités initiatiques dans les formes traditionnelles occidentales paru dans les Etudes Traditionnelles (n° 435), janv.-févr. 1973).

Lorsque R. Guénon rédigea cet article en 1935, il ne le fit pas sans que certaines circonstances ne l’y amènent. Aujourd’hui, bien que la situation se soit aggravée notablement – avec l’envahissement de la mentalité moderne que favorise l’expansion générale des “médias”-, il n’apparaît pas que, pour l’essentiel, ce texte ait perdu de son “actualité”, le problème qu’il aborde se posant pratiquement dans les mêmes termes : “(…) les seules organisations initiatiques qui aient encore une existence certaine en Occident sont, dans leur état actuel, complètement séparées des formes traditionnelles religieuses, ce qui, à vrai dire, est quelque chose d’anormal ; en outre, elles sont tellement amoindries, sinon même déviées, qu’on ne peut guère, dans la plupart des cas, en espérer plus qu’une initiation virtuelle. Les Occidentaux doivent cependant forcément prendre leur parti de ces imperfections, ou bien s’adresser à d’autres formes traditionnelles qui ont l’inconvénient de n’être pas faites pour eux ; mais il resterait à savoir si ceux qui ont la volonté bien arrêtée de se décider pour cette dernière solution ne prouvent pas par là-même qu’ils sont du nombre de ces exceptions dont nous avons parlé.” On pourrait donc penser que ceux qui ont adhéré à des organisations orientales se considèrent comme ces “exceptions”.

Beaucoup utilisent ce texte comme une sorte d’argument “décisif’, faisant ainsi preuve, encore une fois, de ce type de “lecture minimaliste” dont nous parlions au début, et qui, entre autres exemples, consiste aussi à “méconnaître totalement la valeur propre de l’initiation virtuelle” (EFMC,II, p.145), c’est-à-dire, au fond, ses possibilités d’“actualisation”. A cet égard, un auteur que l’on ne peut suspecter de “parti pris”, a relevé dans ce même texte toutes les nuances qui s’imposent, dans un article qu’il lui a consacré ici-même 18.

Les Occidentaux qui ne se considèrent pas comme ces “exceptions” qu’évoque R. Guénon, prennent “leur parti” des “imperfections” des organisations initiatiques occidentales, notamment la Maçonnerie, mais sans jamais perdre de vue les possibilités “sans nombre” que celle-ci offre à ses membres qualifiés. Pour nous, l’Arche maçonnique à laquelle Denys Roman a consacré une grande part de son œuvre, est une réalité bien vivante ; chaque “héritage” qu’elle contient peut être considéré comme un “germe “qui constitue une véritable “Terre sainte” à conquérir ; et “il appartient dès lors à chacun, s’il en est capable, de trouver la réponse [à la recherche de la Parole perdue], et de parvenir à la Maîtrise effective par son propre travail intérieur.” (EFMC, t.II, p.37).

André BACHELET

NOTES

Ouvrages de René Guénon cités en abréviations :

  • AI : Aperçus sur l’initiation, Editions Traditionnelles, 1976.
  • EFMC : Etudes sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, Editions Tradi­tionnelles, 1964,1975, 1976.
  • IRS : Initiation et Réalisation spirituelle, Editions Traditionnelles, 1975,1980.
  • SFSS : Symboles fondamentaux de la Science sacrée, Editions Gallimard, 1962.

  1. De toutes les initiatives maçonniques qui se sont inspirées de l’œuvre de René Gué­non dans un but de rétablissement, combien ne furent pas ruinées ?
  2. R. Guénon, Etudes sur l’hindouisme, Editions Traditionnelles, 1968, p.260, CR d’une étude d’A.K. Coomaraswamy intitulée : Akimchannâ
  3. La raison d’être de toute participation à quelque tradition particulière que ce soit, pourvu que celle-ci présente les critères de l’orthodoxie traditionnelle, concerne le destin posthume des êtres, à plus forte raison pour ceux qui relèvent de l’initiation, c’est-à- dire d’une situation particulière qui, par certains de ses aspects, leur crée des “obligations” accrues. A cet égard, R. Guénon affirmait que “l’initié est supérieur au clerc”, car leur évolution posthume n’est pas comparable. Il y a en Maçonnerie, et cela à différents grades, un point particulier dans le Serment et qui concerne les “centres subtils” de l’être humain. La correspondance faite entre ces “centres” et certaines “pénalités” n’est pas fortuite (la “pénalité” de la Maîtrise fait état de la “dissolution psychique ” qui va à l’encontre de la finalité de ce grade qui devrait au contraire réaliser le “rassemblement de ce qui est épars”). Les anciens Mystères, et, plus près de nous, La Divine Comédie de Dante, ont illustré et défini ces “calamités” par les expressions bien connues de : “retour en arrière”, “pétrification”, “chute dans le bourbier”, qui correspondent chacune à des cas de transgression.
  4. Insister sur cette période féconde de l’histoire qu’est le Moyen Age, et notamment à partir des seuls Olds Charges connus en Angleterre et qui sont d’ailleurs tardifs, ne doit pas amener à négliger tant soit peu -comme c’est trop souvent le cas- les périodes très antérieures qui ont vu se développer une Maçonnerie pré-chrétienne, véhiculant une influence spirituelle spécifique qui n’est pas éteinte ; la thèse d’une Maçonnerie uniquement et strictement chrétienne, sinon catholique romaine, ne pourrait éventuellement tenir que si l’on faisait débuter l’origine de l’Ordre à la période de construction des grandes cathédrales (à ce sujet, pourquoi ne prend-on généralement en compte que la période “gothique ” ?) ; c ‘est en effet la thèse de certains historiens profanes ; pour d’autres, la Maçonnerie aurait vu le jour à la saint Jean d’été de 1717 ! Le manque de documents à cet égard ne doit pas abuser.
  5. Au sujet du symbolisme des outils, il convient de dissiper l’erreur qui consiste à penser “qu’un sens nouveau peut être donné à un symbole qui ne le possédait pas par lui- même (…)”, car, lorsqu’il “s’agit de quelque chose qui a un caractère vraiment traditionnel, tout doit au contraire s’y trouver dès le commencement, et les développements ultérieurs ne font que le rendre plus explicite sans adjonction d’éléments nouveaux et venus de l’extérieur (…)” ; on ne peut pas “admettre une sorte de “spiri­tualisation”, par laquelle un sens supérieur aurait pu venir se greffer sur quelque chose qui ne le comporterait pas tout d’abord ; en fait, c’est plutôt l’inverse qui se produit généralement (…).” (R. Guénon, Aperçus sur l’ésotérisme chrétien, Ed. traditionnelles 1954, pp.87-88) Le postulat auquel R. Guénon fait allusion, fort répandu chez les historiens de la Maçonnerie, comme chez, ceux de l’histoire des religions, procède de la pseudo-doctrine évolutionniste et progressiste, incompatible avec le point de vue traditionnel.
  6. Ce terme de “Métier”, qu’il s’agisse de Maçonnerie “opérative” ou de Maçonnerie “spéculative”, doit être défini comme la pratique maçonnique dans son intégralité, c’est-à-dire comme comprenant la théorie et la mise en œuvre correspondante (quelle soit manuelle, ou spirituelle et contemplative) qui en permettent la “réalisation
  7. L’initiation maçonnique se rapporte non à l’ordre métaphysique pur, mais à l’ordre Cosmologique et aux applications qui s’y rattachent. Ajoutons tout de même qu’il nous paraît erroné de vouloir borner son champ effectif exclusivement aux “petits mystères” (Cf. fonction des “héritages ” dont la Maçonnerie est la dépositaire). Si le point de vue que nous exposons -qui se limite volontairement à la cosmologie dans ses applications les plus élémentaires, peut paraître trop “horizontal”, c’est parce que nous tenons à mettre chaque chose à sa place ; en vertu de la “loi de correspondance” qui relie entre eux les divers ordres de réalité, il revient à chacun d’effectuer la transposition en mode supérieur.
  8. Dans la première partie de cet article, nous avons évoqué l’état préoccupant de certains rituels ; mais nous verrons qu’en général, ce qui demeure conforme est suffisamment conséquent pour permettre d’entrevoir des possibilités de rétablissement dans un esprit traditionnel. Si ce rétablissement n’est guère envisageable actuellement dans une structure obédientielle, il est toujours possible de le mettre en œuvre en chacun de nous.
  9. C’est ainsi qu’un auteur comme Allec Mellor, aujourd’hui disparu, avait envisagé la création d’une “chaire de maçonnologie ”, afin d’expliciter le symbolisme véhiculé par le rituel (qu’il interprétait le plus souvent en mode psychologique), ceci pour une meilleure et enfin complète compréhension de la démarche maçonnique, que les Maçons opératifs ne pouvaient évidemment posséder, puisqu’ils n ‘avaient pas à leur disposition les indispensables “sciences humaines” dont nous sommes si fiers aujourd’hui… On retrouve la pesante “marque” de cet auteur jusque dans la présentation officielle et “approuvée” de certaines versions des “Lectures” du Rite Emulation, dont les commentaires qui les accompagnent, gonflés de suffisance et d’affectation -non moins que d’hostilité envers l’œuvre de R. Guénon- sont tout à fait déplacés dans ce cadre.
  10. Parmi les “gestes rituels” se placent les “Signes d’ordre” ; tous les Maçons qui les connaissent en rapportent la signification, lorsqu’ils les exécutent dans leurs développements ultimes, aux “pénalités” incluses dans le “serment” prêté sur les “trois grandes lumières”, dont nous avons parlé en note 3.
  11. Des deux organisations occidentales dépositaires de l’initiation de Métier, dont l’authenticité et la légitimité ont été reconnues par R. Guénon, le Compagnonnage, qui a conservé le lien effectif avec le Métier, n’entre donc pas dans la perspective de la présente étude, qui se rapportent à la Maçonnerie spéculative et ses possibilités latentes. Soulignons la grande dignité de la démarche compagnonnique.
  12. Cf. notamment à ce sujet :

    Orient et Occident, Editions Véga 1948, p.185, n.l.

    Le Symbolisme de la Croix, Editions Véga 1957, p. 78, n.l.

    Aperçus sur l’initiation, Editions Traditionnelles 1976, p.116 : n.l. ; p.206 et n.l. ; p.298 et n.2 (“science du rythme”).

    Etudes sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, Editions Traditionnelles 1964, t.I, pp.275-276

  13. Guénon, “La langue des oiseaux” in Symboles fondamentaux de la Science sacrée, p. 77
  14. On évoque parfois à ce sujet un “psychodrame”, ce qui est incorrect, et même absurde (la définition qu’en donne Moréno précise que les participants d’un “psychodrame” sont affligés de “psychopathie ”). Il n’est bien sûr pas possible de faire publiquement l’examen, même succinct, de certains points “techniques” relatifs à la “Chambre du Milieu” et à la station initiatique qu’elle représente. Nous nous bornerons donc à quelques considérations générales. En ce qui concerne la Légende d’Hiram, il serait sans intérêt d’en faire une étude historique à la façon de certaines “écoles ”. C’est l’interprétation symbolique de sa raison d’être qui nous importe, et, dans cette perspective, la cohérence de la démarche maçonnique nous paraît suffisante. Quant au contenu extra-biblique de la Légende, il représenterait, pour les tenants de la thèse de l’origine chrétienne de la Maçonnerie, une de ces contradictions que l’histoire réserve bien souvent… On sait en effet, que le contenu de cette Légende n’a rien de chrétien ; et nous ne parlons pas de la version rapportée par Gérard de Nerval qui contient des éléments d’origine suspecte. Sans la Maîtrise ou son équivalent, et sous une forme analogue à celle que nous connaissons aujourd’hui, la démarche initiatique maçonnique antérieure à la date de création supposée du grade de Maître aurait été incomplète “parle haut”, ce qui est tout à fait impensable.
  15. On pourrait rétorquer que nombre de ces éléments rituels ont été restitués en partie dans certains des hauts grades ; c ‘est exact, mais compte tenu de la pratique dont ceux- ci font trop souvent l’objet actuellement, cette objection, pertinente en elle-même, ne fait encore que déplacer le problème. Précisons qu’une restitution de ces éléments au sein de la Maîtrise ne menacerait nullement la raison d’être des degrés additionnels dans leur ensemble, contrairement à ce que pensent certains esprits frileux. Cette crainte est d’ailleurs la cause, dans certaines obédiences, du blocage systématique des travaux symboliques qui devraient s’effectuer à la Maîtrise, et dont l’absence quasi-générale a les plus fâcheuses conséquences sur la pratique véritablement “opérative” de ce grade et par répercussion sur la Franc maçonnerie toute entière.
  16. Cf. notamment : Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, t.II, Parole perdue et mots substitués, pp.39-42.
  17. Le “rassemblement” correspond à la construction “horizontale” qui se réalise par le “Niveau” ; l’“édification ”se rapporte à la construction “verticale” et à l’usage de la “Perpendiculaire”. Ces deux “opérations”, malgré certaines apparences, sont conjointes. Elles sont exprimées, dans la Loge, par les attributs symboliques des deux Surveillants qui ont pour fonction d’assurer leur réalisation. Il ne faut pas négliger le fait que cette démarche a également – et avant tout pour le Maçon qui n’a pas de lien effectif avec le métier , un aspect microcosmique. Toute autre démarche, si respectable qu’elle puisse être, n’est qu’un “amoindrissement”, sinon une “déviation”, et éloigne de la véritable raison d’être de l’initiation.
  18. Vers la Tradition n° 13-14, nov.-déc. 1984 -janv.-fév. 1985, Islam et Christianisme, par XXX, Elie Lemoine.

A l’attention de nos lecteurs hispanophones

Nous portons à la connaissance de nos lecteurs la parution, à l’initiative depuis l’Argentine de M. Marcelo Victor ULIANA, qui en a également assuré la traduction, d’un ouvrage en langue espagnole consistant en une compilation de textes d’André Bachelet.

 

L’équipe de rédaction

 

 

 

 

 

Opérativité et Maçonnerie spéculative ( I )

 

Publié dans : VERS LA TRADITION N°66 – Janvier-Février 1997

 

Préliminaires

Afin d’éviter tout malentendu qui pourrait naître des réflexions qui vont suivre, nous tenons à préciser plusieurs points :

  – en ce qui concerne la Franc-Maçonnerie, celle qui est concernée par nos propos de caractère spécifique est continentale, et nous prenons grand soin d’établir la nécessaire distinction entre Maçonnerie et Maçons, entre la Maçonnerie telle qu’elle devrait être, et telle qu’elle est généralement conçue.

  – pour traiter d’un sujet aussi grave, nos propos et leurs raisons ne sauraient donc se placer dans une perspective individuelle et polémique, tout a fait déplacée ici.

  – mais ce faisant, nous avons bien conscience de donner d’une certaine Maçonnerie continentale, une image consternante. Sommes-nous les seuls à déplorer la situation actuelle, et notamment à l’intérieur de l’Ordre ?

Nous ne le pensons pas. Au regard de réactions qui se font de plus en plus vives, compte tenu des difficultés que rencontrent ceux qui ont le désir de pratiquer la voie maçonnique conformément à ce qu’elle devrait être, rien ne doit être négligé pour un rétablissement toujours possible -ne serait-ce que dans les consciences-, des véritables valeurs initiatiques, et notre seule ambition est de tenter d’y contribuer pour notre modeste part.

 

Première partie

Lorsque René Guénon, du Caire où il résidait alors, entreprit sa longue série d’articles concernant l’initiation et sa “technique”1 (ils paraîtront à partir de 1930 et jusqu’à quelques mois de sa mort survenue en 1951), il déclencha une vive surprise et même quelque émotion parmi les Maçons continentaux auxquels il s’adressait plus particulièrement. En effet, la plupart des notions traitées étaient inconnues des Occidentaux, sinon oubliées depuis bien longtemps, notamment des milieux maçonniques2. Il faut dire qu’à cette époque, la pratique rituelle dans les Loges des pays latins était parfois réduite à un strict minimum3. Un des traits de cette négligence s’illustrait par le fait que, si les rituels des hauts grades avaient subi des modifications et adjonctions de caractère rationaliste plus ou moins accentuées (ce qui n’excluait pas quelques divagations occultistes ou pseudo-traditionnelles), les “grades” bleus avaient également souffert, et des innovations sous forme d’ajouts ou de suppressions masquaient et éliminaient pratiquement leur finalité initiatique, ne laissant finalement subsister du contenu qu’un aspect psycho-sociologique4. Fort heureusement, de nombreux éléments symboliques furent conservés, et d’autres, non moins importants, ont été restitués par la suite. Quant aux “usages”, dont on ne comprenait guère plus le sens, ils étaient jugés le plus souvent superfétatoires malgré leur étroit rapport avec la pratique rituelle5, et on avait cru bon de rejeter nombre d’entre eux ; ainsi des “décors”, comme le port du tablier et des gants pour ne citer qu’un exemple “banal”, qui n’étaient plus utilisés à la Maîtrise : “Il y a aujourd’hui des négligences vraiment impardonnables ; nous pouvons citer comme exemple celle que commettent les Maîtres qui renoncent au port du tablier (. . .)

Une chose plus grave encore, c’est la suppression ou la simplification exagérée des épreuves initiatiques, et leur remplacement par l’énonciation de formules à peu près insignifiantes […]”. (R. Guénon, Études sur la F.M. et le Comp., tome 2, p. 264) ; et nous n’insisterons pas sur l’appauvrissement des symboles décorant habituellement la Loge. Peu à peu, sous l’influence du positivisme s’était estompée la véritable raison d’être de la pratique maçonnique. Subsistaient, malgré tout, quantité d’éléments symboliques pratiquement incompris de la plupart de ceux qui les avaient conservés, et surtout la transmission de l’influence spirituelle qui permet leur mise en œuvre “opérative” ; en effet, sans cette transmission, toute pratique rituelle initiatique, même la plus rigoureusement formelle, est dénuée de la moindre efficacité.

Dans le cours de son œuvre, René Guénon évoque nécessairement l’aspect historique de la Maçonnerie, bien qu’il se défende d’aborder les choses en historien, mais il insiste surtout sur le sens que recouvrent les termes de “spéculatif’ et d’ “opératif’ dégagés de cette discipline. Les notions de Maçonnerie “opérative” et de Maçonnerie “spéculative” sont facilement discernables historiquement, même si, pour ce qui concerne la période opérative, nous manquons de documents, surtout et principalement (et inexplicablement) sur le continent. La transition qui s’effectua de l’une à l’autre donne encore lieu à d’interminables discussions où, parmi les historiens de la Maçonnerie –profanes ou Maçons–, la logique la plus élémentaire ne trouve pas toujours son compte. Ce passage constitue en quelque sorte la période dite de “transition”, où cohabitaient dans les Loges, Maçons constructeurs de bâtiments civils et religieux, et Maçons dits “acceptés”, étrangers au Métier par leur pratique d’une autre activité. On s’étonne qu’il ait fallu des décennies pour arriver laborieusement à la constatation de cet état de fait, somme toute évident ; mais constater n’est pas admettre. Si la pratique de l”acceptation” a amorcé la dégénérescence du Métier par le fait que les Maçons acceptés ont fini par être majoritaires dans certaines Loges, les causes de ce changement radical en sont multiples, notamment l’abandon progressif des grands chantiers à destination religieuse, et la dégradation des rapports avec l’Autorité romaine. Mais il ne paraît pas que ces motifs aient été déterminants pour justifier cette “mutation” qui allait provoquer inexorablement –les “Antiens” ne pouvaient pas l’ignorer– l’amoindrissement de l’Art Royal par la cessation de la pratique du Métier ; s’il y eut d’autres raisons pour sauver l’Ordre, la prescience de leur nécessité ne pouvait provenir que d’initiés effectifs, et cela, aucun document ne pourra en rendre compte, comme d’ailleurs de toutes les décisions capitales qui furent prises à chaque fois que les “Destins” de la Maçonnerie risquaient de se trouver compromis par les vicissitudes cycliques6. C’est pourquoi il paraît certain que cette mutation permit à la Maçonnerie de perdurer. Si les modalités dans lesquelles elle s’est effectuée ne sont pas toutes connues dans le détail (certaines, redisons-le, échapperont toujours à l’investigation documentaire), l’essentiel réside dans le fait qu’entre la Maçonnerie “opérative” et la Maçonnerie “spéculative” il n’y eut pas de solution de continuité7. Quelques-unes des conséquences qui ont découlé de cette situation, seront l’objet de notre propos, d’une part parce que cela permet de constater et de confirmer la validité actuelle de l’initiation maçonnique, mais également de démontrer que son caractère virtuel n’est pas irrémédiablement figé, et que ce germe peut toujours être actualisé. D’ailleurs, historiquement, bien des “zones d’ombre” (et pas des moindres) subsistent en ce qui concerne l’appréhension des “faits” de la Maçonnerie dite “spéculative” elle-même ; mais comme sa structure obédientielle est connue de tous, nous ne mettrons l’accent que sur ce qui illustre et “justifie” nos motifs d’inquiétude, en grande partie liés au maintien exclusif de la spéculation “intellectuelle” dans les Loges, pratique qui génère une sclérose qui s’identifie peu à peu à la “pétrification”. Quant à la pratique actuelle des hauts grades, spécialement du Rite écossais, bien que certains de ceux-ci, selon Guénon, ne fassent pas “partie intégrante” de la Maçonnerie en tant que telle8, nous pensons qu’elle n’en mérite pas moins l’examen, au même titre que celle qui prévaut au sein des Loges symboliques9  ; là aussi, la situation est préoccupante.

En définitive – et c’est sur quoi il conviendra d’insister–, c’est la notion d'”opérativité” qui prête à grave méprise, et celle-ci constitue un véritable obstacle à la mise en œuvre effective des moyens, notamment symboliques détenus par la Loge maçonnique, aboutissant à stériliser la démarche initiatique dans ce qui est son objet essentiel ; rendre effectif ce qui n’est que virtuellement transmis. Or cela n’est réalisable qu’en fonction de conditions que la perspective spéculative ne peut assurer, bien évidemment. Si l’on prend un exemple concret de la notion d’opérativité telle quelle est aujourd’hui conçue, et qui montre à quel point d’incompréhension on en est arrivé, on constate qu’elle évoque une pratique plus ou moins corporative, quand elle ne s’applique pas à la plus banale activité matérielle ; cela permet d’y opposer sans façon la soi-disant “supériorité” de la spéculation “intellectuelle”, censée s’appliquer à tout. Voilà comment se trouve méprisée et écartée la véritable notion d’opérativité que la pratique rituelle, à son niveau le plus élémentaire, permet pourtant d’appréhender ; au profit d’une spéculation mentale axée par définition et dans le “meilleur” des cas, sur une pédagogie qui réduit le symbolisme au seul aspect psychologique, pédagogie sur laquelle nous serons amené à revenir car elle est souvent assimilée, à tort, à la véritable “méthode”. Comme cet état de fait est devenu la norme qui doit être maintenue à tout prix10, toute initiative de caractère traditionnel tendant à modifier cette situation particulièrement préoccupante sur le Continent, est immédiatement contrée et rejetée, et le simple fait d’évoquer la possibilité d’une “opérativité” (authentiquement traditionnelle s’entend) dans le milieu maçonnique actuel, soulève le sourire, ou l’inquiétude et la réprobation agissante.

Ce refus d’accorder aux Maçons qualifiés la possibilité d’actualiser l’initiation qu’ils ont reçue, justifie, sans aucun doute les réserves, voire l’hostilité, de certains adversaires de la Maçonnerie, parmi ceux qui prennent à la lettre les critiques sévères de R. Guénon à l’adresse de l’Ordre11. Beaucoup de Maçons s’interrogent actuellement sur l’évolution rapide de l’appareil maçonnique dans sa forme obédientielle12, dans lequel une dégradation accélérée, ne laisse plus subsister qu’un formalisme figé et un légalisme insupportable, véritable pharisaïsme totalitaire, ces comportements masquant une ignorance de plus en plus affirmée, qu’accompagne le plus souvent – corollaire obligé –, une volonté de puissance s’exerçant librement du fait du vaste champ mis à sa disposition.

Mais cette situation n’atteint pas les dépôts que véhicule l’Ordre maçonnique et qui sont, pour l’essentiel, hors de “portée” des “réformateurs”, toutes catégories confondues13 ; les voiles de plus en plus épais qui recouvrent ces dépôts, tout en en obscurcissant l’éclat, les protègent des ravages de la mentalité profane. S’il n’en était pas ainsi, nous n’aurions aucune raison – après R.Guénon, Denys Roman et bien d’autres –, de prendre la plume avec l’espoir, en ce qui nous concerne, que quelques-uns sauront aller au delà des “mots substitués”.

R. Guénon, dans ses considérations sur l’ “opérativité” de la démarche initiatique (jugées souvent à tort comme trop techniques ou comme exclusivement théoriques), aborde fréquemment la nécessité d’une attitude “active”14 en toute circonstance et notamment dans l’exécution des rites procédant de ce domaine propre ; c’est ainsi qu’il fait état, à quelques reprises, de ce qu’il nomme “la théorie du geste”, attitude active par excellence, sur laquelle nous serons amenés à revenir quelque peu, car elle conditionne en grande partie l’ “opérativité” de la démarche maçonnique. Mais, pour l’Occidental éduqué et conditionné dans la mentalité de notre époque, toute activité, même rituelle, est synonyme d’ “action” pure et simple, entendue dans son acception profane ; d’autre part, la “spéculation” mentale, corollaire inévitable de celle-ci – et qui ne fait donc appel qu’à la seule modalité discursive –, provient d’une transposition abusive dans le milieu initiatique, des critères et habitudes de la mentalité profane, faute de la connaissance de certaines bases doctrinales universelles que R. Guénon s’est appliqué à faire connaître. Ces “modèles” doivent êtres abandonnés purement et simplement si l’on veut recréer les conditions favorables à une réactualisation des virtualités présentes au sein de l’Ordre. A cet effet, une maxime nous paraît s’appliquer parfaitement à cette nécessité : elle est en usage rituel dans une “société” initiatique extrême-orientale qui a pour nom la “Tien ti houei”, et se présente ainsi : “Renverser Ts’ing, Restaurer Ming.”, ce qui peut se traduire (mais les sens en sont évidemment multiples) par : “Renverser (ou Combattre) les ténèbres et Restaurer la Lumière”. Cette formule a, dans l’ordre temporel, une application facile à interpréter, sachant que Ts’ing est considéré comme l’usurpateur15.

D’un point de vue plus strictement maçonnique, l’état de fait dont nous faisons le constat, est une illustration parfaite du non respect d’une autre formule, celle-ci bien connue et souvent utilisée verbalement à tout propos : “Nous avons laissé nos métaux à la porte du Temple”. Est-il nécessaire de la commenter ? Toute la démarche est vaine si l'”abstraction “mentale n’est pas abandonnée, car l’ “intellectualité” conçue en mode spéculatif est tout à fait étrangère à l’être profond, et ne saurait donc l’atteindre ; elle doit être rejetée préalablement à toute chose, pour assurer toute conformité et effectivité à la démarche initiatique. C’est donc bien avant de franchir la “Porte du Temple” que les “métaux” doivent être abandonnés ; néanmoins, ce sont les “Travaux” en loge qui devraient permettre de prendre conscience de la nécessité de cet abandon, si toutefois la pratique d’un exotérisme n’a pas, de son côté, encore permis d’en amorcer la mise en œuvre. On sait que le rituel maçonnique fait un “rappel” de cette formule relative aux “métaux” lors de l’ “Ouverture des Travaux”, et ceux-ci évoquent “formellement” la “rupture” d’avec le milieu profane et en permettent également l’effectivité ; pour l’alchimiste, ce milieu est considéré comme l'”ambiance” de laquelle il faut impérativement s’isoler sous peine de faire obstacle à l’influence “Céleste”. En Maçonnerie, il s’agit plus spécifiquement de l’influence du Grand Architecte de L’Univers par le canal de ses Attributs “visibles” en Loge que sont les trois “piliers” : Sagesse, Force et Beauté.

Dans la suite de cet article, nous nous proposerons de préciser dans un premier temps ce que recouvrent les termes : “spéculatif’ et “opératif” afin d’en dégager le véritable sens ; pour ce faire, nous nous inspirerons de l’œuvre de R. Guénon et de l’enseignement traditionnel qu’elle véhicule. C’est à partir de cette œuvre, prise comme base universelle, et dans certaines de ses implications souvent négligées, que nous pourrons tenter d’entreprendre cette démarche de rectification, indispensable à qui veut comprendre la véritable finalité de l’Ordre maçonnique, celle-ci étant ignorée aujourd’hui de la plupart des Maçons. A cet effet, nous évoquerons les modalités restrictives du “travail” en Loge tel qu’il est pratiqué actuellement, et pour cela nous utiliserons des exemples précis. Nous mettrons également l’accent sur certaines déviances de cette pratique rituelle, qui vont de l’accentuation du formalisme le plus étroit, aux innovations inquiétantes, celles-ci frappant non seulement certains rituels, mais également, et comme déjà évoqué, des “usages” qui en permettent l’exécution et l’appréhension correctes.

En ce sens, il sera utile de souligner ce qui relève du domaine des “attitudes”, et ce qui, actuellement, pervertit la démarche maçonnique dans sa conformité, notamment les pseudo-usages qui se sont imposés à la faveur d’une méconnaissance du symbolisme, et pour d’autres raisons moins avouables ; un des plus pernicieux sans doute, est la confusion qui touche à la notion de “secret” dans l’utilisation qui en est faite par les Maçons, que ce soit dans la pratique maçonnique ou dans le monde profane (nous sous-entendons ici le milieu familial qui, par suite de ce comportement, subit un notable déséquilibre). Cette situation est considérablement aggravée par une “pédagogie” sous l’emprise d’un conformisme obstiné qui se traduit par un cloisonnement arbitraire des notions symboliques dont la nature profonde ne saurait s’accommoder ; un “mutisme” qui, dès lors, prend une allure obsessionnelle, accompagne ce comportement déviant. Est-il besoin d’insister sur l’effet stérilisant qui en est la conséquence immédiate ? C’est ainsi que l’attitude fraternelle véritable, qui procède du respect des “usages” et de la compréhension du Rituel, ne pouvant plus s’exercer, laisse la place à une pseudo-fraternité, sur le caractère dévoyé de laquelle il est préférable de ne pas insister. La confusion habituelle concernant les secrets et le “Secret” que Casanova avait déjà relevée en son temps 16, mérite d’être examinée, car elle amène à soupçonner de divulgations certains auteurs dont l’œuvre est consacrée au symbolisme maçonnique.

En conséquence de quoi, nous souhaitons examiner les possibilités rituelles et symboliques, d’une mise en œuvre effective et conforme qui, à défaut de pouvoir être entreprise dans une structure obédientielle telle qu’elle se manifeste (ce qui, dans la situation actuelle, serait tout à fait irréaliste), permettrait d’harmoniser les facultés de l’être selon les modalités propres au travail collectif des bâtisseurs, mise en œuvre active de rassemblement et d’édification. Car borner la démarche maçonnique à une “activité” mentale faite de discours et de “planches” élaborés selon des critères psycho-philosophiques ou vaguement spiritualistes -pour ne pas dire mystiques, dans le sens que R. Guénon donne à ce terme-, à laquelle restent associés en permanence les habitudes et les acquits de la vie ordinaire et profane, ne peut que déboucher sur une impasse et en aucune façon permettre une réalisation effective à partir des dépôts symboliques détenus et préservés par l’Ordre ; c’est une perte de temps et une duperie, voire une véritable imposture. C’est pourquoi, plus concrètement et “maçonniquement” parlant, nous verrons que la notion d'”opérativité”, telle que R. Guénon l’a définie, peut -et doit- légitimement s’appliquer au “travail” maçonnique -dès le départ et jusqu’à un stade bien plus avancé qu’on ne semble le croire-, selon la “Règle à 24 divisions”, et par l’emploi des outils du constructeur, dont le “Niveau” et la “Perpendiculaire”, qui assurent la conformité au Plan du Grand Architecte de L’Univers.

Bien que ce sujet soit de ceux que l’on ne peut aborder qu’avec précaution, nous ne pouvons ignorer, en relation avec notre propos, les points essentiels qui touchent à ce que Guénon définissait par la “restauration traditionnelle” de l’Occident chrétien et ce qui en est devenu, en quelque sorte, le lieu commun : la “constitution” de son “élite”. Depuis la rédaction d'”Orient et Occident” bien des choses se sont dégradées en Occident et dans le monde entier, c’est une évidence ; mais qu’en est-il de l”‘élite” occidentale ? A-t-elle accompagné ce courant descendant ou bien s’est-elle constituée de quelque façon et renforcée face à l’adversité ? Qui peut répondre aujourd’hui à cette question ? De fait, l’accélération croissante que l’on constate dans tous les domaines permet d’envisager une rupture. Quand se fera-t-elle et de quelle nature sera-t-elle ? La réponse ne nous appartient pas. Cependant, certaines convergences se “dévoilent” maintenant devant “les échéances qui s’annoncent […]” ; des initiatives sont engagées et certaines d’entre elles pourraient ne pas être indifférentes au caractère initiatique de l’Ordre maçonnique dans son aspect d’Arche17. La manifestation publique de ces projets nous amène à constater -bien que ce ne soit pas tout à fait nouveau- que si une fraction de l’Islam guénonien semble avoir toujours eu de l’intérêt pour l’Ordre, le Catholicisme persiste à le rejeter ; nombre de musulmans sont Maçons, mais une désaffection constante se manifeste parmi les catholiques envers la Maçonnerie ; que, pour beaucoup de ces derniers la double appartenance ne puisse être envisagée est une anomalie très lourde de sens et de conséquences dont il convient de tirer la leçon. Que de surcroît, la majorité d’entre les catholiques appartenant à l’Ordre soit hostile à l’œuvre de Guénon ou l’appréhende par une “exégèse” restrictive, n’est pas de nature à fonder quelque espoir de rapprochement. A considérer la situation, il est à craindre que l’entêtement de certains catholiques à vouloir une “réconciliation” à tout prix, au mépris de l’évidence des faits, “réconciliation” qui ne se ferait qu’au détriment du caractère initiatique de l’ordre, soit un exemple de ce que l’on dénomme habituellement par la “persévérance dans l’erreur”.

Dans l’état actuel des choses, l’Ordre maçonnique a-t-il encore en lui-même les moyens d’une opérativité ? Nous le pensons, et c’est pourquoi, après Guénon, il convient d’insister sur les possibilités considérables qu’il détient dans l’ordre des dépôts qu’il a reçus, dépôts que l’on peut appréhender comme des germes prêts à retrouver la plénitude de leur efficience symbolique, pour peu que l’on ait conscience que leur nature profonde est indestructible. Certes, quelques-uns rétorqueront que R. Guénon avait bien précisé, pour ce qui concerne plus particulièrement certains des hauts grades, que ce ne sont que des vestiges18 véhiculés par une Organisation initiatique dégénérée, même s’il ajoute : “dans le sens d’un amoindrissement” ; que cet amoindrissement provient de l’abandon de la pratique du Métier et que du fait de cet abandon, la Maçonnerie, devenue uniquement “spéculative”, ne transmet plus, dans la plupart des cas, qu’une initiation virtuelle. Faut-il préciser que nous ne partageons pas l’interprétation littéraliste de ceux qui, à partir de ce constat de Guénon, en déduisent rapidement que celui-ci s’était fait de la Maçonnerie une idée aussi médiocre et désespérée. A bien le lire, on découvre que son point de vue ne se limite pas à cette vision restrictive, et que l’intérêt soutenu qu’il manifesta envers l’Ordre procède d’une autre intention que celle de “jongler brillamment avec les symboles … et jouer au “mécano” avec les débris de traditions défuntes éparses dans les différents grades”, selon un récent discours anti-maçonnique19. Dans son œuvre et dans son activité traditionnelle qui fut intense (on sait qu’il a apporté notamment son concours à une entreprise de restauration de rituels maçonniques), R. Guénon devait attacher à ces vestiges “vivants”, qui constituent certains des dépôts symboliques que la Maçonnerie recèle, une importance qui est loin d’être négligeable. Poursuivant dans la ligne ainsi tracée, Denys Roman sut en développer les implications quant aux “Destins de la Franc-Maçonnerie”, mais aussi, et de façon susceptible de retenir l’attention de nombre de catholiques également Maçons, au regard de la question que nous abordons.

André BACHELET

(à suivre)

  1. Ils furent réunis en particulier dans : “Aperçus sur l’initiation”, et :”Initiation et réalisation spirituelle”. Bien sûr, la plupart de ses ouvrages contiennent des notions se rapportant à ce sujet particulier, et l’on peut dire que, en dernière analyse, toute l’œuvre de Guénon trouve sa raison d’être dans la réalisation de l’ “intégralité ” de la démarche dans la voie traditionnelle. De fait, si cette œuvre n’est pas un “manuel de réalisation “, l’appréhender uniquement en mode intellectuel (c’est-à-dire par le mental), équivaut à la dénaturer totalement. Guénon s’étonnait que l’on puisse en dire, et notamment des “Aperçus”, qu’elle était uniquement “théorique”.
  2. Des éléments de “sciences” traditionnelles subsistaient néanmoins dans certains milieux ésotériques ; les milieux occultistes ou irréguliers en possédaient des fragments issus d’autres canaux, mais mêlés à des incompréhensions et des déviances psychiques de toutes sortes, ce qui les rendaient le plus souvent suspectes et inapplicables telles quelles.
  3. Guénon affirmait que cette pratique rituelle qui se limitait parfois à quelques uns des éléments du rituel d’initiation, assurait néanmoins la validité de la transmission de l’influence spirituelle ; c’est pourquoi il considérait les membres d’obédiences “irrégulières” comme étant validement initiés. L’ “influence spirituelle” a pu ainsi se transmettre, même au sein de ces obédiences, sans quoi d’ailleurs, la Maçonnerie latine et notamment celle qui se considère comme “régulière”, et qui en est issue, serait aujourd’hui, et dans son ensemble, dépourvue de qualité initiatique. Dans cette dernière éventualité Guénon n’aurait eu aucune raison, sinon purement documentaire, d’accorder à l’Ordre autant d’intérêt qu’il le fit dans tout le cours de son œuvre.
  4. En ce qui concerne l’interprétation des rituels des grades bleus, la situation a-t-elle vraiment changé dans son ensemble, malgré leur restauration partielle ? Quant aux rituels des hauts grades écossais qui ont subi des dégâts considérables, une restauration véritable se fait toujours attendre, mais certains, dans ce milieu, sont aujourd’hui conscients que les discours philosophiques ou ceux teintés de psychanalyse et d’une “mystique” frelatée, ne mènent à rien, sinon à de graves déviances. Là où les éléments traditionnels authentiques ne prévalent pas, il y a forcément antagonisme et conflits.
  5. Les “usages” maçonniques sont souvent considérés comme des pratiques conventionnelles et contraignantes dont on ne perçoit pas toujours l’objet ; cette opinion est bien évidemment erronée. Leur raison d’être est de permettre et de faciliter une application “méthodique” (c’est-à-dire relative à la “Méthode”), et donc harmonieuse, de la démarche maçonnique s’appuyant sur la pratique rituelle ; elle est en quelque sorte comparable aux règlements monastiques qui ont pour but d'”accompagner” la Règle et d’en rendre l’application plus aisée et conforme. En un mot, sans les usages appropriés, la démarche maçonnique est livrée à elle-même et tombe sous l’emprise des fantaisies individuelles, entravant l’appréhension correcte du rituel ; dans ce cas, on peut la comparer au comportement induit dans la “salle des pas perdus”, communément dénommée “Parvis” où “Salle humide” où règne, dans une certaine mesure, une ambiance soustraite pour un temps, à la rigueur sacrée du rituel. Les “Travaux” maçonniques ne seront compréhensibles et par là même ne pourrons devenir vraiment effectifs, que lorsque les “anciens usages” seront rétablis dans leur intégrité.
  6. Cf. à ce propos : D. Roman : “René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie”, Edit. Traditionnelles, 1995, chap., Ill, qui aborde certains aspects de l’histoire souterraine” de la Franc-Maçonnerie.
  7. Notre propos n’est compréhensible bien entendu, que si l’on admet, à la suite de Guénon, une filiation ininterrompue entre la Maçonnerie opérative des constructeurs (et, pour cela il faut prendre en compte des périodes bien antérieures à celle du Moyen-âge, c’est-à-dire, préchrétiennes) et la Maçonnerie dite “spéculative” née officiellement sous sa forme obédientielle en 1717, même si le matériau documentaire dont dispose l’historien ne peut en révéler l’évidence. II y a tout de même d’autres critères pour apprécier la continuité spirituelle qui lie dans le temps l’art de construire dans ses différentes modalités.
  8. Cf. : “Etudes sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage”, tome 2, chapitre “Parole perdue et Mots substitués”, p. 39, note 2. Ce texte contient des remarques qui n’ont rien perdu de leur “actualité”, et ceux des auteurs qui n’hésitent pas à produire des citations (souvent tronquées ou tirées de leur contexte) de Guénon à l’appui de leur thèse anti-maçonnique, pourraient s’y référer… utilement à condition de l’appréhender sans parti pris. S’il est admis que certains des Hauts grades “ne font pas partie intégrante” de la Maçonnerie, ils devraient, de ce fait, être pratiqués de façon exclusivement “spéculative”. Mais alors, s’ils sont “étrangers” à la filiation maçonnique, quelle est la raison d’être d’une communication rituelle, comme c’est la cas, pour accéder à chacun d’entre eux ? La question mérite d’être examinée.
  9. Au sein du Rite écossais, cette sorte de symbiose aux effets réducteurs n’est pas le fait du “hasard” ; elle provient d’une volonté délibérée de la part d’instances “supérieures”, de “gérer” le Rite dans sa totalité. Il va sans dire que, dans les faits, ce procédé que l’on peut qualifier à juste titre d’annexionnisme est préjudiciable à la pratique conforme au Métier ; c’est ainsi que dans le cadre de la Loge symbolique (qui travaille aux 3 premiers grades, où degrés), ce comportement sournois impose une subordination vis à vis de “représentants” des Hauts grades -pour ne pas dire, une servilité- qui génère de graves confusions affectant les prérogatives des Vénérables (Cf. note 14).
  10. Que la maçonnerie soit réduite, comme l’a dit Guénon, à ne plus délivrer qu’une initiation virtuelle, est dû essentiellement à ce qu’elle borne ses membres à une démarche qui est de caractère exclusivement spéculatif. Mais cette limitation participe dans l’ensemble, d’une ignorance de la nature initiatique de l’Ordre. Certains prétendent que cette situation est maintenue par prudence ; il Y a probablement une part de vrai dans cette remarque, car la Maçonnerie, qui devrait, en principe, assurer une protection contre les déviances psychiques éventuelles, ne peut totalement la garantir actuellement compte tenu de l'”ambiance” “intra-muros” qui prévaut. Quant à insinuer, comme nous l’avons lu récemment dans un article intitulé “La Franc-Maçonnerie est-elle Traditionnelle ?” (Connaissance des Religions., no 44.45), qu’il se pourrait que celle-ci ne délivre plus qu’une “influence psychique”, il y a un pas que seuls des adversaires de la Maçonnerie sont capables de franchir. Les prétentions formulées sur ce sujet, par des individualités incapables de s’affranchir des bornes de l’exotérisme le plus étroit, et qui côtoient en purs intellectuels la véritable initiation, avec désinvolture et mépris, sont assez stupéfiantes.
  11. Compte tenu du fait que les critiques très sévères de Guénon à l’adresse de la Maçonnerie sont exploitées régulièrement et unilatéralement par les adversaires de l’Ordre, nous serons amenés, après D. Roman, à en faire l’examen.
  12. Nous ne pouvons pas développer présentement dans le détail cet aspect des choses, bien qu’il soit nécessaire et urgent de le faire. Nous ne méconnaissons nullement ce que cette tâche présente d’inconvénients pour l’image” publique de la Franc-Maçonnerie, mais est-ce une raison suffisante pour taire ce qui est considéré par de plus en plus de Maçons (pas seulement guénoniens d’ailleurs), comme une situation extrêmement préoccupante ? Les lecteurs trouveront dans les 2 ouvrages de Denys Roman : “René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie”, et “Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie -L’Arche vivante des symboles” (Ed. Traditionnelles, 1995) dont M. Roland Goffin a rendu compte dans cette même revue, bien des remarques à ce sujet. C’est bien le cas de dire, – en paraphrasant un auteur oriental énumérant les dangers qui menaçaient l’Islam –, que la Maçonnerie est en péril pour les mêmes raisons : “la 1re est que les (Maçons) ne mettent pas en pratique ce qu’ils savent ; la 2e est qu’ils agissent sans savoir ; la 3e est qu’ils ne cherchent pas à apprendre ce qu’ils ne savent pas, et la 4e est qu’ils empêchent les autres de s’instruire.” (in Sulamî – Epître des Hommes du Blâme, p. 117). En disant cela, nous pensons aux ‘jeunes” maçons d’intention droite qui sont trompés dans leurs espérances et dont les aspirations spirituelles et initiatiques sont détournées.
  13. Malgré les mises en garde répétées, on persiste à “remanier” les rituels dans le sens d’une altération et d’une falsification, ou à maintenir des versions véhiculant des innovations allant de la pure fantaisie (ce qui ne signifient pas qu’elles sont sans conséquences sur le mental de celui qui les met en pratique) au contenu luciférien le plus suspect. Les rituels des “grades” bleus pratiqués dans les Loges dites “symboliques”, ou ceux des hauts grades sont régulièrement visés par cette agression de caractère individualiste ; en ce qui concerne les rituels des hauts grades écossais, nous pensons particulièrement à certains d’entre-eux (et pas des moindres) auxquels Guénon a consacré des pages symboliques qui montrent l’intérêt qu’il leur accordait. Dans l’état actuel, ces rituels sont à ce point dénaturés que pratiquement plus rien de leur contenu symbolique d’origine ne subsiste. Un exemple significatif est celui du 13e degré (Royale Arche), qui a vu son symbolisme hermétique purement et simplement évacué et remplacé par un succédané de Kabbale – prolongé dans le 14e degré –, par la ridicule “légende” d’origine probablement occultiste, des Trois Mages qui ont découvert “le centre de l’idée” ! (Cf. : Paul Naudon, “Histoire, Rituels et Tuileur des Hauts Grades maçonniques”, p. 310, note 11, qui affirme qu’il s’agit d'”une glose d’interprétation à la fois forcée et restrictive du rituel original”. Il précise page 277 :”Les manipulations faites au cours du temps et au gré des circonstances ont conduit ( … ) à des rituels et à des commentaires des grades, qui les ont si totalement défigurés que leur sens primitif et leur objet d’ensemble ne peuvent plus être perçus.” Peut-on être plus précis ? Depuis la date de rédaction de ce texte, les “manipulations” continuent de s’appliquer dans ce domaine de prédilection qu’est le Rituel, et particulièrement celui de Rite écossais.
  14. Nous utilisons les guillemets par précaution car l’activité (prise dans le sens d’action) a bien souvent comme moteur une volonté de domination qui s’exerce à la suite d’une assimilation fautive de la “vertu” maçonnique de “Force” véhiculée par les rituels conformément à la nature cosmologique des “petits mystères”, auxquels est lié le Métier. Cette action, dépourvue de sa subordination à la “Sagesse”, procède, dans ce cas, d’une influence luciférienne : c’est un emploi illégitime de la “Force” qui ne peut générer que conflits et éloigner dangereusement de la raison d’être de l’initiation. En ce sens, ce comportement rejoint celui qui est sous l’emprise de la passivité -qui en est apparemment l’extrême- par le fait qu’ils sont tout deux soustraits (ou qu’ils se soustraient, dans le cas où la volonté individuelle intervient) à la Volonté du ciel. Celle-ci considérée dans les attributs de manifestation de Majesté et de Beauté, s’exerce en Maçonnerie, par la conformité au Plan du Grand Architecte de L’Univers dont procède la démarche rituelle collective en Loge. Pour l’hermétiste, “l’Anima Mundi” (qui est essentielle dans cette voie de caractère également cosmologique) ne peut qu’être subordonnée à l’ “Ordonnateur” suprême.
  15. Cf. : Frédérick Tristan, “La Société du Ciel et de la Terre” in Etudes Traditionnelles, no 487, 488, 489/490. Cette maxime est accompagnée d’une autre, non moins explicite placée sur l’Autel de la Loge : “Obéir avec rigueur et agir avec droiture” ; cette injonction permet le maintien de l’harmonie dans la démarche, parfaite illustration de la “résolution des oppositions” que la méthode établit à ce niveau. A partir du moment où la droiture n’est pas appliquée où ne peut plus l’être, l’obéissance devient “servilité”, et la “voie” est pervertie. Il ne faut voir présentement dans les remarques ayant amené cette note, que le souhait d’attirer l’attention sur certains aspects de la méthode maçonnique qui, si elle est aujourd’hui lacunaire, peut être restituée pour l’essentiel, à condition de rejeter la contrefaçon qui en tient souvent lieu.
  16. Cf. : R. Guénon : “Etudes sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage”, Tome 2, p. 207, note, 1. Guénon renvoie pour la citation de J.J. Casanova au “Rituel de Maître” de Ragon (Cf. Edition Les Rouyat, 1976. p, 35, note : 1). Cet auteur a curieusement inclus le texte (abrégé) de Casanova dans son “Instruction” au grade de Maitre, qualifiant ses paroles d'”ingénieuses” ! Son appréhension du rituel était limitée dans l’ensemble à un aspect psychologique. Consulter pour la citation plus complète : A. Mellor, “Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie et les Francs-Maçons”, Editions Belfond 1971, p. 245.
  17. Ceci soulève un aspect des choses qui a trait à la question à nouveau débattue de divers côtés et avec quelque insistance, de l’aide de l’Orient ; celle-ci devant s’appliquer ou non à la Maçonnerie, selon les “écoles”. Cette application ne devrait pas laisser la Maçonnerie indifférente comme il semble que ce soit le cas. Si l’on en croit le “message” de diverses nouvelles revues qui reprennent plus ou moins explicitement les hypothèses formulées par Guénon à ce sujet, plusieurs Traditions seraient représentées, chacune d’elles revendiquant, à partir de certains critères, la priorité. Bien que ce ne soit pas directement le sujet que nous abordons, nous ne pouvons négliger cet aspect de L’évolution des choses lorsque nous traitons de l’ “opérativité” des travaux maçonniques et d’une éventuelle et toujours possible “restauration” de leur plénitude. L’appel à l’Occident d’une part et à l’Orient de l’autre n’est pas nouveau ; nous souhaitons (bien qu’il y ait lieu, dans l’état actuel des choses, d’avoir quelque inquiétude) que les initiatives que nous évoquons aboutissent à cet “accord sur les principes” auquel R. Guénon a appelé sa vie durant.
  18. Étude sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, tome 2, chap. “Parole perdue et Mots substitués”, p. 39.
  19. Cf. la référence incluse dans la note 10. Cette aimable critique s’adresse en l’occurrence à Denys Roman, mais il apparaît qu’aux yeux de l’auteur de ce texte, on puisse l’étendre sans abus à René Guénon, en rapport avec son intérêt pour les Hauts grades et le symbolisme maçonniques.

Pierre Debray-Ritzen, La Scolastique freudienne (Préface d’Arthur Koestler), Fayard, Paris.

E.T. N° 450 Octobre-novembre-décembre 1975

LES LIVRES

Le préfacier de cet ouvrage révèle que son auteur « démolit impitoyablement des prétentions thérapeutiques sans fondement et les fantaisies nosologiques de l’école freudienne ». M. Debray-Ritzen, dont le nom fait autorité en matière de psychiatrie infantile, a voulu, nous dit-il, « aujourd’hui où la psychanalyse a envahi le monde, les mœurs, le langage, la presse, la philosophie, la critique, la polémique, entraînant derrière elle extravagances et obscurantisme, [se] délivrer enfin par ce livre qui a l’ambition de dévoiler tout ce [il croit] savoir sur la nouvelle scolastique ».

Les différents chapitres de l’ouvrage sont précédés d’exergues empruntés le plus souvent à des auteurs tels que Descartes, Schopenhauer, Claude Bernard, Littré, Nietzsche, Marcel Proust, James Joyce, Jacques Monod. C’est dire que les préoccupations de l’auteur sont bien loin d’être traditionnelles, et le titre de son ouvrage le montrent suffisamment. Il lui échappe même assez souvent quelques tirades contre les religions en général et le catholicisme en particulier, que d’ailleurs il connaît assez mal pour croire que le dogme de l’Immaculée Conception se rapporte à la génération virginale du Christ (p. 102). Pour lui, la psychanalyse est une « régression médiévale » qui « n’obéit pas à la méthode expérimentale », et à son point de vue c’est un grief qui entraîne, ipso facto une condamnation sans appel.

L’ouvrage se place avant tout sur le terrain médical, mais il est assez facilement compréhensible  pour la généralité des lecteurs. Ses critiques sont acerbes. Il n’a que mépris pour « l’immense cuistrerie de notre siècle » qui admet sans contrôle « l’épinalerie freudienne », son « jargon libidineux » (expression empruntée à Aldous Huxley) et les « extravagantes bouffonneries » telles que « l’inconscient tarte à la crème à tout faire ». Tout cela, dit-il, est digne de Bouvard et Pécuchet. Les disciples du Maître Sigmund ne sont pas mieux traités que lui, et l’on stigmatise également « la naïveté biologique de Jung » et « les efforts d’un Bachelard pour tout mélanger ».

L’auteur est particulièrement sévère à l’égard des techniques psychanalytiques appliquées aux jeunes enfants ; il s’étend assez longuement sur le cas du petit Hans, dont les déclarations sont à la base de l’élaboration du fameux complexe d’Œdipe. « Pour la première et historique fois, un enfant de cinq ans était soumis, avant tant d’autres, à cette fantastique insufflation mentale qui a envahi le monde et fait dire n’importe quoi (si facilement hélas !) à l’ingénuité lucide et résignée des enfants ».

L’ouvrage souligne maintes fois combien, depuis 1960 surtout et en particulier en France, la mentalité générale a été contaminée par le freudisme. «  Les mots de refoulement, de complexe, de libération, etc. sont ainsi passés dans le langage courant ». De plus, une autre école médicale est née, la psychosomatique, qui « est assurément une poussée d’expansion de la psychanalyse ». On peut même ajouter qu’une doctrine qui se voulait « néo-hippocratique », et dont le fondateur avait formellement condamné la psychanalyse, a vu le successeur du dit fondateur se rallier finalement au freudisme. D’autre part, « grâce à l’ignorance, la candeur méthodologique et force jobardise, une grande partie de la psychologie contemporaine a accepté l’héritage psychanalytique ». Aujourd’hui, selon Percival Bailey, auteur de Sigmund le Tourmenté, « les adhérents du mouvement psychanalytique ont formé une corporation qui aspire à dominer l’éducation psychiatrique du pays ». Des exemples de la dictature exercée dès maintenant dans certaines sphères médicales sont donnés par M. Debray-Ritzen.

Plusieurs chapitres traitent des prolongements idéologiques, philosophiques, littéraires et artistiques  du freudisme qui, grâce « aux trompettes de l’information », trouvèrent un terrain particulièrement réceptif « dans le public qui l’accepte sans esprit critique, [en sorte que la « psychologie des profondeurs »] gagne l’homme de la rue, mais aussi l’artiste, l’écrivain, le penseur ». Et en cet effet la psychanalyse « avait des affinités avec l’écriture automatique, les nouvelles formes de peinture, de musique, de cinéma, de danse ». Ses tentatives pour annexer l’ethnologie et l’histoire des religions sont bien connues, mais sont loin d’avoir obtenu le succès escompté. Il est inutile d’insister sur les efforts faits par la psychanalyse pour « s’infiltrer » dans certaines sphères catholiques et maçonniques.

M. Debray-Ritzen est parfois décontenancé par le succès indéniable et toujours croissant de la psychanalyse et des autres symptômes de décomposition de la société actuelle. Il écrit : « Qui eût dit que, dans les derniers temps du XXème siècle, une passion doctrinaire et menant jusqu’à l’anarchie naîtrait une doctrine du divan ? Qui eût dit que s’installerait finalement un obscurantisme, mobilisant les maladies de l’esprit pour faire la révolution ? Dans l’immense Babel surpeuplée où chacun vocifère sa scolastique, les cervelles s’échauffent et çà-et-là le délire fuse. La rigueur expérimentale pourra-t-elle se maintenir en vie ? Pourra-t-elle dépasser le chaos ? Peut-être pas. Et sans doute est-ce dans cette affreuse perspective que Tchékhov ose écrire : « on dit que la vérité finira par triompher, mais ce n’est pas vrai ».

M. Debray-Ritzen, on l’a vu, a très bien décelé les affinités de la psychanalyse avec d’autres aberrations contemporaines. Mais son rationalisme l’empêche de soupçonner qu’une telle complicité dans la démolition de notre civilisation pourrait bien n’être pas due au hasard. D’ailleurs, qui donc, hormis Guénon, a pu démonter le mécanisme, d’une complexité allant jusqu’à une sorte de perfection, de la « formidable entreprise de détraquement et de corruption » que nous voyons progresser sous nos yeux ? Ceux qui ont lu et médité Le Règne de la quantité et qui ont compris la nécessité providentielle des « deux phases de l’action antitraditonnelle » ne sauraient partager le désarroi scientifique de M. Debray-Ritzen, non plus que le désespoir philosophico-littéraire de Tchékhov. Ils savent que la monstrueuse erreur de la psychanalyse et les autres folies du même ordre viennent à leur heure, qui est « heure de la puissance des ténèbres » où affleurent les possibilités les plus inférieures de la manifestation, symbolisées dans l’Apocalypse par « la Bête qui monte de l’abîme ». Si c’est là une déchéance intellectuelle et un scandale, c’est un scandale nécessaire, qui a sa place dans l’Ordre total. Mais de telles considérations dépassent trop évidemment les perspectives du rationalisme.

Denys Roman

 

 

 

 

 

E.T. N° 416 novembre – décembre 1969- 2ème partie

Nous avons reçu le premier numéro pour 1969 des Cahiers de Saint-Jean, bulletin officiel de l’Ordre Souverain de Saint-Jean de Jérusalem, Chevaliers Hospitaliers de Malte. Ce bulletin paraît deux fois par an, pour les fêtes de saint Jean-Baptiste et de saint Jean l’Evangéliste. Le numéro dont nous parlons, très bien rédigé, apporte un bon nombre de renseignements peu connus. Sait-on, par exemple, que le calife Haroun-al-Rachid établit le premier hospice « franc » de Jérusalem, et que son allié Charlemagne « avait été le premier souverain à régler le bon fonctionnement des hospices sur les étapes et les lieux de pèlerinage » ? Vers 1048, des italiens « obtinrent du calife d’Egypte la permission d’ouvrir pour les chrétiens latins un nouvel et vaste hospice tout près du Saint-Sépulcre, et ceci sur un terrain donné en présent par le prince musulman ». Quand les turques eurent substitué leur domination à celle des arabes, l’amitié latino-islamique fut compromise, et ce furent les croisades. L’hospice franc avait subsisté. De nombreux seigneurs y entrèrent pour se vouer au service des pèlerins et des malades. Gérard de Martigues, considéré comme le fondateur des hospitaliers, prit l’habit monastique ; la nouvelle institution fut approuvée en 1113 par le pape Pascal II, qui lui conféra de nombreux privilèges, et notamment celui d’élire son chef sans ingérence de l’autorité ecclésiastique. Gérard de Martigues mourut en odeur de sainteté, et son successeur Raymond du Puy, élu en 1118, « décida de transformer son couvent et ses ramifications en une troupe régulière de moines-soldats ». L’Ordre religieux et militaire de Saint-Jean de Jérusalem était fondé. Nous ne nous étendrons pas sur les rivalités et les jalousies qui s’élevèrent entre Hospitaliers et Templiers. Le bulletin en parle avec tristesse et sans parti-pris, et il préfère citer les extraits de la Règle du Temple, où saint Bernard fait le panégyrique du moine-soldat, et insister sur les nombreuses circonstances où les deux Ordres agirent de concert. Tous deux étaient riches et « c’est grâce à leurs ressources financières que la rançon qui permit de libérer le roi saint Louis, prisonnier à Damiette, fut réunie ». Le bulletin ne parle pas des gloires de l’Ordre après la perte définitive de la Terre Sainte en 1291. Le séjour à Chypre et enfin à Malte, les sièges où s’illustrèrent Villiers de l’Isle-Adam et La Valette ne sont pas rappelés. Venons-en maintenant aux évènements qui allaient si profondément transformer l’Ordre souverain. En 1797, le Grand Maître Emmanuel de Rohan conclut un traité avec le tzar Paul 1er : une branche russe de l’Ordre était fondée « pour des temps éternels », à l’intention surtout des sujets catholiques (c’est-à-dire polonais) du tzar. Ce dernier devenait « Protecteur de l’Ordre ». Quelques mois après, sous Ferdinand de Hompesch, Malte était prise par Bonaparte. Les chevaliers affluèrent en Russie, déposèrent le Grand Maître de Hompesch et élurent pour lui succéder le tzar Protecteur. Ceci se passait à la fin de 1798. Il semble bien qu’il s’agissait là, dans la pensée du tzar et aussi des chevaliers électeurs, de quelque chose de plus que d’une élection ordinaire. Paul 1er  ̶  que la revue s’applique à présenter (notamment par des citations du Mémorial de Sainte-Hélène) comme un souverain beaucoup moins fantasque et dégénéré que ne l’ont prétendu certains historiens  ̶  modifia les armes impériales de l’Etat russe, dont l’aigle bicéphale porta, pendant son règne, la croix de Malte à huit pointes. Le tzar fonda un nouveau Grand Prieuré pour ses sujets non catholiques. Toutes les puissances européennes (à l’exception de la France révolutionnaire) furent avisées de l’élection et en accusèrent réception. « Il est à noter que cette reconnaissance internationale ne se trouva inaugurée par personne d’autre que par le premier souverain (en rang) du concert européen, l’empereur du Saint-Empire romain-germanique et roi apostolique de Hongrie ». Cependant, le Souverain Pontife Pie VII ne voulu pas reconnaitre la validité de l’élection : en 1802, un nouvel Ordre de Malte, strictement catholique, fut fondé. C’est lui dont M. Roger Peyrefitte a parlé dans un ouvrage paru il y a une dizaine d’années, et qui évoque les démêlées de ses membres avec certains milieux de la Curie romaine. Il est à remarquer que les deux Ordres, le russe et le « romain », devenaient dès lors non-monastiques (nous ne disons pas « laïques »). Les tzars de Russie prirent de nombreux oukases pour affermir l’implantation des chevaliers dans leurs Etats : un corps de pages de Malte fut créé, ainsi qu’un régiment de chevaliers-gardes devant servir de gardes du corps au souverain en temps que Grand Maître. L’ordre de Malte était donc devenu une institution spécifiquement russe et orthodoxe. Les tzars en étaient les Grands Maîtres héréditaires. Ils le sont restés jusqu’à l’effondrement de leur empire en 1917. La Grande Maîtrise redevint alors élective. Il est à souhaiter que des détails soient donnés ultérieurement sur ces évènements, et on aimerait aussi savoir s’il y avait des chevaliers parmi la très nombreuse émigration russe à Paris. Cet Ordre, dirigé aujourd’hui par un prince orthodoxe, mais qui semble compter parmi ses membres des chrétiens de toutes les Eglises, se qualifie lui-même d’ « Ordre de Malte légitimiste », et il désigne l’Ordre fondé en 1802 par le nom d’ « Ordre pontifical ». Nous devons dire d’ailleurs que la revue parle de ce dernier Ordre sans aucune acrimonie : il est bien évident, au surplus, que les deux Ordres sont « réguliers », en ce sens que les très légères irrégularités qu’on peut déceler dans la fondation de l’un et de l’autre n’entachent pas la validité de la transmission chevaleresque. Il faut aussi louer cette revue de n’être ni anti-catholique, ni anti-templière, ni anti-maçonnique. Il y a même plus : ces héritiers des héros de Chypre, de Rhodes, de Malte et de Lépante parlent de l’Islam qu’ils ont si longtemps combattu en termes élogieux et parfois presque admiratifs. C’est là une attitude vraiment chevaleresque, bien rare aujourd’hui hélas ! Mais une question se pose : l’initiation chevaleresque ne consistait pas seulement à former des hommes d’honneur et  ̶  dans le cas des Ordres hospitaliers  ̶  des hommes de charité ; elle visait aussi et surtout à former des initiés. Qu’en est-il aujourd’hui dans le cas de l’Ordre des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem ? Le bulletin que nous venons de lire avec le plus grand intérêt ne nous fournit sur ce point aucune réponse.

Dans le Symbolisme d’avril-juin 1969, M. André Serres termine son long article : « Ce qui est épars… », où il reproduit de très nombreux passages empruntés pour la plupart à René Guénon. Il étudie notamment le symbolisme de la Veuve, des trois points, des signes d’ordre, du secret, de l’acacia, du maillet, de la Parole perdue, du Nom. L’auteur insiste à juste titre sur la multiplicité de sens des symboles. Il rappelle aussi qu’ « il serait vain de retrouver la Parole accidentellement, dans un manuscrit ancien par exemple ». Il est vain également d’espérer retrouver la Parole grâce à l’étude de l’Hébreu. Que pourrait-on en effet retirer d’une telle étude ? On a toujours su comment s’écrit le Nom ineffable, mais personne ne sait plus depuis longtemps comment il se prononce. C’est pourtant cela qui importerait, car le « Fiat lux originel » s’est exprimé dans le verbe et non pas dans l’écriture ; et la tradition, chez tous les peuples a toujours été orale avant d’être écrite. C’est pourquoi nous ne pouvons suivre M. André Serres quand il se rallie à l’opinion de M. Jean Reyor, lequel affirmait « la nécessité pour le Maçon d’étudier l’hébreu de l’Ancien Testament ». Nous avons connu pas mal de Maçons qui demandèrent à Guénon des conseils d’ordre très général, et nous pouvons dire que jamais il n’a conseillé à aucun d’entreprendre l’étude de la langue hébraïque, dont au surplus Le Symbolisme rappelait récemment les difficultés insoupçonnées qui « font le désespoir des exégètes ». Pour citer la Bible, Guénon utilisait la traduction du chanoine Crampon, introuvable aujourd’hui. D’ailleurs, si la connaissance de l’hébreu était indispensable à la « réalisation » maçonnique, alors la Maçonnerie spéculative serait supérieure à la Maçonnerie opérative, car M. André Serres conviendra certainement que dans les Loges opératives, personne  ̶  même si l’on tient compte du prêtre, du médecin et des nobles « protecteurs » qui en faisaient ordinairement partie  ̶  n’avait la moindre connaissance de l’hébreu.

Passons à un autre sujet. M. Serres écrit : « Tout avait été dit et écrit sur le symbolisme de l’équerre et du compas, tout sauf l’essentiel qui n’a été dégagé que par Guénon ». On souscrira entièrement à cette remarque. Nous pensons même qu’une appréciation aussi élogieuse pour le Maître devrait être généralisée. Ce n’est pas tel ou tel symbole dont Guénon a donné les diverses significations. C’est la science maçonnique tout entière qui a été renouvelée par lui, Guénon a restitué à la Maçonnerie la conscience de son caractère proprement initiatique. Ce faisant, il lui a rendu le plus grand de tous les services. Lui qui, intellectuellement, ne devait rien à la Maçonnerie, il lui a fait le don incomparable de la « révéler » à elle-même. C’est pour cela sans doute que Guénon a tant aimé l’Art royal. Que son œuvre ne soit encore qu’insuffisamment connue dans la Maçonnerie Universelle, et que les Guénoniens stricts, même en France et en Italie, n’aient la parole nulle part dans les Obédiences, ce sont là des détails sans importance. L’insignifiance – pour ne pas dire la puérilité – des tentatives non guénoniennes d’interprétation des symboles suffirait à montrer à qui, dans ce domaine, appartient l’avenir.

A la fin de ce long article, M. André Serre écrit que «  Guénon s’est plu à souligner les marques incontestables de l’origine catholique de la Maçonnerie ». Cela est vrai, mais il faut ajouter que Guénon pensait alors surtout à la Maçonnerie qui précédait immédiatement le coup de force de 1717. Quant à la Maçonnerie opérative proprement dite, Guénon l’a toujours considérée comme aussi ancienne que l’art de construire lui-même, c’est-à-dire comme bien antérieure au christianisme. En mars 1939, par exemple, à propos d’un article du Grand Lodge Bulletin d’lowa sur « l’âge de la Maçonnerie », il écrivait : « Cet âge est en réalité Impossible à déterminer. [Dans les plus anciens documents de l’Ordre] la Maçonnerie est toujours donnée comme remontant à une antiquité fort reculée. Que l’organisation maçonnique ait été introduite en Angleterre en 926 ou même en 627 comme ils l’affirment, ce fut déjà non comme une nouveauté, mais comme une continuation d’organisations préexistantes en Italie et sans doute ailleurs encore ; et ainsi… on peut dire que la Maçonnerie existe vraiment from time immemorial, ou, en d’autres termes, qu’elle n’a pas de point de départ historiquement assignable » (cf. Etudes sur la F.-M. t. I, p. 304). On n’en finirait pas de citer les textes de Guénon où il rattache la Maçonnerie aux Collegia fabrorum, rappelle les liens de l’Ordre avec la Tradition primordiale, affirme que «  la philosophie maçonnique est plus orientale qu’occidentale », etc. Tout cela est incompatible avec une origine uniquement catholique. La Maçonnerie a été christianisée dans le haut moyen âge et, quand l’Europe se confondait avec la « chrétienté », elle fut catholique comme l’était aussi le, « Saint-Empire romain », dont l’origine pourtant était elle aussi antérieure au christianisme. Il convient pourtant d’ajouter que la Maçonnerie ; dans ses rituels et ses textes officiels (Old Charges), n’a jamais été christianisée au point où le furent d’autres organisations similaires, parmi lesquelles on doit citer la Charbonnerie et le Compagnonnage.

Dans le même numéro, nous signalerons un article de M. Jean-Pierre Berger qui tente d’interpréter deux épisodes évangéliques (la guérison du serviteur du centurion et celle de l’homme à la main desséchée) ; – et aussi une longue étude de M. Ostabat sur les rituels de Chevaliers Profès du Rite Rectifié : dans ces rituels, Willermoz s’était efforcé d’introduire, avec un succès des plus contestables, ce qu’il avait pu comprendre des doctrines de Pasqually sur la Réintégration.

Denys ROMAN.

E.T. N° 416 novembre – décembre 1969- 1ère partie

La revue Ogam n’a guère de commun avec celle qui portait autrefois ce nom qu’un même intérêt pour les études celtiques. Elle fait place maintenant dans ses colonnes à l’histoire, à l’archéologie, à la numismatique des diverses populations appelées « Celtes », ainsi qu’à l’étude de leurs langues et de leurs religions. C’est une revue de haute tenue scientifique, très bien éditée et abondamment illustrée. Nous n’avons pas à rendre compte ici des articles purement archéologiques.

Dans le numéro de décembre 1966, nous avons surtout remarqué des « Notes d’Histoire des religions », par Mme Françoise Leroux. Elle y étudie en particulier un curieux symbole : le taureau à trois cornes. L’auteur y note qu’ « on commence à éprouver quelque méfiance envers le « naturisme » [c’est-à-dire l’interprétation des symboles par les forces de la nature] dont le règne a été quasi absolu pendant un siècle, mais on ne voit pas par quoi et comment le remplacer. On éprouve encore aussi, dit-elle, quelque appréhension à envisager la possibilité  de systèmes religieux antiques à haute spiritualité, bien qu’on ait aucune objection valable ».

Mme Le Roux rappelle qu’on trouve également chez les celtes des représentations du sanglier à trois cornes. Le taureau, dit-elle, représente le guerrier, et le sanglier est un symbole à la fois de sagesse et de force. Il serait intéressant de savoir si l’aspect « sagesse » l’emporte chez le sanglier, car le taureau serait alors l’équivalent de l’ours (bien qu’évidemment l’ours soit plus précisément « hyperboréen » et le taureau européen). D’autre part, n’y aurait-il pas quelque rapport entre le symbolisme des trois cornes et celui des trois yeux ?

Tout ce compte rendu est empreint d’un esprit nettement traditionnel, qu’on ne trouve pas souvent chez ceux qui traitent de l’histoire des religions et autres sujets similaires. L’auteur est entièrement affranchi des préjugés qui ont cours dans les milieux qui se sont fait un quasi-monopole de certaines études. On peut en juger par le passage suivant : « il n’y a jamais eu de zoolâtrie celtique. Le zoomorphisme lui-même, que l’on prend trop souvent au pied de la lettre pour un aspect du culte, n’est qu’une suite d’images symboliques. Les animaux celtiques ne sont pas des dieux, mais comme en Egypte, en Grèce, dans l’Inde, des symboles qui aident à comprendre des aspects des dieux. C’est très différent ». L’auteur critique très sévèrement – elle en a le droit – les multiples incompréhensions et les lieux communs qu’on répète par habitude et paresse d’esprit. En voici un exemple à propos des déesses-mères : « Un autre défaut que nous avons maintes fois signalé est la fragmentation : on voit autant de divinités qu’il y a de noms divins comme les matres gallo-romaines sont nombreuses, le total est impressionnant et le résultat catastrophique ».

Dans le n° de mars 1967, nous trouvons des notes du même auteur sur la roue cosmique et les prétendues « déesses-mères ». Nous signalerons surtout les remarques très pertinentes sur le symbolisme du « pont de l’épée », à propos d’un article sur le thème de Chrétien de Troyes : Lancelot du Lac se blesse grièvement en passant sur un pont pour aller retrouver la reine Guenièvre enfermée dans une tour. Mme Françoise Le Roux n’a pas de peine à relever les erreurs d’interprétation auxquelles cette « légende » donne lieu : « le mythe se situe au niveau d’une explication supra-rationnelle qui n’est plus à la portée du premier venu, et le commun des mortels a besoin d’un commentaire, ce qu’on ne trouve plus guère actuellement dans les travaux d’histoire des religions ». Mme Le Roux renvoie alors à l’article de Guénon sur le symbolisme du pont, reproduit dans les Symboles fondamentaux de la Science sacrée, et conclut : « Chrétien de Troyes ne comprenait peut-être plus (et encore qu’en savons nous ?), mais il a transmis exactement le symbolisme du pont. Compte tenu du contexte de son œuvre, que pourrions-nous lui demander de mieux en l’occurrence ? ».

Le n° de juin 1967 est occupé pour la moitié de son contenu par le tome I du très important travail de Mme Le Roux intitulé : Introduction générale à l’étude de la tradition celtique. Pour la première fois ce sujet si difficile et si mal connu est traité par un écrivain dont la compétence est indiscutable et dont la compréhension n’est bornée par aucune des limitations trop habituelles, hélas ! aux « historiens des religions ». ­– et cela parce que l’érudition de l’auteur s’appuie constamment sur les principes traditionnels. Le tome I traite notamment des dieux, de la théocratie, des deux castes supérieures, de la femme dans la tradition celtique, de l’Apollon hyperboréen, de la « métempsychose »  de Taliésin et d’une foule d’autres sujets. Mais ce premier tome a été tiré à part, et il est trop important pour ne pas faire l’objet d’une recension particulière dans la chronique des livres.

Dans le n° de décembre 1967, nous noterons un article de M. Gabriel Manière à propos de la découverte, dans le pays de Comminges, de sculptures gallo-romaines représentant des Gorgones. Il s’agit de sculptures à usage funéraire, dont on connait d’autres exemples. Cela ne serait-il pas à rapprocher du Kâla-Mukha ? On peut aussi se demander si, dans la tradition égyptienne, certaines représentations du sphinx n’auraient pas jouer un rôle analogue. Le sphinx en lui-même n’a rien d’effrayant ni même de redoutable dans son aspect, mais il semble bien que le grand Sphinx de Gizeh ai joué le rôle de « gardien du seuil » à l’égard de la grande Pyramide, que les Arabes d’aujourd’hui considèrent comme le « tombeau d’Hermès ». Le nom qu’ils donnent au Sphinx, Abul-Hawl (Père de la Terreur) semble confirmer cette interprétation, que nous proposons ici sous notre propre responsabilité, mais qui n’est pas mentionnée dans l’article de M. Manière.

Dans le même numéro, notons un article de M.J. Guyonvarc’h sur les noms de l’âme et de l’esprit dans les langues apparentées au vieux-breton. Nous en retenons qu’un « examen des noms de l’âme et du souffle montre que le celtique devait, avant la conversion au christianisme et l’introduction de la terminologie chrétienne, faire une distinction nette entre les concepts représentés respectivement par le latin animus et anima ».

Mme Françoise Le Roux, dans ses « Notes », commence par rappeler les « très nombreuses erreurs » commises à tout propos en matière d’histoire des religions celtiques. Elle étudie ensuite l’« œuf de serpent », dont Pline l’Ancien a fait une description très curieuse, incompréhensible et même aberrante si on veut la prendre à la lettre. On a émis des critiques parfois « virulentes » contre la traduction et l’interprétation que Mme Le Roux a données de ce texte. Mais elle justifie sa manière de voir par un raisonnement qui nous paraît très juste. Citons-en quelques passages qui ont une portée très générale : « Nous nous demandons quels arguments on peut présenter pour ou contre un symbole en tant que tel. Un symbole se comprend ou ne se comprend pas : on ne peut rien en dire quand on en possède pas l’interprétation orthodoxe ».

Dans le numéro de janvier-mai 1969, Mme Le Roux écrit : « Ce qui fait la difficulté de l’étude de la Religion celtique n’est pas tant le manque de documents que l’incompréhension permanente qui s’attache à ceux qui existent ». L’auteur rappelle notamment : « Disons-le tout net : la religion, comme la langue, comme tout organisme naturel ou toute émanation traditionnelle, est une structure et non pas une suite inorganique d’éléments disparates ou composites réductibles à l’infini. Et quand nous disons structure, nous ne disons pas système : car un système peut être artificiel, arbitraire, alors qu’une structure est indépendante de la volonté humaine. C’est là justement l’essence profonde et en même temps l’aspect le plus saillant du « fait » traditionnel. En quelque sorte, la religion est l’aspect « fini », accessible à l’entendement et à la perception commune, de la tradition et par complémentarité inverse, la tradition est « l’infini », inaccessible à la compréhension humaine courante, ̶  dans lequel baigne le fait religieux ». Parmi un grand nombre de considérations des plus intéressantes, nous avons remarqué plus particulièrement ce qui a trait aux « Tuatha dé Danann », ce peuple « préhistorique » mystérieux qui en Irlande, avait vaincu les « Fomore » et qui fut lui-même supplanté par une autre race, celle de « Mileadh » ; les Tuatha se retirèrent alors, selon certains textes, dans l’ile d’Avallon (où les fées transporteront plus tard le roi Arthur),  ̶   et, selon d’autres textes, dans des palais souterrains où ils demeurent inaccessibles. Mme Le Roux rappelle que le mot thuat signifie « nord », et que les « Tuatha Dé Danann (tribus de la déesse Dana) étaient dans la tradition ancienne, d’origine nordique », elle mentionne également l’équivalence du mot irlandais « Tuatha » avec le mot gaulois « Toutatis » surnom de Jupiter : ce dernier nom est plus connu dans le langage courant des historiens sous la forme « Teutatès ». En terminant ses notes, l’auteur rappelle la correspondance entre les points cardinaux et les notions de « gauche » et de « droite » ; « Malgré certaines apparences, la tradition celtique est donc en parfait accord avec la tradition primordiale qui fait venir la lumière de l’est et la nuit de l’ouest ».

Précisément, dans le numéro suivant (décembre 1968), Mme Le Roux revient sur la question du peuplement « mythique » de l’Irlande, et publie un long article intitulé : « La Mythologie irlandaise du Livre des Conquêtes ». Le livre en question est « une vaste compilation médiévale recopiant la Vulgate (c’est-à-dire la version latine de la Bible) pendant d’innombrables pages, mais qui, tout en prétendant faire coïncider les origines irlandaises et bibliques n’a pas suffisamment altéré ou remanié le fond mythologique pour le rendre méconnaissable ». (Remarquons en passant que ceux qui rédigèrent la dite compilation avaient sans doute une conscience plus ou moins claire de l’équivalence des traditions celtique et hébraïque, et considéraient que, sous le symbolisme d’évènements différents, l’histoire irlandaise et l’histoire juive exprimaient tout les deux les mêmes « archétypes » éternels). D’après le Livre des Conquêtes, l’Irlande n’aurait pas connu moins de huit invasions successives. Nous nous demandons si l’on ne pourrait pas faire un parallèle entre ce livre et un autre document qui, lui, n’est pas irlandais, mais islandais : le « Livre de prise de la terre » (Land-Nâma-Bôk), dont Guénon a parlé (cf. Etudes sur l’Hindouisme, p. 131). Dans l’un et l’autre cas, en effet, il est question d’une prise de possession d’une terre, ce qui symbolise la prise de possession d’un monde, c’est-à-dire d’un état d’être. La seule différence, c’est que les Vikings s’établirent dans une Islande vide d’habitants, tandis que les conquérants successifs de l’Irlande durent recourir à la guerre pour assurer leur domination. Mais les uns et les autres, obéissaient en somme au premier commandement donné au couple Adam-Eve : « Croissez et multipliez, remplissez la terre et soumettez-là à votre domination ».

LA NOSTALGIE DE LA STABILITÉ (II)

(Paru dans les Études Traditionnelles N° 450, octobre-novembre-décembre 1975)

Études Traditionnelles, octobre-novembre-décembre 1975, N° 450
LA NOSTALGIE DE LA STABILITÉ*(fin)

Si les changements incessants apportés au mode de vie de nos contemporains suscitent de plus en plus d’inquiétudes chez un grand nombre d’esprits pourtant modernes et même rationalistes, il n’en est pas moins vrai que quelques autres continuent à professer une foi solide dans les vertus de ce même changement et dans la bienfaisance du Progrès. Un ouvrage récemment traduit du russe, La Science en l’an 2000, par M. Boris Kouznetsov[1], est très caractéristique à cet égard. L’auteur ne nie pas les dangers que comportent plusieurs des développements actuels de la technique. Mais il pense qu’il est pour la civilisation « une route qui débouche sur un essor sans précédent de la science, de la culture et du bien-être de l’homme, sur l’accélération du progrès, l’abolition de la maladie, l’élévation du niveau intellectuel et moral ». Il parle du bonheur en ces termes : « La loi de Weber-Fechner, selon laquelle les sensations croissent comme les logarithmes des excitations, signifie que si les facteurs procurant à l’homme l’impression de bonheur demeurent dans un état stationnaire, la sensation de bonheur disparaît… L’homme peut être heureux si ce qui lui procure le bonheur s’accroît ou, plus encore, si cet accroissement s’accélère. » Selon cette conception hyper-hédoniste du bonheur, ce devrait être certainement au XXe siècle que les hommes se sont sentis le plus pleinement satisfaits, et c’est pourquoi sans doute M. Kouznetsov ajoute : « Dans une société harmonieuse, l’application de la science moderne… donne naissance à une situation sans précédents dans l’histoire de l’humanité. Depuis les joies les plus simples jusqu’aux plus profondes…, tout ce qui procure le bonheur à l’homme s’accroît de manière de plus en plus rapide, et la conscience humaine en éprouve une sensation de bonheur toute neuve. »

D’autre part, les craintes éprouvées par savants et économistes quant à l’épuisement prochain des matières premières et des sources d’énergie sont parfois critiquées par d’autres spécialistes. On vante, par exemple, les ressources inexploitées de l’Amazonie et de la Sibérie, l’abondance des nappes pétrolifères sous-marines, les possibilités de la technologie nucléaire, les miracles de la « révolution verte », l’utilisation éventuelle du plancton pour l’alimentation humaine, etc. Mais au fur et à mesure qu’on envisage ainsi de nouveaux champs d’exploitation, d’autres auteurs établissent irréfutablement l’irréalisme de telles espérances[2].

Laissant donc de côté l’examen des innombrables ouvrages ayant pour but de dénoncer une montée de périls sans précédent dans l’histoire connue de l’humanité, nous voudrions nous borner à formuler quelques remarques sur la Lettre à Louis Pauwels sur les gens inquiets et qui ont bien le droit de l’être, de M. Paul Sérant, dont notre collaborateur Charles-André Gilis a rendu compte ici même. Nous examinerons en particulier deux points abordés dans cet ouvrage : la crise actuelle du christianisme et les références faites à l’œuvre anti-moderne de Guénon.

Dans le chapitre IX, M. Sérant évoque ce qui est « un sujet majeur d’inquiétude pour beaucoup d’Occidentaux : la crise de l’Église catholique…, crise qui met en cause les fondements de notre civilisation »[3]. On trouve dans ces pages quelques remarques sur des faits qui ressortissent à ce que Guénon appelait la « technique de la subversion ». L’auteur observe que l’attitude actuelle du catholicisme est une réaction outrancière à son attitude passée. Mais les dangers de cette nouvelle « politisation » sont évidents : « Le prêtre est conquis par ceux qu’il entendait conquérir… Il en vient à penser que le christianisme doit être réinterprété à la lumière du marxisme »[4].

M. Sérant est souvent très dur pour l’Église post-conciliaire, et l’on voudrait croire qu’il exagère la « décomposition du catholicisme » (expression, dit-il, d’un théologien romain). Il écrit d’autre part : « Pour Guénon, la crise du catholicisme remontait aux premiers siècles de l’ère chrétienne, quand les sacrements avaient perdu leur caractère initiatique ». À vrai dire, la pensée de Guénon sur ce point était plus complexe. Pour lui, l’âge d’or du christianisme (et plus spécialement du catholicisme) s’est étendu de 314 à 1314, c’est-à-dire sur une durée de mille ans ; c’est le « millenium » annoncé dans l’Apocalypse. 314 marque en réalité une modification profonde qui « voile » l’ésotérisme chrétien, lequel devient dès lors l’apanage d’organisations plus ou moins secrètes[5]. 1314 verra une accentuation extrême de cette « occultation », marquée notamment par la substitution de la Rose-Croix à l’Ordre du Temple[6].  Les diverses modifications durent être faites « à couvert », en vertu du « pouvoir des clefs » détenu par l’autorité spirituelle.

Dans le chapitre X, M. Sérant expose ses idées sur l’œuvre de Guénon qu’il a connue, semble-t-il, assez tardivement. Il écrit : « J’ai été fasciné, il y a plus de vingt ans déjà, en découvrant l’œuvre de cet extraordinaire révolté : philosophe rejetant toute la philosophie post-cartésienne, Franc-Maçon et condamnant le laïcisme, doctrinaire de l’ésotérisme et ennemi de toutes les écoles occultistes, admirateur de l’Orient en désaccord avec tous les orientalistes, chrétien entré dans l’Islam par l’initiation soufie, tout en continuant à défendre la théologie chrétienne médiévale ». On pourrait ajouter que Guénon était un érudit qui méprisait l’érudition. Certaines des réserves faites par l’auteur touchent parfois à des points qui pour tout guénonien sont absolument essentiels. Par exemple, M. Sérant se dit « stupéfait » de la « fermeture dogmatique » de Guénon[7] vis-à-vis notamment des thèses de Jung « qu’il ne craint pas de condamner plus encore que Freud, ce dernier lui semblant moins dangereux parce que franchement matérialiste, alors que Jung confondrait, lui, le psychique et le spirituel ». C’est là, en effet, ce qui distingue fondamentalement la pensée de Guénon de celles des innombrables censeurs de la civilisation matérialiste moderne. Toute la seconde partie du Règne de la Quantité est écrite pour mettre en garde contre le danger que constitue pour notre monde l’édification d’une contre-tradition prétendument spiritualiste.

Dans tous les pays occidentaux, la crise actuelle fait l’objet de tant d’études de spécialistes des diverses disciplines concernées qu’il serait fastidieux de simplement les énumérer. Jamais, croyons-nous, l’humanité n’avait eu pareillement conscience d’être arrivée à une heure solennelle de son destin. De plus, la précipitation des événements rend ces ouvrages très rapidement caducs. Dans cette marée sans reflux, il nous apparaît que l’œuvre « critique » de Guénon est la seule à n’avoir pas vieilli. Nous voudrions, sans aucune prétention à épuiser un aussi vaste sujet, attirer l’attention sur quelques points qui nous ont toujours frappé à la lecture de cette œuvre.

Dans les écrits de Guénon antérieurs à 1914, et notamment dans ses articles écrits pour La Gnose, on ne trouve aucune allusion à la proximité de la fin des temps. Dans les ouvrages d’après la première guerre mondiale au contraire – et même dans ceux dont le sujet semble le moins en rapport avec cette proximité, comme le Théosophisme ou l’Introduction générale [à l’étude des doctrines hindoues] –, il en est presque toujours parlé. Cette tendance, déjà très marquée dans Orient et Occident, publié en 1924, s’accentue encore dans La Crise du Monde moderne. À la première page de cet ouvrage, paru en 1927, Guénon constate que depuis la publication d’Orient et Occident, c’est-à-dire en trois ans, « les événements sont allés en se précipitant avec une vitesse toujours croissante ». Et à la fin de l’avant-propos de cet ouvrage, il affirme que « bien des indices permettent déjà d’entrevoir la fin plus ou moins prochaine, sinon tout à fait imminente » de l’ « âge sombre ». Le Règne de la Quantité, dont la première édition parut au Caire, en langue anglaise, durant la seconde guerre mondiale, apportera des précisions capitales pour apprécier du point de vue traditionnel la décadence spirituelle du monde et surtout du monde occidental. Enfin, la seconde édition d’Orient et Occident, parue en 1948, comportait un addendum où nous lisons ceci : « Nul ne songera à contester que, depuis que ce livre a été écrit, la situation est devenue pire que jamais, non seulement en Occident, mais dans le monde entier… Le désordre est allé en s’aggravant plus rapidement encore qu’on aurait pu le prévoir… ; ce qui subsiste comme tradition en Occident est de plus en plus affecté par la mentalité de la vie moderne… Les ravages de la modernisation se sont considérablement étendus en Orient ; dans les régions qui lui avaient le plus longtemps résisté, le changement paraît aller désormais à allure accélérée, et l’Inde elle-même en est un exemple frappant. »

Plusieurs points sont à remarquer dans cet addendum. Tout d’abord, Guenon semble être surpris par la précipitation des événements. Ensuite, il est visible que les deux guerres mondiales ont joué un rôle important dans cette accélération. Enfin, la contamination de la mentalité commune à l’Orient par la mentalité occidentale moderne lui semble un trait particulièrement inquiétant, sans doute en vertu de l’adage : « Corruptio optimi pessima  »[8].

Ce qui distingue foncièrement Le Règne de la Quantité de toutes les autres études sur la crise actuelle, c’est l’affirmation de Guénon que les événements auxquels les hommes et leurs dirigeants assistent impuissants ne sont pas l’effet de hasards malheureux, mais se déroulent selon un plan établi par la contre-initiation, laquelle d’ailleurs est inconsciemment mue par une volonté supérieure dont tout dépend en ce monde. Cette contre-initiation anime en particulier les mouvements « néo-spiritualistes » qui sont d’autant plus actifs à l’heure actuelle que nous sommes désormais dans la seconde phase de l’action anti-traditionnelle. Ces mouvements, dont certains ont de plus en plus tendance à se présenter sous un aspect soi-disant scientifique ou encore à « mettre en exploitation » telle ou telle idée traditionnelle isolée de son contexte, exercent sur la mentalité de nos contemporains une influence toujours croissante. Et il est bien connu que le plus sûr moyen d’agir sur le cours des choses, c’est d’agir sur la mentalité des hommes.

Une autre particularité des conceptions guénoniennes sur la crise et, d’une manière plus générale, sur l’histoire du genre humain, c’est l’importance qu’elles attachent à la doctrine des cycles. Il est vrai que plusieurs écoles plus ou moins « spiritualistes » évoquent parfois l’existence de cycles cosmiques et spécialement astronomiques. La grande difficulté pour appliquer correctement la doctrine traditionnelle, c’est de connaître le point de départ des cycles principaux ou secondaires[9]. Mais on ne peut étudier sérieusement Guénon sans être frappé de l’importance qu’il donne à un événement dont il fait découler tout le processus de décadence spirituelle de l’Occident, décadence que nous voyons de nos jours en passe de s’imposer à tout le reste de la planète. Cet événement, c’est la ruine de l’Ordre du Temple, et il est assez remarquable que plusieurs des plus actifs parmi les anti-guénoniens se distinguent par une hostilité particulière à l’égard de tout ce qui touche les conceptions traditionnelles relatives aux Templiers : l’existence d’une initiation au sein de l’Ordre, l’orthodoxie religieuse des chevaliers et leur innocence, l’héritage templier dans la Maçonnerie, etc. Il suffit de rappeler l’« affaire Téder », au début de l’activité traditionnelle de Guénon, pour être dispensé d’en dire davantage[10].

À Joseph de Maistre qui demandait : « Qu’importe à l’univers la destruction de l’Ordre des Templiers ? », Guénon répond : « Cela importe beaucoup, au contraire, puisque c’est de là que date la rupture de l’Occident avec sa propre tradition initiatique, rupture qui est véritablement la première cause de toute la déviation intellectuelle du monde moderne… [Joseph de Maistre] ignorait quels avaient été les moyens de transmission de la doctrine initiatique et les représentants de la véritable hiérarchie spirituelle ; il n’en affirme pas moins nettement l’existence de l’une et de l’autre, ce qui est déjà beaucoup », étant donné l’état de la Maçonnerie au XVIIIe siècle[11].

Depuis la mort de Guénon, les événements sont allés à un tel rythme que bien des gens de nos jours commencent à désespérer de retrouver cette stabilité dont ils ont pourtant une croissante nostalgie. Certes, « le réactionnaire veut stabiliser le passé ou le rétablir dans un équilibre utopique » et « le révolutionnaire veut hâter l’avenir vers un autre équilibre non moins arbitraire et qui sera dépassé lui aussi »[12]. Car les hommes de notre temps sont de moins en moins nombreux à être satisfaits de leur sort.

La stabilité, l’équilibre : ce sont là des aspects de l’Harmonie, « reflet de l’Unité principielle dans le monde manifesté ». Notre monde, de plus en plus « solidifié », pour ne pas dire pétrifié, n’évoque pas l’harmonie, mais bien plutôt le chaos. Tous les problèmes s’y posent en même temps, rendant par là même leur solution impossible ; et d’ailleurs, les problèmes dont on parle le plus ne sont pas les plus inquiétants. Le déclin de l’influence des institutions traditionnelles et la prolifération des contrefaçons de la spiritualité sont des indices de confusion autrement graves. Car pour affronter « les jours qui viennent », les traditions authentiques pourraient seules fournir des armes à la mesure des « épreuves » que de tout temps elles avaient prévues et annoncées.

Denys ROMAN


* Voir Etudes Traditionnelles, 1972, nos 432-433. [La nostalgie de la stabilité (I)]

[1] Editions Marabout-Université, Paris.

[2] Cf. à ce propos l’article de M. Jacques Angoût : « Comment une autoroute de 3 000 km risque de modifier le climat de la terre », dans Science et Vie de février 1973. Nous en citerons quelques passages : « Les spécialistes de l’agriculture émettent beaucoup de réserves sur le bien-fondé de cette opération… Les agronomes estiment qu’après 2 ou 3 années de fertilité le terrain arraché à la forêt ne produit plus rien. » Mais si le bénéfice économique espéré du défrichement est illusoire, les dangers résultant de cette opération ne le sont pas : « On constate dès maintenant que la forêt amazonienne abandonne la lutte et qu’elle commence à rétrécir naturellement. La forêt tropicale ne se renouvelle plus. » D’ailleurs, le danger signalé n’est pas particulier au Brésil : « Trois biologistes mexicains lançaient au mois de septembre un cri d’alarme : les forêts tropicales humides étaient partout en voie de disparition ». Or, « la disparition progressive de telles masses forestières doit amener des modifications importantes dans les climats… La forêt purifie sans cesse l’atmosphère », et il est grave de voir menacer une telle source d’équilibre biologique « à un moment où l’atmosphère se charge de plus en plus d’oxyde de carbone ». L’utilité des « lieux humides » est connue ; mais les intérêts économiques sont évidemment bien supérieurs…

[3] À propos de « la pétition qui demandait à Paul VI de maintenir à tout prix la liturgie traditionnelle en langue latine », l’auteur remarque que « cette pétition rassemble autant de protestants, de juifs et d’agnostiques que de catholiques », tous parlant « au nom du patrimoine culturel de l’humanité ». Une telle préoccupation peut être parfaitement légitime ; elle ne semble pas cependant avoir influencé le Saint-Père. Les guénoniens catholiques auraient bien d’autres « critiques » à adresser à la nouvelle liturgie en se plaçant sur le terrain de la tradition et du symbolisme des rites, sans trop se soucier d’un « patrimoine culturel » qui d’ailleurs n’est devenu celui de l’humanité que du fait de « l’envahissement occidental » tant dénoncé par Guénon.

[4] Cette application « néfaste » de la doctrine traditionnelle des « actions et réactions concordantes » est encore bien plus dangereuse quand elle concerne non plus le domaine social, mais le domaine théologique. M. Sérant cite le fait suivant, rapporté par le journal Le Monde. À un synode romain tenu en 1971, l’évêque de Sion-en-Valais ayant rappelé que « parmi les causes de confusion actuelles, la plus grande est l’ennemi de Dieu, Satan, dont la suprême habileté est d’être là en faisant croire le contraire », cette déclaration « a fait rire l’assistance ». Le journaliste ajoute même : « Ce fut bien la première fois depuis les débuts de ce synode. »

[5] L’institution du monachisme, qui remonte précisément à cette époque, a dû grandement faciliter une telle évolution. On a dit assez souvent que les conditions de vie des premiers chrétiens se sont perpétuées dans la vie monastique ; cela est peut-être plus profondément vrai qu’on le pense communément.

[6] Il serait intéressant d’examiner le parallélisme de cette évolution avec celle de l’art chrétien.

[7] L’auteur compare cette fermeture dogmatique à celle d’André Breton. Voilà un rapprochement qui aurait bien surpris Guénon.

[8] Guénon écrit aussi : « II suffit que le point de vue traditionnel… soit entièrement préservé en Orient dans quelque retraite inaccessible à l’agitation de notre époque ». Dans la Crise du Monde moderne (p. 112), Guénon avait mentionné la même possibilité en ce qui concerne le christianisme. Il est intéressant d’examiner la progression de l’« occidentalisation » dans la mentalité des diverses civilisations asiatiques. La première touchée fut la plus extrême de l’Extrême-Orient, celle du Japon ; la Chine vint ensuite ; la dernière atteinte fut l’Inde. Il faut espérer que ce processus ne se poursuivra pas.

[9] Si le point de départ du Manvantara « était déterminé avec exactitude, chacun pourrait sans difficulté en tirer des déductions permettant de prévoir certains événements futurs […]. » (Formes traditionnelles et Cycles cosmiques, p. 21).

[10] Les critiques formulées contre Guénon à ce sujet ont pris parfois pour prétexte l’abus qu’ont fait du Templarisme les occultistes de tout genre. La déformation par ces derniers des idées traditionnelles a toujours fourni des arguments de choix aux détracteurs de la « science sacrée ». Mais il semble que cette question du Temple soit de celles où se vérifie le plus facilement l’impuissance de l’érudition moderne à franchir certaines « limites de l’histoire ».

[11] Cf. Étude sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, t. 1, p. 20.

[12] Luc Benoist : « Le Retour aux cycles », dans les Etudes Traditionnelles de septembre 1970, p. 220.

LA NOSTALGIE DE LA STABILITÉ (I)

(Paru dans les Études traditionnelles N° 432-433 de juillet-août-septembre-octobre 1972)

LA NOSTALGIE DE LA STABILITÉ

Quand M. J. Corneloup, vers la fin de son ouvrage Je ne sais qu’épeler[1], parlait des dangers qui menacent notre civilisation, il se faisait l’écho de préoccupations qui s’imposent de plus en plus aux milieux scientifiques et économiques. La conférence de Stock­holm, tenue sous les auspices de l’Organisation des Nations Unies, les travaux du « Club de Rome » et d’autres manifestations qui ont eu leurs répercussions même dans le domaine politique ont mis la question à l’ordre du jour. Au cours de l’année 1972, un nombre de plus en plus considérable d’hommes de science sont intervenus dans le débat, et ce fut le plus souvent pour jeter un cri d’alarme. Il faut mentionner en particulier l’éditorial de M. Raymond Latarjet, Directeur de l’Institut du Radium, dans la revue La Recherche de juin 1972. Cet éditorial est intitulé : « Vers l’humanité stabilisée ? »

L’auteur commence par insister sur le fait que de telles préoccupations se sont imposées brutalement au monde scientifique : « Si l’humanité survit suffisamment pour porter un jour un regard rétrospectif sur le XXe siècle, elle reconnaîtra que l’événement le plus important de ce siècle s’est produit vers 1970. C’est à cette époque que des hommes de science surent comprendre et osèrent clamer que l’Homme devait au plus vite, et en une déchirante révision, mettre fin à l’expansion dans laquelle il avait toujours vécu. Il est logique, bien qu’à première vue paradoxal, que cette prise de conscience ait suivi de peu ce qu’on appelle la conquête de l’espace ».

Cette « conquête de l’espace » – qui n’est, en réalité, pas même une conquête de la lune – a en effet montré que l’homme est irrévocablement lié à la terre, que « les murs de son domaine ne s’écartent jamais… et qu’un problème impérieux de stabilisation s’imposera tôt ou tard… sinon un cataclysme incontrôlé s’en chargera, lequel devrait amorcer des événements en chaîne si chacun d’eux mettait hors d’usage une fraction de notre planète. Plus on attendra, plus on approchera du maximum critique ».

M. Latarjet annonce qu’avec plusieurs autres grands noms de la science il va entreprendre une « croisade » pour réveiller l’opinion publique de la torpeur terriblement dangereuse dans laquelle elle est plongée. Mais ils ne se dissimulent pas que « les obstacles sont dès aujourd’hui gigantesques ». Les modernes, en effet, ne veulent pas entendre parler de la stabilisation, que volontiers ils appelleraient plutôt « stagnation ». Les moins aveuglés estiment qu’« il reste un peu de temps, un peu de place, des ressources inexploitées. Notre génération peut attendre et laisser le problème à nos fils ». Mais alors, demande l’auteur, « n’aurons-nous pas mérité leur malédiction ? » Car « les choses vont vite ».

M. Latarjet a confiance pourtant et il termine ainsi son éditorial : « Plus tard, si elle remporte ce grand combat de la survie, l’humanité ira sans doute plus loin que la stabilisation. Elle envisagera des réductions favorables à l’exploitation la plus raisonnable et la plus harmonieuse de son domaine terrestre »[2].

« Les forces que j’ai mises en route, je ne peux plus les arrêter. » Ainsi parlait l’apprenti sorcier de la ballade de Gœthe en voyant le flot des eaux montantes. Nous ne sommes pas sûr que la science moderne possède le « mot du maître » capable de remettre les choses en ordre.

C’est en Amérique que les doutes des milieux scientifiques quant à l’avenir de notre civilisation matérielle ont été formulés avec le plus de virulence. Un nombre d’ouvrages déjà considérable, dont plusieurs traduits en français, traitent de cette question. Le succès même de ces publications nous dispense d’en donner une analyse trop poussée. Nous citerons cependant l’ouvrage intitulé : Halte à la croissance ? C’est une œuvre collective[3], dont les auteurs (Jeanine Delaunay, Donelia H. Meadows, Dennis L. Meadows, etc.) exposent et commentent les travaux du club de Rome et du M.I.T. (Massachusetts Institute of Technology). On y trouve un nombre considérable de graphiques qui mettent en évidence d’une façon frappante les dangers que fait courir à l’humanité le caractère « exponentiel » de sa croissance, surtout depuis un quart de siècle. Il souligne très bien que ce qui rend particulièrement dramatique la crise actuelle, c’est qu’elle sévit dans le monde entier[4], et que « l’interdépendance des différentes variables » de notre monde terrestre rend tout remède partiel inefficace. La « monstrueuse croissance » dont tant de gens se félicitent encore ouvre les plus « tristes perspectives pour nous-mêmes, nos enfants et nos petits-enfants ». Les auteurs, malgré leur « pessimisme », ne veulent pas désespérer, et ils pensent que l’effort à entreprendre pour effectuer un redressement capital est « le défi offert à notre génération ». Le comité exécutif du club de Rome ajoute : « On ne peut pas se contenter de passer le problème à la génération suivante : il sera trop tard. L’entreprise doit être résolument tentée sans retard et un net virage doit être pris avant la fin de la prochaine décennie » (p. 298).

Dans son éditorial de La Recherche, M. Latarjet ne fait aucune allusion aux origines et aux causes de l’évolution accélérée dont il dénonce les périls imminents ; au contraire, M. André Varagnac, Directeur du Musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye, remonte aux sources mêmes de l’humanité pour retracer cette évolution dans son ouvrage La Conquête des énergies[5]. C’est un livre d’une lecture attrayante, où l’on trouve une foule de détails et des remarques extrêmement suggestives[6]. L’auteur envisage que l’évolution de la civilisation matérielle a été accélérée par sept « révolutions » successives, marquées par la découverte du feu, de la pierre polie (avec l’agriculture et l’élevage), des métaux, des explosifs, de la vapeur, de l’électricité et enfin de l’automation avec tous ses corollaires. Les exposés de ce livre sont bien évidemment influencés par les conceptions de la science moderne ; mais la liberté d’esprit de l’auteur lui permet de formuler des vues qui assez souvent se rapprochent notablement des conceptions traditionnelles. On lit avec plaisir les pages consacrées aux Celtes[7], à la féodalité[8], au déclin de la chevalerie[9], à Rabelais[10] et à bien d’autres sujets. Mais nous devons nous borner dans cet article à examiner la dernière partie de l’ouvrage, qui concerne les quatre dernières « révolutions », qui ont un caractère absolument différent de celles qui les avaient précédées[11].

« A partir du moyen âge » [plus précisément à partir de 1346, date de l’apparition des premiers canons à Crécy], « tout se succédera non plus par millénaires mais par siècles, et à présent par décennies… L’électricité, le pétrole et les industries chimiques firent leur entrée en scène, et leurs développements allaient être si rapides que l’on est depuis en mutation constante et même accélérée… Peut-il y avoir tradition[12] quand l’usage ne dure même pas une génération, et que tout adulte doit envisager l’obligation périodique d’un recyclage ?… Il n’y a plus que des modes… La sixième révolution énergétique (électricité) aura commencé à dénaturer l’homme dans sa fonction jusqu’alors principale : le travail… Les anciens labeurs manuels correspondaient aux rythmes du cœur et des poumons. L’automatisation déséquilibre les travaux physiques : d’où un état de fatigue nouveau… Dans le travail automatisé, la domination des machines tend à obscurcir l’esprit »[13].

La chimie fait de plus en plus disparaître les matériaux naturels, et en particulier le bois, à propos duquel l’auteur fait quelques remarques intéressantes[14]. Nous ne citerons pas les rappels que fait M. Varagnac des menaces causées par la radioactivité. Ces menaces sont aujourd’hui connues de tous. Mais l’auteur en parle en des termes qui nous ont fait songer à une allusion faite par Guénon à une époque où personne ne s’en souciait. M. Varagnac écrit : « On joue littéralement avec ces substances sans bien savoir quels effets elles auront dans le temps, comme on a déjà joué, hélas ! avec des médicaments générateurs de monstres ».

Les dernières pages de l’ouvrage insistent sur les « menaces effroyables » qui pèsent sur l’humanité. L’auteur stigmatise avec une ironie cinglante les « formules alléchantes » de ceux qui veulent nous « faire partager leur gaillard optimisme ». Il dénonce le vide que recouvrent certaines expressions : société de consommation, civilisation des loisirs. « Devant ces propos de Bibliothèque Rose, dit-il, l’historien des civilisations se prend la tête dans les mains ».

Nous n’exposerons pas l’analyse que fait l’auteur de certaines « lèpres morales » qui ravagent la société occidentale d’aujourd’hui, ni les remèdes qu’il propose aux périls dont il souligne la gravité. Mais nous relèverons encore[15] quelques allusions à la crise religieuse actuelle : « Les religions se soucient moins désormais d’un au-delà que de la justice en ce bas monde… Le clergé progressiste entend dépasser la simple protestation contre les scandales du paupérisme et des famines dans le tiers-monde, et il se joint aux actions sociales, parfois même révolutionnaires…  L’Église s’associe à la course au bonheur terrestre… Dans la mesure où un certain clergé post-conciliaire a pour principal objectif de faire du social, il fait passer au second plan les soucis de vie future qui pourtant sont sa raison d’être. Tout le catholicisme tend depuis quelques lustres à se pénétrer de rationalisme. Les églises se vident de la vénération des saints protecteurs. Ces sanctuaires-cliniques seraient aussi bien appropriés à des réunions municipales ou électorales. Plus de reliquaires, et des autels analogues à des tables d’opération ».

Nous omettons quelques critiques vraiment vives de certains « perfectionnements » actuels du culte post-conciliaire ; on s’étonne cependant que M. Varagnac ne dise rien de la musique qu’on entend souvent dans ces édifices où retentissaient naguère les accents d’une liturgie plus que millénaire. L’auteur souligne que le prétexte de toutes ces transformations est « de couper la foi de ses racines populaires ». Les purificateurs, dit-il, s’écrient : « Chasse aux vestiges de paganisme ! » Et l’auteur de faire remarquer que durant de longs siècles ces vestiges pour ainsi dire baptisés n’ont en aucune manière nui à l’ardente foi du peuple chrétien[16].

« Face à ce monde de positivisme, le nouveau clergé espère réinsérer la religion dans la vie quotidienne par la petite porte. Il se costume en laïque et donne à la religion des aspects de self-service. Pour se faire accepter, la religion s’applique à tout expliquer. Or, malgré tant de philosophie, Dieu ne se prouve pas si on ne l’éprouve… Cette déchristianisation progressive de la jeunesse et des masses occidentales est grave, parce qu’elle élargit le fossé moral avec le tiers-monde, qui demeure croyant »[17].

Ce tableau désenchanté de ce qui reste de la religion en Occident termine presque le remarquable ouvrage de M. Varagnac. Les pages qui suivent sont pour nous déconcertantes, car les remèdes proposés ne nous semblent pas à la mesure des maux dénoncés. Comment croire par exemple « que des progrès scientifiques pourraient permettre de mettre à l’épreuve la réalité de l’Au-delà » ? Les réalités divines sont inaccessibles aux investigations de la science profane. Nous devons maintenant examiner d’autres ouvrages traitant de la crise du monde actuel, en particulier celui de M. Paul Sérant, qui n’est pas guénonien, mais qui a une connaissance approfondie de l’œuvre de René Guénon.

Denys ROMAN
(à  suivre)


[1] Cf. E.T. de septembre-octobre 1971, pp. 226-227.

[2] Ce serait une sorte d’annulation d’un certain progrès matériel. Mais nous doutons fort que les Occidentaux modernes, à qui l’on a donné toutes sortes d’habitudes et de besoins artificiels, consentent à revenir même partiellement aux modes de vie du passé.

[3] Editions Fayard, Paris. Les textes en anglais sont traduits par M. Jacques Delaunay.

[4] « L’histoire montre que des bouleversements se produisent dans le monde, d’une manière sporadique et en des points chauds, mais que ces bouleversements sont rarement généralisés ou simultanés » (p. 292).

[5] Librairie Hachette, Paris.

[6] Citons simplement l’appréciation suivante : « Ce sont des procédés relativement récents d’allumage que Gaston  Bachelard a pris pour thèmes de sa Psychanalyse du feu… C.-G. Jung l’a entraîné vers une voie purement imaginaire en l’incitant à rechercher systématiquement les composantes de la libido dans toutes les activités primitives. Bachelard n’a pas hésité à écrire : “La libido est la source de tous les travaux de l’Homo faber[nous avons éliminé les plus… risquées dans la citation ci-dessus] ne prouvent qu’une chose, c’est que Bachelard n’avait jamais assisté à une démonstration de taille de silex… On voit combien il est imprudent de prétendre expliquer les activités de l’homme préhistorique à partir d’un Homo erotiens universel dans le temps et l’espace, aussi abstraitement irréel que l’Homo ӕconomicus des théoriciens  librement échangistes du XXe siècle » (pp. 58-59).

[7] « La vie religieuse des Gaulois est intense. Elle étonnera César. Ce peuple vivait plus en fonction de l’Au-delà que de ce bas monde ; les Gaulois étaient toujours prêts à le quitter ».

[8] « Ne voir dans la féodalité, avec Michelet, que l’exploitation, c’est rendre sa longue durée incompréhensible… La  richesse aristocratique favorisait un artisanat dont l’empirisme, nourri de liberté compagnonnique, perfectionnait obscurément les équipements mécaniques ».

[9] Avec l’intervention des armes à feu, « c’est tout l’édifice de la chevalerie qui va s’écrouler. Dieu donnait la victoire au plus vaillant, c’est-à-dire celui qui valait le plus, non seulement physiquement mais moralement. Le boulet, le brutal comme dira plus tard le langage direct des troupiers, ne choisit pas ses victimes, fauchant indifféremment braves et couards. »

[10]Symbolisme de la Croix, chap. XXIX, § 2). Rabelais avait peut-être conscience que le centre secondaire auquel il était rattaché symbolisait le centre primordial ; et cela renforce encore l’interprétation « templière » qu’on peut donner à la date qui suit : « ce dix-septième jour du mois de mars ».

[11] Il est très digne de remarque que les « supports » des trois premières révolutions dont parle M. Varagnac (feu – agriculture et élevage – métaux) jouent un rôle très important dans le symbolisme universel, alors que les explosifs, la vapeur, l’électricité et à plus forte raison l’automation ne peuvent en jouer aucun.

[12] L’auteur emploie ici le mot « traditions » dans le sens de « coutumes » (généralement paysannes) et même de « fol­klore ». Mais ce qu’il dit de leur disparition de plus en plus accélérée peut bien souvent s’appliquer aux traditions an sens guénonien de ce mot.

[13] L’auteur note ici « les réactions qui se poursuivent au sein de quelques organisations ouvrières pré-syndicales et pré-machinistes qui sont parvenues à survivre : les associations compagnonniques ». Il renvoie à ce sujet à la revue Le Compagnonnage (p. 217 et note 13).

[14] « L’ethnographie nous apprend ce que fut l’intime familiarité de l’homme et du bois. L’abattage du bois est, dans le Sud-Est asiatique, une entreprise cérémonielle. Il faut avertir l’arbre, obtenir son consentement ». Il en était de même chez les Grecs : le mythe des Hamadryades est bien connu. Ce respect de l’homme pour la nature dans beaucoup de civilisations traditionnelles nous rappelle un fait singulier rapporté par Pline. Les Carthaginois, avant d’embarquer leurs éléphants sur les navires de guerre, prêtaient serment à ces animaux de les ramener dans leur patrie une fois les hostilités terminées. On peut sourire de telles allégations. Mais d’autres assertions de Pline, apparemment aussi invraisemblables, se sont trouvées confirmées par des recherches toutes récentes : nous pensons notamment à la collaboration des dauphins avec les pêcheurs.

[15] Toute la fin de l’ouvrage est parsemée de remarques très justes comme la suivante : « Le triomphe industriel des sciences appliquées nous persuade qu’il n’existe rien d’autre que ce que manie la science… Alors que nos énergies  naturelles avaient maintenu l’homme dans un univers qualitatif, nos énergies artificielles nous enferment dans du quantitatif ». Et nous pourrions donner beaucoup d’autres citations du même genre.

[16] Certains purificateurs, particulièrement enthousiastes, n’hésitent pas à s’en prendre à tout ce qui, dans le Nouveau Testament, a pour eux un relent de « superstition » ou de folklore. Il va sans dire que l’adoration des Mages, la fuite en Egypte et le massacre des Innocents attirent particulièrement les foudres vengeresses de ces « intégristes » de la modernisation à outrance.

[17] Nous trouvons ici, sous la plume d’un homme de science familier avec toutes les disciplines modernes, l’exact équivalent de l’opposition, tant de fois signalée par Guénon, entre l’Orient et l’Occident.

Note 7 : Denys Roman : « Lumières sur la Franc-Maçonnerie des anciens jours »

[2011 : Équinoxe d’automne, La Lettera G / La lettre G, N° 15]

Avertissement

Denys ROMAN :
« Lumières sur la Franc-Maçonnerie des anciens jours  »

« Lumières sur la Franc-Maçonnerie des anciens jours » constitue le chapitre VIII de l’ouvrage posthume de Denys Roman Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – « L’Arche vivante des Symboles », et rassemble trois comptes rendus successivement publiés dans différents numéros des « Études Traditionnelles »[1] que l’auteur a remaniés en une seule étude : son intention, en réunissant ces différents textes consacrés à un même sujet assez méconnu des Maçons continentaux des années 6O, était de mettre l’accent sur certains « vestiges » rituels symboliques de la période opérative – encore très présents au début du XVIIIe siècle –, véhiculés par certains vénérables manuscrits anglais. Certes, l’importance de cet héritage pour les Maçons d’aujourd’hui ne serait plus à démontrer si ces derniers accordaient plus d’intérêt à une démarche fondée sur une plus grande conformité avec l’esprit traditionnel. Quant aux conséquences « sans nombre » d’une opérativité plus effective dans la pratique rituelle, l’auteur ne cesse de les suggérer ici à travers l’examen de trois textes principaux.

On relèvera d’abord son insistance sur le Dumfries manuscript n° 4 daté de 1710 environ : c’est le plus long de tous les documents connus ; il présente diverses particularités remarquables, notamment celle, pour un texte de la période pré-spéculative, de rapporter fidèlement les légendes contenues dans les Old Charges médiévales qui lui sont antérieures de trois siècles … Ainsi, par cette exceptionnelle transmission, sera préservée l’histoire légendaire de la Maçonnerie dont l’auteur a interprété avec le bonheur que l’on sait certains des aspects symboliques les plus significatifs à même d’éveiller l’attention du lecteur[2]  : en l’occurrence, il s’agit de l’expression, en mode symbolique, de la filiation, au cours des âges, de sources et d’héritages constitutifs de l’Art de la Construction universelle relatifs aux origines « mythiques » de la Maçonnerie. Car, liées à cette histoire légendaire qui nous est devenue difficilement compréhensible à cause de notre mentalité trop rationnelle, bien des traces des opérations initiatiques des « Maçons des anciens jours » subsistent dans les documents étudiés par l’auteur : on remarquera particulièrement le contenu de certaines Lectures (ou Catéchismes) où sont évoqués, en des formules souvent énigmatiques, les vestiges d’une méthode initiatique participant de l’alchimie spirituelle ; c’est bien grâce à la méditation sur les symboles que la subtilité et la profondeur de l’intuition intellectuelle nous deviennent accessibles. Faut-il préciser qu’une telle restitution méthodique, par adaptation aux rituels contemporains, constituerait une incomparable richesse opérative liée intimement au Secret maçonnique ?

On notera également une singularité qui distingue le Dumfries n° 4 de nombre de manuscrits : celle d’être christianisé et même, si l’on peut s’exprimer ainsi, « catholicisé » puisqu’il impose l’ « obligation d’appartenir à la Sainte Église Catholique » ; ce caractère très marqué a d’ailleurs autorisé quelques « historiens » de la Maçonnerie à se conforter dans l’idée d’un Ordre totalement christianisé, du Moyen Âge au XVIIIe siècle compris, ce qui constitue une généralisation quelque peu forcée ne rendant pas compte d’une réalité beaucoup moins homogène et, en fait, plus complexe ; en effet, à l’examen, nombre de manuscrits, parmi ceux qui ont échappé à l’autodafé perpétré en 1720 dans la Loge de Saint-Paul par des frères « scrupuleux et très éclairés », conduisent à penser que le caractère chrétien fut sans aucun doute beaucoup moins présent à certaines époques et dans certaines « branches » de la Maçonnerie. Mais, comme ce n’est pas l’objet principal de l’étude que nous présentons, signalons pour l’instant aux lecteurs intéressés que D. Roman reviendra en d’autres occasions sur ce sujet sensible, comme le montrent plusieurs de ses articles déjà parus dans les pages de cette revue.

Les choses se présentent différemment pour l’ouvrage Masonry dissected daté de 1730 et attribué à Samuel Prichard. Ce « catéchisme » se réfère au rituel de la Grande Loge de Londres fondée en 1717, et lui est donc postérieur de treize ans. Son contenu déjà élaboré surprend d’autant plus qu’il est une des divulgations les plus fidèles ; son succès de librairie entraînera de très nombreuses rééditions. À cette époque, la transmission orale était, en principe, encore d’usage, bien que limitée parfois à certains points précis du rituel, ce qui est toujours le cas aujourd’hui dans l’ensemble des Rites : ceci explique que les rituels maçonniques ne seront imprimés qu’avec beaucoup de réticence, et seulement au tout début du XIXe siècle ; pour ce qui concerne la France, il s’agira de la publication (réservée) des fameux Régulateur du Maçon pour la filiation « Moderne », et du Guide du Maçon Écossais pour celle des « Anciens ». C’est ainsi qu’en raison des difficultés qu’ont certains Maçons à apprendre le rituel « par cœur », Masonry dissected sera utilisé comme un précieux aide-mémoire. Mis à part les particularités rituelles et symboliques signalées par D. Roman, qui démontrent que la filiation des Modernes n’avait pas tout abandonné de l’héritage opératif, il est fort probable que cette filiation ait bénéficié, très tôt et dans certaines circonstances, d’une communication des Anciens, comme ce sera aussi, mais de façon directe, le cas de l’Écossisme. D’ailleurs, à ce propos, R. Guénon évoque un apport opératif continental pour les rituels pratiqués à l’époque en France, parce que ceux-ci présentent des particularités qui ne se retrouvent dans aucun rituel anglais.

Mais la singularité du Masonry dissected réside dans l’anti-maçonnisme – pour ne pas dire plus – de son auteur. Comme Denys Roman le relève, Samuel Prichard ne manque pas de se trahir en introduisant à un point précis du texte rituel qu’il livre publiquement une marque grotesque qui est manifestement la « signature » de l’Adversaire. Hormis cette substitution malsonnante d’origine suspecte, rien n’autorise à mettre en cause la conformité du texte de Prichard et son usage régulier, et à rejeter purement et simplement un témoin des tout premiers débuts de la Maçonnerie spéculative officielle anglaise. Car nous retrouvons dans ce « catéchisme » nombre de formules et d’éléments rituels comme la signification de la lettre G, l’importance de la « clé », symbole axial en relation avec celui du cable tow – lui-même en rapport étroit avec la science des centres subtils de l’être –, etc., qui sont d’incomparables supports de méditation et démontrent la surprenante richesse symbolique de la Maçonnerie spéculative naissante ; celle-ci sera d’ailleurs l’objet de l’attention privilégiée d’une élite initiatique qui assurera la transmission « à couvert » de l’essence de l’Art Royal et de ses prolongements au-delà de ce terme, préservant ainsi des atteintes profanes extérieures la filiation régulière et la validité de dépôts véhiculés from time immemorial, c’est-à-dire n’ayant pas de point de départ historiquement assignable[3].

Parvenu sur le continent quelques années après son émergence de la Grande Loge de Londres en 1717, le Rite dit « Moderne », dont Masonry dissected est une des expressions, prendra le nom de Rite Français qu’il a conservé jusqu’à nos jours, celui de « Moderne » lui venant par dérision des Maçons qui créèrent la Grande Loge des Anciens en 1751 dans l’intention de sauver, dans la mesure du possible, ce qui pouvait l’être de l’authentique filiation traditionnelle opérative.

Toujours dans la même perspective, l’auteur examine succinctement l’ouvrage Initiation two hundred Years ago, compilation qui contient notamment trois divulgations datant de la seconde moitié du XVIIIe siècle, également utilisées comme aide-mémoire par les Maçons de cette époque. Ces manuscrits sont parmi les plus connus ; il s’agit de Three distinct Knoks à l’usage des Anciens, de Jachin and Boaz à l’usage plus précisément des Modernes (il comprend les caractéristiques spécifiques au Rite de ces derniers, Rite qui deviendra, comme indiqué, le Rite Français), et enfin de The Grand Master Key à l’usage des uns et des autres.

Ces publications offrent l’occasion d’une comparaison entre les rituels des deux Grandes Loges rivales qui devaient s’unir en 1813 pour former la Grande Loge Unie d’Angleterre, Union qui amènera une profonde révision des rituels. En ce qui concerne les Modernes, l’auteur met l’accent sur ce qui les distingue des Anciens par ce qu’il est convenu d’appeler les « signes inversés »[4] ; et cette inversion d’éléments rituels non négligeables aura pour résultat, entre autres conséquences, une transformation dans l’ordonnance cosmologique de la Loge …

En rassemblant ces trois comptes rendus, D. Roman souhaitait à cette occasion – il aura d’autres opportunités – mettre l’accent sur les richesses symboliques dont les traces subsistent le plus souvent dans nos rituels sous forme de « vestiges » toujours vivants. Sans doute pouvons-nous avancer sans présomption qu’il nous échoit de découvrir la véritable nature de ce qui subsiste de ce dépôt des plus précieux légué par les « Maçons des anciens jours ». Si nous ne voulons pas que cet héritage disparaisse dans les ténèbres extérieures, il ne tient qu’à nous de le faire fructifier.

André Bachelet

NOTES :

[1] « Études Traditionnelles » numéros 400 (mars-avril 1967), 406-407-408 (mars à août 1968), 415 (sept.-oct. 1969).

[2] Cf. D. Roman, « Euclide, élève d’Abraham », chapitre XII de René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie, paru en italien dans « La Lettre G » n° 12, Équinoxe de Printemps 2010.

[3] R. Guénon, Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, tome 1, compte rendu de mars 1939 (Grand Lodge Bulletin d’Iowa), pp. 304-305.

[4] On pourra consulter sur ce sujet : Henry Sadler, Le Mythe de la Grande Loge-Mère – Faits et Fables maçonniques, Éditions Jean Vitiano, Paris 1973.


Denys ROMAN : « Lumières sur la Franc-Maçonnerie des anciens jours »*

La tradition orale est très importante dans la Maçonnerie, au point que tous les documents écrits, et notamment les rituels, imprimés et même manuscrits, ne peuvent être considérés que comme des « aide-mémoire ». Cependant, l’évolution du monde où l’Ordre maçonnique est bien obligé de vivre est devenue telle que les facultés de mémorisation de la généralité des Maçons sont allées toujours en déclinant et qu’il a été nécessaire d’avoir recours aux « aide-mémoire » dont nous venons de parler.

Les plus anciens de ces documents qui soient en notre possession sont appelés Old Charges ; c’est en effet exclusivement en Angleterre qu’on les a découverts, en assez grand nombre bien que la plus grande partie d’entre eux ait péri dans l’incendie de la Loge « Saint-Paul » de Londres. On ne trouve en France aucun document semblable, et Guénon, interrogé à ce sujet, pensait que la Maçonnerie française était demeurée orale beaucoup plus longtemps que sa sœur anglaise. Une chose vraiment curieuse, c’est que ce privilège dont l’Ordre semble avoir bénéficié en France s’est finalement retourné contre lui. En effet, c’est outre-Manche que bien des vestiges des antiques traditions maçonniques furent consignés pour la première fois par écrit et qu’ils ont pu parvenir jusqu’à nous, malgré l’autodafé de 1720, nous apportant ainsi la preuve indiscutable du caractère hautement spirituel des « Francs-Maçons des anciens jours ».

Le plus ancien des Old Charges est le Regius Manuscript, remontant au XIVe siècle. La plupart de ces textes sont beaucoup plus récents, mais Guénon a fait remarquer que chacun d’entre eux est donné comme étant la copie d’un texte antérieur si bien que nous pouvons n’avoir aucun doute sur l’authenticité de la tradition dont il est le « véhicule ».

Nous nous proposons précisément d’examiner ici un des tout derniers Old Charges, et qui est en même temps le plus long de tous : le Dumfries Manuscript n° 4, écrit vraisemblablement en 1710, c’est-à-dire à la veille de la mutation « spéculative » de la Maçonnerie. Nous ajouterons à cet examen celui d’un texte célèbre dans la Maçonnerie de langue anglaise : il s’agit de Masonry dissected, de Samuel Prichard. Ce n’est pas un Old Charge ; mais, bien au contraire, il s’agit de l’œuvre d’un anti-Maçon publiée en 1730, mais qui, de l’avis général, contient un bon nombre de renseignements précieux pour la connaissance des années qui suivirent la « révolution » opérée par Anderson. Nous utiliserons pour l’étude de ces deux textes la traduction publiée par M. Jean-Pierre Berger dans « Le Symbolisme » de janvier-mars 1969.

Le Dumfries Manuscript n° 4, découvert en 1891, semble avoir appartenu à la veille Loge de Dumfries en Écosse. Il comprend une version de la « Légende du Métier » (avec le « serment de Nemrod »), les questions et réponses rituelles, et enfin le blason de l’Ordre, qu’on dit remonter à l’époque du martyr saint Alban. D’après M. Berger, c’est le plus long des documents de ce genre actuellement connus. C’est aussi l’un des plus récents, puisqu’il fut écrit à la veille des événements de 1717. C’est enfin celui « dont la perspective spécifiquement chrétienne est la plus accusée », et il est « le seul à mentionner l’obligation d’appartenir à la Sainte Église Catholique ».

M. Berger fait souvent des remarques très judicieuses. Parlant des trois fils de Lamech : Jabel, Jubal et Tubalcaïn, il nous apprend que, d’après le Cooke’s Manuscript (début du XVe siècle), Jabel fut l’architecte de Caïn (son ancêtre à la sixième génération) pour la construction de la ville d’Hénoch. L’auteur relève la présence de la racine JBL dans les noms Jabel et Jubal, et aussi dans le « mot de passe » Shibboleth. Il rappelle que cette racine, qui est celle du mot Jubilé, évoque une idée de « retour au Principe »[1]. Cela est intéressant ; mais, bien entendu, ce qu’il y a d’essentiel dans le mot Shibboleth, c’est sa connexion avec le « passage des eaux ».

Ailleurs, M. Berger croit voir une contradiction entre l’assertion de Guénon disant que « la première pierre doit être placée à l’angle Nord-Est de l’édifice » et l’emplacement assigné à cette pierre par le Dumfries n° 4 : l’angle Sud-Est. Et il ajoute : « René Guénon semble s’être inspiré pour ceci, comme en certaines autres occasions, de ce que Stretton avait laissé transpirer dans sa correspondance avec J. Yarker au sujet de la Maçonnerie opérative à laquelle il appartenait. » Nous pouvons assurer M. Berger que Guénon, tout en attachant beaucoup d’intérêt à la documentation de Cl. E. Stretton et de son école, en connaissait aussi les limites et les a parfois signalées. De toute façon, la « prise de possession de l’angle Nord-Est de la Loge » constitue bien aujourd’hui la dernière étape de l’initiation au grade d’Apprenti.

Autre chose. Nous avons fait allusion dans un précédent ouvrage[2] à la question Hiram-Amon. Dans la plupart des anciens documents, la construction du Temple n’est pas attribuée à Hiram, mais à un certain Amon. Or dans le Dumfries n° 4 il n’est pas question d’Amon, mais d’Hiram, fils de la Veuve, et cette attribution est même affirmée avec une certaine insistance.

La difficulté qui semble ainsi résulter de la contradiction entre la généralité des Old Charges et le Dumfries n° 4 est toutefois levée par la lecture d’une des toutes dernières questions de ce dernier document : « Comment fut construit le Temple ? – Par Salomon et Hiram… Ce fut Hiram qui fut amené d’Égypte. Il était fils d’une veuve, etc. » Or, selon la Bible, Hiram-Abif ne fut pas amené d’Égypte, mais envoyé de Tyr par le roi Hiram, en ces termes : « Je t’envoie un homme sage et habile, Hiram Abi, fils d’une femme de la tribu de Dan et d’un père Tyrien » (II Paralipomènes, II, 12). On conviendra qu’une telle divergence avec le texte sacré ne peut être sans signification.

Du reste, l’importance donnée à l’Égypte dans la « Légende du Métier » ne peut manquer de frapper ceux qui la lisent sans idée préconçue. La « terre noire » qui fut le berceau de l’hermétisme est partout présente dans ce texte, et notamment à l’occasion de deux anachronismes peu communs.

Le premier est celui qui fait d’Euclide le disciple d’Abraham, alors que le père des croyants séjournait en Égypte, en des circonstances que la Bible a rapportées (Genèse, XII, 10-20), et où l’on voit Sarah enlevée par Pharaon ; cette histoire, qui se renouvelle par la suite avec Abimélech, roi de Gérare, a évidemment un caractère symbolique[3]. Le deuxième anachronisme est encore plus surprenant. Il s’agit du mystérieux Naymus Grecus, « qui avait construit le Temple de Salomon », et qui aurait introduit la Maçonnerie en France sous la protection de Charles Martel.

Les commentateurs se sont évertués autour de cette légende singulière, et leur érudition a été mise à telle épreuve que nous hésitons à proposer une interprétation. Ce qui nous en fournit l’occasion, c’est une note de M. Berger nous apprenant que Naymus Grecus (Minus Greenatus dans le Dumfries) est désigné aussi sous les formes Mammongretus, Memon Gretus, Mamon Grecus, Memongrecus[4].

Considérons maintenant : – que l’hermétisme constitue l’essence de la Maçonnerie (cf. la similitude entre les noms Hermès et Hiram) ; – que Mammon, Memon, Mamon, Naymus peuvent être des déformations du mot Amon (ou Aymon), nom de l’architecte du Temple, qui n’est pas différent de « cet Hiram qui fut amené d’Égypte » ; – que Grecus est évidemment le mot « Grec » ; – et enfin que Charles Martel « personnifie » la « rencontre » de la monarchie franque, fille aînée du Christianisme occidental, avec le monde islamique, rencontre « violente » dès l’abord, mais qui, sous le petit-fils du maire du palais d’Austrasie allait faire place à une alliance du calife Haroun-al-Rachid (Aaron le Juste) avec le « grand et pacifique empereur des Romains », à qui le souverain abbasside devait bientôt envoyer par une ambassade spectaculaire, les « clés du Saint-Sépulcre ».

Dès lors, on peut se demander si cette invraisemblable histoire des rapports de Naymus Grecus, constructeur du Temple, avec Charles Martel, n’est pas un très haut symbole, destiné à voiler et à révéler à la fois une « transmission », capitale pour l’Ordre maçonnique, et dont René Guénon a parlé dans les Aperçus sur l’Initiation (ch. XLI) : l’hermétisme est une tradition d’origine égyptienne, revêtue d’une forme grecque, et qui fut transmise au monde chrétien par l’intermédiaire des Arabes.

Par ailleurs, il est inutile de souligner les rapports de tout ceci avec les mystères du « Saint-Empire ». – Mais passons maintenant à un autre sujet. À propos de la question : « Où se tient la Loge de saint Jean ? », l’auteur étudie les réponses données, où il est parlé d’un chien, d’un coq, du sommet d’une montagne et parfois de la vallée de Josaphat. M. Berger a bien vu « qu’il s’agit là d’une ancienne formule opérative », et, ajouterons-nous, en rapport avec un symbolisme d’ésotérisme chrétien très proche de celui de Dante. La vallée de Josaphat est le lieu traditionnel du Jugement dernier où la Loge de saint Jean doit trouver place conformément aux paroles du Christ disant à Pierre a propos de Jean : « Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? » Corrélativement, le « sommet d’une montagne » correspond au Paradis terrestre, qui touche à la sphère de la lune, et d’où procède toute initiation. Le chien fait allusion au secret (« Ne jetez pas aux chiens les choses saintes »), et le coq au silence, parce que cet oiseau avait reproché à saint Pierre de n’avoir pas su garder le silence devant les accusations de la servante de Caïphe. De plus, astrologiquement, le coq est solaire et le chien lunaire (cf. les chiens de Diane chasseresse, les chiens blanc et noir du Tarot qui « hurlent à la lune », etc.).

La formule correcte (dont le début a été conservé en Angleterre et en Amérique) paraît donc être la suivante : « Sur la plus haute des montagnes, et dans la plus profonde des vallées, qui est la vallée de Josaphat, et en tout lieu secret et silencieux où l’on ne peut entendre chien aboyer ni coq chanter. »

Nous signalerons enfin l’extraordinaire réponse relative à la longueur du cable-tow : « Il est aussi long qu’entre l’extrémité de mon nombril et le plus court de mes cheveux. » Et comme on demande : « Quelle en est la raison ? », il est répondu : « Parce que tous les secrets gisent là. » Rejetant comme « assez superficielles » les multiples spéculations échafaudées sur cette question du cable-tow, M. Berger souhaite une explication « plus technique ». Il s’agit bien en effet de technique constructive, mais d’une technique ayant trait à la construction spirituelle. L’ombilic, symbole du centre (et par où passe le « signe de reconnaissance de la maîtrise ») est le « lieu » du troisième des sept « centres subtils » de l’être humain (à travers lesquels s’élève le luz), les deux premiers de ces centres (région sacrée et région sub-ombilicale) étant « couverts » par le tablier maçonnique ; et la « ligature » de ce tablier s’effectuait à l’origine par un « nœud » placé précisément sur l’ombilic, nœud dont les deux extrémités sont figurées encore de nos jours sur les tabliers de modèle britannique. Quant au cheveu le plus court, il est en rapport avec la fontanelle supérieure et le vortex capillaire, dont la nature « spirale » est visible chez les jeunes enfants aux cheveux fraîchement coupés. Et en effet « tous les secrets gisent là », c’est-à-dire qu’ils sont « en sommeil tant que l’initiation reste seulement virtuelle, en dépit des occasions “sans nombre” offertes par la Maçonnerie pour l’éveil des possibilités l’ordre supérieur ».

La formule si parfaitement conservée par le Dumfries – comme un joyau intact parmi tant d’autres formules altérées, mutilées ou devenues incompréhensibles – jette une lumière inattendue sur les « opérations » pratiquées par les Maçons des « anciens jours », et évoque irrésistiblement les techniques de cet autre « Art Royal » qu’est le Râja-Yoga. On comprend dès lors pourquoi Guénon fit écho jadis à cette assertion d’Armand Bédarride : « La philosophie maçonnique est plus orientale qu’occidentale. » Guénon ajoutait : « Cela est très vrai, mais combien sont ceux qui le comprennent aujourd’hui ? » (cf. Études sur la F-M., I, p. 190). Près de quarante ans ont passé, et la situation est-elle meilleure ? Les formules venues à nous du fond des âges, si ce n’est de la « plus haute des montagnes », restent oubliées ou ignorées, inaperçues ou incomprises. Et l’on sait comment les anciens représentaient les cheveux de la déesse « Occasion ». Mais nous n’avons pas le droit de perdre courage, puisque la Loge de saint Jean se tient « dans la plus profonde des vallées », c’est-à-dire qu’elle doit durer jusqu’à la fin du cycle. Il y a dans la Maçonnerie une « solidité » (ou, pour employer le symbolisme de la Loge de Table, une « santé ») qui, pour nous, est liée à ce « rôle conservateur » que lui reconnaissait René Guénon.

L’œuvre maçonnique guénonienne (qui n’est pas séparable de son œuvre complète) portera, n’en doutons pas, des fruits qui « passeront la promesse des fleurs ». Mais il est vraiment inattendu de trouver dans un des plus récents des Old Charges, de tels renseignements sur le cable-tow, renseignements qui constituent sans aucun doute ce que le Dumfries, à la question 15 de son catéchisme, appelle le « secret royal ».

Nous allons examiner maintenant le célèbre Masonry dissected de Samuel Prichard. Publié en 1730, il connut un succès prodigieux : les trois premières éditions épuisées en 11 jours, une réimpression tous les 3 ans pendant un siècle, etc. L’auteur était pourtant un anti-Maçon, comme le montrent – outre certains Nota Bene incompréhensifs – la « signature » de la « récitation de la lettre G » (dont nous reparlerons) et aussi une mention élogieuse des Gormogons. Ce mot, qui dérive de «  Gog et Magog », est écrit par Prichard Gorgomons, et fait peut-être allusion aux Gorgones, sœurs de Méduse, qui comme elle, pétrifiaient ceux qui les regardaient, et ne furent vaincues que grâce au miroir donné par Minerve à Persée, lequel put ainsi les combattre en regardant derrière lui sans danger ; – après quoi il s’empara de l’œil unique des trois Grées, accédant ainsi à l’« éternel présent ».

Prichard donne les Gorgomons comme plus anciens que les Maçons, c’est-à-dire comme descendants des « Préadamites ». Quoi qu’il en soit des origines de Masonry dissected, les textes reproduits par cet ouvrage sont généralement regardés comme authentiques, et il ne fait guère de doute que les Maçons eux-mêmes s’en servaient comme « aide-mémoire » afin d’apprendre les « instructions » longues et fort compliquées d’alors.

L’ouvrage débute par un résumé de l’« histoire traditionnelle » de l’Ordre, mentionnant les principales étapes de l’Art Royal, avec les anachronismes dont nous avons déjà parlé, et qui sont évidemment destinés à « dérouter » les Maçons à mentalité profane et à « éveiller » l’attention de ceux qui ne croient ni à l’ignorance ni à la sottise de leurs « Frères des anciens jours ». Rappelons ces étapes : la Tour de Babel, l’Égypte et Euclide, le Temple de Salomon, Mamon Grecus (Naymus Grecus) et Carolus Marcil (Charles Martel), le roi Athelstone (Athelstan). Dans le domaine rituélique, nous nous arrêterons sur quelques points. M. Berger, à propos des symboles de la maîtrise, n’a pas voulu traduire diamond par « diamant » ; nous pensons qu’il a fait montre de trop de prudence, car quelques-unes des formules qui suivent cette mention du diamond (« Mac-Bénah vous rendra libre », « ce que vous désirez vous sera montré », « les clés de toutes Loges sont en ma possession ») montrent qu’il s’agit bien du diamant avec ses multiples sens, parmi lesquels ceux d’accès au centre, d’achèvement de l’œuvre, d’accomplissement du plan du Grand Architecte, d’arrivée du luz au troisième œil, etc., tout cela étant en rapport avec le « pouvoir des clés », la « possession du monde » et la « libération ».

Citons encore un autre point où l’interprétation du traducteur nous a paru ne pas aller assez loin. Hiram-Abif fut enterré dans le Saint des Saints ; et M. Berger remarque : « Ceci ne peut s’entendre littéralement, étant donné que le cadavre d’Hiram aurait rendu impur le Saint des Saints. » Si cette façon de voir était adéquate, il faudrait dire aussi pourquoi les « transcripteurs de la légende d’Hiram », qui connaissaient parfaitement les interdits de la loi mosaïque, ne se sont pas laissé arrêter par eux. Remarquons d’abord que le corps d’Hiram-Abif ne peut être considéré comme un cadavre ordinaire. Le fils de la Veuve est le « maître des mystères », le « maître de la Parole », par la mort de qui la Parole a été perdue et a dû être remplacée par des « mots substitués ». Il est de plus le « martyr » du secret maçonnique, et s’identifie ainsi avec l’essence même de la Maçonnerie. Son corps est tout « chargé » d’influences spirituelles (il fut découvert parce que, « dans l’obscurité, une lumière émanait de lui »). Il n’a pas de meilleur lieu de repos que le Saint des Saints, car en réalité il n’est pas cadavre mais « relique ». On sait qu’en principe une construction sacrée requiert un sacrifice humain (cf. le meurtre de Rémus par Romulus). Encore aujourd’hui où le culte des reliques (avec leur « invention » et leurs « translations ») est tombé à presque rien, une église ne pourrait être consacrée sans que des reliques (et de préférence des reliques de martyrs) soient déposées sous l’autel. On peut donc dire que la Maçonnerie ordinaire, celle des grades « bleus » (dont le Temple de Salomon est le symbole) est « fondée » sur le corps (ou sur le martyre) d’Hiram-Abif, comme la Maçonnerie « templière » est fondée sur le supplice de Jacques de Molay. Enfin il y a encore autre chose. Quiconque est parvenu au centre, comme Hiram, n’est plus soumis aux limitations et aux interdits (sauf en mode « exemplaire ») d’une tradition particulière. Ceci est en rapport avec un des aspects du symbolisme de l’acacia, que nous ne pouvons songer à aborder ici.

Une des particularités les plus curieuses des « instructions » publiées par Prichard est l’emploi occasionnel du langage versifié, surtout sous la forme de quatrains. Ceci nous a rappelé le quatrain opératif allemand conservé par Franz Rziha[5] et surtout les sixains qui commentent les gravures de l’Atalante fugitive, un des textes hermétiques les plus importants.

Nous prendrons quelques exemples de l’usage maçonnique des quatrains dans la dernière partie de l’instruction du second degré, appelé « récitation de la lettre G ».

Questionné sur la signification de la lettre G, l’examiné répond qu’elle représente « le Grand Architecte de l’Univers, Celui qui fut hissé sur le pinacle du Temple » ; mais – cela montre bien qu’on ne doit pas s’en tenir là – l’examinateur ayant repris : « Pouvez-vous réciter la lettre G ? », l’examiné répond : « Je vais m’y efforcer. » Il récite alors le quatrain suivant : « Au milieu du Temple de Salomon il y a un G, – Lettre belle à voir et à lire pour tous ; – Mais il est donné à un petit nombre de comprendre – Ce que signifie cette lettre G. » Vient ensuite un dialogue extrêmement compliqué, par quatrains ou par vers isolés, parfois difficile à comprendre, où il est question de science, de « vue parfaite », de « salut », de changement de nom, de « strophe de noble structure », etc. Vers la fin de cette conversation énigmatique vient le quatrain : « Par lettres quatre et par science cinq – Ce G demeure – Parfait en art et juste en proportions – Ami, vous avez votre réponse », que Guénon a commenté dans son chapitre « La lettre G et le Swastika », chapitre XVII des Symboles fondamentaux de la Science sacrée.

La conclusion de cette « récitation » est une strophe de cinq vers, les vers 1, 3 et 5 étant dits par l’examinateur ; les vers 2 et 4 par l’examiné. Voici cette strophe : « Que le salut de Dieu soit dans cette assemblée qui est la nôtre : – Et tous les Frères et les Compagnons très vénérables – De la Sainte et Respectable Loge de saint Jean, – D’où je viens –, Vous saluent, vous saluent, vous saluent 3 fois très chaleureusement, et désirent connaître votre nom. » À cette demande, Prichard a fait donner une réponse grotesque : « Timothée Ridicule. » Il faut voir là, bien entendu, la « marque du diable », lequel, après avoir « porté pierre », se venge comme il peut.

Le traducteur a très bien vu les rapports existant, dans le texte qu’il étudie, entre le mot « salut » et le secret. À propos de la formule : « Je vous salue. – Je le cache » (les Maçons français diraient : « Je le couvre »), le traducteur renvoie à un de ses écrits antérieurs où il signale en particulier l’emploi indifférent, dans plusieurs textes anciens, des verbes to hele (cacher), to heal (guérir) et to hail (saluer). Et il conclut : « Il serait extrêmement intéressant de pouvoir restituer à cette expression sa forme et son sens primitifs, car il doit très vraisemblablement s’agir là d’une formule très ancienne de la Maçonnerie opérative. » Sans avoir aucunement la prétention d’élucider un problème qui touche au « secret » maçonnique, incommunicable par essence, nous voudrions toutefois apporter quelques indications susceptibles d’éclairer dans une certaine mesure les observations déjà faites par M. Berger. Dans sa jeunesse, René Guénon avait remarqué que les murailles « fissurées » d’un temple maçonnique parisien avaient été consolidées par trois armatures métalliques en forme d’S. Il pensait que cela n’était pas l’effet du hasard, mais devait se rapporter à l’ancienne formule S.S.S. qui figurait autrefois en tête de toutes les « planches » maçonniques. On la traduisait par « Sagesse, Science, Santé », ou encore par « Salut, Silence, Santé » (équivalent de to hail, to hele, to heal), mais plus ordinairement par « Trois fois salut ». Cette dernière formule terminait aussi les discours en Loge avant que les Maçons français eussent trouvé bon de la remplacer par l’expression « J’ai dit ! », empruntée sans aucun doute aux romans « peaux-rouges » qui enchantèrent leur enfance… Or, dans le 21e degré écossais (« Chevalier du Soleil, ou Prince Adepte »), le symbole fondamental est un Delta avec un S dans chacun des angles, – et Vuillaume (Manuel maçonnique, p. 190, note 1) rappelle que ces trois S sont trois iod déformés. L’iod figurant un « germe », on voit le lien du « salut » avec le « secret » maçonnique. Mais nous devons nous borner, et nous rappellerons seulement : les « santés » ou « honneurs » rituéliques (en anglais healths) de la Maçonnerie de table, santés dont les « inférieures » doivent être « couvertes » ; – le mot grec Ygieia (santé) dont les Pythagoriciens écrivaient une des 5 lettres (ei étant compté pour une seule lettre) sur chacune des branches du Pentalpha (leur signe de reconnaissance) ; – et surtout le « signe » des Fidèles d’Amour, appelé indifféremment le saluto (salut) ou la salute (santé), et dont M. Gilberto della Croce a rappelé que « la signification n’est pas claire ». Il va sans dire que ces derniers saluts doivent être rapprochés des saluts que Béatrice avait adressés à Dante, et qui décidèrent de son destin.

D’autres formules intéressantes sont rapportées, relatives aux secrets de la Maçonnerie, qui – doit répondre l’examiné – sont conservés « sous mon sein gauche », c’est-à-dire « dans mon cœur ». On parvient à ces secrets grâce à une clé qui, dans les rituels ultérieurs, devient tantôt « une langue bien pendue », tantôt « une langue de bonne renommée, qui ne consent jamais à mal parler d’un Frère, qu’il soit présent ou qu’il soit absent ». Dans Masonry dissected, la clé est représentée comme suspendue à une corde (tow-line) que M. Berger a rapprochée du cable-tow, et dont la longueur est, dit-on, de « 9 pouces ou un empan ». 9 pouces (inches) font 22,86 cm. L’empan (en anglais span) est une mesure représentant la distance entre l’extrémité du pouce et l’extrémité de l’auriculaire quand les doigts sont écartés au maximum (et c’est avec les doigts ainsi écartés que se font quelques-uns des signes les plus importants de la Maçonnerie, par exemple, le « signe d’horreur » et le « Grand Signe Royal »). L’empan représente 22 à 24 cm, ce qui fait bien 9 pouces. En tout cas, on peut le vérifier sur n’importe qui, la longueur de l’empan est exactement égale à la distance entre la « racine » de la langue et le sommet de la tête. En d’autres termes, la corde (tow-line), à quoi est suspendue la « clé du cœur » est la partie de l’« artère coronale » (cable-tow) qui va de Vishuddha à Brahma-randhra.

Nous arrivons maintenant à l’examen de l’ouvrage : Initiation two hundred Years ago, publié dans les Ars Quatuor Coronatorum Transactions et traduit par M. Berger.

Ce travail se présente sous la forme d’une compilation des renseignements puisés dans plusieurs ouvrages anglais de la seconde moitié du XVIIIe siècle, et dont les plus souvent cités en Angleterre sont trois « divulgations » peut-être anti-maçonniques, mais en tout cas utilisées pratiquement à l’époque comme « aide-mémoire » : Three distinct Knocks, relatant les usages des « Anciens » ; Jachin and Boaz, relatant les usages des « Modernes » ; et The Grand Master Key, relatif aux rituels des uns et des autres.

Ce qu’il y a de plus important dans l’article de M. Harvey, disons-le, c’est la comparaison qu’il permet d’établir entre les rituels des deux Grandes Loges rivales qui devaient s’unir en 1813 pour former la Grande Loge Unie d’Angleterre. Les Modernes avaient adopté (vers les années 1730-1739, paraît-il) des signes inverses. Ils ignoraient les Officiers appelés Diacres (qui, chez les Anciens, venaient immédiatement après les Surveillants et portaient comme insigne une longue baguette noire de « sept-pieds »). Chez les Modernes, les deux Surveillants se tenaient à l’Occident. Dans les initiations, « les Modernes » inversaient la gauche et la droite et se montraient moins consciencieux que leurs rivaux pour les rites, notamment en ce qui concerne le « dépouillement des métaux ». La Bible, toujours surmontée du compas et de l’équerre, était ouverte « chez les Modernes au premier chapitre de saint Jean, et chez les Anciens à la seconde Épître de saint Pierre ». Nous pensons qu’il y a lieu de nous arrêter quelques instants sur cette dernière indication.

Que les Anciens, dont on connaît la fidélité ombrageuse envers les usages des Opératifs, aient ouvert la Bible dans leurs Loges à un texte de saint Pierre plutôt qu’à un texte johannique, voilà qui peut surprendre les Maçons français, mais pas seulement les Maçons français. Mackey, dans les six grandes pages de références bibliques à usage maçonnique placées à la fin de son Encyclopédie, ne cite pas la seconde Épître de Pierre, où l’on ne trouve effectivement aucune allusion susceptible d’être interprétée maçonniquement. Pourquoi donc les Anciens ont-ils décerné de tels honneurs à cette courte lettre, au point, nous apprend M. Harvey, d’en utiliser le début pour l’oration prononcée sur le récipiendaire au cours des rites d’initiation ? Nous sommes en présence d’une énigme. Essayons d’en trouver la clef dans le texte scripturaire lui-même.

Après quelques recommandations d’ordre moral et disciplinaire, habituelles dans les écrits apostoliques, l’Épître prend tout à coup un caractère eschatologique, et traite essentiellement du second avènement du Christ dont elle énumère quelques-uns des traits majeurs : l’alternance des destructions du monde par l’eau et par le feu ; l’importance du « millenium » (« Mille ans sont comme un jour aux yeux du Seigneur ») ; le « jour de Dieu » où, dit l’Apôtre par deux fois, « les cieux passeront avec fracas et les éléments embrasés se dissoudront ». Cette dernière formule rappelle (surtout si l’on considère qu’en Loge la Bible, parole de Dieu, est toujours recouverte du compas, symbole du ciel, et de l’équerre, symbole de la terre) la conclusion de la prophétie du Christ sur la fin du monde : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. »

À la fin de son Épître, le Prince des Apôtres fait appel à l’enseignement de l’autre « colonne de l’Église » : « Notre frère bien-aimé, Paul, vous a écrit sur ces questions avec la sagesse qui lui a été donnée. » L’Épître eschatologique de saint Paul est la seconde aux Thessaloniciens. Le « vase d’élection » y trace un portrait saisissant de « l’homme d’iniquité, le fils de perdition, l’adversaire qui s’élève contre tout ce qui porte le nom de Dieu et qu’on adore ». (Cette précision est importante ; elle prouve que l’Antéchrist ne s’élèvera pas contre une religion particulière, mais contre toutes les traditions authentiques sans exception.) Il séduira les nations égarées par une « faculté d’illusion » qui leur a été envoyée par Dieu lui-même. (Cette remarque peut répondre en partie à la « question » mentionnée par Guénon à la fin du Règne de la Quantité.) Et saint Paul, évoquant un enseignement oral sans doute secret qui doit remonter au Christ lui-même, ajoute : « Et maintenant, vous savez bien ce qui lui fait obstacle [à l’Antéchrist], afin qu’il ne se manifeste qu’en son temps. » Ce passage est considéré par les théologiens d’aujourd’hui comme un des plus difficiles de la Bible. Mais les anciens Pères de l’Église pensaient communément que l’obstacle à la venue de l’Antéchrist était l’Empire romain, la dernière des grandes monarchies dont il est question dans la prophétie de Daniel relative à la « translation des Empires ». L’Empire romain, avec le triomphe du Christianisme, est devenu le Saint-Empire. On voit que nous ne nous sommes éloigné de la Maçonnerie qu’en apparence. Il est vrai que les Maçons actuels ne se préoccupent guère des « destins » traditionnels de leur Ordre, auxquels cependant bien des formules rituelles qu’ils répètent sans y prendre garde font allusion. Et pourtant, c’est sans doute à des considérations de cet ordre que pensait René Guénon lorsque, rectifiant une assertion d’Albert Lantoine, il envisageait la possibilité pour la Maçonnerie de venir au secours des religions « dans une période d’obscuration spirituelle presque complète », et cela « d’une façon assez différente de celle » préconisée par l’auteur de la Lettre au Souverain Pontife, « mais qui du reste, pour être moins apparente extérieurement, n’en serait cependant que d’autant plus efficace ».

Nous terminerons par un vœu à propos des études de M. Jean-Pierre Berger. Il serait déplorable que des travaux de cette valeur ne dépassent pas le cadre étroit des « spécialistes ». Nous pensons que les Loges – celles du moins qui prennent la Maçonnerie au sérieux – pourraient dès maintenant utiliser ces travaux pour donner enfin à leurs membres des « instructions » dignes de l’Ordre, et riches en symboles qui constituent d’incomparables « supports de méditation ».

 Denys Roman


* Ce texte a été publié dans le livre Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – « L’Arche vivante des Symboles », chapitre VIII.

[1] Remarquons en passant que Fabre d’Olivet, dans sa Langue hébraïque restituée, a noté que les consonnes BL, dans une langue nullement sacrée comme le français, peuvent évoquer une idée de rondeur et, par extension, de mouvement circulaire. Citons les mots balle, bille, bol, bulle, boule, et aussi bal et même belle.

[2] Cf. René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie.

[3] Cette question est traitée au chapitre XII [« Euclide, élève d’Abraham »] de notre précédent ouvrage.

[4] Les noms propres non bibliques sont souvent altérés dans les Old Charges. On connaît les exemples fameux de Pythagore transformé en « Peter Gower » et des Phéniciens assimilés aux Vénitiens.

[5] Franz Rziha était un architecte autrichien qui publia en 1883 un ouvrage sur la Bauhütte, c’est-à-dire les tailleurs de pierre allemands du Moyen Âge. Cet ouvrage a pour sources une vingtaine de « règlements corporatifs », dont le plus ancien, celui de Trèves, remonterait à 1397, c’est-à-dire 7 ans après la date attribuée au Regius Manuscript anglais. Il semble que cette période de la fin du XIVe siècle constitue (pour ce qui concerne la Maçonnerie) une de ces « barrières » dont a parlé René Guénon, et au-delà desquelles l’histoire « officielle », basée sur les documents écrits, ne saurait remonter. Rziha, notons-le en passant, rappelle fréquemment que les artisans du Moyen Âge, pour chrétiens qu’ils aient été, et même, en général, d’une extrême ferveur dans leur « foi », n’en étaient pas moins les légitimes successeurs des Collegia Fabrorum de la Rome antique, auxquels les rattachait une filiation continue. Les Bauhütten (Loges de constructeurs) auraient dépendu d’une Grande Loge (Haupthütte) siégeant à Strasbourg, ville où fut promulgué en 1459 un règlement ou « charte » parfois mis en parallèle avec la charte de Cologne. Les rituels de la Bauhütte auraient présenté de nombreuses analogies avec ceux de la Maçonnerie actuelle. Citons par exemple : les deux colonnes, les trois piliers, la houppe dentelée, la station du Vénérable à l’Orient, la distinction des trois grades, l’ouverture des Travaux par trois coups de maillet, les trois voyages du premier degré, les marches rituelles, la « génuflexion à l’équerre » (attitude qui a un rapport évident avec le swastika), la manière de boire, de saluer, de remercier rituellement, etc. L’auteur parle aussi des « marques opératives » dont il reproduit de très nombreux exemples, allant des lignes sobres de l’art grec jusqu’aux complications du style rococo ; une marque était donnée au Compagnon nouvellement reçu ; et il convient de rappeler que l’actuelle Maçonnerie de la Marque (Mark Masonry) est considérée comme un prolongement (appendage) du grade de Compagnon. Les opératifs allemands semblent avoir attaché une grande importance à trois figures : le triangle, le carré et le cercle ; et ils honoraient particulièrement les Quatre Saints Couronnés. Rziha cite aussi un quatrain qu’il dit lui avoir été communiqué par « l’architecte de la cathédrale » (sans doute la cathédrale Saint-Étienne de Vienne) et que voici : « Un point qui suggère le cercle, – Qui est dans le carré ou le triangle ; – Si tu le connais, tant mieux ! – Sinon, tout est vain. » On retrouve ici les trois figures chères aux opératifs ; et l’on doit rappeler que dans certains textes hermétiques, tels que l’Atalante fugitive de Michel Maier, le triangle est donné comme l’intermédiaire obligé pour la « circulature du quadrant », opération inverse et complémentaire de la quadrature du cercle. De plus, le « point au centre du cercle » est un symbole important dans la Maçonnerie de langue anglaise ; ce cercle y est complété par deux tangentes parallèles, qui sont dites représenter les deux saints Jean. Enfin, le point du quatrain cité par Rziha, sans la connaissance duquel « tout est vain », n’est autre chose que le « point sensible » qui existe dans toute cathédrale construite « selon les règles de l’Art ». C’est aussi la même chose que le « nœud vital » qui unit les parties diverses du « composé humain ». Guénon, dans le chapitre intitulé « Cologne ou Strasbourg ? » par quoi débutent les Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, a rappelé les rapports de ce nœud avec le « pouvoir des clefs », la « solution » hermétique et le symbolisme de Janus. Il a signalé également ses rapports avec le « nœud gordien » tranché par l’épée d’Alexandre, acte qui vaut à ce dernier « l’empire de l’Asie ». Cette domination sur l’Orient sera complétée trois siècles plus tard par César qui, ayant soumis la Gaule et conduit ses légions en Germanie, en Grande-Bretagne, en Espagne et en Afrique du Nord, « couvrira » ainsi tous les pays qui, après la mort « sacrificielle » du conquérant, formeront la partie occidentale de l’Empire romain. Il y a dans la vie de César un événement dont le symbolisme « violent » correspond au geste d’Alexandre usant de son épée pour trancher le nœud gordien ; il s’agit d’un « passage des eaux », le passage du Rubicon (la rivière rouge), où certains ont vu l’équivalent pour Rome de ce que fut le passage de la mer Rouge pour le peuple juif et la passion « sanglante » du Christ pour le peuple chrétien.

E.T. N° 415 SEPTEMBRE-OCTOBRE 1969

Dans le symbolisme de janv.-mars 1969, M. Jean Pierre Berger donne la traduction d’une étude publiée dans les Ars Quatuor Coronatorum Transactions par M. James Martin Harvey sous le titre : « L’initiation il y a 200 ans ». C’est une compilation des renseignements puisés dans plusieurs ouvrages anglais de la seconde moitié du XVIIIe siècle, et dont les plus souvent cités en Angleterre sont trois « divulgations » peut-être anti-maçonniques,  mais en tout cas utilisées pratiquement à l’époque comme « aide-mémoire » : Three distinct Knocks, relatant les usages des « Anciens » ; Jachin and Boaz, relatant les usages des « Modernes » ; et  The Grand Master Key, relatif aux rituels des uns et des autres.

Le travail de M. Harvey est des plus intéressants. On y trouve la mention de plusieurs façons d’opérer tombées en désuétude. Le Vénérable, la tête couverte à tous les degrés, se découvrait cependant pour ouvrir les travaux « au nom de Dieu et de saint Jean ». L’atelier n’utilisait pas de « Tableau de Loge » tout fait, mais on traçait ce Tableau sur le sol avec de la craie ou du charbon. Dans le cours de la réception était incorporée une sorte d’agape avec chants (récitation de l’instruction) et aussi ce qui est devenu, dans certaines Loges anglo-saxonnes la santé « Au plus jeune Maçon dans le monde ». Une autre santé curieuse était celle portée « Au cœur qui recèle et à la langue qui ne révèle jamais ». A la clôture des travaux, tous les assistants formaient la « chaîne d’union » en chantant le « chant de l’Apprenti ».

Mais ce qu’il y a de plus important dans l’article de M. Harvey, c’est la comparaison qu’il permet d’établir entre les rituels des deux Grandes Loges rivales qui devaient s’unir en 1813 pour former la Grande Loge Unie d’Angleterre. Les modernes avaient adopté (vers les années 1730-1739, paraît-il) des signes inversés. Ils ignoraient les Officiers appelés Diacres (qui, chez les Anciens, venaient immédiatement après les Surveillants et portaient comme insigne une longue baguette noire de « sept-pieds ». Chez les Modernes, les deux Surveillants se tenaient à l’Occident. Dans les initiations, « les Modernes inversaient la gauche et la droite et se montraient moins consciencieux que leurs rivaux pour les rites, notamment en ce qui concerne le “dépouillement des métaux” ». La Bible, toujours surmontée du compas et de l’équerre, était ouverte « chez les modernes au premier chapitre de saint Jean et chez les Anciens à la seconde Épitre de saint Pierre ». Nous pensons qu’il y a lieu de nous arrêter quelques instants sur cette dernière indication.

Que les Anciens, dont on connait la fidélité ombrageuse envers les usages des Opératifs, aient ouvert la Bible dans leurs Loges à un texte de saint Pierre plutôt qu’à un texte johannique, voilà qui peut surprendre les Maçons français, mais pas seulement les Maçons français. Mackey, dans les six grandes pages de références bibliques à usage maçonnique placées à la fin de son Encyclopédie, ne cite pas la seconde Épître de Pierre, où l’on ne trouve effectivement aucune allusion susceptible d’être interprétée maçonniquement. Pourquoi donc les Anciens ont-ils décerné de tels honneurs à cette courte lettre, au point, nous apprend M. Harvey, d’en utiliser le début pour l’oration prononcée sur le récipiendaire au cours des rites d’initiation ? Nous sommes en présence d’une énigme. Essayons d’en trouver la clef dans le texte scripturaire lui-même.

Après quelques recommandations d’ordre moral et disciplinaire habituelles dans les écrits apostoliques, l’Épître prend tout à coup un caractère eschatologique, et traite essentiellement du second avènement du Christ dont elle énumère quelques-uns des traits majeurs : l’alternance des destructions du monde par l’eau et par le feu ; l’importance du « millénium » (« Mille ans sont comme un jour aux yeux du Seigneur ») ; le « jour de Dieu » où, dit l’Apôtre par deux fois, « les cieux passeront avec fracas et les éléments embrasés se dissoudront ». Cette dernière formule rappelle (surtout si l’on considère qu’en Loge la Bible, parole de Dieu, est toujours recouverte du compas, symbole du ciel, et de l’équerre, symbole de la terre) la conclusion de la prophétie du Christ sur la fin du monde : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas ».

A la fin de son Épître, le Prince des Apôtres fait appel à l’enseignement de l’autre « colonne de l’Église » : « Notre frère bien-aimé, Paul, vous a écrit sur ces questions avec la sagesse qui lui a été donnée ». L’Épître eschatologique de saint Paul est la seconde aux Thessaloniciens. Le  «  vase d’élection » y trace un portrait saisissant de « l’homme d’iniquité, le fils de perdition, l’adversaire qui s’élève contre tout ce qui porte le nom de Dieu et qu’on adore ». (Cette précision est importante ; elle prouve que l’Antéchrist ne s’élèvera pas contre une religion particulière, mais contre toutes les traditions authentiques sans exception). Il séduira les nations égarées par une « faculté d’illusion » qui leur a été envoyée par Dieu lui-même. (Cette remarque peut répondre en partie à la « question » mentionnée par Guénon à la fin du Règne de la Quantité). Et saint Paul, évoquant un enseignement oral sans doute secret qui doit remonter au Christ lui-même, ajoute : « Et maintenant vous savez bien  ce qui lui fait obstacle [à l’Antéchrist], afin qu’il ne se manifeste qu’en son temps ». Ce passage est considéré par les théologiens d’aujourd’hui comme l’un des plus difficiles de la Bible. Mais les anciens Pères de l’Église pensaient communément que l’obstacle à la venue de l’Antéchrist était l’empire Romain, la dernière des grandes monarchies dont il est question dans la prophétie de Daniel relative à la « translation des Empires ». L’empire Romain, avec le triomphe du Christianisme est devenu le Saint-Empire. On voit que nous ne nous sommes éloigné de la Maçonnerie qu’en apparence. Il est vrai que les Maçons actuels ne se préoccupent  guère des « destins » traditionnels de leur Ordre, auxquels cependant bien des formules rituelles qu’ils répètent sans y prendre garde font allusion. Et pourtant, c’est sans doute à des considérations de cet ordre que pensait René Guénon lorsque, rectifiant une assertion d’Albert Lantoine, il envisageait la possibilité pour la Maçonnerie de venir au secours des religions « dans une période d’obscuration spirituelle presque complète », et cela, « d’une façon assez différente de celle » préconisée par l’auteur de la Lettre au Souverain Pontife, « mais qui du reste, pour en être moins apparente extérieurement, n’en serait cependant que d’autant plus efficace ». (Études sur la F.-M., t. II, p. 100).

Denys Roman