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E.T. N° 416 novembre – décembre 1969- 2ème partie

Nous avons reçu le premier numéro pour 1969 des Cahiers de Saint-Jean, bulletin officiel de l’Ordre Souverain de Saint-Jean de Jérusalem, Chevaliers Hospitaliers de Malte. Ce bulletin paraît deux fois par an, pour les fêtes de saint Jean-Baptiste et de saint Jean l’Evangéliste. Le numéro dont nous parlons, très bien rédigé, apporte un bon nombre de renseignements peu connus. Sait-on, par exemple, que le calife Haroun-al-Rachid établit le premier hospice «  franc  » de Jérusalem, et que son allié Charlemagne «  avait été le premier souverain à régler le bon fonctionnement des hospices sur les étapes et les lieux de pèlerinage  »  ? Vers 1048, des italiens «  obtinrent du calife d’Egypte la permission d’ouvrir pour les chrétiens latins un nouvel et vaste hospice tout près du Saint-Sépulcre, et ceci sur un terrain donné en présent par le prince musulman  ». Quand les turques eurent substitué leur domination à celle des arabes, l’amitié latino-islamique fut compromise, et ce furent les croisades. L’hospice franc avait subsisté. De nombreux seigneurs y entrèrent pour se vouer au service des pèlerins et des malades. Gérard de Martigues, considéré comme le fondateur des hospitaliers, prit l’habit monastique ; la nouvelle institution fut approuvée en 1113 par le pape Pascal II, qui lui conféra de nombreux privilèges, et notamment celui d’élire son chef sans ingérence de l’autorité ecclésiastique. Gérard de Martigues mourut en odeur de sainteté, et son successeur Raymond du Puy, élu en 1118, «  décida de transformer son couvent et ses ramifications en une troupe régulière de moines-soldats  ». L’Ordre religieux et militaire de Saint-Jean de Jérusalem était fondé. Nous ne nous étendrons pas sur les rivalités et les jalousies qui s’élevèrent entre Hospitaliers et Templiers. Le bulletin en parle avec tristesse et sans parti-pris, et il préfère citer les extraits de la Règle du Temple, où saint Bernard fait le panégyrique du moine-soldat, et insister sur les nombreuses circonstances où les deux Ordres agirent de concert. Tous deux étaient riches et «  c’est grâce à leurs ressources financières que la rançon qui permit de libérer le roi saint Louis, prisonnier à Damiette, fut réunie  ». Le bulletin ne parle pas des gloires de l’Ordre après la perte définitive de la Terre Sainte en 1291. Le séjour à Chypre et enfin à Malte, les sièges où s’illustrèrent Villiers de l’Isle-Adam et La Valette ne sont pas rappelés. Venons-en maintenant aux évènements qui allaient si profondément transformer l’Ordre souverain. En 1797, le Grand Maître Emmanuel de Rohan conclut un traité avec le tzar Paul 1er  : une branche russe de l’Ordre était fondée «  pour des temps éternels  », à l’intention surtout des sujets catholiques (c’est-à-dire polonais) du tzar. Ce dernier devenait «  Protecteur de l’Ordre  ». Quelques mois après, sous Ferdinand de Hompesch, Malte était prise par Bonaparte. Les chevaliers affluèrent en Russie, déposèrent le Grand Maître de Hompesch et élurent pour lui succéder le tzar Protecteur. Ceci se passait à la fin de 1798. Il semble bien qu’il s’agissait là, dans la pensée du tzar et aussi des chevaliers électeurs, de quelque chose de plus que d’une élection ordinaire. Paul 1er  ̶  que la revue s’applique à présenter (notamment par des citations du Mémorial de Sainte-Hélène) comme un souverain beaucoup moins fantasque et dégénéré que ne l’ont prétendu certains historiens  ̶  modifia les armes impériales de l’Etat russe, dont l’aigle bicéphale porta, pendant son règne, la croix de Malte à huit pointes. Le tzar fonda un nouveau Grand Prieuré pour ses sujets non catholiques. Toutes les puissances européennes (à l’exception de la France révolutionnaire) furent avisées de l’élection et en accusèrent réception. «  Il est à noter que cette reconnaissance internationale ne se trouva inaugurée par personne d’autre que par le premier souverain (en rang) du concert européen, l’empereur du Saint-Empire romain-germanique et roi apostolique de Hongrie  ». Cependant, le Souverain Pontife Pie VII ne voulu pas reconnaitre la validité de l’élection  : en 1802, un nouvel Ordre de Malte, strictement catholique, fut fondé. C’est lui dont M. Roger Peyrefitte a parlé dans un ouvrage paru il y a une dizaine d’années, et qui évoque les démêlées de ses membres avec certains milieux de la Curie romaine. Il est à remarquer que les deux Ordres, le russe et le «  romain  », devenaient dès lors non-monastiques (nous ne disons pas «  laïques  »). Les tzars de Russie prirent de nombreux oukases pour affermir l’implantation des chevaliers dans leurs Etats  : un corps de pages de Malte fut créé, ainsi qu’un régiment de chevaliers-gardes devant servir de gardes du corps au souverain en temps que Grand Maître. L’ordre de Malte était donc devenu une institution spécifiquement russe et orthodoxe. Les tzars en étaient les Grands Maîtres héréditaires. Ils le sont restés jusqu’à l’effondrement de leur empire en 1917. La Grande Maîtrise redevint alors élective. Il est à souhaiter que des détails soient donnés ultérieurement sur ces évènements, et on aimerait aussi savoir s’il y avait des chevaliers parmi la très nombreuse émigration russe à Paris. Cet Ordre, dirigé aujourd’hui par un prince orthodoxe, mais qui semble compter parmi ses membres des chrétiens de toutes les Eglises, se qualifie lui-même d’ «  Ordre de Malte légitimiste  », et il désigne l’Ordre fondé en 1802 par le nom d’ «  Ordre pontifical  ». Nous devons dire d’ailleurs que la revue parle de ce dernier Ordre sans aucune acrimonie  : il est bien évident, au surplus, que les deux Ordres sont «  réguliers  », en ce sens que les très légères irrégularités qu’on peut déceler dans la fondation de l’un et de l’autre n’entachent pas la validité de la transmission chevaleresque. Il faut aussi louer cette revue de n’être ni anti-catholique, ni anti-templière, ni anti-maçonnique. Il y a même plus  : ces héritiers des héros de Chypre, de Rhodes, de Malte et de Lépante parlent de l’Islam qu’ils ont si longtemps combattu en termes élogieux et parfois presque admiratifs. C’est là une attitude vraiment chevaleresque, bien rare aujourd’hui hélas  ! Mais une question se pose  : l’initiation chevaleresque ne consistait pas seulement à former des hommes d’honneur et  ̶  dans le cas des Ordres hospitaliers  ̶  des hommes de charité  ; elle visait aussi et surtout à former des initiés. Qu’en est-il aujourd’hui dans le cas de l’Ordre des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem  ? Le bulletin que nous venons de lire avec le plus grand intérêt ne nous fournit sur ce point aucune réponse.

Dans le Symbolisme d’avril-juin 1969, M. André Serres termine son long article  : «  Ce qui est épars…  », où il reproduit de très nombreux passages empruntés pour la plupart à René Guénon. Il étudie notamment le symbolisme de la Veuve, des trois points, des signes d’ordre, du secret, de l’acacia, du maillet, de la Parole perdue, du Nom. L’auteur insiste à juste titre sur la multiplicité de sens des symboles. Il rappelle aussi qu’ «  il serait vain de retrouver la Parole accidentellement, dans un manuscrit ancien par exemple  ». Il est vain également d’espérer retrouver la Parole grâce à l’étude de l’Hébreu. Que pourrait-on en effet retirer d’une telle étude  ? On a toujours su comment s’écrit le Nom ineffable, mais personne ne sait plus depuis longtemps comment il se prononce. C’est pourtant cela qui importerait, car le «  Fiat lux originel  » s’est exprimé dans le verbe et non pas dans l’écriture  ; et la tradition, chez tous les peuples a toujours été orale avant d’être écrite. C’est pourquoi nous ne pouvons suivre M. André Serres quand il se rallie à l’opinion de M. Jean Reyor, lequel affirmait «  la nécessité pour le Maçon d’étudier l’hébreu de l’Ancien Testament  ». Nous avons connu pas mal de Maçons qui demandèrent à Guénon des conseils d’ordre très général, et nous pouvons dire que jamais il n’a conseillé à aucun d’entreprendre l’étude de la langue hébraïque, dont au surplus Le Symbolisme rappelait récemment les difficultés insoupçonnées qui «  font le désespoir des exégètes  ». Pour citer la Bible, Guénon utilisait la traduction du chanoine Crampon, introuvable aujourd’hui. D’ailleurs, si la connaissance de l’hébreu était indispensable à la «  réalisation  » maçonnique, alors la Maçonnerie spéculative serait supérieure à la Maçonnerie opérative, car M. André Serres conviendra certainement que dans les Loges opératives, personne  ̶  même si l’on tient compte du prêtre, du médecin et des nobles «  protecteurs  » qui en faisaient ordinairement partie  ̶  n’avait la moindre connaissance de l’hébreu.

Passons à un autre sujet. M. Serres écrit  : «  Tout avait été dit et écrit sur le symbolisme de l’équerre et du compas, tout sauf l’essentiel qui n’a été dégagé que par Guénon  ». On souscrira entièrement à cette remarque. Nous pensons même qu’une appréciation aussi élogieuse pour le Maître devrait être généralisée. Ce n’est pas tel ou tel symbole dont Guénon a donné les diverses significations. C’est la science maçonnique tout entière qui a été renouvelée par lui, Guénon a restitué à la Maçonnerie la conscience de son caractère proprement initiatique. Ce faisant, il lui a rendu le plus grand de tous les services. Lui qui, intellectuellement, ne devait rien à la Maçonnerie, il lui a fait le don incomparable de la «  révéler » à elle-même. C’est pour cela sans doute que Guénon a tant aimé l’Art royal. Que son œuvre ne soit encore qu’insuffisamment connue dans la Maçonnerie Universelle, et que les Guénoniens stricts, même en France et en Italie, n’aient la parole nulle part dans les Obédiences, ce sont là des détails sans importance. L’insignifiance – pour ne pas dire la puérilité – des tentatives non guénoniennes d’interprétation des symboles suffirait à montrer à qui, dans ce domaine, appartient l’avenir.

A la fin de ce long article, M. André Serre écrit que «   Guénon s’est plu à souligner les marques incontestables de l’origine catholique de la Maçonnerie  ». Cela est vrai, mais il faut ajouter que Guénon pensait alors surtout à la Maçonnerie qui précédait immédiatement le coup de force de 1717. Quant à la Maçonnerie opérative proprement dite, Guénon l’a toujours considérée comme aussi ancienne que l’art de construire lui-même, c’est-à-dire comme bien antérieure au christianisme. En mars 1939, par exemple, à propos d’un article du Grand Lodge Bulletin d’lowa sur «  l’âge de la Maçonnerie  », il écrivait : «  Cet âge est en réalité Impossible à déterminer. [Dans les plus anciens documents de l’Ordre] la Maçonnerie est toujours donnée comme remontant à une antiquité fort reculée. Que l’organisation maçonnique ait été introduite en Angleterre en 926 ou même en 627 comme ils l’affirment, ce fut déjà non comme une nouveauté, mais comme une continuation d’organisations préexistantes en Italie et sans doute ailleurs encore ; et ainsi… on peut dire que la Maçonnerie existe vraiment from time immemorial, ou, en d’autres termes, qu’elle n’a pas de point de départ historiquement assignable » (cf. Etudes sur la F.-M. t. I, p. 304). On n’en finirait pas de citer les textes de Guénon où il rattache la Maçonnerie aux Collegia fabrorum, rappelle les liens de l’Ordre avec la Tradition primordiale, affirme que «   la philosophie maçonnique est plus orientale qu’occidentale », etc. Tout cela est incompatible avec une origine uniquement catholique. La Maçonnerie a été christianisée dans le haut moyen âge et, quand l’Europe se confondait avec la « chrétienté », elle fut catholique comme l’était aussi le, «  Saint-Empire romain », dont l’origine pourtant était elle aussi antérieure au christianisme. Il convient pourtant d’ajouter que la Maçonnerie ; dans ses rituels et ses textes officiels (Old Charges), n’a jamais été christianisée au point où le furent d’autres organisations similaires, parmi lesquelles on doit citer la Charbonnerie et le Compagnonnage.

Dans le même numéro, nous signalerons un article de M. Jean-Pierre Berger qui tente d’interpréter deux épisodes évangéliques (la guérison du serviteur du centurion et celle de l’homme à la main desséchée) ; – et aussi une longue étude de M. Ostabat sur les rituels de Chevaliers Profès du Rite Rectifié : dans ces rituels, Willermoz s’était efforcé d’introduire, avec un succès des plus contestables, ce qu’il avait pu comprendre des doctrines de Pasqually sur la Réintégration.

Denys ROMAN.

E.T. N° 416 novembre – décembre 1969- 1ère partie

La revue Ogam n’a guère de commun avec celle qui portait autrefois ce nom qu’un même intérêt pour les études celtiques. Elle fait place maintenant dans ses colonnes à l’histoire, à l’archéologie, à la numismatique des diverses populations appelées « Celtes », ainsi qu’à l’étude de leurs langues et de leurs religions. C’est une revue de haute tenue scientifique, très bien éditée et abondamment illustrée. Nous n’avons pas à rendre compte ici des articles purement archéologiques.

Dans le numéro de décembre 1966, nous avons surtout remarqué des « Notes d’Histoire des religions », par Mme Françoise Leroux. Elle y étudie en particulier un curieux symbole  : le taureau à trois cornes. L’auteur y note qu’ « on commence à éprouver quelque méfiance envers le « naturisme » [c’est-à-dire l’interprétation des symboles par les forces de la nature] dont le règne a été quasi absolu pendant un siècle, mais on ne voit pas par quoi et comment le remplacer. On éprouve encore aussi, dit-elle, quelque appréhension à envisager la possibilité  de systèmes religieux antiques à haute spiritualité, bien qu’on ait aucune objection valable ».

Mme Le Roux rappelle qu’on trouve également chez les celtes des représentations du sanglier à trois cornes. Le taureau, dit-elle, représente le guerrier, et le sanglier est un symbole à la fois de sagesse et de force. Il serait intéressant de savoir si l’aspect « sagesse » l’emporte chez le sanglier, car le taureau serait alors l’équivalent de l’ours (bien qu’évidemment l’ours soit plus précisément « hyperboréen » et le taureau européen). D’autre part, n’y aurait-il pas quelque rapport entre le symbolisme des trois cornes et celui des trois yeux  ?

Tout ce compte rendu est empreint d’un esprit nettement traditionnel, qu’on ne trouve pas souvent chez ceux qui traitent de l’histoire des religions et autres sujets similaires. L’auteur est entièrement affranchi des préjugés qui ont cours dans les milieux qui se sont fait un quasi-monopole de certaines études. On peut en juger par le passage suivant  : « il n’y a jamais eu de zoolâtrie celtique. Le zoomorphisme lui-même, que l’on prend trop souvent au pied de la lettre pour un aspect du culte, n’est qu’une suite d’images symboliques. Les animaux celtiques ne sont pas des dieux, mais comme en Egypte, en Grèce, dans l’Inde, des symboles qui aident à comprendre des aspects des dieux. C’est très différent ». L’auteur critique très sévèrement – elle en a le droit – les multiples incompréhensions et les lieux communs qu’on répète par habitude et paresse d’esprit. En voici un exemple à propos des déesses-mères  : « Un autre défaut que nous avons maintes fois signalé est la fragmentation  : on voit autant de divinités qu’il y a de noms divins comme les matres gallo-romaines sont nombreuses, le total est impressionnant et le résultat catastrophique ».

Dans le n° de mars 1967, nous trouvons des notes du même auteur sur la roue cosmique et les prétendues « déesses-mères ». Nous signalerons surtout les remarques très pertinentes sur le symbolisme du « pont de l’épée », à propos d’un article sur le thème de Chrétien de Troyes  : Lancelot du Lac se blesse grièvement en passant sur un pont pour aller retrouver la reine Guenièvre enfermée dans une tour. Mme Françoise Le Roux n’a pas de peine à relever les erreurs d’interprétation auxquelles cette « légende » donne lieu : « le mythe se situe au niveau d’une explication supra-rationnelle qui n’est plus à la portée du premier venu, et le commun des mortels a besoin d’un commentaire, ce qu’on ne trouve plus guère actuellement dans les travaux d’histoire des religions ». Mme Le Roux renvoie alors à l’article de Guénon sur le symbolisme du pont, reproduit dans les Symboles fondamentaux de la Science sacrée, et conclut  : « Chrétien de Troyes ne comprenait peut-être plus (et encore qu’en savons nous  ?), mais il a transmis exactement le symbolisme du pont. Compte tenu du contexte de son œuvre, que pourrions-nous lui demander de mieux en l’occurrence  ? ».

Le n° de juin 1967 est occupé pour la moitié de son contenu par le tome I du très important travail de Mme Le Roux intitulé  : Introduction générale à l’étude de la tradition celtique. Pour la première fois ce sujet si difficile et si mal connu est traité par un écrivain dont la compétence est indiscutable et dont la compréhension n’est bornée par aucune des limitations trop habituelles, hélas  ! aux « historiens des religions ». ­– et cela parce que l’érudition de l’auteur s’appuie constamment sur les principes traditionnels. Le tome I traite notamment des dieux, de la théocratie, des deux castes supérieures, de la femme dans la tradition celtique, de l’Apollon hyperboréen, de la « métempsychose »  de Taliésin et d’une foule d’autres sujets. Mais ce premier tome a été tiré à part, et il est trop important pour ne pas faire l’objet d’une recension particulière dans la chronique des livres.

Dans le n° de décembre 1967, nous noterons un article de M. Gabriel Manière à propos de la découverte, dans le pays de Comminges, de sculptures gallo-romaines représentant des Gorgones. Il s’agit de sculptures à usage funéraire, dont on connait d’autres exemples. Cela ne serait-il pas à rapprocher du Kâla-Mukha  ? On peut aussi se demander si, dans la tradition égyptienne, certaines représentations du sphinx n’auraient pas jouer un rôle analogue. Le sphinx en lui-même n’a rien d’effrayant ni même de redoutable dans son aspect, mais il semble bien que le grand Sphinx de Gizeh ai joué le rôle de « gardien du seuil » à l’égard de la grande Pyramide, que les Arabes d’aujourd’hui considèrent comme le « tombeau d’Hermès ». Le nom qu’ils donnent au Sphinx, Abul-Hawl (Père de la Terreur) semble confirmer cette interprétation, que nous proposons ici sous notre propre responsabilité, mais qui n’est pas mentionnée dans l’article de M. Manière.

Dans le même numéro, notons un article de M.J. Guyonvarc’h sur les noms de l’âme et de l’esprit dans les langues apparentées au vieux-breton. Nous en retenons qu’un « examen des noms de l’âme et du souffle montre que le celtique devait, avant la conversion au christianisme et l’introduction de la terminologie chrétienne, faire une distinction nette entre les concepts représentés respectivement par le latin animus et anima ».

Mme Françoise Le Roux, dans ses « Notes », commence par rappeler les « très nombreuses erreurs » commises à tout propos en matière d’histoire des religions celtiques. Elle étudie ensuite l’« œuf de serpent », dont Pline l’Ancien a fait une description très curieuse, incompréhensible et même aberrante si on veut la prendre à la lettre. On a émis des critiques parfois « virulentes » contre la traduction et l’interprétation que Mme Le Roux a données de ce texte. Mais elle justifie sa manière de voir par un raisonnement qui nous paraît très juste. Citons-en quelques passages qui ont une portée très générale  : « Nous nous demandons quels arguments on peut présenter pour ou contre un symbole en tant que tel. Un symbole se comprend ou ne se comprend pas  : on ne peut rien en dire quand on en possède pas l’interprétation orthodoxe ».

Dans le numéro de janvier-mai 1969, Mme Le Roux écrit  : «  Ce qui fait la difficulté de l’étude de la Religion celtique n’est pas tant le manque de documents que l’incompréhension permanente qui s’attache à ceux qui existent  ». L’auteur rappelle notamment  : «  Disons-le tout net  : la religion, comme la langue, comme tout organisme naturel ou toute émanation traditionnelle, est une structure et non pas une suite inorganique d’éléments disparates ou composites réductibles à l’infini. Et quand nous disons structure, nous ne disons pas système  : car un système peut être artificiel, arbitraire, alors qu’une structure est indépendante de la volonté humaine. C’est là justement l’essence profonde et en même temps l’aspect le plus saillant du «  fait  » traditionnel. En quelque sorte, la religion est l’aspect «  fini  », accessible à l’entendement et à la perception commune, de la tradition et par complémentarité inverse, la tradition est «  l’infini  », inaccessible à la compréhension humaine courante, ̶  dans lequel baigne le fait religieux  ». Parmi un grand nombre de considérations des plus intéressantes, nous avons remarqué plus particulièrement ce qui a trait aux «  Tuatha dé Danann  », ce peuple «  préhistorique  » mystérieux qui en Irlande, avait vaincu les «  Fomore  » et qui fut lui-même supplanté par une autre race, celle de «  Mileadh  »  ; les Tuatha se retirèrent alors, selon certains textes, dans l’ile d’Avallon (où les fées transporteront plus tard le roi Arthur),  ̶   et, selon d’autres textes, dans des palais souterrains où ils demeurent inaccessibles. Mme Le Roux rappelle que le mot thuat signifie «  nord  », et que les «  Tuatha Dé Danann (tribus de la déesse Dana) étaient dans la tradition ancienne, d’origine nordique  », elle mentionne également l’équivalence du mot irlandais «  Tuatha  » avec le mot gaulois «  Toutatis  » surnom de Jupiter  : ce dernier nom est plus connu dans le langage courant des historiens sous la forme «  Teutatès  ». En terminant ses notes, l’auteur rappelle la correspondance entre les points cardinaux et les notions de «  gauche  » et de «  droite  »  ; «  Malgré certaines apparences, la tradition celtique est donc en parfait accord avec la tradition primordiale qui fait venir la lumière de l’est et la nuit de l’ouest  ».

Précisément, dans le numéro suivant (décembre 1968), Mme Le Roux revient sur la question du peuplement «  mythique  » de l’Irlande, et publie un long article intitulé  : «  La Mythologie irlandaise du Livre des Conquêtes  ». Le livre en question est «  une vaste compilation médiévale recopiant la Vulgate (c’est-à-dire la version latine de la Bible) pendant d’innombrables pages, mais qui, tout en prétendant faire coïncider les origines irlandaises et bibliques n’a pas suffisamment altéré ou remanié le fond mythologique pour le rendre méconnaissable  ». (Remarquons en passant que ceux qui rédigèrent la dite compilation avaient sans doute une conscience plus ou moins claire de l’équivalence des traditions celtique et hébraïque, et considéraient que, sous le symbolisme d’évènements différents, l’histoire irlandaise et l’histoire juive exprimaient tout les deux les mêmes «  archétypes  » éternels). D’après le Livre des Conquêtes, l’Irlande n’aurait pas connu moins de huit invasions successives. Nous nous demandons si l’on ne pourrait pas faire un parallèle entre ce livre et un autre document qui, lui, n’est pas irlandais, mais islandais  : le «  Livre de prise de la terre  » (Land-Nâma-Bôk), dont Guénon a parlé (cf. Etudes sur l’Hindouisme, p. 131). Dans l’un et l’autre cas, en effet, il est question d’une prise de possession d’une terre, ce qui symbolise la prise de possession d’un monde, c’est-à-dire d’un état d’être. La seule différence, c’est que les Vikings s’établirent dans une Islande vide d’habitants, tandis que les conquérants successifs de l’Irlande durent recourir à la guerre pour assurer leur domination. Mais les uns et les autres, obéissaient en somme au premier commandement donné au couple Adam-Eve  : «  Croissez et multipliez, remplissez la terre et soumettez-là à votre domination  ».

LA NOSTALGIE DE LA STABILITÉ (II)

(Paru dans les Études Traditionnelles N° 450, octobre-novembre-décembre 1975)

Études Traditionnelles, octobre-novembre-décembre 1975, N° 450
LA NOSTALGIE DE LA STABILITÉ*(fin)

Si les changements incessants apportés au mode de vie de nos contemporains suscitent de plus en plus d’inquiétudes chez un grand nombre d’esprits pourtant modernes et même rationalistes, il n’en est pas moins vrai que quelques autres continuent à professer une foi solide dans les vertus de ce même changement et dans la bienfaisance du Progrès. Un ouvrage récemment traduit du russe, La Science en l’an 2000, par M. Boris Kouznetsov[1], est très caractéristique à cet égard. L’auteur ne nie pas les dangers que comportent plusieurs des développements actuels de la technique. Mais il pense qu’il est pour la civilisation « une route qui débouche sur un essor sans précédent de la science, de la culture et du bien-être de l’homme, sur l’accélération du progrès, l’abolition de la maladie, l’élévation du niveau intellectuel et moral ». Il parle du bonheur en ces termes : « La loi de Weber-Fechner, selon laquelle les sensations croissent comme les logarithmes des excitations, signifie que si les facteurs procurant à l’homme l’impression de bonheur demeurent dans un état stationnaire, la sensation de bonheur disparaît… L’homme peut être heureux si ce qui lui procure le bonheur s’accroît ou, plus encore, si cet accroissement s’accélère. » Selon cette conception hyper-hédoniste du bonheur, ce devrait être certainement au XXe siècle que les hommes se sont sentis le plus pleinement satisfaits, et c’est pourquoi sans doute M. Kouznetsov ajoute  : «  Dans une société harmonieuse, l’application de la science moderne… donne naissance à une situation sans précédents dans l’histoire de l’humanité. Depuis les joies les plus simples jusqu’aux plus profondes…, tout ce qui procure le bonheur à l’homme s’accroît de manière de plus en plus rapide, et la conscience humaine en éprouve une sensation de bonheur toute neuve. »

D’autre part, les craintes éprouvées par savants et économistes quant à l’épuisement prochain des matières premières et des sources d’énergie sont parfois critiquées par d’autres spécialistes. On vante, par exemple, les ressources inexploitées de l’Amazonie et de la Sibérie, l’abondance des nappes pétrolifères sous-marines, les possibilités de la technologie nucléaire, les miracles de la «  révolution verte », l’utilisation éventuelle du plancton pour l’alimentation humaine, etc. Mais au fur et à mesure qu’on envisage ainsi de nouveaux champs d’exploitation, d’autres auteurs établissent irréfutablement l’irréalisme de telles espérances[2].

Laissant donc de côté l’examen des innombrables ouvrages ayant pour but de dénoncer une montée de périls sans précédent dans l’histoire connue de l’humanité, nous voudrions nous borner à formuler quelques remarques sur la Lettre à Louis Pauwels sur les gens inquiets et qui ont bien le droit de l’être, de M. Paul Sérant, dont notre collaborateur Charles-André Gilis a rendu compte ici même. Nous examinerons en particulier deux points abordés dans cet ouvrage  : la crise actuelle du christianisme et les références faites à l’œuvre anti-moderne de Guénon.

Dans le chapitre IX, M. Sérant évoque ce qui est « un sujet majeur d’inquiétude pour beaucoup d’Occidentaux : la crise de l’Église catholique…, crise qui met en cause les fondements de notre civilisation »[3]. On trouve dans ces pages quelques remarques sur des faits qui ressortissent à ce que Guénon appelait la « technique de la subversion ». L’auteur observe que l’attitude actuelle du catholicisme est une réaction outrancière à son attitude passée. Mais les dangers de cette nouvelle « politisation » sont évidents : « Le prêtre est conquis par ceux qu’il entendait conquérir… Il en vient à penser que le christianisme doit être réinterprété à la lumière du marxisme »[4].

M. Sérant est souvent très dur pour l’Église post-conciliaire, et l’on voudrait croire qu’il exagère la « décomposition du catholicisme » (expression, dit-il, d’un théologien romain). Il écrit d’autre part : « Pour Guénon, la crise du catholicisme remontait aux premiers siècles de l’ère chrétienne, quand les sacrements avaient perdu leur caractère initiatique  ». À vrai dire, la pensée de Guénon sur ce point était plus complexe. Pour lui, l’âge d’or du christianisme (et plus spécialement du catholicisme) s’est étendu de 314 à 1314, c’est-à-dire sur une durée de mille ans ; c’est le « millenium » annoncé dans l’Apocalypse. 314 marque en réalité une modification profonde qui « voile » l’ésotérisme chrétien, lequel devient dès lors l’apanage d’organisations plus ou moins secrètes[5]. 1314 verra une accentuation extrême de cette « occultation », marquée notamment par la substitution de la Rose-Croix à l’Ordre du Temple[6].  Les diverses modifications durent être faites « à couvert », en vertu du « pouvoir des clefs » détenu par l’autorité spirituelle.

Dans le chapitre X, M. Sérant expose ses idées sur l’œuvre de Guénon qu’il a connue, semble-t-il, assez tardivement. Il écrit : « J’ai été fasciné, il y a plus de vingt ans déjà, en découvrant l’œuvre de cet extraordinaire révolté : philosophe rejetant toute la philosophie post-cartésienne, Franc-Maçon et condamnant le laïcisme, doctrinaire de l’ésotérisme et ennemi de toutes les écoles occultistes, admirateur de l’Orient en désaccord avec tous les orientalistes, chrétien entré dans l’Islam par l’initiation soufie, tout en continuant à défendre la théologie chrétienne médiévale  ». On pourrait ajouter que Guénon était un érudit qui méprisait l’érudition. Certaines des réserves faites par l’auteur touchent parfois à des points qui pour tout guénonien sont absolument essentiels. Par exemple, M. Sérant se dit « stupéfait » de la « fermeture dogmatique » de Guénon[7] vis-à-vis notamment des thèses de Jung « qu’il ne craint pas de condamner plus encore que Freud, ce dernier lui semblant moins dangereux parce que franchement matérialiste, alors que Jung confondrait, lui, le psychique et le spirituel ». C’est là, en effet, ce qui distingue fondamentalement la pensée de Guénon de celles des innombrables censeurs de la civilisation matérialiste moderne. Toute la seconde partie du Règne de la Quantité est écrite pour mettre en garde contre le danger que constitue pour notre monde l’édification d’une contre-tradition prétendument spiritualiste.

Dans tous les pays occidentaux, la crise actuelle fait l’objet de tant d’études de spécialistes des diverses disciplines concernées qu’il serait fastidieux de simplement les énumérer. Jamais, croyons-nous, l’humanité n’avait eu pareillement conscience d’être arrivée à une heure solennelle de son destin. De plus, la précipitation des événements rend ces ouvrages très rapidement caducs. Dans cette marée sans reflux, il nous apparaît que l’œuvre « critique » de Guénon est la seule à n’avoir pas vieilli. Nous voudrions, sans aucune prétention à épuiser un aussi vaste sujet, attirer l’attention sur quelques points qui nous ont toujours frappé à la lecture de cette œuvre.

Dans les écrits de Guénon antérieurs à 1914, et notamment dans ses articles écrits pour La Gnose, on ne trouve aucune allusion à la proximité de la fin des temps. Dans les ouvrages d’après la première guerre mondiale au contraire – et même dans ceux dont le sujet semble le moins en rapport avec cette proximité, comme le Théosophisme ou l’Introduction générale [à l’étude des doctrines hindoues] –, il en est presque toujours parlé. Cette tendance, déjà très marquée dans Orient et Occident, publié en 1924, s’accentue encore dans La Crise du Monde moderne. À la première page de cet ouvrage, paru en 1927, Guénon constate que depuis la publication d’Orient et Occident, c’est-à-dire en trois ans, «  les événements sont allés en se précipitant avec une vitesse toujours croissante ». Et à la fin de l’avant-propos de cet ouvrage, il affirme que « bien des indices permettent déjà d’entrevoir la fin plus ou moins prochaine, sinon tout à fait imminente » de l’ «  âge sombre  ». Le Règne de la Quantité, dont la première édition parut au Caire, en langue anglaise, durant la seconde guerre mondiale, apportera des précisions capitales pour apprécier du point de vue traditionnel la décadence spirituelle du monde et surtout du monde occidental. Enfin, la seconde édition d’Orient et Occident, parue en 1948, comportait un addendum où nous lisons ceci : «  Nul ne songera à contester que, depuis que ce livre a été écrit, la situation est devenue pire que jamais, non seulement en Occident, mais dans le monde entier… Le désordre est allé en s’aggravant plus rapidement encore qu’on aurait pu le prévoir…  ; ce qui subsiste comme tradition en Occident est de plus en plus affecté par la mentalité de la vie moderne… Les ravages de la modernisation se sont considérablement étendus en Orient ; dans les régions qui lui avaient le plus longtemps résisté, le changement paraît aller désormais à allure accélérée, et l’Inde elle-même en est un exemple frappant. »

Plusieurs points sont à remarquer dans cet addendum. Tout d’abord, Guenon semble être surpris par la précipitation des événements. Ensuite, il est visible que les deux guerres mondiales ont joué un rôle important dans cette accélération. Enfin, la contamination de la mentalité commune à l’Orient par la mentalité occidentale moderne lui semble un trait particulièrement inquiétant, sans doute en vertu de l’adage  : « Corruptio optimi pessima  »[8].

Ce qui distingue foncièrement Le Règne de la Quantité de toutes les autres études sur la crise actuelle, c’est l’affirmation de Guénon que les événements auxquels les hommes et leurs dirigeants assistent impuissants ne sont pas l’effet de hasards malheureux, mais se déroulent selon un plan établi par la contre-initiation, laquelle d’ailleurs est inconsciemment mue par une volonté supérieure dont tout dépend en ce monde. Cette contre-initiation anime en particulier les mouvements « néo-spiritualistes » qui sont d’autant plus actifs à l’heure actuelle que nous sommes désormais dans la seconde phase de l’action anti-traditionnelle. Ces mouvements, dont certains ont de plus en plus tendance à se présenter sous un aspect soi-disant scientifique ou encore à « mettre en exploitation » telle ou telle idée traditionnelle isolée de son contexte, exercent sur la mentalité de nos contemporains une influence toujours croissante. Et il est bien connu que le plus sûr moyen d’agir sur le cours des choses, c’est d’agir sur la mentalité des hommes.

Une autre particularité des conceptions guénoniennes sur la crise et, d’une manière plus générale, sur l’histoire du genre humain, c’est l’importance qu’elles attachent à la doctrine des cycles. Il est vrai que plusieurs écoles plus ou moins « spiritualistes » évoquent parfois l’existence de cycles cosmiques et spécialement astronomiques. La grande difficulté pour appliquer correctement la doctrine traditionnelle, c’est de connaître le point de départ des cycles principaux ou secondaires[9]. Mais on ne peut étudier sérieusement Guénon sans être frappé de l’importance qu’il donne à un événement dont il fait découler tout le processus de décadence spirituelle de l’Occident, décadence que nous voyons de nos jours en passe de s’imposer à tout le reste de la planète. Cet événement, c’est la ruine de l’Ordre du Temple, et il est assez remarquable que plusieurs des plus actifs parmi les anti-guénoniens se distinguent par une hostilité particulière à l’égard de tout ce qui touche les conceptions traditionnelles relatives aux Templiers : l’existence d’une initiation au sein de l’Ordre, l’orthodoxie religieuse des chevaliers et leur innocence, l’héritage templier dans la Maçonnerie, etc. Il suffit de rappeler l’« affaire Téder », au début de l’activité traditionnelle de Guénon, pour être dispensé d’en dire davantage[10].

À Joseph de Maistre qui demandait : « Qu’importe à l’univers la destruction de l’Ordre des Templiers ? », Guénon répond : «  Cela importe beaucoup, au contraire, puisque c’est de là que date la rupture de l’Occident avec sa propre tradition initiatique, rupture qui est véritablement la première cause de toute la déviation intellectuelle du monde moderne… [Joseph de Maistre] ignorait quels avaient été les moyens de transmission de la doctrine initiatique et les représentants de la véritable hiérarchie spirituelle  ; il n’en affirme pas moins nettement l’existence de l’une et de l’autre, ce qui est déjà beaucoup », étant donné l’état de la Maçonnerie au XVIIIe siècle[11].

Depuis la mort de Guénon, les événements sont allés à un tel rythme que bien des gens de nos jours commencent à désespérer de retrouver cette stabilité dont ils ont pourtant une croissante nostalgie. Certes, « le réactionnaire veut stabiliser le passé ou le rétablir dans un équilibre utopique » et « le révolutionnaire veut hâter l’avenir vers un autre équilibre non moins arbitraire et qui sera dépassé lui aussi »[12]. Car les hommes de notre temps sont de moins en moins nombreux à être satisfaits de leur sort.

La stabilité, l’équilibre : ce sont là des aspects de l’Harmonie, «  reflet de l’Unité principielle dans le monde manifesté ». Notre monde, de plus en plus « solidifié », pour ne pas dire pétrifié, n’évoque pas l’harmonie, mais bien plutôt le chaos. Tous les problèmes s’y posent en même temps, rendant par là même leur solution impossible ; et d’ailleurs, les problèmes dont on parle le plus ne sont pas les plus inquiétants. Le déclin de l’influence des institutions traditionnelles et la prolifération des contrefaçons de la spiritualité sont des indices de confusion autrement graves. Car pour affronter « les jours qui viennent », les traditions authentiques pourraient seules fournir des armes à la mesure des « épreuves » que de tout temps elles avaient prévues et annoncées.

Denys ROMAN


* Voir Etudes Traditionnelles, 1972, nos 432-433. [La nostalgie de la stabilité (I)]

[1] Editions Marabout-Université, Paris.

[2] Cf. à ce propos l’article de M. Jacques Angoût : « Comment une autoroute de 3 000 km risque de modifier le climat de la terre », dans Science et Vie de février 1973. Nous en citerons quelques passages : «  Les spécialistes de l’agriculture émettent beaucoup de réserves sur le bien-fondé de cette opération… Les agronomes estiment qu’après 2 ou 3 années de fertilité le terrain arraché à la forêt ne produit plus rien. » Mais si le bénéfice économique espéré du défrichement est illusoire, les dangers résultant de cette opération ne le sont pas : « On constate dès maintenant que la forêt amazonienne abandonne la lutte et qu’elle commence à rétrécir naturellement. La forêt tropicale ne se renouvelle plus. » D’ailleurs, le danger signalé n’est pas particulier au Brésil : «  Trois biologistes mexicains lançaient au mois de septembre un cri d’alarme : les forêts tropicales humides étaient partout en voie de disparition ». Or, « la disparition progressive de telles masses forestières doit amener des modifications importantes dans les climats… La forêt purifie sans cesse l’atmosphère », et il est grave de voir menacer une telle source d’équilibre biologique « à un moment où l’atmosphère se charge de plus en plus d’oxyde de carbone ». L’utilité des « lieux humides » est connue ; mais les intérêts économiques sont évidemment bien supérieurs…

[3] À propos de « la pétition qui demandait à Paul VI de maintenir à tout prix la liturgie traditionnelle en langue latine  », l’auteur remarque que «  cette pétition rassemble autant de protestants, de juifs et d’agnostiques que de catholiques », tous parlant «  au nom du patrimoine culturel de l’humanité ». Une telle préoccupation peut être parfaitement légitime ; elle ne semble pas cependant avoir influencé le Saint-Père. Les guénoniens catholiques auraient bien d’autres « critiques » à adresser à la nouvelle liturgie en se plaçant sur le terrain de la tradition et du symbolisme des rites, sans trop se soucier d’un «  patrimoine culturel  » qui d’ailleurs n’est devenu celui de l’humanité que du fait de «  l’envahissement occidental » tant dénoncé par Guénon.

[4] Cette application «  néfaste  » de la doctrine traditionnelle des « actions et réactions concordantes » est encore bien plus dangereuse quand elle concerne non plus le domaine social, mais le domaine théologique. M. Sérant cite le fait suivant, rapporté par le journal Le Monde. À un synode romain tenu en 1971, l’évêque de Sion-en-Valais ayant rappelé que « parmi les causes de confusion actuelles, la plus grande est l’ennemi de Dieu, Satan, dont la suprême habileté est d’être là en faisant croire le contraire », cette déclaration «  a fait rire l’assistance ». Le journaliste ajoute même : «  Ce fut bien la première fois depuis les débuts de ce synode.  »

[5] L’institution du monachisme, qui remonte précisément à cette époque, a dû grandement faciliter une telle évolution. On a dit assez souvent que les conditions de vie des premiers chrétiens se sont perpétuées dans la vie monastique ; cela est peut-être plus profondément vrai qu’on le pense communément.

[6] Il serait intéressant d’examiner le parallélisme de cette évolution avec celle de l’art chrétien.

[7] L’auteur compare cette fermeture dogmatique à celle d’André Breton. Voilà un rapprochement qui aurait bien surpris Guénon.

[8] Guénon écrit aussi : « II suffit que le point de vue traditionnel… soit entièrement préservé en Orient dans quelque retraite inaccessible à l’agitation de notre époque ». Dans la Crise du Monde moderne (p. 112), Guénon avait mentionné la même possibilité en ce qui concerne le christianisme. Il est intéressant d’examiner la progression de l’« occidentalisation » dans la mentalité des diverses civilisations asiatiques. La première touchée fut la plus extrême de l’Extrême-Orient, celle du Japon ; la Chine vint ensuite ; la dernière atteinte fut l’Inde. Il faut espérer que ce processus ne se poursuivra pas.

[9] Si le point de départ du Manvantara « était déterminé avec exactitude, chacun pourrait sans difficulté en tirer des déductions permettant de prévoir certains événements futurs […]. » (Formes traditionnelles et Cycles cosmiques, p. 21).

[10] Les critiques formulées contre Guénon à ce sujet ont pris parfois pour prétexte l’abus qu’ont fait du Templarisme les occultistes de tout genre. La déformation par ces derniers des idées traditionnelles a toujours fourni des arguments de choix aux détracteurs de la « science sacrée ». Mais il semble que cette question du Temple soit de celles où se vérifie le plus facilement l’impuissance de l’érudition moderne à franchir certaines « limites de l’histoire ».

[11] Cf. Étude sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, t. 1, p. 20.

[12] Luc Benoist : « Le Retour aux cycles », dans les Etudes Traditionnelles de septembre 1970, p. 220.

LA NOSTALGIE DE LA STABILITÉ (I)

(Paru dans les Études traditionnelles N° 432-433 de juillet-août-septembre-octobre 1972)

LA NOSTALGIE DE LA STABILITÉ

Quand M. J. Corneloup, vers la fin de son ouvrage Je ne sais qu’épeler[1], parlait des dangers qui menacent notre civilisation, il se faisait l’écho de préoccupations qui s’imposent de plus en plus aux milieux scientifiques et économiques. La conférence de Stock­holm, tenue sous les auspices de l’Organisation des Nations Unies, les travaux du « Club de Rome » et d’autres manifestations qui ont eu leurs répercussions même dans le domaine politique ont mis la question à l’ordre du jour. Au cours de l’année 1972, un nombre de plus en plus considérable d’hommes de science sont intervenus dans le débat, et ce fut le plus souvent pour jeter un cri d’alarme. Il faut mentionner en particulier l’éditorial de M. Raymond Latarjet, Directeur de l’Institut du Radium, dans la revue La Recherche de juin 1972. Cet éditorial est intitulé  : « Vers l’humanité stabilisée ? »

L’auteur commence par insister sur le fait que de telles préoccupations se sont imposées brutalement au monde scientifique : « Si l’humanité survit suffisamment pour porter un jour un regard rétrospectif sur le XXe siècle, elle reconnaîtra que l’événement le plus important de ce siècle s’est produit vers 1970. C’est à cette époque que des hommes de science surent comprendre et osèrent clamer que l’Homme devait au plus vite, et en une déchirante révision, mettre fin à l’expansion dans laquelle il avait toujours vécu. Il est logique, bien qu’à première vue paradoxal, que cette prise de conscience ait suivi de peu ce qu’on appelle la conquête de l’espace ».

Cette « conquête de l’espace » – qui n’est, en réalité, pas même une conquête de la lune – a en effet montré que l’homme est irrévocablement lié à la terre, que «  les murs de son domaine ne s’écartent jamais… et qu’un problème impérieux de stabilisation s’imposera tôt ou tard… sinon un cataclysme incontrôlé s’en chargera, lequel devrait amorcer des événements en chaîne si chacun d’eux mettait hors d’usage une fraction de notre planète. Plus on attendra, plus on approchera du maximum critique ».

M. Latarjet annonce qu’avec plusieurs autres grands noms de la science il va entreprendre une « croisade » pour réveiller l’opinion publique de la torpeur terriblement dangereuse dans laquelle elle est plongée. Mais ils ne se dissimulent pas que «  les obstacles sont dès aujourd’hui gigantesques ». Les modernes, en effet, ne veulent pas entendre parler de la stabilisation, que volontiers ils appelleraient plutôt « stagnation ». Les moins aveuglés estiment qu’« il reste un peu de temps, un peu de place, des ressources inexploitées. Notre génération peut attendre et laisser le problème à nos fils ». Mais alors, demande l’auteur, «  n’aurons-nous pas mérité leur malédiction ? » Car « les choses vont vite ».

M. Latarjet a confiance pourtant et il termine ainsi son éditorial : « Plus tard, si elle remporte ce grand combat de la survie, l’humanité ira sans doute plus loin que la stabilisation. Elle envisagera des réductions favorables à l’exploitation la plus raisonnable et la plus harmonieuse de son domaine terrestre  »[2].

« Les forces que j’ai mises en route, je ne peux plus les arrêter. » Ainsi parlait l’apprenti sorcier de la ballade de Gœthe en voyant le flot des eaux montantes. Nous ne sommes pas sûr que la science moderne possède le « mot du maître » capable de remettre les choses en ordre.

C’est en Amérique que les doutes des milieux scientifiques quant à l’avenir de notre civilisation matérielle ont été formulés avec le plus de virulence. Un nombre d’ouvrages déjà considérable, dont plusieurs traduits en français, traitent de cette question. Le succès même de ces publications nous dispense d’en donner une analyse trop poussée. Nous citerons cependant l’ouvrage intitulé : Halte à la croissance ? C’est une œuvre collective[3], dont les auteurs (Jeanine Delaunay, Donelia H. Meadows, Dennis L. Meadows, etc.) exposent et commentent les travaux du club de Rome et du M.I.T. (Massachusetts Institute of Technology). On y trouve un nombre considérable de graphiques qui mettent en évidence d’une façon frappante les dangers que fait courir à l’humanité le caractère « exponentiel » de sa croissance, surtout depuis un quart de siècle. Il souligne très bien que ce qui rend particulièrement dramatique la crise actuelle, c’est qu’elle sévit dans le monde entier[4], et que « l’interdépendance des différentes variables » de notre monde terrestre rend tout remède partiel inefficace. La « monstrueuse croissance » dont tant de gens se félicitent encore ouvre les plus « tristes perspectives pour nous-mêmes, nos enfants et nos petits-enfants ». Les auteurs, malgré leur « pessimisme », ne veulent pas désespérer, et ils pensent que l’effort à entreprendre pour effectuer un redressement capital est « le défi offert à notre génération ». Le comité exécutif du club de Rome ajoute : « On ne peut pas se contenter de passer le problème à la génération suivante : il sera trop tard. L’entreprise doit être résolument tentée sans retard et un net virage doit être pris avant la fin de la prochaine décennie » (p. 298).

Dans son éditorial de La Recherche, M. Latarjet ne fait aucune allusion aux origines et aux causes de l’évolution accélérée dont il dénonce les périls imminents ; au contraire, M. André Varagnac, Directeur du Musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye, remonte aux sources mêmes de l’humanité pour retracer cette évolution dans son ouvrage La Conquête des énergies[5]. C’est un livre d’une lecture attrayante, où l’on trouve une foule de détails et des remarques extrêmement suggestives[6]. L’auteur envisage que l’évolution de la civilisation matérielle a été accélérée par sept « révolutions » successives, marquées par la découverte du feu, de la pierre polie (avec l’agriculture et l’élevage), des métaux, des explosifs, de la vapeur, de l’électricité et enfin de l’automation avec tous ses corollaires. Les exposés de ce livre sont bien évidemment influencés par les conceptions de la science moderne ; mais la liberté d’esprit de l’auteur lui permet de formuler des vues qui assez souvent se rapprochent notablement des conceptions traditionnelles. On lit avec plaisir les pages consacrées aux Celtes[7], à la féodalité[8], au déclin de la chevalerie[9], à Rabelais[10] et à bien d’autres sujets. Mais nous devons nous borner dans cet article à examiner la dernière partie de l’ouvrage, qui concerne les quatre dernières « révolutions », qui ont un caractère absolument différent de celles qui les avaient précédées[11].

« A partir du moyen âge » [plus précisément à partir de 1346, date de l’apparition des premiers canons à Crécy], « tout se succédera non plus par millénaires mais par siècles, et à présent par décennies… L’électricité, le pétrole et les industries chimiques firent leur entrée en scène, et leurs développements allaient être si rapides que l’on est depuis en mutation constante et même accélérée… Peut-il y avoir tradition[12] quand l’usage ne dure même pas une génération, et que tout adulte doit envisager l’obligation périodique d’un recyclage ?… Il n’y a plus que des modes… La sixième révolution énergétique (électricité) aura commencé à dénaturer l’homme dans sa fonction jusqu’alors principale : le travail… Les anciens labeurs manuels correspondaient aux rythmes du cœur et des poumons. L’automatisation déséquilibre les travaux physiques : d’où un état de fatigue nouveau… Dans le travail automatisé, la domination des machines tend à obscurcir l’esprit »[13].

La chimie fait de plus en plus disparaître les matériaux naturels, et en particulier le bois, à propos duquel l’auteur fait quelques remarques intéressantes[14]. Nous ne citerons pas les rappels que fait M. Varagnac des menaces causées par la radioactivité. Ces menaces sont aujourd’hui connues de tous. Mais l’auteur en parle en des termes qui nous ont fait songer à une allusion faite par Guénon à une époque où personne ne s’en souciait. M. Varagnac écrit : «  On joue littéralement avec ces substances sans bien savoir quels effets elles auront dans le temps, comme on a déjà joué, hélas ! avec des médicaments générateurs de monstres ».

Les dernières pages de l’ouvrage insistent sur les «  menaces effroyables » qui pèsent sur l’humanité. L’auteur stigmatise avec une ironie cinglante les « formules alléchantes » de ceux qui veulent nous « faire partager leur gaillard optimisme ». Il dénonce le vide que recouvrent certaines expressions : société de consommation, civilisation des loisirs. « Devant ces propos de Bibliothèque Rose, dit-il, l’historien des civilisations se prend la tête dans les mains ».

Nous n’exposerons pas l’analyse que fait l’auteur de certaines « lèpres morales » qui ravagent la société occidentale d’aujourd’hui, ni les remèdes qu’il propose aux périls dont il souligne la gravité. Mais nous relèverons encore[15] quelques allusions à la crise religieuse actuelle : « Les religions se soucient moins désormais d’un au-delà que de la justice en ce bas monde… Le clergé progressiste entend dépasser la simple protestation contre les scandales du paupérisme et des famines dans le tiers-monde, et il se joint aux actions sociales, parfois même révolutionnaires…  L’Église s’associe à la course au bonheur terrestre… Dans la mesure où un certain clergé post-conciliaire a pour principal objectif de faire du social, il fait passer au second plan les soucis de vie future qui pourtant sont sa raison d’être. Tout le catholicisme tend depuis quelques lustres à se pénétrer de rationalisme. Les églises se vident de la vénération des saints protecteurs. Ces sanctuaires-cliniques seraient aussi bien appropriés à des réunions municipales ou électorales. Plus de reliquaires, et des autels analogues à des tables d’opération ».

Nous omettons quelques critiques vraiment vives de certains « perfectionnements » actuels du culte post-conciliaire ; on s’étonne cependant que M. Varagnac ne dise rien de la musique qu’on entend souvent dans ces édifices où retentissaient naguère les accents d’une liturgie plus que millénaire. L’auteur souligne que le prétexte de toutes ces transformations est «  de couper la foi de ses racines populaires ». Les purificateurs, dit-il, s’écrient : « Chasse aux vestiges de paganisme  ! » Et l’auteur de faire remarquer que durant de longs siècles ces vestiges pour ainsi dire baptisés n’ont en aucune manière nui à l’ardente foi du peuple chrétien[16].

« Face à ce monde de positivisme, le nouveau clergé espère réinsérer la religion dans la vie quotidienne par la petite porte. Il se costume en laïque et donne à la religion des aspects de self-service. Pour se faire accepter, la religion s’applique à tout expliquer. Or, malgré tant de philosophie, Dieu ne se prouve pas si on ne l’éprouve… Cette déchristianisation progressive de la jeunesse et des masses occidentales est grave, parce qu’elle élargit le fossé moral avec le tiers-monde, qui demeure croyant »[17].

Ce tableau désenchanté de ce qui reste de la religion en Occident termine presque le remarquable ouvrage de M. Varagnac. Les pages qui suivent sont pour nous déconcertantes, car les remèdes proposés ne nous semblent pas à la mesure des maux dénoncés. Comment croire par exemple « que des progrès scientifiques pourraient permettre de mettre à l’épreuve la réalité de l’Au-delà » ? Les réalités divines sont inaccessibles aux investigations de la science profane. Nous devons maintenant examiner d’autres ouvrages traitant de la crise du monde actuel, en particulier celui de M. Paul Sérant, qui n’est pas guénonien, mais qui a une connaissance approfondie de l’œuvre de René Guénon.

Denys ROMAN
(à  suivre)


[1] Cf. E.T. de septembre-octobre 1971, pp. 226-227.

[2] Ce serait une sorte d’annulation d’un certain progrès matériel. Mais nous doutons fort que les Occidentaux modernes, à qui l’on a donné toutes sortes d’habitudes et de besoins artificiels, consentent à revenir même partiellement aux modes de vie du passé.

[3] Editions Fayard, Paris. Les textes en anglais sont traduits par M. Jacques Delaunay.

[4] « L’histoire montre que des bouleversements se produisent dans le monde, d’une manière sporadique et en des points chauds, mais que ces bouleversements sont rarement généralisés ou simultanés  » (p. 292).

[5] Librairie Hachette, Paris.

[6] Citons simplement l’appréciation suivante : « Ce sont des procédés relativement récents d’allumage que Gaston  Bachelard a pris pour thèmes de sa Psychanalyse du feu… C.-G. Jung l’a entraîné vers une voie purement imaginaire en l’incitant à rechercher systématiquement les composantes de la libido dans toutes les activités primitives. Bachelard n’a pas hésité à écrire : “La libido est la source de tous les travaux de l’Homo faber… Celui qui travaille le silex aime le silex, et l’on n’aime pas autrement le silex que les  femmes…”. Ah ! qu’en termes galants ces choses-là sont dites  ! Mais ces comparaisons pour le moins audacieuses [nous avons éliminé les plus… risquées dans la citation ci-dessus] ne prouvent qu’une chose, c’est que Bachelard n’avait jamais assisté à une démonstration de taille de silex… On voit combien il est imprudent de prétendre expliquer les activités de l’homme préhistorique à partir d’un Homo erotiens universel dans le temps et l’espace, aussi abstraitement irréel que l’Homo ӕconomicus des théoriciens  librement échangistes du XXe siècle » (pp. 58-59).

[7] « La vie religieuse des Gaulois est intense. Elle étonnera César. Ce peuple vivait plus en fonction de l’Au-delà que de ce bas monde ; les Gaulois étaient toujours prêts à le quitter ».

[8] « Ne voir dans la féodalité, avec Michelet, que l’exploitation, c’est rendre sa longue durée incompréhensible… La  richesse aristocratique favorisait un artisanat dont l’empirisme, nourri de liberté compagnonnique, perfectionnait obscurément les équipements mécaniques ».

[9] Avec l’intervention des armes à feu, « c’est tout l’édifice de la chevalerie qui va s’écrouler. Dieu donnait la victoire au plus vaillant, c’est-à-dire celui qui valait le plus, non seulement physiquement mais moralement. Le boulet, le brutal comme dira plus tard le langage direct des troupiers, ne choisit pas ses victimes, fauchant indifféremment braves et couards.  »

[10] « Lucien Febvre ne s’y est pas trompé. Rabelais est sincèrement croyant. Pas de profession de foi plus belle que la conclusion de cette lettre de Gargantua à Pantagruel où l’on trouve la sentence célèbre  : “Science sans conscience n’est que ruine de l’âme” (p. 186). Ajoutons que les deux conseils donnés en terminant par le père à son fils sont les suivants : “Aie suspects les abus du monde” et  “Ne mets ton cœur à vanité”, qui sont l’essence même du pantagruélisme,  “mépris de toutes choses fortuites”  ». Il faut également remarquer que cette lettre est datée  «  De Utopie  », c’est-à-dire «  de nulle part ». Rappelons que c’est le « centre » universel qui est nulle part (Symbolisme de la Croix, chap. XXIX, § 2). Rabelais avait peut-être conscience que le centre secondaire auquel il était rattaché symbolisait le centre primordial ; et cela renforce encore l’interprétation « templière » qu’on peut donner à la date qui suit : « ce dix-septième jour du mois de mars ».

[11] Il est très digne de remarque que les «  supports » des trois premières révolutions dont parle M. Varagnac (feu – agriculture et élevage – métaux) jouent un rôle très important dans le symbolisme universel, alors que les explosifs, la vapeur, l’électricité et à plus forte raison l’automation ne peuvent en jouer aucun.

[12] L’auteur emploie ici le mot « traditions » dans le sens de «  coutumes » (généralement paysannes) et même de « fol­klore ». Mais ce qu’il dit de leur disparition de plus en plus accélérée peut bien souvent s’appliquer aux traditions an sens guénonien de ce mot.

[13] L’auteur note ici « les réactions qui se poursuivent au sein de quelques organisations ouvrières pré-syndicales et pré-machinistes qui sont parvenues à survivre : les associations compagnonniques ». Il renvoie à ce sujet à la revue Le Compagnonnage (p. 217 et note 13).

[14] « L’ethnographie nous apprend ce que fut l’intime familiarité de l’homme et du bois. L’abattage du bois est, dans le Sud-Est asiatique, une entreprise cérémonielle. Il faut avertir l’arbre, obtenir son consentement ». Il en était de même chez les Grecs : le mythe des Hamadryades est bien connu. Ce respect de l’homme pour la nature dans beaucoup de civilisations traditionnelles nous rappelle un fait singulier rapporté par Pline. Les Carthaginois, avant d’embarquer leurs éléphants sur les navires de guerre, prêtaient serment à ces animaux de les ramener dans leur patrie une fois les hostilités terminées. On peut sourire de telles allégations. Mais d’autres assertions de Pline, apparemment aussi invraisemblables, se sont trouvées confirmées par des recherches toutes récentes : nous pensons notamment à la collaboration des dauphins avec les pêcheurs.

[15] Toute la fin de l’ouvrage est parsemée de remarques très justes comme la suivante : « Le triomphe industriel des sciences appliquées nous persuade qu’il n’existe rien d’autre que ce que manie la science… Alors que nos énergies  naturelles avaient maintenu l’homme dans un univers qualitatif, nos énergies artificielles nous enferment dans du quantitatif ». Et nous pourrions donner beaucoup d’autres citations du même genre.

[16] Certains purificateurs, particulièrement enthousiastes, n’hésitent pas à s’en prendre à tout ce qui, dans le Nouveau Testament, a pour eux un relent de «  superstition » ou de folklore. Il va sans dire que l’adoration des Mages, la fuite en Egypte et le massacre des Innocents attirent particulièrement les foudres vengeresses de ces «  intégristes » de la modernisation à outrance.

[17] Nous trouvons ici, sous la plume d’un homme de science familier avec toutes les disciplines modernes, l’exact équivalent de l’opposition, tant de fois signalée par Guénon, entre l’Orient et l’Occident.

Note 7 : Denys Roman : « Lumières sur la Franc-Maçonnerie des anciens jours »

[2011 : Équinoxe d’automne, La Lettera G / La lettre G, N° 15]

Avertissement

Denys ROMAN  :
«  Lumières sur la Franc-Maçonnerie des anciens jours  »

«  Lumières sur la Franc-Maçonnerie des anciens jours  » constitue le chapitre VIII de l’ouvrage posthume de Denys Roman Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – «  L’Arche vivante des Symboles  », et rassemble trois comptes rendus successivement publiés dans différents numéros des «  Études Traditionnelles  »[1] que l’auteur a remaniés en une seule étude  : son intention, en réunissant ces différents textes consacrés à un même sujet assez méconnu des Maçons continentaux des années 6O, était de mettre l’accent sur certains «  vestiges  » rituels symboliques de la période opérative – encore très présents au début du XVIIIe siècle –, véhiculés par certains vénérables manuscrits anglais. Certes, l’importance de cet héritage pour les Maçons d’aujourd’hui ne serait plus à démontrer si ces derniers accordaient plus d’intérêt à une démarche fondée sur une plus grande conformité avec l’esprit traditionnel. Quant aux conséquences «  sans nombre  » d’une opérativité plus effective dans la pratique rituelle, l’auteur ne cesse de les suggérer ici à travers l’examen de trois textes principaux.

On relèvera d’abord son insistance sur le Dumfries manuscript n° 4 daté de 1710 environ : c’est le plus long de tous les documents connus ; il présente diverses particularités remarquables, notamment celle, pour un texte de la période pré-spéculative, de rapporter fidèlement les légendes contenues dans les Old Charges médiévales qui lui sont antérieures de trois siècles … Ainsi, par cette exceptionnelle transmission, sera préservée l’histoire légendaire de la Maçonnerie dont l’auteur a interprété avec le bonheur que l’on sait certains des aspects symboliques les plus significatifs à même d’éveiller l’attention du lecteur[2]  : en l’occurrence, il s’agit de l’expression, en mode symbolique, de la filiation, au cours des âges, de sources et d’héritages constitutifs de l’Art de la Construction universelle relatifs aux origines «  mythiques  » de la Maçonnerie. Car, liées à cette histoire légendaire qui nous est devenue difficilement compréhensible à cause de notre mentalité trop rationnelle, bien des traces des opérations initiatiques des «  Maçons des anciens jours  » subsistent dans les documents étudiés par l’auteur : on remarquera particulièrement le contenu de certaines Lectures (ou Catéchismes) où sont évoqués, en des formules souvent énigmatiques, les vestiges d’une méthode initiatique participant de l’alchimie spirituelle ; c’est bien grâce à la méditation sur les symboles que la subtilité et la profondeur de l’intuition intellectuelle nous deviennent accessibles. Faut-il préciser qu’une telle restitution méthodique, par adaptation aux rituels contemporains, constituerait une incomparable richesse opérative liée intimement au Secret maçonnique ?

On notera également une singularité qui distingue le Dumfries n° 4 de nombre de manuscrits : celle d’être christianisé et même, si l’on peut s’exprimer ainsi, «  catholicisé  » puisqu’il impose l’ «  obligation d’appartenir à la Sainte Église Catholique  » ; ce caractère très marqué a d’ailleurs autorisé quelques «  historiens  » de la Maçonnerie à se conforter dans l’idée d’un Ordre totalement christianisé, du Moyen Âge au XVIIIe siècle compris, ce qui constitue une généralisation quelque peu forcée ne rendant pas compte d’une réalité beaucoup moins homogène et, en fait, plus complexe ; en effet, à l’examen, nombre de manuscrits, parmi ceux qui ont échappé à l’autodafé perpétré en 1720 dans la Loge de Saint-Paul par des frères «  scrupuleux et très éclairés  », conduisent à penser que le caractère chrétien fut sans aucun doute beaucoup moins présent à certaines époques et dans certaines «  branches  » de la Maçonnerie. Mais, comme ce n’est pas l’objet principal de l’étude que nous présentons, signalons pour l’instant aux lecteurs intéressés que D. Roman reviendra en d’autres occasions sur ce sujet sensible, comme le montrent plusieurs de ses articles déjà parus dans les pages de cette revue.

Les choses se présentent différemment pour l’ouvrage Masonry dissected daté de 1730 et attribué à Samuel Prichard. Ce «  catéchisme  » se réfère au rituel de la Grande Loge de Londres fondée en 1717, et lui est donc postérieur de treize ans. Son contenu déjà élaboré surprend d’autant plus qu’il est une des divulgations les plus fidèles ; son succès de librairie entraînera de très nombreuses rééditions. À cette époque, la transmission orale était, en principe, encore d’usage, bien que limitée parfois à certains points précis du rituel, ce qui est toujours le cas aujourd’hui dans l’ensemble des Rites : ceci explique que les rituels maçonniques ne seront imprimés qu’avec beaucoup de réticence, et seulement au tout début du XIXe siècle ; pour ce qui concerne la France, il s’agira de la publication (réservée) des fameux Régulateur du Maçon pour la filiation «  Moderne  », et du Guide du Maçon Écossais pour celle des «  Anciens  ». C’est ainsi qu’en raison des difficultés qu’ont certains Maçons à apprendre le rituel «  par cœur  », Masonry dissected sera utilisé comme un précieux aide-mémoire. Mis à part les particularités rituelles et symboliques signalées par D. Roman, qui démontrent que la filiation des Modernes n’avait pas tout abandonné de l’héritage opératif, il est fort probable que cette filiation ait bénéficié, très tôt et dans certaines circonstances, d’une communication des Anciens, comme ce sera aussi, mais de façon directe, le cas de l’Écossisme. D’ailleurs, à ce propos, R. Guénon évoque un apport opératif continental pour les rituels pratiqués à l’époque en France, parce que ceux-ci présentent des particularités qui ne se retrouvent dans aucun rituel anglais.

Mais la singularité du Masonry dissected réside dans l’anti-maçonnisme – pour ne pas dire plus – de son auteur. Comme Denys Roman le relève, Samuel Prichard ne manque pas de se trahir en introduisant à un point précis du texte rituel qu’il livre publiquement une marque grotesque qui est manifestement la «  signature  » de l’Adversaire. Hormis cette substitution malsonnante d’origine suspecte, rien n’autorise à mettre en cause la conformité du texte de Prichard et son usage régulier, et à rejeter purement et simplement un témoin des tout premiers débuts de la Maçonnerie spéculative officielle anglaise. Car nous retrouvons dans ce «  catéchisme  » nombre de formules et d’éléments rituels comme la signification de la lettre G, l’importance de la «  clé  », symbole axial en relation avec celui du cable tow – lui-même en rapport étroit avec la science des centres subtils de l’être –, etc., qui sont d’incomparables supports de méditation et démontrent la surprenante richesse symbolique de la Maçonnerie spéculative naissante ; celle-ci sera d’ailleurs l’objet de l’attention privilégiée d’une élite initiatique qui assurera la transmission «  à couvert  » de l’essence de l’Art Royal et de ses prolongements au-delà de ce terme, préservant ainsi des atteintes profanes extérieures la filiation régulière et la validité de dépôts véhiculés from time immemorial, c’est-à-dire n’ayant pas de point de départ historiquement assignable[3].

Parvenu sur le continent quelques années après son émergence de la Grande Loge de Londres en 1717, le Rite dit «  Moderne  », dont Masonry dissected est une des expressions, prendra le nom de Rite Français qu’il a conservé jusqu’à nos jours, celui de «  Moderne  » lui venant par dérision des Maçons qui créèrent la Grande Loge des Anciens en 1751 dans l’intention de sauver, dans la mesure du possible, ce qui pouvait l’être de l’authentique filiation traditionnelle opérative.

Toujours dans la même perspective, l’auteur examine succinctement l’ouvrage Initiation two hundred Years ago, compilation qui contient notamment trois divulgations datant de la seconde moitié du XVIIIe siècle, également utilisées comme aide-mémoire par les Maçons de cette époque. Ces manuscrits sont parmi les plus connus ; il s’agit de Three distinct Knoks à l’usage des Anciens, de Jachin and Boaz à l’usage plus précisément des Modernes (il comprend les caractéristiques spécifiques au Rite de ces derniers, Rite qui deviendra, comme indiqué, le Rite Français), et enfin de The Grand Master Key à l’usage des uns et des autres.

Ces publications offrent l’occasion d’une comparaison entre les rituels des deux Grandes Loges rivales qui devaient s’unir en 1813 pour former la Grande Loge Unie d’Angleterre, Union qui amènera une profonde révision des rituels. En ce qui concerne les Modernes, l’auteur met l’accent sur ce qui les distingue des Anciens par ce qu’il est convenu d’appeler les «  signes inversés  »[4] ; et cette inversion d’éléments rituels non négligeables aura pour résultat, entre autres conséquences, une transformation dans l’ordonnance cosmologique de la Loge …

En rassemblant ces trois comptes rendus, D. Roman souhaitait à cette occasion – il aura d’autres opportunités – mettre l’accent sur les richesses symboliques dont les traces subsistent le plus souvent dans nos rituels sous forme de «  vestiges  » toujours vivants. Sans doute pouvons-nous avancer sans présomption qu’il nous échoit de découvrir la véritable nature de ce qui subsiste de ce dépôt des plus précieux légué par les «  Maçons des anciens jours  ». Si nous ne voulons pas que cet héritage disparaisse dans les ténèbres extérieures, il ne tient qu’à nous de le faire fructifier.

André Bachelet

NOTES  :

[1] «  Études Traditionnelles  » numéros 400 (mars-avril 1967), 406-407-408 (mars à août 1968), 415 (sept.-oct. 1969).

[2] Cf. D. Roman, «  Euclide, élève d’Abraham  », chapitre XII de René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie, paru en italien dans «  La Lettre G  » n° 12, Équinoxe de Printemps 2010.

[3] R. Guénon, Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, tome 1, compte rendu de mars 1939 (Grand Lodge Bulletin d’Iowa), pp. 304-305.

[4] On pourra consulter sur ce sujet : Henry Sadler, Le Mythe de la Grande Loge-Mère – Faits et Fables maçonniques, Éditions Jean Vitiano, Paris 1973.


Denys ROMAN : «  Lumières sur la Franc-Maçonnerie des anciens jours  »*

La tradition orale est très importante dans la Maçonnerie, au point que tous les documents écrits, et notamment les rituels, imprimés et même manuscrits, ne peuvent être considérés que comme des « aide-mémoire ». Cependant, l’évolution du monde où l’Ordre maçonnique est bien obligé de vivre est devenue telle que les facultés de mémorisation de la généralité des Maçons sont allées toujours en déclinant et qu’il a été nécessaire d’avoir recours aux « aide-mémoire » dont nous venons de parler.

Les plus anciens de ces documents qui soient en notre possession sont appelés Old Charges ; c’est en effet exclusivement en Angleterre qu’on les a découverts, en assez grand nombre bien que la plus grande partie d’entre eux ait péri dans l’incendie de la Loge « Saint-Paul » de Londres. On ne trouve en France aucun document semblable, et Guénon, interrogé à ce sujet, pensait que la Maçonnerie française était demeurée orale beaucoup plus longtemps que sa sœur anglaise. Une chose vraiment curieuse, c’est que ce privilège dont l’Ordre semble avoir bénéficié en France s’est finalement retourné contre lui. En effet, c’est outre-Manche que bien des vestiges des antiques traditions maçonniques furent consignés pour la première fois par écrit et qu’ils ont pu parvenir jusqu’à nous, malgré l’autodafé de 1720, nous apportant ainsi la preuve indiscutable du caractère hautement spirituel des « Francs-Maçons des anciens jours ».

Le plus ancien des Old Charges est le Regius Manuscript, remontant au XIVe siècle. La plupart de ces textes sont beaucoup plus récents, mais Guénon a fait remarquer que chacun d’entre eux est donné comme étant la copie d’un texte antérieur si bien que nous pouvons n’avoir aucun doute sur l’authenticité de la tradition dont il est le « véhicule ».

Nous nous proposons précisément d’examiner ici un des tout derniers Old Charges, et qui est en même temps le plus long de tous : le Dumfries Manuscript n° 4, écrit vraisemblablement en 1710, c’est-à-dire à la veille de la mutation « spéculative » de la Maçonnerie. Nous ajouterons à cet examen celui d’un texte célèbre dans la Maçonnerie de langue anglaise : il s’agit de Masonry dissected, de Samuel Prichard. Ce n’est pas un Old Charge ; mais, bien au contraire, il s’agit de l’œuvre d’un anti-Maçon publiée en 1730, mais qui, de l’avis général, contient un bon nombre de renseignements précieux pour la connaissance des années qui suivirent la « révolution » opérée par Anderson. Nous utiliserons pour l’étude de ces deux textes la traduction publiée par M. Jean-Pierre Berger dans «  Le Symbolisme  » de janvier-mars 1969.

Le Dumfries Manuscript n° 4, découvert en 1891, semble avoir appartenu à la veille Loge de Dumfries en Écosse. Il comprend une version de la « Légende du Métier » (avec le « serment de Nemrod »), les questions et réponses rituelles, et enfin le blason de l’Ordre, qu’on dit remonter à l’époque du martyr saint Alban. D’après M. Berger, c’est le plus long des documents de ce genre actuellement connus. C’est aussi l’un des plus récents, puisqu’il fut écrit à la veille des événements de 1717. C’est enfin celui « dont la perspective spécifiquement chrétienne est la plus accusée », et il est « le seul à mentionner l’obligation d’appartenir à la Sainte Église Catholique ».

M. Berger fait souvent des remarques très judicieuses. Parlant des trois fils de Lamech : Jabel, Jubal et Tubalcaïn, il nous apprend que, d’après le Cooke’s Manuscript (début du XVe siècle), Jabel fut l’architecte de Caïn (son ancêtre à la sixième génération) pour la construction de la ville d’Hénoch. L’auteur relève la présence de la racine JBL dans les noms Jabel et Jubal, et aussi dans le « mot de passe » Shibboleth. Il rappelle que cette racine, qui est celle du mot Jubilé, évoque une idée de « retour au Principe »[1]. Cela est intéressant ; mais, bien entendu, ce qu’il y a d’essentiel dans le mot Shibboleth, c’est sa connexion avec le « passage des eaux ».

Ailleurs, M. Berger croit voir une contradiction entre l’assertion de Guénon disant que « la première pierre doit être placée à l’angle Nord-Est de l’édifice » et l’emplacement assigné à cette pierre par le Dumfries n° 4 : l’angle Sud-Est. Et il ajoute : « René Guénon semble s’être inspiré pour ceci, comme en certaines autres occasions, de ce que Stretton avait laissé transpirer dans sa correspondance avec J. Yarker au sujet de la Maçonnerie opérative à laquelle il appartenait. » Nous pouvons assurer M. Berger que Guénon, tout en attachant beaucoup d’intérêt à la documentation de Cl. E. Stretton et de son école, en connaissait aussi les limites et les a parfois signalées. De toute façon, la « prise de possession de l’angle Nord-Est de la Loge » constitue bien aujourd’hui la dernière étape de l’initiation au grade d’Apprenti.

Autre chose. Nous avons fait allusion dans un précédent ouvrage[2] à la question Hiram-Amon. Dans la plupart des anciens documents, la construction du Temple n’est pas attribuée à Hiram, mais à un certain Amon. Or dans le Dumfries n° 4 il n’est pas question d’Amon, mais d’Hiram, fils de la Veuve, et cette attribution est même affirmée avec une certaine insistance.

La difficulté qui semble ainsi résulter de la contradiction entre la généralité des Old Charges et le Dumfries n° 4 est toutefois levée par la lecture d’une des toutes dernières questions de ce dernier document : « Comment fut construit le Temple ? – Par Salomon et Hiram… Ce fut Hiram qui fut amené d’Égypte. Il était fils d’une veuve, etc. » Or, selon la Bible, Hiram-Abif ne fut pas amené d’Égypte, mais envoyé de Tyr par le roi Hiram, en ces termes : « Je t’envoie un homme sage et habile, Hiram Abi, fils d’une femme de la tribu de Dan et d’un père Tyrien » (II Paralipomènes, II, 12). On conviendra qu’une telle divergence avec le texte sacré ne peut être sans signification.

Du reste, l’importance donnée à l’Égypte dans la « Légende du Métier » ne peut manquer de frapper ceux qui la lisent sans idée préconçue. La « terre noire » qui fut le berceau de l’hermétisme est partout présente dans ce texte, et notamment à l’occasion de deux anachronismes peu communs.

Le premier est celui qui fait d’Euclide le disciple d’Abraham, alors que le père des croyants séjournait en Égypte, en des circonstances que la Bible a rapportées (Genèse, XII, 10-20), et où l’on voit Sarah enlevée par Pharaon ; cette histoire, qui se renouvelle par la suite avec Abimélech, roi de Gérare, a évidemment un caractère symbolique[3]. Le deuxième anachronisme est encore plus surprenant. Il s’agit du mystérieux Naymus Grecus, « qui avait construit le Temple de Salomon », et qui aurait introduit la Maçonnerie en France sous la protection de Charles Martel.

Les commentateurs se sont évertués autour de cette légende singulière, et leur érudition a été mise à telle épreuve que nous hésitons à proposer une interprétation. Ce qui nous en fournit l’occasion, c’est une note de M. Berger nous apprenant que Naymus Grecus (Minus Greenatus dans le Dumfries) est désigné aussi sous les formes Mammongretus, Memon Gretus, Mamon Grecus, Memongrecus[4].

Considérons maintenant : – que l’hermétisme constitue l’essence de la Maçonnerie (cf. la similitude entre les noms Hermès et Hiram) ; – que Mammon, Memon, Mamon, Naymus peuvent être des déformations du mot Amon (ou Aymon), nom de l’architecte du Temple, qui n’est pas différent de « cet Hiram qui fut amené d’Égypte » ; – que Grecus est évidemment le mot « Grec » ; – et enfin que Charles Martel « personnifie » la « rencontre » de la monarchie franque, fille aînée du Christianisme occidental, avec le monde islamique, rencontre « violente » dès l’abord, mais qui, sous le petit-fils du maire du palais d’Austrasie allait faire place à une alliance du calife Haroun-al-Rachid (Aaron le Juste) avec le « grand et pacifique empereur des Romains », à qui le souverain abbasside devait bientôt envoyer par une ambassade spectaculaire, les « clés du Saint-Sépulcre ».

Dès lors, on peut se demander si cette invraisemblable histoire des rapports de Naymus Grecus, constructeur du Temple, avec Charles Martel, n’est pas un très haut symbole, destiné à voiler et à révéler à la fois une « transmission », capitale pour l’Ordre maçonnique, et dont René Guénon a parlé dans les Aperçus sur l’Initiation (ch. XLI) : l’hermétisme est une tradition d’origine égyptienne, revêtue d’une forme grecque, et qui fut transmise au monde chrétien par l’intermédiaire des Arabes.

Par ailleurs, il est inutile de souligner les rapports de tout ceci avec les mystères du « Saint-Empire ». – Mais passons maintenant à un autre sujet. À propos de la question : « Où se tient la Loge de saint Jean ? », l’auteur étudie les réponses données, où il est parlé d’un chien, d’un coq, du sommet d’une montagne et parfois de la vallée de Josaphat. M. Berger a bien vu « qu’il s’agit là d’une ancienne formule opérative », et, ajouterons-nous, en rapport avec un symbolisme d’ésotérisme chrétien très proche de celui de Dante. La vallée de Josaphat est le lieu traditionnel du Jugement dernier où la Loge de saint Jean doit trouver place conformément aux paroles du Christ disant à Pierre a propos de Jean : « Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? » Corrélativement, le « sommet d’une montagne » correspond au Paradis terrestre, qui touche à la sphère de la lune, et d’où procède toute initiation. Le chien fait allusion au secret (« Ne jetez pas aux chiens les choses saintes »), et le coq au silence, parce que cet oiseau avait reproché à saint Pierre de n’avoir pas su garder le silence devant les accusations de la servante de Caïphe. De plus, astrologiquement, le coq est solaire et le chien lunaire (cf. les chiens de Diane chasseresse, les chiens blanc et noir du Tarot qui « hurlent à la lune », etc.).

La formule correcte (dont le début a été conservé en Angleterre et en Amérique) paraît donc être la suivante : « Sur la plus haute des montagnes, et dans la plus profonde des vallées, qui est la vallée de Josaphat, et en tout lieu secret et silencieux où l’on ne peut entendre chien aboyer ni coq chanter. »

Nous signalerons enfin l’extraordinaire réponse relative à la longueur du cable-tow : « Il est aussi long qu’entre l’extrémité de mon nombril et le plus court de mes cheveux. » Et comme on demande : « Quelle en est la raison ? », il est répondu : « Parce que tous les secrets gisent là. » Rejetant comme « assez superficielles » les multiples spéculations échafaudées sur cette question du cable-tow, M. Berger souhaite une explication « plus technique ». Il s’agit bien en effet de technique constructive, mais d’une technique ayant trait à la construction spirituelle. L’ombilic, symbole du centre (et par où passe le « signe de reconnaissance de la maîtrise ») est le « lieu » du troisième des sept « centres subtils » de l’être humain (à travers lesquels s’élève le luz), les deux premiers de ces centres (région sacrée et région sub-ombilicale) étant « couverts » par le tablier maçonnique ; et la « ligature » de ce tablier s’effectuait à l’origine par un « nœud » placé précisément sur l’ombilic, nœud dont les deux extrémités sont figurées encore de nos jours sur les tabliers de modèle britannique. Quant au cheveu le plus court, il est en rapport avec la fontanelle supérieure et le vortex capillaire, dont la nature « spirale » est visible chez les jeunes enfants aux cheveux fraîchement coupés. Et en effet « tous les secrets gisent là », c’est-à-dire qu’ils sont « en sommeil tant que l’initiation reste seulement virtuelle, en dépit des occasions “sans nombre” offertes par la Maçonnerie pour l’éveil des possibilités l’ordre supérieur ».

La formule si parfaitement conservée par le Dumfries – comme un joyau intact parmi tant d’autres formules altérées, mutilées ou devenues incompréhensibles – jette une lumière inattendue sur les « opérations » pratiquées par les Maçons des « anciens jours », et évoque irrésistiblement les techniques de cet autre « Art Royal » qu’est le Râja-Yoga. On comprend dès lors pourquoi Guénon fit écho jadis à cette assertion d’Armand Bédarride : « La philosophie maçonnique est plus orientale qu’occidentale. » Guénon ajoutait : « Cela est très vrai, mais combien sont ceux qui le comprennent aujourd’hui ? » (cf. Études sur la F-M., I, p. 190). Près de quarante ans ont passé, et la situation est-elle meilleure ? Les formules venues à nous du fond des âges, si ce n’est de la « plus haute des montagnes », restent oubliées ou ignorées, inaperçues ou incomprises. Et l’on sait comment les anciens représentaient les cheveux de la déesse « Occasion ». Mais nous n’avons pas le droit de perdre courage, puisque la Loge de saint Jean se tient « dans la plus profonde des vallées », c’est-à-dire qu’elle doit durer jusqu’à la fin du cycle. Il y a dans la Maçonnerie une « solidité » (ou, pour employer le symbolisme de la Loge de Table, une « santé ») qui, pour nous, est liée à ce « rôle conservateur » que lui reconnaissait René Guénon.

L’œuvre maçonnique guénonienne (qui n’est pas séparable de son œuvre complète) portera, n’en doutons pas, des fruits qui « passeront la promesse des fleurs ». Mais il est vraiment inattendu de trouver dans un des plus récents des Old Charges, de tels renseignements sur le cable-tow, renseignements qui constituent sans aucun doute ce que le Dumfries, à la question 15 de son catéchisme, appelle le « secret royal ».

Nous allons examiner maintenant le célèbre Masonry dissected de Samuel Prichard. Publié en 1730, il connut un succès prodigieux : les trois premières éditions épuisées en 11 jours, une réimpression tous les 3 ans pendant un siècle, etc. L’auteur était pourtant un anti-Maçon, comme le montrent – outre certains Nota Bene incompréhensifs – la « signature » de la « récitation de la lettre G » (dont nous reparlerons) et aussi une mention élogieuse des Gormogons. Ce mot, qui dérive de «   Gog et Magog », est écrit par Prichard Gorgomons, et fait peut-être allusion aux Gorgones, sœurs de Méduse, qui comme elle, pétrifiaient ceux qui les regardaient, et ne furent vaincues que grâce au miroir donné par Minerve à Persée, lequel put ainsi les combattre en regardant derrière lui sans danger ; – après quoi il s’empara de l’œil unique des trois Grées, accédant ainsi à l’« éternel présent ».

Prichard donne les Gorgomons comme plus anciens que les Maçons, c’est-à-dire comme descendants des « Préadamites ». Quoi qu’il en soit des origines de Masonry dissected, les textes reproduits par cet ouvrage sont généralement regardés comme authentiques, et il ne fait guère de doute que les Maçons eux-mêmes s’en servaient comme « aide-mémoire » afin d’apprendre les « instructions » longues et fort compliquées d’alors.

L’ouvrage débute par un résumé de l’« histoire traditionnelle » de l’Ordre, mentionnant les principales étapes de l’Art Royal, avec les anachronismes dont nous avons déjà parlé, et qui sont évidemment destinés à « dérouter » les Maçons à mentalité profane et à « éveiller » l’attention de ceux qui ne croient ni à l’ignorance ni à la sottise de leurs « Frères des anciens jours ». Rappelons ces étapes : la Tour de Babel, l’Égypte et Euclide, le Temple de Salomon, Mamon Grecus (Naymus Grecus) et Carolus Marcil (Charles Martel), le roi Athelstone (Athelstan). Dans le domaine rituélique, nous nous arrêterons sur quelques points. M. Berger, à propos des symboles de la maîtrise, n’a pas voulu traduire diamond par « diamant » ; nous pensons qu’il a fait montre de trop de prudence, car quelques-unes des formules qui suivent cette mention du diamond (« Mac-Bénah vous rendra libre », « ce que vous désirez vous sera montré », « les clés de toutes Loges sont en ma possession ») montrent qu’il s’agit bien du diamant avec ses multiples sens, parmi lesquels ceux d’accès au centre, d’achèvement de l’œuvre, d’accomplissement du plan du Grand Architecte, d’arrivée du luz au troisième œil, etc., tout cela étant en rapport avec le « pouvoir des clés », la « possession du monde » et la « libération ».

Citons encore un autre point où l’interprétation du traducteur nous a paru ne pas aller assez loin. Hiram-Abif fut enterré dans le Saint des Saints ; et M. Berger remarque : « Ceci ne peut s’entendre littéralement, étant donné que le cadavre d’Hiram aurait rendu impur le Saint des Saints. » Si cette façon de voir était adéquate, il faudrait dire aussi pourquoi les « transcripteurs de la légende d’Hiram », qui connaissaient parfaitement les interdits de la loi mosaïque, ne se sont pas laissé arrêter par eux. Remarquons d’abord que le corps d’Hiram-Abif ne peut être considéré comme un cadavre ordinaire. Le fils de la Veuve est le « maître des mystères », le « maître de la Parole », par la mort de qui la Parole a été perdue et a dû être remplacée par des « mots substitués ». Il est de plus le « martyr » du secret maçonnique, et s’identifie ainsi avec l’essence même de la Maçonnerie. Son corps est tout « chargé » d’influences spirituelles (il fut découvert parce que, « dans l’obscurité, une lumière émanait de lui »). Il n’a pas de meilleur lieu de repos que le Saint des Saints, car en réalité il n’est pas cadavre mais « relique ». On sait qu’en principe une construction sacrée requiert un sacrifice humain (cf. le meurtre de Rémus par Romulus). Encore aujourd’hui où le culte des reliques (avec leur « invention » et leurs « translations ») est tombé à presque rien, une église ne pourrait être consacrée sans que des reliques (et de préférence des reliques de martyrs) soient déposées sous l’autel. On peut donc dire que la Maçonnerie ordinaire, celle des grades « bleus » (dont le Temple de Salomon est le symbole) est « fondée » sur le corps (ou sur le martyre) d’Hiram-Abif, comme la Maçonnerie « templière » est fondée sur le supplice de Jacques de Molay. Enfin il y a encore autre chose. Quiconque est parvenu au centre, comme Hiram, n’est plus soumis aux limitations et aux interdits (sauf en mode « exemplaire ») d’une tradition particulière. Ceci est en rapport avec un des aspects du symbolisme de l’acacia, que nous ne pouvons songer à aborder ici.

Une des particularités les plus curieuses des « instructions » publiées par Prichard est l’emploi occasionnel du langage versifié, surtout sous la forme de quatrains. Ceci nous a rappelé le quatrain opératif allemand conservé par Franz Rziha[5] et surtout les sixains qui commentent les gravures de l’Atalante fugitive, un des textes hermétiques les plus importants.

Nous prendrons quelques exemples de l’usage maçonnique des quatrains dans la dernière partie de l’instruction du second degré, appelé « récitation de la lettre G ».

Questionné sur la signification de la lettre G, l’examiné répond qu’elle représente « le Grand Architecte de l’Univers, Celui qui fut hissé sur le pinacle du Temple » ; mais – cela montre bien qu’on ne doit pas s’en tenir là – l’examinateur ayant repris : « Pouvez-vous réciter la lettre G ? », l’examiné répond : « Je vais m’y efforcer. » Il récite alors le quatrain suivant : « Au milieu du Temple de Salomon il y a un G, – Lettre belle à voir et à lire pour tous ; – Mais il est donné à un petit nombre de comprendre – Ce que signifie cette lettre G. » Vient ensuite un dialogue extrêmement compliqué, par quatrains ou par vers isolés, parfois difficile à comprendre, où il est question de science, de « vue parfaite », de « salut », de changement de nom, de « strophe de noble structure », etc. Vers la fin de cette conversation énigmatique vient le quatrain : « Par lettres quatre et par science cinq – Ce G demeure – Parfait en art et juste en proportions – Ami, vous avez votre réponse », que Guénon a commenté dans son chapitre «  La lettre G et le Swastika  », chapitre XVII des Symboles fondamentaux de la Science sacrée.

La conclusion de cette « récitation » est une strophe de cinq vers, les vers 1, 3 et 5 étant dits par l’examinateur ; les vers 2 et 4 par l’examiné. Voici cette strophe : « Que le salut de Dieu soit dans cette assemblée qui est la nôtre : – Et tous les Frères et les Compagnons très vénérables – De la Sainte et Respectable Loge de saint Jean, – D’où je viens –, Vous saluent, vous saluent, vous saluent 3 fois très chaleureusement, et désirent connaître votre nom. » À cette demande, Prichard a fait donner une réponse grotesque : « Timothée Ridicule. » Il faut voir là, bien entendu, la « marque du diable », lequel, après avoir « porté pierre », se venge comme il peut.

Le traducteur a très bien vu les rapports existant, dans le texte qu’il étudie, entre le mot « salut » et le secret. À propos de la formule : « Je vous salue. – Je le cache » (les Maçons français diraient : « Je le couvre »), le traducteur renvoie à un de ses écrits antérieurs où il signale en particulier l’emploi indifférent, dans plusieurs textes anciens, des verbes to hele (cacher), to heal (guérir) et to hail (saluer). Et il conclut : « Il serait extrêmement intéressant de pouvoir restituer à cette expression sa forme et son sens primitifs, car il doit très vraisemblablement s’agir là d’une formule très ancienne de la Maçonnerie opérative. » Sans avoir aucunement la prétention d’élucider un problème qui touche au « secret » maçonnique, incommunicable par essence, nous voudrions toutefois apporter quelques indications susceptibles d’éclairer dans une certaine mesure les observations déjà faites par M. Berger. Dans sa jeunesse, René Guénon avait remarqué que les murailles « fissurées » d’un temple maçonnique parisien avaient été consolidées par trois armatures métalliques en forme d’S. Il pensait que cela n’était pas l’effet du hasard, mais devait se rapporter à l’ancienne formule S.S.S. qui figurait autrefois en tête de toutes les « planches » maçonniques. On la traduisait par « Sagesse, Science, Santé », ou encore par « Salut, Silence, Santé » (équivalent de to hail, to hele, to heal), mais plus ordinairement par « Trois fois salut ». Cette dernière formule terminait aussi les discours en Loge avant que les Maçons français eussent trouvé bon de la remplacer par l’expression « J’ai dit ! », empruntée sans aucun doute aux romans « peaux-rouges » qui enchantèrent leur enfance… Or, dans le 21e degré écossais (« Chevalier du Soleil, ou Prince Adepte »), le symbole fondamental est un Delta avec un S dans chacun des angles, – et Vuillaume (Manuel maçonnique, p. 190, note 1) rappelle que ces trois S sont trois iod déformés. L’iod figurant un « germe », on voit le lien du « salut » avec le « secret » maçonnique. Mais nous devons nous borner, et nous rappellerons seulement : les « santés » ou « honneurs » rituéliques (en anglais healths) de la Maçonnerie de table, santés dont les « inférieures » doivent être « couvertes » ; – le mot grec Ygieia (santé) dont les Pythagoriciens écrivaient une des 5 lettres (ei étant compté pour une seule lettre) sur chacune des branches du Pentalpha (leur signe de reconnaissance) ; – et surtout le « signe » des Fidèles d’Amour, appelé indifféremment le saluto (salut) ou la salute (santé), et dont M. Gilberto della Croce a rappelé que « la signification n’est pas claire ». Il va sans dire que ces derniers saluts doivent être rapprochés des saluts que Béatrice avait adressés à Dante, et qui décidèrent de son destin.

D’autres formules intéressantes sont rapportées, relatives aux secrets de la Maçonnerie, qui – doit répondre l’examiné – sont conservés « sous mon sein gauche », c’est-à-dire « dans mon cœur ». On parvient à ces secrets grâce à une clé qui, dans les rituels ultérieurs, devient tantôt « une langue bien pendue », tantôt « une langue de bonne renommée, qui ne consent jamais à mal parler d’un Frère, qu’il soit présent ou qu’il soit absent ». Dans Masonry dissected, la clé est représentée comme suspendue à une corde (tow-line) que M. Berger a rapprochée du cable-tow, et dont la longueur est, dit-on, de « 9 pouces ou un empan ». 9 pouces (inches) font 22,86 cm. L’empan (en anglais span) est une mesure représentant la distance entre l’extrémité du pouce et l’extrémité de l’auriculaire quand les doigts sont écartés au maximum (et c’est avec les doigts ainsi écartés que se font quelques-uns des signes les plus importants de la Maçonnerie, par exemple, le « signe d’horreur » et le « Grand Signe Royal »). L’empan représente 22 à 24 cm, ce qui fait bien 9 pouces. En tout cas, on peut le vérifier sur n’importe qui, la longueur de l’empan est exactement égale à la distance entre la « racine » de la langue et le sommet de la tête. En d’autres termes, la corde (tow-line), à quoi est suspendue la « clé du cœur » est la partie de l’« artère coronale » (cable-tow) qui va de Vishuddha à Brahma-randhra.

Nous arrivons maintenant à l’examen de l’ouvrage : Initiation two hundred Years ago, publié dans les Ars Quatuor Coronatorum Transactions et traduit par M. Berger.

Ce travail se présente sous la forme d’une compilation des renseignements puisés dans plusieurs ouvrages anglais de la seconde moitié du XVIIIe siècle, et dont les plus souvent cités en Angleterre sont trois « divulgations » peut-être anti-maçonniques, mais en tout cas utilisées pratiquement à l’époque comme « aide-mémoire » : Three distinct Knocks, relatant les usages des « Anciens » ; Jachin and Boaz, relatant les usages des « Modernes » ; et The Grand Master Key, relatif aux rituels des uns et des autres.

Ce qu’il y a de plus important dans l’article de M. Harvey, disons-le, c’est la comparaison qu’il permet d’établir entre les rituels des deux Grandes Loges rivales qui devaient s’unir en 1813 pour former la Grande Loge Unie d’Angleterre. Les Modernes avaient adopté (vers les années 1730-1739, paraît-il) des signes inverses. Ils ignoraient les Officiers appelés Diacres (qui, chez les Anciens, venaient immédiatement après les Surveillants et portaient comme insigne une longue baguette noire de « sept-pieds »). Chez les Modernes, les deux Surveillants se tenaient à l’Occident. Dans les initiations, « les Modernes » inversaient la gauche et la droite et se montraient moins consciencieux que leurs rivaux pour les rites, notamment en ce qui concerne le « dépouillement des métaux ». La Bible, toujours surmontée du compas et de l’équerre, était ouverte « chez les Modernes au premier chapitre de saint Jean, et chez les Anciens à la seconde Épître de saint Pierre ». Nous pensons qu’il y a lieu de nous arrêter quelques instants sur cette dernière indication.

Que les Anciens, dont on connaît la fidélité ombrageuse envers les usages des Opératifs, aient ouvert la Bible dans leurs Loges à un texte de saint Pierre plutôt qu’à un texte johannique, voilà qui peut surprendre les Maçons français, mais pas seulement les Maçons français. Mackey, dans les six grandes pages de références bibliques à usage maçonnique placées à la fin de son Encyclopédie, ne cite pas la seconde Épître de Pierre, où l’on ne trouve effectivement aucune allusion susceptible d’être interprétée maçonniquement. Pourquoi donc les Anciens ont-ils décerné de tels honneurs à cette courte lettre, au point, nous apprend M. Harvey, d’en utiliser le début pour l’oration prononcée sur le récipiendaire au cours des rites d’initiation ? Nous sommes en présence d’une énigme. Essayons d’en trouver la clef dans le texte scripturaire lui-même.

Après quelques recommandations d’ordre moral et disciplinaire, habituelles dans les écrits apostoliques, l’Épître prend tout à coup un caractère eschatologique, et traite essentiellement du second avènement du Christ dont elle énumère quelques-uns des traits majeurs : l’alternance des destructions du monde par l’eau et par le feu ; l’importance du « millenium » (« Mille ans sont comme un jour aux yeux du Seigneur ») ; le « jour de Dieu » où, dit l’Apôtre par deux fois, « les cieux passeront avec fracas et les éléments embrasés se dissoudront ». Cette dernière formule rappelle (surtout si l’on considère qu’en Loge la Bible, parole de Dieu, est toujours recouverte du compas, symbole du ciel, et de l’équerre, symbole de la terre) la conclusion de la prophétie du Christ sur la fin du monde : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. »

À la fin de son Épître, le Prince des Apôtres fait appel à l’enseignement de l’autre « colonne de l’Église »  : « Notre frère bien-aimé, Paul, vous a écrit sur ces questions avec la sagesse qui lui a été donnée. » L’Épître eschatologique de saint Paul est la seconde aux Thessaloniciens. Le « vase d’élection » y trace un portrait saisissant de « l’homme d’iniquité, le fils de perdition, l’adversaire qui s’élève contre tout ce qui porte le nom de Dieu et qu’on adore ». (Cette précision est importante ; elle prouve que l’Antéchrist ne s’élèvera pas contre une religion particulière, mais contre toutes les traditions authentiques sans exception.) Il séduira les nations égarées par une « faculté d’illusion » qui leur a été envoyée par Dieu lui-même. (Cette remarque peut répondre en partie à la « question » mentionnée par Guénon à la fin du Règne de la Quantité.) Et saint Paul, évoquant un enseignement oral sans doute secret qui doit remonter au Christ lui-même, ajoute : « Et maintenant, vous savez bien ce qui lui fait obstacle [à l’Antéchrist], afin qu’il ne se manifeste qu’en son temps. » Ce passage est considéré par les théologiens d’aujourd’hui comme un des plus difficiles de la Bible. Mais les anciens Pères de l’Église pensaient communément que l’obstacle à la venue de l’Antéchrist était l’Empire romain, la dernière des grandes monarchies dont il est question dans la prophétie de Daniel relative à la « translation des Empires ». L’Empire romain, avec le triomphe du Christianisme, est devenu le Saint-Empire. On voit que nous ne nous sommes éloigné de la Maçonnerie qu’en apparence. Il est vrai que les Maçons actuels ne se préoccupent guère des « destins » traditionnels de leur Ordre, auxquels cependant bien des formules rituelles qu’ils répètent sans y prendre garde font allusion. Et pourtant, c’est sans doute à des considérations de cet ordre que pensait René Guénon lorsque, rectifiant une assertion d’Albert Lantoine, il envisageait la possibilité pour la Maçonnerie de venir au secours des religions « dans une période d’obscuration spirituelle presque complète », et cela « d’une façon assez différente de celle » préconisée par l’auteur de la Lettre au Souverain Pontife, « mais qui du reste, pour être moins apparente extérieurement, n’en serait cependant que d’autant plus efficace ».

Nous terminerons par un vœu à propos des études de M. Jean-Pierre Berger. Il serait déplorable que des travaux de cette valeur ne dépassent pas le cadre étroit des « spécialistes ». Nous pensons que les Loges – celles du moins qui prennent la Maçonnerie au sérieux – pourraient dès maintenant utiliser ces travaux pour donner enfin à leurs membres des « instructions » dignes de l’Ordre, et riches en symboles qui constituent d’incomparables « supports de méditation ».

 Denys Roman


* Ce texte a été publié dans le livre Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – «  L’Arche vivante des Symboles  », chapitre VIII.

[1] Remarquons en passant que Fabre d’Olivet, dans sa Langue hébraïque restituée, a noté que les consonnes BL, dans une langue nullement sacrée comme le français, peuvent évoquer une idée de rondeur et, par extension, de mouvement circulaire. Citons les mots balle, bille, bol, bulle, boule, et aussi bal et même belle.

[2] Cf. René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie.

[3] Cette question est traitée au chapitre XII [« Euclide, élève d’Abraham »] de notre précédent ouvrage.

[4] Les noms propres non bibliques sont souvent altérés dans les Old Charges. On connaît les exemples fameux de Pythagore transformé en « Peter Gower » et des Phéniciens assimilés aux Vénitiens.

[5] Franz Rziha était un architecte autrichien qui publia en 1883 un ouvrage sur la Bauhütte, c’est-à-dire les tailleurs de pierre allemands du Moyen Âge. Cet ouvrage a pour sources une vingtaine de « règlements corporatifs », dont le plus ancien, celui de Trèves, remonterait à 1397, c’est-à-dire 7 ans après la date attribuée au Regius Manuscript anglais. Il semble que cette période de la fin du XIVe siècle constitue (pour ce qui concerne la Maçonnerie) une de ces « barrières » dont a parlé René Guénon, et au-delà desquelles l’histoire « officielle », basée sur les documents écrits, ne saurait remonter. Rziha, notons-le en passant, rappelle fréquemment que les artisans du Moyen Âge, pour chrétiens qu’ils aient été, et même, en général, d’une extrême ferveur dans leur « foi », n’en étaient pas moins les légitimes successeurs des Collegia Fabrorum de la Rome antique, auxquels les rattachait une filiation continue. Les Bauhütten (Loges de constructeurs) auraient dépendu d’une Grande Loge (Haupthütte) siégeant à Strasbourg, ville où fut promulgué en 1459 un règlement ou « charte » parfois mis en parallèle avec la charte de Cologne. Les rituels de la Bauhütte auraient présenté de nombreuses analogies avec ceux de la Maçonnerie actuelle. Citons par exemple : les deux colonnes, les trois piliers, la houppe dentelée, la station du Vénérable à l’Orient, la distinction des trois grades, l’ouverture des Travaux par trois coups de maillet, les trois voyages du premier degré, les marches rituelles, la « génuflexion à l’équerre » (attitude qui a un rapport évident avec le swastika), la manière de boire, de saluer, de remercier rituellement, etc. L’auteur parle aussi des « marques opératives » dont il reproduit de très nombreux exemples, allant des lignes sobres de l’art grec jusqu’aux complications du style rococo ; une marque était donnée au Compagnon nouvellement reçu ; et il convient de rappeler que l’actuelle Maçonnerie de la Marque (Mark Masonry) est considérée comme un prolongement (appendage) du grade de Compagnon. Les opératifs allemands semblent avoir attaché une grande importance à trois figures : le triangle, le carré et le cercle ; et ils honoraient particulièrement les Quatre Saints Couronnés. Rziha cite aussi un quatrain qu’il dit lui avoir été communiqué par « l’architecte de la cathédrale » (sans doute la cathédrale Saint-Étienne de Vienne) et que voici : « Un point qui suggère le cercle, – Qui est dans le carré ou le triangle ; – Si tu le connais, tant mieux ! – Sinon, tout est vain. » On retrouve ici les trois figures chères aux opératifs ; et l’on doit rappeler que dans certains textes hermétiques, tels que l’Atalante fugitive de Michel Maier, le triangle est donné comme l’intermédiaire obligé pour la « circulature du quadrant », opération inverse et complémentaire de la quadrature du cercle. De plus, le « point au centre du cercle » est un symbole important dans la Maçonnerie de langue anglaise ; ce cercle y est complété par deux tangentes parallèles, qui sont dites représenter les deux saints Jean. Enfin, le point du quatrain cité par Rziha, sans la connaissance duquel « tout est vain », n’est autre chose que le « point sensible » qui existe dans toute cathédrale construite « selon les règles de l’Art ». C’est aussi la même chose que le « nœud vital » qui unit les parties diverses du « composé humain ». Guénon, dans le chapitre intitulé « Cologne ou Strasbourg ? » par quoi débutent les Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, a rappelé les rapports de ce nœud avec le « pouvoir des clefs », la « solution » hermétique et le symbolisme de Janus. Il a signalé également ses rapports avec le « nœud gordien » tranché par l’épée d’Alexandre, acte qui vaut à ce dernier « l’empire de l’Asie ». Cette domination sur l’Orient sera complétée trois siècles plus tard par César qui, ayant soumis la Gaule et conduit ses légions en Germanie, en Grande-Bretagne, en Espagne et en Afrique du Nord, « couvrira » ainsi tous les pays qui, après la mort « sacrificielle » du conquérant, formeront la partie occidentale de l’Empire romain. Il y a dans la vie de César un événement dont le symbolisme « violent » correspond au geste d’Alexandre usant de son épée pour trancher le nœud gordien ; il s’agit d’un «  passage des eaux », le passage du Rubicon (la rivière rouge), où certains ont vu l’équivalent pour Rome de ce que fut le passage de la mer Rouge pour le peuple juif et la passion « sanglante » du Christ pour le peuple chrétien.

E.T. N° 415 SEPTEMBRE-OCTOBRE 1969

Dans le symbolisme de janv.-mars 1969, M. Jean Pierre Berger donne la traduction d’une étude publiée dans les Ars Quatuor Coronatorum Transactions par M. James Martin Harvey sous le titre : « L’initiation il y a 200 ans ». C’est une compilation des renseignements puisés dans plusieurs ouvrages anglais de la seconde moitié du XVIIIe siècle, et dont les plus souvent cités en Angleterre sont trois « divulgations  » peut-être anti-maçonniques,  mais en tout cas utilisées pratiquement à l’époque comme « aide-mémoire  » : Three distinct Knocks, relatant les usages des « Anciens » ; Jachin and Boaz, relatant les usages des « Modernes » ; et  The Grand Master Key, relatif aux rituels des uns et des autres.

Le travail de M. Harvey est des plus intéressants. On y trouve la mention de plusieurs façons d’opérer tombées en désuétude. Le Vénérable, la tête couverte à tous les degrés, se découvrait cependant pour ouvrir les travaux « au nom de Dieu et de saint Jean ». L’atelier n’utilisait pas de « Tableau de Loge  » tout fait, mais on traçait ce Tableau sur le sol avec de la craie ou du charbon. Dans le cours de la réception était incorporée une sorte d’agape avec chants (récitation de l’instruction) et aussi ce qui est devenu, dans certaines Loges anglo-saxonnes la santé « Au plus jeune Maçon dans le monde ». Une autre santé curieuse était celle portée « Au cœur qui recèle et à la langue qui ne révèle jamais ». A la clôture des travaux, tous les assistants formaient la « chaîne d’union  » en chantant le « chant de l’Apprenti ».

Mais ce qu’il y a de plus important dans l’article de M. Harvey, c’est la comparaison qu’il permet d’établir entre les rituels des deux Grandes Loges rivales qui devaient s’unir en 1813 pour former la Grande Loge Unie d’Angleterre. Les modernes avaient adopté (vers les années 1730-1739, paraît-il) des signes inversés. Ils ignoraient les Officiers appelés Diacres (qui, chez les Anciens, venaient immédiatement après les Surveillants et portaient comme insigne une longue baguette noire de « sept-pieds ». Chez les Modernes, les deux Surveillants se tenaient à l’Occident. Dans les initiations, « les Modernes inversaient la gauche et la droite et se montraient moins consciencieux que leurs rivaux pour les rites, notamment en ce qui concerne le “dépouillement des métaux” ». La Bible, toujours surmontée du compas et de l’équerre, était ouverte « chez les modernes au premier chapitre de saint Jean et chez les Anciens à la seconde Épitre de saint Pierre ». Nous pensons qu’il y a lieu de nous arrêter quelques instants sur cette dernière indication.

Que les Anciens, dont on connait la fidélité ombrageuse envers les usages des Opératifs, aient ouvert la Bible dans leurs Loges à un texte de saint Pierre plutôt qu’à un texte johannique, voilà qui peut surprendre les Maçons français, mais pas seulement les Maçons français. Mackey, dans les six grandes pages de références bibliques à usage maçonnique placées à la fin de son Encyclopédie, ne cite pas la seconde Épître de Pierre, où l’on ne trouve effectivement aucune allusion susceptible d’être interprétée maçonniquement. Pourquoi donc les Anciens ont-ils décerné de tels honneurs à cette courte lettre, au point, nous apprend M. Harvey, d’en utiliser le début pour l’oration prononcée sur le récipiendaire au cours des rites d’initiation ? Nous sommes en présence d’une énigme. Essayons d’en trouver la clef dans le texte scripturaire lui-même.

Après quelques recommandations d’ordre moral et disciplinaire habituelles dans les écrits apostoliques, l’Épître prend tout à coup un caractère eschatologique, et traite essentiellement du second avènement du Christ dont elle énumère quelques-uns des traits majeurs : l’alternance des destructions du monde par l’eau et par le feu ; l’importance du « millénium » (« Mille ans sont comme un jour aux yeux du Seigneur  »)  ; le «  jour de Dieu  » où, dit l’Apôtre par deux fois, «  les cieux passeront avec fracas et les éléments embrasés se dissoudront  ». Cette dernière formule rappelle (surtout si l’on considère qu’en Loge la Bible, parole de Dieu, est toujours recouverte du compas, symbole du ciel, et de l’équerre, symbole de la terre) la conclusion de la prophétie du Christ sur la fin du monde  : «  Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas  ».

A la fin de son Épître, le Prince des Apôtres fait appel à l’enseignement de l’autre «  colonne de l’Église »  : «  Notre frère bien-aimé, Paul, vous a écrit sur ces questions avec la sagesse qui lui a été donnée ». L’Épître eschatologique de saint Paul est la seconde aux Thessaloniciens. Le  «   vase d’élection  » y trace un portrait saisissant de «  l’homme d’iniquité, le fils de perdition, l’adversaire qui s’élève contre tout ce qui porte le nom de Dieu et qu’on adore  ». (Cette précision est importante  ; elle prouve que l’Antéchrist ne s’élèvera pas contre une religion particulière, mais contre toutes les traditions authentiques sans exception). Il séduira les nations égarées par une «  faculté d’illusion  » qui leur a été envoyée par Dieu lui-même. (Cette remarque peut répondre en partie à la «  question  » mentionnée par Guénon à la fin du Règne de la Quantité). Et saint Paul, évoquant un enseignement oral sans doute secret qui doit remonter au Christ lui-même, ajoute  : «  Et maintenant vous savez bien  ce qui lui fait obstacle [à l’Antéchrist], afin qu’il ne se manifeste qu’en son temps  ». Ce passage est considéré par les théologiens d’aujourd’hui comme l’un des plus difficiles de la Bible. Mais les anciens Pères de l’Église pensaient communément que l’obstacle à la venue de l’Antéchrist était l’empire Romain, la dernière des grandes monarchies dont il est question dans la prophétie de Daniel relative à la «  translation des Empires  ». L’empire Romain, avec le triomphe du Christianisme est devenu le Saint-Empire. On voit que nous ne nous sommes éloigné de la Maçonnerie qu’en apparence. Il est vrai que les Maçons actuels ne se préoccupent  guère des «  destins  » traditionnels de leur Ordre, auxquels cependant bien des formules rituelles qu’ils répètent sans y prendre garde font allusion. Et pourtant, c’est sans doute à des considérations de cet ordre que pensait René Guénon lorsque, rectifiant une assertion d’Albert Lantoine, il envisageait la possibilité pour la Maçonnerie de venir au secours des religions «  dans une période d’obscuration spirituelle presque complète  », et cela, «  d’une façon assez différente de celle  » préconisée par l’auteur de la Lettre au Souverain Pontife, «  mais qui du reste, pour en être moins apparente extérieurement, n’en serait cependant que d’autant plus efficace  ». (Études sur la F.-M., t. II, p. 100).

Denys Roman

E.T. N° 414 Juillet-Août 1969

La revue Atlantis traite d’un sujet particulier dans chacun de ses numéros. Celui de mars-avril 1968 est consacré à Louis-Claude de Saint-Martin. On y trouve reproduit un ancien article de Paul Le Cour sur les manifestations « métapsychiques  » auxquelles il assista entre les deux guerres mondiales. Sous le titre : « Carnet d’un jeune Elu Coën », M. Robert Amadou publie de très nombreuses pensées inédites écrites alors que Saint-Martin, âgé de 25 ans, venait tout juste d’entrer dans l’Ordre de Martinez de Pasqually. Le style de ces pensées est élégant ; quant au fond, il est souvent intéressant et parfois même assez remarquable. Mais d’une façon générale, elles ont une allure assez « sentimentale »,  et témoignent ainsi que leur auteur, à l’heure même qu’il se préparait à devenir l’homme de confiance et le secrétaire du « Grand Souverain  » Martinez, avait déjà des tendances plutôt mystiques que vraiment initiatiques. Comme le remarque M. Raymond Christoflour, « ces pratiques de magie cérémonielle dans lesquelles Saint-Martin dit s’être engagé…, il est curieux qu’il n’y fasse ici à peu près aucune allusion ».

Le dernier article de ce numéro, dû à M. Pierre Tettoni, est intitulé : « Le nouvelle Église de Mme de Krüdener ». Se référant à plusieurs ouvrages, en français et en allemand, il donne une bonne bibliographie de cette femme peu ordinaire. Sa « nouvelle Église  » n’est guère originale, et l’on trouve des conceptions de ce genre chez un grand nombre de mystiques (surtout chez ceux dont l’imagination n’est pas tenue en bride par les disciplines d’une Église « établie »). Par contre, les idées politiques de la baronne eurent une fortune singulière. Née à Riga en 1764, la future baronne de Krüdener subit des influences aussi diverses que celles de Bernardin de Saint-Pierre, de John Stilling (continuateur de Lavater) et du comte de Zinzendorf, protecteur des « Frères Moraves ». D’un mysticisme exalté, elle entra en relation en 1815 avec la Tzar Alexandre Ier. Ce souverain qui, depuis 1803, était Franc-Maçon (et même Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte), était devenu en 1812 (c’est-à-dire au moment où Napoléon entreprenait la campagne de Russie) d’une religiosité extrême, mais un peu en dehors des normes de l’Eglise orthodoxe ; il avait pour familiers des « piétistes  » et même un quaker. Lui et la baronne de Krüdener étaient faits pour s’entendre. Ce fut la baronne qui inspira au Tzar l’idée de la « Sainte Alliance des rois », véritable ersatz du Saint-Empire supprimé 9 ans plus tôt, et qui était destinée à restaurer et à consolider en Europe l’« ordre  » monarchique, profondément ébranlé par la Révolution française, dont l’Empire avait propagé de toutes parts les idées. Peu importe d’ailleurs que le texte originel de la Sainte-Alliance ait été profondément remanié par le chancelier autrichien Metternich et le ministre anglais Castlereagh, pour être finalement incorporé aux traités de Vienne sous l’œil sans doute narquois de l’inquiétant Talleyrand. Ce qu’il y a lieu de noter surtout (mais naturellement M. Tettoni n’avais pas à y faire allusion), c’est que la Sainte-Alliance est une de ces tentatives sans avenir dont il est question au chapitre XXXI du Règne de la Quantité. On y présentait comme « l’ordre  » sans épithète ce qui n’était, dans la meilleure des hypothèses, qu’un état de moindre désordre. La Sainte-Alliance deviendra vite une « quadruple alliance », dont les membres se méfiaient terriblement les uns des autres. Quand Mme de Krüdener s’éteindra en 1824 (un an avant la mort d’Alexandre Ier, mort qui donna et donne encore lieu à tant de controverses), le « grand dessein  » de la baronne, cette Sainte-Alliance qui n’avait pourtant que 9 ans, ne sera guère plus qu’un souvenir.

— Le numéro de mai-juin 1968 traite du Compagnonnage. On y trouve des articles de Fernand Pignatel et de MM. Jacques d’Arès et Lucien Carny. Les auteurs ont notamment mis l’accent sur l’attitude assez généralement observée par les Compagnons à l’égard des conditions du travail moderne, conditions si peu compatibles avec le caractère « sacré  » du travail dans les civilisations traditionnelles. Ces conditions rendent d’ailleurs  aux Compagnons actuels l’« œuvre  » initiatique de plus en plus difficile, puisque pour eux (contrairement à ce qui se passe pour les Maçons) l’activité professionnelle est restée le rite essentiel.

— Le numéro de juillet-août 1968 parle des calendriers luni-solaires antiques. Dans  le premier article, dû à M. Dupuy-Pacherand, nous trouvons quelques précisions intéressantes, notamment sur les calendriers romain, chinois et maya. C’est ainsi qu’est rappelé le rôle joué dans la constitution de l’année romaine par le roi Numa (année de 10 mois), puis par Jules César (année de 12 mois) qui utilisa pour cette réforme certaines données astronomiques de source égyptienne. On remarquera que ces questions relèvent essentiellement de l’« art sacerdotal » ; l’action de Numa en cette matière s’explique aisément ; quant à César, on sait qu’il était le Pontifex Maximus. Ces deux règnes marquent effectivement des « tournants  » décisifs dans l’histoire de la religion romaine. Une réadaptation de la tradition doit nécessairement entraîner une réforme du calendrier, qui chez tous les peuples a un caractère religieux en rapport avec les « déterminations qualitatives du temps ». On pourrait faire observer en passant que, même en Occident, l’action de l’autorité spirituelle en cette matière n’a jamais été sérieusement contestée. Aujourd’hui encore, dans notre monde moderne qui se fait gloire d’être presque totalement « désacralisé », on ne conçoit guère que la date de Pâques puisse être « stabilisée  » sans un accord préalable des différentes Églises chrétiennes. Une chose assez singulière, c’est que le calendrier de César (calendrier julien) a été conservé tel quel par les diverses Églises, qui se sont bornées à supprimer la distinction entre « jours fastes  » et « jours néfastes ». L’Église byzantine et la plupart des autres Églises orientales ont d’ailleurs conservé le calendrier julien jusqu’à nos jours. Par contre, l’Église romaine (suivie en cela par les Églises protestantes) a remplacé le calendrier julien par le calendrier grégorien. C’est le pape Grégoire XIII qui, en 1582, décida que le lendemain du 4 octobre de cette année serait appelé non pas 5 octobre, mais bien 15 octobre. Une chose curieuse est rappelée par Atlantis. Dans cette nuit du 4 au 15 octobre 1582, survint ce que l’Église appelle le natalis (c’est-à-dire la « naissance au ciel  », ou la mort à la terre) de sainte Thérèse d’Avila, réformatrice du Carmel, qui avait si profondément infléchi la haute spiritualité de son Église que certains spécialistes de l’histoire du sentiment religieux (nous pensons surtout à Edouard Estaunié) ont appelé la rapide expansion de sa doctrine « l’invasion mystique ». Un autre point moins connu, c’est que le Carmel perdit à cette époque la plus grande partie de ses caractères orientaux et abandonna son antique liturgie, qui avait une allure « pascale  » très accentuée. A la suite de ces modifications, Carmes et Carmélites adoptèrent la liturgie romaine, continuant toutefois à honorer les prophètes Elie et Elisée comme leurs fondateurs.

Un autre article, par M. Georges-A. Mathis, traite du « calendrier celtique  » en bronze découvert en 1897 à Coligny (département du Jura) ; les fragments originaux de ce calendrier sont au musée de Lyon ; mais des moulages en existent au Musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye. L’article donne des citations de la revue Ogam rappelant l’extrême difficulté de toute interprétation des monuments de ce genre. Nous pensons du reste, comme l’auteur de l’article, que les éléments que l’on peut tirer du calendrier de Coligny sont suffisants pour montrer à l’évidence que les Celtes qui le fabriquèrent ou l’inspirèrent avaient des connaissances dans la science sacrée de l’astrologie qui ne peuvent être le fait de simples barbares.

D’une façon générale, nous avons remarqué dans ces divers numéros d’Atlantis beaucoup de traces d’un esprit tourné vers la Tradition, qui ne peuvent que rendre cette revue très sympathique à nos lecteurs. Ce qu’il faut noter aussi, c’est que ses collaborateurs ne professent aucune vénération pour l’idole Progrès, et ne restent pas béats d’admiration devant les « miracles de la science ». Le fait aujourd’hui est assez rare pour mériter d’être signalé. M. Jacques d’Arès, qui rédige dans chaque numéro l’article de tête, stigmatise avec raison le rôle d’apprentis-sorciers joué par les savants modernes, qui s’essayent à échapper au « monde sublunaire », et cela, dit-il, « sans se soucier des conséquences que de telles entreprises peuvent avoir ». Nous avons noté aussi avec intérêt une allusion aux rapports actuels entre la science et la religion qui, dit-il, « cherchent à se rapprocher en utilisant des chemins qui ne débouchent que sur des impasses ».

Denys Roman

EN ATTENDANT L’HEURE DE LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

Sous ce titre a paru en 2013, dans la revue maçonnique italo-française La Lettera G / La Lettre G n° 18, une version sensiblement «  édulcorée  » des textes que nous avions initialement prévu d’y publier sous forme d’extraits de chapitres de Denys Roman et d’une introduction.

 La sélection des extraits fut notablement raccourcie  ; la teneur de notre introduction rencontra de fortes réticences  : leur parution ainsi « amenuisée  » fut la dernière contribution que nous accordâmes à cette revue.

 Infiltrée par des tendances inquiétantes contraires aux principes traditionnels qui avaient inspiré sa fondation, La Lettera G / La Lettre G finit par se désagréger et cessa de paraître.

Les thèmes abordés dans ces extraits et leur présentation initiale conservant toute leur portée dans les circonstances présentes, nous les reprenons ici restaurés dans leur version originale.

En effet, compte tenu de l’évolution des choses aujourd’hui, on constate une aggravation considérable  : celle-ci donne aux textes de l’auteur encore plus d’importance, ce qui doit être pris en considération.

 A. Bachelet

Saint Jean d’été 2018 E.̇ . V.̇ .

 


«  En attendant l’heure de la puissance des ténèbres  »

 Présentation

Les événements récents, plus précisément ceux qui se sont produits autour du solstice d’hiver 2012, nous suggèrent quelques réflexions en rapport avec la doctrine des cycles qui détermine l’ensemble du déroulement de la manifestation et de l’humanité depuis l’origine des temps. Ainsi, chaque cycle important ou secondaire est défini à son début par une «  orientation  » marquante qui le caractérise et détermine l’essentiel de son développement, et cela jusqu’à son achèvement où les éléments qui en constituent la quintessence seront les germes du cycle suivant.

Parmi les évènements qui paraissent illustrer le début d’un cycle secondaire – car il ne peut s’agir présentement de l’achèvement du Kali-Yuga qui marquera la fin de la présente humanité -, nous pensons que l’on peut retenir la renonciation à sa charge par le pape Benoît XVI. En fait, les dates retenues «  par lui  » (proximité du solstice d’hiver – et, plus précisément, entre celui-ci et l’équinoxe de printemps  : les 11 et 28 du mois de février 2013) relèvent d’une détermination dont la signification symbolique appelle l’attention. S’ajoute à cela la convocation au Conclave dans une hâte qui s’apparente à de la précipitation, quelles qu’en puissent être d’ailleurs les raisons pratiques.

Cet évènement serait-il lié à une certaine «  prophétie  » que Rome n’a jamais ignorée, sans dire négligée  ? Bien que ce dernier point ne soit pas à rejeter totalement en rapport avec la décision du Souverain Pontife, nous ne pouvons surtout nous empêcher de penser, d’autre part, à une certaine «  révélation  » que les papes successifs se sont toujours interdit de dévoiler car elle pourrait concerner plus particulièrement le destin de l’Église des derniers temps, lié à la charge de Pierre et associé au devenir de la «  Ville aux sept collines  ».

Concernant la «  prophétie  » (et non la «  révélation  ») que nous évoquions ci-dessus et qui est celle dite de saint Malachie, ce qui est à remarquer c’est que, comme l’observe Guénon  : «  le dernier pape est désigné comme Petrus romanus [mais] cette devise peut être purement symbolique ou “emblématique” comme les autres, et elle ne veut pas forcément dire que ce pape prendra littéralement le nom de Pierre, mais fait plutôt allusion à l’analogie de la fin d’un cycle avec son commencement  » (René Guénon, Comptes Rendus, Éditions Traditionnelles 1973, p. 64)  ; on notera également ce qu’il précise ensuite sur «  la justesse souvent frappante des devises se rapportant aux papes postérieurs à cette date [du Conclave de 1590]  ». On retiendra aussi, en la période que nous vivons, la concomitance d’évènements et incidents «  cosmiques  » comme une chute de météorites en quantité inhabituelle, etc.

Notons, pour en terminer avec le sujet de cette présentation, la résurgence dans le domaine «  social  » de la «  théorie du genre  », tentative «  prométhéenne  » de l’homme moderne qui nie de façon grotesque l’état de nature propre au couple primordial. C’est, en fait, l’image de l’androgyne originel que l’on s’efforce de pervertir, tout en pensant rendre par là même sa réalisation illusoire et impossible. Cette sinistre influence, d’une extrême gravité dans ses conséquences, porte la marque contre-initiatique que Guénon a si souvent dénoncée comme étant caractéristique du règne de l’Antéchrist.

Ces réflexions préliminaires nous amènent à proposer à nos lecteurs quelques textes de Denys Roman relatifs à la question abordée  : ce sont parmi les tout derniers qu’il ait rédigés et qui expriment sa pensée intime. Il s’agit d’extraits de l’Avant-propos de son premier ouvrage (René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie, Éditions Traditionnelles 1995) et de passages tirés de deux chapitres de son livre posthume (Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – « L’Arche vivante des Symboles », même éditeur, même année)  : «  En attendant l’heure de la puissance des ténèbres  » (titre sous lequel nous avons rassemblé ces extraits) et «  Les cinq rencontres de Pierre et de Jean  ».

René Guénon, que Denys Roman qualifiait à juste titre de Maître en tant que maître doctrinal, et donc critère de vérité dans ce domaine, est la référence ultime de l’auteur  : on retrouvera Guénon bien souvent cité dans une perspective eschatologique qui fut sans aucun doute une de ses principales «  préoccupations  » et dont son œuvre tout entière témoigne.

André Bachelet


Denys ROMAN
«  En attendant l’heure de la puissance des ténèbres  »
(Réunion d’extraits)

Avant-propos

[Extraits de René Guénon et Destins de la Franc-Maçonnerie, Éditions Traditionnelles, 1995, pp. 15-16 et 10 à 15.]

[…]

Dans les écrits nombreux de sa jeunesse, et où toute son œuvre future est en quelque sorte ébauchée, Guénon ne parle jamais de la proximité de la fin des temps. Mais, dès 1914, c’est-à-dire 600 ans après le drame de 1314, il a la vision très nette de l’abîme où le monde se précipite, et dans tous ses ouvrages, à une ou deux exceptions près, il fera mention de ses craintes, qui deviendront toujours de plus en plus claires et de plus en plus pressantes.

Et ces craintes étaient surtout vives à l’égard de ce qu’il y a encore de traditionnel en Occident, c’est-à-dire de l’Église et de la Maçonnerie. Il voyait avec inquiétude se multiplier, au sein de ces deux institutions, les «  infiltrations  » des représentants du néo-spiritualisme et même de la contre-initiation. Il en avait perçu les visées, notamment en ce qui concerne la Maçonnerie, dont les « influences psychiques  » pourraient être utilisées à des fins anti-traditionnelles… Si du moins la Toute-Puissance, selon la parole de saint Augustin, « ne préférait tirer le bien du mal plutôt que de ne pas permettre qu’il arrivât aucun mal »[1].

Depuis la mort de Guénon, la situation de la Maçonnerie s’est considérablement aggravée. Il est inutile de donner des détails qui seraient pénibles et que tout le monde connaît. Est-ce une raison, pour les rares personnes qui, selon le vœu secret de Guénon, ont demandé et reçu l’initiation maçonnique, de désespérer de l’Art Royal ? Nous devons nous rappeler que « c’est lorsque tout semblera perdu que tout sera sauvé », et que la « naissance de l’Avatâra  » se fait au cœur de la nuit la plus noire du sombre hiver, de même que la Résurrection a lieu alors que le Pasteur a été frappé et que les brebis du troupeau sont dispersées.

 […]

Le Catholicisme étant une institution fortement hiérarchisée, ce qui importe surtout à notre point de vue, c’est le comportement exercé à l’égard de Guénon par les successeurs de l’apôtre qui reçut, selon la promesse faite dans les champs de Césarée, les clefs qui confèrent le pouvoir pontifical de lier et de délier. Lorsque Guénon publiait son œuvre, sous deux Pontifes de personnalités assez différentes (Pie XI et Pie XII), il y avait au Vatican un dicastère, le plus élevé en dignité puisque le pape lui-même en était le «  préfet  », dont l’unique objet était de veiller à l’intégrité de la doctrine. Tout ouvrage susceptible de nuire à la foi de l’«  Église enseignée  » pouvait lui être déféré et faisait l’objet d’enquêtes approfondies. Dans les cas défavorables, Rome n’hésitait pas à condamner : Bergson s’en est aperçu, et aussi quelques autres. Les adversaires catholiques de Guénon peuvent faire confiance a posteriori à la haine vigilante des anti-guénoniens déclarés ou cachés. De l’académicien Henri Massis à l’inquiétant Frank-Duquesne, en passant par Mgr Jouin et le R.P. Allo (nous en omettons et non des moindres), ils ne sont pas rares ceux qui ont abominé Guénon au point de voir en lui un suppôt de l’Enfer. « J’appelle un chat un chat, hurlait Frank-Duquesne, et Guénon un ennemi du Christ et de son Église. » Et le forcené avait de puissantes relations dans les milieux religieux et « littéraires ». Les dénonciations auprès du Saint-Office n’ont pas manqué. Mais Rome a gardé le silence : l’œuvre de Guénon n’a pas été mise à l’Index.

Guénon attachait trop d’importance au « geste »[2] et donc aussi à l’absence de geste pour ne pas interpréter symboliquement une telle attitude. Lui-même a fait observer que Pierre a entendu, en même temps que les deux «  fils du tonnerre  » les paroles, difficilement traduisibles dans les langages de la terre, qu’échangèrent avec le Christ, sur la montagne de la Transfiguration, les prophètes Moïse et Élie. Dans les Évangiles, Pierre est parfois durement repris par son Maître pour avoir parlé trop à la légère. Et de même que l’inexprimable, dans l’ordre de la connaissance, surpasse incommensurablement tout ce qui peut être exprimé, on peut dire que les silences de Pierre sont parfois plus remplis de « signification » que ses paroles.

Nous voudrions maintenant tenter d’expliquer les raisons de l’attention privilégiée accordée par Guénon à la Franc-Maçonnerie. Nous pensons qu’elle est due en premier lieu au fait que cette organisation admet des membres appartenant à des traditions différentes[3]. En conséquence, les représentants de ces diverses traditions peuvent s’y rencontrer, et c’est même, remarquons-le, le seul «  lieu traditionnel  » où de tels contacts peuvent s’établir. La chose est loin d’être sans importance à l’époque du cycle où nous sommes présentement.

Mais cette «  parenté  » de la Maçonnerie avec plusieurs traditions amène une autre conséquence, elle aussi très importante. Lorsqu’une organisation relevant de telle ou telle tradition est sur le point de disparaître, elle peut certes transmettre tout ou partie de son « dépôt » à une autre organisation relevant de la même tradition ; mais elle peut aussi faire cette transmission à la Maçonnerie, puisque cette dernière n’est étrangère à aucune forme traditionnelle. Et c’est pourquoi Guénon a pu écrire que la Maçonnerie a plusieurs origines, ayant reçu l’héritage de nombreuses organisations antérieures.

On sait que les plus célèbres de ces héritages sont l’Orphisme et le Pythagorisme des Grecs et les Collegia fabrorum des Romains, relevant de traditions «  disparues  »[4], et ensuite l’Ordre du Temple et le «  Collège invisible  » de la Rose-Croix, relevant de la tradition chrétienne. De tels héritages sont éminemment précieux. Les collèges d’artisans furent fondés par Numa (l’équivalent romain du Manu védique), qui fit construire le temple de Janus, le dieu au double visage, dont le sanctuaire était ouvert pendant la guerre et fermé pendant la paix. Quant à l’héritage orphico-pythagoricien, il relie la Maçonnerie à la Tradition primordiale, à cause des liens de Pythagore avec l’Apollon delphique et hyperboréen.

La Maçonnerie a ainsi permis à des éléments relevant de civilisations mortes de demeurer vivants[5] et d’être ainsi non seulement des vestiges du passé, mais aussi des «  germes  » pour le futur. Et cela peut faire penser à la «  séparation  » qui doit s’effectuer à la fin du cycle entre ce qui doit périr et ce qui doit être sauvé[6], séparation qui est analogue à ce qu’est, dans le Christianisme, le «  Jugement dernier  »[7].

Évidemment, attribuer un tel rôle à la Maçonnerie, c’est la regarder bien autrement que ceux qui voient en elle une «  société de pensée  » ayant pour but « le Progrès sous toutes ses formes » ou encore un « système particulier de morale », ou même un simple divertissement pour dilettantes, voire une méthode pour faire de l’or. Mais des préoccupations aussi « terrestres » n’auraient jamais pu retenir l’attention d’un René Guénon. Et c’est des idées de Guénon que nous entendons ici nous occuper exclusivement.

Nous pensons, en effet, que cette transmission d’éléments «  antiques  » à la Maçonnerie implique que cette dernière a un rôle à jouer lors de la fin du cycle et qu’en conséquence, elle doit demeurer vivante jusqu’à ce terme de notre humanité. Ce n’est d’ailleurs pas autre chose que veut exprimer symboliquement la formule rituelle selon laquelle la Loge de saint Jean se tient « dans la vallée de Josaphat ».

Et cette mention de saint Jean nous amène à considérer les héritages que l’Ordre maçonnique a reçus de la «  tradition monothéiste  » et plus particulièrement de sa forme chrétienne qui, elle, a reçu de son fondateur la promesse de subsister «  jusqu’à la consommation du siècle ». C’est donc simplement parce que ces organisations ont disparu, par suppression dans le cas des Templiers, ou encore par suite de leur départ de l’Europe dans le cas de la Rose-Croix, que leur héritage est passé à la Maçonnerie.

La Maçonnerie était d’ailleurs toute désignée pour recevoir le dépôt de l’Ordre Templier, qui était comme elle de caractère «   johannique  ». Les Templiers rendaient un culte particulier à saint Jean, ce qui n’est pas étonnant car l’Apôtre préféré du Christ apparaît dans les Évangiles comme le type et le modèle des initiés. N’a-t-il pas été désigné par son Maître comme «  fils du tonnerre  » ? Il est également «  fils de la Vierge  », expression hermétique qui, rappelle Guénon, désigne aussi les initiés. Et il n’est pas jusqu’au culte rendu exotériquement par l’Église qui ne reconnaisse à saint Jean des privilèges particuliers et d’un caractère «  secret  »[8].

Quant aux rapports de saint Jean avec la fin du cycle, ils sont extrêmement marqués. L’Apôtre a reçu l’assurance de «  demeurer  » jusqu’au retour du Christ dans la gloire ; et c’est sous le nom de Jean qu’est placé le dernier livre de la Bible, relatant symboliquement les évènements qui doivent précéder ce retour, annonciateur de la restauration de l’état primordial.

La Maçonnerie cependant n’est pas placée sous le seul patronage de Jean l’Évangéliste, mais bien sous celui des deux saints Jean, l’Évangéliste et le Précurseur. Or ce dernier a lui aussi des rapports très étroits avec la fin des temps. Le fils de Zacharie (qui, en recevant son nom, a fait «  retrouver  » la parole à son père qui l’avait «  perdue  ») est dit en effet devoir «  marcher dans l’esprit et la vertu d’Élie », le prophète enlevé au ciel dans un char de feu, et qui est aussi, avec Hénoch, un des deux «  témoins  » dont parle l’Apocalypse, qui sont les précurseurs du second avènement. Le Christ lui-même a dit de Jean-Baptiste : «  Il est Élie qui doit venir.  »

De tous les personnages du Nouveau Testament, il n’en est aucun qui ait avec la fin du cycle des rapports aussi intimes que les deux saints Jean[9]. Et l’on peut en déduire qu’un Ordre placé sous leur patronage particulier doit lui aussi avoir quelque relation avec cette fin. Il ne faut pas chercher ailleurs, pensons-nous, la raison pour laquelle cet Ordre a été constamment «  élu  » pour devenir «  l’Arche  » où s’est produit «  l’entassement  » de tout ce qu’il y a eu de vraiment initiatique dans le monde occidental[10].

De tels «  destins  » ne pouvaient que retenir l’attention de René Guénon, dont l’œuvre, pensons-nous, ne pouvait surgir qu’aux abords de la fin du cycle. […].

 

En attendant l’heure de la puissance des ténèbres

[Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie « L’Arche vivante des Symboles », Éditions Traditionnelles, 1995, chapitre XXI, pp. 247 à 250.]

 Durant les années qui suivirent la libération de la France, certains lecteurs de René Guénon, qui avaient retrouvé avec joie la publication régulière de ses articles et de ses chroniques, se plaignaient parfois (entre eux) de ce que le Maître se laissât trop souvent aller à discuter sur « des détails de symbolisme », au lieu de traiter de la seule chose qui importe vraiment : la réalisation métaphysique. Un tel « reproche » – l’avouerons-nous ? – ne laissait pas de nous surprendre, venant de guénoniens. À plusieurs reprises, en effet, Guénon avait mentionné qu’il s’inspirait, pour ses écrits, des événements qui se produisaient dans le monde et qui devait forcément «  manifester  » certaines de ces réalités d’un ordre supérieur auxquelles seules il attachait quelque intérêt. Négliger ces événements, c’était, selon lui, admettre qu’ils sont le fait du «  hasard  », conception foncièrement anti-traditionnelle, mais à laquelle certains philosophes ultramodernes, qui se targuent parfois de «  spiritualisme  », attribuent dans l’évolution du Cosmos un rôle prépondérant. […].

Dans les «  critiques  » dont nous parlons ci-dessus, nous avions tout de suite été frappé par l’expression «  détails de symbolisme  ». Il suffit d’avoir étudié quelque peu les traités sur le symbolisme hermétique pour se rendre compte de l’importance capitale qu’y joue le moindre détail. Or, on sait les rapports de l’hermétisme avec la Maçonnerie, rapports soulignés par la présence de la racine HRM à la fois dans les noms Hermès et Hiram. Mais nous aurons dans le cours de cet article à insister sur l’importance de certains détails qu’on trouve dans les textes sacrés du Christianisme, et singulièrement dans les plus sacrés de tous : ceux qui ont trait à la Passion et à la Résurrection du Christ.

 Une des particularités qui distinguent fondamentalement la pensée symbolique de la pensée profane, même «  philosophique  », c’est l’importance qu’y jouent les différents modes de «  correspondance  ». On sait, par exemple, les rapports qui relient les sept planètes de l’astrologie traditionnelle aux sept métaux de l’alchimie (et aussi, par extension, aux sept «  couleurs  » du blason). Nous allons maintenant attirer l’attention sur une correspondance d’un type particulier : celle qu’on peut établir entre les événements de la vie mortelle du Christ et ceux qui ont marqué et qui marqueront l’existence «  terrestre  » de l’épouse du Christ, qui est l’Église.

Rappelons tout d’abord que l’Église, dans son universalité, comprend à la fois les institutions exotériques connues officiellement sous les noms des différentes Églises, mais aussi l’ésotérisme chrétien, incarné au cours des siècles en diverses organisations qui, pratiquement, ont toutes fini par se résorber dans la seule Franc-Maçonnerie. Pour ne pas alourdir notre exposé, nous nous contenterons de faire un rapprochement entre certains faits qui ont marqué la fin de la vie terrestre de Jésus et ceux (que nous connaissons par la révélation des Écritures) qui marqueront le comportement de l’Église au cours des tribulations de la fin du cycle.

Lors de son arrestation au jardin des Oliviers, le Christ avait dit aux envoyés du prince des prêtres  : «  C’est maintenant votre heure, l’heure de la puissance des ténèbres  » (Luc, XXII, 53). Il fut mis en croix à la sixième heure du jour, et «  de la sixième heure à la neuvième, il y eut des ténèbres sur toute la terre  » (Matthieu, XXVII, 45 ; Marc, XV, 33 ; Luc, XXIII, 44). Durant cette longue «  obscuration  », le seul Apôtre présent était Jean, qui avait suivi la «  Voie Douloureuse  » avec la Vierge Marie et aussi avec quelques femmes parmi lesquelles Marie de Magdala, qui toutes apparaissent dans les Évangiles comme des «  myrrhophores  », c’est-à-dire des «  porteuses de myrrhe  », la myrrhe étant, selon Guénon, le «  breuvage d’immortalité  », le troisième et le plus excellent des présents offerts par les Mages au Christ naissant.

Jean, bien entendu, représente ici l’ésotérisme. Mais où étaient donc les représentants de l’exotérisme ? Tous s’étaient enfuis, à l’exception pourtant de Pierre qui était allé jusqu’au palais de Caïphe où il avait eu le malheur de renier son Maître par trois fois. Rentré en lui-même au chant du coq, il était parti pour «  pleurer amèrement  », n’ayant pas osé se joindre aux femmes fidèles qui, avec le disciple bien-aimé, avaient eu le courage de monter jusqu’au Golgotha. Nous ne nous arrêterons pas sur la «  valeur  » exotérique de ces «  larmes amères  », que nous comparerions volontiers à celles versées par le premier couple humain chassé du Paradis. Mais il convient de rappeler que, dans le langage secret utilisé par Dante et les Fidèles d’Amour, le mot «  pleurer  » avait une signification très particulière. Les organisations initiatiques d’alors, depuis la destruction de l’Ordre du Temple, avaient décidé de cacher, beaucoup plus complètement qu’auparavant, leurs doctrines et leur existence même. Et c’est le fait de cette «  dissimulation  » qu’ils désignaient symboliquement par le verbe «  pleurer  ».

Durant ces trois longues heures d’obscurité surnaturelle, nous savons donc que Pierre «  pleurait  », tandis que Jean recevait du Christ, comme un «  dépôt  » particulièrement sacré, la garde de sa mère, ce fait exceptionnel ayant eu comme témoins les seules myrrhophores. Rappelons aussi qu’à la neuvième heure le Christ, avant de mourir, poussa en hébreu un cri que les assistants prirent pour un appel au prophète Élie ; et, dans le symbolisme très complexe de Dante, 9 avait une importance particulière, au point que l’Alighieri a pu écrire : «  Béatrice est elle-même le nombre 9.  »

La quatrième et dernière partie de notre Manvantara est le Kali-yuga ou âge sombre. Nous sommes à la fin de cet âge de fer, et cette fin connaît une obscuration qui s’accélère rapidement et deviendra bientôt presque totale. Ce sera alors «  l’heure de la puissance des ténèbres  » qu’on appelle encore le «  règne de l’Antéchrist  ». Si nous avons raison d’attendre à une telle époque des événements en correspondance avec ceux qui ont précédé la mort du Christ, il devrait se produire quelque chose de comparable à ce que furent autrefois les larmes de Pierre et en même temps une sorte de «  promotion  » de la fonction de Jean. Nous avons parfaitement conscience de la gravité de ce que nous disons là. Nous savons quel usage peuvent en faire les ennemis de l’Ordre maçonnique, et aussi les chrétiens adversaires de toute idée d’ésotérisme. Mais d’autres avant nous ont envisagé des événements de cet ordre, et ont été frappés par la double prédiction qui termine l’Évangile selon saint Jean et qui semble bien n’avoir pas d’autre but que de faire allusion aux événements des derniers jours. Il est vrai que si la prédiction au sujet de Jean est bien connue («  Je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne  »), celle relative à Pierre semble avoir moins attiré l’attention. La voici : «  En vérité je te le dis, lorsque tu étais jeune, tu te ceignais toi-même et tu allais où tu voulais. Mais quand tu seras vieux, tu étendras les bras, un autre te ceindra et te mènera là où tu ne voudrais pas aller.  » Cela ne fait-il pas allusion à une certaine perte d’indépendance pour les successeurs de Pierre ?

L’obscurité est, pour la condition «  espace  » exactement ce qu’est le silence pour la condition «  temps  », – ce silence qui est le premier des devoirs imposés aux initiés, et que les Fidèles d’Amour symbolisaient par l’injonction de «  pleurer  ». Mais l’obscurité a deux aspects, l’un maléfique et l’autre bénéfique. L’obscurité complète symbolise la «  mise sous le boisseau  » de la Tradition, ou tout au moins de sa partie «  visible  » : c’est vraiment «  l’heure de la puissance des ténèbres  ». Mais c’est aussi seulement au sein de cette obscurité que peut s’accomplir le passage d’un cycle à un autre, passage qui est toujours celui de l’âge de fer à l’âge d’or. Pour en revenir au symbolisme évangélique, dans la dernière page du texte johannique, le dernier ordre donné par Jésus à Pierre fut l’injonction : «  Suis-moi !  » Et Pierre, se retournant alors, vit que Jean venait derrière eux, c’est-à-dire les suivait. Quelles que puissent être les dernières et terribles tribulations qui assailliront l’Église dans les derniers jours, on peut être certain que Pierre et Jean se retrouveront alors pour être les serviteurs obéissants du Maître incomparable qui a pu dire : « Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais il aura la Lumière de la Vie. »

 

Les cinq rencontres de Pierre et de Jean

[Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie « L’Arche vivante des Symboles », Éditions Traditionnelles, 1995, chapitre XXII, pp. 255 à 261.]

[…]

Tout ce qui est dit dans les Écritures chrétiennes de saint Jean a un caractère ésotérique et initiatique, mais ce caractère est surtout mis en évidence quand on lui applique les règles du symbolisme universel. Cela n’est pas surprenant, puisque le but du langage symbolique est précisément d’aller plus loin que les possibilités étroitement limitées du langage « ordinaire ». Deux conséquences découlent immédiatement de ce que nous venons de dire. D’abord, les théologiens et les exégètes qui négligent l’importance de ce langage symbolique passent à côté de l’interprétation exacte et « supérieure » des textes qu’ils étudient. Ensuite, dans lesdits textes, le moindre détail, qui pourrait paraître « insignifiant » si on le considère en lui-même, devient au contraire chargé de signification dès lors qu’on le considère à la lumière de la science symbolique.

Les textes relatifs à saint Jean qu’on trouve dans le Nouveau Testament peuvent être divisés en trois classes. Dans la première, saint Jean figure, sinon seul, du moins seul à être nommé entre les douze Apôtres ; le plus important de ces textes est celui où le Christ en croix fait de Jean le fils et le gardien de la Vierge. Dans la seconde classe, nous voyons Jean accompagné de son frère Jacques (lui aussi « fils du tonnerre ») et de Pierre ; ces textes, au nombre de trois, ont trait à la Transfiguration, à la résurrection de la fille de Jaïre et à l’agonie de Jésus au jardin des Oliviers. Enfin, la troisième classe comprend les textes où Jean est mis directement en relation avec le prince des Apôtres, saint Pierre. Ces textes, au nombre de cinq (quatre à la fin de l’Évangile de Jean, un au début des Actes des Apôtres), nous nous proposons de les examiner brièvement[11].

 Jean, XIII, 21-28. – Nous sommes à la dernière Cène. Le Christ vient de dire à ses Apôtres : « L’un de vous me trahira. » Surprise des disciples, qui interrogent l’un après l’autre leur Maître sans obtenir de réponse. Finalement Pierre, voyant Jean qui repose sur la poitrine du Seigneur, lui fait signe d’interroger Jésus, qui donne alors au disciple préféré l’indication du « signe manuel » qui permettra de reconnaître le « fils de perdition ».

Jean, XVIII, 15-25. – Après l’agonie au jardin des Oliviers et l’arrestation de Jésus, tous les disciples, l’abandonnant, se sont enfuis. Pierre et Jean, cependant, suivent de loin le cortège qui conduit le prisonnier à la demeure du grand-prêtre Caïphe. Jean, qui était connu du grand-prêtre, entre dans la cour du palais et y fait aussi entrer Pierre. C’est dans cette cour que vont se produire les trois reniements successifs du prince des Apôtres, lequel, ayant croisé son regard avec celui de Jésus après avoir entendu le coq chanter, sortira de la cour pour « pleurer amèrement ».

Jean, XX, 1-9. – Le Vendredi saint est passé, la fête du sabbat aussi, et, le premier jour de la semaine commençant à luire, Marie de Magdala, accompagnée de quelques autres femmes, achète des parfums et se rend au sépulcre pour embaumer le corps du crucifié. En arrivant, elles trouvent la pierre qui fermait le sépulcre enlevée, l’entrée béante et le tombeau vide. Dans son affolement, Marie-Madeleine se précipite chez les Apôtres pour les informer. Pierre et Jean partent en courant au sépulcre. Jean arrive le premier, mais attend que Pierre soit arrivé et entré dans le sépulcre pour le suivre et constater à son tour qu’il est inutile de chercher parmi les morts l’Auteur de la Vie.

 Jean, XXI, 15-24. – Le quatrième épisode est célèbre, car il termine le quatrième Évangile. Pierre, dont les larmes et l’amour ont lavé la faute, vient d’être confirmé par son Maître dans sa charge de Pasteur des agneaux et des brebis, qui implique, rappelons-le, le « pouvoir des clefs » donnant la faculté de lier et de délier. Devant de pareilles faveurs, Pierre, qui voit alors Jean se diriger vers eux, se demande ce que le Maître a bien pu réserver à son disciple bien-aimé. Il interroge le Christ, qui lui fait alors la réponse célèbre : « Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? »

Actes des Apôtres, III, 1-10. – Nous sommes maintenant dans les tout premiers jours de l’Église. Pierre et Jean montent au Temple pour y prier. À la porte, un boiteux leur demande l’aumône, et Pierre lui dit : « Je n’ai ni or ni argent, mais ce que j’ai je te le donne. Au nom de Jésus de Nazareth, lève-toi et marche. » Le miracle s’accomplit aussitôt.

Examinons maintenant, à la clarté du symbolisme, ces cinq épisodes. Pour interpréter le premier rappelons-nous que Pierre représente l’exotérisme, Jean l’ésotérisme et Judas la contre-initiation. On voit alors que l’exotérisme a besoin de l’ésotérisme pour déceler les « prestiges » de la contre-initiation. Et on nous dira sans doute que – Guénon l’avait déjà signalé – l’ésotérisme chrétien et la Maçonnerie en particulier se sont aussi mal défendus contre les infiltrations de la contre-initiation que les Églises chrétiennes et le Catholicisme par exemple[12]. Mais on peut assurer en tout cas que personne, en Occident, n’a autant que Guénon donné de précisions sur les tactiques des forces obscures et, d’une manière générale, sur la « technique de la subversion ». Et c’est à sa connaissance exceptionnelle de tout ce qui touche à l’ésotérisme et à l’initiation qu’il devait ses clartés sur leurs antithèses émanant du « Satellite sombre » : le néo-spiritualisme et la contre-initiation.

Le second épisode que nous avons rapporté est difficile à interpréter, car il pourrait sembler que c’est Jean qui, en introduisant Pierre dans la cour de Caïphe, lui a donné l’occasion de ses trois reniements. Mais il serait bien audacieux, celui qui se permettrait de « juger » une défaillance aussitôt expiée par les larmes. O felix culpa ! chantait l’Église, naguère encore, dans la nuit de la Résurrection, à propos du péché d’Adam, qualifié aussi de « péché nécessaire ». Et nous remarquerons que si Pierre n’avait pas été amené par sa faute à quitter la cour de Caïphe et ainsi à se séparer de Jean, il aurait accompagné ce dernier au Calvaire et aurait été ainsi le témoin du don incomparable fait par Jésus au disciple bien-aimé. De ce don, les seuls témoins auront donc été les femmes qui, bravant les clameurs d’une foule poussant des cris de mort, furent fidèles jusqu’à la fin et purent ainsi assister aux derniers moments de l’homme-Dieu et participer avec Joseph d’Arimathie à sa mise au tombeau[13].

Les troisième et quatrième épisodes sont faciles à interpréter. Le troisième souligne la primauté de celui à qui furent conférés les titres de Pasteur des brebis et de Prince des Apôtres, et à qui furent remises les clefs du royaume des cieux. Le quatrième épisode rappelle cependant que cette autorité s’arrête la où commence le domaine de Jean.

Dans le cinquième épisode, nous voyons Pierre agir seul pour guérir le malheureux frappé du « signe de la lettre B », Jean ne figurant dans cette histoire que par sa seule présence. Nous pensons qu’il y a là une leçon à méditer soigneusement par les « frères de Jean ». Dans la chimie moderne, fille indigente de l’alchimie traditionnelle, on appelle « catalyseur » un corps qui, nécessaire à une réaction, n’est cependant pas affecté par cette réaction qu’il se contente de permettre ou tout au plus d’activer. L’idéal, pour ceux qui se réclament de l’ésotérisme et de l’initiation, serait de pratiquer ce que Guénon appelle une « activité non agissante ». Une telle attitude est plus commune en Orient qu’en Occident, et l’on sait l’importance du « non-agir » (Wu-Wei) dans la tradition extrême-orientale. Mais la tentation de l’« activisme » hélas ! a fait des ravages dans bien des branches de la Maçonnerie.

On pourrait tirer, des cinq rencontres que nous venons d’examiner rapidement, quelques « enseignements pratiques » à l’usage des organisations initiatiques occidentales (et surtout des obédiences maçonniques) et plus spécialement des dignitaires qui ont reçu la lourde tâche de les diriger. Surveillance attentive de l’action insidieuse, mais parfois terriblement efficace, qu’exercent les agents de l’«  adversaire  » qui ont su s’infiltrer dans les rangs de l’initiation authentique ; patience à toute épreuve à l’égard des autorités exotériques régulières, en dépit de leurs incompréhensions, de leurs injustices et parfois même de leurs calomnies ; enfin refus absolu de céder à la « tentation » d’impliquer la Maçonnerie dans n’importe quelle activité de l’ordre social ou politique. Ceux qui connaissent bien l’œuvre de Guénon savent que de telles recommandations n’ont jamais été d’une nécessité aussi pressante que de nos jours. Et cela nous amène à quelques réflexions sur ce que nous appellerions volontiers le rôle dévolu à la Maçonnerie à la fin du cycle actuel.

Dans les anciens rituels, quand on demandait à un visiteur : «  Où se tient la Loge de saint Jean ?  », il devait répondre : «  Sur la plus haute des montagnes ou dans la plus profonde des vallées, qui est la vallée de Josaphat.  » Cette expression reconnaissait donc à la Maçonnerie, et cela en raison de ses rapports avec saint Jean, un lien particulier avec le «  Jugement dernier  ». D’autre part, au XVIIIe siècle en Angleterre, certains ateliers rattachés à l’obédience la plus traditionnelle d’alors, la «  Grande Loge des Anciens  », travaillaient avec la Bible ouverte à la seconde Épître de saint Pierre, qui est un des rares textes scripturaires parlant ouvertement des derniers temps. Enfin, nous rappellerons que, selon l’interprétation des plus anciens Pères de l’Église, l’«  obstacle  » à la venue de l’Antéchrist dont parle saint Paul dans la seconde Épître aux Thessaloniciens n’était autre que l’Empire romain. Cet Empire, reconstitué par Charlemagne, devint bientôt le «  Saint Empire Romain Germanique  », le mot «  germanique  » signifiant ici ésotériquement, comme il en sera également dans la Rose-Croix, la «  terre des germes  ». Cet Empire disparut en 1806, quelques années après qu’eût été fondé aux États-Unis d’Amérique le premier Suprême Conseil du Rite Écossais. Depuis lors, les Suprêmes Conseils de chaque nation portent le titre de «  Suprêmes Conseils du Saint-Empire  », et les armoiries du trente-troisième degré de l’Écossisme sont les armoiries mêmes du Saint-Empire, avec la devise «  Deus meumque jus  », que le Grand Orient de France, toujours avide de «  modernisation  », a cru bon de remplacer par Suum cuique jus. Il se trouve donc que l’«  idée  » (au sens platonicien de ce mot) du Saint-Empire est actuellement «  résorbée  » dans la Franc-Maçonnerie, et plus précisément dans le dernier degré du Rite Écossais. Cela n’est pas sans importance, étant donné ce que les anciens auteurs chrétiens ont écrit sur le rôle eschatologique de l’Empire romain.

Nous ne savons si, même parmi les lecteurs les plus attentifs de René Guénon, nombreux ont été ceux qui ont remarqué les lignes qui terminaient son compte rendu de l’article «  La Franc-Maçonnerie  » d’Albert Lantoine, inséré dans une Histoire générale des religions publiée dans l’immédiat après-guerre[14]. Le Maître, après avoir loué Lantoine «  d’avoir fait justice de la légende trop répandue sur le rôle que la Maçonnerie française du XVIIIe siècle aurait joué dans la préparation de la Révolution et au cours de celle-ci  » et déploré «  l’intrusion de la politique dans certaines Loges  », discutait la conclusion de l’auteur pour qui la Maçonnerie pourrait être destinée à devenir «  la future citadelle des religions  ». Et Guénon, tout en admettant que beaucoup ne verront dans une telle conception «  qu’un beau rêve  », ne rejetait pas absolument 1’«  espérance  » de Lantoine, mais il lui faisait subir en quelque sorte une «  transmutation  » traditionnelle. Précisant que le rôle envisagé par Lantoine «  n’est pas tout à fait celui d’une organisation initiatique qui se tiendrait strictement dans son domaine propre  », il ajoutait que «  si la Maçonnerie peut réellement venir au secours des religions dans une période d’obscuration spirituelle presque complète, c’est d’une façon assez différente  » de celle envisagée par l’auteur de la Lettre au Souverain Pontife, «  mais qui du reste, pour être moins apparente extérieurement, n’en serait cependant que d’autant plus efficace  ».

Ces lignes sont énigmatiques, les plus énigmatiques peut-être qu’ait jamais écrites René Guénon. Mais il est évident que la «  période d’obscuration spirituelle presque complète  » dont parle Guénon ne peut être que le règne de l’Antéchrist. L’auteur des Aperçus sur l’Initiation, qui dut avoir très tôt la révélation ou, si l’on préfère, la «  conscience  » du rôle exceptionnel qui lui était réservé, n’écrivait rien sans y avoir mûrement réfléchi, et les «  beaux rêves  » n’étaient pas son fait. Nous sommes persuadé que le texte que nous venons de rappeler peut fournir l’explication de l’attention que, dès sa première jeunesse et jusqu’à ses derniers jours, il a constamment accordée à la Franc-Maçonnerie, attention qui a causé la surprise de beaucoup et aussi le scandale de quelques-uns. Guénon voyait dans cette organisation, en qui s’est résorbé tout ce qui a compté véritablement dans les initiations occidentales, les marques d’une «  vitalité  » lui permettant de triompher des attaques incessamment menées contre elle par tout ce qui procède de la «  sphère de l’Antéchrist  ». Et cette vitalité nous fait penser à celle promise à l’apôtre Jean, un des deux saints patrons de la Maçonnerie, quand il entendit déclarer de lui : «  Je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne.  » Déclaration bien grave, quand elle est prononcée par celui qui a pu dire : «  Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas.  »

Denys ROMAN

[1] Manuel, troisième partie.

[2] Guénon avait envisagé la rédaction d’un ouvrage particulier consacré à la « théorie du geste ». Il n’eut jamais l’occasion de le rédiger, et de toutes les œuvres de lui qui nous manquent, c’est peut-être avec l’ouvrage projeté sur la « science des lettres », celle dont l’absence est le plus à regretter.

[3] Il en est de même pour le Compagnonnage ; mais ce dernier […] ne s’est pas répandu hors du monde chrétien, en sorte que son caractère « pluri-traditionnel » est demeuré purement théorique.

[4] La tradition celtique, qui eut une telle importance dans l’Europe antique et médiévale, semble avoir transmis quelques éléments au 22e degré du Rite Écossais (chevalier Royale Hache), dont les ateliers portent le nom de Conseil de la Table Ronde. Le thème de ce grade est la construction en bois, ce qui a entraîné comme conséquence de très nombreuses allusions au Cèdre utilisé pour l’érection du Temple de Salomon : d’où le nom de « Prince du Liban » donné aussi à ce grade.

[5] Comme nous demandions à René Guénon, à la suite de son article «  Parole perdue et mots substitués  », pourquoi les organisations mourantes s’étaient «  réfugiées  » dans la seule Maçonnerie au lieu de se disperser dans les diverses fraternités subsistantes il nous répondit : «  C’est parce que la Maçonnerie, seule parmi les organisations occidentales, a conservé une certaine vitalité.  » C’est, pensons-nous, un certain côté «  bénéfique  » du manque de discernement initiatique dans le recrutement maçonnique. Bien des «  profanes en tablier  » sont ainsi entrés dans les Loges, et leur incompréhension, notamment en matière de symbolisme, leur a permis souvent de parvenir aux plus hautes dignités (cf. Le Règne de la Quantité, Avant-propos). En tous cas le nombre même de ces Frères a rendu l’Ordre maçonnique pratiquement indestructible. Ce n’est peut-être pas ce que recherchaient certains de ceux dont Guénon a signalé les desseins obscurs (idem, chap. XXVII). Mais n’est-t-il pas bien connu que «  le Diable porte pierre  » et peut même contribuer, en certaines circonstances, «  à rassembler ce qui est épars  », notamment pour la construction de certains «  ponts  », ainsi qu’il est attesté dans de nombreuses légendes ?

[6] On peut remarquer que c’étaient les organisations qui, même du simple point de vue moral, méritaient le plus le « salut », c’est-à-dire une prolongation de leur existence, qui ont été ainsi incorporées à l’Ordre maçonnique. La chose est très évidente notamment pour le Pythagorisme, dont beaucoup d’entre les premiers chrétiens ont reconnu l’élévation de la doctrine et le  caractère « vertueux » de la discipline qu’il imposait à ses membres.

[7] Cf. La Crise du Monde moderne, Avant-propos.

[8] Le rôle ésotérique de Jean est très nettement suggéré dans les textes officiels de la liturgie romaine. Dans l’office de nuit, par exemple, reviennent à plusieurs reprises dans les antiennes, les répons et les versets, des formules telles que les suivantes, utilisées le 27 décembre pour la fête de saint Jean :

« Celui-ci est Jean, qui pendant la Cène reposa sur la poitrine du Seigneur.
Heureux apôtre à qui furent révélés les secrets célestes !
Le bienheureux Jean est digne d’un grand honneur, lui qui, pendant la Cène a reposé sur la poitrine du Seigneur.
Jean a puisé les eaux vives de l’Évangile à la source sacrée du cœur du Seigneur.
Celui-ci est Jean, Apôtre et Évangéliste qui a mérité d’être honoré plus que les autres par le Seigneur, du privilège d’un amour choisi. C’est le disciple que Jésus aimait, et qui pendant la Cène a reposé sur sa poitrine. »

[9] Les solstices d’été et d’hiver, auxquels sont fixées les fêtes de ces saints, marquent dans le cycle annuel un renversement de tendance. Or le «  renversement des pôles  » est l’événement capital qui marque le passage entre deux Manvantaras. Il s’agit, bien entendu, avant tout d’un événement d’ordre spirituel, mais qui doit aussi avoir sa répercussion dans l’ordre cosmique. Et n’est-t-il pas vraiment curieux que ce soit au XXe siècle seulement que des «  savants  », n’ayant aucune préoccupation spirituelle, aient songé à examiner le magnétisme des roches archaïques et aient découvert que ces roches portent des traces irréfutables que des renversements de polarité se sont produits à plusieurs reprises au cours des ères géologiques  ?

[10] Nous utilisons ce mot d’entassement par analogie avec l’«  entassement des espèces  », expression de Fabre d’Olivet que Guénon a reprise dans Le Roi du Monde. Cela nous rappelle qu’un critique profane de la Maçonnerie, d’ailleurs nullement hostile à l’Ordre et fort intelligent, avait écrit, il y a cinquante ans, avec quelque commisération, à propos des Francs-Maçons : «  On connaît leur art, qui ne sait qu’assembler des figures hétéroclites et sans goût.  » Évidemment, les «  Tableaux de Loge  » et les Blasons des grades du Rite Écossais ne sauraient atteindre, au «  marché de l’Art  » – quelle expression ! – les prix d’un Rembrandt ou d’un Picasso. Mais l’art maçonnique, si peu estimé par ce critique, est tout de même, à l’art purement profane qu’est devenu l’art moderne, exactement ce qu’était la poésie de Dante à celle des poètes de son temps dont l’Alighieri disait qu’ils «  riment sottement  ». L’accumulation, dans les «  Tableaux de Loge  » et les blasons maçonniques, de symboles apparemment hétéroclites est l’exact équivalent de l’entassement, dans 1Arche, d’«  espèces  » qui auparavant sont étrangères et même hostiles les unes aux autres. À ce point de vue, il y a dans l’Arche comme un reflet de l’état primordial ou du Paradis terrestre et aussi une préfiguration de ces temps messianiques prédits par Isaïe.

[11] En intitulant le présent article « Les cinq rencontres de Pierre et de Jean » nous voulions dire que c’est en relatant cinq épisodes importants que l’Écriture met pour ainsi dire face-à-face les deux Apôtres dont la personnalité l’emporte incontestablement sur celle des dix autres. Mais il est bien évident que, durant les trois ans de la vie publique du Christ, les douze Apôtres, qui vivaient en commun, se sont rencontrés chaque jour.

[12] Nous pensons surtout ici à la psychanalyse (et particulièrement à celle de Jung), dont Guénon a souligné le caractère dangereux à la fin du Règne de la Quantité. Il est même à remarquer que, dans la Maçonnerie, c’est le Rite Écossais qui semble avoir été spécialement visé, ce qui a permis à certains de donner de son symbolisme des interprétations d’une fantaisie vraiment débordante.

[13] Ce rôle des femmes lors de la Passion et aussi de la résurrection du Christ pourrait aider à résoudre en partie la difficulté mentionnée par Guénon pour l’établissement des rituels destinés à l’initiation féminine.

[14] Cf. Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, t. II, pp.99-100.

LES DOUZE TRAVAUX D’HERCULE

[Ce texte de Denys Roman a été primitivement publié en avril 1980 dans la revue Renaissance Traditionnelle n° 42 ; repris dans le second volume de l’auteur, Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – « L’Arche vivante des Symboles » publié aux Éditions Traditionnelles en 1995, il en forme le chapitre XI.]

La mythologie grecque est riche en légendes de toutes sortes, dont il est parfois difficile de découvrir le sens véritable, qui à l’origine devait le plus souvent exprimer une vérité d’ordre doctrinal et même initiatique. Dans un des « classiques » de la philosophie hermétique, Les Fables égyptiennes et grecques dévoilées, dom Pernéty a longuement commenté les principales de ces légendes. Mais cette œuvre, utile en tant que documentation, nous semble pêcher par certains défauts, qui sont d’ailleurs moins les défauts de Pernéty que ceux de son siècle. Quand nous le voyons, par exemple, s’appliquer longuement à démontrer que tous les héros de la guerre de Troie ont, selon Homère, une ascendance divine et qu’en conséquence, pense-t-il, leurs exploits ne peuvent être que l’expression symbolique des opérations de l’Œuvre alchimique, nous ne saurions le suivre sur ce point. Mais qui songerait à blâmer Pernéty ? De son temps, on n’avait pas encore retrouvé les ruines de Troie ; et d’autre part, c’est seulement de nos jours qu’à la suite de René Guénon certains admettent que les événements historiques, comme aussi les faits géographiques ou autres, ont par eux-mêmes une signification symbolique[1].

Signalons en passant une curieuse conséquence de la position de Pernéty. Il postule que les mythes antiques ne sont pas des faits historiques et ne peuvent donc être que des symboles. Comme il est bien obligé d’admettre que les faits relatés par les livres sacrés du Christianisme sont des faits historiques, il n’envisage même pas la possibilité qu’ils pourraient être eux aussi des symboles hermétiques. Cela appauvrit singulièrement ses dissertations et surtout son Dictionnaire.

Pernéty semble avoir donné une importance particulière aux légendes où il est question de l’or. L’âge d’or, la toison d’or, la pluie d’or, les cornes d’or, les pommes d’or font dans son œuvre l’objet d’un examen particulier. On relève quelques oublis dans cette liste. Pourquoi avoir omis le cheveu d’or de Ptérélas qui rendait son possesseur immortel et avait donc un rapport évident avec l’élixir de longue vie[2] ? Et, étant donné le rôle initiatique de la vigne, pourquoi n’avoir pas au moins mentionné les rameaux ou plants de vigne en or[3] ?

Pernéty ne signale pas non plus la fin parfois malheureuse des principaux conquérants de l’or. C’est ainsi qu’Hippomène qui avait reçu de Vénus trois pommes d’or qui lui permirent d’épouser Atalante, fut, ainsi que cette dernière, métamorphosé en bête féroce et attelé au char de Cybèle[4]. Quant aux Argonautes, ils réussirent bien à s’emparer de la toison d’or, mais leur voyage de retour fut hérissé de tribulations et la vie ultérieure de leur chef Jason ne fut qu’une longue suite de tragédies. Il semble que de tels faits auraient pu donner lieu à quelques développements sur la nécessité du « rejet des pouvoirs »[5].

Hercule s’était embarqué avec les Argonautes, mais dès les premières étapes du voyage il se sépara d’eux[6]. Il devait accomplir un nombre d’exploits considérable, mais les plus célèbres sont connus sous le nom des douze travaux d’Hercule. Le caractère sacré du nombre 12 peut laisser supposer que les travaux d’Hercule ont une signification initiatique ; et, de fait, l’oracle de Delphes avait déclaré qu’à l’issue de ces 12 travaux et des 12 années de servage dues par le héros à son cousin Eurysthée, Hercule serait admis à l’immortalité.

Pernéty a employé une partie considérable de son ouvrage à examiner les travaux d’Hercule au point de vue de leur application à l’hermétisme. Il a bien vu en particulier que dès la naissance même du héros on trouve un épisode très caractéristique. Alors qu’il était au berceau avec son demi-frère Iphiclès, la déesse Junon envoya deux serpents monstrueux pour les dévorer. Iphiclès s’enfuit épouvanté, mais Hercule, saisissant les serpents un dans chaque main, les étrangla. Cet exploit l’identifiait en quelque sorte au caducée d’Hermès, constitué essentiellement par une tige d’or autour de laquelle s’enroulent deux serpents. Et il faut remarquer également que, dans certaines représentations du Rebis, ce symbole de la perfection de l’état humain tient dans chaque main un serpent[7].

On pourrait déceler un sens symbolique à toutes les aventures d’Hercule, même à celles qui n’ont pas été rangées dans le cycle des 12 travaux[8]. Une des plus curieuses à cet égard est le récit de son esclavage chez Omphale, reine de Lydie[9]. Cette servitude se termine par un mariage, et l’on rapporte à ce sujet une curieuse histoire d’« échange hiérogamique » : Hercule, ayant revêtu la robe de la reine, filait la laine à ses pieds, tandis qu’Omphale, couverte de la peau du lion de Némée, brandissait la massue du héros. On peut remarquer à ce propos que la quenouille (tenue de la main gauche) et la massue (tenue de la main droite) sont l’une et l’autre des symboles « axiaux » qui jouent, par rapport au couple Hercule-Omphale (identifiable au Rebis), un rôle analogue à celui des deux serpents dont il a été question plus haut[10].

Parmi les douze travaux, ce sont surtout les trois derniers qui présentent un intérêt au point de vue hermétique. Et tout d’abord une remarque s’impose. Alors que les neuf premiers travaux ont pour théâtre le monde grec et ses abords immédiats (Asie Mineure et Thrace), les trois derniers nous en éloignent considérablement, au point de nous faire sortir du bassin méditerranéen (bœufs de Géryon et jardin des Hespérides) et même du monde terrestre (descente aux Enfers). Ce sont d’ailleurs ces trois derniers travaux qui portent le plus nettement l’empreinte initiatique et c’est sur eux qu’il semble intéressant de s’arrêter.

L’ordre d’énumération des douze travaux est généralement le même chez les auteurs anciens, à une exception près cependant pour ce qui concerne les deux derniers. Le plus souvent, le 11e travail est l’enlèvement des pommes d’or et le 12e la descente aux Enfers ; c’est d’ailleurs cet ordre qu’a suivi Pernéty, Mais on a aussi donné le 11e travail comme la descente aux Enfers et le 12e comme la conquête des pommes d’or, et il semble bien que ce dernier ordre soit le plus conforme aux principes traditionnels[11]. En effet, si les 12 travaux ont une signification initiatique, la descente aux Enfers ne saurait en marquer le terme. Elle devrait même en marquer le début ; mais on peut considérer les premiers travaux comme des épreuves préliminaires ; et le fait qu’Hercule, avant de descendre aux Enfers, se fit initier aux mystères d’Éleusis, vient encore renforcer cette interprétation[12].

Ce qui aurait pu confirmer ou infirmer la « régularité » de l’ordre ordinairement donné pour la succession des 12 travaux, c’est la correspondance de chacun d’eux avec un des 12 signes du Zodiaque. Malheureusement, un auteur qui a fait une étude approfondie de la géographie sacrée de l’ancienne Grèce, M. Jean Richer, établit irréfutablement qu’en dépit des tentatives répétées « depuis Hygin et Ératosthène », une telle prétention est « manifestement absurde » et que toute concordance entre les signes et les travaux est « impossible à établir ». En conséquence « c’est en vain qu’on chercherait à tirer de l’inventaire des travaux un Zodiaque complet ». La raison donnée par M. Jean Richer d’un tel état de choses est très intéressante. Elle est en effet « liée au phénomène de la précession des équinoxes », si important pour tout ce qui touche la chronologie traditionnelle. Alors qu’à une époque très ancienne, l’équinoxe de printemps coïncidait avec l’entrée du soleil dans le signe du Taureau, « à partir de 2000 environ avant notre ère, le point vernal fut dans le signe du Bélier, par suite du déplacement du colure des équinoxes ». D’après M. Jean Richer un tel changement dans les faits astronomiques provoqua dans les diverses cités grecques, « avant l’acceptation d’un système nouveau, un certain flottement aboutissant à des superpositions ou à des attributions doubles qui se reflètent dans les légendes et les monuments ». Nous avons résumé, trop brièvement sans doute, l’argumentation de M. Jean Richer, qui nous paraît avoir définitivement éclairci un problème rendu particulièrement difficile par « l’état de dégradation dans lequel les légendes mythologiques nous sont parvenues »[13].

Ainsi donc, il est impossible de faire coïncider l’ordre de succession des travaux d’Hercule avec l’ordre de succession des signes du Zodiaque. Tout essai d’établir une « correspondance » entre ces travaux et les principes de cet aspect important de l’hermétisme que constitue l’astrologie se trouve par là même compromis, et il est à craindre qu’il en soit de même pour l’autre aspect : l’alchimie. Que pense à cet égard Pernéty ?

À son habitude, il ne se préoccupe guère de faire coïncider les épisodes successifs de la légende avec la suite ordinairement reconnue des « opérations » de l’Art alchimique. Simplement il rappelle, à propos des acteurs principaux du mythe héracléen (lion, hydre, oiseaux, etc.), les symboles analogues qu’on rencontre en abondance dans les écrits hermétiques, et il en tire des conclusions qui d’ailleurs sont loin d’être sans intérêt, mais qui n’éclairent guère sur la signification profonde de la science des philosophes. Nous pensons en effet, suivant en cela René Guénon, que l’Art Royal n’eut jamais pour but de changer le plomb en or, mais qu’il travaillait sur une « matière première » bien autrement précieuse, l’homme, qu’il s’agissait de transmuter en Homme Véritable, « réintégré » dans l’état originel adamique, tandis que de ce fait même la nature tout entière retrouvait pour lui les conditions édéniques de l’« âge d’or ».

Dans cet ordre d’idées, on peut remarquer que certains éléments de la légende d’Hercule sont susceptibles, si on leur applique les principes de l’interprétation traditionnelle du symbolisme universel, d’acquérir une signification et une portée pour ainsi dire « technique », riches d’enseignements pour l’attitude de l’initié et même de tout être qui aspire à la connaissance.

C’est notamment le cas pour le 10e travail, l’enlèvement des bœufs de Géryon, qui implique pour Hercule la sortie de la Méditerranée afin d’accéder à l’île d’Érythie située dans l’Océan. Le héros devait donc franchir le détroit qui depuis lors prit le nom de « colonnes d’Hercule ». Le passage entre les colonnes se retrouve dans tous les rites initiatiques, et les colonnes elles-mêmes ont des significations multiples. Les colonnes d’Hercule avaient été élevées par le héros lors de son retour dans le bassin méditerranéen pour regagner sa patrie, et il grava sur elles l’inscription : « Non plus ultra ». Dante nous rappelle ce fait au cours de cet étrange chant XXVI de l’Enfer où il a rassemblé de très nombreuses allusions relatives aux dangers encourus par ceux qui, en matière d’initiation, suivent une voie « irrégulière ».

Voici l’essentiel de ce texte, où Ulysse, enseveli avec Diomède dans une tombe enflammée, fait à Virgile et à Dante le récit de sa dernière et fatale aventure :

« Quand je quittai Circé, qui m’avait retenu captif à Gaëte (…), ni les caresses de mon fils, ni la piété envers mon vieux père, ni l’amour que j’avais juré à Pénélope ne purent vaincre mon ardeur pour la connaissance du monde et des hommes. Mais sur la haute mer prenant mon essor, et suivi de ces compagnons qui jamais ne m’abandonnèrent, je cinglai vers l’Espagne et le Maroc (…). Nous étions vieux et appesantis par l’âge quand nous parvînmes à cette gorge étroite où Hercule planta ses deux bornes afin que nul n’osât se hasarder plus loin. Je dis alors : Frères qui, à travers mille et mille dangers, êtes parvenus aux limites de l’Occident, suivez le soleil, et ne refusez pas à vos yeux exténués par les veilles la connaissance du monde inhabité. (…). J’avais si fort excité l’ardeur de mes amis que je n’aurais pu ensuite les retenir. De rames nous nous fîmes des ailes pour un vol fou (cinq mois), après que nous eûmes franchi le pas suprême, nous arrivâmes à un mont isolé, le plus haut qu’on n’eût jamais vu. En le voyant notre joie fut grande, mais cette joie se changea bientôt en larmes. De la terre nouvelle sortit un tourbillon qui vint frapper notre navire. Par trois fois il le fit tournoyer : à la quatrième fois, la poupe du navire se dressa et la proue s’abîma dans la mer comme il plut à Un Autre, et enfin la mer se referma sur nous. »

Ce récit est tellement différent des diverses versions sur la mort d’Ulysse transmises par la tradition que nous sommes pour ainsi dire contraints de penser que l’Alighieri, en l’inventant, a voulu provoquer la surprise et la perplexité de ses lecteurs. De fait, il n’est peut-être pas une seule de ses expressions qui ne puisse donner lieu à de longs développements. Nous nous proposons d’attirer l’attention sur quelques points*, sans avoir la prétention d’élucider toutes les obscurités d’un texte que le meilleur commentateur traditionnel de Dante, Luigi Valli, considérait comme particulièrement énigmatique.

Denys ROMAN

[1] Pour Pernéty, les héros de la mythologie n’ont pas existé ; ils ne peuvent donc être que des « figures », et Pernéty pensait que ces figures ne peuvent représenter autre chose que les doctrines et les opérations de l’alchimie. Il est beaucoup plus légitime de penser avec Guénon que les héros mythologiques ont existé et qu’ils n’en sont pas moins des symboles, et même des symboles d’autant plus excellents que leur existence historique a véritablement « incarné » des réalités d’un ordre supérieur qui n’est d’ailleurs pas limité au seul domaine hermétique.

[2] Ce cheveu d’or avait été donné à Ptérélas, roi de Taphos, par son père le dieu Neptune. Il fut coupé par la fille de Ptérélas, ce qui provoqua immédiatement la mort du roi. Ovide, dans ses Métamorphoses, parle d’un cheveu de couleur pourpre, celui de Nisus, auquel était attachée la possession du royaume de Mégare. Dans certaines versions de cette légende, le cheveu magique de Nisus n’est pas un cheveu pourpre, mais un cheveu d’or.

[3] Un rameau d’or, donné par Dionysos, joue un rôle important dans la légende d’Hypsipyle, héroïne qui est en relation avec deux entreprises hautement symboliques : l’expédition des Argonautes et la guerre des Sept Chefs contre Thèbes. D’autre part, un plan de vigne en or, donné par Jupiter, est à l’origine de la dernière tentative pour sauver Troie de la ruine : l’intervention d’Eurypyle, fils de Télèphe. Enfin, il est presque inutile de rappeler le rameau d’or que, sur les indications de la Sibylle de Cumes, Énée alla cueillir dans un bois sacré afin de l’offrir à la reine des Enfers.

[4] La légende d’Hippomène et d’Atalante, célèbre dans les textes hermétiques, est l’objet d’un traité des plus remarquables de Michel Maier : Atalante fugitive, que nous retrouverons ci-dessous.

[5] Une aventure mythologique où l’or joue un certain rôle et qui finit bénéfiquement est l’histoire célèbre de Psyché, que le poète latin Apulée a longuement contée dans son roman L’Ane d’or, dont le dernier chapitre relate les rites de l’initiation aux mystères d’Isis. Dans l’histoire de Psyché, il est question d’un palais d’or et aussi de moutons à la laine d’or, ce qui rappelle le bélier à toison d’or. Les voyages et les diverses « épreuves » de Psyché précèdent sa descente aux Enfers, suivie de son ascension dans le ciel où elle consommera l’ambroisie et le nectar. Tout cela présente évidemment les caractères d’un processus initiatique heureusement conduit à son terme normal, qui n’est autre que la divinisation du héros (ou de l’héroïne). Il est d’ailleurs précisé que c’est Mercure-Hermès qui accompagne Psyché dans son voyage céleste. Il est aussi question, dans la mythologie, d’un chien d’or dont le rôle fut tour à tour bénéfique et maléfique. C’est le chien magique en or qui veillait sur Jupiter enfant et sur la chèvre Amalthée dans les montagnes de la Crète. Ce chien d’or, volé ensuite par Pandarée, provoqua la « pétrification » du ravisseur qui fut métamorphosé en rocher.

[6] Selon les Argonautiques d’Apollonius de Rhodes, Hercule, sur la côte d’Asie, perdit un temps considérable à rechercher son compagnon Hylas enlevé par une nymphe, et les Argonautes, las de l’attendre, poursuivirent sans lui leur navigation.

[7] Le Rebis du Rosaire des Philosophes tient dans sa main gauche un serpent vertical et dans sa main droite une coupe d’où sortent trois têtes de serpents. Cette figure équivaut à celle d’Hercule étranglant les serpents, la dualité du Rebis pouvant être représentée par le couple Hercule-Iphiclès. Comme les symboles hermétiques, ainsi que tous les symboles, sont susceptibles d’une pluralité d’interprétations, on remarquera que le serpent vertical, tenu à gauche, est l’équivalent de l’épée, et qu’il est donc complémentaire de la coupe tenue à droite. On sait que la coupe et l’épée symbolisent respectivement la doctrine et la méthode, qui constituent les deux aspects de tout enseignement initiatique.

[8] C’est ainsi que l’histoire bien connue d’Hercule hésitant, au début de sa carrière, entre le Vice et la Vertu, était célèbre chez les Pythagoriciens qui la représentaient par la lettre Y, que Rabelais appelle « la lettre pythagorique ». On peut y voir, selon Guénon, le symbole de l’initié hermétique ayant à choisir entre les deux Voies, la « Voie sèche » et la « Voie humide ».

[9] Ce nom d’Omphale rappelle évidemment l’omphalos du Temple de Delphes, considéré par les Grecs comme le « nombril de la terre » et le centre du monde. En ce lieu s’effectuait la « résolution des oppositions », et c’est pourquoi on y avait déposé en ex-voto le collier d’Harmonie, fille de Mars et de Vénus, c’est-à-dire de la guerre et de l’amour. Chez les Juifs, le nombril de la terre était situé sur le mont Moriah (équivalent hébreu du Mérou des Hindous). C’est sur ce mont, célèbre par le sacrifice d’Abraham, que sera construit le Temple de Salomon. L’emplacement est aujourd’hui compris dans la mosquée d’Omar.

[10] On peut rappeler également, comme symbole équivalent, les croix des deux larrons de part et d’autre de la croix centrale du Christ. Le Christ, en tant que nouvel Adam, est évidemment l’Homme Véritable, dont le Rebis est le symbole. On pourrait objecter que le Christ est essentiellement masculin, alors que le Rebis est androgyne. Mais cette difficulté semble bien être plus apparente que réelle. Dans les représentations traditionnelles de la mise en croix, le soleil et la lune (emblèmes respectivement masculin et féminin) sont figurés au-dessus des mains du Christ. D’autre part, au pied de la croix se tient le groupe des « saintes femmes » réunies autour de la Vierge Marie qui, dans la vision propre au christianisme, a pour ainsi dire « concentré » sur sa personne un « reflet » des aspects féminins de la Divinité.

[11] Cet ordre est donné notamment par le Dictionnaire de la Mythologie grecque et romaine de M. Pierre Grimal. Cet ouvrage, d’une érudition considérable, tient compte des renseignements fournis par tous les auteurs anciens, des plus célèbres aux plus méconnus.

[12] En réalité, comme nous allons le voir ci-après, ce sont les neuf premiers travaux qui ont ce caractère préliminaire. Le 10e travail (enlèvement des bœufs de Géryon) comporte en effet le passage par les « colonnes d’Hercule », rite dont on retrouve l’équivalent dans tous les types d’initiation.

[13] Jean Richer, Géographie sacrée du monde grec (chap. X, pp. 107-117).

* Conformément au projet qu’avait formé Denys Roman, le présent texte figure parmi les chapitres qu’il prévoyait d’inclure dans son second ouvrage  ; la disparition de l’auteur, survenue le 21 mars 1986, le prive des développements annoncés.

Note 6 : Denys Roman : « Euclide, élève d’Abraham »

[2010 : Équinoxe de printemps, La Lettera G / La Lettre G,  N° 12]

Denys ROMAN  :
«  Euclide, élève d’Abraham  »*

Le texte de Denys Roman sur «  Euclide, élève d’Abraham  » expose un aspect fondamental de la «  légende du Métier  »[1], légende très chère à nos Anciens qui l’ont intégrée dans la plupart des manuscrits appelés Old Charges ou «  Anciens Devoirs  » ; les Maçons opératifs voyaient symboliquement dans cette légende, non seulement l’histoire traditionnelle qui permet d’entrevoir les «  origines  » de la Maçonnerie, mais aussi l’excellence de l’Art Royal dans cette expression particulière de la Construction universelle qu’est la Géométrie.

Ce texte de D. Roman fut publié primitivement dans le numéro 32 d’octobre 1977 de la revue maçonnique «  Renaissance Traditionnelle  » ; il était d’ailleurs accompagné, dans d’autres numéros de cette revue, d’une série d’articles que l’auteur présentait sous la rubrique «  René Guénon et les “destins” de la Franc-Maçonnerie  » qu’il retiendra comme titre pour son premier ouvrage paru en 1982 et réédité en 1995. Les lecteurs qui connaissent cette revue d’histoire de la Franc-Maçonnerie[2] dont la tendance, les «  valeurs  » et la méthode sont très éloignés du point de vue traditionnel dont R. Guénon fut l’interprète le plus autorisé pour notre temps, s’étonneront sans doute de la publication, dans ce cadre, d’un article aussi éloigné d’une vision historique profane sur l’Ordre maçonnique. On conçoit donc la surprise et le mécontentement que suscitera ce texte parmi les lecteurs de cette revue, au point de provoquer quelques réactions très hostiles à René Guénon, comme il s’en produit souvent.

Dans cet article, D. Roman reprend et commente l’histoire légendaire qui fait d’Euclide l’élève d’Abraham, histoire véhiculée pratiquement par tous les Old Charges de la Maçonnerie opérative jusqu’à un manuscrit comme le Dumfries n° 4 qui, datant de 1710 environ, appartenait à la période «  pré-spéculative  ». En fait, ce manuscrit ne se compose pas uniquement de la «  légende du Métier  » car il comprend également le «  serment de Nemrod  », les questions et réponses rituelles et le blason de l’Ordre qu’on dit remonter à l’époque du martyr saint Alban. Ainsi, dans le chapitre «  Lumières sur la Franc-Maçonnerie des anciens jours  » de son second ouvrage signalé dans notre note 1, l’auteur relève notamment que ce manuscrit pourtant tardif contient quelques formules rituelles qui proviennent d’une tradition orale et éclairent les «  opérations  » des «  Maçons des anciens jours  ». Il signale notamment, dans les Lectures que comprend le Dumfries, une réponse relative à ce qu’il n’hésite pas à qualifier de «  joyau intact  » : le cable-tow (et sa longueur), qui «  est aussi long qu’entre l’extrémité de mon nombril et le plus court de mes cheveux  » ; à la question : «  Quelle en est la raison ?  », l’interrogé répond : «  Parce que tous les secrets gisent là  ». Signalons que cette séquence rituelle du cable-tow doit s’accompagner d’une gestuelle, expression du «  lien  » en question qui signifie que les «  secrets  » sont là en sommeil tant que l’initiation reste virtuelle. Mais, pour bien en percevoir la nature, il convient d’y associer le due guard (qui pourrait avoir une parenté, sinon une identité, avec le Devoir du Compagnonnage), et est un signe en rapport étroit avec les secrets de la Maîtrise dans leur plénitude ; ce signe, particulier à la Maçonnerie de Rite dit d’York, symbolise l’accomplissement dans l’ordre des petits mystères : on aura une idée plus précise des multiples sens qu’il recèle en le représentant comme l’exact schéma de la lettre arabe nûn, à laquelle est associée la partie supérieure du symbole qui en complète la signification essentielle. Quant au rapport «  opératif  » entre ces deux éléments rituels que sont le cable-tow et le due guard, il se construit selon la géométrie organique du corps humain basée sur les centres subtils.

On a beaucoup glosé, et encore aujourd’hui, à propos de l’anachronisme évident sur lequel est basée la légende que l’auteur examine, alors qu’on sait que deux millénaires environ séparent la période où vécut le «  père de la multitude  », de celle du «  noble Euclide  » qui enseignait en Égypte sous le règne de Ptolémée 1er (305-282 av. J.-C.)[3]. Les «  esprits forts  » du stupide XIXe siècle (et ceux d’aujourd’hui encore) n’ont pas manqué de relever avec condescendance le défaut de chronologie historique de cette légende, mettant l’accent sur la «  naïveté  » et l’ «  inculture  » des Maçons opératifs réputés analphabètes ; en cela, on oubliait un peu rapidement que cet «  analphabétisme  » ne les avait pas empêchés d’édifier les chefs-d’œuvre que nous connaissons et qui témoignent encore, malgré les restaurations mutilantes, de leur unité originelle. Si les faits historiques ont leur importance, on ne peut pas réduire l’histoire aux faits en tant qu’événements rapportés à l’individuel ; seul, leur sens symbolique –qui ne s’oppose pas aux faits mais éclaire leur raison d’être –  est essentiel : il est la traduction et l’expression, en mode manifesté, de la Volonté divine. C’est cela qu’exprimaient les «  Maçons des anciens jours  » pour lesquels le sens symbolique primait éminemment sur une quelconque chronologie historique. En réalité, ils exposaient «  à couvert  », dans le cours de cette histoire légendaire, ce qui caractérise fondamentalement les origines mythiques de l’Ordre qui a recueilli, au cours des ans et en raison de l’élection dont il fut investi par «  décret  » divin, de vénérables héritages.

André Bachelet

NOTES  :

* René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie, chapitre XII.

[1] On trouvera des développements complémentaires de l’auteur sur le sens et la portée de cette légende (qui comprend d’ailleurs deux anachronismes historiques) contenue dans le Dumfries n°4, dans le remarquable chapitre VIII, «  Lumières sur la Franc-Maçonnerie des anciens jours  », de son ouvrage Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – L’« Arche vivante des Symboles », Éditions Traditionnelles, 1995, Paris.

[2] Mis à part une idéologie humaniste et une méthodologie historiciste qui ne sont pas en adéquation avec le but assigné à l’initiation, cette revue propose un contenu documentaire maçonnique généralement intéressant.

[3] L’expression «  bon clerc  » est parfois utilisée trop systématiquement par certains traducteurs ou commentateurs ; elle a l’inconvénient de comporter une connotation trop attachée au sens que ce terme recouvre uniquement aujourd’hui dans le christianisme ; il est peu vraisemblable que ce sens ait été retenu exclusivement par les Maçons opératifs que la mise en œuvre du Métier conduisait à une autre perspective. Lorsqu’ils utilisaient l’expression de «  noble Euclide  » dans sa signification de «  prince  » dans l’ordre de la construction universelle héritée d’Abraham, c’est parce qu’ils reconnaissaient à ce dernier une «  paternité spirituelle  ».


 

Denys ROMAN : « EUCLIDE, ÉLÈVE D’ABRAHAM »[1]

« Quant aux trois lois données par Dieu
aux trois peuples (juif, chrétien et musulman),
pour ce qui est de savoir quelle est la véritable,
la question est pendante et peut-être
le restera-t-elle longtemps encore. »
Boccace, cité par R. Guénon

La Tradition, dont Guénon fut le serviteur exclusif et l’interprète incomparable, a été qualifiée par lui de « perpétuelle et unanime ». On peut dire que la Maçonnerie participe de cette perpétuité, en tant que ses Loges se tiennent « sur les plus hautes des montagnes et dans les plus profondes des vallées »[2]. D’autre part, l’« universalité » dont se réclame la Maçonnerie fait écho, pour ainsi dire, au caractère « unanime » de la Tradition. Cette universalité est bien connue, mais on peut se demander si la généralité des Maçons en sentent bien toutes les implications.

La Maçonnerie est sans doute la seule organisation initiatique du monde qui ne soit pas liée à un exotérisme particulier. Et si, au dire de Guénon, cela ne devrait pas dispenser les Maçons de se rattacher à l’un des exotérismes existant actuellement (car l’homme traditionnel ne saurait être un homme sans religion), cela devrait les inciter à ne pas limiter leur intérêt à leur tradition propre, mais bien au contraire à étudier, grâce à la « clef » du symbolisme universel, toutes les traditions dont ils peuvent avoir connaissance[3]. Une chose très remarquable dans cet ordre d’idées, c’est qu’une Loge maçonnique constitue le lieu idéal où des hommes appartenant à des religions différentes peuvent se rencontrer, sur un pied de parfaite égalité, pour traiter de questions d’ordre traditionnel et doctrinal.

Si toutes les religions sont admises au sein de la Maçonnerie, on doit cependant reconnaître que les formes traditionnelles les plus orientales (Hindouisme, Bouddhisme, Confucianisme, Taoïsme, Shintoïsme, etc.), sont tellement étrangères à certains aspects importants du symbolisme de l’Ordre, aspects liés à la construction du Temple de Salomon, que les adhérents à ces traditions se trouvent en quelque sorte dépaysés dans l’atmosphère des ateliers[4]. À la vérité, ce sont les trois religions monothéistes (Judaïsme, Christianisme et Islam) qui ont fourni à la Maçonnerie le plus grand nombre de ses fils et les plus illustres de ses initiés.

Les trois traditions monothéistes sont dérivées d’Abraham, et il est très significatif que le nom divin El-Shaddaï, dont on sait l’importance dans la Maçonnerie opérative (et qui n’est pas inconnu dans la Maçonnerie spéculative), soit précisément le nom du Dieu d’Abraham[5]. Guénon, dans une page essentielle[6], a souligné que, lors de la rencontre du Père des croyants avec Melchissédec, le nom El Shaddaï fut associé à celui d’El-Elion[7] et que cette rencontre marque le point de contact de la tradition abrahamique avec la grande Tradition primordiale.

Il y a dans l’histoire traditionnelle de la Maçonnerie, telle qu’elle est rapportée dans les anciens documents appelés Old Charges, une assertion singulière, qui ne peut manquer de surprendre ceux qui en prennent connaissance : il s’agit de celle qui fait d’Euclide l’élève d’Abraham[8]. Comme nous avions fait allusion à cette « légende », on nous demanda des explications, en soulignant le formidable anachronisme qu’elle implique, Euclide ayant vécu en Égypte au IIIe siècle avant notre ère, alors que le séjour d’Abraham dans ce pays se situe deux millénaires auparavant.

C’est justement le caractère démesuré de cet anachronisme qui montre bien que nous n’avons pas affaire ici à un « fait historique » au sens que les modernes donnent à ces mots[9]. Il s’agit en réalité d’« histoire sacrée » exprimant une relation d’un caractère tout à fait exceptionnel et qui, de par sa nature, ne peut être formulé que dans un langage « couvert » par le voile du symbolisme.

Si l’on se rappelle qu’au Moyen Âge Euclide personnifiait la géométrie[10] et que, d’autre part, dans les anciens documents, la Maçonnerie est fréquemment assimilée à la géométrie, on comprendra que faire d’Euclide l’élève d’Abraham, c’est dire qu’il y a entre le Patriarche et l’Ordre Maçonnique une relation de Maître à disciple, équivalent rigoureusement à une « paternité spirituelle ».

Il est évident que la Maçonnerie est antérieure à Abraham, puisque traditionnellement elle remonte à l’origine même de l’humanité. Mais on sait que toute tradition, à mesure qu’elle s’éloigne de son principe, court le risque de s’affaiblir, voire de se corrompre : et alors, s’il s’agit d’une tradition ayant pour elle « les promesses de la vie éternelle » une action divine intervient pour la redresser et contrecarrer la tendance à suivre « la mauvaise pente »[11]. Tel est le cas pour la Maçonnerie qui, bénéficiant du privilège de la perpétuité[12], a dû connaître au cours de sa longue histoire des périodes d’obscuration suivies de spectaculaires redressements.

De ces redressements, qui chaque fois lui ont conféré pour ainsi dire une nouvelle jeunesse, la Maçonnerie doit avoir conservé certaines traces, en particulier dans son « histoire traditionnelle » ou encore dans ses rituels. Il est très vraisemblable que les noms divins El-Shaddaï et « Dieu Très-Haut »[13] sont à rattacher à la transformation qui dut s’opérer à l’époque de la vocation d’Abraham. Une autre période cruciale pour le monde occidental, dans l’ordre initiatique aussi bien que dans l’ordre religieux, fut celle de la naissance du Christianisme, et c’est évidemment de cette époque que date la vénération de la Maçonnerie pour les deux saints Jean[14].

Au moment de l’irruption du Christianisme dans le monde gréco-romain et à plus forte raison à l’époque de la vocation d’Abraham, il y avait en Occident un grand nombre d’organisations initiatiques liées à la pratique des métiers, et dont les plus connues sont les Collegia fabrorum. Leurs mots sacrés, s’ils en avaient, n’étaient pas empruntés à l’hébreu, et le symbolisme solsticial de Janus jouait pour eux le rôle des deux saints Jean. Il serait téméraire de vouloir expliquer comment s’effectua la mutation ; car on ne saurait oublier que, selon le Maître que nous suivons et qui fut certainement l’initié ayant reçu les plus amples lumières dans le domaine dont il s’agit, « la transmission des doctrines ésotériques » s’effectue par une « obscure filiation », en sorte que « les attaches de la Maçonnerie moderne avec les organisations antérieures sont extrêmement complexes »[15]. C’est pourquoi, plutôt que de vouloir percer des mystères « couverts » du voile impénétrable de l’« anonymat traditionnel »[16], il est sans doute préférable de rechercher dans la Maçonnerie actuelle, les marques des influences respectives des trois traditions abrahamiques.

Les marques de l’influence juive sont trop évidentes et trop connues pour qu’il soit besoin d’y insister. L’usage de l’hébreu pour les mots sacrés, les continuelles références aux Temples de Salomon et de Zorobabel, le calendrier luni-solaire, le travail tête couverte au 3ème degré, la datation rituelle coïncidant à peu de chose près avec la datation hébraïque, tous ces indices et bien d’autres encore sont là pour attester l’importance du trésor symbolique hérité des fils de l’Ancienne Alliance.

L’influence chrétienne est d’un ordre tout différent. Certes, dans les hauts grades, il est fait mention de certains événements de l’histoire du Christianisme, par exemple de la destruction des Templiers. Mais il faut surtout remarquer que c’est dans le monde chrétien que la Fraternité maçonnique s’est le plus développée, au point qu’une carte géographique qui représenterait la « densité chrétienne » des diverses contrées de la terre coïnciderait presque exactement avec celle qui représenterait leur « densité maçonnique ». On pourrait presque dire que la Maçonnerie est une organisation qui travaille sur un matériau symbolique principalement judaïque, et dont le recrutement est principalement chrétien.

Si l’apport judaïque et l’apport chrétien à la Maçonnerie sont des faits essentiels et évidents, il ne semble pas à première vue qu’il y ait dans cet Ordre un apport islamique quelconque. L’assertion de Vuillaume selon laquelle l’acclamation écossaise serait un mot arabe est erronée.

Certes, un Sheikh arabe a pu dire que « si les Francs-Maçons comprenaient leurs symboles, ils se feraient tous musulmans » ; mais un rabbin pourrait dire la même chose au profit de sa religion propre, et un théologien chrétien au profit de la sienne. Faudrait-il donc croire que ce « tiers » de la postérité d’Abraham, que l’initié Boccace, par la voix du juif Melchissédec, déclare être aussi « cher » au Père céleste que le sont les deux autres tiers, n’aurait apporté aucune contribution à un Art placé sous le patronage d’« Euclide, disciple d’Abraham » ?

La réponse que nous allons tenter de donner à cette question surprendra sans doute bien des lecteurs. Mais nous ne saurions l’esquiver dans cet ouvrage relatif aux conceptions de Guénon sur le rôle « eschatologique » de la Maçonnerie. Nous pensons en effet que l’œuvre de cet auteur, écrite à proximité et en vue de la fin des temps, vient combler d’un seul coup, et magistralement, le vide laissé jusqu’alors par la tradition islamique, dont Guénon était un représentant éminent, dans l’héritage abrahamique transmis à la Maçonnerie.

On a parfois écrit qu’avant Guénon tout avait été dit sur la Maçonnerie, excepté l’essentiel. Cela est très exact, et nous voudrions ajouter que personne ne s’est fait de la Fraternité maçonnique une idée plus haute que ce Maître, pourtant méconnu, plagié et attaqué, particulièrement en France par tant de Maçons.

Nous voudrions enfin attirer l’attention sur une particularité très importante, qui est commune à la fois aux traditions juive, chrétienne et islamique ainsi qu’à la Franc-Maçonnerie. Les musulmans sont en effet très conscients du caractère « totalisateur » de leur tradition[17], dû au fait que Muhammad est le « Sceau de la Prophétie ». Ce qu’on oublie parfois, c’est que Guénon attribuait un même caractère totalisateur au Christianisme, dont il disait qu’« il a apporté avec lui tout l’héritage des traditions antérieures, qui l’a conservé vivant autant que l’a permis l’état de l’Occident, et qui en porte toujours en lui-même les possibilités latentes »[18]. Il est bien des choses qui permettent de penser que l’insistance apportée par lui à faire reprendre aux Maçons conscience de la pluralité de leurs héritages et en conserver la « mémoire » dans leurs rituels s’explique par la certitude où il était que la Maçonnerie a elle aussi une destinée « totalisatrice ».

Totaliser, c’est « rassembler ce qui est épars ». Abraham, le père du monothéisme, est aussi, selon la signification hébraïque de son nom, le « Père de la multitude », comme l’Unité est le principe de la multiplicité. Et de même qu’à l’origine il n’y a que l’Unique qui crée toutes choses, de même à la fin toutes choses doivent se résorber dans l’Unité. Si maintenant nous passons du macrocosme au microcosme, nous trouvons quelque chose de rigoureusement équivalent dans la doctrine hindoue. « Lorsqu’un homme est près de mourir, la parole, suivie du reste des dix facultés externes […], est résorbée dans le sens interne (manas) […] qui se retire ensuite dans le souffle vital (prâna), accompagnée pareillement de toutes les fonctions vitales […]. Le souffle vital, accompagné semblablement de toutes les autres fonctions et facultés (déjà résorbées en lui […]), est retiré à son tour dans l’âme vivante (jîvâtmâ) […]) […]. Comme les serviteurs d’un roi s’assemblent autour de lui lorsqu’il est sur le point d’entreprendre un voyage, ainsi toutes les fonctions vitales et les facultés de l’individu se rassemblent autour de l’âme vivante (ou plutôt en elle-même, de qui elles procèdent toutes, et dans laquelle elles sont résorbées) au dernier moment (de la vie […]) […][19].

Avons-nous réussi à laisser pressentir que la « légende » qui rattache Euclide, c’est-à-dire la Géométrie, c’est-à-dire la Maçonnerie, au patriarche Abraham est autre chose qu’une bévue phénoménale qui témoignerait simplement de l’imagination et de l’ignorance de son « inventeur » ? Nous n’avons certainement fait qu’effleurer un tel sujet. Peut-être aussi nous fera-t-on remarquer que la Maçonnerie, dans son état actuel, semble peu digne du rôle éminent que nous semblons vouloir lui attribuer.

Mais on peut répondre que cet Ordre, placé sous le patronage des deux saints Jean, dont l’un est « l’ami de l’Époux » et l’autre « le disciple que Jésus aimait », peut en conséquence revendiquer tous les privilèges que confère l’amitié, et qu’il devrait donc être certain de son « salut » final. Nous employons ici ce mot de « salut » dans le sens que lui donne René Guénon : il s’agit, pour un homme, de son maintien après la mort dans les « prolongements de l’état humain » ; et l’on peut légitimement transposer cette doctrine à une organisation traditionnelle, initiatique ou exotérique.

À la fin d’un cycle, le « salut » des « espèces » destinées à être « conservées » pour le cycle futur est assuré par leur « entassement » dans l’Arche ou dans tout autre réceptacle équivalent, Il est probable que l’un de ces équivalents est le « sein d’Abraham » où, selon la parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare, se reposent après leur mort les âmes des justes sauvés. Que le patriarche ami de Dieu[20], béni par Melchissédec et vénéré par les trois religions « abrahamiques », soit en même temps le « précepteur » de la Maçonnerie, c’est là une tradition tellement « honorable », mais qui implique de telles « obligations », que cet Ordre n’a pas le droit de la méconnaître ou de l’oublier.

Selon le Melchissédec du conte Les trois anneaux de Boccace[21], le Père céleste a fait en sorte que chacun de ses trois fils également aimés soit persuadé d’avoir reçu le seul anneau authentique, l’anneau originel transmis « de temps immémorial ».

Deux millénaires d’histoire de l’Occident sont là pour nous prouver qu’en effet chacun des trois fils est bien certain d’être le préféré, et même le seul à être aimé, le seul qui ait reçu l’anneau véritable, l’anneau nuptial qui scelle les épousailles éternelles. Il faut respecter de telles convictions voulues par le Père. Elles ont conforté la « foi » de chacun, aux dépens sans doute de la « charité » fraternelle[22].

Qu’en est-il de l’« espérance » ? Il est écrit qu’à la fin des temps la foi disparaîtra et la charité sera languissante. Peut-être alors ce sera l’occasion pour la Maçonnerie « centre de l’union » et qui appartient elle aussi à la « postérité spirituelle » d’Abraham, de se souvenir de la devise qui fut, dit-on, celle de ses ancêtres opératifs : « En El-Shaddaï est tout notre espoir ».

 Denys Roman


[1] Ce texte a été publié dans la revue Renaissance Traditionnelle.

[2] Cette expression, bien connue dans les rituels de langue anglaise, est explicitée dans certains anciens documents selon lesquels la Loge de Saint-Jean se tient « dans la vallée de Josaphat », ce qui veut dire que la Maçonnerie doit se maintenir jusqu’au Jugement dernier qui marquera la fin du cycle. Selon le même symbolisme, « les plus hautes montagnes » doivent signifier le commencement du cycle ; et de fait, le Paradis terrestre, selon La Divine Comédie, est situé au sommet de la plus haute des montagnes terrestres, puisqu’il touche à la sphère de la Lune. De même, quand le Christ exprime sa volonté de voir saint Jean « demeurer » jusqu’à son retour, il est bien évident (et l’Évangile le précise) qu’il ne s’agit pas en premier lieu de l’individualité du disciple bien-aimé ; il s’agit avant tout de l’ésotérisme chrétien, ésotérisme « personnifié » par saint Jean, et qui s’est résorbé dans la Maçonnerie. On peut dire que les paroles du Christ sur saint Jean confèrent à cet Ordre les « promesses de la vie éternelle », de même que celles adressées à saint Pierre sont le gage que la Papauté l’emportera finalement sur les prestiges des « portes de l’Enfer ».

[3] C’est pourquoi Guénon, insistant sur la nécessité pour chaque Loge d’avoir la Bible ouverte sur l’autel du Vénérable, précisait bien que ce livre « symbolise l’ensemble des textes sacrés de toutes les religions ».

[4] Il ne faudrait d’ailleurs pas tomber dans l’esprit de système en prenant cette assertion rigoureusement à la lettre, car elle souffre de très notables exceptions. Tout le monde sait que la Maçonnerie, introduite dans l’Inde par les Anglais, y a connu un vif succès. Kipling, dans ses nouvelles maçonniques, a raconté comment les Hindous orthodoxes initiés à la Maçonnerie se comportaient, lors des agapes fraternelles, pour ne pas enfreindre les règles leur interdisant de prendre leurs repas avec des hommes de castes différentes.

[5] La valeur numérique de ce nom est 345 ; les chiffres 3, 4 et 5, qui servent à écrire ce nombre, expriment aussi la longueur des côtés du triangle rectangle de Pythagore figuré sur le bijou du Maître Passé.

[6] Le Roi du Monde, p. 50.

[7] Le Dieu qu’invoquait Abraham est El-Shaddaï (le Tout-Puissant) ; et Melchissédec était prêtre d’El-Elion (le Très-Haut). Il importe de rappeler que les Maçons de langue anglaise travaillent au 3degré « au nom du Très- Haut ».

[8] Mackey, dans son Encyclopédie, précise que « tous les vieux manuscrits des constitutions » contiennent la légende d’Euclide, généralement appelé « le digne clerc Euclide ». Voici en quels termes cette légende est rapportée dans le Dowland Manuscript, texte remontant à 1550 environ : « Lorsqu’Abraham et Sarah se rendirent en Égypte, Abraham enseigna aux Égyptiens les sept sciences. Parmi ses élèves se trouvait Euclide, qui était particulièrement doué. ». La légende rapporte que plus tard Euclide fut chargé de l’éducation des enfants du roi ; il leur apprit la géométrie et ses applications, la manière de construire les temples et les châteaux. Le texte conclut : « Ainsi grandit cette science dénommée géométrie, mais qui désormais dans nos contrées s’appelle Maçonnerie. »

[9] Il est d’ailleurs évident que les Maçons opératifs ont toujours compté dans leurs rangs un bon nombre de gens instruits et assez familiers avec les Écritures pour savoir qu’Abraham s’était comporté en Égypte bien plutôt comme un pasteur de troupeaux que comme un maître d’école.

[10] Il en était de même d’Aristote pour la dialectique, de Socrate pour la morale, de Cicéron pour l’éloquence, etc.

[11] Cf. Guénon, La Crise du Monde moderne, chap. I.

[12] C’est ce qui est exprimé par les paroles du Christ attestant sa volonté de voir saint Jean (c’est-à-dire l’ésotérisme chrétien) « demeurer » jusqu’à son retour.

[13] Il est curieux que le nom du Très-Haut, qui est le Dieu de Melchissédec, soit utilisé en Maçonnerie en langue vulgaire et non en hébreu ; cela pourrait être mis en relation avec le fait que Melchissédec appartient à la Tradition primordiale et non pas à la tradition juive. De même, la Maçonnerie de Royal Arch fait appel, dans le rite qui lui est essentiel, à la fois à la langue hébraïque, à deux langues sacrées disparues (le chaldéen et l’égyptien) et enfin à la langue vulgaire. D’après Guénon, commentant le traité De vulgari eloquio de Dante, la langue vulgaire, que tout homme reçoit par voie orale, symbolise, dans un sens supérieur, la langue primordiale qui ne fut jamais écrite.

[14] La légende faisant de Jean-Baptiste un Grand-Maître de la Maçonnerie opérative qui, de longues années après son martyre, aurait été remplacé par Jean l’Évangéliste n’a évidemment qu’un sens purement symbolique.

[15] Guenon, L’Ésotérisme de Dante, chap. IV [« Dante et le rosicrucianisme »], in fine.

[16] De même que toute œuvre traditionnelle est d’autant plus proche du véritable « chef-d’œuvre » que l’artisan a « sublimé » son « moi » individuel pour le transformer dans le « Soi » (cf. Le Règne de la Quantité, chap. IX [« Le double sens de l’anonymat »]), on peut dire que les transformations auxquelles nous faisons allusion sont des chefs-d’œuvre d’autant plus parfaits que leurs artisans nous sont restés totalement inconnus. Le cas le plus récent de telles mutations semble être celui du passage de la notion traditionnelle du « Saint-Empire » dans la Maçonnerie écossaise.

[17] Nous pensons qu’il est inutile de préciser que ce dont il s’agit n’a rien à voir avec les conceptions politiques qualifiées de « totalitaires ». On sait d’ailleurs comment les régimes qui se réclament de telles conceptions ont coutume de se comporter avec la Maçonnerie quand ils accèdent au pouvoir.

[18] La Crise du Monde moderne, chap. VII.

[19] Brahma-Sûtras, traduits et commentés par Guénon au chapitre XVIII de L’Homme et son devenir selon le Vêdânta.

[20] Le changement du nom d’Abram (« père élevé ») en celui d’Abraham (« père de la multitude ») se place entre la victoire du patriarche sur les adversaires des rois de la Pentapole et la destruction par le feu de cette même Pentapole. Cette destruction est naturellement une « figure » de la destruction finale du monde, et le rôle d’intercesseur joué par Abraham pour obtenir de Dieu une « limitation » de la destruction mériterait de retenir l’attention.

[21] Décaméron, 1re journée, conte III. On voit que le « Fidèle d’Amour » Boccace, pour placer, parmi ses contes d’une galanterie parfois un peu poussée, ceux qui avaient un sens doctrinal et qui certainement étaient pour lui ceux qui importaient le plus, savait utiliser le symbolisme des nombres.

[22] La « fable » symbolique utilisée par Boccace est d’ailleurs, comme tout ce qui est symbolique, susceptible d’une pluralité d’interprétations. En voici une qui, se plaçant à un point de vue plus élevé et proprement initiatique, répond sans doute davantage aux intentions de l’initié que fut Boccace. Si l’on doit assurément respecter les convictions de chacune des traditions en tant qu’elles prétendent avoir un statut privilégié les unes par rapport aux autres, d’un point de vue supérieur on ne doit pas être illusionné par de telles prétentions. Effectivement, cette prétention à l’élection relève d’une nécessité inhérente à la perspective exotérique et Boccace veut dire en fait que la vraie foi est cachée sous les aspects extérieurs des diverses croyances, vraie foi qui est la Tradition unique dont Melchissédec est le représentant. Cette vraie foi, c’est la « sainte foi », la fede santa dont Boccace, comme Dante, était, en Occident, un des fidèles.