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Opérativité et Maçonnerie spéculative ( I )

 

Publié dans : VERS LA TRADITION N°66 – Janvier-Février 1997

 

Préliminaires

Afin d’éviter tout malentendu qui pourrait naître des réflexions qui vont suivre, nous tenons à préciser plusieurs points :

  – en ce qui concerne la Franc-Maçonnerie, celle qui est concernée par nos propos de caractère spécifique est continentale, et nous prenons grand soin d’établir la nécessaire distinction entre Maçonnerie et Maçons, entre la Maçonnerie telle qu’elle devrait être, et telle qu’elle est généralement conçue.

  – pour traiter d’un sujet aussi grave, nos propos et leurs raisons ne sauraient donc se placer dans une perspective individuelle et polémique, tout a fait déplacée ici.

  – mais ce faisant, nous avons bien conscience de donner d’une certaine Maçonnerie continentale, une image consternante. Sommes-nous les seuls à déplorer la situation actuelle, et notamment à l’intérieur de l’Ordre ?

Nous ne le pensons pas. Au regard de réactions qui se font de plus en plus vives, compte tenu des difficultés que rencontrent ceux qui ont le désir de pratiquer la voie maçonnique conformément à ce qu’elle devrait être, rien ne doit être négligé pour un rétablissement toujours possible -ne serait-ce que dans les consciences-, des véritables valeurs initiatiques, et notre seule ambition est de tenter d’y contribuer pour notre modeste part.

 

Première partie

Lorsque René Guénon, du Caire où il résidait alors, entreprit sa longue série d’articles concernant l’initiation et sa “technique”1 (ils paraîtront à partir de 1930 et jusqu’à quelques mois de sa mort survenue en 1951), il déclencha une vive surprise et même quelque émotion parmi les Maçons continentaux auxquels il s’adressait plus particulièrement. En effet, la plupart des notions traitées étaient inconnues des Occidentaux, sinon oubliées depuis bien longtemps, notamment des milieux maçonniques2. Il faut dire qu’à cette époque, la pratique rituelle dans les Loges des pays latins était parfois réduite à un strict minimum3. Un des traits de cette négligence s’illustrait par le fait que, si les rituels des hauts grades avaient subi des modifications et adjonctions de caractère rationaliste plus ou moins accentuées (ce qui n’excluait pas quelques divagations occultistes ou pseudo-traditionnelles), les “grades” bleus avaient également souffert, et des innovations sous forme d’ajouts ou de suppressions masquaient et éliminaient pratiquement leur finalité initiatique, ne laissant finalement subsister du contenu qu’un aspect psycho-sociologique4. Fort heureusement, de nombreux éléments symboliques furent conservés, et d’autres, non moins importants, ont été restitués par la suite. Quant aux “usages”, dont on ne comprenait guère plus le sens, ils étaient jugés le plus souvent superfétatoires malgré leur étroit rapport avec la pratique rituelle5, et on avait cru bon de rejeter nombre d’entre eux ; ainsi des “décors”, comme le port du tablier et des gants pour ne citer qu’un exemple “banal”, qui n’étaient plus utilisés à la Maîtrise : “Il y a aujourd’hui des négligences vraiment impardonnables ; nous pouvons citer comme exemple celle que commettent les Maîtres qui renoncent au port du tablier (. . .)

Une chose plus grave encore, c’est la suppression ou la simplification exagérée des épreuves initiatiques, et leur remplacement par l’énonciation de formules à peu près insignifiantes […]”. (R. Guénon, Études sur la F.M. et le Comp., tome 2, p. 264) ; et nous n’insisterons pas sur l’appauvrissement des symboles décorant habituellement la Loge. Peu à peu, sous l’influence du positivisme s’était estompée la véritable raison d’être de la pratique maçonnique. Subsistaient, malgré tout, quantité d’éléments symboliques pratiquement incompris de la plupart de ceux qui les avaient conservés, et surtout la transmission de l’influence spirituelle qui permet leur mise en œuvre “opérative” ; en effet, sans cette transmission, toute pratique rituelle initiatique, même la plus rigoureusement formelle, est dénuée de la moindre efficacité.

Dans le cours de son œuvre, René Guénon évoque nécessairement l’aspect historique de la Maçonnerie, bien qu’il se défende d’aborder les choses en historien, mais il insiste surtout sur le sens que recouvrent les termes de “spéculatif’ et d’ “opératif’ dégagés de cette discipline. Les notions de Maçonnerie “opérative” et de Maçonnerie “spéculative” sont facilement discernables historiquement, même si, pour ce qui concerne la période opérative, nous manquons de documents, surtout et principalement (et inexplicablement) sur le continent. La transition qui s’effectua de l’une à l’autre donne encore lieu à d’interminables discussions où, parmi les historiens de la Maçonnerie –profanes ou Maçons–, la logique la plus élémentaire ne trouve pas toujours son compte. Ce passage constitue en quelque sorte la période dite de “transition”, où cohabitaient dans les Loges, Maçons constructeurs de bâtiments civils et religieux, et Maçons dits “acceptés”, étrangers au Métier par leur pratique d’une autre activité. On s’étonne qu’il ait fallu des décennies pour arriver laborieusement à la constatation de cet état de fait, somme toute évident ; mais constater n’est pas admettre. Si la pratique de l”acceptation” a amorcé la dégénérescence du Métier par le fait que les Maçons acceptés ont fini par être majoritaires dans certaines Loges, les causes de ce changement radical en sont multiples, notamment l’abandon progressif des grands chantiers à destination religieuse, et la dégradation des rapports avec l’Autorité romaine. Mais il ne paraît pas que ces motifs aient été déterminants pour justifier cette “mutation” qui allait provoquer inexorablement –les “Antiens” ne pouvaient pas l’ignorer– l’amoindrissement de l’Art Royal par la cessation de la pratique du Métier ; s’il y eut d’autres raisons pour sauver l’Ordre, la prescience de leur nécessité ne pouvait provenir que d’initiés effectifs, et cela, aucun document ne pourra en rendre compte, comme d’ailleurs de toutes les décisions capitales qui furent prises à chaque fois que les “Destins” de la Maçonnerie risquaient de se trouver compromis par les vicissitudes cycliques6. C’est pourquoi il paraît certain que cette mutation permit à la Maçonnerie de perdurer. Si les modalités dans lesquelles elle s’est effectuée ne sont pas toutes connues dans le détail (certaines, redisons-le, échapperont toujours à l’investigation documentaire), l’essentiel réside dans le fait qu’entre la Maçonnerie “opérative” et la Maçonnerie “spéculative” il n’y eut pas de solution de continuité7. Quelques-unes des conséquences qui ont découlé de cette situation, seront l’objet de notre propos, d’une part parce que cela permet de constater et de confirmer la validité actuelle de l’initiation maçonnique, mais également de démontrer que son caractère virtuel n’est pas irrémédiablement figé, et que ce germe peut toujours être actualisé. D’ailleurs, historiquement, bien des “zones d’ombre” (et pas des moindres) subsistent en ce qui concerne l’appréhension des “faits” de la Maçonnerie dite “spéculative” elle-même ; mais comme sa structure obédientielle est connue de tous, nous ne mettrons l’accent que sur ce qui illustre et “justifie” nos motifs d’inquiétude, en grande partie liés au maintien exclusif de la spéculation “intellectuelle” dans les Loges, pratique qui génère une sclérose qui s’identifie peu à peu à la “pétrification”. Quant à la pratique actuelle des hauts grades, spécialement du Rite écossais, bien que certains de ceux-ci, selon Guénon, ne fassent pas “partie intégrante” de la Maçonnerie en tant que telle8, nous pensons qu’elle n’en mérite pas moins l’examen, au même titre que celle qui prévaut au sein des Loges symboliques9  ; là aussi, la situation est préoccupante.

En définitive – et c’est sur quoi il conviendra d’insister–, c’est la notion d'”opérativité” qui prête à grave méprise, et celle-ci constitue un véritable obstacle à la mise en œuvre effective des moyens, notamment symboliques détenus par la Loge maçonnique, aboutissant à stériliser la démarche initiatique dans ce qui est son objet essentiel ; rendre effectif ce qui n’est que virtuellement transmis. Or cela n’est réalisable qu’en fonction de conditions que la perspective spéculative ne peut assurer, bien évidemment. Si l’on prend un exemple concret de la notion d’opérativité telle quelle est aujourd’hui conçue, et qui montre à quel point d’incompréhension on en est arrivé, on constate qu’elle évoque une pratique plus ou moins corporative, quand elle ne s’applique pas à la plus banale activité matérielle ; cela permet d’y opposer sans façon la soi-disant “supériorité” de la spéculation “intellectuelle”, censée s’appliquer à tout. Voilà comment se trouve méprisée et écartée la véritable notion d’opérativité que la pratique rituelle, à son niveau le plus élémentaire, permet pourtant d’appréhender ; au profit d’une spéculation mentale axée par définition et dans le “meilleur” des cas, sur une pédagogie qui réduit le symbolisme au seul aspect psychologique, pédagogie sur laquelle nous serons amené à revenir car elle est souvent assimilée, à tort, à la véritable “méthode”. Comme cet état de fait est devenu la norme qui doit être maintenue à tout prix10, toute initiative de caractère traditionnel tendant à modifier cette situation particulièrement préoccupante sur le Continent, est immédiatement contrée et rejetée, et le simple fait d’évoquer la possibilité d’une “opérativité” (authentiquement traditionnelle s’entend) dans le milieu maçonnique actuel, soulève le sourire, ou l’inquiétude et la réprobation agissante.

Ce refus d’accorder aux Maçons qualifiés la possibilité d’actualiser l’initiation qu’ils ont reçue, justifie, sans aucun doute les réserves, voire l’hostilité, de certains adversaires de la Maçonnerie, parmi ceux qui prennent à la lettre les critiques sévères de R. Guénon à l’adresse de l’Ordre11. Beaucoup de Maçons s’interrogent actuellement sur l’évolution rapide de l’appareil maçonnique dans sa forme obédientielle12, dans lequel une dégradation accélérée, ne laisse plus subsister qu’un formalisme figé et un légalisme insupportable, véritable pharisaïsme totalitaire, ces comportements masquant une ignorance de plus en plus affirmée, qu’accompagne le plus souvent – corollaire obligé –, une volonté de puissance s’exerçant librement du fait du vaste champ mis à sa disposition.

Mais cette situation n’atteint pas les dépôts que véhicule l’Ordre maçonnique et qui sont, pour l’essentiel, hors de “portée” des “réformateurs”, toutes catégories confondues13 ; les voiles de plus en plus épais qui recouvrent ces dépôts, tout en en obscurcissant l’éclat, les protègent des ravages de la mentalité profane. S’il n’en était pas ainsi, nous n’aurions aucune raison – après R.Guénon, Denys Roman et bien d’autres –, de prendre la plume avec l’espoir, en ce qui nous concerne, que quelques-uns sauront aller au delà des “mots substitués”.

R. Guénon, dans ses considérations sur l’ “opérativité” de la démarche initiatique (jugées souvent à tort comme trop techniques ou comme exclusivement théoriques), aborde fréquemment la nécessité d’une attitude “active”14 en toute circonstance et notamment dans l’exécution des rites procédant de ce domaine propre ; c’est ainsi qu’il fait état, à quelques reprises, de ce qu’il nomme “la théorie du geste”, attitude active par excellence, sur laquelle nous serons amenés à revenir quelque peu, car elle conditionne en grande partie l’ “opérativité” de la démarche maçonnique. Mais, pour l’Occidental éduqué et conditionné dans la mentalité de notre époque, toute activité, même rituelle, est synonyme d’ “action” pure et simple, entendue dans son acception profane ; d’autre part, la “spéculation” mentale, corollaire inévitable de celle-ci – et qui ne fait donc appel qu’à la seule modalité discursive –, provient d’une transposition abusive dans le milieu initiatique, des critères et habitudes de la mentalité profane, faute de la connaissance de certaines bases doctrinales universelles que R. Guénon s’est appliqué à faire connaître. Ces “modèles” doivent êtres abandonnés purement et simplement si l’on veut recréer les conditions favorables à une réactualisation des virtualités présentes au sein de l’Ordre. A cet effet, une maxime nous paraît s’appliquer parfaitement à cette nécessité : elle est en usage rituel dans une “société” initiatique extrême-orientale qui a pour nom la “Tien ti houei”, et se présente ainsi : “Renverser Ts’ing, Restaurer Ming.”, ce qui peut se traduire (mais les sens en sont évidemment multiples) par : “Renverser (ou Combattre) les ténèbres et Restaurer la Lumière”. Cette formule a, dans l’ordre temporel, une application facile à interpréter, sachant que Ts’ing est considéré comme l’usurpateur15.

D’un point de vue plus strictement maçonnique, l’état de fait dont nous faisons le constat, est une illustration parfaite du non respect d’une autre formule, celle-ci bien connue et souvent utilisée verbalement à tout propos : “Nous avons laissé nos métaux à la porte du Temple”. Est-il nécessaire de la commenter ? Toute la démarche est vaine si l'”abstraction “mentale n’est pas abandonnée, car l’ “intellectualité” conçue en mode spéculatif est tout à fait étrangère à l’être profond, et ne saurait donc l’atteindre ; elle doit être rejetée préalablement à toute chose, pour assurer toute conformité et effectivité à la démarche initiatique. C’est donc bien avant de franchir la “Porte du Temple” que les “métaux” doivent être abandonnés ; néanmoins, ce sont les “Travaux” en loge qui devraient permettre de prendre conscience de la nécessité de cet abandon, si toutefois la pratique d’un exotérisme n’a pas, de son côté, encore permis d’en amorcer la mise en œuvre. On sait que le rituel maçonnique fait un “rappel” de cette formule relative aux “métaux” lors de l’ “Ouverture des Travaux”, et ceux-ci évoquent “formellement” la “rupture” d’avec le milieu profane et en permettent également l’effectivité ; pour l’alchimiste, ce milieu est considéré comme l'”ambiance” de laquelle il faut impérativement s’isoler sous peine de faire obstacle à l’influence “Céleste”. En Maçonnerie, il s’agit plus spécifiquement de l’influence du Grand Architecte de L’Univers par le canal de ses Attributs “visibles” en Loge que sont les trois “piliers” : Sagesse, Force et Beauté.

Dans la suite de cet article, nous nous proposerons de préciser dans un premier temps ce que recouvrent les termes : “spéculatif’ et “opératif” afin d’en dégager le véritable sens ; pour ce faire, nous nous inspirerons de l’œuvre de R. Guénon et de l’enseignement traditionnel qu’elle véhicule. C’est à partir de cette œuvre, prise comme base universelle, et dans certaines de ses implications souvent négligées, que nous pourrons tenter d’entreprendre cette démarche de rectification, indispensable à qui veut comprendre la véritable finalité de l’Ordre maçonnique, celle-ci étant ignorée aujourd’hui de la plupart des Maçons. A cet effet, nous évoquerons les modalités restrictives du “travail” en Loge tel qu’il est pratiqué actuellement, et pour cela nous utiliserons des exemples précis. Nous mettrons également l’accent sur certaines déviances de cette pratique rituelle, qui vont de l’accentuation du formalisme le plus étroit, aux innovations inquiétantes, celles-ci frappant non seulement certains rituels, mais également, et comme déjà évoqué, des “usages” qui en permettent l’exécution et l’appréhension correctes.

En ce sens, il sera utile de souligner ce qui relève du domaine des “attitudes”, et ce qui, actuellement, pervertit la démarche maçonnique dans sa conformité, notamment les pseudo-usages qui se sont imposés à la faveur d’une méconnaissance du symbolisme, et pour d’autres raisons moins avouables ; un des plus pernicieux sans doute, est la confusion qui touche à la notion de “secret” dans l’utilisation qui en est faite par les Maçons, que ce soit dans la pratique maçonnique ou dans le monde profane (nous sous-entendons ici le milieu familial qui, par suite de ce comportement, subit un notable déséquilibre). Cette situation est considérablement aggravée par une “pédagogie” sous l’emprise d’un conformisme obstiné qui se traduit par un cloisonnement arbitraire des notions symboliques dont la nature profonde ne saurait s’accommoder ; un “mutisme” qui, dès lors, prend une allure obsessionnelle, accompagne ce comportement déviant. Est-il besoin d’insister sur l’effet stérilisant qui en est la conséquence immédiate ? C’est ainsi que l’attitude fraternelle véritable, qui procède du respect des “usages” et de la compréhension du Rituel, ne pouvant plus s’exercer, laisse la place à une pseudo-fraternité, sur le caractère dévoyé de laquelle il est préférable de ne pas insister. La confusion habituelle concernant les secrets et le “Secret” que Casanova avait déjà relevée en son temps 16, mérite d’être examinée, car elle amène à soupçonner de divulgations certains auteurs dont l’œuvre est consacrée au symbolisme maçonnique.

En conséquence de quoi, nous souhaitons examiner les possibilités rituelles et symboliques, d’une mise en œuvre effective et conforme qui, à défaut de pouvoir être entreprise dans une structure obédientielle telle qu’elle se manifeste (ce qui, dans la situation actuelle, serait tout à fait irréaliste), permettrait d’harmoniser les facultés de l’être selon les modalités propres au travail collectif des bâtisseurs, mise en œuvre active de rassemblement et d’édification. Car borner la démarche maçonnique à une “activité” mentale faite de discours et de “planches” élaborés selon des critères psycho-philosophiques ou vaguement spiritualistes -pour ne pas dire mystiques, dans le sens que R. Guénon donne à ce terme-, à laquelle restent associés en permanence les habitudes et les acquits de la vie ordinaire et profane, ne peut que déboucher sur une impasse et en aucune façon permettre une réalisation effective à partir des dépôts symboliques détenus et préservés par l’Ordre ; c’est une perte de temps et une duperie, voire une véritable imposture. C’est pourquoi, plus concrètement et “maçonniquement” parlant, nous verrons que la notion d'”opérativité”, telle que R. Guénon l’a définie, peut -et doit- légitimement s’appliquer au “travail” maçonnique -dès le départ et jusqu’à un stade bien plus avancé qu’on ne semble le croire-, selon la “Règle à 24 divisions”, et par l’emploi des outils du constructeur, dont le “Niveau” et la “Perpendiculaire”, qui assurent la conformité au Plan du Grand Architecte de L’Univers.

Bien que ce sujet soit de ceux que l’on ne peut aborder qu’avec précaution, nous ne pouvons ignorer, en relation avec notre propos, les points essentiels qui touchent à ce que Guénon définissait par la “restauration traditionnelle” de l’Occident chrétien et ce qui en est devenu, en quelque sorte, le lieu commun : la “constitution” de son “élite”. Depuis la rédaction d'”Orient et Occident” bien des choses se sont dégradées en Occident et dans le monde entier, c’est une évidence ; mais qu’en est-il de l”‘élite” occidentale ? A-t-elle accompagné ce courant descendant ou bien s’est-elle constituée de quelque façon et renforcée face à l’adversité ? Qui peut répondre aujourd’hui à cette question ? De fait, l’accélération croissante que l’on constate dans tous les domaines permet d’envisager une rupture. Quand se fera-t-elle et de quelle nature sera-t-elle ? La réponse ne nous appartient pas. Cependant, certaines convergences se “dévoilent” maintenant devant “les échéances qui s’annoncent […]” ; des initiatives sont engagées et certaines d’entre elles pourraient ne pas être indifférentes au caractère initiatique de l’Ordre maçonnique dans son aspect d’Arche17. La manifestation publique de ces projets nous amène à constater -bien que ce ne soit pas tout à fait nouveau- que si une fraction de l’Islam guénonien semble avoir toujours eu de l’intérêt pour l’Ordre, le Catholicisme persiste à le rejeter ; nombre de musulmans sont Maçons, mais une désaffection constante se manifeste parmi les catholiques envers la Maçonnerie ; que, pour beaucoup de ces derniers la double appartenance ne puisse être envisagée est une anomalie très lourde de sens et de conséquences dont il convient de tirer la leçon. Que de surcroît, la majorité d’entre les catholiques appartenant à l’Ordre soit hostile à l’œuvre de Guénon ou l’appréhende par une “exégèse” restrictive, n’est pas de nature à fonder quelque espoir de rapprochement. A considérer la situation, il est à craindre que l’entêtement de certains catholiques à vouloir une “réconciliation” à tout prix, au mépris de l’évidence des faits, “réconciliation” qui ne se ferait qu’au détriment du caractère initiatique de l’ordre, soit un exemple de ce que l’on dénomme habituellement par la “persévérance dans l’erreur”.

Dans l’état actuel des choses, l’Ordre maçonnique a-t-il encore en lui-même les moyens d’une opérativité ? Nous le pensons, et c’est pourquoi, après Guénon, il convient d’insister sur les possibilités considérables qu’il détient dans l’ordre des dépôts qu’il a reçus, dépôts que l’on peut appréhender comme des germes prêts à retrouver la plénitude de leur efficience symbolique, pour peu que l’on ait conscience que leur nature profonde est indestructible. Certes, quelques-uns rétorqueront que R. Guénon avait bien précisé, pour ce qui concerne plus particulièrement certains des hauts grades, que ce ne sont que des vestiges18 véhiculés par une Organisation initiatique dégénérée, même s’il ajoute : “dans le sens d’un amoindrissement” ; que cet amoindrissement provient de l’abandon de la pratique du Métier et que du fait de cet abandon, la Maçonnerie, devenue uniquement “spéculative”, ne transmet plus, dans la plupart des cas, qu’une initiation virtuelle. Faut-il préciser que nous ne partageons pas l’interprétation littéraliste de ceux qui, à partir de ce constat de Guénon, en déduisent rapidement que celui-ci s’était fait de la Maçonnerie une idée aussi médiocre et désespérée. A bien le lire, on découvre que son point de vue ne se limite pas à cette vision restrictive, et que l’intérêt soutenu qu’il manifesta envers l’Ordre procède d’une autre intention que celle de “jongler brillamment avec les symboles … et jouer au “mécano” avec les débris de traditions défuntes éparses dans les différents grades”, selon un récent discours anti-maçonnique19. Dans son œuvre et dans son activité traditionnelle qui fut intense (on sait qu’il a apporté notamment son concours à une entreprise de restauration de rituels maçonniques), R. Guénon devait attacher à ces vestiges “vivants”, qui constituent certains des dépôts symboliques que la Maçonnerie recèle, une importance qui est loin d’être négligeable. Poursuivant dans la ligne ainsi tracée, Denys Roman sut en développer les implications quant aux “Destins de la Franc-Maçonnerie”, mais aussi, et de façon susceptible de retenir l’attention de nombre de catholiques également Maçons, au regard de la question que nous abordons.

André BACHELET

(à suivre)

  1. Ils furent réunis en particulier dans : “Aperçus sur l’initiation”, et :”Initiation et réalisation spirituelle”. Bien sûr, la plupart de ses ouvrages contiennent des notions se rapportant à ce sujet particulier, et l’on peut dire que, en dernière analyse, toute l’œuvre de Guénon trouve sa raison d’être dans la réalisation de l’ “intégralité ” de la démarche dans la voie traditionnelle. De fait, si cette œuvre n’est pas un “manuel de réalisation “, l’appréhender uniquement en mode intellectuel (c’est-à-dire par le mental), équivaut à la dénaturer totalement. Guénon s’étonnait que l’on puisse en dire, et notamment des “Aperçus”, qu’elle était uniquement “théorique”.
  2. Des éléments de “sciences” traditionnelles subsistaient néanmoins dans certains milieux ésotériques ; les milieux occultistes ou irréguliers en possédaient des fragments issus d’autres canaux, mais mêlés à des incompréhensions et des déviances psychiques de toutes sortes, ce qui les rendaient le plus souvent suspectes et inapplicables telles quelles.
  3. Guénon affirmait que cette pratique rituelle qui se limitait parfois à quelques uns des éléments du rituel d’initiation, assurait néanmoins la validité de la transmission de l’influence spirituelle ; c’est pourquoi il considérait les membres d’obédiences “irrégulières” comme étant validement initiés. L’ “influence spirituelle” a pu ainsi se transmettre, même au sein de ces obédiences, sans quoi d’ailleurs, la Maçonnerie latine et notamment celle qui se considère comme “régulière”, et qui en est issue, serait aujourd’hui, et dans son ensemble, dépourvue de qualité initiatique. Dans cette dernière éventualité Guénon n’aurait eu aucune raison, sinon purement documentaire, d’accorder à l’Ordre autant d’intérêt qu’il le fit dans tout le cours de son œuvre.
  4. En ce qui concerne l’interprétation des rituels des grades bleus, la situation a-t-elle vraiment changé dans son ensemble, malgré leur restauration partielle ? Quant aux rituels des hauts grades écossais qui ont subi des dégâts considérables, une restauration véritable se fait toujours attendre, mais certains, dans ce milieu, sont aujourd’hui conscients que les discours philosophiques ou ceux teintés de psychanalyse et d’une “mystique” frelatée, ne mènent à rien, sinon à de graves déviances. Là où les éléments traditionnels authentiques ne prévalent pas, il y a forcément antagonisme et conflits.
  5. Les “usages” maçonniques sont souvent considérés comme des pratiques conventionnelles et contraignantes dont on ne perçoit pas toujours l’objet ; cette opinion est bien évidemment erronée. Leur raison d’être est de permettre et de faciliter une application “méthodique” (c’est-à-dire relative à la “Méthode”), et donc harmonieuse, de la démarche maçonnique s’appuyant sur la pratique rituelle ; elle est en quelque sorte comparable aux règlements monastiques qui ont pour but d'”accompagner” la Règle et d’en rendre l’application plus aisée et conforme. En un mot, sans les usages appropriés, la démarche maçonnique est livrée à elle-même et tombe sous l’emprise des fantaisies individuelles, entravant l’appréhension correcte du rituel ; dans ce cas, on peut la comparer au comportement induit dans la “salle des pas perdus”, communément dénommée “Parvis” où “Salle humide” où règne, dans une certaine mesure, une ambiance soustraite pour un temps, à la rigueur sacrée du rituel. Les “Travaux” maçonniques ne seront compréhensibles et par là même ne pourrons devenir vraiment effectifs, que lorsque les “anciens usages” seront rétablis dans leur intégrité.
  6. Cf. à ce propos : D. Roman : “René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie”, Edit. Traditionnelles, 1995, chap., Ill, qui aborde certains aspects de l’histoire souterraine” de la Franc-Maçonnerie.
  7. Notre propos n’est compréhensible bien entendu, que si l’on admet, à la suite de Guénon, une filiation ininterrompue entre la Maçonnerie opérative des constructeurs (et, pour cela il faut prendre en compte des périodes bien antérieures à celle du Moyen-âge, c’est-à-dire, préchrétiennes) et la Maçonnerie dite “spéculative” née officiellement sous sa forme obédientielle en 1717, même si le matériau documentaire dont dispose l’historien ne peut en révéler l’évidence. II y a tout de même d’autres critères pour apprécier la continuité spirituelle qui lie dans le temps l’art de construire dans ses différentes modalités.
  8. Cf. : “Etudes sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage”, tome 2, chapitre “Parole perdue et Mots substitués”, p. 39, note 2. Ce texte contient des remarques qui n’ont rien perdu de leur “actualité”, et ceux des auteurs qui n’hésitent pas à produire des citations (souvent tronquées ou tirées de leur contexte) de Guénon à l’appui de leur thèse anti-maçonnique, pourraient s’y référer… utilement à condition de l’appréhender sans parti pris. S’il est admis que certains des Hauts grades “ne font pas partie intégrante” de la Maçonnerie, ils devraient, de ce fait, être pratiqués de façon exclusivement “spéculative”. Mais alors, s’ils sont “étrangers” à la filiation maçonnique, quelle est la raison d’être d’une communication rituelle, comme c’est la cas, pour accéder à chacun d’entre eux ? La question mérite d’être examinée.
  9. Au sein du Rite écossais, cette sorte de symbiose aux effets réducteurs n’est pas le fait du “hasard” ; elle provient d’une volonté délibérée de la part d’instances “supérieures”, de “gérer” le Rite dans sa totalité. Il va sans dire que, dans les faits, ce procédé que l’on peut qualifier à juste titre d’annexionnisme est préjudiciable à la pratique conforme au Métier ; c’est ainsi que dans le cadre de la Loge symbolique (qui travaille aux 3 premiers grades, où degrés), ce comportement sournois impose une subordination vis à vis de “représentants” des Hauts grades -pour ne pas dire, une servilité- qui génère de graves confusions affectant les prérogatives des Vénérables (Cf. note 14).
  10. Que la maçonnerie soit réduite, comme l’a dit Guénon, à ne plus délivrer qu’une initiation virtuelle, est dû essentiellement à ce qu’elle borne ses membres à une démarche qui est de caractère exclusivement spéculatif. Mais cette limitation participe dans l’ensemble, d’une ignorance de la nature initiatique de l’Ordre. Certains prétendent que cette situation est maintenue par prudence ; il Y a probablement une part de vrai dans cette remarque, car la Maçonnerie, qui devrait, en principe, assurer une protection contre les déviances psychiques éventuelles, ne peut totalement la garantir actuellement compte tenu de l'”ambiance” “intra-muros” qui prévaut. Quant à insinuer, comme nous l’avons lu récemment dans un article intitulé “La Franc-Maçonnerie est-elle Traditionnelle ?” (Connaissance des Religions., no 44.45), qu’il se pourrait que celle-ci ne délivre plus qu’une “influence psychique”, il y a un pas que seuls des adversaires de la Maçonnerie sont capables de franchir. Les prétentions formulées sur ce sujet, par des individualités incapables de s’affranchir des bornes de l’exotérisme le plus étroit, et qui côtoient en purs intellectuels la véritable initiation, avec désinvolture et mépris, sont assez stupéfiantes.
  11. Compte tenu du fait que les critiques très sévères de Guénon à l’adresse de la Maçonnerie sont exploitées régulièrement et unilatéralement par les adversaires de l’Ordre, nous serons amenés, après D. Roman, à en faire l’examen.
  12. Nous ne pouvons pas développer présentement dans le détail cet aspect des choses, bien qu’il soit nécessaire et urgent de le faire. Nous ne méconnaissons nullement ce que cette tâche présente d’inconvénients pour l’image” publique de la Franc-Maçonnerie, mais est-ce une raison suffisante pour taire ce qui est considéré par de plus en plus de Maçons (pas seulement guénoniens d’ailleurs), comme une situation extrêmement préoccupante ? Les lecteurs trouveront dans les 2 ouvrages de Denys Roman : “René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie”, et “Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie -L’Arche vivante des symboles” (Ed. Traditionnelles, 1995) dont M. Roland Goffin a rendu compte dans cette même revue, bien des remarques à ce sujet. C’est bien le cas de dire, – en paraphrasant un auteur oriental énumérant les dangers qui menaçaient l’Islam –, que la Maçonnerie est en péril pour les mêmes raisons : “la 1re est que les (Maçons) ne mettent pas en pratique ce qu’ils savent ; la 2e est qu’ils agissent sans savoir ; la 3e est qu’ils ne cherchent pas à apprendre ce qu’ils ne savent pas, et la 4e est qu’ils empêchent les autres de s’instruire.” (in Sulamî – Epître des Hommes du Blâme, p. 117). En disant cela, nous pensons aux ‘jeunes” maçons d’intention droite qui sont trompés dans leurs espérances et dont les aspirations spirituelles et initiatiques sont détournées.
  13. Malgré les mises en garde répétées, on persiste à “remanier” les rituels dans le sens d’une altération et d’une falsification, ou à maintenir des versions véhiculant des innovations allant de la pure fantaisie (ce qui ne signifient pas qu’elles sont sans conséquences sur le mental de celui qui les met en pratique) au contenu luciférien le plus suspect. Les rituels des “grades” bleus pratiqués dans les Loges dites “symboliques”, ou ceux des hauts grades sont régulièrement visés par cette agression de caractère individualiste ; en ce qui concerne les rituels des hauts grades écossais, nous pensons particulièrement à certains d’entre-eux (et pas des moindres) auxquels Guénon a consacré des pages symboliques qui montrent l’intérêt qu’il leur accordait. Dans l’état actuel, ces rituels sont à ce point dénaturés que pratiquement plus rien de leur contenu symbolique d’origine ne subsiste. Un exemple significatif est celui du 13e degré (Royale Arche), qui a vu son symbolisme hermétique purement et simplement évacué et remplacé par un succédané de Kabbale – prolongé dans le 14e degré –, par la ridicule “légende” d’origine probablement occultiste, des Trois Mages qui ont découvert “le centre de l’idée” ! (Cf. : Paul Naudon, “Histoire, Rituels et Tuileur des Hauts Grades maçonniques”, p. 310, note 11, qui affirme qu’il s’agit d'”une glose d’interprétation à la fois forcée et restrictive du rituel original”. Il précise page 277 :”Les manipulations faites au cours du temps et au gré des circonstances ont conduit ( … ) à des rituels et à des commentaires des grades, qui les ont si totalement défigurés que leur sens primitif et leur objet d’ensemble ne peuvent plus être perçus.” Peut-on être plus précis ? Depuis la date de rédaction de ce texte, les “manipulations” continuent de s’appliquer dans ce domaine de prédilection qu’est le Rituel, et particulièrement celui de Rite écossais.
  14. Nous utilisons les guillemets par précaution car l’activité (prise dans le sens d’action) a bien souvent comme moteur une volonté de domination qui s’exerce à la suite d’une assimilation fautive de la “vertu” maçonnique de “Force” véhiculée par les rituels conformément à la nature cosmologique des “petits mystères”, auxquels est lié le Métier. Cette action, dépourvue de sa subordination à la “Sagesse”, procède, dans ce cas, d’une influence luciférienne : c’est un emploi illégitime de la “Force” qui ne peut générer que conflits et éloigner dangereusement de la raison d’être de l’initiation. En ce sens, ce comportement rejoint celui qui est sous l’emprise de la passivité -qui en est apparemment l’extrême- par le fait qu’ils sont tout deux soustraits (ou qu’ils se soustraient, dans le cas où la volonté individuelle intervient) à la Volonté du ciel. Celle-ci considérée dans les attributs de manifestation de Majesté et de Beauté, s’exerce en Maçonnerie, par la conformité au Plan du Grand Architecte de L’Univers dont procède la démarche rituelle collective en Loge. Pour l’hermétiste, “l’Anima Mundi” (qui est essentielle dans cette voie de caractère également cosmologique) ne peut qu’être subordonnée à l’ “Ordonnateur” suprême.
  15. Cf. : Frédérick Tristan, “La Société du Ciel et de la Terre” in Etudes Traditionnelles, no 487, 488, 489/490. Cette maxime est accompagnée d’une autre, non moins explicite placée sur l’Autel de la Loge : “Obéir avec rigueur et agir avec droiture” ; cette injonction permet le maintien de l’harmonie dans la démarche, parfaite illustration de la “résolution des oppositions” que la méthode établit à ce niveau. A partir du moment où la droiture n’est pas appliquée où ne peut plus l’être, l’obéissance devient “servilité”, et la “voie” est pervertie. Il ne faut voir présentement dans les remarques ayant amené cette note, que le souhait d’attirer l’attention sur certains aspects de la méthode maçonnique qui, si elle est aujourd’hui lacunaire, peut être restituée pour l’essentiel, à condition de rejeter la contrefaçon qui en tient souvent lieu.
  16. Cf. : R. Guénon : “Etudes sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage”, Tome 2, p. 207, note, 1. Guénon renvoie pour la citation de J.J. Casanova au “Rituel de Maître” de Ragon (Cf. Edition Les Rouyat, 1976. p, 35, note : 1). Cet auteur a curieusement inclus le texte (abrégé) de Casanova dans son “Instruction” au grade de Maitre, qualifiant ses paroles d'”ingénieuses” ! Son appréhension du rituel était limitée dans l’ensemble à un aspect psychologique. Consulter pour la citation plus complète : A. Mellor, “Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie et les Francs-Maçons”, Editions Belfond 1971, p. 245.
  17. Ceci soulève un aspect des choses qui a trait à la question à nouveau débattue de divers côtés et avec quelque insistance, de l’aide de l’Orient ; celle-ci devant s’appliquer ou non à la Maçonnerie, selon les “écoles”. Cette application ne devrait pas laisser la Maçonnerie indifférente comme il semble que ce soit le cas. Si l’on en croit le “message” de diverses nouvelles revues qui reprennent plus ou moins explicitement les hypothèses formulées par Guénon à ce sujet, plusieurs Traditions seraient représentées, chacune d’elles revendiquant, à partir de certains critères, la priorité. Bien que ce ne soit pas directement le sujet que nous abordons, nous ne pouvons négliger cet aspect de L’évolution des choses lorsque nous traitons de l’ “opérativité” des travaux maçonniques et d’une éventuelle et toujours possible “restauration” de leur plénitude. L’appel à l’Occident d’une part et à l’Orient de l’autre n’est pas nouveau ; nous souhaitons (bien qu’il y ait lieu, dans l’état actuel des choses, d’avoir quelque inquiétude) que les initiatives que nous évoquons aboutissent à cet “accord sur les principes” auquel R. Guénon a appelé sa vie durant.
  18. Étude sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, tome 2, chap. “Parole perdue et Mots substitués”, p. 39.
  19. Cf. la référence incluse dans la note 10. Cette aimable critique s’adresse en l’occurrence à Denys Roman, mais il apparaît qu’aux yeux de l’auteur de ce texte, on puisse l’étendre sans abus à René Guénon, en rapport avec son intérêt pour les Hauts grades et le symbolisme maçonniques.

LA NOSTALGIE DE LA STABILITÉ (II)

(Paru dans les Études Traditionnelles N° 450, octobre-novembre-décembre 1975)

Études Traditionnelles, octobre-novembre-décembre 1975, N° 450
LA NOSTALGIE DE LA STABILITÉ*(fin)

Si les changements incessants apportés au mode de vie de nos contemporains suscitent de plus en plus d’inquiétudes chez un grand nombre d’esprits pourtant modernes et même rationalistes, il n’en est pas moins vrai que quelques autres continuent à professer une foi solide dans les vertus de ce même changement et dans la bienfaisance du Progrès. Un ouvrage récemment traduit du russe, La Science en l’an 2000, par M. Boris Kouznetsov[1], est très caractéristique à cet égard. L’auteur ne nie pas les dangers que comportent plusieurs des développements actuels de la technique. Mais il pense qu’il est pour la civilisation « une route qui débouche sur un essor sans précédent de la science, de la culture et du bien-être de l’homme, sur l’accélération du progrès, l’abolition de la maladie, l’élévation du niveau intellectuel et moral ». Il parle du bonheur en ces termes : « La loi de Weber-Fechner, selon laquelle les sensations croissent comme les logarithmes des excitations, signifie que si les facteurs procurant à l’homme l’impression de bonheur demeurent dans un état stationnaire, la sensation de bonheur disparaît… L’homme peut être heureux si ce qui lui procure le bonheur s’accroît ou, plus encore, si cet accroissement s’accélère. » Selon cette conception hyper-hédoniste du bonheur, ce devrait être certainement au XXe siècle que les hommes se sont sentis le plus pleinement satisfaits, et c’est pourquoi sans doute M. Kouznetsov ajoute : « Dans une société harmonieuse, l’application de la science moderne… donne naissance à une situation sans précédents dans l’histoire de l’humanité. Depuis les joies les plus simples jusqu’aux plus profondes…, tout ce qui procure le bonheur à l’homme s’accroît de manière de plus en plus rapide, et la conscience humaine en éprouve une sensation de bonheur toute neuve. »

D’autre part, les craintes éprouvées par savants et économistes quant à l’épuisement prochain des matières premières et des sources d’énergie sont parfois critiquées par d’autres spécialistes. On vante, par exemple, les ressources inexploitées de l’Amazonie et de la Sibérie, l’abondance des nappes pétrolifères sous-marines, les possibilités de la technologie nucléaire, les miracles de la « révolution verte », l’utilisation éventuelle du plancton pour l’alimentation humaine, etc. Mais au fur et à mesure qu’on envisage ainsi de nouveaux champs d’exploitation, d’autres auteurs établissent irréfutablement l’irréalisme de telles espérances[2].

Laissant donc de côté l’examen des innombrables ouvrages ayant pour but de dénoncer une montée de périls sans précédent dans l’histoire connue de l’humanité, nous voudrions nous borner à formuler quelques remarques sur la Lettre à Louis Pauwels sur les gens inquiets et qui ont bien le droit de l’être, de M. Paul Sérant, dont notre collaborateur Charles-André Gilis a rendu compte ici même. Nous examinerons en particulier deux points abordés dans cet ouvrage : la crise actuelle du christianisme et les références faites à l’œuvre anti-moderne de Guénon.

Dans le chapitre IX, M. Sérant évoque ce qui est « un sujet majeur d’inquiétude pour beaucoup d’Occidentaux : la crise de l’Église catholique…, crise qui met en cause les fondements de notre civilisation »[3]. On trouve dans ces pages quelques remarques sur des faits qui ressortissent à ce que Guénon appelait la « technique de la subversion ». L’auteur observe que l’attitude actuelle du catholicisme est une réaction outrancière à son attitude passée. Mais les dangers de cette nouvelle « politisation » sont évidents : « Le prêtre est conquis par ceux qu’il entendait conquérir… Il en vient à penser que le christianisme doit être réinterprété à la lumière du marxisme »[4].

M. Sérant est souvent très dur pour l’Église post-conciliaire, et l’on voudrait croire qu’il exagère la « décomposition du catholicisme » (expression, dit-il, d’un théologien romain). Il écrit d’autre part : « Pour Guénon, la crise du catholicisme remontait aux premiers siècles de l’ère chrétienne, quand les sacrements avaient perdu leur caractère initiatique ». À vrai dire, la pensée de Guénon sur ce point était plus complexe. Pour lui, l’âge d’or du christianisme (et plus spécialement du catholicisme) s’est étendu de 314 à 1314, c’est-à-dire sur une durée de mille ans ; c’est le « millenium » annoncé dans l’Apocalypse. 314 marque en réalité une modification profonde qui « voile » l’ésotérisme chrétien, lequel devient dès lors l’apanage d’organisations plus ou moins secrètes[5]. 1314 verra une accentuation extrême de cette « occultation », marquée notamment par la substitution de la Rose-Croix à l’Ordre du Temple[6].  Les diverses modifications durent être faites « à couvert », en vertu du « pouvoir des clefs » détenu par l’autorité spirituelle.

Dans le chapitre X, M. Sérant expose ses idées sur l’œuvre de Guénon qu’il a connue, semble-t-il, assez tardivement. Il écrit : « J’ai été fasciné, il y a plus de vingt ans déjà, en découvrant l’œuvre de cet extraordinaire révolté : philosophe rejetant toute la philosophie post-cartésienne, Franc-Maçon et condamnant le laïcisme, doctrinaire de l’ésotérisme et ennemi de toutes les écoles occultistes, admirateur de l’Orient en désaccord avec tous les orientalistes, chrétien entré dans l’Islam par l’initiation soufie, tout en continuant à défendre la théologie chrétienne médiévale ». On pourrait ajouter que Guénon était un érudit qui méprisait l’érudition. Certaines des réserves faites par l’auteur touchent parfois à des points qui pour tout guénonien sont absolument essentiels. Par exemple, M. Sérant se dit « stupéfait » de la « fermeture dogmatique » de Guénon[7] vis-à-vis notamment des thèses de Jung « qu’il ne craint pas de condamner plus encore que Freud, ce dernier lui semblant moins dangereux parce que franchement matérialiste, alors que Jung confondrait, lui, le psychique et le spirituel ». C’est là, en effet, ce qui distingue fondamentalement la pensée de Guénon de celles des innombrables censeurs de la civilisation matérialiste moderne. Toute la seconde partie du Règne de la Quantité est écrite pour mettre en garde contre le danger que constitue pour notre monde l’édification d’une contre-tradition prétendument spiritualiste.

Dans tous les pays occidentaux, la crise actuelle fait l’objet de tant d’études de spécialistes des diverses disciplines concernées qu’il serait fastidieux de simplement les énumérer. Jamais, croyons-nous, l’humanité n’avait eu pareillement conscience d’être arrivée à une heure solennelle de son destin. De plus, la précipitation des événements rend ces ouvrages très rapidement caducs. Dans cette marée sans reflux, il nous apparaît que l’œuvre « critique » de Guénon est la seule à n’avoir pas vieilli. Nous voudrions, sans aucune prétention à épuiser un aussi vaste sujet, attirer l’attention sur quelques points qui nous ont toujours frappé à la lecture de cette œuvre.

Dans les écrits de Guénon antérieurs à 1914, et notamment dans ses articles écrits pour La Gnose, on ne trouve aucune allusion à la proximité de la fin des temps. Dans les ouvrages d’après la première guerre mondiale au contraire – et même dans ceux dont le sujet semble le moins en rapport avec cette proximité, comme le Théosophisme ou l’Introduction générale [à l’étude des doctrines hindoues] –, il en est presque toujours parlé. Cette tendance, déjà très marquée dans Orient et Occident, publié en 1924, s’accentue encore dans La Crise du Monde moderne. À la première page de cet ouvrage, paru en 1927, Guénon constate que depuis la publication d’Orient et Occident, c’est-à-dire en trois ans, « les événements sont allés en se précipitant avec une vitesse toujours croissante ». Et à la fin de l’avant-propos de cet ouvrage, il affirme que « bien des indices permettent déjà d’entrevoir la fin plus ou moins prochaine, sinon tout à fait imminente » de l’ « âge sombre ». Le Règne de la Quantité, dont la première édition parut au Caire, en langue anglaise, durant la seconde guerre mondiale, apportera des précisions capitales pour apprécier du point de vue traditionnel la décadence spirituelle du monde et surtout du monde occidental. Enfin, la seconde édition d’Orient et Occident, parue en 1948, comportait un addendum où nous lisons ceci : « Nul ne songera à contester que, depuis que ce livre a été écrit, la situation est devenue pire que jamais, non seulement en Occident, mais dans le monde entier… Le désordre est allé en s’aggravant plus rapidement encore qu’on aurait pu le prévoir… ; ce qui subsiste comme tradition en Occident est de plus en plus affecté par la mentalité de la vie moderne… Les ravages de la modernisation se sont considérablement étendus en Orient ; dans les régions qui lui avaient le plus longtemps résisté, le changement paraît aller désormais à allure accélérée, et l’Inde elle-même en est un exemple frappant. »

Plusieurs points sont à remarquer dans cet addendum. Tout d’abord, Guenon semble être surpris par la précipitation des événements. Ensuite, il est visible que les deux guerres mondiales ont joué un rôle important dans cette accélération. Enfin, la contamination de la mentalité commune à l’Orient par la mentalité occidentale moderne lui semble un trait particulièrement inquiétant, sans doute en vertu de l’adage : « Corruptio optimi pessima  »[8].

Ce qui distingue foncièrement Le Règne de la Quantité de toutes les autres études sur la crise actuelle, c’est l’affirmation de Guénon que les événements auxquels les hommes et leurs dirigeants assistent impuissants ne sont pas l’effet de hasards malheureux, mais se déroulent selon un plan établi par la contre-initiation, laquelle d’ailleurs est inconsciemment mue par une volonté supérieure dont tout dépend en ce monde. Cette contre-initiation anime en particulier les mouvements « néo-spiritualistes » qui sont d’autant plus actifs à l’heure actuelle que nous sommes désormais dans la seconde phase de l’action anti-traditionnelle. Ces mouvements, dont certains ont de plus en plus tendance à se présenter sous un aspect soi-disant scientifique ou encore à « mettre en exploitation » telle ou telle idée traditionnelle isolée de son contexte, exercent sur la mentalité de nos contemporains une influence toujours croissante. Et il est bien connu que le plus sûr moyen d’agir sur le cours des choses, c’est d’agir sur la mentalité des hommes.

Une autre particularité des conceptions guénoniennes sur la crise et, d’une manière plus générale, sur l’histoire du genre humain, c’est l’importance qu’elles attachent à la doctrine des cycles. Il est vrai que plusieurs écoles plus ou moins « spiritualistes » évoquent parfois l’existence de cycles cosmiques et spécialement astronomiques. La grande difficulté pour appliquer correctement la doctrine traditionnelle, c’est de connaître le point de départ des cycles principaux ou secondaires[9]. Mais on ne peut étudier sérieusement Guénon sans être frappé de l’importance qu’il donne à un événement dont il fait découler tout le processus de décadence spirituelle de l’Occident, décadence que nous voyons de nos jours en passe de s’imposer à tout le reste de la planète. Cet événement, c’est la ruine de l’Ordre du Temple, et il est assez remarquable que plusieurs des plus actifs parmi les anti-guénoniens se distinguent par une hostilité particulière à l’égard de tout ce qui touche les conceptions traditionnelles relatives aux Templiers : l’existence d’une initiation au sein de l’Ordre, l’orthodoxie religieuse des chevaliers et leur innocence, l’héritage templier dans la Maçonnerie, etc. Il suffit de rappeler l’« affaire Téder », au début de l’activité traditionnelle de Guénon, pour être dispensé d’en dire davantage[10].

À Joseph de Maistre qui demandait : « Qu’importe à l’univers la destruction de l’Ordre des Templiers ? », Guénon répond : « Cela importe beaucoup, au contraire, puisque c’est de là que date la rupture de l’Occident avec sa propre tradition initiatique, rupture qui est véritablement la première cause de toute la déviation intellectuelle du monde moderne… [Joseph de Maistre] ignorait quels avaient été les moyens de transmission de la doctrine initiatique et les représentants de la véritable hiérarchie spirituelle ; il n’en affirme pas moins nettement l’existence de l’une et de l’autre, ce qui est déjà beaucoup », étant donné l’état de la Maçonnerie au XVIIIe siècle[11].

Depuis la mort de Guénon, les événements sont allés à un tel rythme que bien des gens de nos jours commencent à désespérer de retrouver cette stabilité dont ils ont pourtant une croissante nostalgie. Certes, « le réactionnaire veut stabiliser le passé ou le rétablir dans un équilibre utopique » et « le révolutionnaire veut hâter l’avenir vers un autre équilibre non moins arbitraire et qui sera dépassé lui aussi »[12]. Car les hommes de notre temps sont de moins en moins nombreux à être satisfaits de leur sort.

La stabilité, l’équilibre : ce sont là des aspects de l’Harmonie, « reflet de l’Unité principielle dans le monde manifesté ». Notre monde, de plus en plus « solidifié », pour ne pas dire pétrifié, n’évoque pas l’harmonie, mais bien plutôt le chaos. Tous les problèmes s’y posent en même temps, rendant par là même leur solution impossible ; et d’ailleurs, les problèmes dont on parle le plus ne sont pas les plus inquiétants. Le déclin de l’influence des institutions traditionnelles et la prolifération des contrefaçons de la spiritualité sont des indices de confusion autrement graves. Car pour affronter « les jours qui viennent », les traditions authentiques pourraient seules fournir des armes à la mesure des « épreuves » que de tout temps elles avaient prévues et annoncées.

Denys ROMAN


* Voir Etudes Traditionnelles, 1972, nos 432-433. [La nostalgie de la stabilité (I)]

[1] Editions Marabout-Université, Paris.

[2] Cf. à ce propos l’article de M. Jacques Angoût : « Comment une autoroute de 3 000 km risque de modifier le climat de la terre », dans Science et Vie de février 1973. Nous en citerons quelques passages : « Les spécialistes de l’agriculture émettent beaucoup de réserves sur le bien-fondé de cette opération… Les agronomes estiment qu’après 2 ou 3 années de fertilité le terrain arraché à la forêt ne produit plus rien. » Mais si le bénéfice économique espéré du défrichement est illusoire, les dangers résultant de cette opération ne le sont pas : « On constate dès maintenant que la forêt amazonienne abandonne la lutte et qu’elle commence à rétrécir naturellement. La forêt tropicale ne se renouvelle plus. » D’ailleurs, le danger signalé n’est pas particulier au Brésil : « Trois biologistes mexicains lançaient au mois de septembre un cri d’alarme : les forêts tropicales humides étaient partout en voie de disparition ». Or, « la disparition progressive de telles masses forestières doit amener des modifications importantes dans les climats… La forêt purifie sans cesse l’atmosphère », et il est grave de voir menacer une telle source d’équilibre biologique « à un moment où l’atmosphère se charge de plus en plus d’oxyde de carbone ». L’utilité des « lieux humides » est connue ; mais les intérêts économiques sont évidemment bien supérieurs…

[3] À propos de « la pétition qui demandait à Paul VI de maintenir à tout prix la liturgie traditionnelle en langue latine », l’auteur remarque que « cette pétition rassemble autant de protestants, de juifs et d’agnostiques que de catholiques », tous parlant « au nom du patrimoine culturel de l’humanité ». Une telle préoccupation peut être parfaitement légitime ; elle ne semble pas cependant avoir influencé le Saint-Père. Les guénoniens catholiques auraient bien d’autres « critiques » à adresser à la nouvelle liturgie en se plaçant sur le terrain de la tradition et du symbolisme des rites, sans trop se soucier d’un « patrimoine culturel » qui d’ailleurs n’est devenu celui de l’humanité que du fait de « l’envahissement occidental » tant dénoncé par Guénon.

[4] Cette application « néfaste » de la doctrine traditionnelle des « actions et réactions concordantes » est encore bien plus dangereuse quand elle concerne non plus le domaine social, mais le domaine théologique. M. Sérant cite le fait suivant, rapporté par le journal Le Monde. À un synode romain tenu en 1971, l’évêque de Sion-en-Valais ayant rappelé que « parmi les causes de confusion actuelles, la plus grande est l’ennemi de Dieu, Satan, dont la suprême habileté est d’être là en faisant croire le contraire », cette déclaration « a fait rire l’assistance ». Le journaliste ajoute même : « Ce fut bien la première fois depuis les débuts de ce synode. »

[5] L’institution du monachisme, qui remonte précisément à cette époque, a dû grandement faciliter une telle évolution. On a dit assez souvent que les conditions de vie des premiers chrétiens se sont perpétuées dans la vie monastique ; cela est peut-être plus profondément vrai qu’on le pense communément.

[6] Il serait intéressant d’examiner le parallélisme de cette évolution avec celle de l’art chrétien.

[7] L’auteur compare cette fermeture dogmatique à celle d’André Breton. Voilà un rapprochement qui aurait bien surpris Guénon.

[8] Guénon écrit aussi : « II suffit que le point de vue traditionnel… soit entièrement préservé en Orient dans quelque retraite inaccessible à l’agitation de notre époque ». Dans la Crise du Monde moderne (p. 112), Guénon avait mentionné la même possibilité en ce qui concerne le christianisme. Il est intéressant d’examiner la progression de l’« occidentalisation » dans la mentalité des diverses civilisations asiatiques. La première touchée fut la plus extrême de l’Extrême-Orient, celle du Japon ; la Chine vint ensuite ; la dernière atteinte fut l’Inde. Il faut espérer que ce processus ne se poursuivra pas.

[9] Si le point de départ du Manvantara « était déterminé avec exactitude, chacun pourrait sans difficulté en tirer des déductions permettant de prévoir certains événements futurs […]. » (Formes traditionnelles et Cycles cosmiques, p. 21).

[10] Les critiques formulées contre Guénon à ce sujet ont pris parfois pour prétexte l’abus qu’ont fait du Templarisme les occultistes de tout genre. La déformation par ces derniers des idées traditionnelles a toujours fourni des arguments de choix aux détracteurs de la « science sacrée ». Mais il semble que cette question du Temple soit de celles où se vérifie le plus facilement l’impuissance de l’érudition moderne à franchir certaines « limites de l’histoire ».

[11] Cf. Étude sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, t. 1, p. 20.

[12] Luc Benoist : « Le Retour aux cycles », dans les Etudes Traditionnelles de septembre 1970, p. 220.

LA NOSTALGIE DE LA STABILITÉ (I)

(Paru dans les Études traditionnelles N° 432-433 de juillet-août-septembre-octobre 1972)

LA NOSTALGIE DE LA STABILITÉ

Quand M. J. Corneloup, vers la fin de son ouvrage Je ne sais qu’épeler[1], parlait des dangers qui menacent notre civilisation, il se faisait l’écho de préoccupations qui s’imposent de plus en plus aux milieux scientifiques et économiques. La conférence de Stock­holm, tenue sous les auspices de l’Organisation des Nations Unies, les travaux du « Club de Rome » et d’autres manifestations qui ont eu leurs répercussions même dans le domaine politique ont mis la question à l’ordre du jour. Au cours de l’année 1972, un nombre de plus en plus considérable d’hommes de science sont intervenus dans le débat, et ce fut le plus souvent pour jeter un cri d’alarme. Il faut mentionner en particulier l’éditorial de M. Raymond Latarjet, Directeur de l’Institut du Radium, dans la revue La Recherche de juin 1972. Cet éditorial est intitulé : « Vers l’humanité stabilisée ? »

L’auteur commence par insister sur le fait que de telles préoccupations se sont imposées brutalement au monde scientifique : « Si l’humanité survit suffisamment pour porter un jour un regard rétrospectif sur le XXe siècle, elle reconnaîtra que l’événement le plus important de ce siècle s’est produit vers 1970. C’est à cette époque que des hommes de science surent comprendre et osèrent clamer que l’Homme devait au plus vite, et en une déchirante révision, mettre fin à l’expansion dans laquelle il avait toujours vécu. Il est logique, bien qu’à première vue paradoxal, que cette prise de conscience ait suivi de peu ce qu’on appelle la conquête de l’espace ».

Cette « conquête de l’espace » – qui n’est, en réalité, pas même une conquête de la lune – a en effet montré que l’homme est irrévocablement lié à la terre, que « les murs de son domaine ne s’écartent jamais… et qu’un problème impérieux de stabilisation s’imposera tôt ou tard… sinon un cataclysme incontrôlé s’en chargera, lequel devrait amorcer des événements en chaîne si chacun d’eux mettait hors d’usage une fraction de notre planète. Plus on attendra, plus on approchera du maximum critique ».

M. Latarjet annonce qu’avec plusieurs autres grands noms de la science il va entreprendre une « croisade » pour réveiller l’opinion publique de la torpeur terriblement dangereuse dans laquelle elle est plongée. Mais ils ne se dissimulent pas que « les obstacles sont dès aujourd’hui gigantesques ». Les modernes, en effet, ne veulent pas entendre parler de la stabilisation, que volontiers ils appelleraient plutôt « stagnation ». Les moins aveuglés estiment qu’« il reste un peu de temps, un peu de place, des ressources inexploitées. Notre génération peut attendre et laisser le problème à nos fils ». Mais alors, demande l’auteur, « n’aurons-nous pas mérité leur malédiction ? » Car « les choses vont vite ».

M. Latarjet a confiance pourtant et il termine ainsi son éditorial : « Plus tard, si elle remporte ce grand combat de la survie, l’humanité ira sans doute plus loin que la stabilisation. Elle envisagera des réductions favorables à l’exploitation la plus raisonnable et la plus harmonieuse de son domaine terrestre »[2].

« Les forces que j’ai mises en route, je ne peux plus les arrêter. » Ainsi parlait l’apprenti sorcier de la ballade de Gœthe en voyant le flot des eaux montantes. Nous ne sommes pas sûr que la science moderne possède le « mot du maître » capable de remettre les choses en ordre.

C’est en Amérique que les doutes des milieux scientifiques quant à l’avenir de notre civilisation matérielle ont été formulés avec le plus de virulence. Un nombre d’ouvrages déjà considérable, dont plusieurs traduits en français, traitent de cette question. Le succès même de ces publications nous dispense d’en donner une analyse trop poussée. Nous citerons cependant l’ouvrage intitulé : Halte à la croissance ? C’est une œuvre collective[3], dont les auteurs (Jeanine Delaunay, Donelia H. Meadows, Dennis L. Meadows, etc.) exposent et commentent les travaux du club de Rome et du M.I.T. (Massachusetts Institute of Technology). On y trouve un nombre considérable de graphiques qui mettent en évidence d’une façon frappante les dangers que fait courir à l’humanité le caractère « exponentiel » de sa croissance, surtout depuis un quart de siècle. Il souligne très bien que ce qui rend particulièrement dramatique la crise actuelle, c’est qu’elle sévit dans le monde entier[4], et que « l’interdépendance des différentes variables » de notre monde terrestre rend tout remède partiel inefficace. La « monstrueuse croissance » dont tant de gens se félicitent encore ouvre les plus « tristes perspectives pour nous-mêmes, nos enfants et nos petits-enfants ». Les auteurs, malgré leur « pessimisme », ne veulent pas désespérer, et ils pensent que l’effort à entreprendre pour effectuer un redressement capital est « le défi offert à notre génération ». Le comité exécutif du club de Rome ajoute : « On ne peut pas se contenter de passer le problème à la génération suivante : il sera trop tard. L’entreprise doit être résolument tentée sans retard et un net virage doit être pris avant la fin de la prochaine décennie » (p. 298).

Dans son éditorial de La Recherche, M. Latarjet ne fait aucune allusion aux origines et aux causes de l’évolution accélérée dont il dénonce les périls imminents ; au contraire, M. André Varagnac, Directeur du Musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye, remonte aux sources mêmes de l’humanité pour retracer cette évolution dans son ouvrage La Conquête des énergies[5]. C’est un livre d’une lecture attrayante, où l’on trouve une foule de détails et des remarques extrêmement suggestives[6]. L’auteur envisage que l’évolution de la civilisation matérielle a été accélérée par sept « révolutions » successives, marquées par la découverte du feu, de la pierre polie (avec l’agriculture et l’élevage), des métaux, des explosifs, de la vapeur, de l’électricité et enfin de l’automation avec tous ses corollaires. Les exposés de ce livre sont bien évidemment influencés par les conceptions de la science moderne ; mais la liberté d’esprit de l’auteur lui permet de formuler des vues qui assez souvent se rapprochent notablement des conceptions traditionnelles. On lit avec plaisir les pages consacrées aux Celtes[7], à la féodalité[8], au déclin de la chevalerie[9], à Rabelais[10] et à bien d’autres sujets. Mais nous devons nous borner dans cet article à examiner la dernière partie de l’ouvrage, qui concerne les quatre dernières « révolutions », qui ont un caractère absolument différent de celles qui les avaient précédées[11].

« A partir du moyen âge » [plus précisément à partir de 1346, date de l’apparition des premiers canons à Crécy], « tout se succédera non plus par millénaires mais par siècles, et à présent par décennies… L’électricité, le pétrole et les industries chimiques firent leur entrée en scène, et leurs développements allaient être si rapides que l’on est depuis en mutation constante et même accélérée… Peut-il y avoir tradition[12] quand l’usage ne dure même pas une génération, et que tout adulte doit envisager l’obligation périodique d’un recyclage ?… Il n’y a plus que des modes… La sixième révolution énergétique (électricité) aura commencé à dénaturer l’homme dans sa fonction jusqu’alors principale : le travail… Les anciens labeurs manuels correspondaient aux rythmes du cœur et des poumons. L’automatisation déséquilibre les travaux physiques : d’où un état de fatigue nouveau… Dans le travail automatisé, la domination des machines tend à obscurcir l’esprit »[13].

La chimie fait de plus en plus disparaître les matériaux naturels, et en particulier le bois, à propos duquel l’auteur fait quelques remarques intéressantes[14]. Nous ne citerons pas les rappels que fait M. Varagnac des menaces causées par la radioactivité. Ces menaces sont aujourd’hui connues de tous. Mais l’auteur en parle en des termes qui nous ont fait songer à une allusion faite par Guénon à une époque où personne ne s’en souciait. M. Varagnac écrit : « On joue littéralement avec ces substances sans bien savoir quels effets elles auront dans le temps, comme on a déjà joué, hélas ! avec des médicaments générateurs de monstres ».

Les dernières pages de l’ouvrage insistent sur les « menaces effroyables » qui pèsent sur l’humanité. L’auteur stigmatise avec une ironie cinglante les « formules alléchantes » de ceux qui veulent nous « faire partager leur gaillard optimisme ». Il dénonce le vide que recouvrent certaines expressions : société de consommation, civilisation des loisirs. « Devant ces propos de Bibliothèque Rose, dit-il, l’historien des civilisations se prend la tête dans les mains ».

Nous n’exposerons pas l’analyse que fait l’auteur de certaines « lèpres morales » qui ravagent la société occidentale d’aujourd’hui, ni les remèdes qu’il propose aux périls dont il souligne la gravité. Mais nous relèverons encore[15] quelques allusions à la crise religieuse actuelle : « Les religions se soucient moins désormais d’un au-delà que de la justice en ce bas monde… Le clergé progressiste entend dépasser la simple protestation contre les scandales du paupérisme et des famines dans le tiers-monde, et il se joint aux actions sociales, parfois même révolutionnaires…  L’Église s’associe à la course au bonheur terrestre… Dans la mesure où un certain clergé post-conciliaire a pour principal objectif de faire du social, il fait passer au second plan les soucis de vie future qui pourtant sont sa raison d’être. Tout le catholicisme tend depuis quelques lustres à se pénétrer de rationalisme. Les églises se vident de la vénération des saints protecteurs. Ces sanctuaires-cliniques seraient aussi bien appropriés à des réunions municipales ou électorales. Plus de reliquaires, et des autels analogues à des tables d’opération ».

Nous omettons quelques critiques vraiment vives de certains « perfectionnements » actuels du culte post-conciliaire ; on s’étonne cependant que M. Varagnac ne dise rien de la musique qu’on entend souvent dans ces édifices où retentissaient naguère les accents d’une liturgie plus que millénaire. L’auteur souligne que le prétexte de toutes ces transformations est « de couper la foi de ses racines populaires ». Les purificateurs, dit-il, s’écrient : « Chasse aux vestiges de paganisme ! » Et l’auteur de faire remarquer que durant de longs siècles ces vestiges pour ainsi dire baptisés n’ont en aucune manière nui à l’ardente foi du peuple chrétien[16].

« Face à ce monde de positivisme, le nouveau clergé espère réinsérer la religion dans la vie quotidienne par la petite porte. Il se costume en laïque et donne à la religion des aspects de self-service. Pour se faire accepter, la religion s’applique à tout expliquer. Or, malgré tant de philosophie, Dieu ne se prouve pas si on ne l’éprouve… Cette déchristianisation progressive de la jeunesse et des masses occidentales est grave, parce qu’elle élargit le fossé moral avec le tiers-monde, qui demeure croyant »[17].

Ce tableau désenchanté de ce qui reste de la religion en Occident termine presque le remarquable ouvrage de M. Varagnac. Les pages qui suivent sont pour nous déconcertantes, car les remèdes proposés ne nous semblent pas à la mesure des maux dénoncés. Comment croire par exemple « que des progrès scientifiques pourraient permettre de mettre à l’épreuve la réalité de l’Au-delà » ? Les réalités divines sont inaccessibles aux investigations de la science profane. Nous devons maintenant examiner d’autres ouvrages traitant de la crise du monde actuel, en particulier celui de M. Paul Sérant, qui n’est pas guénonien, mais qui a une connaissance approfondie de l’œuvre de René Guénon.

Denys ROMAN
(à  suivre)


[1] Cf. E.T. de septembre-octobre 1971, pp. 226-227.

[2] Ce serait une sorte d’annulation d’un certain progrès matériel. Mais nous doutons fort que les Occidentaux modernes, à qui l’on a donné toutes sortes d’habitudes et de besoins artificiels, consentent à revenir même partiellement aux modes de vie du passé.

[3] Editions Fayard, Paris. Les textes en anglais sont traduits par M. Jacques Delaunay.

[4] « L’histoire montre que des bouleversements se produisent dans le monde, d’une manière sporadique et en des points chauds, mais que ces bouleversements sont rarement généralisés ou simultanés » (p. 292).

[5] Librairie Hachette, Paris.

[6] Citons simplement l’appréciation suivante : « Ce sont des procédés relativement récents d’allumage que Gaston  Bachelard a pris pour thèmes de sa Psychanalyse du feu… C.-G. Jung l’a entraîné vers une voie purement imaginaire en l’incitant à rechercher systématiquement les composantes de la libido dans toutes les activités primitives. Bachelard n’a pas hésité à écrire : “La libido est la source de tous les travaux de l’Homo faber… Celui qui travaille le silex aime le silex, et l’on n’aime pas autrement le silex que les  femmes…”. Ah ! qu’en termes galants ces choses-là sont dites ! Mais ces comparaisons pour le moins audacieuses [nous avons éliminé les plus… risquées dans la citation ci-dessus] ne prouvent qu’une chose, c’est que Bachelard n’avait jamais assisté à une démonstration de taille de silex… On voit combien il est imprudent de prétendre expliquer les activités de l’homme préhistorique à partir d’un Homo erotiens universel dans le temps et l’espace, aussi abstraitement irréel que l’Homo ӕconomicus des théoriciens  librement échangistes du XXe siècle » (pp. 58-59).

[7] « La vie religieuse des Gaulois est intense. Elle étonnera César. Ce peuple vivait plus en fonction de l’Au-delà que de ce bas monde ; les Gaulois étaient toujours prêts à le quitter ».

[8] « Ne voir dans la féodalité, avec Michelet, que l’exploitation, c’est rendre sa longue durée incompréhensible… La  richesse aristocratique favorisait un artisanat dont l’empirisme, nourri de liberté compagnonnique, perfectionnait obscurément les équipements mécaniques ».

[9] Avec l’intervention des armes à feu, « c’est tout l’édifice de la chevalerie qui va s’écrouler. Dieu donnait la victoire au plus vaillant, c’est-à-dire celui qui valait le plus, non seulement physiquement mais moralement. Le boulet, le brutal comme dira plus tard le langage direct des troupiers, ne choisit pas ses victimes, fauchant indifféremment braves et couards. »

[10] « Lucien Febvre ne s’y est pas trompé. Rabelais est sincèrement croyant. Pas de profession de foi plus belle que la conclusion de cette lettre de Gargantua à Pantagruel où l’on trouve la sentence célèbre : “Science sans conscience n’est que ruine de l’âme” (p. 186). Ajoutons que les deux conseils donnés en terminant par le père à son fils sont les suivants : “Aie suspects les abus du monde” et  “Ne mets ton cœur à vanité”, qui sont l’essence même du pantagruélisme,  “mépris de toutes choses fortuites” ». Il faut également remarquer que cette lettre est datée  « De Utopie », c’est-à-dire « de nulle part ». Rappelons que c’est le « centre » universel qui est nulle part (Symbolisme de la Croix, chap. XXIX, § 2). Rabelais avait peut-être conscience que le centre secondaire auquel il était rattaché symbolisait le centre primordial ; et cela renforce encore l’interprétation « templière » qu’on peut donner à la date qui suit : « ce dix-septième jour du mois de mars ».

[11] Il est très digne de remarque que les « supports » des trois premières révolutions dont parle M. Varagnac (feu – agriculture et élevage – métaux) jouent un rôle très important dans le symbolisme universel, alors que les explosifs, la vapeur, l’électricité et à plus forte raison l’automation ne peuvent en jouer aucun.

[12] L’auteur emploie ici le mot « traditions » dans le sens de « coutumes » (généralement paysannes) et même de « fol­klore ». Mais ce qu’il dit de leur disparition de plus en plus accélérée peut bien souvent s’appliquer aux traditions an sens guénonien de ce mot.

[13] L’auteur note ici « les réactions qui se poursuivent au sein de quelques organisations ouvrières pré-syndicales et pré-machinistes qui sont parvenues à survivre : les associations compagnonniques ». Il renvoie à ce sujet à la revue Le Compagnonnage (p. 217 et note 13).

[14] « L’ethnographie nous apprend ce que fut l’intime familiarité de l’homme et du bois. L’abattage du bois est, dans le Sud-Est asiatique, une entreprise cérémonielle. Il faut avertir l’arbre, obtenir son consentement ». Il en était de même chez les Grecs : le mythe des Hamadryades est bien connu. Ce respect de l’homme pour la nature dans beaucoup de civilisations traditionnelles nous rappelle un fait singulier rapporté par Pline. Les Carthaginois, avant d’embarquer leurs éléphants sur les navires de guerre, prêtaient serment à ces animaux de les ramener dans leur patrie une fois les hostilités terminées. On peut sourire de telles allégations. Mais d’autres assertions de Pline, apparemment aussi invraisemblables, se sont trouvées confirmées par des recherches toutes récentes : nous pensons notamment à la collaboration des dauphins avec les pêcheurs.

[15] Toute la fin de l’ouvrage est parsemée de remarques très justes comme la suivante : « Le triomphe industriel des sciences appliquées nous persuade qu’il n’existe rien d’autre que ce que manie la science… Alors que nos énergies  naturelles avaient maintenu l’homme dans un univers qualitatif, nos énergies artificielles nous enferment dans du quantitatif ». Et nous pourrions donner beaucoup d’autres citations du même genre.

[16] Certains purificateurs, particulièrement enthousiastes, n’hésitent pas à s’en prendre à tout ce qui, dans le Nouveau Testament, a pour eux un relent de « superstition » ou de folklore. Il va sans dire que l’adoration des Mages, la fuite en Egypte et le massacre des Innocents attirent particulièrement les foudres vengeresses de ces « intégristes » de la modernisation à outrance.

[17] Nous trouvons ici, sous la plume d’un homme de science familier avec toutes les disciplines modernes, l’exact équivalent de l’opposition, tant de fois signalée par Guénon, entre l’Orient et l’Occident.

Note 7 : Denys Roman : « Lumières sur la Franc-Maçonnerie des anciens jours »

[2011 : Équinoxe d’automne, La Lettera G / La lettre G, N° 15]

Avertissement

Denys ROMAN :
« Lumières sur la Franc-Maçonnerie des anciens jours  »

« Lumières sur la Franc-Maçonnerie des anciens jours » constitue le chapitre VIII de l’ouvrage posthume de Denys Roman Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – « L’Arche vivante des Symboles », et rassemble trois comptes rendus successivement publiés dans différents numéros des « Études Traditionnelles »[1] que l’auteur a remaniés en une seule étude : son intention, en réunissant ces différents textes consacrés à un même sujet assez méconnu des Maçons continentaux des années 6O, était de mettre l’accent sur certains « vestiges » rituels symboliques de la période opérative – encore très présents au début du XVIIIe siècle –, véhiculés par certains vénérables manuscrits anglais. Certes, l’importance de cet héritage pour les Maçons d’aujourd’hui ne serait plus à démontrer si ces derniers accordaient plus d’intérêt à une démarche fondée sur une plus grande conformité avec l’esprit traditionnel. Quant aux conséquences « sans nombre » d’une opérativité plus effective dans la pratique rituelle, l’auteur ne cesse de les suggérer ici à travers l’examen de trois textes principaux.

On relèvera d’abord son insistance sur le Dumfries manuscript n° 4 daté de 1710 environ : c’est le plus long de tous les documents connus ; il présente diverses particularités remarquables, notamment celle, pour un texte de la période pré-spéculative, de rapporter fidèlement les légendes contenues dans les Old Charges médiévales qui lui sont antérieures de trois siècles … Ainsi, par cette exceptionnelle transmission, sera préservée l’histoire légendaire de la Maçonnerie dont l’auteur a interprété avec le bonheur que l’on sait certains des aspects symboliques les plus significatifs à même d’éveiller l’attention du lecteur[2]  : en l’occurrence, il s’agit de l’expression, en mode symbolique, de la filiation, au cours des âges, de sources et d’héritages constitutifs de l’Art de la Construction universelle relatifs aux origines « mythiques » de la Maçonnerie. Car, liées à cette histoire légendaire qui nous est devenue difficilement compréhensible à cause de notre mentalité trop rationnelle, bien des traces des opérations initiatiques des « Maçons des anciens jours » subsistent dans les documents étudiés par l’auteur : on remarquera particulièrement le contenu de certaines Lectures (ou Catéchismes) où sont évoqués, en des formules souvent énigmatiques, les vestiges d’une méthode initiatique participant de l’alchimie spirituelle ; c’est bien grâce à la méditation sur les symboles que la subtilité et la profondeur de l’intuition intellectuelle nous deviennent accessibles. Faut-il préciser qu’une telle restitution méthodique, par adaptation aux rituels contemporains, constituerait une incomparable richesse opérative liée intimement au Secret maçonnique ?

On notera également une singularité qui distingue le Dumfries n° 4 de nombre de manuscrits : celle d’être christianisé et même, si l’on peut s’exprimer ainsi, « catholicisé » puisqu’il impose l’ « obligation d’appartenir à la Sainte Église Catholique » ; ce caractère très marqué a d’ailleurs autorisé quelques « historiens » de la Maçonnerie à se conforter dans l’idée d’un Ordre totalement christianisé, du Moyen Âge au XVIIIe siècle compris, ce qui constitue une généralisation quelque peu forcée ne rendant pas compte d’une réalité beaucoup moins homogène et, en fait, plus complexe ; en effet, à l’examen, nombre de manuscrits, parmi ceux qui ont échappé à l’autodafé perpétré en 1720 dans la Loge de Saint-Paul par des frères « scrupuleux et très éclairés », conduisent à penser que le caractère chrétien fut sans aucun doute beaucoup moins présent à certaines époques et dans certaines « branches » de la Maçonnerie. Mais, comme ce n’est pas l’objet principal de l’étude que nous présentons, signalons pour l’instant aux lecteurs intéressés que D. Roman reviendra en d’autres occasions sur ce sujet sensible, comme le montrent plusieurs de ses articles déjà parus dans les pages de cette revue.

Les choses se présentent différemment pour l’ouvrage Masonry dissected daté de 1730 et attribué à Samuel Prichard. Ce « catéchisme » se réfère au rituel de la Grande Loge de Londres fondée en 1717, et lui est donc postérieur de treize ans. Son contenu déjà élaboré surprend d’autant plus qu’il est une des divulgations les plus fidèles ; son succès de librairie entraînera de très nombreuses rééditions. À cette époque, la transmission orale était, en principe, encore d’usage, bien que limitée parfois à certains points précis du rituel, ce qui est toujours le cas aujourd’hui dans l’ensemble des Rites : ceci explique que les rituels maçonniques ne seront imprimés qu’avec beaucoup de réticence, et seulement au tout début du XIXe siècle ; pour ce qui concerne la France, il s’agira de la publication (réservée) des fameux Régulateur du Maçon pour la filiation « Moderne », et du Guide du Maçon Écossais pour celle des « Anciens ». C’est ainsi qu’en raison des difficultés qu’ont certains Maçons à apprendre le rituel « par cœur », Masonry dissected sera utilisé comme un précieux aide-mémoire. Mis à part les particularités rituelles et symboliques signalées par D. Roman, qui démontrent que la filiation des Modernes n’avait pas tout abandonné de l’héritage opératif, il est fort probable que cette filiation ait bénéficié, très tôt et dans certaines circonstances, d’une communication des Anciens, comme ce sera aussi, mais de façon directe, le cas de l’Écossisme. D’ailleurs, à ce propos, R. Guénon évoque un apport opératif continental pour les rituels pratiqués à l’époque en France, parce que ceux-ci présentent des particularités qui ne se retrouvent dans aucun rituel anglais.

Mais la singularité du Masonry dissected réside dans l’anti-maçonnisme – pour ne pas dire plus – de son auteur. Comme Denys Roman le relève, Samuel Prichard ne manque pas de se trahir en introduisant à un point précis du texte rituel qu’il livre publiquement une marque grotesque qui est manifestement la « signature » de l’Adversaire. Hormis cette substitution malsonnante d’origine suspecte, rien n’autorise à mettre en cause la conformité du texte de Prichard et son usage régulier, et à rejeter purement et simplement un témoin des tout premiers débuts de la Maçonnerie spéculative officielle anglaise. Car nous retrouvons dans ce « catéchisme » nombre de formules et d’éléments rituels comme la signification de la lettre G, l’importance de la « clé », symbole axial en relation avec celui du cable tow – lui-même en rapport étroit avec la science des centres subtils de l’être –, etc., qui sont d’incomparables supports de méditation et démontrent la surprenante richesse symbolique de la Maçonnerie spéculative naissante ; celle-ci sera d’ailleurs l’objet de l’attention privilégiée d’une élite initiatique qui assurera la transmission « à couvert » de l’essence de l’Art Royal et de ses prolongements au-delà de ce terme, préservant ainsi des atteintes profanes extérieures la filiation régulière et la validité de dépôts véhiculés from time immemorial, c’est-à-dire n’ayant pas de point de départ historiquement assignable[3].

Parvenu sur le continent quelques années après son émergence de la Grande Loge de Londres en 1717, le Rite dit « Moderne », dont Masonry dissected est une des expressions, prendra le nom de Rite Français qu’il a conservé jusqu’à nos jours, celui de « Moderne » lui venant par dérision des Maçons qui créèrent la Grande Loge des Anciens en 1751 dans l’intention de sauver, dans la mesure du possible, ce qui pouvait l’être de l’authentique filiation traditionnelle opérative.

Toujours dans la même perspective, l’auteur examine succinctement l’ouvrage Initiation two hundred Years ago, compilation qui contient notamment trois divulgations datant de la seconde moitié du XVIIIe siècle, également utilisées comme aide-mémoire par les Maçons de cette époque. Ces manuscrits sont parmi les plus connus ; il s’agit de Three distinct Knoks à l’usage des Anciens, de Jachin and Boaz à l’usage plus précisément des Modernes (il comprend les caractéristiques spécifiques au Rite de ces derniers, Rite qui deviendra, comme indiqué, le Rite Français), et enfin de The Grand Master Key à l’usage des uns et des autres.

Ces publications offrent l’occasion d’une comparaison entre les rituels des deux Grandes Loges rivales qui devaient s’unir en 1813 pour former la Grande Loge Unie d’Angleterre, Union qui amènera une profonde révision des rituels. En ce qui concerne les Modernes, l’auteur met l’accent sur ce qui les distingue des Anciens par ce qu’il est convenu d’appeler les « signes inversés »[4] ; et cette inversion d’éléments rituels non négligeables aura pour résultat, entre autres conséquences, une transformation dans l’ordonnance cosmologique de la Loge …

En rassemblant ces trois comptes rendus, D. Roman souhaitait à cette occasion – il aura d’autres opportunités – mettre l’accent sur les richesses symboliques dont les traces subsistent le plus souvent dans nos rituels sous forme de « vestiges » toujours vivants. Sans doute pouvons-nous avancer sans présomption qu’il nous échoit de découvrir la véritable nature de ce qui subsiste de ce dépôt des plus précieux légué par les « Maçons des anciens jours ». Si nous ne voulons pas que cet héritage disparaisse dans les ténèbres extérieures, il ne tient qu’à nous de le faire fructifier.

André Bachelet

NOTES :

[1] « Études Traditionnelles » numéros 400 (mars-avril 1967), 406-407-408 (mars à août 1968), 415 (sept.-oct. 1969).

[2] Cf. D. Roman, « Euclide, élève d’Abraham », chapitre XII de René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie, paru en italien dans « La Lettre G » n° 12, Équinoxe de Printemps 2010.

[3] R. Guénon, Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, tome 1, compte rendu de mars 1939 (Grand Lodge Bulletin d’Iowa), pp. 304-305.

[4] On pourra consulter sur ce sujet : Henry Sadler, Le Mythe de la Grande Loge-Mère – Faits et Fables maçonniques, Éditions Jean Vitiano, Paris 1973.


Denys ROMAN : « Lumières sur la Franc-Maçonnerie des anciens jours »*

La tradition orale est très importante dans la Maçonnerie, au point que tous les documents écrits, et notamment les rituels, imprimés et même manuscrits, ne peuvent être considérés que comme des « aide-mémoire ». Cependant, l’évolution du monde où l’Ordre maçonnique est bien obligé de vivre est devenue telle que les facultés de mémorisation de la généralité des Maçons sont allées toujours en déclinant et qu’il a été nécessaire d’avoir recours aux « aide-mémoire » dont nous venons de parler.

Les plus anciens de ces documents qui soient en notre possession sont appelés Old Charges ; c’est en effet exclusivement en Angleterre qu’on les a découverts, en assez grand nombre bien que la plus grande partie d’entre eux ait péri dans l’incendie de la Loge « Saint-Paul » de Londres. On ne trouve en France aucun document semblable, et Guénon, interrogé à ce sujet, pensait que la Maçonnerie française était demeurée orale beaucoup plus longtemps que sa sœur anglaise. Une chose vraiment curieuse, c’est que ce privilège dont l’Ordre semble avoir bénéficié en France s’est finalement retourné contre lui. En effet, c’est outre-Manche que bien des vestiges des antiques traditions maçonniques furent consignés pour la première fois par écrit et qu’ils ont pu parvenir jusqu’à nous, malgré l’autodafé de 1720, nous apportant ainsi la preuve indiscutable du caractère hautement spirituel des « Francs-Maçons des anciens jours ».

Le plus ancien des Old Charges est le Regius Manuscript, remontant au XIVe siècle. La plupart de ces textes sont beaucoup plus récents, mais Guénon a fait remarquer que chacun d’entre eux est donné comme étant la copie d’un texte antérieur si bien que nous pouvons n’avoir aucun doute sur l’authenticité de la tradition dont il est le « véhicule ».

Nous nous proposons précisément d’examiner ici un des tout derniers Old Charges, et qui est en même temps le plus long de tous : le Dumfries Manuscript n° 4, écrit vraisemblablement en 1710, c’est-à-dire à la veille de la mutation « spéculative » de la Maçonnerie. Nous ajouterons à cet examen celui d’un texte célèbre dans la Maçonnerie de langue anglaise : il s’agit de Masonry dissected, de Samuel Prichard. Ce n’est pas un Old Charge ; mais, bien au contraire, il s’agit de l’œuvre d’un anti-Maçon publiée en 1730, mais qui, de l’avis général, contient un bon nombre de renseignements précieux pour la connaissance des années qui suivirent la « révolution » opérée par Anderson. Nous utiliserons pour l’étude de ces deux textes la traduction publiée par M. Jean-Pierre Berger dans « Le Symbolisme » de janvier-mars 1969.

Le Dumfries Manuscript n° 4, découvert en 1891, semble avoir appartenu à la veille Loge de Dumfries en Écosse. Il comprend une version de la « Légende du Métier » (avec le « serment de Nemrod »), les questions et réponses rituelles, et enfin le blason de l’Ordre, qu’on dit remonter à l’époque du martyr saint Alban. D’après M. Berger, c’est le plus long des documents de ce genre actuellement connus. C’est aussi l’un des plus récents, puisqu’il fut écrit à la veille des événements de 1717. C’est enfin celui « dont la perspective spécifiquement chrétienne est la plus accusée », et il est « le seul à mentionner l’obligation d’appartenir à la Sainte Église Catholique ».

M. Berger fait souvent des remarques très judicieuses. Parlant des trois fils de Lamech : Jabel, Jubal et Tubalcaïn, il nous apprend que, d’après le Cooke’s Manuscript (début du XVe siècle), Jabel fut l’architecte de Caïn (son ancêtre à la sixième génération) pour la construction de la ville d’Hénoch. L’auteur relève la présence de la racine JBL dans les noms Jabel et Jubal, et aussi dans le « mot de passe » Shibboleth. Il rappelle que cette racine, qui est celle du mot Jubilé, évoque une idée de « retour au Principe »[1]. Cela est intéressant ; mais, bien entendu, ce qu’il y a d’essentiel dans le mot Shibboleth, c’est sa connexion avec le « passage des eaux ».

Ailleurs, M. Berger croit voir une contradiction entre l’assertion de Guénon disant que « la première pierre doit être placée à l’angle Nord-Est de l’édifice » et l’emplacement assigné à cette pierre par le Dumfries n° 4 : l’angle Sud-Est. Et il ajoute : « René Guénon semble s’être inspiré pour ceci, comme en certaines autres occasions, de ce que Stretton avait laissé transpirer dans sa correspondance avec J. Yarker au sujet de la Maçonnerie opérative à laquelle il appartenait. » Nous pouvons assurer M. Berger que Guénon, tout en attachant beaucoup d’intérêt à la documentation de Cl. E. Stretton et de son école, en connaissait aussi les limites et les a parfois signalées. De toute façon, la « prise de possession de l’angle Nord-Est de la Loge » constitue bien aujourd’hui la dernière étape de l’initiation au grade d’Apprenti.

Autre chose. Nous avons fait allusion dans un précédent ouvrage[2] à la question Hiram-Amon. Dans la plupart des anciens documents, la construction du Temple n’est pas attribuée à Hiram, mais à un certain Amon. Or dans le Dumfries n° 4 il n’est pas question d’Amon, mais d’Hiram, fils de la Veuve, et cette attribution est même affirmée avec une certaine insistance.

La difficulté qui semble ainsi résulter de la contradiction entre la généralité des Old Charges et le Dumfries n° 4 est toutefois levée par la lecture d’une des toutes dernières questions de ce dernier document : « Comment fut construit le Temple ? – Par Salomon et Hiram… Ce fut Hiram qui fut amené d’Égypte. Il était fils d’une veuve, etc. » Or, selon la Bible, Hiram-Abif ne fut pas amené d’Égypte, mais envoyé de Tyr par le roi Hiram, en ces termes : « Je t’envoie un homme sage et habile, Hiram Abi, fils d’une femme de la tribu de Dan et d’un père Tyrien » (II Paralipomènes, II, 12). On conviendra qu’une telle divergence avec le texte sacré ne peut être sans signification.

Du reste, l’importance donnée à l’Égypte dans la « Légende du Métier » ne peut manquer de frapper ceux qui la lisent sans idée préconçue. La « terre noire » qui fut le berceau de l’hermétisme est partout présente dans ce texte, et notamment à l’occasion de deux anachronismes peu communs.

Le premier est celui qui fait d’Euclide le disciple d’Abraham, alors que le père des croyants séjournait en Égypte, en des circonstances que la Bible a rapportées (Genèse, XII, 10-20), et où l’on voit Sarah enlevée par Pharaon ; cette histoire, qui se renouvelle par la suite avec Abimélech, roi de Gérare, a évidemment un caractère symbolique[3]. Le deuxième anachronisme est encore plus surprenant. Il s’agit du mystérieux Naymus Grecus, « qui avait construit le Temple de Salomon », et qui aurait introduit la Maçonnerie en France sous la protection de Charles Martel.

Les commentateurs se sont évertués autour de cette légende singulière, et leur érudition a été mise à telle épreuve que nous hésitons à proposer une interprétation. Ce qui nous en fournit l’occasion, c’est une note de M. Berger nous apprenant que Naymus Grecus (Minus Greenatus dans le Dumfries) est désigné aussi sous les formes Mammongretus, Memon Gretus, Mamon Grecus, Memongrecus[4].

Considérons maintenant : – que l’hermétisme constitue l’essence de la Maçonnerie (cf. la similitude entre les noms Hermès et Hiram) ; – que Mammon, Memon, Mamon, Naymus peuvent être des déformations du mot Amon (ou Aymon), nom de l’architecte du Temple, qui n’est pas différent de « cet Hiram qui fut amené d’Égypte » ; – que Grecus est évidemment le mot « Grec » ; – et enfin que Charles Martel « personnifie » la « rencontre » de la monarchie franque, fille aînée du Christianisme occidental, avec le monde islamique, rencontre « violente » dès l’abord, mais qui, sous le petit-fils du maire du palais d’Austrasie allait faire place à une alliance du calife Haroun-al-Rachid (Aaron le Juste) avec le « grand et pacifique empereur des Romains », à qui le souverain abbasside devait bientôt envoyer par une ambassade spectaculaire, les « clés du Saint-Sépulcre ».

Dès lors, on peut se demander si cette invraisemblable histoire des rapports de Naymus Grecus, constructeur du Temple, avec Charles Martel, n’est pas un très haut symbole, destiné à voiler et à révéler à la fois une « transmission », capitale pour l’Ordre maçonnique, et dont René Guénon a parlé dans les Aperçus sur l’Initiation (ch. XLI) : l’hermétisme est une tradition d’origine égyptienne, revêtue d’une forme grecque, et qui fut transmise au monde chrétien par l’intermédiaire des Arabes.

Par ailleurs, il est inutile de souligner les rapports de tout ceci avec les mystères du « Saint-Empire ». – Mais passons maintenant à un autre sujet. À propos de la question : « Où se tient la Loge de saint Jean ? », l’auteur étudie les réponses données, où il est parlé d’un chien, d’un coq, du sommet d’une montagne et parfois de la vallée de Josaphat. M. Berger a bien vu « qu’il s’agit là d’une ancienne formule opérative », et, ajouterons-nous, en rapport avec un symbolisme d’ésotérisme chrétien très proche de celui de Dante. La vallée de Josaphat est le lieu traditionnel du Jugement dernier où la Loge de saint Jean doit trouver place conformément aux paroles du Christ disant à Pierre a propos de Jean : « Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? » Corrélativement, le « sommet d’une montagne » correspond au Paradis terrestre, qui touche à la sphère de la lune, et d’où procède toute initiation. Le chien fait allusion au secret (« Ne jetez pas aux chiens les choses saintes »), et le coq au silence, parce que cet oiseau avait reproché à saint Pierre de n’avoir pas su garder le silence devant les accusations de la servante de Caïphe. De plus, astrologiquement, le coq est solaire et le chien lunaire (cf. les chiens de Diane chasseresse, les chiens blanc et noir du Tarot qui « hurlent à la lune », etc.).

La formule correcte (dont le début a été conservé en Angleterre et en Amérique) paraît donc être la suivante : « Sur la plus haute des montagnes, et dans la plus profonde des vallées, qui est la vallée de Josaphat, et en tout lieu secret et silencieux où l’on ne peut entendre chien aboyer ni coq chanter. »

Nous signalerons enfin l’extraordinaire réponse relative à la longueur du cable-tow : « Il est aussi long qu’entre l’extrémité de mon nombril et le plus court de mes cheveux. » Et comme on demande : « Quelle en est la raison ? », il est répondu : « Parce que tous les secrets gisent là. » Rejetant comme « assez superficielles » les multiples spéculations échafaudées sur cette question du cable-tow, M. Berger souhaite une explication « plus technique ». Il s’agit bien en effet de technique constructive, mais d’une technique ayant trait à la construction spirituelle. L’ombilic, symbole du centre (et par où passe le « signe de reconnaissance de la maîtrise ») est le « lieu » du troisième des sept « centres subtils » de l’être humain (à travers lesquels s’élève le luz), les deux premiers de ces centres (région sacrée et région sub-ombilicale) étant « couverts » par le tablier maçonnique ; et la « ligature » de ce tablier s’effectuait à l’origine par un « nœud » placé précisément sur l’ombilic, nœud dont les deux extrémités sont figurées encore de nos jours sur les tabliers de modèle britannique. Quant au cheveu le plus court, il est en rapport avec la fontanelle supérieure et le vortex capillaire, dont la nature « spirale » est visible chez les jeunes enfants aux cheveux fraîchement coupés. Et en effet « tous les secrets gisent là », c’est-à-dire qu’ils sont « en sommeil tant que l’initiation reste seulement virtuelle, en dépit des occasions “sans nombre” offertes par la Maçonnerie pour l’éveil des possibilités l’ordre supérieur ».

La formule si parfaitement conservée par le Dumfries – comme un joyau intact parmi tant d’autres formules altérées, mutilées ou devenues incompréhensibles – jette une lumière inattendue sur les « opérations » pratiquées par les Maçons des « anciens jours », et évoque irrésistiblement les techniques de cet autre « Art Royal » qu’est le Râja-Yoga. On comprend dès lors pourquoi Guénon fit écho jadis à cette assertion d’Armand Bédarride : « La philosophie maçonnique est plus orientale qu’occidentale. » Guénon ajoutait : « Cela est très vrai, mais combien sont ceux qui le comprennent aujourd’hui ? » (cf. Études sur la F-M., I, p. 190). Près de quarante ans ont passé, et la situation est-elle meilleure ? Les formules venues à nous du fond des âges, si ce n’est de la « plus haute des montagnes », restent oubliées ou ignorées, inaperçues ou incomprises. Et l’on sait comment les anciens représentaient les cheveux de la déesse « Occasion ». Mais nous n’avons pas le droit de perdre courage, puisque la Loge de saint Jean se tient « dans la plus profonde des vallées », c’est-à-dire qu’elle doit durer jusqu’à la fin du cycle. Il y a dans la Maçonnerie une « solidité » (ou, pour employer le symbolisme de la Loge de Table, une « santé ») qui, pour nous, est liée à ce « rôle conservateur » que lui reconnaissait René Guénon.

L’œuvre maçonnique guénonienne (qui n’est pas séparable de son œuvre complète) portera, n’en doutons pas, des fruits qui « passeront la promesse des fleurs ». Mais il est vraiment inattendu de trouver dans un des plus récents des Old Charges, de tels renseignements sur le cable-tow, renseignements qui constituent sans aucun doute ce que le Dumfries, à la question 15 de son catéchisme, appelle le « secret royal ».

Nous allons examiner maintenant le célèbre Masonry dissected de Samuel Prichard. Publié en 1730, il connut un succès prodigieux : les trois premières éditions épuisées en 11 jours, une réimpression tous les 3 ans pendant un siècle, etc. L’auteur était pourtant un anti-Maçon, comme le montrent – outre certains Nota Bene incompréhensifs – la « signature » de la « récitation de la lettre G » (dont nous reparlerons) et aussi une mention élogieuse des Gormogons. Ce mot, qui dérive de «  Gog et Magog », est écrit par Prichard Gorgomons, et fait peut-être allusion aux Gorgones, sœurs de Méduse, qui comme elle, pétrifiaient ceux qui les regardaient, et ne furent vaincues que grâce au miroir donné par Minerve à Persée, lequel put ainsi les combattre en regardant derrière lui sans danger ; – après quoi il s’empara de l’œil unique des trois Grées, accédant ainsi à l’« éternel présent ».

Prichard donne les Gorgomons comme plus anciens que les Maçons, c’est-à-dire comme descendants des « Préadamites ». Quoi qu’il en soit des origines de Masonry dissected, les textes reproduits par cet ouvrage sont généralement regardés comme authentiques, et il ne fait guère de doute que les Maçons eux-mêmes s’en servaient comme « aide-mémoire » afin d’apprendre les « instructions » longues et fort compliquées d’alors.

L’ouvrage débute par un résumé de l’« histoire traditionnelle » de l’Ordre, mentionnant les principales étapes de l’Art Royal, avec les anachronismes dont nous avons déjà parlé, et qui sont évidemment destinés à « dérouter » les Maçons à mentalité profane et à « éveiller » l’attention de ceux qui ne croient ni à l’ignorance ni à la sottise de leurs « Frères des anciens jours ». Rappelons ces étapes : la Tour de Babel, l’Égypte et Euclide, le Temple de Salomon, Mamon Grecus (Naymus Grecus) et Carolus Marcil (Charles Martel), le roi Athelstone (Athelstan). Dans le domaine rituélique, nous nous arrêterons sur quelques points. M. Berger, à propos des symboles de la maîtrise, n’a pas voulu traduire diamond par « diamant » ; nous pensons qu’il a fait montre de trop de prudence, car quelques-unes des formules qui suivent cette mention du diamond (« Mac-Bénah vous rendra libre », « ce que vous désirez vous sera montré », « les clés de toutes Loges sont en ma possession ») montrent qu’il s’agit bien du diamant avec ses multiples sens, parmi lesquels ceux d’accès au centre, d’achèvement de l’œuvre, d’accomplissement du plan du Grand Architecte, d’arrivée du luz au troisième œil, etc., tout cela étant en rapport avec le « pouvoir des clés », la « possession du monde » et la « libération ».

Citons encore un autre point où l’interprétation du traducteur nous a paru ne pas aller assez loin. Hiram-Abif fut enterré dans le Saint des Saints ; et M. Berger remarque : « Ceci ne peut s’entendre littéralement, étant donné que le cadavre d’Hiram aurait rendu impur le Saint des Saints. » Si cette façon de voir était adéquate, il faudrait dire aussi pourquoi les « transcripteurs de la légende d’Hiram », qui connaissaient parfaitement les interdits de la loi mosaïque, ne se sont pas laissé arrêter par eux. Remarquons d’abord que le corps d’Hiram-Abif ne peut être considéré comme un cadavre ordinaire. Le fils de la Veuve est le « maître des mystères », le « maître de la Parole », par la mort de qui la Parole a été perdue et a dû être remplacée par des « mots substitués ». Il est de plus le « martyr » du secret maçonnique, et s’identifie ainsi avec l’essence même de la Maçonnerie. Son corps est tout « chargé » d’influences spirituelles (il fut découvert parce que, « dans l’obscurité, une lumière émanait de lui »). Il n’a pas de meilleur lieu de repos que le Saint des Saints, car en réalité il n’est pas cadavre mais « relique ». On sait qu’en principe une construction sacrée requiert un sacrifice humain (cf. le meurtre de Rémus par Romulus). Encore aujourd’hui où le culte des reliques (avec leur « invention » et leurs « translations ») est tombé à presque rien, une église ne pourrait être consacrée sans que des reliques (et de préférence des reliques de martyrs) soient déposées sous l’autel. On peut donc dire que la Maçonnerie ordinaire, celle des grades « bleus » (dont le Temple de Salomon est le symbole) est « fondée » sur le corps (ou sur le martyre) d’Hiram-Abif, comme la Maçonnerie « templière » est fondée sur le supplice de Jacques de Molay. Enfin il y a encore autre chose. Quiconque est parvenu au centre, comme Hiram, n’est plus soumis aux limitations et aux interdits (sauf en mode « exemplaire ») d’une tradition particulière. Ceci est en rapport avec un des aspects du symbolisme de l’acacia, que nous ne pouvons songer à aborder ici.

Une des particularités les plus curieuses des « instructions » publiées par Prichard est l’emploi occasionnel du langage versifié, surtout sous la forme de quatrains. Ceci nous a rappelé le quatrain opératif allemand conservé par Franz Rziha[5] et surtout les sixains qui commentent les gravures de l’Atalante fugitive, un des textes hermétiques les plus importants.

Nous prendrons quelques exemples de l’usage maçonnique des quatrains dans la dernière partie de l’instruction du second degré, appelé « récitation de la lettre G ».

Questionné sur la signification de la lettre G, l’examiné répond qu’elle représente « le Grand Architecte de l’Univers, Celui qui fut hissé sur le pinacle du Temple » ; mais – cela montre bien qu’on ne doit pas s’en tenir là – l’examinateur ayant repris : « Pouvez-vous réciter la lettre G ? », l’examiné répond : « Je vais m’y efforcer. » Il récite alors le quatrain suivant : « Au milieu du Temple de Salomon il y a un G, – Lettre belle à voir et à lire pour tous ; – Mais il est donné à un petit nombre de comprendre – Ce que signifie cette lettre G. » Vient ensuite un dialogue extrêmement compliqué, par quatrains ou par vers isolés, parfois difficile à comprendre, où il est question de science, de « vue parfaite », de « salut », de changement de nom, de « strophe de noble structure », etc. Vers la fin de cette conversation énigmatique vient le quatrain : « Par lettres quatre et par science cinq – Ce G demeure – Parfait en art et juste en proportions – Ami, vous avez votre réponse », que Guénon a commenté dans son chapitre « La lettre G et le Swastika », chapitre XVII des Symboles fondamentaux de la Science sacrée.

La conclusion de cette « récitation » est une strophe de cinq vers, les vers 1, 3 et 5 étant dits par l’examinateur ; les vers 2 et 4 par l’examiné. Voici cette strophe : « Que le salut de Dieu soit dans cette assemblée qui est la nôtre : – Et tous les Frères et les Compagnons très vénérables – De la Sainte et Respectable Loge de saint Jean, – D’où je viens –, Vous saluent, vous saluent, vous saluent 3 fois très chaleureusement, et désirent connaître votre nom. » À cette demande, Prichard a fait donner une réponse grotesque : « Timothée Ridicule. » Il faut voir là, bien entendu, la « marque du diable », lequel, après avoir « porté pierre », se venge comme il peut.

Le traducteur a très bien vu les rapports existant, dans le texte qu’il étudie, entre le mot « salut » et le secret. À propos de la formule : « Je vous salue. – Je le cache » (les Maçons français diraient : « Je le couvre »), le traducteur renvoie à un de ses écrits antérieurs où il signale en particulier l’emploi indifférent, dans plusieurs textes anciens, des verbes to hele (cacher), to heal (guérir) et to hail (saluer). Et il conclut : « Il serait extrêmement intéressant de pouvoir restituer à cette expression sa forme et son sens primitifs, car il doit très vraisemblablement s’agir là d’une formule très ancienne de la Maçonnerie opérative. » Sans avoir aucunement la prétention d’élucider un problème qui touche au « secret » maçonnique, incommunicable par essence, nous voudrions toutefois apporter quelques indications susceptibles d’éclairer dans une certaine mesure les observations déjà faites par M. Berger. Dans sa jeunesse, René Guénon avait remarqué que les murailles « fissurées » d’un temple maçonnique parisien avaient été consolidées par trois armatures métalliques en forme d’S. Il pensait que cela n’était pas l’effet du hasard, mais devait se rapporter à l’ancienne formule S.S.S. qui figurait autrefois en tête de toutes les « planches » maçonniques. On la traduisait par « Sagesse, Science, Santé », ou encore par « Salut, Silence, Santé » (équivalent de to hail, to hele, to heal), mais plus ordinairement par « Trois fois salut ». Cette dernière formule terminait aussi les discours en Loge avant que les Maçons français eussent trouvé bon de la remplacer par l’expression « J’ai dit ! », empruntée sans aucun doute aux romans « peaux-rouges » qui enchantèrent leur enfance… Or, dans le 21e degré écossais (« Chevalier du Soleil, ou Prince Adepte »), le symbole fondamental est un Delta avec un S dans chacun des angles, – et Vuillaume (Manuel maçonnique, p. 190, note 1) rappelle que ces trois S sont trois iod déformés. L’iod figurant un « germe », on voit le lien du « salut » avec le « secret » maçonnique. Mais nous devons nous borner, et nous rappellerons seulement : les « santés » ou « honneurs » rituéliques (en anglais healths) de la Maçonnerie de table, santés dont les « inférieures » doivent être « couvertes » ; – le mot grec Ygieia (santé) dont les Pythagoriciens écrivaient une des 5 lettres (ei étant compté pour une seule lettre) sur chacune des branches du Pentalpha (leur signe de reconnaissance) ; – et surtout le « signe » des Fidèles d’Amour, appelé indifféremment le saluto (salut) ou la salute (santé), et dont M. Gilberto della Croce a rappelé que « la signification n’est pas claire ». Il va sans dire que ces derniers saluts doivent être rapprochés des saluts que Béatrice avait adressés à Dante, et qui décidèrent de son destin.

D’autres formules intéressantes sont rapportées, relatives aux secrets de la Maçonnerie, qui – doit répondre l’examiné – sont conservés « sous mon sein gauche », c’est-à-dire « dans mon cœur ». On parvient à ces secrets grâce à une clé qui, dans les rituels ultérieurs, devient tantôt « une langue bien pendue », tantôt « une langue de bonne renommée, qui ne consent jamais à mal parler d’un Frère, qu’il soit présent ou qu’il soit absent ». Dans Masonry dissected, la clé est représentée comme suspendue à une corde (tow-line) que M. Berger a rapprochée du cable-tow, et dont la longueur est, dit-on, de « 9 pouces ou un empan ». 9 pouces (inches) font 22,86 cm. L’empan (en anglais span) est une mesure représentant la distance entre l’extrémité du pouce et l’extrémité de l’auriculaire quand les doigts sont écartés au maximum (et c’est avec les doigts ainsi écartés que se font quelques-uns des signes les plus importants de la Maçonnerie, par exemple, le « signe d’horreur » et le « Grand Signe Royal »). L’empan représente 22 à 24 cm, ce qui fait bien 9 pouces. En tout cas, on peut le vérifier sur n’importe qui, la longueur de l’empan est exactement égale à la distance entre la « racine » de la langue et le sommet de la tête. En d’autres termes, la corde (tow-line), à quoi est suspendue la « clé du cœur » est la partie de l’« artère coronale » (cable-tow) qui va de Vishuddha à Brahma-randhra.

Nous arrivons maintenant à l’examen de l’ouvrage : Initiation two hundred Years ago, publié dans les Ars Quatuor Coronatorum Transactions et traduit par M. Berger.

Ce travail se présente sous la forme d’une compilation des renseignements puisés dans plusieurs ouvrages anglais de la seconde moitié du XVIIIe siècle, et dont les plus souvent cités en Angleterre sont trois « divulgations » peut-être anti-maçonniques, mais en tout cas utilisées pratiquement à l’époque comme « aide-mémoire » : Three distinct Knocks, relatant les usages des « Anciens » ; Jachin and Boaz, relatant les usages des « Modernes » ; et The Grand Master Key, relatif aux rituels des uns et des autres.

Ce qu’il y a de plus important dans l’article de M. Harvey, disons-le, c’est la comparaison qu’il permet d’établir entre les rituels des deux Grandes Loges rivales qui devaient s’unir en 1813 pour former la Grande Loge Unie d’Angleterre. Les Modernes avaient adopté (vers les années 1730-1739, paraît-il) des signes inverses. Ils ignoraient les Officiers appelés Diacres (qui, chez les Anciens, venaient immédiatement après les Surveillants et portaient comme insigne une longue baguette noire de « sept-pieds »). Chez les Modernes, les deux Surveillants se tenaient à l’Occident. Dans les initiations, « les Modernes » inversaient la gauche et la droite et se montraient moins consciencieux que leurs rivaux pour les rites, notamment en ce qui concerne le « dépouillement des métaux ». La Bible, toujours surmontée du compas et de l’équerre, était ouverte « chez les Modernes au premier chapitre de saint Jean, et chez les Anciens à la seconde Épître de saint Pierre ». Nous pensons qu’il y a lieu de nous arrêter quelques instants sur cette dernière indication.

Que les Anciens, dont on connaît la fidélité ombrageuse envers les usages des Opératifs, aient ouvert la Bible dans leurs Loges à un texte de saint Pierre plutôt qu’à un texte johannique, voilà qui peut surprendre les Maçons français, mais pas seulement les Maçons français. Mackey, dans les six grandes pages de références bibliques à usage maçonnique placées à la fin de son Encyclopédie, ne cite pas la seconde Épître de Pierre, où l’on ne trouve effectivement aucune allusion susceptible d’être interprétée maçonniquement. Pourquoi donc les Anciens ont-ils décerné de tels honneurs à cette courte lettre, au point, nous apprend M. Harvey, d’en utiliser le début pour l’oration prononcée sur le récipiendaire au cours des rites d’initiation ? Nous sommes en présence d’une énigme. Essayons d’en trouver la clef dans le texte scripturaire lui-même.

Après quelques recommandations d’ordre moral et disciplinaire, habituelles dans les écrits apostoliques, l’Épître prend tout à coup un caractère eschatologique, et traite essentiellement du second avènement du Christ dont elle énumère quelques-uns des traits majeurs : l’alternance des destructions du monde par l’eau et par le feu ; l’importance du « millenium » (« Mille ans sont comme un jour aux yeux du Seigneur ») ; le « jour de Dieu » où, dit l’Apôtre par deux fois, « les cieux passeront avec fracas et les éléments embrasés se dissoudront ». Cette dernière formule rappelle (surtout si l’on considère qu’en Loge la Bible, parole de Dieu, est toujours recouverte du compas, symbole du ciel, et de l’équerre, symbole de la terre) la conclusion de la prophétie du Christ sur la fin du monde : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. »

À la fin de son Épître, le Prince des Apôtres fait appel à l’enseignement de l’autre « colonne de l’Église » : « Notre frère bien-aimé, Paul, vous a écrit sur ces questions avec la sagesse qui lui a été donnée. » L’Épître eschatologique de saint Paul est la seconde aux Thessaloniciens. Le « vase d’élection » y trace un portrait saisissant de « l’homme d’iniquité, le fils de perdition, l’adversaire qui s’élève contre tout ce qui porte le nom de Dieu et qu’on adore ». (Cette précision est importante ; elle prouve que l’Antéchrist ne s’élèvera pas contre une religion particulière, mais contre toutes les traditions authentiques sans exception.) Il séduira les nations égarées par une « faculté d’illusion » qui leur a été envoyée par Dieu lui-même. (Cette remarque peut répondre en partie à la « question » mentionnée par Guénon à la fin du Règne de la Quantité.) Et saint Paul, évoquant un enseignement oral sans doute secret qui doit remonter au Christ lui-même, ajoute : « Et maintenant, vous savez bien ce qui lui fait obstacle [à l’Antéchrist], afin qu’il ne se manifeste qu’en son temps. » Ce passage est considéré par les théologiens d’aujourd’hui comme un des plus difficiles de la Bible. Mais les anciens Pères de l’Église pensaient communément que l’obstacle à la venue de l’Antéchrist était l’Empire romain, la dernière des grandes monarchies dont il est question dans la prophétie de Daniel relative à la « translation des Empires ». L’Empire romain, avec le triomphe du Christianisme, est devenu le Saint-Empire. On voit que nous ne nous sommes éloigné de la Maçonnerie qu’en apparence. Il est vrai que les Maçons actuels ne se préoccupent guère des « destins » traditionnels de leur Ordre, auxquels cependant bien des formules rituelles qu’ils répètent sans y prendre garde font allusion. Et pourtant, c’est sans doute à des considérations de cet ordre que pensait René Guénon lorsque, rectifiant une assertion d’Albert Lantoine, il envisageait la possibilité pour la Maçonnerie de venir au secours des religions « dans une période d’obscuration spirituelle presque complète », et cela « d’une façon assez différente de celle » préconisée par l’auteur de la Lettre au Souverain Pontife, « mais qui du reste, pour être moins apparente extérieurement, n’en serait cependant que d’autant plus efficace ».

Nous terminerons par un vœu à propos des études de M. Jean-Pierre Berger. Il serait déplorable que des travaux de cette valeur ne dépassent pas le cadre étroit des « spécialistes ». Nous pensons que les Loges – celles du moins qui prennent la Maçonnerie au sérieux – pourraient dès maintenant utiliser ces travaux pour donner enfin à leurs membres des « instructions » dignes de l’Ordre, et riches en symboles qui constituent d’incomparables « supports de méditation ».

 Denys Roman


* Ce texte a été publié dans le livre Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – « L’Arche vivante des Symboles », chapitre VIII.

[1] Remarquons en passant que Fabre d’Olivet, dans sa Langue hébraïque restituée, a noté que les consonnes BL, dans une langue nullement sacrée comme le français, peuvent évoquer une idée de rondeur et, par extension, de mouvement circulaire. Citons les mots balle, bille, bol, bulle, boule, et aussi bal et même belle.

[2] Cf. René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie.

[3] Cette question est traitée au chapitre XII [« Euclide, élève d’Abraham »] de notre précédent ouvrage.

[4] Les noms propres non bibliques sont souvent altérés dans les Old Charges. On connaît les exemples fameux de Pythagore transformé en « Peter Gower » et des Phéniciens assimilés aux Vénitiens.

[5] Franz Rziha était un architecte autrichien qui publia en 1883 un ouvrage sur la Bauhütte, c’est-à-dire les tailleurs de pierre allemands du Moyen Âge. Cet ouvrage a pour sources une vingtaine de « règlements corporatifs », dont le plus ancien, celui de Trèves, remonterait à 1397, c’est-à-dire 7 ans après la date attribuée au Regius Manuscript anglais. Il semble que cette période de la fin du XIVe siècle constitue (pour ce qui concerne la Maçonnerie) une de ces « barrières » dont a parlé René Guénon, et au-delà desquelles l’histoire « officielle », basée sur les documents écrits, ne saurait remonter. Rziha, notons-le en passant, rappelle fréquemment que les artisans du Moyen Âge, pour chrétiens qu’ils aient été, et même, en général, d’une extrême ferveur dans leur « foi », n’en étaient pas moins les légitimes successeurs des Collegia Fabrorum de la Rome antique, auxquels les rattachait une filiation continue. Les Bauhütten (Loges de constructeurs) auraient dépendu d’une Grande Loge (Haupthütte) siégeant à Strasbourg, ville où fut promulgué en 1459 un règlement ou « charte » parfois mis en parallèle avec la charte de Cologne. Les rituels de la Bauhütte auraient présenté de nombreuses analogies avec ceux de la Maçonnerie actuelle. Citons par exemple : les deux colonnes, les trois piliers, la houppe dentelée, la station du Vénérable à l’Orient, la distinction des trois grades, l’ouverture des Travaux par trois coups de maillet, les trois voyages du premier degré, les marches rituelles, la « génuflexion à l’équerre » (attitude qui a un rapport évident avec le swastika), la manière de boire, de saluer, de remercier rituellement, etc. L’auteur parle aussi des « marques opératives » dont il reproduit de très nombreux exemples, allant des lignes sobres de l’art grec jusqu’aux complications du style rococo ; une marque était donnée au Compagnon nouvellement reçu ; et il convient de rappeler que l’actuelle Maçonnerie de la Marque (Mark Masonry) est considérée comme un prolongement (appendage) du grade de Compagnon. Les opératifs allemands semblent avoir attaché une grande importance à trois figures : le triangle, le carré et le cercle ; et ils honoraient particulièrement les Quatre Saints Couronnés. Rziha cite aussi un quatrain qu’il dit lui avoir été communiqué par « l’architecte de la cathédrale » (sans doute la cathédrale Saint-Étienne de Vienne) et que voici : « Un point qui suggère le cercle, – Qui est dans le carré ou le triangle ; – Si tu le connais, tant mieux ! – Sinon, tout est vain. » On retrouve ici les trois figures chères aux opératifs ; et l’on doit rappeler que dans certains textes hermétiques, tels que l’Atalante fugitive de Michel Maier, le triangle est donné comme l’intermédiaire obligé pour la « circulature du quadrant », opération inverse et complémentaire de la quadrature du cercle. De plus, le « point au centre du cercle » est un symbole important dans la Maçonnerie de langue anglaise ; ce cercle y est complété par deux tangentes parallèles, qui sont dites représenter les deux saints Jean. Enfin, le point du quatrain cité par Rziha, sans la connaissance duquel « tout est vain », n’est autre chose que le « point sensible » qui existe dans toute cathédrale construite « selon les règles de l’Art ». C’est aussi la même chose que le « nœud vital » qui unit les parties diverses du « composé humain ». Guénon, dans le chapitre intitulé « Cologne ou Strasbourg ? » par quoi débutent les Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, a rappelé les rapports de ce nœud avec le « pouvoir des clefs », la « solution » hermétique et le symbolisme de Janus. Il a signalé également ses rapports avec le « nœud gordien » tranché par l’épée d’Alexandre, acte qui vaut à ce dernier « l’empire de l’Asie ». Cette domination sur l’Orient sera complétée trois siècles plus tard par César qui, ayant soumis la Gaule et conduit ses légions en Germanie, en Grande-Bretagne, en Espagne et en Afrique du Nord, « couvrira » ainsi tous les pays qui, après la mort « sacrificielle » du conquérant, formeront la partie occidentale de l’Empire romain. Il y a dans la vie de César un événement dont le symbolisme « violent » correspond au geste d’Alexandre usant de son épée pour trancher le nœud gordien ; il s’agit d’un « passage des eaux », le passage du Rubicon (la rivière rouge), où certains ont vu l’équivalent pour Rome de ce que fut le passage de la mer Rouge pour le peuple juif et la passion « sanglante » du Christ pour le peuple chrétien.

LES DOUZE TRAVAUX D’HERCULE

[Ce texte de Denys Roman a été primitivement publié en avril 1980 dans la revue Renaissance Traditionnelle n° 42 ; repris dans le second volume de l’auteur, Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – « L’Arche vivante des Symboles » publié aux Éditions Traditionnelles en 1995, il en forme le chapitre XI.]

La mythologie grecque est riche en légendes de toutes sortes, dont il est parfois difficile de découvrir le sens véritable, qui à l’origine devait le plus souvent exprimer une vérité d’ordre doctrinal et même initiatique. Dans un des « classiques » de la philosophie hermétique, Les Fables égyptiennes et grecques dévoilées, dom Pernéty a longuement commenté les principales de ces légendes. Mais cette œuvre, utile en tant que documentation, nous semble pêcher par certains défauts, qui sont d’ailleurs moins les défauts de Pernéty que ceux de son siècle. Quand nous le voyons, par exemple, s’appliquer longuement à démontrer que tous les héros de la guerre de Troie ont, selon Homère, une ascendance divine et qu’en conséquence, pense-t-il, leurs exploits ne peuvent être que l’expression symbolique des opérations de l’Œuvre alchimique, nous ne saurions le suivre sur ce point. Mais qui songerait à blâmer Pernéty ? De son temps, on n’avait pas encore retrouvé les ruines de Troie ; et d’autre part, c’est seulement de nos jours qu’à la suite de René Guénon certains admettent que les événements historiques, comme aussi les faits géographiques ou autres, ont par eux-mêmes une signification symbolique[1].

Signalons en passant une curieuse conséquence de la position de Pernéty. Il postule que les mythes antiques ne sont pas des faits historiques et ne peuvent donc être que des symboles. Comme il est bien obligé d’admettre que les faits relatés par les livres sacrés du Christianisme sont des faits historiques, il n’envisage même pas la possibilité qu’ils pourraient être eux aussi des symboles hermétiques. Cela appauvrit singulièrement ses dissertations et surtout son Dictionnaire.

Pernéty semble avoir donné une importance particulière aux légendes où il est question de l’or. L’âge d’or, la toison d’or, la pluie d’or, les cornes d’or, les pommes d’or font dans son œuvre l’objet d’un examen particulier. On relève quelques oublis dans cette liste. Pourquoi avoir omis le cheveu d’or de Ptérélas qui rendait son possesseur immortel et avait donc un rapport évident avec l’élixir de longue vie[2] ? Et, étant donné le rôle initiatique de la vigne, pourquoi n’avoir pas au moins mentionné les rameaux ou plants de vigne en or[3] ?

Pernéty ne signale pas non plus la fin parfois malheureuse des principaux conquérants de l’or. C’est ainsi qu’Hippomène qui avait reçu de Vénus trois pommes d’or qui lui permirent d’épouser Atalante, fut, ainsi que cette dernière, métamorphosé en bête féroce et attelé au char de Cybèle[4]. Quant aux Argonautes, ils réussirent bien à s’emparer de la toison d’or, mais leur voyage de retour fut hérissé de tribulations et la vie ultérieure de leur chef Jason ne fut qu’une longue suite de tragédies. Il semble que de tels faits auraient pu donner lieu à quelques développements sur la nécessité du « rejet des pouvoirs »[5].

Hercule s’était embarqué avec les Argonautes, mais dès les premières étapes du voyage il se sépara d’eux[6]. Il devait accomplir un nombre d’exploits considérable, mais les plus célèbres sont connus sous le nom des douze travaux d’Hercule. Le caractère sacré du nombre 12 peut laisser supposer que les travaux d’Hercule ont une signification initiatique ; et, de fait, l’oracle de Delphes avait déclaré qu’à l’issue de ces 12 travaux et des 12 années de servage dues par le héros à son cousin Eurysthée, Hercule serait admis à l’immortalité.

Pernéty a employé une partie considérable de son ouvrage à examiner les travaux d’Hercule au point de vue de leur application à l’hermétisme. Il a bien vu en particulier que dès la naissance même du héros on trouve un épisode très caractéristique. Alors qu’il était au berceau avec son demi-frère Iphiclès, la déesse Junon envoya deux serpents monstrueux pour les dévorer. Iphiclès s’enfuit épouvanté, mais Hercule, saisissant les serpents un dans chaque main, les étrangla. Cet exploit l’identifiait en quelque sorte au caducée d’Hermès, constitué essentiellement par une tige d’or autour de laquelle s’enroulent deux serpents. Et il faut remarquer également que, dans certaines représentations du Rebis, ce symbole de la perfection de l’état humain tient dans chaque main un serpent[7].

On pourrait déceler un sens symbolique à toutes les aventures d’Hercule, même à celles qui n’ont pas été rangées dans le cycle des 12 travaux[8]. Une des plus curieuses à cet égard est le récit de son esclavage chez Omphale, reine de Lydie[9]. Cette servitude se termine par un mariage, et l’on rapporte à ce sujet une curieuse histoire d’« échange hiérogamique » : Hercule, ayant revêtu la robe de la reine, filait la laine à ses pieds, tandis qu’Omphale, couverte de la peau du lion de Némée, brandissait la massue du héros. On peut remarquer à ce propos que la quenouille (tenue de la main gauche) et la massue (tenue de la main droite) sont l’une et l’autre des symboles « axiaux » qui jouent, par rapport au couple Hercule-Omphale (identifiable au Rebis), un rôle analogue à celui des deux serpents dont il a été question plus haut[10].

Parmi les douze travaux, ce sont surtout les trois derniers qui présentent un intérêt au point de vue hermétique. Et tout d’abord une remarque s’impose. Alors que les neuf premiers travaux ont pour théâtre le monde grec et ses abords immédiats (Asie Mineure et Thrace), les trois derniers nous en éloignent considérablement, au point de nous faire sortir du bassin méditerranéen (bœufs de Géryon et jardin des Hespérides) et même du monde terrestre (descente aux Enfers). Ce sont d’ailleurs ces trois derniers travaux qui portent le plus nettement l’empreinte initiatique et c’est sur eux qu’il semble intéressant de s’arrêter.

L’ordre d’énumération des douze travaux est généralement le même chez les auteurs anciens, à une exception près cependant pour ce qui concerne les deux derniers. Le plus souvent, le 11e travail est l’enlèvement des pommes d’or et le 12e la descente aux Enfers ; c’est d’ailleurs cet ordre qu’a suivi Pernéty, Mais on a aussi donné le 11e travail comme la descente aux Enfers et le 12e comme la conquête des pommes d’or, et il semble bien que ce dernier ordre soit le plus conforme aux principes traditionnels[11]. En effet, si les 12 travaux ont une signification initiatique, la descente aux Enfers ne saurait en marquer le terme. Elle devrait même en marquer le début ; mais on peut considérer les premiers travaux comme des épreuves préliminaires ; et le fait qu’Hercule, avant de descendre aux Enfers, se fit initier aux mystères d’Éleusis, vient encore renforcer cette interprétation[12].

Ce qui aurait pu confirmer ou infirmer la « régularité » de l’ordre ordinairement donné pour la succession des 12 travaux, c’est la correspondance de chacun d’eux avec un des 12 signes du Zodiaque. Malheureusement, un auteur qui a fait une étude approfondie de la géographie sacrée de l’ancienne Grèce, M. Jean Richer, établit irréfutablement qu’en dépit des tentatives répétées « depuis Hygin et Ératosthène », une telle prétention est « manifestement absurde » et que toute concordance entre les signes et les travaux est « impossible à établir ». En conséquence « c’est en vain qu’on chercherait à tirer de l’inventaire des travaux un Zodiaque complet ». La raison donnée par M. Jean Richer d’un tel état de choses est très intéressante. Elle est en effet « liée au phénomène de la précession des équinoxes », si important pour tout ce qui touche la chronologie traditionnelle. Alors qu’à une époque très ancienne, l’équinoxe de printemps coïncidait avec l’entrée du soleil dans le signe du Taureau, « à partir de 2000 environ avant notre ère, le point vernal fut dans le signe du Bélier, par suite du déplacement du colure des équinoxes ». D’après M. Jean Richer un tel changement dans les faits astronomiques provoqua dans les diverses cités grecques, « avant l’acceptation d’un système nouveau, un certain flottement aboutissant à des superpositions ou à des attributions doubles qui se reflètent dans les légendes et les monuments ». Nous avons résumé, trop brièvement sans doute, l’argumentation de M. Jean Richer, qui nous paraît avoir définitivement éclairci un problème rendu particulièrement difficile par « l’état de dégradation dans lequel les légendes mythologiques nous sont parvenues »[13].

Ainsi donc, il est impossible de faire coïncider l’ordre de succession des travaux d’Hercule avec l’ordre de succession des signes du Zodiaque. Tout essai d’établir une « correspondance » entre ces travaux et les principes de cet aspect important de l’hermétisme que constitue l’astrologie se trouve par là même compromis, et il est à craindre qu’il en soit de même pour l’autre aspect : l’alchimie. Que pense à cet égard Pernéty ?

À son habitude, il ne se préoccupe guère de faire coïncider les épisodes successifs de la légende avec la suite ordinairement reconnue des « opérations » de l’Art alchimique. Simplement il rappelle, à propos des acteurs principaux du mythe héracléen (lion, hydre, oiseaux, etc.), les symboles analogues qu’on rencontre en abondance dans les écrits hermétiques, et il en tire des conclusions qui d’ailleurs sont loin d’être sans intérêt, mais qui n’éclairent guère sur la signification profonde de la science des philosophes. Nous pensons en effet, suivant en cela René Guénon, que l’Art Royal n’eut jamais pour but de changer le plomb en or, mais qu’il travaillait sur une « matière première » bien autrement précieuse, l’homme, qu’il s’agissait de transmuter en Homme Véritable, « réintégré » dans l’état originel adamique, tandis que de ce fait même la nature tout entière retrouvait pour lui les conditions édéniques de l’« âge d’or ».

Dans cet ordre d’idées, on peut remarquer que certains éléments de la légende d’Hercule sont susceptibles, si on leur applique les principes de l’interprétation traditionnelle du symbolisme universel, d’acquérir une signification et une portée pour ainsi dire « technique », riches d’enseignements pour l’attitude de l’initié et même de tout être qui aspire à la connaissance.

C’est notamment le cas pour le 10e travail, l’enlèvement des bœufs de Géryon, qui implique pour Hercule la sortie de la Méditerranée afin d’accéder à l’île d’Érythie située dans l’Océan. Le héros devait donc franchir le détroit qui depuis lors prit le nom de « colonnes d’Hercule ». Le passage entre les colonnes se retrouve dans tous les rites initiatiques, et les colonnes elles-mêmes ont des significations multiples. Les colonnes d’Hercule avaient été élevées par le héros lors de son retour dans le bassin méditerranéen pour regagner sa patrie, et il grava sur elles l’inscription : « Non plus ultra ». Dante nous rappelle ce fait au cours de cet étrange chant XXVI de l’Enfer où il a rassemblé de très nombreuses allusions relatives aux dangers encourus par ceux qui, en matière d’initiation, suivent une voie « irrégulière ».

Voici l’essentiel de ce texte, où Ulysse, enseveli avec Diomède dans une tombe enflammée, fait à Virgile et à Dante le récit de sa dernière et fatale aventure :

« Quand je quittai Circé, qui m’avait retenu captif à Gaëte (…), ni les caresses de mon fils, ni la piété envers mon vieux père, ni l’amour que j’avais juré à Pénélope ne purent vaincre mon ardeur pour la connaissance du monde et des hommes. Mais sur la haute mer prenant mon essor, et suivi de ces compagnons qui jamais ne m’abandonnèrent, je cinglai vers l’Espagne et le Maroc (…). Nous étions vieux et appesantis par l’âge quand nous parvînmes à cette gorge étroite où Hercule planta ses deux bornes afin que nul n’osât se hasarder plus loin. Je dis alors : Frères qui, à travers mille et mille dangers, êtes parvenus aux limites de l’Occident, suivez le soleil, et ne refusez pas à vos yeux exténués par les veilles la connaissance du monde inhabité. (…). J’avais si fort excité l’ardeur de mes amis que je n’aurais pu ensuite les retenir. De rames nous nous fîmes des ailes pour un vol fou (cinq mois), après que nous eûmes franchi le pas suprême, nous arrivâmes à un mont isolé, le plus haut qu’on n’eût jamais vu. En le voyant notre joie fut grande, mais cette joie se changea bientôt en larmes. De la terre nouvelle sortit un tourbillon qui vint frapper notre navire. Par trois fois il le fit tournoyer : à la quatrième fois, la poupe du navire se dressa et la proue s’abîma dans la mer comme il plut à Un Autre, et enfin la mer se referma sur nous. »

Ce récit est tellement différent des diverses versions sur la mort d’Ulysse transmises par la tradition que nous sommes pour ainsi dire contraints de penser que l’Alighieri, en l’inventant, a voulu provoquer la surprise et la perplexité de ses lecteurs. De fait, il n’est peut-être pas une seule de ses expressions qui ne puisse donner lieu à de longs développements. Nous nous proposons d’attirer l’attention sur quelques points*, sans avoir la prétention d’élucider toutes les obscurités d’un texte que le meilleur commentateur traditionnel de Dante, Luigi Valli, considérait comme particulièrement énigmatique.

Denys ROMAN

[1] Pour Pernéty, les héros de la mythologie n’ont pas existé ; ils ne peuvent donc être que des « figures », et Pernéty pensait que ces figures ne peuvent représenter autre chose que les doctrines et les opérations de l’alchimie. Il est beaucoup plus légitime de penser avec Guénon que les héros mythologiques ont existé et qu’ils n’en sont pas moins des symboles, et même des symboles d’autant plus excellents que leur existence historique a véritablement « incarné » des réalités d’un ordre supérieur qui n’est d’ailleurs pas limité au seul domaine hermétique.

[2] Ce cheveu d’or avait été donné à Ptérélas, roi de Taphos, par son père le dieu Neptune. Il fut coupé par la fille de Ptérélas, ce qui provoqua immédiatement la mort du roi. Ovide, dans ses Métamorphoses, parle d’un cheveu de couleur pourpre, celui de Nisus, auquel était attachée la possession du royaume de Mégare. Dans certaines versions de cette légende, le cheveu magique de Nisus n’est pas un cheveu pourpre, mais un cheveu d’or.

[3] Un rameau d’or, donné par Dionysos, joue un rôle important dans la légende d’Hypsipyle, héroïne qui est en relation avec deux entreprises hautement symboliques : l’expédition des Argonautes et la guerre des Sept Chefs contre Thèbes. D’autre part, un plan de vigne en or, donné par Jupiter, est à l’origine de la dernière tentative pour sauver Troie de la ruine : l’intervention d’Eurypyle, fils de Télèphe. Enfin, il est presque inutile de rappeler le rameau d’or que, sur les indications de la Sibylle de Cumes, Énée alla cueillir dans un bois sacré afin de l’offrir à la reine des Enfers.

[4] La légende d’Hippomène et d’Atalante, célèbre dans les textes hermétiques, est l’objet d’un traité des plus remarquables de Michel Maier : Atalante fugitive, que nous retrouverons ci-dessous.

[5] Une aventure mythologique où l’or joue un certain rôle et qui finit bénéfiquement est l’histoire célèbre de Psyché, que le poète latin Apulée a longuement contée dans son roman L’Ane d’or, dont le dernier chapitre relate les rites de l’initiation aux mystères d’Isis. Dans l’histoire de Psyché, il est question d’un palais d’or et aussi de moutons à la laine d’or, ce qui rappelle le bélier à toison d’or. Les voyages et les diverses « épreuves » de Psyché précèdent sa descente aux Enfers, suivie de son ascension dans le ciel où elle consommera l’ambroisie et le nectar. Tout cela présente évidemment les caractères d’un processus initiatique heureusement conduit à son terme normal, qui n’est autre que la divinisation du héros (ou de l’héroïne). Il est d’ailleurs précisé que c’est Mercure-Hermès qui accompagne Psyché dans son voyage céleste. Il est aussi question, dans la mythologie, d’un chien d’or dont le rôle fut tour à tour bénéfique et maléfique. C’est le chien magique en or qui veillait sur Jupiter enfant et sur la chèvre Amalthée dans les montagnes de la Crète. Ce chien d’or, volé ensuite par Pandarée, provoqua la « pétrification » du ravisseur qui fut métamorphosé en rocher.

[6] Selon les Argonautiques d’Apollonius de Rhodes, Hercule, sur la côte d’Asie, perdit un temps considérable à rechercher son compagnon Hylas enlevé par une nymphe, et les Argonautes, las de l’attendre, poursuivirent sans lui leur navigation.

[7] Le Rebis du Rosaire des Philosophes tient dans sa main gauche un serpent vertical et dans sa main droite une coupe d’où sortent trois têtes de serpents. Cette figure équivaut à celle d’Hercule étranglant les serpents, la dualité du Rebis pouvant être représentée par le couple Hercule-Iphiclès. Comme les symboles hermétiques, ainsi que tous les symboles, sont susceptibles d’une pluralité d’interprétations, on remarquera que le serpent vertical, tenu à gauche, est l’équivalent de l’épée, et qu’il est donc complémentaire de la coupe tenue à droite. On sait que la coupe et l’épée symbolisent respectivement la doctrine et la méthode, qui constituent les deux aspects de tout enseignement initiatique.

[8] C’est ainsi que l’histoire bien connue d’Hercule hésitant, au début de sa carrière, entre le Vice et la Vertu, était célèbre chez les Pythagoriciens qui la représentaient par la lettre Y, que Rabelais appelle « la lettre pythagorique ». On peut y voir, selon Guénon, le symbole de l’initié hermétique ayant à choisir entre les deux Voies, la « Voie sèche » et la « Voie humide ».

[9] Ce nom d’Omphale rappelle évidemment l’omphalos du Temple de Delphes, considéré par les Grecs comme le « nombril de la terre » et le centre du monde. En ce lieu s’effectuait la « résolution des oppositions », et c’est pourquoi on y avait déposé en ex-voto le collier d’Harmonie, fille de Mars et de Vénus, c’est-à-dire de la guerre et de l’amour. Chez les Juifs, le nombril de la terre était situé sur le mont Moriah (équivalent hébreu du Mérou des Hindous). C’est sur ce mont, célèbre par le sacrifice d’Abraham, que sera construit le Temple de Salomon. L’emplacement est aujourd’hui compris dans la mosquée d’Omar.

[10] On peut rappeler également, comme symbole équivalent, les croix des deux larrons de part et d’autre de la croix centrale du Christ. Le Christ, en tant que nouvel Adam, est évidemment l’Homme Véritable, dont le Rebis est le symbole. On pourrait objecter que le Christ est essentiellement masculin, alors que le Rebis est androgyne. Mais cette difficulté semble bien être plus apparente que réelle. Dans les représentations traditionnelles de la mise en croix, le soleil et la lune (emblèmes respectivement masculin et féminin) sont figurés au-dessus des mains du Christ. D’autre part, au pied de la croix se tient le groupe des « saintes femmes » réunies autour de la Vierge Marie qui, dans la vision propre au christianisme, a pour ainsi dire « concentré » sur sa personne un « reflet » des aspects féminins de la Divinité.

[11] Cet ordre est donné notamment par le Dictionnaire de la Mythologie grecque et romaine de M. Pierre Grimal. Cet ouvrage, d’une érudition considérable, tient compte des renseignements fournis par tous les auteurs anciens, des plus célèbres aux plus méconnus.

[12] En réalité, comme nous allons le voir ci-après, ce sont les neuf premiers travaux qui ont ce caractère préliminaire. Le 10e travail (enlèvement des bœufs de Géryon) comporte en effet le passage par les « colonnes d’Hercule », rite dont on retrouve l’équivalent dans tous les types d’initiation.

[13] Jean Richer, Géographie sacrée du monde grec (chap. X, pp. 107-117).

* Conformément au projet qu’avait formé Denys Roman, le présent texte figure parmi les chapitres qu’il prévoyait d’inclure dans son second ouvrage ; la disparition de l’auteur, survenue le 21 mars 1986, le prive des développements annoncés.

Note 6 : Denys Roman : « Euclide, élève d’Abraham »

[2010 : Équinoxe de printemps, La Lettera G / La Lettre G,  N° 12]

Denys ROMAN :
« Euclide, élève d’Abraham »*

Le texte de Denys Roman sur « Euclide, élève d’Abraham » expose un aspect fondamental de la « légende du Métier »[1], légende très chère à nos Anciens qui l’ont intégrée dans la plupart des manuscrits appelés Old Charges ou « Anciens Devoirs » ; les Maçons opératifs voyaient symboliquement dans cette légende, non seulement l’histoire traditionnelle qui permet d’entrevoir les « origines » de la Maçonnerie, mais aussi l’excellence de l’Art Royal dans cette expression particulière de la Construction universelle qu’est la Géométrie.

Ce texte de D. Roman fut publié primitivement dans le numéro 32 d’octobre 1977 de la revue maçonnique « Renaissance Traditionnelle » ; il était d’ailleurs accompagné, dans d’autres numéros de cette revue, d’une série d’articles que l’auteur présentait sous la rubrique « René Guénon et les “destins” de la Franc-Maçonnerie » qu’il retiendra comme titre pour son premier ouvrage paru en 1982 et réédité en 1995. Les lecteurs qui connaissent cette revue d’histoire de la Franc-Maçonnerie[2] dont la tendance, les « valeurs » et la méthode sont très éloignés du point de vue traditionnel dont R. Guénon fut l’interprète le plus autorisé pour notre temps, s’étonneront sans doute de la publication, dans ce cadre, d’un article aussi éloigné d’une vision historique profane sur l’Ordre maçonnique. On conçoit donc la surprise et le mécontentement que suscitera ce texte parmi les lecteurs de cette revue, au point de provoquer quelques réactions très hostiles à René Guénon, comme il s’en produit souvent.

Dans cet article, D. Roman reprend et commente l’histoire légendaire qui fait d’Euclide l’élève d’Abraham, histoire véhiculée pratiquement par tous les Old Charges de la Maçonnerie opérative jusqu’à un manuscrit comme le Dumfries n° 4 qui, datant de 1710 environ, appartenait à la période « pré-spéculative ». En fait, ce manuscrit ne se compose pas uniquement de la « légende du Métier » car il comprend également le « serment de Nemrod », les questions et réponses rituelles et le blason de l’Ordre qu’on dit remonter à l’époque du martyr saint Alban. Ainsi, dans le chapitre « Lumières sur la Franc-Maçonnerie des anciens jours » de son second ouvrage signalé dans notre note 1, l’auteur relève notamment que ce manuscrit pourtant tardif contient quelques formules rituelles qui proviennent d’une tradition orale et éclairent les « opérations » des « Maçons des anciens jours ». Il signale notamment, dans les Lectures que comprend le Dumfries, une réponse relative à ce qu’il n’hésite pas à qualifier de « joyau intact » : le cable-tow (et sa longueur), qui « est aussi long qu’entre l’extrémité de mon nombril et le plus court de mes cheveux » ; à la question : « Quelle en est la raison ? », l’interrogé répond : « Parce que tous les secrets gisent là ». Signalons que cette séquence rituelle du cable-tow doit s’accompagner d’une gestuelle, expression du « lien » en question qui signifie que les « secrets » sont là en sommeil tant que l’initiation reste virtuelle. Mais, pour bien en percevoir la nature, il convient d’y associer le due guard (qui pourrait avoir une parenté, sinon une identité, avec le Devoir du Compagnonnage), et est un signe en rapport étroit avec les secrets de la Maîtrise dans leur plénitude ; ce signe, particulier à la Maçonnerie de Rite dit d’York, symbolise l’accomplissement dans l’ordre des petits mystères : on aura une idée plus précise des multiples sens qu’il recèle en le représentant comme l’exact schéma de la lettre arabe nûn, à laquelle est associée la partie supérieure du symbole qui en complète la signification essentielle. Quant au rapport « opératif » entre ces deux éléments rituels que sont le cable-tow et le due guard, il se construit selon la géométrie organique du corps humain basée sur les centres subtils.

On a beaucoup glosé, et encore aujourd’hui, à propos de l’anachronisme évident sur lequel est basée la légende que l’auteur examine, alors qu’on sait que deux millénaires environ séparent la période où vécut le « père de la multitude », de celle du « noble Euclide » qui enseignait en Égypte sous le règne de Ptolémée 1er (305-282 av. J.-C.)[3]. Les « esprits forts » du stupide XIXe siècle (et ceux d’aujourd’hui encore) n’ont pas manqué de relever avec condescendance le défaut de chronologie historique de cette légende, mettant l’accent sur la « naïveté » et l’ « inculture » des Maçons opératifs réputés analphabètes ; en cela, on oubliait un peu rapidement que cet « analphabétisme » ne les avait pas empêchés d’édifier les chefs-d’œuvre que nous connaissons et qui témoignent encore, malgré les restaurations mutilantes, de leur unité originelle. Si les faits historiques ont leur importance, on ne peut pas réduire l’histoire aux faits en tant qu’événements rapportés à l’individuel ; seul, leur sens symbolique –qui ne s’oppose pas aux faits mais éclaire leur raison d’être –  est essentiel : il est la traduction et l’expression, en mode manifesté, de la Volonté divine. C’est cela qu’exprimaient les « Maçons des anciens jours » pour lesquels le sens symbolique primait éminemment sur une quelconque chronologie historique. En réalité, ils exposaient « à couvert », dans le cours de cette histoire légendaire, ce qui caractérise fondamentalement les origines mythiques de l’Ordre qui a recueilli, au cours des ans et en raison de l’élection dont il fut investi par « décret » divin, de vénérables héritages.

André Bachelet

NOTES :

* René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie, chapitre XII.

[1] On trouvera des développements complémentaires de l’auteur sur le sens et la portée de cette légende (qui comprend d’ailleurs deux anachronismes historiques) contenue dans le Dumfries n°4, dans le remarquable chapitre VIII, « Lumières sur la Franc-Maçonnerie des anciens jours », de son ouvrage Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – L’« Arche vivante des Symboles », Éditions Traditionnelles, 1995, Paris.

[2] Mis à part une idéologie humaniste et une méthodologie historiciste qui ne sont pas en adéquation avec le but assigné à l’initiation, cette revue propose un contenu documentaire maçonnique généralement intéressant.

[3] L’expression « bon clerc » est parfois utilisée trop systématiquement par certains traducteurs ou commentateurs ; elle a l’inconvénient de comporter une connotation trop attachée au sens que ce terme recouvre uniquement aujourd’hui dans le christianisme ; il est peu vraisemblable que ce sens ait été retenu exclusivement par les Maçons opératifs que la mise en œuvre du Métier conduisait à une autre perspective. Lorsqu’ils utilisaient l’expression de « noble Euclide » dans sa signification de « prince » dans l’ordre de la construction universelle héritée d’Abraham, c’est parce qu’ils reconnaissaient à ce dernier une « paternité spirituelle ».


 

Denys ROMAN : « EUCLIDE, ÉLÈVE D’ABRAHAM »[1]

« Quant aux trois lois données par Dieu
aux trois peuples (juif, chrétien et musulman),
pour ce qui est de savoir quelle est la véritable,
la question est pendante et peut-être
le restera-t-elle longtemps encore. »
Boccace, cité par R. Guénon

La Tradition, dont Guénon fut le serviteur exclusif et l’interprète incomparable, a été qualifiée par lui de « perpétuelle et unanime ». On peut dire que la Maçonnerie participe de cette perpétuité, en tant que ses Loges se tiennent « sur les plus hautes des montagnes et dans les plus profondes des vallées »[2]. D’autre part, l’« universalité » dont se réclame la Maçonnerie fait écho, pour ainsi dire, au caractère « unanime » de la Tradition. Cette universalité est bien connue, mais on peut se demander si la généralité des Maçons en sentent bien toutes les implications.

La Maçonnerie est sans doute la seule organisation initiatique du monde qui ne soit pas liée à un exotérisme particulier. Et si, au dire de Guénon, cela ne devrait pas dispenser les Maçons de se rattacher à l’un des exotérismes existant actuellement (car l’homme traditionnel ne saurait être un homme sans religion), cela devrait les inciter à ne pas limiter leur intérêt à leur tradition propre, mais bien au contraire à étudier, grâce à la « clef » du symbolisme universel, toutes les traditions dont ils peuvent avoir connaissance[3]. Une chose très remarquable dans cet ordre d’idées, c’est qu’une Loge maçonnique constitue le lieu idéal où des hommes appartenant à des religions différentes peuvent se rencontrer, sur un pied de parfaite égalité, pour traiter de questions d’ordre traditionnel et doctrinal.

Si toutes les religions sont admises au sein de la Maçonnerie, on doit cependant reconnaître que les formes traditionnelles les plus orientales (Hindouisme, Bouddhisme, Confucianisme, Taoïsme, Shintoïsme, etc.), sont tellement étrangères à certains aspects importants du symbolisme de l’Ordre, aspects liés à la construction du Temple de Salomon, que les adhérents à ces traditions se trouvent en quelque sorte dépaysés dans l’atmosphère des ateliers[4]. À la vérité, ce sont les trois religions monothéistes (Judaïsme, Christianisme et Islam) qui ont fourni à la Maçonnerie le plus grand nombre de ses fils et les plus illustres de ses initiés.

Les trois traditions monothéistes sont dérivées d’Abraham, et il est très significatif que le nom divin El-Shaddaï, dont on sait l’importance dans la Maçonnerie opérative (et qui n’est pas inconnu dans la Maçonnerie spéculative), soit précisément le nom du Dieu d’Abraham[5]. Guénon, dans une page essentielle[6], a souligné que, lors de la rencontre du Père des croyants avec Melchissédec, le nom El Shaddaï fut associé à celui d’El-Elion[7] et que cette rencontre marque le point de contact de la tradition abrahamique avec la grande Tradition primordiale.

Il y a dans l’histoire traditionnelle de la Maçonnerie, telle qu’elle est rapportée dans les anciens documents appelés Old Charges, une assertion singulière, qui ne peut manquer de surprendre ceux qui en prennent connaissance : il s’agit de celle qui fait d’Euclide l’élève d’Abraham[8]. Comme nous avions fait allusion à cette « légende », on nous demanda des explications, en soulignant le formidable anachronisme qu’elle implique, Euclide ayant vécu en Égypte au IIIe siècle avant notre ère, alors que le séjour d’Abraham dans ce pays se situe deux millénaires auparavant.

C’est justement le caractère démesuré de cet anachronisme qui montre bien que nous n’avons pas affaire ici à un « fait historique » au sens que les modernes donnent à ces mots[9]. Il s’agit en réalité d’« histoire sacrée » exprimant une relation d’un caractère tout à fait exceptionnel et qui, de par sa nature, ne peut être formulé que dans un langage « couvert » par le voile du symbolisme.

Si l’on se rappelle qu’au Moyen Âge Euclide personnifiait la géométrie[10] et que, d’autre part, dans les anciens documents, la Maçonnerie est fréquemment assimilée à la géométrie, on comprendra que faire d’Euclide l’élève d’Abraham, c’est dire qu’il y a entre le Patriarche et l’Ordre Maçonnique une relation de Maître à disciple, équivalent rigoureusement à une « paternité spirituelle ».

Il est évident que la Maçonnerie est antérieure à Abraham, puisque traditionnellement elle remonte à l’origine même de l’humanité. Mais on sait que toute tradition, à mesure qu’elle s’éloigne de son principe, court le risque de s’affaiblir, voire de se corrompre : et alors, s’il s’agit d’une tradition ayant pour elle « les promesses de la vie éternelle » une action divine intervient pour la redresser et contrecarrer la tendance à suivre « la mauvaise pente »[11]. Tel est le cas pour la Maçonnerie qui, bénéficiant du privilège de la perpétuité[12], a dû connaître au cours de sa longue histoire des périodes d’obscuration suivies de spectaculaires redressements.

De ces redressements, qui chaque fois lui ont conféré pour ainsi dire une nouvelle jeunesse, la Maçonnerie doit avoir conservé certaines traces, en particulier dans son « histoire traditionnelle » ou encore dans ses rituels. Il est très vraisemblable que les noms divins El-Shaddaï et « Dieu Très-Haut »[13] sont à rattacher à la transformation qui dut s’opérer à l’époque de la vocation d’Abraham. Une autre période cruciale pour le monde occidental, dans l’ordre initiatique aussi bien que dans l’ordre religieux, fut celle de la naissance du Christianisme, et c’est évidemment de cette époque que date la vénération de la Maçonnerie pour les deux saints Jean[14].

Au moment de l’irruption du Christianisme dans le monde gréco-romain et à plus forte raison à l’époque de la vocation d’Abraham, il y avait en Occident un grand nombre d’organisations initiatiques liées à la pratique des métiers, et dont les plus connues sont les Collegia fabrorum. Leurs mots sacrés, s’ils en avaient, n’étaient pas empruntés à l’hébreu, et le symbolisme solsticial de Janus jouait pour eux le rôle des deux saints Jean. Il serait téméraire de vouloir expliquer comment s’effectua la mutation ; car on ne saurait oublier que, selon le Maître que nous suivons et qui fut certainement l’initié ayant reçu les plus amples lumières dans le domaine dont il s’agit, « la transmission des doctrines ésotériques » s’effectue par une « obscure filiation », en sorte que « les attaches de la Maçonnerie moderne avec les organisations antérieures sont extrêmement complexes »[15]. C’est pourquoi, plutôt que de vouloir percer des mystères « couverts » du voile impénétrable de l’« anonymat traditionnel »[16], il est sans doute préférable de rechercher dans la Maçonnerie actuelle, les marques des influences respectives des trois traditions abrahamiques.

Les marques de l’influence juive sont trop évidentes et trop connues pour qu’il soit besoin d’y insister. L’usage de l’hébreu pour les mots sacrés, les continuelles références aux Temples de Salomon et de Zorobabel, le calendrier luni-solaire, le travail tête couverte au 3ème degré, la datation rituelle coïncidant à peu de chose près avec la datation hébraïque, tous ces indices et bien d’autres encore sont là pour attester l’importance du trésor symbolique hérité des fils de l’Ancienne Alliance.

L’influence chrétienne est d’un ordre tout différent. Certes, dans les hauts grades, il est fait mention de certains événements de l’histoire du Christianisme, par exemple de la destruction des Templiers. Mais il faut surtout remarquer que c’est dans le monde chrétien que la Fraternité maçonnique s’est le plus développée, au point qu’une carte géographique qui représenterait la « densité chrétienne » des diverses contrées de la terre coïnciderait presque exactement avec celle qui représenterait leur « densité maçonnique ». On pourrait presque dire que la Maçonnerie est une organisation qui travaille sur un matériau symbolique principalement judaïque, et dont le recrutement est principalement chrétien.

Si l’apport judaïque et l’apport chrétien à la Maçonnerie sont des faits essentiels et évidents, il ne semble pas à première vue qu’il y ait dans cet Ordre un apport islamique quelconque. L’assertion de Vuillaume selon laquelle l’acclamation écossaise serait un mot arabe est erronée.

Certes, un Sheikh arabe a pu dire que « si les Francs-Maçons comprenaient leurs symboles, ils se feraient tous musulmans » ; mais un rabbin pourrait dire la même chose au profit de sa religion propre, et un théologien chrétien au profit de la sienne. Faudrait-il donc croire que ce « tiers » de la postérité d’Abraham, que l’initié Boccace, par la voix du juif Melchissédec, déclare être aussi « cher » au Père céleste que le sont les deux autres tiers, n’aurait apporté aucune contribution à un Art placé sous le patronage d’« Euclide, disciple d’Abraham » ?

La réponse que nous allons tenter de donner à cette question surprendra sans doute bien des lecteurs. Mais nous ne saurions l’esquiver dans cet ouvrage relatif aux conceptions de Guénon sur le rôle « eschatologique » de la Maçonnerie. Nous pensons en effet que l’œuvre de cet auteur, écrite à proximité et en vue de la fin des temps, vient combler d’un seul coup, et magistralement, le vide laissé jusqu’alors par la tradition islamique, dont Guénon était un représentant éminent, dans l’héritage abrahamique transmis à la Maçonnerie.

On a parfois écrit qu’avant Guénon tout avait été dit sur la Maçonnerie, excepté l’essentiel. Cela est très exact, et nous voudrions ajouter que personne ne s’est fait de la Fraternité maçonnique une idée plus haute que ce Maître, pourtant méconnu, plagié et attaqué, particulièrement en France par tant de Maçons.

Nous voudrions enfin attirer l’attention sur une particularité très importante, qui est commune à la fois aux traditions juive, chrétienne et islamique ainsi qu’à la Franc-Maçonnerie. Les musulmans sont en effet très conscients du caractère « totalisateur » de leur tradition[17], dû au fait que Muhammad est le « Sceau de la Prophétie ». Ce qu’on oublie parfois, c’est que Guénon attribuait un même caractère totalisateur au Christianisme, dont il disait qu’« il a apporté avec lui tout l’héritage des traditions antérieures, qui l’a conservé vivant autant que l’a permis l’état de l’Occident, et qui en porte toujours en lui-même les possibilités latentes »[18]. Il est bien des choses qui permettent de penser que l’insistance apportée par lui à faire reprendre aux Maçons conscience de la pluralité de leurs héritages et en conserver la « mémoire » dans leurs rituels s’explique par la certitude où il était que la Maçonnerie a elle aussi une destinée « totalisatrice ».

Totaliser, c’est « rassembler ce qui est épars ». Abraham, le père du monothéisme, est aussi, selon la signification hébraïque de son nom, le « Père de la multitude », comme l’Unité est le principe de la multiplicité. Et de même qu’à l’origine il n’y a que l’Unique qui crée toutes choses, de même à la fin toutes choses doivent se résorber dans l’Unité. Si maintenant nous passons du macrocosme au microcosme, nous trouvons quelque chose de rigoureusement équivalent dans la doctrine hindoue. « Lorsqu’un homme est près de mourir, la parole, suivie du reste des dix facultés externes […], est résorbée dans le sens interne (manas) […] qui se retire ensuite dans le souffle vital (prâna), accompagnée pareillement de toutes les fonctions vitales […]. Le souffle vital, accompagné semblablement de toutes les autres fonctions et facultés (déjà résorbées en lui […]), est retiré à son tour dans l’âme vivante (jîvâtmâ) […]) […]. Comme les serviteurs d’un roi s’assemblent autour de lui lorsqu’il est sur le point d’entreprendre un voyage, ainsi toutes les fonctions vitales et les facultés de l’individu se rassemblent autour de l’âme vivante (ou plutôt en elle-même, de qui elles procèdent toutes, et dans laquelle elles sont résorbées) au dernier moment (de la vie […]) […][19].

Avons-nous réussi à laisser pressentir que la « légende » qui rattache Euclide, c’est-à-dire la Géométrie, c’est-à-dire la Maçonnerie, au patriarche Abraham est autre chose qu’une bévue phénoménale qui témoignerait simplement de l’imagination et de l’ignorance de son « inventeur » ? Nous n’avons certainement fait qu’effleurer un tel sujet. Peut-être aussi nous fera-t-on remarquer que la Maçonnerie, dans son état actuel, semble peu digne du rôle éminent que nous semblons vouloir lui attribuer.

Mais on peut répondre que cet Ordre, placé sous le patronage des deux saints Jean, dont l’un est « l’ami de l’Époux » et l’autre « le disciple que Jésus aimait », peut en conséquence revendiquer tous les privilèges que confère l’amitié, et qu’il devrait donc être certain de son « salut » final. Nous employons ici ce mot de « salut » dans le sens que lui donne René Guénon : il s’agit, pour un homme, de son maintien après la mort dans les « prolongements de l’état humain » ; et l’on peut légitimement transposer cette doctrine à une organisation traditionnelle, initiatique ou exotérique.

À la fin d’un cycle, le « salut » des « espèces » destinées à être « conservées » pour le cycle futur est assuré par leur « entassement » dans l’Arche ou dans tout autre réceptacle équivalent, Il est probable que l’un de ces équivalents est le « sein d’Abraham » où, selon la parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare, se reposent après leur mort les âmes des justes sauvés. Que le patriarche ami de Dieu[20], béni par Melchissédec et vénéré par les trois religions « abrahamiques », soit en même temps le « précepteur » de la Maçonnerie, c’est là une tradition tellement « honorable », mais qui implique de telles « obligations », que cet Ordre n’a pas le droit de la méconnaître ou de l’oublier.

Selon le Melchissédec du conte Les trois anneaux de Boccace[21], le Père céleste a fait en sorte que chacun de ses trois fils également aimés soit persuadé d’avoir reçu le seul anneau authentique, l’anneau originel transmis « de temps immémorial ».

Deux millénaires d’histoire de l’Occident sont là pour nous prouver qu’en effet chacun des trois fils est bien certain d’être le préféré, et même le seul à être aimé, le seul qui ait reçu l’anneau véritable, l’anneau nuptial qui scelle les épousailles éternelles. Il faut respecter de telles convictions voulues par le Père. Elles ont conforté la « foi » de chacun, aux dépens sans doute de la « charité » fraternelle[22].

Qu’en est-il de l’« espérance » ? Il est écrit qu’à la fin des temps la foi disparaîtra et la charité sera languissante. Peut-être alors ce sera l’occasion pour la Maçonnerie « centre de l’union » et qui appartient elle aussi à la « postérité spirituelle » d’Abraham, de se souvenir de la devise qui fut, dit-on, celle de ses ancêtres opératifs : « En El-Shaddaï est tout notre espoir ».

 Denys Roman


[1] Ce texte a été publié dans la revue Renaissance Traditionnelle.

[2] Cette expression, bien connue dans les rituels de langue anglaise, est explicitée dans certains anciens documents selon lesquels la Loge de Saint-Jean se tient « dans la vallée de Josaphat », ce qui veut dire que la Maçonnerie doit se maintenir jusqu’au Jugement dernier qui marquera la fin du cycle. Selon le même symbolisme, « les plus hautes montagnes » doivent signifier le commencement du cycle ; et de fait, le Paradis terrestre, selon La Divine Comédie, est situé au sommet de la plus haute des montagnes terrestres, puisqu’il touche à la sphère de la Lune. De même, quand le Christ exprime sa volonté de voir saint Jean « demeurer » jusqu’à son retour, il est bien évident (et l’Évangile le précise) qu’il ne s’agit pas en premier lieu de l’individualité du disciple bien-aimé ; il s’agit avant tout de l’ésotérisme chrétien, ésotérisme « personnifié » par saint Jean, et qui s’est résorbé dans la Maçonnerie. On peut dire que les paroles du Christ sur saint Jean confèrent à cet Ordre les « promesses de la vie éternelle », de même que celles adressées à saint Pierre sont le gage que la Papauté l’emportera finalement sur les prestiges des « portes de l’Enfer ».

[3] C’est pourquoi Guénon, insistant sur la nécessité pour chaque Loge d’avoir la Bible ouverte sur l’autel du Vénérable, précisait bien que ce livre « symbolise l’ensemble des textes sacrés de toutes les religions ».

[4] Il ne faudrait d’ailleurs pas tomber dans l’esprit de système en prenant cette assertion rigoureusement à la lettre, car elle souffre de très notables exceptions. Tout le monde sait que la Maçonnerie, introduite dans l’Inde par les Anglais, y a connu un vif succès. Kipling, dans ses nouvelles maçonniques, a raconté comment les Hindous orthodoxes initiés à la Maçonnerie se comportaient, lors des agapes fraternelles, pour ne pas enfreindre les règles leur interdisant de prendre leurs repas avec des hommes de castes différentes.

[5] La valeur numérique de ce nom est 345 ; les chiffres 3, 4 et 5, qui servent à écrire ce nombre, expriment aussi la longueur des côtés du triangle rectangle de Pythagore figuré sur le bijou du Maître Passé.

[6] Le Roi du Monde, p. 50.

[7] Le Dieu qu’invoquait Abraham est El-Shaddaï (le Tout-Puissant) ; et Melchissédec était prêtre d’El-Elion (le Très-Haut). Il importe de rappeler que les Maçons de langue anglaise travaillent au 3degré « au nom du Très- Haut ».

[8] Mackey, dans son Encyclopédie, précise que « tous les vieux manuscrits des constitutions » contiennent la légende d’Euclide, généralement appelé « le digne clerc Euclide ». Voici en quels termes cette légende est rapportée dans le Dowland Manuscript, texte remontant à 1550 environ : « Lorsqu’Abraham et Sarah se rendirent en Égypte, Abraham enseigna aux Égyptiens les sept sciences. Parmi ses élèves se trouvait Euclide, qui était particulièrement doué. ». La légende rapporte que plus tard Euclide fut chargé de l’éducation des enfants du roi ; il leur apprit la géométrie et ses applications, la manière de construire les temples et les châteaux. Le texte conclut : « Ainsi grandit cette science dénommée géométrie, mais qui désormais dans nos contrées s’appelle Maçonnerie. »

[9] Il est d’ailleurs évident que les Maçons opératifs ont toujours compté dans leurs rangs un bon nombre de gens instruits et assez familiers avec les Écritures pour savoir qu’Abraham s’était comporté en Égypte bien plutôt comme un pasteur de troupeaux que comme un maître d’école.

[10] Il en était de même d’Aristote pour la dialectique, de Socrate pour la morale, de Cicéron pour l’éloquence, etc.

[11] Cf. Guénon, La Crise du Monde moderne, chap. I.

[12] C’est ce qui est exprimé par les paroles du Christ attestant sa volonté de voir saint Jean (c’est-à-dire l’ésotérisme chrétien) « demeurer » jusqu’à son retour.

[13] Il est curieux que le nom du Très-Haut, qui est le Dieu de Melchissédec, soit utilisé en Maçonnerie en langue vulgaire et non en hébreu ; cela pourrait être mis en relation avec le fait que Melchissédec appartient à la Tradition primordiale et non pas à la tradition juive. De même, la Maçonnerie de Royal Arch fait appel, dans le rite qui lui est essentiel, à la fois à la langue hébraïque, à deux langues sacrées disparues (le chaldéen et l’égyptien) et enfin à la langue vulgaire. D’après Guénon, commentant le traité De vulgari eloquio de Dante, la langue vulgaire, que tout homme reçoit par voie orale, symbolise, dans un sens supérieur, la langue primordiale qui ne fut jamais écrite.

[14] La légende faisant de Jean-Baptiste un Grand-Maître de la Maçonnerie opérative qui, de longues années après son martyre, aurait été remplacé par Jean l’Évangéliste n’a évidemment qu’un sens purement symbolique.

[15] Guenon, L’Ésotérisme de Dante, chap. IV [« Dante et le rosicrucianisme »], in fine.

[16] De même que toute œuvre traditionnelle est d’autant plus proche du véritable « chef-d’œuvre » que l’artisan a « sublimé » son « moi » individuel pour le transformer dans le « Soi » (cf. Le Règne de la Quantité, chap. IX [« Le double sens de l’anonymat »]), on peut dire que les transformations auxquelles nous faisons allusion sont des chefs-d’œuvre d’autant plus parfaits que leurs artisans nous sont restés totalement inconnus. Le cas le plus récent de telles mutations semble être celui du passage de la notion traditionnelle du « Saint-Empire » dans la Maçonnerie écossaise.

[17] Nous pensons qu’il est inutile de préciser que ce dont il s’agit n’a rien à voir avec les conceptions politiques qualifiées de « totalitaires ». On sait d’ailleurs comment les régimes qui se réclament de telles conceptions ont coutume de se comporter avec la Maçonnerie quand ils accèdent au pouvoir.

[18] La Crise du Monde moderne, chap. VII.

[19] Brahma-Sûtras, traduits et commentés par Guénon au chapitre XVIII de L’Homme et son devenir selon le Vêdânta.

[20] Le changement du nom d’Abram (« père élevé ») en celui d’Abraham (« père de la multitude ») se place entre la victoire du patriarche sur les adversaires des rois de la Pentapole et la destruction par le feu de cette même Pentapole. Cette destruction est naturellement une « figure » de la destruction finale du monde, et le rôle d’intercesseur joué par Abraham pour obtenir de Dieu une « limitation » de la destruction mériterait de retenir l’attention.

[21] Décaméron, 1re journée, conte III. On voit que le « Fidèle d’Amour » Boccace, pour placer, parmi ses contes d’une galanterie parfois un peu poussée, ceux qui avaient un sens doctrinal et qui certainement étaient pour lui ceux qui importaient le plus, savait utiliser le symbolisme des nombres.

[22] La « fable » symbolique utilisée par Boccace est d’ailleurs, comme tout ce qui est symbolique, susceptible d’une pluralité d’interprétations. En voici une qui, se plaçant à un point de vue plus élevé et proprement initiatique, répond sans doute davantage aux intentions de l’initié que fut Boccace. Si l’on doit assurément respecter les convictions de chacune des traditions en tant qu’elles prétendent avoir un statut privilégié les unes par rapport aux autres, d’un point de vue supérieur on ne doit pas être illusionné par de telles prétentions. Effectivement, cette prétention à l’élection relève d’une nécessité inhérente à la perspective exotérique et Boccace veut dire en fait que la vraie foi est cachée sous les aspects extérieurs des diverses croyances, vraie foi qui est la Tradition unique dont Melchissédec est le représentant. Cette vraie foi, c’est la « sainte foi », la fede santa dont Boccace, comme Dante, était, en Occident, un des fidèles.

Note 5 : Denys Roman : « QUESTIONS DE RITUELS » suivant l’œuvre de R. Guénon et ses lettres à M. Maugy / D. Roman.

Novembre 2017

avertissement

2010 : Équinoxe d’automne, La Lettera G / La lettre G, N° 13.

 

Denys Roman : « QUESTIONS DE RITUELS »

(Chapitre X de René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie, Éditions de l’Œuvre, 1982 ;  Éditions Traditionnelles, 1995.)

 

Ce texte que Denys Roman consacre à diverses « Questions de Rituels » paraîtra sans doute déconcertant au lecteur peu ou pas familier de son œuvre et de celle de René Guénon par le point du vue non conventionnel duquel il se place pour traiter de certains aspects du rituel maçonnique et de sa pratique : fin connaisseur des principaux Rites maçonniques, notamment anglo-saxons, il avait travaillé sur un rituel sous la bienveillante autorité du Maître et s’inspirait de la doctrine exposée par celui-ci en la matière.

C’est ainsi que la fidélité à l’auteur des Aperçus sur l’Initiation et de bien d’autres ouvrages s’exprime à nouveau avec « force et vigueur » sous la plume de D. Roman lorsqu’il aborde, par exemple, la nécessité de préserver de l’oubli le langage maçonnique, l’importance de la « restitution des métaux » qui s’assimile à une certaine opération hermétique permettant la réintégration de l’être dans son état de pureté originelle, révélant ainsi cette possibilité que comporte l’initiation maçonnique ; il prend en compte les dangers de l’attitude « passive » – aux conséquences désastreuses pour le devenir posthume de l’initié –, l’intégration rituelle de l’héritage chevaleresque propre à l’Écossisme, la négligence de l’usage transposé du Code maçonnique, « vestige » vivant de la méthode initiatique héritée des anciens ; il met également l’accent d’une manière inattendue sur un des modes d’intégration rituelle des attributs symboliques du Grand Architecte que sont Sagesse, Force et Beauté, ainsi que sur la place éminente, en Loge, de la Bible et des textes sacrés ; et pour clore ce tour d’horizon non exhaustif des sujets traités par l’auteur, on relèvera notamment l’importance accordée à la formule de « promulgation des signes substitués », tirée du rituel pratiqué en Angleterre, et qui constitue une ouverture capitale aux possibilités de restitution de la Parole perdue. Notons que, sur ce sujet, R. Guénon ne voyait que des avantages à l’introduction, dans les rituels français, de formules ou d’usages rituels « étrangers » – et notamment ceux des rituels anglais. C’est une manière de s’enrichir aux sources communes – dont certains éléments furent parfois dispersés en divers Rites –, mais à condition de respecter les caractéristiques fondamentales particulières à chaque Rite, constituées principalement par la communication des « secrets ».

Ces préoccupations de l’auteur, nous les retrouvons dans nombre de ses articles parus dans la revue Études Traditionnelles à partir de l’année 1950, et dont certains furent judicieusement repris ici-même. Elles se placent toujours dans la perspective d’une démarche active, « opérative », de l’initié ; ainsi en est-il de textes comme : « Remarques sur quelques symboles maçonniques », « Un rite maçonnique oublié : l’imposition du nom des Maîtres », « Pythagorisme et Maçonnerie » (respectivement parus ici en langue italienne dans les numéros 2, 7 et 8), ou encore « Les “Harmonies internes” du rituel », « Le symbolisme de la Loge de Table », « À propos d’un article du Symbolisme  », etc.

En réalité, le point de vue traditionnel qu’exprime ainsi D. Roman est le seul à permettre d’affirmer la nature supra-individuelle du rituel et d’assurer, de ce fait, une réelle compréhension du contenu doctrinal et méthodique que ce dernier véhicule sous forme symbolique. Ainsi l’auteur met-il en évidence une situation – qui n’était pas nouvelle pour lui et qui perdure encore, hélas, de nos jours : celle qui concerne de multiples tentatives d’adaptation des textes rituels et de leurs compléments que sont les Instructions ou Lectures, ces adaptations correspondant le plus généralement à des modernisations ou « exotérisations » dont l’esprit est étranger à toute démarche initiatique (cf. note fin de texte). C’est pourquoi l’examen de l’auteur met en évidence divers moyens qu’utilise l’esprit antitraditionnel pour amoindrir ou dénaturer la démarche initiatique en la détournant de sa finalité véritable ; ainsi sont concernées au premier chef les possibilités opératives permises et favorisées par l’attitude active de l’initié, et dont la mise en œuvre exige l’appréhension correcte de certaines notions méthodiques fondamentales.

En fait, dans la continuité de ce que R. Guénon a maintenu dans tout le cours de son œuvre, les préoccupations de l’auteur sont en permanence axées sur le souci d’une restitution du symbolisme et des usages plus conformes à la « vocation » première de l’Ordre, celle-ci étant de permettre – encore aujourd’hui – l’accès à l’initiation et à la réalisation effective des possibilités de l’être.

En conséquence de quoi, Denys Roman a particulièrement insisté, dans ce texte et en d’autres, sur l’importance du rite et du symbole dans la pratique spéculative ; et l’on sait que ces deux composants essentiels du rituel, et notamment le rite qui est un symbole « agi », ont une portée effective.

Mais il ne négligea jamais les travaux « intellectuels » encadrés par le Travail rituel, qui constituent un apport précieux à condition d’être des prolongements en étroite connexion avec la pratique rituelle. Celle-ci, lorsqu’elle est orthodoxe, quelque forme qu’elle prenne, est un acte sacré qui procède du Grand Architecte ; elle s’inscrit dans le « plan tracé » de la Construction universelle dont l’Ordre maçonnique est une des expressions les plus véritables ; elle constitue le lien qui permet de dépasser la condition de l’initiation virtuelle, et d’accéder, en principe, à la réalisation effective des petits mystères : ce lien qui conduit invariablement à la station ultime de la pure initiation de Métier qu’est l’état primordial dans lequel se réalise la plénitude de l’être.

André BACHELET

Note : On peut ici rappeler la formule connue de tout Maçon : « Il n’est au pouvoir de personne d’introduire des innovations dans le corps de la Maçonnerie », formule que l’on a parfois tenté d’opposer à R. Guénon ainsi qu’à D. Roman. Or, en l’occurrence, une restitution symbolique d’esprit traditionnel en conformité avec la démarche initiatique du Métier ne peut être assimilée à une « innovation » qui, par nature, y est étrangère et souvent contraire. On pourra consulter à ce sujet le chapitre XV (notamment le dernier paragraphe) de l’ouvrage posthume de Denys Roman : Réflexion d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – L’Arche vivante des Symboles, Éditions Traditionnelles, Paris 1995.

 

 

Denys Roman : « QUESTIONS DE RITUELS »

 

René Guénon n’a jamais cessé de dénoncer l’expression « jouer au rituel », inventée par Oswald Wirth pour critiquer le comportement des Loges anglo-saxonnes, pour lesquelles effectivement le « travail » maçonnique consiste avant tout dans l’exécution des rites1. Wirth, en effet, comme beaucoup de Maçons français d’ailleurs, pensait que le véritable travail initiatique consiste dans les « planches », c’est-à-dire dans les discours pompeusement qualifiés de « morceaux d’architecture » où des Frères, désignés à tour de rôle pour la corvée de quinzaine, débitent n’importe quoi sur des sujets le plus souvent totalement étrangers à toute idée d’initiation.

Si une planche, quand elle traite de symbolisme, de technique initiatique ou d’histoire « sacrée », est parfaitement à sa place en Loge, il n’en reste pas moins que le véritable travail maçonnique est l’exécution du rituel. Guénon répondait toujours avec précision quand on l’interrogeait sur ce point, et il déplorait la manie des Maçons français de procéder à la « modernisation des rituels ». Nous voudrions, dans ce chapitre, exposer quelle fut en la matière la doctrine de ce Maître.

Des trois Rites réguliers en usage en France (Rite Écossais Ancien et Accepté, Rite français ou moderne, Rite Rectifié), c’est le premier qui avait sa préférence, et parmi les nombreuses versions de ce Rite, il appréciait particulièrement celle de la Loge « Thébah », atelier auquel il avait appartenu 2Il conseillait même de partir de cette version pour constituer des rituels d’esprit vraiment initiatique qui, au lendemain de la seconde guerre mondiale, lui furent demandés à la fois en France, en Italie et dans un pays de langue arabe.

Pour Guénon, quand on a fait choix d’un Rite, il faut conserver rigoureusement les « caractéristiques », c’est-à-dire les signes, mots sacrés, marches, âges rituels, batteries et autres choses énumérées dans les « tuileurs ». Il faut ensuite éliminer toutes les innovations « modernisantes », en général facilement reconnaissables3. Cela terminé, il est parfaitement légitime d’introduire des éléments rituéliques dont on reconnaît le caractère traditionnel, même s’ils sont empruntés à des Rites différents de celui sur lequel on travaille. Donnons quelques exemples.

À la formule française « À la gloire du Grand Architecte de l’Univers », Guénon conseillait de substituer la formule anglaise « Au nom du Grand Architecte de l’Univers ». De plus, au lieu de travailler aux trois grades bleus sous l’invocation du Grand Architecte, il estimait bien préférable de placer le second degré sous celle du Grand Géomètre de l’Univers et le troisième degré sous celle du Très-Haut.

Un autre emprunt que Guénon conseillait de faire aux rituels anglais est celui des « Lectures ». Il s’agit d’« instructions » beaucoup plus développées que les « catéchismes » français ; elles comportent 7 sections pour le premier degré, 5 pour le second, 3 pour le troisième. Sous forme de demandes et de réponses, ce sont des commentaires sur les symboles et aussi sur certains textes de l’Écriture. Guénon conseillait de les adopter et d’en éliminer le caractère moralisant au profit de leur signification initiatique. Nous pensons aussi qu’il y aurait lieu d’y introduire la relation des principaux faits de l’« Histoire traditionnelle » de la Maçonnerie et surtout de la « légende du métier », en en faisant ressortir la signification spirituelle.

Enfin, Guénon approuvait entièrement l’introduction dans les rituels français d’un usage anglais propre au 3e degré. Il s’agit de la « promulgation des signes substitués » par le « Très Respectable Maître » représentant le roi Salomon, et qui déclare « qu’à l’avenir ils serviront sur toute la terre de signes de reconnaissance aux Maîtres Maçons, jusqu’à ce que le temps et les circonstances permettent de restituer les signes originels ». Ce sont là des termes dont il est inutile de souligner l’importance.

Les Maçons d’esprit moderne, qui se flattent d’être à l’avant-garde du Progrès, demanderaient sans doute quel intérêt il peut bien y avoir à restaurer des formules vieillies, dont personne ne comprend plus le sens. Ils ont raison : de leur point de vue, cela n’offre en effet aucun intérêt. Les Maçons traditionnels, eux, et surtout les Maçons d’esprit « guénonien », savent que ces formules archaïques ne sauraient jamais être « périmées », car elles sont toutes chargées d’« influences spirituelles », elles constituent un « jargon » c’est-à-dire la véritable « langue sacrée » de la Maçonnerie, et leur oubli définitif serait un acte d’une exceptionnelle gravité. Il convient au contraire de leur redonner « force et vigueur », car ce « rassemblement » (cette « réintégration ») des éléments « épars » du langage, c’est-à-dire du « verbe » maçonnique, constitue une condition nécessaire à la redécouverte de la « Parole perdue ».

Si les ouvrages traitant d’histoire de la Maçonnerie sont nombreux, il n’en est pas de même pour les œuvres consacrées à son rituel et à son symbolisme. L’œuvre de René Guénon, bien entendu, surpasse toutes les autres en ce domaine. Un Italien, Arturo Reghini, a donné de très brillantes études, malheureusement trop souvent limitées au symbolisme numéral et géométrique. Un Maçon anglais, John-T. Lawrence, a publié quelques ouvrages qui sont devenus en Angleterre des « classiques » des études maçonniques4.Charles Clyde Hunt a donné au Grand Lodge Bulletin d’Iowa de nombreux articles, réunis en 1938 sous le titre Masonic Symbolism5.Et, plus récemment, ont paru en langue espagnole des manuels consacrés aux 4 premiers degrés du Rite écossais, ouvrages qui, disons le très nettement, sont bien supérieurs aux ouvrages analogues d’Oswald Wirth sous le rapport symbolique et rituel6.Nous nous proposons d’en examiner certains aperçus qui ont retenu notre attention.

Dans le manuel du grade d’Apprenti, par exemple, nous trouvons, sur la lettre B, en tant que « première lettre cosmologique », des considérations qui rappellent singulièrement ce qu’a écrit René Guénon sur cette lettre, première lettre de Bereshith (mot par lequel débute la Genèse, et aussi l’Évangile selon saint Jean traduit en hébreu). « Magister » fait remarquer que le B hébreu est la lettre beth, et que le mot beth signifie « maison ». La forme hébraïque de la lettre beth est d’ailleurs considérée comme l’hiéroglyphe du Temple. Mais on aurait pu ajouter quelques considérations sur Booz lui-même dont la Bible affirme qu’il « bâtit pour la seconde fois la maison d’Israël » et auquel il fut dit : « Manifeste ta force en Ephrata, fais-toi un nom dans Bethléem. » Il ne faudrait pas non plus oublier que la vie terrestre du Christ commence à Bethléem, c’est·à-dire dans la « maison du pain ».

Passons maintenant au second degré. Tout le monde convient qu’il s’agit là du grade le moins riche des 3 grades symboliques, le moins riche et aussi celui qui a été le plus maltraité par les « modernisateurs » à outrance. Et cependant, l’auteur a trouvé le moyen de nous donner, sur ce grade déshérité, un volume de 220 pages dense et intéressant, et en somme digne du premier. Il faut avant tout le louer sans réserve d’avoir entièrement passé sous silence les 5 fameux « Philosophes » qui, dans certains rituels, ont pris la place de la station entre le ciel et la terre.

Ce que dit l’auteur sur la « noblesse du travail » est à rapprocher des études de Coomaraswamy et d’Éric Gill dont René Guénon a rendu compte abondamment dans les Études Traditionnelles de 1938 à 1939, et aussi du passage bien connu de Saint Paul dans la seconde Épître aux Thessaloniciens (III, 6 – 18). Mentionnons en passant que ce texte scripturaire est utilisé lors de l’ouverture d’un Chapitre de la « Sainte Royale Arche », selon la version qui procède de la Grande Loge des « Anciens ». Au moment le plus solennel de l’ouverture des travaux, le « Grand-Prêtre » lit ce texte dans la Bible, tous les Compagnons formant alors l’« arche caténaire ».

Les considérations de « Magister » sur un tel sujet se terminent par d’excellentes remarques sur l’attitude « active », indispensable pour l’accession à la maîtrise, et sur les dangers de l’attitude inverse, c’est-à-dire « passive ». « L’être actif agit librement, quelles que soient les circonstances ; l’être passif est l’esclave du hasard. » Et, pour le dire en terminant, c’est justement parce que tout dans l’initié doit être le fruit d’une « élection rituelle » (presque au sens alchimique de ce terme), et rien la conséquence d’un « hasard » (ou plutôt de ce qui apparaît sur la terre comme un hasard) que le récipiendaire est tenu d’être « né libre ».

Le volume consacré au grade de Maître est peut-être le moins « réussi » des quatre, car l’auteur, se cantonnant exclusivement dans le rituel écossais, a laissé de côté des symboles nombreux et importants qui figurent dans les rituels anglo-américains, tels que la « lumière du Maître Maçon », les « ténèbres visibles », la lucarne, le voile déchiré, la pierre roulée, l’arche, la manne, la rosée, le vase d’encens, la bêche, la ruche. Néanmoins on trouve dans cet ouvrage sur le 3e degré des notions intéressantes, en particulier sur l’« accusation de meurtre », la rétrogradation, la « marche mystérieuse des Maîtres », les « traces » de la fuite d’Hiram-Abi dans le Temple, les obligations du serment, le cordon de Maître, la sublimation, et surtout sur Tubalcaïn. Remarquons aussi que « Magister » a bien vu l’importance de la « restitution des métaux », œuvre de prédilection du Grand-Maître Hiram-Abi « qui fit pour le roi Salomon les deux colonnes de bronze et la mer d’airain ». Par cette restitution, les métaux cessent de symboliser les vices pour symboliser désormais les vertus, l’orgueil cédant la place à la foi, etc.

Le 4e volume de « Magister » traite du grade de « Maître secret », premier degré des « Loges de perfection ». L’auteur, considérant que les 30 hauts grades du Rite Écossais se réduisent en réalité à beaucoup moins (le plus grand nombre étant simplement conféré « par communication »), déplore qu’ainsi un grand nombre de symboles parfois importants soient pratiquement éliminés de l’enseignement maçonnique. Pour y remédier, il propose de réduire le nombre des hauts grades à 9 et d’y répartir la totalité du trésor symbolique de l’Ordre. Mais ainsi le nombre 33, si éminemment symbolique par lui-même, disparaîtrait. Il serait plus judicieux, pensons-nous, de réciter, à chacun des hauts grades conférés dans leur plénitude rituélique, les « questions d’ordre » des grades antécédents donnés par communication : le symbolisme oral de ces grades serait ainsi sauvegardé ; quant à leur symbolisme figuré, comme il ne saurait naturellement être question de réunir dans un atelier tous les « Tableaux de Loge » des grades antérieurs, ne pourrait-on pas leur substituer les blasons de ces grades ? Chaque degré écossais possède en effet des armoiries qui actuellement ne figurent que dans l’atelier du Suprême Conseil7. Il serait bon d’en donner connaissance aux grades intéressés, surtout si l’on réfléchit à l’importance de l’héritage chevaleresque dans le Rite ancien et accepté8.

« Magister », selon la solution qu’il propose, étudie dans son volume sur le « Maître secret » des symboles propres aux grades suivants, et notamment au 5e degré : « Maître Parfait », où se trouve la formule : « Le Maître Parfait connaît le cercle et sa quadrature. » Viennent ensuite des considérations sur le tombeau d’Hiram, la translation du corps, le laurier et l’olivier, la clé, le point au centre du cercle, l’œil, la Tétraktys, enfin les symboles proprement kabbalistiques, si nombreux dans les grades « de perfection » : l’arbre des Sephiroth, l’Arche d’Alliance, le chandelier à 7 branches, les dix commandements.

Nous ne savons si les Suprêmes Conseils sud-américains ont donné une suite quelconque aux suggestions, audacieuses il faut bien le dire, de « Magister ». Il est probable que non. Cependant cet auteur était très conscient du fait que, selon la formule bien connue, « il n’est au pouvoir de personne de faire des innovations dans le corps de la Maçonnerie ». Et ses propositions visaient non pas à « moderniser les rituels »  – ce qui est bien la pire des innovations –, mais au contraire à maintenir ou à rétablir des éléments du « travail » maçonnique abandonnés ou simplement oubliés.

Les ouvrages de « Magister » dont nous venons de parler sont l’expression d’une volonté de renouer avec la tradition maçonnique. On ne saurait donc assimiler de telles propositions à ces véritables falsifications que constituent l’œuvre d’Anderson et celle de Willermoz. Nous voudrions, avant de terminer ce chapitre, parler de deux usages, le premier disparu, l’autre qui tend à se répandre en France, et que l’on peut considérer sinon comme des rites dans le plein sens de ce mot, du moins comme des pratiques parfaitement légitimes et même dignes d’intérêt.

Guénon a parlé du « code maçonnique » et en a commenté le premier article9. Nous avons de ce code plusieurs versions, qui sont toutes des amoindrissements, pour ne pas dire des dégénérescences moralisantes, de ce qui dut être à l’origine un « aide-mémoire » de la méthode initiatique de la Maçonnerie, et l’on devait en donner connaissance aux néophytes après leur avoir communiqué les symboles de l’Ordre, qui en constituent la doctrine10. Même si ce qui nous est parvenu de ce texte n’est plus qu’un « vestige », il serait peut-être bon de conserver ce vestige (qui pourrait aussi devenir un « germe »), jusqu’à ce que le temps et les circonstances permettent de lui restituer la plénitude de son « efficacité » originelle11.

Depuis quelques années plusieurs Loges françaises ont pris l’habitude, à la fin de l’ouverture des travaux, de lire le prologue de l’Évangile selon saint Jean. Cette lecture se fait avec une certaine solennité, les deux Diacres (ou, à leur défaut, l’Expert et le Maître des Cérémonies) faisant, au-dessus du lecteur, un simulacre de « voûte d’acier ». Il n’y a rien que de très louable en cela, si ce n’est peut-être qu’au terme de leur vie, bien des Frères connaîtront par cœur le prologue en question, sans avoir jamais entendu parler en Loge des multiples passages à résonance initiatique de l’Évangile de Jean, des autres Évangiles et en général de tous les livres saints12. John T. Lawrence a fait une suggestion qui nous semble beaucoup plus judicieuse13. Rappelant que dans les rituels anglais, le Vénérable, à la clôture des travaux, demande par trois fois si un Frère a quelque chose à proposer « pour le bien de l’Ordre en général ou de l’atelier en particulier », et que d’ordinaire personne alors ne souffle mot, il conseille qu’un Officier demande la lecture d’une section du Livre de la Loi Sacrée. Si nous mentionnons cette proposition de Lawrence, c’est que, dans toutes les civilisations traditionnelles, les Livres saints ont été considérés comme l’expression de la Sagesse divine. Dans les pays latins, où la même demande du Vénérable existe (mais formulée une seule fois, et toujours ordinairement sans réponse) ce rite est suivi par la formation de la « chaîne d’union » (expression de la Force communielle des Frères) puis par la circulation du tronc de la Veuve (manifestation de leur charité, qui est la vertu théologale correspondant à la Beauté). On voit que la proposition de Lawrence, jointe aux usages des Loges latines, constitue un hommage solennel au ternaire « Sagesse, Force, Beauté », hommage parfaitement à sa place à la clôture des travaux, et qui a sans doute existé réellement à une époque plus ou moins reculée14.

Nous bornerons là ces réflexions sur les rituels, qui constituent en somme le symbolisme parlé, la « tradition orale » de la Maçonnerie. Ce symbolisme oral a été beaucoup plus maltraité au cours des âges que le symbolisme figuré, parce que, transmis en principe de bouche à oreille, il a été souvent victime de l’incompréhension des transmetteurs. Mais pour quiconque, à l’école de René Guénon, a pris connaissance des règles rigoureuses de cette science exacte qu’est le symbolisme universel, il ne fait aucun doute que ces mots parfois altérés, ces formules énigmatiques et ces légendes le plus souvent invraisemblables sont les vestiges, affaiblis mais toujours vivants, d’une doctrine sublime et d’une méthode efficace inspirées par une Sagesse non humaine15.

Denys Roman

  1.  Oswald Wirth racontait volontiers une anecdote puisée dans les contes maçonniques de Rudyard Kipling. Un Maçon londonien passait en Loge toutes ses soirées, parcourant successivement les innombrables ateliers de la capitale anglaise. Un autre visiteur impénitent lui ayant demandé quel charme il pouvait bien trouver à entendre, 365 fois par an, répéter les mêmes formules, l’interpellé répondit : « Je guette les fautes. » Connaissant les rituels par cœur, il prenait un malin plaisir, le cas échéant, à signaler aux Officiers de Loge, une fois les travaux fermés, les erreurs qu’ils avaient commises. Ce n’était peut-être pas le moyen de pénétrer le sens profond du rituel. Mais, après tout, quand on est Anglais, on a bien le droit d’être original.
  2. La renommée du rituel de « Thébah » est telle qu’il circule sous ce nom bien des textes qui n’ont absolument rien de commun avec le rituel authentique. Ce dernier n’est pourtant pas difficile à connaître car il figure en appendice dans un ouvrage anti-maçonnique qui fit grand bruit avant la dernière guerre : il s’agit de La trahison spirituelle de la Franc-Maçonnerie, par Marques-Rivière. On pourrait y vérifier notamment que « Thébah » avait rétabli l’office des Diacres, et que son rituel ne comportait nullement, à l’ouverture des travaux, la lecture du prologue de l’Évangile selon saint Jean. Signalons que le rituel de « Thébah » est une simplification d’un rituel écossais du Premier Empire qui contenait quelques éléments que « Thébah » n’a pas gardés. Par exemple, à l’ouverture, la « circulation du mot de passe » ; et dans la réception au 1er degré, la « marche labyrinthique » du récipiendaire avant son introduction dans le Temple. Mentionnons aussi les très légères réserves que faisait René Guénon sur ce rituel : par exemple, que le Vénérable ne devrait pas se découvrir quand il prononce le nom du Grand Architecte de l’Univers. Selon Guénon, si le Vénérable doit rester toujours couvert, c’est parce qu’il est censé travailler toujours au grade de Maître, et que ce dernier grade ayant un caractère hébraïque marqué, tout (comme dans les rites religieux des juifs) doit se faire la tête couverte. Enfin il conseillait la suppression, au cours de la réception au 1er degré, du cadavre recouvert d’un tablier ensanglanté, qui symbolise la mort à l’état profane. Guénon disait que c’était là « un accessoire un peu trop théâtral ».
  3. Que penser, par exemple, d’un rituel où, lorsque le vénérable demande : « Quelle heure est-il ? », l’interpellé regarde sa montre-bracelet, puis répond : « 20 heures 47 » ? L’expression « fonds de bienfaisance », substituée à celle de « tronc de la Veuve », n’est pas mal non plus. Mais on n’en finirait pas de signaler les erreurs, dues en général à l’ignorance des principes les plus élémentaires du symbolisme, comme celle qui fait parfois suspendre les « Tableaux de Loge » aux parois du Temple, alors que l’orientation de ces tableaux est très précisément indiquée de façon qu’ils soient placés au centre de la Loge, où ils figurent la « terre sacrée ».
  4. Cf. Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, t. II, pp. 301-305.
  5. Cf. Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, t. I, pp. 144-145.
  6. Voici les litres de ces 4 ouvrages : Manual del Aprendiz ; Manual del Companero ; Manual del Maestro ; Manual del Maestro secreto. Ces 4 volumes ont été publiés à Buenos Aires (Éditorial Kier). L’auteur se désignant sous le pseudonyme de « Magister ».
  7. Un ami de Guénon, André Lebey, haut dignitaire du Grand Orient de France, a publié, sous le titre Le Blason maçonnique, un recueil des armoiries des 33 degrés de l’Écossisme, accompagnés pour chacun d’un commentaire sous forme de sonnet. « Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème. » Oui. Mais Le Blason maçonnique d’André Lebey compte 33 sonnets, dont pas un seul, hélas ! n’est sans défaut.
  8. Guénon a signalé les rapports de l’« art héroïque » (c’est-à-dire la science du blason) avec l’« art royal » (c’est-à-dire l’hermétisme). Cf. L’Ésotérisme de Dante, chap. III. Sur la couverture du présent ouvrage (René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie, Éditions de l’Œuvre de 1982) sont figurées les armoiries du 32e degré du Rite Écossais, grade dont Guénon a parlé   assez longuement dans le chapitre de La Grande Triade intitulé : « La Cité des saules ».
  9. Cf. Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, t. II, « À propos du Grand Architecte de l’Univers ».
  10. Toute tradition (et aussi toute initiation) complète comporte à la fois une doctrine (symbolisée souvent par une coupe) et une méthode (représentée fréquemment par une arme : lance ou épée).
  11. Il subsiste dans le Code quelques « traces » de cette méthode initiatique. Citons par exemple l’injonction de « faire chaque jour un nouveau progrès dans l’art de la Maçonnerie » (les Maçons anglais connaissent aussi cette  formule) et le conseil de lire assidûment le « Livre de la Loi Sacrée et les écrits des anciens Sages ». Remarquons aussi que le début du Code : « Tout d’abord, honore le Grand Architecte de l’Univers en lui rendant le culte qui lui est dû » rappelle un peu le commencement des Vers Dorés : « Tout d’abord, rends aux dieux immortels le culte prescrit par la loi. » Les Vers Dorés sont aussi un écho affaibli et moralisant de l’enseignement secret de Pythagore.
  12. À la fin du 3e  tome de son Encyclopédie Maçonnique, Mackey a donné une longue liste des textes scripturaires pouvant s’appliquer à la Maçonnerie. Et cette liste est loin d’être complète
  13. Les ouvrages de Lawrence traitant de symbolisme et de rituel sont Highway and By – Ways of Freemasonry et Side – lights on Freemasonry.
  14. La Maçonnerie étant ouverte aux hommes de toutes religions, il s’ensuit nécessairement que, pour employer une expression de René Guénon, « la Bible sur l’autel du Vénérable représente l’ensemble des Livres sacrés de tous les peuples ». En conséquence, si, au cours d’une tenue, il y avait dans la Loge un membre (ou même simplement un Frère Visiteur) relevant d’un autre exotérisme que l’exotérisme chrétien, il n’y aurait aucun inconvénient (et ce serait même un acte de simple courtoisie) à faire lire, lors de la clôture, un passage (toujours de préférence ayant un intérêt initiatique) emprunté aux écritures propres à la religion de ce Frère. Ici encore il semble bien que la façon de faire préconisée par Lawrence l’emporte sur toute autre.
  15. Ce caractère de « science exacte » toujours reconnu par Guénon au véritable symbolisme est particulièrement reconnaissable, on le sait, dans la Kabbale hébraïque, qui a spéculé indéfiniment sur le nombre des mots les plus importants de la Thora (par exemple sur le mot « alliance ») et surtout sur la valeur numérique de ces mots. Pour ce qui est du Nouveau Testament, qui n’est pas écrit dans une langue sacrée, il est assez curieux que ce soit surtout les protestants qui se sont livrés à des recherches du même genre, mais uniquement sur le nombre des mots ; et ils sont parvenus à des résultats assez frappants. Et dans le « poème sacré » qu’est la Divine Comédie, Luigi Valli a découvert que le nombre de certains mots importants au point de vue ésotérique (tel que le mot « Folie », antithèse du mot « Sagesse ») est toujours un nombre sacré. Dans l’ancienne liturgie catholique, le nombre des « signes de la croix » effectués par le prêtre qui célébrait la messe était un nombre sacré ; nous ne savons ce qu’il en est dans les liturgies actuelles. Dès lors, il est bien évident que les rites maçonniques, aussi sacrés dans leur ordre que les rites religieux, doivent participer eux aussi de cette « exactitude » symbolique. Le nombre des coups de maillets, par exemple, ne saurait être arbitraire. Il doit être significatif à la fois pour les deux sciences numériques qui font partie des « arts libéraux » : la géométrie (science des grandeurs continues) et l’arithmétique (science des grandeurs discontinues). De plus ce nombre pourrait être en rapport avec les deux sources principales d’où la Maçonnerie a tiré son enseignement : la tradition monothéiste (c’est-à-dire « abrahamique ») et la tradition gréco-latine, dont l’expression la plus achevée est le Pythagorisme.

Darkness visible partie 2

Article publié dans la revue franco-italienne ” La Lettre G” : Équinoxe d’Automne 2007. N°7

Darkness visible [Deuxième partie]

L’introduction de la formule darkness visible dans le rituel maçonnique anglais de style Emulation apparaît à la suite de l’Union des Anciens et des Modernes de 1813 ; nous n’avons pas de certitudes sur les modalités de son adoption. La traduction littérale « ténèbres visibles » (et non « obscurité visible » comme il est dit parfois) révèle une association de sens contradictoires propres à retenir l’attention, et divers auteurs devaient en effet s’y intéresser, la plupart dans un esprit antimaçonnique et en se plaçant d’un point de vue exotérique exclusif1. En fait, l’expression darkness visible ne peut être vraiment explicitée et comprise – dans les limites de la faculté discursive – qu’en tant qu’elle est étroitement liée à la signification de la séquence rituelle correspondant à ce que les Kabbalistes désignent par le déplacement des lumières, elle-même abandonnée en partie dans la pratique maçonnique d’aujourd’hui (voir infra). Cette séquence ne trouve sa raison d’être et ne révèle sa véritable signification qu’en fonction de la perspective particulière à la Maîtrise qui s’effectue rituellement par un changement formel d’orientation, ce changement correspondant à une interversion dans le sens d’un retournement. D’ailleurs, l’orientation particulière à ce degré, est toujours usitée des Maîtres Maçons dans certains de ses éléments significatifs2. Ainsi, le déplacement des lumières s’accompagne, dans sa mise en œuvre, de l’intégration visible des décors symboliques d’ordre cosmologique qui assurent l’ordonnancement régulier de la Loge. Mais intégrer n’est pas uniformiser systématiquement dans une même perspective d’ensemble ; c’est pourquoi, pour prendre quelques exemples précis, on notera que le Tableau de Loge est occulté ainsi que les deux luminaires que sont le soleil et la lune3 situés au Débir (à l’Orient), équivalent symbolique du Saint des Saints du Temple de Salomon ; les deux luminaires demeurent indissociables car complémentaires : symboles de la dualité, ils s’évanouissent, n’étant plus en conformité avec la nouvelle orientation régulière de la Chambre du Milieu qui exprime l’Unité Primordiale. Cependant, un symbole subsiste, lumineux, à sa station initiale : c’est « l’œil dans le triangle » ou « l’œil qui voit tout », dénommé ordinairement Delta ; mais sa position se trouve dès lors inversée, c’est-à-dire pointe en bas, figurant le schéma du cœur. Ainsi disposé, il est dorénavant la « Porte Solaire », analogue à l’œil du dôme de tout édifice sacré. On se souviendra que, maçonniquement, cette Porte, selon l’enseignement traditionnel dont R. Guénon a été, à notre époque, l’interprète pour l’Occident, n’est autre que l’équivalent de la « porte du Ciel » ou « porte des dieux » ; elle est l’ouverture sur le « Soleil intelligible » dont le « septième rayon » – l’Axis mundi – assure le passage qui conduit « au-delà du Soleil », domaine des états supra-individuels propre aux grands mystères, ce « passage [qui] assure la libération complète »4 la connaissance que “ce n’est pas moi qui fais quoi que ce soit, mais c’est Dieu qui l’accomplit ”, cette connaissance, disons-nous, constitue la condition du passage “ par le milieu du soleil ” : de l’ascension, du cosmos à ce qui est au-dessus de lui, de l’être fini à l’Infini ».] des limitations individuelles inhérentes à la manifestation.

Ainsi, pour le Connaissant, le Soleil, « une fois élevé au Zénith, ne se lèvera plus ni ne se couchera, il se tiendra au centre » (Chândogya Upanishad, III, 11, 1 et 3).

Comme possibilité opérative immédiate, c’est-à-dire affranchie de la temporalité, cette interversion permet – ne serait-ce que virtuellement – au Maître Maçon d’ « identifier le centre de sa propre individualité (représenté par le cœur dans le symbolisme traditionnel) [ce qui correspond à une libération du mental] avec le centre cosmique de l’état d’existence auquel appartient cette individualité et qu’il va prendre comme base pour s’élever aux états supérieurs » (L’Esotérisme de Dante, ch. VIII). C’est ainsi que le Travail collectif en Loge permet la restauration de l’état originel par la translation « du centre de la conscience du “cerveau” au “cœur” ». C’est en quelque sorte une autre « vision » (de la Lumière intelligible), que l’on peut rapporter à une « audition » et qui prend appui sur la disposition symbolique ainsi établie et s’y identifie en application de l’analogie inverse5. Reportons-nous à ce que R. Guénon précise à ce sujet : « Tant que la connaissance n’est que par le mental, elle n’est qu’une simple connaissance “par reflet”, comme celle des ombres que voient les prisonniers de la caverne symbolique de Platon, donc une connaissance indirecte et tout extérieure ; passer de l’ombre à la réalité, saisie directement en elle-même, c’est proprement passer de l’”extérieur” à l’”intérieur”, et aussi, au point de vue où nous nous plaçons plus particulièrement ici, de l’initiation virtuelle à l’initiation effective. Ce passage implique la renonciation au mental, c’est-à-dire à toute faculté discursive qui est désormais devenue impuissante, puisqu’elle ne saurait franchir les limites qui lui sont imposées par sa nature même ; l’intuition intellectuelle seule est au delà de ces limites, parce qu’elle n’appartient pas à l’ordre des facultés individuelles. On peut, en employant le symbolisme traditionnel fondé sur les correspondances organiques, dire que le centre de la conscience doit être transféré du “cerveau” au “cœur” ; pour ce transfert, toute “spéculation” et toute dialectique ne sauraient évidemment plus être d’aucun usage ; et c’est à partir de là seulement qu’il est possible de parler véritablement d’initiation effective […]. Le passage de l’”extérieur” à l’”intérieur”, c’est aussi le passage de la multiplicité à l’unité, de la circonférence au centre, au point unique d’où il est possible à l’être humain, restauré dans les prérogatives de l'”état primordial”, de s’élever aux états supérieurs […] »6. C’est seulement ainsi que la Maîtrise atteint sa plénitude.

L’ « audition » évoquée est en rapport étroit avec la « Lumière intelligible » ; selon la perspective cosmogonique, le Son précède en quelque sorte la Lumière, et nous verrons que ce point de doctrine n’est pas étranger à notre sujet. Par exemple, l’audition est partie intégrante des éléments symboliques fondamentaux du degré de l’Arche Royale considéré par les anciens – et encore aujourd’hui – comme « la racine, le cœur et la moelle de la Franc-Maçonnerie » en tant que complément de la Maîtrise ; il est le  nec plus ultra  en raison de son caractère universel, de sa perspective ouverte sur les grands mystères, mais également de ses liens avec la Maçonnerie opérative ; mais nous ne pouvons présentement qu’en mentionner l’importance et signaler seulement un point qui est loin d’être négligeable, en correspondance avec nos rituels : il s’agit du rapport entre l’ouïe et la vue qui sont respectivement mises en relation avec la nuit et le jour ; car on connaît « […] l’étroite connexion qui existe, au point de vue cosmogonique, entre le son et la lumière ». Pour les chrétiens et les Maçons, le texte le plus explicite à ce sujet se situe au début du Prologue de l’Evangile de saint Jean qui précise : « Au commencement [au principe] était le Verbe… » ; il s’agit là de « l’acte du Verbe produisant l’”illumination” qui est à l’origine de toute manifestation, et qui se retrouve analogiquement au point de départ du processus initiatique  »7. C’est pourquoi -en particulier dans le domaine initiatique- on accorde prééminence et antériorité à l’ouïe sur la vue et de ce fait à la nuit sur le jour. C’est donc par pure analogie que nous utilisons le terme de « vision » en rapport avec la séquence rituelle du déplacement des lumières, car là réside un des mystères de l’Ordre.

Pour illustrer, dans une certaine mesure, ce rapport étroit entre l’ouïe et la vue et les incidences résultant de leur mise en œuvre, relevons quelques applications souvent négligées parce qu’en apparence banales : elles proviennent de manuscrits de la Maçonnerie des XVIIe et XVIIIe siècles, et plus précisément de leur partie dénommée Lectures ou Instructions qui furent originellement des « tuilages » de caractère synthétique à partir d’éléments rituels ; elles se pratiquent par questions et réponses dans lesquelles se trouvent certaines formules qui sont comme l’écho d’une pratique opérative ; une de celles-ci se situe curieusement entre la question concernant la « naissance virginale » du Christ et celle qui a trait à la construction du Temple de Salomon :

« Question : A quoi la nuit est-elle bonne ?

Réponse : La nuit est meilleure pour entendre que pour voir »8. A ce propos, il n’est pas sans intérêt de noter les formules et la gestuelle adoptées par les Maçons de cette époque pour prévenir l’indiscrétion d’un profane (donc l’intrusion d’un point de vue étranger à la démarche initiatique) : cela consistait par exemple à exécuter un « faux pas » (celui-ci étant une figuration irrégulière de la marche ordonnée du Maçon en direction de l’Orient de la Loge) en prononçant à voix basse : « le jour est fait pour voir [sous-entendu: les signes] et la nuit pour entendre [les mots] » ; ces formules sont aussi, comme nous le précisions plus haut, en rapport avec l’épreuve du « tuilage » pratiquée habituellement par le Tuileur à l’entrée extérieure du Temple qui abrite la Loge, comme l’est également la formule bien connue : « il pleut [sur le Temple] ».

*   *   *

Ainsi l’expression darkness visible correspond-elle, dans la perspective spécifique aux petits mystères, aux « ténèbres perçues », réflexion de la Lumière procédant des « ténèbres supérieures » dont l’accès s’effectuera par le septième rayon du Soleil matérialisé au centre. R. Guénon nous dit que, en tant que symbole du non-manifesté, ces ténèbres « sont en réalité la Lumière qui surpasse toute lumière, [qui est] au-delà de toute manifestation et de toute contingence, l’aspect principiel de la lumière elle-même […] » ; ce reflet de la Lumière que, seul, de par son état, le Maître achevé a qualité pour appréhender dans la Chambre du Milieu. Suivant l’expression maçonnique – équivalente de la formule hermétique se rapportant à la phase nommée « séparation » –, le Maître Maçon doit œuvrer selon le processus ultime du discernement qu’est la discrimination, c’est-à-dire « déceler la lumière dans les ténèbres et les ténèbres dans la lumière ». Est-il nécessaire de préciser que nous sommes très éloignés de la perspective exclusive que retient Milton dans son poème Paradise lost, et qui se rapporte uniquement aux ténèbres entendues dans leur sens le plus inférieur, c’est-à-dire en tant qu’états psychiques qui se manifestent par une « chaleur obscure » (antithèse des ténèbres visibles) et sont relatives aux « lieux » infernaux que Dante évoque dans son Enfer.

En corrélation avec le passage rituel qui est l’objet de ces quelques réflexions, on retiendra également l’usage, en Maçonnerie, de la couleur noire dans son sens supérieur, c’est-à-dire métaphysique, qui correspond aux ténèbres visibles9. Cela concerne notamment la Chambre du Milieu qui est l’expression formelle de cette couleur ; c’est là, pour le Maître, qu’a lieu la deuxième mort qui correspond à une troisième naissance analogue à une « résurrection », véritable changement d’état qui ne peut s’accomplir que dans l’obscurité10.

Ajoutons que la station initiatique qu’est la Maîtrise maçonnique dans la démarche spécifique au Métier a également sa correspondance, en mode constructif, avec le symbole de la Pierre, la Keystone ; c’est la pierre angulaire ou clef de voûte (ou son équivalent) qui, dans tout édifice sacré, a une position inversée par rapport à l’ensemble de la construction ; c’est pourquoi cette pierre, qui en constitue le couronnement, ne peut être mise en place que par en-haut, comme provenant spontanément du Ciel11. En effet, en l’absence de la clef de voûte et malgré l’ajustement conforme des pierres et leur assemblage jusqu’à la limite du sommet, l’édifice qui en résulte ne sera jamais, malgré la convergence de tout l’ensemble vers ce point (c’est le « nœud vital »), qu’un ouvrage imparfait et dénué de stabilité, même si une certaine harmonie s’en dégage nécessairement : il est en quelque sorte le reflet du cosmos non encore résorbé dans son Principe. Mais, par la mise en place de la clef de voûte, se réalise, dans l’instantanéité, l’intégration de la multiplicité dans l’Unité, et ainsi l’ensemble de la construction se trouvera relié et identifié -hors de la modalité temporelle- à son archétype principiel ; c’est un « passage à la limite », un changement d’état. Seule la clef de voûte, « par sa forme aussi bien que sa position, est effectivement unique dans l’édifice tout entier, comme elle doit l’être pour symboliser le principe dont tout dépend »12 ; elle est la synthèse de l’édifice, image parfaite et véritable de l’Unité dont la manifestation procède.

C’est pourquoi le Maître Maçon, qui s’identifie lui-même virtuellement à la Keystone (en raison de l’analogie constitutive du microcosme et du macrocosme), doit intégrer, autant qu’il est possible -et pas uniquement en Chambre du Milieu-, cette « vision très excellente » qui s’origine dans son Principe, réalisant ainsi la synthèse parfaite des trois Piliers de la Loge. En outre, on constate que les éléments rituels de la Maîtrise que nous venons d’évoquer, et qui procèdent de ce symbolisme et en permettent la mise en œuvre conforme, révèlent nettement la finalité initiatique de l’Ordre maçonnique13. Ce « constat symbolique » infirme donc toutes les hypothèses qui reposent sur une conception historiciste exclusive visant à démontrer que le grade de Maître et sa légende – la légende d’Hiram – ou leur équivalent respectif, ne seraient qu’une élaboration humaine tardive. Il est inconcevable que la Maçonnerie ait pu être privée de cette « station » privilégiée (ou de son équivalent), car elle aurait été ainsi bornée à une voie initiatiquement incomplète, ce qui serait inexplicable. Une approche plus correcte sur ce sujet demanderait un examen attentif et sans parti pris, du degré de « Compagnon fini », antérieur à la Maçonnerie spéculative, et une comparaison de certaines de ses particularités avec le « couple » Compagnon/Maître tel qu’il a été codifié ensuite. Ce qui est sûr c’est que la Maîtrise proprement dite a fait défaut à certains fondateurs de la Maçonnerie spéculative. Mais cela est-il un débat ?].

Mais darkness visible évoque également l’origine « polaire » de l’Ordre, le retour à cette origine étant symbolisé, comme nous l’avons dit, par l’inversion d’orientation -et ses compléments-, matérialisée, dans la Chambre du Milieu, par le déplacement des lumières. D’autre part, cette situation primordiale est l’objet d’une « réminiscence » précise, symbolisée par la lettre G -symbole de la Polaire- placée au centre de l’Etoile flamboyante14. Et, à proximité de celle-ci, sont figurées les sept étoiles qui marquent la présence des 7 Rishis dont la demeure symbolique est la Grande Ourse. Selon la tradition hindoue, ceux-ci sont les sept Lumières par lesquelles fut transmise au cycle actuel la Sagesse des cycles antérieurs, ces Lumières qui portent l’héritage de Sagesse de ces cycles et en détiennent en quelque sorte la « mémoire ». Ceci explique pourquoi, par transposition, sont placées sept étoiles autour de la Lune sur le Tableau de Loge présent aux autres degrés « bleus ». En ce qui concerne, entre autres choses d’importance, la constitution de la Loge considérée comme étant « juste et parfaite » ainsi que la validité de la transmission initiatique, il apparaît que les 7 Rishis -en tant qu’Archétype primordial- président à l’Architecture céleste qui est Géométrie. Ils sont ainsi la norme qui se « réfléchit » sur la Terre, déployant son ordonnancement de Sagesse, Force et Beauté, qui rend possible et légitime l’établissement (et la restauration) de multiples applications initiatiques en conformité avec le plan du Grand Architecte de L’Univers15.

Darkness visible est une des nombreuses formules rituelles que véhiculent la Chambre du Milieu et ses mystères. « Lieu » central de la Maçonnerie, l’excellence de la Chambre du Milieu ne peut être appréhendée que par le « lien qui nous unit » (le Cable tow assimilable au Sûtratma), lien qui unit tous les Maçons –passés16et présents- à l’Ordre, et qui n’est autre que le Secret : c’est-à-dire « ce qu’il y a de plus central en tout être […] en raison de [son] caractère d’”incommunicabilité” ».

C’est pourquoi la possession de la Maîtrise est en réalité un état éminent et unique dans l’initiation occidentale d’aujourd’hui, état dont R. Guénon nous dit qu’il correspond à la véritable plénitude17.

*   *   *

Ces quelques réflexions sur un sujet qui touche à une séquence négligée -parmi d’autres- de la démarche initiatique maçonnique ne prétendent pas en épuiser la richesse ou lever quelque voile impénétrable, d’autant plus qu’en son aspect le plus profond elle rejoint l’inexprimable lié par le Secret. Il reste à souhaiter que les quelques points abordés soient l’occasion et le point de départ de réflexions constructives sur les possibilités « sans nombre » qu’offre l’Ordre maçonnique ; mais il est vrai que seule la méditation sur les symboles peut favoriser l’ouverture sur la Connaissance.

La Maçonnerie est, comme l’évoque toute l’œuvre de l’auteur français Denys Roman, l’Arche vivante des symboles où s’est rassemblé l’essentiel -sous forme de synthèses symboliques- de ce qui subsiste d’organisations initiatiques éteintes, y compris un héritage de l’ésotérisme chrétien. Tous ceux qui s’efforcent, depuis les temps les plus éloignés, d’en obscurcir la Lumière le font en vain, car ils se heurtent à son origine non humaine ainsi qu’à l’assurance donnée, de par la Volonté du Ciel, à saint Jean l’Evangéliste, Ami, Recteur et Protecteur de l’Ordre, de la perpétuité de son domaine. C’est pourquoi, à Pierre qui l’interrogeait sur ce qu’allait devenir Jean, « fils du tonnerre », le Christ répondit : « Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe… »

André Bachelet

  1. Pour plus de développements, et particulièrement en ce qui concerne le Révérend Wilton Hannah, ministre anglican passé ensuite au catholicisme et auteur des livres Darkness visible publié en 1952 et Chritian by degrees (1954), on consultera les études de Pierre Noël dans la revue « Renaissance Traditionnelle » n° 137 de janvier 2004, pp. 66 et suivantes, et Jérôme Rousse-Lacordaire, B.A-BA Antimaçonnisme, Editions Pardès, pp. 57 et suivantes. Un ecclésiastique anglais (anonyme) répliquera au livre d’Hannah dans un ouvrage intitulé Light invisible (Lumière invisible), mais sans grande suite. Les attaques reprendront en 1965 puis en 1985 ; les ennemis de l’Ordre firent preuve à la fois de leur ignorance dans le domaine ésotérique et rituel (qui s’en étonnerait ?), et de leur habituelle faculté de nuisance ; devant le peu de résistance des responsables de la Maçonnerie britannique, ils dénoncèrent l’Ordre comme étant un véhicule du satanisme. Les protestations de Maçons vigilants ne devaient pas empêcher les conséquences dans le domaine rituel, sans compter les incidences temporelles à l’encontre des membres de la Maçonnerie de Grande Bretagne. On décèle dans toutes ces manœuvres l’obstination démentielle caractéristique des milieux instrumentalisés par l’Adv… Lorsque R. Guénon affirmait que « moins l’exotérisme s’occupe de l’ésotérisme, mieux cela vaut », n’avait-il pas tracé par là une attitude de prudence qui n’a pas toujours été respectée par les Autorités initiatiques ? Dans le rituel, le commentaire qui accompagne cette expression ne fait pas état de la signification que nous retiendrons. Voici le passage tiré de la version anglaise imprimée du rituel du 3e degré : « Let me now beg you to observe that the Light of a MM is darkness visible, serving only to express that gloom which rests on the prospect of futurity » ; et en regard relevons la traduction quelque peu différente retenue dans le rituel pratiqué en France : « Permettez-moi de vous faire observer que la lumière que possède un MM (Maître Maçon) n’est qu’une lueur qui ne pénètre qu’à peine les ténèbres et ne fait qu’ajouter à la pénombre qui cache les perspectives de la vie future ». Cette tirade n’est pas satisfaisante car le voile à soulever touche au plus profond de la démarche initiatique procédant de l’aboutissement des petits mystères. Dans ce cadre rituel, tout commentaire est dans l’incapacité d’en traduire la véritable portée, tout ajout verbal appuyé s’avère généralement vain ou susceptible de compromettre une assimilation conforme
  2. On remarquera que la progression singulière du Compagnon lors de son introduction en Chambre du Milieu s’explique par là même ; on peut trouver à cette progression plusieurs significations, dont une est en rapport avec le sacrifice intérieur exigé par l’imminente élévation du Compagnon à la Maîtrise : ce sacrifice consistera, entre autres, à transformer une des composantes de la modalité corporelle ou « existentielle » comprise dans l’objectif fixé par le degré de Compagnon ; en cas contraire, le nouveau Maître serait maintenu dans une démarche « horizontale », c’est-à-dire dépendante de la faculté mentale, ce qu’il doit désormais dépasser progressivement. Quant à l’héritage pythagoricien, compte tenu de sa position centrale dans le 2e degré, il constitue un acquis définitif.
  3. Il s’agit des « deux grands luminaires dont l’un préside au jour et l’autre à la nuit » (Genèse, I, 16).
  4. Cf. A. K. Coomaraswamy, « Eckstein » (« Études Traditionnelles » n° 441, janvier-février 1974) ainsi que « Du prétendu “ panthéisme ” dans l’Inde et dans le néo-platonisme » (« Études Traditionnelles » n° 226, octobre 1938) : « […
  5. Pour l’application de l’analogie inverse en rapport avec notre sujet, consulter R. Guénon : Symboles fondamentaux de la Science sacrée (aujourd’hui Symboles de la Science sacrée), Éditions Gallimard 1962, chapitres « Les symboles de l’analogie » et « L’Arbre du Monde » ; également A. K. Coomaraswamy dans son étude « The Inverted Tree » (« L’Arbre inversé »).
  6. R. Guénon : Aperçus sur l’Initiation, Editions Traditionnelles, chapitre XXXII, « Les limites du mental ».
  7. Cf. ibidem, chapitre « Verbum, Lux et Vita ».
  8. L’Herne, Documents fondateurs, 1992, p. 219, note 243 (Manuscrit Dumfries n° 4).
  9. Symboles fondamentaux (Symboles de la Science sacrée), p. 308, note 1, et Initiation et Réalisation spirituelle, ch. XXXI, « Les deux nuits ».
  10. Aperçus sur l’Initiation, chapitre « De la mort initiatique », et Initiation et Réalisation spirituelle, chapitre « La jonction des extrêmes ».
  11. Ce symbolisme est essentiel au degré complémentaire qu’est l’Arche Royale qui participe de l’Arch masonry (Maçonnerie du Compas), et, de ce fait, se place en rapport avec le domaine céleste, alors que la Square masonry (qui est la Maçonnerie de l’Équerre) se développe plus spécialement dans ce qui appartient au domaine « terrestre » (cf. note suivante).
  12. Symboles fondamentaux de la Science sacrée (Symboles de la Science sacrée), ch. XLIII : « La “Pierre angulaire” », p. 281, et l’étude de Franco Peregrino, « Sur la fraternité », parue in « La Lettre G » n° 1, Équinoxe d’Automne 2004.
  13. La Maçonnerie comprend également, comme l’affirme R. Guénon, une perspective sur les « grands mystères » constituée par l’essence de l’Arch masonry ; c’est la raison pour laquelle le degré de l’Arche Royale était lié à celui de la Maîtrise et se trouvait intégré intimement à une Loge ordinaire et plus précisément à la Chambre du Milieu de celle-ci (cf. Aperçus sur l’Initiation, 1953, p. 276, note 1). Ce lien étroit (qui n’est pas sans évoquer le Cable Tow), véritable charnière entre la Chambre du Milieu et l’Arche Royale, apparaît notamment de façon significative dans l’opération de substitution des deux luminaires par le « septième rayon du Soleil » dans sa position centrale et invariable au zénith. Le symbolisme particulier (et sa représentation) de ce septième rayon constitue l’élément fondamental de l’Arche Royale désignée expressément comme complément de la Maîtrise, et ceci en rapport avec la « parole retrouvée ».
  14. Ceci peut être rapporté à la tradition pythagoricienne, véritablement centrale au grade de Compagnon, et en tant qu’héritage de la Maçonnerie
  15. Cf. Symboles fondamentaux de la Science sacrée (Symboles de la Science sacrée), ch. XXIV : « Le Sanglier et l’Ourse », p.180 note 2.
  16. C’est-à-dire les « Maçons des anciens jours », assimilables dans une certaine mesure aux « Ancêtres » qu’évoquent la plupart des traditions et qui assurent le lien spirituel ininterrompu avec l’origine ; c’est un héritage direct, par la voie initiatique, notamment celle des Collegia fabrorum de la tradition gréco-romaine. Il s’agit également des « Supérieurs Inconnus », détenteurs et inspirateurs de la Sagesse primordiale.
  17. Cf. Symboles fondamentaux de la Science sacrée (Symboles de la Science sacrée), ch. LXXV : « La Cité divine ». Rappelons simplement que le rassemblement ordonné -ne serait-il que virtuel- de tous les éléments de l’être, dans le cadre de l’initiation maçonnique, est une possibilité toujours actuelle.

Darkness visible partie 1

Article publié dans la revue franco-italienne ” La Lettre G” : Équinoxe de printemps 2007. N°6

Darkness visible [Première partie]

Le présent texte se propose d’aborder quelques points particulièrement en rapport avec la Maîtrise maçonnique. Il s’agit de séquences rituelles qui ne sont plus pratiquées que partiellement dans le cadre de certains Rites. Notre intention n’est pas de mettre en cause, évidemment, la raison d’être de ce que l’on désigne par le terme général de « hauts grades » ou d’en négliger l’intérêt, notamment pour certains d’entre eux que l’on peut considérer comme de véritables héritages symboliques 1.

Nous développerons donc quelques réflexions sur le contenu et la finalité de la Maîtrise, réflexions qui paraissent nécessaires au regard d’une tendance que quelques-uns, au sein de la Maçonnerie notamment française, s’efforcent de propager depuis quelques temps et pour lesquels ce degré ultime de la Maçonnerie symbolique ne serait qu’une étape « inachevée », « déviée » ou une « impasse » dans le parcours maçonnique. A l’évidence, il conviendrait de l’amender ! Mais ces idées ne peuvent faire leur chemin, et parfois s’imposer dans quelques esprits, qu’à la faveur d’une mentalité dénuée de rigueur intellectuelle et, serait-on tenté de dire, du plus élémentaire « bon sens » : en fait, l’éclectisme qui se voile fréquemment sous le masque de la tolérance conduit inévitablement à accepter toute chose et son contraire, excepté, il est vrai, les idées traditionnelles. A ce piège pour le mental, René Guénon répondait en disant qu’il « faut savoir mettre chaque chose à sa place » ; il posait ainsi les principes d’une discrimination indispensable à toute démarche orientée selon des critères de caractère traditionnel. Aussi, devant le refus, aujourd’hui trop répandu, d’examiner et de traiter les sujets en cause de manière autre que par un « esprit critique » désacralisant et profanateur, il devient aujourd’hui indispensable d’aborder quelques-unes des possibilités rituelles que recèle le grade de Maître dont R. Guénon regrettait que la pratique soit négligée : « [ … ] si le grade de Maître était plus explicite, et aussi si tous ceux qui y sont admis étaient plus véritablement qualifiés, c’est à son intérieur même que ces développements devraient trouver place, sans qu’il soit besoin d’en faire l’objet d’autres grades nominalement distincts de celui-là »2.

Le sujet que nous allons examiner dans cette étude est donc intimement lié à la Maîtrise maçonnique et plus précisément à sa mise en œuvre rituelle dans la Chambre du Milieu, dans la perspective d’une opérativité plus « juste et parfaite » 3.

Pour une meilleure approche des données qui y sont relatives, il ne nous paraît pas inutile de faire état au préalable de quelques considérations générales sur la nature du rituel maçonnique, ainsi que sur des points particuliers touchant à la Maîtrise.

***

La Maçonnerie n’est pas, comme on le croit, bien souvent en toute bonne foi, une « société de pensée », foncièrement humaniste,4 siège de « débats d’idées », non plus qu’un « système » figé et clos, à l’image de divers organismes ou associations constitués selon les conventions et modes de pensée habituels à notre époque : rien, dans ses caractéristiques et dans sa nature même, ne permet de l’assimiler à ces manifestations profanes. Ceci se conçoit par le fait qu’une organisation initiatique digne de ce nom n’a pas à dépendre des « critères » ou des « valeurs » diverses qui procèdent du point de vue profane prévalant dans la société occidentale moderne, ce point de vue générant une activité étrangère à toute démarche traditionnelle véritable, a fortiori initiatique. D’ailleurs, dans l’hypothèse où la généralité des Maçons en viendrait à adopter une tendance typiquement profane, le seul fait, pour une organisation telle que la Maçonnerie, de conserver dans son intégrité son dépôt de base, celui du Métier (de constructeur) et les éléments rituels essentiels à sa mise en œuvre, lui permettrait de transmettre l’influence spirituelle indispensable à la validité de l’initiation ; de surcroît, la possibilité de vivifier les dépôts qu’elle recèle en son sein serait toujours donnée à ses membres possédant les qualifications requises. Ceci la distingue donc à jamais de toute société à but « culturel » quelconque, qui s’évanouit dès qu’elle n’a plus sa raison d’être liée à la contingence. De plus, dans cette approche, il convient de prendre en compte le mode d’appréhension de la connaissance initiatique spécifique à la Maçonnerie, basé sur la pratique d’un rituel véhiculant une doctrine (de laquelle procède une méthode) sous forme symbolique : ceci n’a aucun rapport, si minime soit-il, avec les procédés d’acquisition d’un savoir quel qu’il soit, fût-il le plus étendu possible et le plus respectable dans son ordre.

D’ailleurs, les méthodes utilisées pour l’obtention d’un tel savoir sont, comme le précise R. Guénon, « la négation même de celles qui ouvrent l’accès à la connaissance initiatique »5.

De même, on ne peut pas assimiler la Maçonnerie à un « système » pour les raisons générales précédemment indiquées, qui font que tout en elle s’oppose à la moindre systématisation, ne serait-ce que la présence – et l’usage selon l’Art – de son symbolisme qui est d’origine supra-individuelle. Cette origine exclut forcément toute élaboration de caractère artificiel et conventionnel basée sur des critères progressistes et évolutionnistes ; ceci sous-tendrait – point de vue typiquement profane – que le corpus symbolique de la Maçonnerie (qui en est le véhicule doctrinal et donc « central ») se serait progressivement enrichi au cours des siècles d’emprunts à des « disciplines » diverses, ce qui constituerait un syncrétisme tout juste bon, au fond, à intéresser les curieux d’archéologie traditionnelle. D’ailleurs, R. Guénon n’a­-t-il pas affirmé, en rapport avec la « spéculation » possible – et même généralement indispensable – qui se rapporte au symbolisme, que « [ … ] toute systématisation [ … ] est incompatible avec l’essence même du symbolisme »6 et que « d’ailleurs, l’unité apparente d’un système, qui ne résulte que de ses limites plus ou moins étroites, n’est proprement qu’une parodie de la véritable unité doctrinale » 7

En considération de cela, examinons maintenant les deux composantes du rituel maçonnique qui représentent l’essentiel du Travail en Loge, à savoir la forme et le fond.

On remarque tout d’abord qu’une certaine confusion semble s’être imposée dans la façon d’appréhender ces deux composantes, séparément ou dans l’ensemble qu’elles forment ; ceci génère des conséquences préjudiciables d’importance non négligeable pour la démarche initiatique. En effet, on néglige trop souvent que le rituel est d’origine supra-individuelle (ou supra-humaine) pour ce qui est de son essence qui est symbolique : ce caractère sacré impose le respect le plus absolu de ce que le rituel véhicule d’essentiel, et demande une approche particulière eu égard à sa nature. Pour une saisie correcte du texte rituel, examinons les rôles respectifs du fond et de la forme afin d’en cerner la spécificité propre.

D’abord, il apparaît que la composante littérale est dépendante du fond pour une large part (sans comparaison avec un texte de caractère profane) et que, lorsqu’on pense être à même d’y apporter des modifications plus ou moins importantes, le risque est grand d’altérer les éléments doctrinaux véhiculés sous forme de symboles, ou, ce qui n’est pas moins fâcheux, d’en bousculer la cohérence et l’ ordonnancement hiérarchique ; cette modification de la lettre produirait alors un désordre dans l’appréhension et l’assimilation du contenu rituel, au préjudice notamment du but du Travail en Loge qui vise précisément à la mise en ordre des éléments constitutifs de l’être pour leur réintégration dans leur centre originel ; en effet, c’est consécutivement à la chute d’Adam (ou à l’éloignement du Principe), qui a engendré dualité et multiplicité, que la nécessité de « rassembler ce qui est épars » s’est imposée.

En conséquence de quoi, lorsque cette finalité est perdue de vue, la démarche la plus sincère du monde ne se fonde plus que sur une approche de caractère individuel- humaniste pourrait-on dire – participant de la mentalité et du point de vue profanes, tout à fait étrangers à l’esprit initiatique ; ainsi, à partir de la déviation plus ou moins accentuée, on aboutit, dans les cas extrêmes, à la subversion proprement dite qui, elle, est irrémédiable. C’est pourquoi il faut veiller à ce que la composante littérale, en tant que support et accompagnement du fond méthodique et doctrinal du rituel, assure en permanence son rôle ordonnateur, régulateur et protecteur.

Les rituels maçonniques8, qui occupent une position rectrice centrale dans la démarche du Maçon, furent l’objet, à diverses reprises et époques, d’adaptations nécessaires et donc légitimes, du fait qu’ils ne sont pas figés systématiquement dans leur littéralité.

Mais, s’il est admissible que la forme d’un rituel puisse être adaptée dans une certaine mesure au langage particulier d’une époque sous peine de compromettre éventuellement ses possibilités d’appréhension, par contre, le contenu symbolique dont cette littéralité est le support doit être impérativement préservé et transmis ne variatur ; ainsi, le corpus symbolique (et donc doctrinal) de l’Ordre verra sa mise en œuvre maintenue en conformité avec le but poursuivi par le Métier de constructeur qui, en fait, n’est autre qu’une « projection » particulière du plan du Grand Architecte de L’Univers dont l’application vise à la réalisation de la plénitude de chaque être.

Tous les éléments rituels fondamentaux entrent dans ce cadre et représentent la base doctrinale et méthodique qui constitue le Métier, à laquelle s’ajoutent divers dépôts symboliques -véritables héritages- que la Maçonnerie a recueillis au cours des âges. Ceci, indépendamment d’autres critères, autorise à en reconnaître l’élection comme Arche vivante des Symboles, et c’est pourquoi il appartient à ses membres – et notamment les Maîtres – de préserver les « germes » qu’elle renferme en son sein afin d’assurer leur fructification « lorsque les temps et les circonstances le permettront »9.

Dans cette perspective, nous allons aborder un usage encore perceptible dans les rituels des XVIII· et du début du XIX· siècles qui relèvent de certains Rites (notamment le Rite Français ou Moderne et le Rite Écossais Ancien et Accepté ) , et qui représente un vestige d’une séquence rituelle contribuant à l’intégration « opérative de la Maîtrise maçonnique. Cet usage, qui a subsisté partiellement jusqu’à aujourd’hui, est appliqué le plus souvent sans que sa signification véritable soit vraiment comprise10. Mais avant d’en examiner la teneur et la portée, il nous paraît souhaitable d’apporter quelques précisions sur divers aspects spécifiques à la Chambre du Milieu.

L’expression « Chambre du Milieu » se réfère au « lieu » initiatique central de la Maçonnerie du Métier, et évoque par là même la position du Maître Maçon se situant « entre l’Équerre et le Compas », c’est-à-dire en tant que médiateur entre la « Terre » et le « Ciel », prérogative de l’être réintégré dans son état primordial. Selon le point de vue macrocosmique, la Chambre du Milieu est assimilable au Paradis terrestre qui est la « Terre sainte » : c’est le jardin D’Éden sur lequel règne un Printemps perpétuel et où il ne pleut jamais. C’est pourquoi les germes « sans nombre » qu’il recèle sont en attente et ne peuvent éclore et s’épanouir qu’après la « descente » consécutive à la « chute d’Adam » ou, en d’autres termes, que suite à la manifestation engendrée par la bi-polarisation de I’Unité11. La Chambre du Milieu est ainsi le lieu de rassemblement rituel des Maîtres Maçons dans une « orientation » particulière à leur état (cette orientation nouvelle correspond en réalité à une position selon l’Axis Mundi, elle est donc polaire), et, de ce fait, sont générées toutes les « actions et réactions concordantes » que cet état implique ; c’est pourquoi la Chambre du Milieu12  est, en principe, le lieu de tous les possibles : il est celui de la justice et de la Paix13. Certes, la Chambre du Milieu est l’objet d’une attention particulière de la part de ceux qui nient sa réalité au sein de la Maçonnerie opérative, cette dernière n’ayant d’ailleurs, pour eux, aucun lien formel avec la Maçonnerie spéculative : et nombreuses sont les gloses à ce sujet, expressions péremptoires d’un refus de l’évidence. Partant de ce postulat, on ne peut qu’assimiler le degré de Maître et sa base rituelle à une élaboration artificielle fondée sur des emprunts introduits tardivement par des Maçons « lettrés », de « culture » exotérique et insatisfaits de leur grade d’Apprenti-Compagnon14 quoi que certains en pensent, quoi qu’ils veuillent nous faire croire, la Maîtrise n’est pas un aboutissement ou alors ce serait celui d’une impasse, au fond de laquelle se dresse un mur que l’on n’ose pas franchir » (in La Légende d’Hiram, « Introduction », p. 5) ; par ailleurs : « [ … ] le rituel [est] tellement rempli d’inconséquences ; [ … ] le compilateur [a] entrepris la tâche délicate de souder une histoire douteuse sur une légende de brume [ … ] » (in Les Plus belles pages de la Franc-Maçonnerie française, Éditions Dervy, p. 178). Quant aux propos d’une nullité affligeante de M. Porset, mieux vaut les ignorer. Ces auteurs auraient-ils oublié que, dans la Chambre du Milieu, « il s’agit de mort et de résurrection » ? Il est vrai que l’héritage du « siècle des lumières » est toujours présent dans les esprits avides de modernité.] ; nous  faisons allusion ici aux affirmations selon lesquelles la Maçonnerie n’aurait été composée que des degrés d’Apprenti et de Compagnon, situation qui ne concernait véritablement que des Maçons « Modernes » de la Grande Loge de Londres. Cette façon d’écrire l’histoire ne tient pas compte notamment de possibles filiations des Antiens, que ce soit en Angleterre, en Écosse ou en Irlande, et en particulier sur le continent”. Quant à la légende d’Hiram, il faut bien l’évoquer dans le cadre présent car, en tant que fondement rituel actuel de la Maîtrise, il ne saurait y avoir d’effectivité réelle de celle-ci sans son accomplissement. Elle est, comme tout accompagnement d’un processus initiatique – et sans commune mesure avec les degrés précédents -l’expression véritable et la mise en œuvre de la « théorie du geste » à laquelle R. Guénon a fait allusion à quelques reprises .15. C’est pourquoi il est surprenant que le degré de Maître et la légende qui en forme le « drame » soient aujourd’hui fortement contestés au sein même de la Maçonnerie française …

La légende d’Hiram n’a pas de fondement historique biblique, ce qui chagrine nombre de littéralistes ombrageux plus ou moins dévotionnels, qui scrutent avec soupçon le moindre détail des rituels – surtout lorsqu’il s’agit de la composante légendaire de l’Ordre -, « filtrant [ainsi] le moucheron et avalant le chameau » ! Évoquons à ce propos l‘Histoire de la Reine du Matin et de Soliman, Prince des génies, que l’on s’efforce, dans certains milieux français, de substituer à la légende qui a cours dans la Maçonnerie universelle. Cette légende, rapportée par Gérard de Nerval, présente un caractère déviant qu’il convient de dénoncer. Voici ce que disait R. Guénon de cette « version de la légende d’Hiram, dont la “source” se trouve chez Gérard de Nerval : qu’elle ne soit due qu’à la fantaisie de celui-ci, ou qu’elle soit basée, comme il le dit, sur quelque récit qu’il avait entendu réellement (et en ce cas, elle appartiendrait vraisemblablement à quelqu’une des sectes hétérodoxes du Proche-Orient), elle n’a en tout cas rien de commun avec l’authentique légende d’Hiram de la Maçonnerie, et elle a eu, par surcroît, le sort plutôt fâcheux de devenir un des “lieux communs” de l’anti­maçonnisme, qui s’en est emparé avec des intentions évidemment tout autres que celles qui la font utiliser ici, mais pour arriver en définitive au même résultat, c’est-à-dire [ … ] à attribuer à l’initiation un caractère “luciférien” »16. Il faut le dire nettement : cette position constitue une véritable négation de la finalité initiatique de l’Ordre dont le développement doit logiquement conduire l’initié à « l’état édénique », ne serait-il que virtuel, cet état dont Guénon nous dit qu’il correspond à I ‘état primordial » qui représente la plénitude de l’état humain et l’achèvement des petits mystères. Faute de la Maîtrise proprement dite, qui ne se réalise pour le moins que par la mise en œuvre rituelle intégrale des éléments qui composent la légende d’Hiram -ou son équivalent-, la démarche maçonnique serait inachevée comme l’édifice auquel manquerait « la pierre que les constructeurs avaient rejetée … » ; Envisager cette question fondamentale sous l’emprise d’une perception faussée de l’« édifice » des hauts grades17 constitue sans nul doute une curieuse erreur de jugement.

***

Abordons maintenant plus précisément le sujet de cette étude qui est l’examen d’un point négligé aujourd’hui de la mise en œuvre rituelle : il est parmi les plus significatifs et des plus mystérieux de la pratique opérative des « Maçons des anciens jours » ; il est désigné encore aujourd’hui dans la Maçonnerie britannique (plus précisément de style Émulation également pratiqué en France et en Italie) et uniquement dans le cadre de la Maîtrise, par l’expression darkness visible qui signifie « ténèbres visibles » (parfois « perception des ténèbres » ). Cette expression est d’origine incertaine comme nombre de locutions maçonniques ; à notre connaissance, elle n’apparaît pas en tant que telle dans les Anciens devoirs (Old Charges) et textes rituels que sont les divulgations, comme par exemple Le Sceau rompu, La Maçonnerie disséquée ou Les trois coups distincts. La première mention publique connue de l’expression darkness visible se trouverait dans le poème de John Milton, Paradise Lost (Paradis perdu), édité en Angleterre dans la seconde moitié du XVIIe siècle”18. L’auteur l’a probablement tirée d’un contexte précis qui nous est étranger mais qui paraît s’inspirer de la Divine Comédie de Dante qu’il aurait connue lors de son voyage en Italie. Il attribue à cette expression une signification purement négative en rapport avec l’Enfer. Pour Milton, « Dieu est Lumière. Par contraste les ténèbres sont les Enfers et les Enfers sont les ténèbres séparées de la Lumière » ( … ) ; « L’Enfer est un sombre et horrible donjon, une flamme comme une grande fournaise et ces flammes ne produisent pas de lumière mais seulement des “ténèbres visibles” qui révèlent le spectacle du malheur ». Le personnage central en est Satan et l’allusion au « sombre et horrible donjon » se rapporte manifestement à la « Cité de Dité » (que l’on peut considérer comme une sorte de reflet inversé de la Jérusalem céleste) que Dante évoque avec effroi notamment dans les Chants VIII et IX de l’ lnferno. Cette perspective amènera Milton à ne retenir que l’aspect infernal de cette expression, celui qui correspond à la chaleur obscure attribuée en mode traditionnel aux états subtils inférieurs, et en particulier aux anges déchus qui se sont rebellés contre l’Autorité divine19.

En relation avec l’assimilation des anges déchus à la chaleur obscure, l’état subtil inférieur et le « Satellite sombre », il faut noter l’analogie inverse utilisée par l’Alighieri lorsqu’il relate l’intervention, en Enfer, d’un « envoyé du Ciel » au geste étrange ; cet être de nature angélique va assurer l’ouverture des portes de la « Cité de Dité » qui demeurent obstinément infranchissables pour Dante et son guide seuls. Il semble qu’il y ait là une manifestation de la Volonté divine en sa Miséricorde au sein de l’Enfer.

(à suivre)

ANDRÉ BACHELET

  1. Cf. également note 9. Cela concerne les dépôts symboliques sous forme synthétique que l’Ordre a recueillis et qui proviennent, pour la plupart, du domaine ésotérique de traditions éteintes. On peut consulter à ce sujet notre texte « L’Arche vivante des Symboles » paru dans « Vers la Tradition » n° 77, sept.-nov. 1999.
  2.  R. Guénon, Études sur la Franc Maçonnerie et le Compagnonnage, Éditions Traditionnelles, 1965, tome 2, « Parole perdue et mots substitués », p. 41.
  3. Il s’agit, en l’occurrence, de la prise en compte de l’efficacité inhérente aux rites initiatiques et à leur pratique, sans qu’il faille y voir une quelconque connotation magique.
  4. L’humanisme est l’expression même de l’individualisme, qui est « antimétaphysique et anti-initiatique » (cf. R. Guénon, Formes traditionnelles et cycles cosmiques, Editions Gallimard, 1970, p. 44). Du fait qu’il n’a aucune correspondance avec le but assigné à l’initiation, l’humanisme n’est pas applicable à cette démarche, et va même à l’encontre du développement normal et complet de celle-ci.
  5. R. Guénon, Aperçus sur l’Initiation, Éditions Traditionnelles, 1953, p. 217.
  6. R. Guénon, Aperçus sur l’Initiation, op. cit., ch. XXX.
  7. R. Guénon, Initiation et Réalisation spirituelle, ch. XVII, p.140.
  8. La Maçonnerie se pratique selon différents Rites, qui sont autant de modes d’appréhension de la démarche commune du Métier de constructeur ; d’autre part, des variantes rituelles existent dans le cadre de chaque Rite. Cette situation profite également aux innovateurs et réformateurs d’esprit profane qui, notamment en France, s’efforcent d’imposer de nouveaux rituels dans lesquels sont introduits des éléments souvent déviants. Il serait intéressant d’examiner de près certaines versions récentes des Rites Français Moderne et Écossais Ancien et Accepté qui se recommandent de la plus grande ancienneté possible, celle-ci tenant trop souvent lieu de garant d’authenticité et de véracité …
  9. Cette formule est tirée du rituel de style Émulation pratiqué en France et en Italie. Le thème des héritages échus à la Maçonnerie a été développé par Denys Roman à partir d’éléments significatifs contenus dans l’œuvre de R. Guénon qui a mis l’accent sur l’exceptionnelle faculté d’assimilation et de conservation de l’Ordre maçonnique (ce qui révèle une étroite affinité avec l ‘Hermétisme), C’est là le fil conducteur du thème majeur de l’œuvre de Denys Roman, et c’est ce qui le conduisit à qualifier la Maçonnerie d’ « Arche vivante des Symboles ». On consultera à ce sujet ses deux ouvrages : René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie et Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – « Arche vivante des Symboles » (Éditions Traditionnelles, Paris, 1995) ; on notera, dans ce dernier livre et en rapport avec ce sujet, la citation suivante de Guénon, placée en exergue du chapitre IX, « Le Manuel maçonnique de Vuillaume » : « Il y aurait certainement  beaucoup à dire sur ce rôle “conservateur” de la Maçonnerie et sur la possibilité qu’il lui donne de suppléer dans une certaine mesure à l’absence d’initiations d’un autre ordre dans le monde occidental actuel » (in « Parole perdue et mots substitués », op, cit.)
  10. Dans cette étude, nous nous limiterons exclusivement à la Maçonnerie dite « symbolique » (celle des trois premiers degrés de la loge « bleue ») et en particulier au 3ème degré représenté ici par la « Chambre du Milieu » ; le but est de souligner la possibilité et la nécessité, dans le cadre précis du Métier qui est trop souvent négligé, d’une opérativité plus effective. Nous ne mésestimons pas pour autant les développements mis en œuvre par les « hauts grades », que ce soit dans le cadre du Rite Écossais Ancien et Accepté ou dans celui d’autres Rites.
  11. C’est dans son rapport avec le domaine cyclique et en relation avec le processus cosmogonique que le symbolisme causal est utilisé ; si l’on considère l’état primordial, dans sa plénitude, il est évidemment « antérieur » à une distinction temporelle. La position médiane et centrale de l’Homme primordial a été abordée par R. Guénon notamment dans son ouvrage La Grande Triade au chapitre XIV, « Le Médiateur ».
  12. A la suite d’une appréhension littéraliste qui détermine l’ensemble de leur démarche, ceux qui se présentent actuellement en France comme les « restaurateurs » du Rite Français (ou Moderne) attribuent la « Chambre du Milieu » au grade de Compagnon. S’il fallait prendre cette vision au sérieux, cela mettrait en cause l’ordre hiérarchique des grades du Métier et, par voie de conséquence, la raison d’être de certains hauts grades !
  13. « Dans la justice” se résument toutes les vertus de la vie active, tandis que dans la “Paix” se réalise la perfection de la vie contemplative » (R. Guénon, Autorité spirituelle et pouvoir temporel, p. 118).
  14. La Maîtrise, aboutissement logique du Métier de constructeur, est, comme nous le disions au tout début de ce texte, considérée aujourd’hui par certains spécialistes français de la Maçonnerie comme un « degré d’erreur » ou d’« échec ». Ceci amène à s’interroger sur la façon dont la démarche initiatique est conçue dans sa globalité et dans sa « nécessité » providentielle (notamment en rapport avec la « perte de la Parole »). Ces modes d’appréhension, qu’ils soient d’ordre historiciste et scientiste, voire freudien ou jungien, démontrent par là leur étroitesse. La prise en considération et l’application de telles suggestions profanatrices dans la démarche initiatique et la pratique rituelle en particulier, ne peut conduire qu’à une finalité déviée de son objet. En prenant quelques exemples parmi les historiens français de la Maçonnerie, on découvre bien des incongruités ; ainsi de M. Négrier qui affirme que « [ …
  15. Pour cela, se reporter aux remarques de R. Guénon parues dans les Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, tome 2, p. 122, qui évoque « la “survivance” possible de la Maçonnerie opérative en France même, jusque vers la fin du XVIIe siècle ou le début du XVIIIe”, en raison de la « présence de certaines particularités par lesquelles les rituels français diffèrent des rituels spéculatifs anglais, et qui ne peuvent manifestement provenir que d’une “source” antérieure à1717 [ … l ».
  16. R. Guénon, Comptes-rendus, Éditions Traditionnelles, 1973, pp. 47-48.
  17. Cela concerne ceux des Maçons qui sont atteints de ce qu’on pourrait appeler le « syndrome » des hauts grades
  18. J. Milton, Paradise Lost, 1ère édition 1667 en 10 volumes.La citation qui suit dans le texte est traduite d’après « Ars Quatuor Coronatorurn », n° 103, 1990.
  19. Cf. R. Guénon, Formes traditionnelles et Cycles cosmiques, op. cit., « Quelques remarques sur le nom d’Adam », p. 59.

Compte rendu E.T. N° 500

Texte publié dans “Vers la Tradition” N° 34 décembre, 1988 janvier-février 1989

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Les ÉTUDES TRADITIONNELLES publient leur 500eme numéro.

Nous soulignons cet événement. La revue des ÉTUDES TRADITIONNELLES qui eut pour principal collaborateur René Guénon durant 26 ans, porte ce titre depuis 1934.

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C’est tout d’abord par une longue note introductive que la rédaction des ÉTUDES TRADITIONNELLES marque cette parution. A cette occasion elle entend réaffirmer la vocation et la détermination de la revue, qui a pour “but principal l’étude des doctrines métaphysiques et ésotériques d’Orient et d’Occident”.

Ce préambule débute par un rapide aperçu historique de ce qu’était la revue sous le nom de “VOILE D’ISIS” et de ce qu’elle devint sous celui d”‘ÉTUDES TRADITIONNELLES”. Il se poursuit par le rappel de l’éminente collaboration de René Guénon, et par un bref témoignage de reconnaissance “envers ceux qui ont permis à cette revue de perdurer au travers de temps parfois difficiles, c’est-à-dire, avant tout, à ses lecteurs, et à ses collaborateurs”.

Après de longues considérations d’ordre général, les E.T. annoncent leur intention de s’appliquer « à dégager de l’œuvre de René Guénon des aspects “opératifs” directement ou implicitement contenus dans ses écrits” et de commencer “la publication d’une série importante de considérations sur la “théorie du geste”. ».

Nous savons que cette dernière expression est de R. Guénon lui-même qui écrivait dans ORIENT ET OCCIDENT (édition Vega 1964, page 185, note 1) : “nous faisons allusion à une théorie métaphysique extrêmement importante à laquelle nous donnons le nom de “théorie du geste” et que nous exposerons peut-être un jour dans une étude particulière”.

En tout cas, voilà une initiative des E.T. qui ne manquera pas de susciter un intérêt certain, mais aussi sans doute quelque appréhension parmi les lecteurs avertis des difficultés que peut présenter l’exposé public de ce sujet très particulier.

La théorie du geste revêt, croyons-nous,une importance des plus considérables et un aspect providentiel dans la situation actuelle du monde moderne : elle représente, pour la seule organisation initiatique occidentale à caractère vraiment universel (parce que non liée à un exotérisme particulier) la principale “réponse” à ceux qui soutiennent qu’il n’y a pas de possibilités opératives dans la Maçonnerie actuelle.

Parmi ceux-là, les uns n’hésitent pas à affirmer que les organisations initiatiques occidentales, dans leur état actuel et en raison d’une prétendue absence de méthode de réalisation, “ne peuvent plus guère” offrir autre chose qu’une initiation virtuelle. Les autres, sous le prétexte que R.Guénon a fait état d”‘imperfections” à propos des organisations initiatiques occidentales, en déduisent qu’il faudrait se détourner de celles-ci au profit d’organisations initiatiques orientales.

N’est-ce pas là faire une exégèse par trop littéraliste et restrictive de l’œuvre de R. Guénon, et négliger certaines données cycliques ?

On pourrait aussi s’interroger sur les raisons pour lesquelles le Maître n’a “peut-être” pas jugé opportun d’exposer cette théorie du geste (comme d’autres sujets d’ailleurs) dans “une étude particulière”.

Denys Roman, dans son livre RENÉ GUENON ET LES DESTINS DE LA FRANC-MAÇONNERIE écrivait : “de toutes les œuvres de lui [René Guénon] qui nous manquent, c’est peut-être avec l’ouvrage projeté sur la “science des lettres”, celle dont l’absence est le plus à regretter”. (Editions de l’Œuvre, page Il, note 4.).

Que nos amis des ÉTUDES TRADITIONNELLES nous permettent ici d’exprimer un souhait : puissent-ils, dans cette initiative, s’inspirer de ce que René Guénon écrivait en 1921, à l’aube de son œuvre magistrale qui devait renouveler bien des existences, “parce que ce dont il s’agit a une portée effective des plus considérables, même pratiquement, encore que, sur ce dernier point, il convienne de ne pas se départir d’une certaine réserve et qu’il vaille mieux se contenter de donner des indications très générales, (…), en laissant à chacun le soin d’en tirer des développements et des conclusions en conformité avec ses facultés propres et ses tendances personnelles”. (INTRODUCTION GÉNÉRALE A L’ÉTUDE DES DOCTRINES HINDOUES, troisième partie, chapitre XIII.).

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Vient ensuite le très remarquable article de René Guénon : LE CHRIST PRÊTRE ET ROI. Repris des E.T. de janvier-février 1962, il avait été primitivement publié dans la revue LE CHRIST-ROI, en 1927.

Mais pourquoi avoir coupé en deux ce texte dont la concision même aurait dû conduire à en conserver l’unité ?

Nous voudrions pour ceux des lecteurs qui n’en auraient pas connaissance en extraire quelques citations parmi les plus significatives : “dans la personne du Christ, les deux fonctions sacerdotale et royale, auxquelles sont attachés respectivement l’autorité spirituelle et le pouvoir temporel, sont véritablement inséparables l’une de l’autre ; toutes deux lui appartiennent éminemment et par excellence, comme au principe commun dont elles procèdent l’une et l’autre dans toutes leurs manifestations”.

René Guénon met ensuite en évidence la hiérarchie des fonctions et leur dépendance par rapport à leur principe commun, et indique que, s’il semble que la fonction sacerdotale du Christ ait été privilégiée c’est que “le spirituel est supérieur au temporel” ; et “la royauté n’est vraiment “de droit divin” qu’autant qu’elle reconnaît sa subordination à l’égard de l’autorité spirituelle, qui seule peut lui conférer l’investiture et la consécration, lui donnant sa pleine et entière légitimité”.

C’est là, notons-le, la divergence fondamentale d’avec la thèse que J. Evola a toujours maintenue, et qui constitue ce que R. Guénon a dénoncé comme “la révolte des Kshatriyas”.

Le prêtre “joue véritablement le rôle du “médiateur” entre le Ciel et la Terre ; et ce n’est pas sans motif que la plénitude du sacerdoce a reçu le nom symbolique de “pontificat” car, ainsi que le dit Saint Bernard, “le Pontife, comme l’indique l’étymologie de son nom, est une sorte de pont entre Dieu et l’homme”.

René Guénon envisage ensuite la filiation du Christ, qui est royale par la tribu de Juda, et sacerdotale selon l’ordre de Melchissedec, et non d’Aaron, “Mais, d’ailleurs, le sacerdoce selon l’ordre de Melchissedec implique aussi en lui-même la royauté”. C’est la raison pour laquelle s’applique au Christ la parole des Psaumes : “Tu es sacerdos in aeternum secundum ordinem MeIchissedec”.

Rappelant le passage biblique qui relate la rencontre de Melchissedec avec Abraham, R. Guénon souligne les termes du commentaire de Saint Paul : “Ce Melchissedec, roi de Salem, prêtre du Dieu Très-Haut(…);qui est d’abord, selon la signification de son nom, roi de Justice, ensuite roi de Salem ; c’est-à-dire roi de la Paix ; qui est sans père, sans mère, sans généalogie, qui n’a ni commencement ni fin de sa vie, mais qui est fait ainsi semblable au Fils de Dieu ; ce Melchissedec demeure prêtre à perpétuité”.

André Bachelet

  1. Ce texte qui date de près de 20 années est repris comme indiqué de la revue VLT.

    Il s’agit d’un compte rendu d’articles publié dans les ET.

    Nous pensons qu’il pourrait présenter quelque intérêt  aujourd’hui et c’est la raison pour laquelle nous le proposons à nos lecteurs

  2. La maçonnerie d’expression française est actuellement dans un état particulièrement inquiétant à cause de sa sécularisation  très avancée.

    La crise récente qui a frappé la Maçonnerie en France, n’a fait qu’aggraver cette situation déjà en place depuis longtemps.

    Mais désespérer serait sans doute  ne pas tenir compte des potentialités qu’elle porte toujours en elle et faire peu de cas du rôle eschatologique,  dévolu à la Maçonnerie et notamment développés par Denys Roman.