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E.T. N° 418 mars-avril 1970

LES REVUES

Dans le Symbolisme de juillet-septembre 1969, M. Jean-Pierre Berger donne la traduction d’un très long article de M. Harry Carr, secrétaire de la Loge anglaise « Quatuor Coronati », sur « Kipling et la Franc-Maçonnerie ». Cet article très documenté est intéressant à plus d’un titre. Il en résulte notamment que Kipling a introduit dans son œuvre un très grand nombre d’éléments autobiographiques plus ou moins « arrangés ». Guénon, dans Le Théosophisme, avait déjà signalé la chose en ce qui concerne Kim ; mais il semble bien qu’il en soit de même pour les autres romans, y compris La Lumière qui s’éteint. — Kipling, né à Bombay en 1865, fut initié à la Loge « Espoir et Persévérance » de Lahore avant l’âge de 21 ans, sur dispense du Grand Maître de District. Outre des Anglais, l’atelier comptait des Musulmans, des Hindous, des Sikhs, un Juif yéménite, sans parler des membres de sectes plus ou moins hétérodoxes comme l’Arya-Samâj et le Brahma-SamâJ. Kipling rapporte qu’à l’ « agape » (repas semi-rituel) qui suivait habituellement les réunions, et afin que les Hindous orthodoxes pussent y participer sans enfreindre la discipline (si rigoureuse en matière d’alimentation) de leurs castes respectives, on mettait devant eux une assiette et un verre vides ; il semble en avoir été de même un peu partout aux Indes, car la chose est aussi mentionnée par J.-T. Lawrence, qui occupa de hautes charges maçonniques dans ce pays. Kipling a toujours gardé un souvenir ému de sa Loge-mère, et il lui a consacré un de ses plus beaux poèmes : The Mother- Lodge. — Dans toute l’œuvre de l’auteur du Livre de la Jungle, les allusions maçonniques fourmillent, parfois difficiles à déceler pour ceux qui ne sont pas très familiers avec le langage des Loges. M. Harry Carr analyse quelques-unes des productions spécifiquement maçonniques, en vers et en prose, du chantre de l’impérialisme britannique. Il étudie ainsi L’Homme qui voulut être roi, La Veuve à Windsor, Kim, Dans l’intérêt des Frères, etc. Cette étude sera continuée ultérieurement.

— Trop souvent, quand on écoute les émissions radiophoniques du Grand Orient, de la Grande Loge de France et du Droit Humain, on se demande ce que peuvent bien avoir de commun avec la Maçonnerie les sujets traités. II y est surtout question d’économie politique et de « culture », deux domaines qui jouent le rôle que l’on sait dans les préoccupations du monde profane. Bien rares sont les conférenciers qui s’évadent des sentiers battus et se risquent sur un terrain où l’initiation a son mot à dire. — A l’occasion de la fête solsticiale d’hiver de 1968, l’orateur de la Grande Loge, partant du prologue de l’Évangile selon saint Jean, a envisagé le sens supérieur des ténèbres. C’était un sujet intéressant mais difficile, et il est regrettable que le conférencier ne se soit pas inspiré de l’œuvre de René Guénon, et notamment des Etats multiples de l’Etre, livre réputé à tort comme très difficile, mais qui est en tout cas indispensable à quiconque veut aborder cette partie de la métaphysique relative à ce qui dépasse la notion de l’Etre Pur.

— Un autre conférencier de la même Obédience (février 1969) s’est souvenu, lui, que Guénon avait appartenu à son Ordre. Peut-être l’expression « notre Frère René Guénon », qu’il utilise, est-elle un peu trop familière quand on l’applique à un esprit d’une telle envergure. Mais, tout compte fait, il ne nous déplaît pas que ce soit un Maçon qui, « sur les ondes », soulève, ne serait-ce que faiblement, la lourde chape de silence sous laquelle le monde moderne, clairvoyant pour une fois et « sachant qu’il a peu de temps », a tenté d’ensevelir l’œuvre de son plus implacable ennemi. — Guénon est d’ailleurs cité à l’occasion d’une question mineure : la devise « Liberté, Egalité, Fraternité », souvent utilisée par les Maçons français comme « acclamation ». L’orateur cite également Albert Lantoine : « L’origine maçonnique de la devise est une légende devenue tellement vivace qu’elle est acceptée par d’excellentes gens qui ne font profession ni de maçonnisme ni d’antimaçonnisme ». Il est vrai que cette formule pourrait être interprétée initiatiquement. Mais, en fait, elle est la devise de la République Française, ce qui lui donne un caractère à la fois politique et « national ». La Maçonnerie, et plus particulièrement le Rite Ecossais, possède d’ailleurs une « acclamation » beaucoup plus ancienne, dérivée d’un mot hébraïque qui signifie « ma Force ».

— Une autre émission antérieure (février 1968) traitait de « la Musique et la Franc-Maçonnerie en France au XVIIIe siècle ». Nous allons en examiner quelques points. Le conférencier a souligné l’importance du rôle que jouait alors dans les Loges le sixième des sept arts libéraux. Plusieurs dizaines de milliers de chansons maçonniques (trop souvent insignifiantes, pour ne pas dire d’une extrême indigence) nous sont parvenues. « Ces chants, en même temps qu’ils contribuaient à dégager une émotion collective de ferveur et de joie, jouaient également un rôle mnémotechnique précis, en rappelant l’essentiel des éléments symboliques du grade impliqué ». Il en était de même en Angleterre, et sans doute les « quatrains » qui nous sont parvenus par Masonry Dissected furent à l’origine des strophes chantées. — L’orateur mentionne également les « messes maçonniques » composées pour diverses Loges, et enfin l’abondante production de musiciens maçons tels que Rameau, Méhul, etc. Mais ici il ne s’agit plus de musique maçonnique proprement dite, car tout ésotérisme et souvent même tout symbolisme en sont absents. Faut-il faire une exception en faveur de Mozart, dont le conférencier ne parle pas puisqu’il se limite aux musiciens français ? Dans un ouvrage paru il y a deux ans : La Flûte enchantée, opéra maçonnique, M. Jacques Chaillet a donné un grand nombre de renseignements qui prouvent que le librettiste de cette œuvre célèbre (un ami de Mozart) avait des préoccupations symboliques, parfois d’ailleurs difficiles à reconnaître. Il devait en être de même pour la partition, car Mozart était aussi fervent Maçon qu’excellent catholique (ce qui montre, pour le dire en passant, que si, comme le rappelle l’orateur, « l’excommunication papale énoncée à l’intention de la Franc- Maçonnerie n’a jamais été appliquée en France », il en était exactement de même en Autriche). Mais il faut dire que la valeur symbolique de la musique de La Flûte enchantée est très limitée. Ce n’est pas la faute de Mozart : le génie musical le plus éclatant ne pouvait rien contre le fait que la musique, en Occident, a été le premier des arts à rompre tout contact avec l’ésotérisme. La chose est regrettable pour l’Art Royal. La musique, en effet, jouait un grand rôle dans l’ « ascèse » du Pythagorisme ; musique et Maçonnerie sont toutes deux des arts « solaires » : Apollon, dieu de la musique et conducteur du chœur des Muses, avait construit les murailles de Troie ; et un autre musicien, Amphion, avait bâti les remparts de Thèbes en jouant de la lyre.

— Les émissions du Grand Orient de France, elles aussi, font trop rarement allusion à ce qui est pourtant la raison d’être de la Maçonnerie. Cependant, et plus souvent qu’autrefois, nous semble-t-il, il arrive qu’on entende des conférences d’où le point de vue initiatique n’est pas absent. C’était le cas notamment le 6 avril 1969, où la causerie était intitulée : « Réflexions sur l’Art et sur l’Art Royal des Francs-Maçons ». Presque tout serait à citer dans cette conférence, où l’on trouve par exemple des considérations sur l’essence traditionnelle de la Maçonnerie, sur le caractère spirituel, personnel et intérieur du travail rituel, sur la correspondance entre microcosme et macrocosme, sur la nature véritable du chef-d’œuvre, qui est la preuve que l’artiste a atteint un certain degré de réalisation. L’auteur veut remettre en honneur « les grandes vérités oubliées », et il mentionne l’importance des sept arts libéraux, dont il rappelle qu’ils sont ainsi nommés parce qu’ils ont pour but la libération de l’homme. Un jugement sévère est porté sur notre temps, qualifié d’« époque de sous-développement spirituel », et l’on souligne la folie des objectifs poursuivis par le monde occidental « pour accéder à ce qu’il croit être le bonheur ». a « désacralisation de l’art, commencée dès la fin du moyen âge », a joué son rôle, un rôle important, dans cet avilissement de l’intellectualité. Aujourd’hui, l’objet d’art n’est plus qu’un « objet de culture » : sa place est dans les musées et non plus dans la vie. Seules les sociétés dites primitives, « bafouées » par l’orgueil occidental, conservent (pour combien de temps encore ?) une notion juste de l’art. Nous ne pouvons que souhaiter que l’auteur de cette remarquable conférence donne aux mots qu’il emploie et aux idées qu’il expose leur portée traditionnelle dans toute leur plénitude. Rien d’ailleurs n’autorise à supposer qu’il n’en soit pas ainsi. Saluons donc cette émission ,et souhaitons d’entendre à l’avenir d’autres causeries de la même valeur et de la même portée initiatique

— La conférence du Grand Orient du 7 septembre 1969 est intitulée : « Notre Ordre, notre fierté ». L’orateur constate que la Maçonnerie demeure mystérieuse pour ceux qui n’en font pas partie, malgré tous les livres qui sont écrits et les articles de journaux qui se multiplient à son sujet depuis quelque temps. Dans cette causerie, certaines idées traditionnelles sont exposées : par exemple, on rappelle que l’origine de toutes les organisations initiatiques est entourée de mystère ; c’est là une de ces vérités sur lesquelles, aujourd’hui surtout, il est bon d’insister. Le caractère traditionnel, symbolique et « intemporel » de l’Ordre est souligné, ainsi que la « valeur » du silence, du travail personnel et de la méditation. L’auteur, à propos du recrutement maçonnique, met bien en valeur les dangers du nombre. On est un peu surpris, à la fin de cette conférence, d’esprit assez traditionnel dans son ensemble, de trouver une allusion au fameux « point Oméga » de Teilhard de Chardin. Cet éminent Jésuite aurait sans doute été bien surpris de son vivant si on avait pu lui prédire l’audience dont il jouirait après sa mort dans les milieux maçonniques.

Denys Roman.

E.T. N° 415 SEPTEMBRE-OCTOBRE 1969

Dans le symbolisme de janv.-mars 1969, M. Jean Pierre Berger donne la traduction d’une étude publiée dans les Ars Quatuor Coronatorum Transactions par M. James Martin Harvey sous le titre : « L’initiation il y a 200 ans ». C’est une compilation des renseignements puisés dans plusieurs ouvrages anglais de la seconde moitié du XVIIIe siècle, et dont les plus souvent cités en Angleterre sont trois « divulgations » peut-être anti-maçonniques,  mais en tout cas utilisées pratiquement à l’époque comme « aide-mémoire » : Three distinct Knocks, relatant les usages des « Anciens » ; Jachin and Boaz, relatant les usages des « Modernes » ; et  The Grand Master Key, relatif aux rituels des uns et des autres.

Le travail de M. Harvey est des plus intéressants. On y trouve la mention de plusieurs façons d’opérer tombées en désuétude. Le Vénérable, la tête couverte à tous les degrés, se découvrait cependant pour ouvrir les travaux « au nom de Dieu et de saint Jean ». L’atelier n’utilisait pas de « Tableau de Loge » tout fait, mais on traçait ce Tableau sur le sol avec de la craie ou du charbon. Dans le cours de la réception était incorporée une sorte d’agape avec chants (récitation de l’instruction) et aussi ce qui est devenu, dans certaines Loges anglo-saxonnes la santé « Au plus jeune Maçon dans le monde ». Une autre santé curieuse était celle portée « Au cœur qui recèle et à la langue qui ne révèle jamais ». A la clôture des travaux, tous les assistants formaient la « chaîne d’union » en chantant le « chant de l’Apprenti ».

Mais ce qu’il y a de plus important dans l’article de M. Harvey, c’est la comparaison qu’il permet d’établir entre les rituels des deux Grandes Loges rivales qui devaient s’unir en 1813 pour former la Grande Loge Unie d’Angleterre. Les modernes avaient adopté (vers les années 1730-1739, paraît-il) des signes inversés. Ils ignoraient les Officiers appelés Diacres (qui, chez les Anciens, venaient immédiatement après les Surveillants et portaient comme insigne une longue baguette noire de « sept-pieds ». Chez les Modernes, les deux Surveillants se tenaient à l’Occident. Dans les initiations, « les Modernes inversaient la gauche et la droite et se montraient moins consciencieux que leurs rivaux pour les rites, notamment en ce qui concerne le “dépouillement des métaux” ». La Bible, toujours surmontée du compas et de l’équerre, était ouverte « chez les modernes au premier chapitre de saint Jean et chez les Anciens à la seconde Épitre de saint Pierre ». Nous pensons qu’il y a lieu de nous arrêter quelques instants sur cette dernière indication.

Que les Anciens, dont on connait la fidélité ombrageuse envers les usages des Opératifs, aient ouvert la Bible dans leurs Loges à un texte de saint Pierre plutôt qu’à un texte johannique, voilà qui peut surprendre les Maçons français, mais pas seulement les Maçons français. Mackey, dans les six grandes pages de références bibliques à usage maçonnique placées à la fin de son Encyclopédie, ne cite pas la seconde Épître de Pierre, où l’on ne trouve effectivement aucune allusion susceptible d’être interprétée maçonniquement. Pourquoi donc les Anciens ont-ils décerné de tels honneurs à cette courte lettre, au point, nous apprend M. Harvey, d’en utiliser le début pour l’oration prononcée sur le récipiendaire au cours des rites d’initiation ? Nous sommes en présence d’une énigme. Essayons d’en trouver la clef dans le texte scripturaire lui-même.

Après quelques recommandations d’ordre moral et disciplinaire habituelles dans les écrits apostoliques, l’Épître prend tout à coup un caractère eschatologique, et traite essentiellement du second avènement du Christ dont elle énumère quelques-uns des traits majeurs : l’alternance des destructions du monde par l’eau et par le feu ; l’importance du « millénium » (« Mille ans sont comme un jour aux yeux du Seigneur ») ; le « jour de Dieu » où, dit l’Apôtre par deux fois, « les cieux passeront avec fracas et les éléments embrasés se dissoudront ». Cette dernière formule rappelle (surtout si l’on considère qu’en Loge la Bible, parole de Dieu, est toujours recouverte du compas, symbole du ciel, et de l’équerre, symbole de la terre) la conclusion de la prophétie du Christ sur la fin du monde : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas ».

A la fin de son Épître, le Prince des Apôtres fait appel à l’enseignement de l’autre « colonne de l’Église » : « Notre frère bien-aimé, Paul, vous a écrit sur ces questions avec la sagesse qui lui a été donnée ». L’Épître eschatologique de saint Paul est la seconde aux Thessaloniciens. Le  «  vase d’élection » y trace un portrait saisissant de « l’homme d’iniquité, le fils de perdition, l’adversaire qui s’élève contre tout ce qui porte le nom de Dieu et qu’on adore ». (Cette précision est importante ; elle prouve que l’Antéchrist ne s’élèvera pas contre une religion particulière, mais contre toutes les traditions authentiques sans exception). Il séduira les nations égarées par une « faculté d’illusion » qui leur a été envoyée par Dieu lui-même. (Cette remarque peut répondre en partie à la « question » mentionnée par Guénon à la fin du Règne de la Quantité). Et saint Paul, évoquant un enseignement oral sans doute secret qui doit remonter au Christ lui-même, ajoute : « Et maintenant vous savez bien  ce qui lui fait obstacle [à l’Antéchrist], afin qu’il ne se manifeste qu’en son temps ». Ce passage est considéré par les théologiens d’aujourd’hui comme l’un des plus difficiles de la Bible. Mais les anciens Pères de l’Église pensaient communément que l’obstacle à la venue de l’Antéchrist était l’empire Romain, la dernière des grandes monarchies dont il est question dans la prophétie de Daniel relative à la « translation des Empires ». L’empire Romain, avec le triomphe du Christianisme est devenu le Saint-Empire. On voit que nous ne nous sommes éloigné de la Maçonnerie qu’en apparence. Il est vrai que les Maçons actuels ne se préoccupent  guère des « destins » traditionnels de leur Ordre, auxquels cependant bien des formules rituelles qu’ils répètent sans y prendre garde font allusion. Et pourtant, c’est sans doute à des considérations de cet ordre que pensait René Guénon lorsque, rectifiant une assertion d’Albert Lantoine, il envisageait la possibilité pour la Maçonnerie de venir au secours des religions « dans une période d’obscuration spirituelle presque complète », et cela, « d’une façon assez différente de celle » préconisée par l’auteur de la Lettre au Souverain Pontife, « mais qui du reste, pour en être moins apparente extérieurement, n’en serait cependant que d’autant plus efficace ». (Études sur la F.-M., t. II, p. 100).

Denys Roman

Note introductive 2

avertissement

2008 : La Lettera G / La Lettre G, N° 9, Équinoxe d’automne *

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E. T. nº 296, décembre 1951, pp. 388-398

Le Symbolisme de janvier 1950

– Le nº de janvier 1950 du Symbolisme débute par un article de « La Lettre G » sur l’ouvrage posthume d’Albert Lantoine : Finis Latomorum. « La Lettre G » approuve les critiques qu’Albert Lantoine a portées contre ce qu’il considérait comme les tares de la Maçonnerie latine de son temps : c’est-à-dire le prosélytisme en matière de recrutement et les préoccupations politiques de trop d’ateliers ; « La Lettre G », par contre, regrette justement l’incompréhension de Lantoine pour tout ce qui touche au symbolisme et au ritualisme de l’Ordre. Continuer la lecture