LA NOSTALGIE DE LA STABILITÉ (II)

(Paru dans les Études Traditionnelles N° 450, octobre-novembre-décembre 1975)

Études Traditionnelles, octobre-novembre-décembre 1975, N° 450
LA NOSTALGIE DE LA STABILITÉ*(fin)

Si les changements incessants apportés au mode de vie de nos contemporains suscitent de plus en plus d’inquiétudes chez un grand nombre d’esprits pourtant modernes et même rationalistes, il n’en est pas moins vrai que quelques autres continuent à professer une foi solide dans les vertus de ce même changement et dans la bienfaisance du Progrès. Un ouvrage récemment traduit du russe, La Science en l’an 2000, par M. Boris Kouznetsov[1], est très caractéristique à cet égard. L’auteur ne nie pas les dangers que comportent plusieurs des développements actuels de la technique. Mais il pense qu’il est pour la civilisation « une route qui débouche sur un essor sans précédent de la science, de la culture et du bien-être de l’homme, sur l’accélération du progrès, l’abolition de la maladie, l’élévation du niveau intellectuel et moral ». Il parle du bonheur en ces termes : « La loi de Weber-Fechner, selon laquelle les sensations croissent comme les logarithmes des excitations, signifie que si les facteurs procurant à l’homme l’impression de bonheur demeurent dans un état stationnaire, la sensation de bonheur disparaît… L’homme peut être heureux si ce qui lui procure le bonheur s’accroît ou, plus encore, si cet accroissement s’accélère. » Selon cette conception hyper-hédoniste du bonheur, ce devrait être certainement au XXe siècle que les hommes se sont sentis le plus pleinement satisfaits, et c’est pourquoi sans doute M. Kouznetsov ajoute  : «  Dans une société harmonieuse, l’application de la science moderne… donne naissance à une situation sans précédents dans l’histoire de l’humanité. Depuis les joies les plus simples jusqu’aux plus profondes…, tout ce qui procure le bonheur à l’homme s’accroît de manière de plus en plus rapide, et la conscience humaine en éprouve une sensation de bonheur toute neuve. »

D’autre part, les craintes éprouvées par savants et économistes quant à l’épuisement prochain des matières premières et des sources d’énergie sont parfois critiquées par d’autres spécialistes. On vante, par exemple, les ressources inexploitées de l’Amazonie et de la Sibérie, l’abondance des nappes pétrolifères sous-marines, les possibilités de la technologie nucléaire, les miracles de la «  révolution verte », l’utilisation éventuelle du plancton pour l’alimentation humaine, etc. Mais au fur et à mesure qu’on envisage ainsi de nouveaux champs d’exploitation, d’autres auteurs établissent irréfutablement l’irréalisme de telles espérances[2].

Laissant donc de côté l’examen des innombrables ouvrages ayant pour but de dénoncer une montée de périls sans précédent dans l’histoire connue de l’humanité, nous voudrions nous borner à formuler quelques remarques sur la Lettre à Louis Pauwels sur les gens inquiets et qui ont bien le droit de l’être, de M. Paul Sérant, dont notre collaborateur Charles-André Gilis a rendu compte ici même. Nous examinerons en particulier deux points abordés dans cet ouvrage  : la crise actuelle du christianisme et les références faites à l’œuvre anti-moderne de Guénon.

Dans le chapitre IX, M. Sérant évoque ce qui est « un sujet majeur d’inquiétude pour beaucoup d’Occidentaux : la crise de l’Église catholique…, crise qui met en cause les fondements de notre civilisation »[3]. On trouve dans ces pages quelques remarques sur des faits qui ressortissent à ce que Guénon appelait la « technique de la subversion ». L’auteur observe que l’attitude actuelle du catholicisme est une réaction outrancière à son attitude passée. Mais les dangers de cette nouvelle « politisation » sont évidents : « Le prêtre est conquis par ceux qu’il entendait conquérir… Il en vient à penser que le christianisme doit être réinterprété à la lumière du marxisme »[4].

M. Sérant est souvent très dur pour l’Église post-conciliaire, et l’on voudrait croire qu’il exagère la « décomposition du catholicisme » (expression, dit-il, d’un théologien romain). Il écrit d’autre part : « Pour Guénon, la crise du catholicisme remontait aux premiers siècles de l’ère chrétienne, quand les sacrements avaient perdu leur caractère initiatique  ». À vrai dire, la pensée de Guénon sur ce point était plus complexe. Pour lui, l’âge d’or du christianisme (et plus spécialement du catholicisme) s’est étendu de 314 à 1314, c’est-à-dire sur une durée de mille ans ; c’est le « millenium » annoncé dans l’Apocalypse. 314 marque en réalité une modification profonde qui « voile » l’ésotérisme chrétien, lequel devient dès lors l’apanage d’organisations plus ou moins secrètes[5]. 1314 verra une accentuation extrême de cette « occultation », marquée notamment par la substitution de la Rose-Croix à l’Ordre du Temple[6].  Les diverses modifications durent être faites « à couvert », en vertu du « pouvoir des clefs » détenu par l’autorité spirituelle.

Dans le chapitre X, M. Sérant expose ses idées sur l’œuvre de Guénon qu’il a connue, semble-t-il, assez tardivement. Il écrit : « J’ai été fasciné, il y a plus de vingt ans déjà, en découvrant l’œuvre de cet extraordinaire révolté : philosophe rejetant toute la philosophie post-cartésienne, Franc-Maçon et condamnant le laïcisme, doctrinaire de l’ésotérisme et ennemi de toutes les écoles occultistes, admirateur de l’Orient en désaccord avec tous les orientalistes, chrétien entré dans l’Islam par l’initiation soufie, tout en continuant à défendre la théologie chrétienne médiévale  ». On pourrait ajouter que Guénon était un érudit qui méprisait l’érudition. Certaines des réserves faites par l’auteur touchent parfois à des points qui pour tout guénonien sont absolument essentiels. Par exemple, M. Sérant se dit « stupéfait » de la « fermeture dogmatique » de Guénon[7] vis-à-vis notamment des thèses de Jung « qu’il ne craint pas de condamner plus encore que Freud, ce dernier lui semblant moins dangereux parce que franchement matérialiste, alors que Jung confondrait, lui, le psychique et le spirituel ». C’est là, en effet, ce qui distingue fondamentalement la pensée de Guénon de celles des innombrables censeurs de la civilisation matérialiste moderne. Toute la seconde partie du Règne de la Quantité est écrite pour mettre en garde contre le danger que constitue pour notre monde l’édification d’une contre-tradition prétendument spiritualiste.

Dans tous les pays occidentaux, la crise actuelle fait l’objet de tant d’études de spécialistes des diverses disciplines concernées qu’il serait fastidieux de simplement les énumérer. Jamais, croyons-nous, l’humanité n’avait eu pareillement conscience d’être arrivée à une heure solennelle de son destin. De plus, la précipitation des événements rend ces ouvrages très rapidement caducs. Dans cette marée sans reflux, il nous apparaît que l’œuvre « critique » de Guénon est la seule à n’avoir pas vieilli. Nous voudrions, sans aucune prétention à épuiser un aussi vaste sujet, attirer l’attention sur quelques points qui nous ont toujours frappé à la lecture de cette œuvre.

Dans les écrits de Guénon antérieurs à 1914, et notamment dans ses articles écrits pour La Gnose, on ne trouve aucune allusion à la proximité de la fin des temps. Dans les ouvrages d’après la première guerre mondiale au contraire – et même dans ceux dont le sujet semble le moins en rapport avec cette proximité, comme le Théosophisme ou l’Introduction générale [à l’étude des doctrines hindoues] –, il en est presque toujours parlé. Cette tendance, déjà très marquée dans Orient et Occident, publié en 1924, s’accentue encore dans La Crise du Monde moderne. À la première page de cet ouvrage, paru en 1927, Guénon constate que depuis la publication d’Orient et Occident, c’est-à-dire en trois ans, «  les événements sont allés en se précipitant avec une vitesse toujours croissante ». Et à la fin de l’avant-propos de cet ouvrage, il affirme que « bien des indices permettent déjà d’entrevoir la fin plus ou moins prochaine, sinon tout à fait imminente » de l’ «  âge sombre  ». Le Règne de la Quantité, dont la première édition parut au Caire, en langue anglaise, durant la seconde guerre mondiale, apportera des précisions capitales pour apprécier du point de vue traditionnel la décadence spirituelle du monde et surtout du monde occidental. Enfin, la seconde édition d’Orient et Occident, parue en 1948, comportait un addendum où nous lisons ceci : «  Nul ne songera à contester que, depuis que ce livre a été écrit, la situation est devenue pire que jamais, non seulement en Occident, mais dans le monde entier… Le désordre est allé en s’aggravant plus rapidement encore qu’on aurait pu le prévoir…  ; ce qui subsiste comme tradition en Occident est de plus en plus affecté par la mentalité de la vie moderne… Les ravages de la modernisation se sont considérablement étendus en Orient ; dans les régions qui lui avaient le plus longtemps résisté, le changement paraît aller désormais à allure accélérée, et l’Inde elle-même en est un exemple frappant. »

Plusieurs points sont à remarquer dans cet addendum. Tout d’abord, Guenon semble être surpris par la précipitation des événements. Ensuite, il est visible que les deux guerres mondiales ont joué un rôle important dans cette accélération. Enfin, la contamination de la mentalité commune à l’Orient par la mentalité occidentale moderne lui semble un trait particulièrement inquiétant, sans doute en vertu de l’adage  : « Corruptio optimi pessima  »[8].

Ce qui distingue foncièrement Le Règne de la Quantité de toutes les autres études sur la crise actuelle, c’est l’affirmation de Guénon que les événements auxquels les hommes et leurs dirigeants assistent impuissants ne sont pas l’effet de hasards malheureux, mais se déroulent selon un plan établi par la contre-initiation, laquelle d’ailleurs est inconsciemment mue par une volonté supérieure dont tout dépend en ce monde. Cette contre-initiation anime en particulier les mouvements « néo-spiritualistes » qui sont d’autant plus actifs à l’heure actuelle que nous sommes désormais dans la seconde phase de l’action anti-traditionnelle. Ces mouvements, dont certains ont de plus en plus tendance à se présenter sous un aspect soi-disant scientifique ou encore à « mettre en exploitation » telle ou telle idée traditionnelle isolée de son contexte, exercent sur la mentalité de nos contemporains une influence toujours croissante. Et il est bien connu que le plus sûr moyen d’agir sur le cours des choses, c’est d’agir sur la mentalité des hommes.

Une autre particularité des conceptions guénoniennes sur la crise et, d’une manière plus générale, sur l’histoire du genre humain, c’est l’importance qu’elles attachent à la doctrine des cycles. Il est vrai que plusieurs écoles plus ou moins « spiritualistes » évoquent parfois l’existence de cycles cosmiques et spécialement astronomiques. La grande difficulté pour appliquer correctement la doctrine traditionnelle, c’est de connaître le point de départ des cycles principaux ou secondaires[9]. Mais on ne peut étudier sérieusement Guénon sans être frappé de l’importance qu’il donne à un événement dont il fait découler tout le processus de décadence spirituelle de l’Occident, décadence que nous voyons de nos jours en passe de s’imposer à tout le reste de la planète. Cet événement, c’est la ruine de l’Ordre du Temple, et il est assez remarquable que plusieurs des plus actifs parmi les anti-guénoniens se distinguent par une hostilité particulière à l’égard de tout ce qui touche les conceptions traditionnelles relatives aux Templiers : l’existence d’une initiation au sein de l’Ordre, l’orthodoxie religieuse des chevaliers et leur innocence, l’héritage templier dans la Maçonnerie, etc. Il suffit de rappeler l’« affaire Téder », au début de l’activité traditionnelle de Guénon, pour être dispensé d’en dire davantage[10].

À Joseph de Maistre qui demandait : « Qu’importe à l’univers la destruction de l’Ordre des Templiers ? », Guénon répond : «  Cela importe beaucoup, au contraire, puisque c’est de là que date la rupture de l’Occident avec sa propre tradition initiatique, rupture qui est véritablement la première cause de toute la déviation intellectuelle du monde moderne… [Joseph de Maistre] ignorait quels avaient été les moyens de transmission de la doctrine initiatique et les représentants de la véritable hiérarchie spirituelle  ; il n’en affirme pas moins nettement l’existence de l’une et de l’autre, ce qui est déjà beaucoup », étant donné l’état de la Maçonnerie au XVIIIe siècle[11].

Depuis la mort de Guénon, les événements sont allés à un tel rythme que bien des gens de nos jours commencent à désespérer de retrouver cette stabilité dont ils ont pourtant une croissante nostalgie. Certes, « le réactionnaire veut stabiliser le passé ou le rétablir dans un équilibre utopique » et « le révolutionnaire veut hâter l’avenir vers un autre équilibre non moins arbitraire et qui sera dépassé lui aussi »[12]. Car les hommes de notre temps sont de moins en moins nombreux à être satisfaits de leur sort.

La stabilité, l’équilibre : ce sont là des aspects de l’Harmonie, «  reflet de l’Unité principielle dans le monde manifesté ». Notre monde, de plus en plus « solidifié », pour ne pas dire pétrifié, n’évoque pas l’harmonie, mais bien plutôt le chaos. Tous les problèmes s’y posent en même temps, rendant par là même leur solution impossible ; et d’ailleurs, les problèmes dont on parle le plus ne sont pas les plus inquiétants. Le déclin de l’influence des institutions traditionnelles et la prolifération des contrefaçons de la spiritualité sont des indices de confusion autrement graves. Car pour affronter « les jours qui viennent », les traditions authentiques pourraient seules fournir des armes à la mesure des « épreuves » que de tout temps elles avaient prévues et annoncées.

Denys ROMAN


* Voir Etudes Traditionnelles, 1972, nos 432-433. [La nostalgie de la stabilité (I)]

[1] Editions Marabout-Université, Paris.

[2] Cf. à ce propos l’article de M. Jacques Angoût : « Comment une autoroute de 3 000 km risque de modifier le climat de la terre », dans Science et Vie de février 1973. Nous en citerons quelques passages : «  Les spécialistes de l’agriculture émettent beaucoup de réserves sur le bien-fondé de cette opération… Les agronomes estiment qu’après 2 ou 3 années de fertilité le terrain arraché à la forêt ne produit plus rien. » Mais si le bénéfice économique espéré du défrichement est illusoire, les dangers résultant de cette opération ne le sont pas : « On constate dès maintenant que la forêt amazonienne abandonne la lutte et qu’elle commence à rétrécir naturellement. La forêt tropicale ne se renouvelle plus. » D’ailleurs, le danger signalé n’est pas particulier au Brésil : «  Trois biologistes mexicains lançaient au mois de septembre un cri d’alarme : les forêts tropicales humides étaient partout en voie de disparition ». Or, « la disparition progressive de telles masses forestières doit amener des modifications importantes dans les climats… La forêt purifie sans cesse l’atmosphère », et il est grave de voir menacer une telle source d’équilibre biologique « à un moment où l’atmosphère se charge de plus en plus d’oxyde de carbone ». L’utilité des « lieux humides » est connue ; mais les intérêts économiques sont évidemment bien supérieurs…

[3] À propos de « la pétition qui demandait à Paul VI de maintenir à tout prix la liturgie traditionnelle en langue latine  », l’auteur remarque que «  cette pétition rassemble autant de protestants, de juifs et d’agnostiques que de catholiques », tous parlant «  au nom du patrimoine culturel de l’humanité ». Une telle préoccupation peut être parfaitement légitime ; elle ne semble pas cependant avoir influencé le Saint-Père. Les guénoniens catholiques auraient bien d’autres « critiques » à adresser à la nouvelle liturgie en se plaçant sur le terrain de la tradition et du symbolisme des rites, sans trop se soucier d’un «  patrimoine culturel  » qui d’ailleurs n’est devenu celui de l’humanité que du fait de «  l’envahissement occidental » tant dénoncé par Guénon.

[4] Cette application «  néfaste  » de la doctrine traditionnelle des « actions et réactions concordantes » est encore bien plus dangereuse quand elle concerne non plus le domaine social, mais le domaine théologique. M. Sérant cite le fait suivant, rapporté par le journal Le Monde. À un synode romain tenu en 1971, l’évêque de Sion-en-Valais ayant rappelé que « parmi les causes de confusion actuelles, la plus grande est l’ennemi de Dieu, Satan, dont la suprême habileté est d’être là en faisant croire le contraire », cette déclaration «  a fait rire l’assistance ». Le journaliste ajoute même : «  Ce fut bien la première fois depuis les débuts de ce synode.  »

[5] L’institution du monachisme, qui remonte précisément à cette époque, a dû grandement faciliter une telle évolution. On a dit assez souvent que les conditions de vie des premiers chrétiens se sont perpétuées dans la vie monastique ; cela est peut-être plus profondément vrai qu’on le pense communément.

[6] Il serait intéressant d’examiner le parallélisme de cette évolution avec celle de l’art chrétien.

[7] L’auteur compare cette fermeture dogmatique à celle d’André Breton. Voilà un rapprochement qui aurait bien surpris Guénon.

[8] Guénon écrit aussi : « II suffit que le point de vue traditionnel… soit entièrement préservé en Orient dans quelque retraite inaccessible à l’agitation de notre époque ». Dans la Crise du Monde moderne (p. 112), Guénon avait mentionné la même possibilité en ce qui concerne le christianisme. Il est intéressant d’examiner la progression de l’« occidentalisation » dans la mentalité des diverses civilisations asiatiques. La première touchée fut la plus extrême de l’Extrême-Orient, celle du Japon ; la Chine vint ensuite ; la dernière atteinte fut l’Inde. Il faut espérer que ce processus ne se poursuivra pas.

[9] Si le point de départ du Manvantara « était déterminé avec exactitude, chacun pourrait sans difficulté en tirer des déductions permettant de prévoir certains événements futurs […]. » (Formes traditionnelles et Cycles cosmiques, p. 21).

[10] Les critiques formulées contre Guénon à ce sujet ont pris parfois pour prétexte l’abus qu’ont fait du Templarisme les occultistes de tout genre. La déformation par ces derniers des idées traditionnelles a toujours fourni des arguments de choix aux détracteurs de la « science sacrée ». Mais il semble que cette question du Temple soit de celles où se vérifie le plus facilement l’impuissance de l’érudition moderne à franchir certaines « limites de l’histoire ».

[11] Cf. Étude sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, t. 1, p. 20.

[12] Luc Benoist : « Le Retour aux cycles », dans les Etudes Traditionnelles de septembre 1970, p. 220.