René Guénon livré à la multitude ( I )

Juillet 2017

« René Guénon livré à la multitude » est un article que nous avons publié en deux parties1voici 14 ans afin de dénoncer les atteintes portées à la correspondance privée de René Guénon et à son auteur depuis les premières diffusions clandestines des années 1990.

 Depuis les exactions qui sont à l’origine de ces diffusions jusqu’aux modifications toujours plus dénaturantes des contenus de cette correspondance, ce sont d’abord les droits de René Guénon qui ont été bafoués sans vergogne, à commencer par le droit moral attaché à sa personne, à son nom, à ses qualités et fonction traditionnelle, et qui est un droit perpétuel, inaliénable et imprescriptible, dont fait partie le droit au respect de l’intégrité de ses écrits, tout aussi fondamental en terme de paternité.

 Du fait que nous en arrivons aujourd’hui à des versions toujours plus corrompues, dont certaines jusqu’au grotesque, nous reprenons dans ces pages notre article de 2003, qui en retrace le parcours et en dénonçait déjà les conséquences.

 Précisons que, depuis lors, le site évoqué dans cet article a changé d’adresse internet et de configuration générale ; et que, par suite de nos interventions, ses administrateurs y ont notamment supprimé la correspondance présentée comme «de René Guénon à Denys Roman».

André Bachelet

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René Guénon livré à la multitude (I) : 

témoignage et mises en garde.

 (Article paru le 10 juin 2003 dans l’ancien site maçonnique italien : « zen-it.com/studitradizionali »)

 

 Dans les numéros 88 et 90 de la revue « Vers la Tradition », nous avons évoqué les difficultés que soulève la divulgation de la correspondance privée de René Guénon en général, et dénoncé l’utilisation abusive qui en est faite à des fins intéressées, prosélytes ou autres, cela au mépris de toutes autres considérations, y compris de droit.

Auparavant, dans notre présentation de l’ouvrage posthume de Denys Roman, nom d’auteur de Marcel Maugy : Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – « L’Arche vivante des Symboles », nous avions évoqué le cas particulier de la correspondance à lui adressée par René Guénon. Nous y indiquions les raisons pour lesquelles la mise dans le domaine public de ces lettres n’est pas autorisée, leur destinataire et seul possesseur légitime, Marcel Maugy, s’y étant toujours refusé malgré les nombreuses sollicitations qui lui avaient été faites de divers côtés, affirmant que leur propre auteur, René Guénon, ne l’aurait pas souhaité.

À propos de cette correspondance, est-il nécessaire de souligner que Denys Roman s’est toujours efforcé d’en faire bénéficier dans toute la mesure du possible ses lecteurs et ses Frères Maçons en particulier, à travers les divers travaux qu’il réalisa sous forme d’articles, de textes, de comptes rendus ou de livres. La « substantifique moelle » de cette correspondance a donc été transmise par ses propres soins à ceux auxquels il s’adressait, et selon des modalités appropriées à la nature des sujets traités, modalités qui revêtaient à ses yeux une grande importance et qu’il était certainement plus qualifié que tout autre pour apprécier. C’est ainsi que toute son œuvre représente finalement et en quelque sorte une participation active à l’intérêt soutenu que René Guénon manifesta jusqu’à ses derniers jours pour cette organisation initiatique qu’est la Maçonnerie.

Aujourd’hui, devant le véritable déferlement qui s’abat sur René Guénon, sa vie, son œuvre, ses lettres, ses soi-disant « inédits », etc., et du fait des abus auxquels certains agissements donnent lieu et ce dans une mesure que leurs auteurs ne soupçonnent même pas, nous considérons que le moment est venu d’apporter notre propre témoignage sur certains événements relatifs à cette correspondance, et auxquels nous avons dû faire face en qualité de représentant régulièrement mandaté de Monsieur Marcel Maugy – Denys Roman. Ces événements ne sont pas pour nous des faits isolés, mais s’inscrivent au contraire dans un vaste processus aux multiples ramifications, dont il convient de dénoncer les méthodes et de mettre en lumière les véritables objectifs.

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Il nous paraît, en effet, particulièrement instructif d’informer les lecteurs sur le parcours que certains ont fait emprunter à la correspondance de René Guénon à Marcel Maugy, depuis une source abusive et frauduleuse jusqu’à un site « internet », où elle a été livrée -sans droits, sans autorisations, sans vérifications ni contrôle d’aucune sorte- dans un état bien éloigné des lettres missives originales, bafouant ainsi toutes les règles, dont le respect dû, au bout de ce cheminement, à ceux-là mêmes que l’on prétendait servir publiquement de la sorte, et à grande échelle.

Les faits sont les suivants : un individu bien connu des milieux « traditionnels », trahissant la confiance que M. Maugy lui avait un temps accordée, fit des copies de ces lettres et les communiqua dans des cercles à prétention « guénonienne », qualifiés de « très restreints », et dont les membres ont compté et comptent des personnages, dignitaires ou auteurs, dont certains renommés. À partir de là, c’est-à-dire d’un détournement que la législation en la matière considère comme un vol, se confectionna clandestinement, et selon le terme employé par les promoteurs de l’initiative, une « Édition » de ces lettres, augmentée d’autres collections de correspondances de René Guénon. Venu en possession de ces « Éditions » grâce à une rare manifestation d’honnêteté et de loyauté, nous intervînmes auprès des promoteurs en question, qui crurent bon de nous signifier une fin de non-recevoir, pour se raviser ensuite et chercher à nous rassurer sur le caractère confidentiel de cette diffusion. La situation ayant déjà échappé à tout contrôle, la propagation s’est ensuite étendue de plus en plus largement pour aboutir finalement sur un site « internet », d’où nous les avons fait retirer.

Les correspondances ainsi « éditées », précisément à Dôle et Besançon, par cette officine sont principalement les suivantes :

Correspondance de René Guénon Adressée à Marcel Maugy Alias Denis [sic] Roman

  • Adressée à Galvao
  • À un Docteur non identifié
  • À Pistoni
  • À Martinez Espinosa
  • À divers correspondants
  • À Noëlle Maurice-Denis
  • À Ananda K. Coomaraswamy.

Quant à la diffusion que nous avons fait retirer d’ « internet », elle a été publiée sous le titre de « 25 lettres à Denys Roman ».

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Ce qui nous paraît le plus étonnant dans cette affaire, c’est que les différents protagonistes ne semblent à aucun moment s’être inquiétés de la qualité du texte qu’ils transmettaient ; les fautes et les incohérences qui en ressortent et qui ne pouvaient à l’évidence être attribuées à René Guénon auraient pourtant dû attirer leur attention.

La comparaison des lettres missives originales de René Guénon à Marcel Maugy avec celles qui ont été ainsi diffusées est accablante : les dactylographies de Dôle-Besançon, visiblement bâclées dans la plus grande désinvolture, s’avèrent grevées d’erreurs, de fautes parfois grotesques, de mots et de phrases que R. Guénon n’a pas écrits, de confusions de dates et de contenus, etc., toutes choses indignes qui se retrouvent dans les diffusions successives, avec des tares supplémentaires s’ajoutant aux précédentes à chaque étape de reproduction jusqu’à « internet ». En outre, l’ « Édition » en notre possession contient même un « Avis de recherche » (sic !) de pages manquantes ! Curieusement, on faisait également figurer dans cette correspondance une lettre qui n’était pas adressée à Marcel Maugy et dont le destinataire n’était pourtant pas difficile à identifier…

Nous avons également pu constater que certaines des autres correspondances de René Guénon diffusées sur ce même site ne sont que la copie conforme de l’« Édition » de Dôle-Besançon, à la faute près, augmentée de nouvelles. Bel exemple de méthode rigoureuse à l’usage des « chercheurs » de « documentation » qui, d’ailleurs, n’ont nul besoin de cela car leurs cartons sont déjà bien remplis et depuis longtemps ! Quant aux visiteurs ingénus de ce site, il semble bien que l’on ne se soucie guère de les avertir de quoi que ce soit. En effet, si les responsables dudit site se sont résolus sur nos instances à retirer les 25 lettres frauduleuses et erronées en cause, ce qui plaide en leur faveur et dont nous leur donnons acte, ils se sont abstenus jusqu’ci de toute explication publique sur la « qualité » plus que douteuse de la « documentation » ainsi fournie.

À ce propos, signalons en passant que M. Xavier Accart (auteur notamment de l’ouvrage L’Ermite de Duqqi) semble s’être laissé abuser lui aussi, puisqu’il donne, dans le numéro 16 de « Politica hermetica », sans avoir pris soin d’en vérifier l’exactitude mais avec une belle assurance, des références correspondant à la contrefaçon de Dôle-Besançon, références qui s’avèrent de ce fait erronées, ce qui, pour un auteur et historien, représente un surprenant défaut de méthode. Nous avons des raisons précises de penser que M. Accart sait maintenant à quoi s’en tenir sur ce point, mais nous ignorons s’il a lui-même mis en garde les lecteurs de cette revue dont M. Jean-Pierre Laurant est le Directeur scientifique, et qui publie les Actes du XVIIe colloque de l’École des Hautes Études dans ce numéro 16.

Incidemment, dans cette même livraison de « Politica hermetica », nous avons remarqué que la publication du prétendu « inédit » de René Guénon, Psychologie, donne justement à M. J.-P. Laurant -dont les coordonnées « e-mail » et autres annonces sont également présentes sur le site en question- l’occasion de faire allusion à des « stratégies de rétention d’information » (sic). Nous avons même relevé ailleurs l’expression significative de « rétention sectaire ». Ce terme de « rétention » est pour nous très révélateur d’une mentalité qui se trouve, hélas, aux antipodes de ce à quoi elle prétend s’appliquer, puisque totalement profane, au sens technique que R. Guénon donnait à ce mot, et par définition inapte à se placer du point de vue qui était le sien, ou se permettre d’en juger de façon légitime. Il se trouve d’ailleurs que le nom de M. J.-P. Laurant lui-même est cité en toutes lettres dans la contrefaçon de Dôle-Besançon en notre possession, et cela en rapport avec les « critères » qui ont présidé au choix des extraits de lettres de R. Guénon à Galvao publiés dans ladite « Édition », et qui sont ceux-là mêmes que diffuse le site évoqué.

N’en déplaise à ces exégètes scientifiques ou autres annexionnistes, tout ce que René Guénon avait à faire connaître dans l’accomplissement du rôle qui fut le sien l’a été dans son œuvre publique accessible à tous. Rien dans ses écrits d’ordre privé n’y change la moindre virgule, n’en modifie le point de vue ni la finalité ultime. Mais ce genre de considérations ne peut que demeurer parfaitement étranger à ceux qui, finalement, cherchent à percer des « mystères » qu’ils ne découvriront d’ailleurs jamais par leurs méthodes d’analyse et qui s’imaginent trouver dans la correspondance privée de René Guénon le sésame qui leur ouvrira la compréhension de ce que véhicule son œuvre publique.

Plus généralement, une telle approche méthodologique, par laquelle on cherche à puiser dans l’intimité de l’auteur des outils censés expliquer son œuvre, constitue au fond un habile processus, conscient ou non, de substitution et de détournement, encouragé et facilité par la curiosité de nos contemporains pour la « vie simple de René Guénon ». Nous avons trop d’exemples déplorables de tentatives d’annexion pure et simple de cette œuvre et de cette correspondance pour être dupe des manœuvres en cours qui, finalement, ne visent qu’à essayer d’opposer Guénon à lui-même, et de « neutraliser » ce qui ressort de son action traditionnelle maintes fois affirmée. De cette façon en effet, on ne fait que s’éloigner du contenu réel de l’œuvre et de son point de vue spécifique -unique dans toutes les publications traditionnelles occidentales- qui est de nature purement ésotérique, c’est-à-dire initiatique.

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Ce qui est frappant à nos yeux, c’est ce qui ressort de l’ensemble des phénomènes que nous constatons actuellement. Le « singulier vertige » dont René Guénon parlait dans Orient et Occident s’est emparé de tous les milieux, dits « traditionnels » ou non : des centaines de sites s’occupent de René Guénon, sans parler de ce que l’on appelle les « forums », les « blogs », ou les groupes les plus divers ; de nombreux livres voient sans cesse le jour, et ce n’est pas terminé : la plupart de ces productions se renvoient les unes autres par le jeu de ce qui est désigné sous le terme de « liens », et par celui de références placées en notes d’ouvrages « classiques » et renvoyant à divers sites. Ainsi, de véritables réseaux arment une « toile » désormais élargie à tous les secteurs de la diffusion et de l’édition, depuis « internet » jusqu’aux rayons des librairies et inversement.

Ce qui est à remarquer, c’est que, dans ce vaste déversoir, chacun semble trouver son compte, et cela sans paraître se poser (ni poser) la moindre question, bien au contraire : une sorte de confortable consensus s’est installé, liant tacitement tous les protagonistes : il y a là comme un bloc d’hypocrisie gigantesque, recouvert d’une chape de plomb. Les divers pseudonymes et adresses « e-mail » fictives sont de règle dans une partie où chacun s’avance masqué, également par « courriers électroniques » anonymes interposés. En somme : c’est une affaire qui marche, et à peu de frais, sauf à ceux des personnes que l’on trompe ainsi sciemment.

Le tout forme comme un vaste rassemblement, conscient ou non, de forces anti-traditionnelles, qui se « coagulent »  avec toujours plus d’évidence et de détermination, autour du nom et de l’œuvre de René Guénon.

Une sorte de banalisation s’est également installée, avec l’impunité régnante, et tous les moyens sont bons pour « qui veut la fin » ; on en arrive à faire « avaler » les données les plus mensongères, illicites ou frauduleuses, comme si elles étaient de source sûre, autorisées et conformes, en deux mots : fiables et… « libres de droits », et, pour comble de paradoxe, il semblerait même que le simple fait de les voir « officiellement » publiées sur « internet » ou accréditées dans certains ouvrages leur confère une légitimité supplémentaire ! Et cela d’autant plus que bien peu de protestations s’élèvent pour les dénoncer.

À cet égard, et compte tenu de ce qui se passe depuis ces derniers temps autour de René Guénon et de ses écrits, ou prétendus tels, on finit par s’interroger sérieusement sur l’ « efficacité » -il s’agirait plutôt de son absence- du rôle qui incombe à ses actuels mandataires, mandataires qui, en l’occurrence, se révèlent des plus discrets pour la représentation de ses divers doits et la défense de ses écrits. Une telle attitude est d’autant plus anormale qu’elle n’est pas sans conséquences sur les propres héritiers de René Guénon, eux-mêmes bafoués avec la même désinvolture, comme en témoigne, par exemple, la cynique « Note de l’éditeur» Archè, par laquelle débute le livre Psychologie. Il paraît aujourd’hui non seulement légitime mais nécessaire de poser la question, d’autant que cette extraordinaire « discrétion » ne peut être perçue que comme un facteur d’encouragement à des agissements que tout lecteur honnête de René Guénon se devrait de combattre énergiquement.

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Dans un compte rendu de mars 1930, dénonçant la « bassesse » des agissements d’une certaine personne vis-à-vis de ce qui relevait de l’ordre strictement privé le concernant, René Guénon la priait de s’en « abstenir désormais », « sans quoi », ajoutait-il, « nous nous verrions obligé d’agir par les moyens légaux, à regret d’ailleurs, car nous voulons croire que nous avons affaire à une irresponsable. » (Cf. Articles et comptes rendus, tome 1, Éditions Traditionnelles 2002, p. 189 ; souligné par nous).

Quel autre recours reste-t-il, en effet, que les moyens légaux quand on se trouve confronté à des manifestations semblables ? Et faudra-t-il que, pour notre part, nous nous résolvions un jour à en dire beaucoup plus ?

André Bachelet

 

  1. « René Guénon livré à la multitude (I) : témoignage et mises en garde », paru le 10 juin 2003 dans l’ancien site maçonnique italien : « zen-it.com/studitradizionali » ;  http://denysroman.fr/rene-guenon-livre-a-multitude-ii/ : jusqu’où ira-t-on ? », paru dans la revue « Vers la Tradition » n° 94 de décembre 2003 / janvier-février 2004.