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UNE GROSSIÈRE SUPERCHERIE

Octobre 2017

Le détournement illicite et illégitime de la correspondance privée de René Guénon à Marcel Maugy / Denys Roman fait actuellement l’objet d’une publication qui surpasse éminemment en extravagantes altérations frauduleuses de la vérité les versions que nous avons précédemment dénoncées dans nos deux articles spécialement repris ici-même sous les titres de « René Guénon livré à la multitude (I) : témoignage et mises en garde » et «René Guénon livré à la multitude (II) : jusqu’où ira-t-on ?  » .

Avant de dire publiquement quelques mots (dont nous avons d’abord loyalement informé les protagonistes) de la publication de ce nouveau « document », en effet aussi « historique » qu’ « inédit », considéré comme « un des trésors » du « Fonds René Guénon » d’une prestigieuse bibliothèque maçonnique française, nous terminerons notre aperçu des fraudes et manipulations mensongères qui ont précédemment frappé l’échange véritable entre l’expéditeur et le destinataire de la correspondance privée authentique, en proposant à nos lecteurs de prendre ci-dessous connaissance d’un exemple que nous avons dénoncé en 2009 dans l’ancienne revue maçonnique franco-italiennne « La Lettre G / La lettera G » N° 11, sous le titre de « René GUÉNON – Lettere a Denys Roman : Une grossière supercherie ».

André Bachelet


« René GUÉNON – Lettere a Denys Roman » :
Une grossière supercherie

(Paru dans « La Lettre G / La lettera G » N° 11, Équinoxe d’automne 2009)

 

Une officine « éditoriale » portant une série d’appellations à consonances arabes et sans domiciliation a récemment publié en Italie, à en-tête de René Guénon, une traduction de « Lettere massoniche a Denys Roman » sous forme de deux fascicules de 77 pages chacun, tenues par des agrafes.

Une quarantaine de ces pages est occupée par des notes dont les trois quarts reprennent, traduits en italien, des passages entiers du « Document confidentiel inédit » de Jean Reyor (Marcel Clavelle), ainsi que de nombreux extraits de «lettere » de René Guénon à divers correspondants ; tous ces passages et extraits renvoient au même type d’ « edizioni », apparemment spécialisées dans ce genre de « collections ». Les notes restantes sont faites d’éléments pour la plupart livresques sur lesquels nous allons revenir pour en expliciter le contenu aux allures savantes mais souvent « simpliste » et non dénué d’hypothèses hasardeuses voire d’affirmations erronées, le tout recouvert par l’anonymat de leurs « auteurs ».

Il est clair qu’avec ces deux fascicules nous avons encore une fois affaire à une « édition » clandestine, en l’occurrence basée sur un prétendu « original français » qui, en réalité, n’est autre que l’aboutissement de plus en plus dénaturé d’un long cheminement, toujours plus éloigné des lettres missives autographes de René Guénon en notre possession à la suite de Denys Roman.

Cette nouvelle publication faite sans droits ni autorisations ni contrôle d’aucune sorte et erronée en de très nombreux points, outre qu’elle bafoue la volonté expresse de René Guénon1 comme de Denys Roman, contribue de surcroît à propager dans le domaine public des écrits réservés à double titre : celui de la correspondance privée et celui spécifiquement maçonnique de caractère rituélique.

Compte tenu de la gravité des conséquences qui ne peuvent qu’en découler à divers points de vue dont celui qui fonde précisément la présente revue et que nous partageons, il nous paraît nécessaire de dénoncer encore une fois ce genre d’entreprises, et d’alerter notamment ceux que cette « documentation » pourrait tromper et qui n’auraient pas connaissance de ce que nous avons déjà précisé lorsque les circonstances l’ont exigé2.

En bref, ces fascicules représentent le point d’arrivée en Italie d’une diffusion effectuée d’abord en France « sous le manteau » en 1990 (avec d’autres correspondances de René Guénon), puis tombée dans le domaine public en 2002 via internet d’où nous l’avons fait retirer, et ayant même servi de « base documentaire » et de « référence » à certaines publications françaises « officielles »3.

Précisons qu’à l’origine un individu connu de certains milieux « traditionnels » français, trahissant la confiance que Denys Roman lui avait un temps accordée, communiqua, sans autorisation aucune, des copies de cette correspondance dans des « cercles » à prétention guénonienne, qualifiés de « très restreints » sous le « titre distinctif » F. S. ; c’est donc à partir d’un détournement, que la législation française considère comme un vol, que fut confectionnée par eux une « édition » dactylographiée, dont la comparaison avec les lettres missives autographes originales est accablante : ladite dactylographie est en effet grevée d’erreurs et d’incohérences, de fautes parfois grotesques, de mots et de phrases que René Guénon n’a jamais écrits, de passages voire de pages entières manquantes, de mélanges de dates et de contenus, etc., toutes choses indignes qui se retrouvent dans les diffusions successives, avec des tares supplémentaires s’ajoutant aux précédentes à chaque étape de reproduction dont internet et maintenant ces deux fascicules.

L’examen démontre que la présente version italienne résulte de la « phase » internet et rajoute aux modifications et erreurs antérieures les siennes propres.

En outre et comme indiqué précédemment, les auteurs ont cru bon de compléter cette traduction – souvent approximative sinon inappropriée – de commentaires qui se présentent sous la forme d’un « corpus » conséquent de notes. Ce procédé correspond à une tendance « historiciste » dans laquelle l’appareil documentaire et une apparence d’« érudition » prennent l’avantage sur l’intériorité doctrinale, sans doute et entre autres parce que, dans l’idée des « auteurs », la compréhension des faits évoqués par Guénon dans ces lettres nécessite quelques compléments pour le lecteur italien qui en ignore les ressorts cachés, comme il semblerait que ce soit aussi le cas des auteurs eux-mêmes.4

En l’occurrence, le choix ainsi retenu paraît être un prétexte pour faire prévaloir le point de vue que l’auteur français… Jean Reyor exprime dans son « document confidentiel », et dont l’œuvre constitue une véritable dénaturation de celle de René Guénon. Certes, une lecture superficielle de ce « document » peut conforter l’illusion d’une certaine familiarité avec le milieu « traditionnel » français, alors qu’il n’en ressort, en réalité, qu’une vision partielle et surtout très « orientée » ; une réponse à cette déviance pourrait sans doute être trouvée dans l’intention qui a présidé à la rédaction de ce texte, qui résulte du fait que son auteur n’était plus très libre intellectuellement de ses choix. Car, si l’on souhaite comprendre la position de R. Guénon en rapport avec les événements de la période évoquée dans cette correspondance, ce n’est pas dans le « Document confidentiel inédit » de Reyor qu’il convient de prendre des références, ce document étant, à divers titres, un monument de duplicité. C’est pourquoi, pour une approche correcte de son contenu et de l’imposture qu’il constitue eu égard à la personne et l’œuvre de Guénon, nous nous permettons de renvoyer nos lecteurs à l’étude de A. Balestrieri « À propos d’un “Document confidentiel inédit” (et des “apories” de son auteur) », en cours de publication ici-même.

Pour en terminer, nous voudrions mettre l’accent sur un point fondamental qui peut ne pas apparaître dès l’abord à la lecture des notes, dont il n’est pas certain d’ailleurs qu’elles soient de provenance maçonnique comme on pourrait logiquement s’y attendre : quoi qu’il en soit, certaines lacunes y sont en effet incompréhensibles face à ce qui ressort du moindre fragment de cette correspondance, et finissent de jeter la suspicion la plus complète sur cette publication.

Que résulte-t-il en effet là-dedans de l’échange entre R. Guénon et D. Roman, composé pour l’essentiel de considérations sur l’Ordre maçonnique et la mise au point d’un rituel – fondement irremplaçable du « travail » du Maçon ? échange qui devait se révéler riche de promesses pour l’œuvre de Denys Roman dont il constituait la base sur laquelle il travailla en vue de l’adoption de ce rituel par la Loge « La Grande Triade » créée en 1947 à Paris dans le cadre de la Grande Loge de France.

Aussi l’importance de cette correspondance ne réside-t-elle pas dans une accumulation de faits impliquant nombre de personnes de l’entourage plus ou moins proche de Guénon, comme on pourrait le penser à la lecture desdites notes, mais bien dans son apport rituel et symbolique.

Et c’est de cela que Denys Roman devait tirer le plus grand parti dans son œuvre, la « substantifique moelle » de cette correspondance ayant ainsi été transmise par ses propres soins à ceux auxquels il s’adressait, et selon des modalités appropriées à la nature des sujets traités, modalités qui revêtaient à ses yeux une grande importance.

On retiendra par exemple son thème central relatif aux dépôts symboliques dont la Maçonnerie a hérité au cours des âges et qui font d’elle, selon l’heureuse expression de l’auteur, l’ « Arche vivante des Symboles » ; dans cette perspective il aborde certaines particularités de l’Arche Royale et de son mot sacré (ce qui incitera R. Guénon à traiter ce sujet), la constitution du rituel en tant que doctrine et méthode, l’importance des « légendes » maçonniques véhiculées par les Old Charges pour la compréhension des diverses filiations qui constituent l’histoire traditionnelle de l’Ordre, etc…

Ainsi, ce qui aurait dû faire l’objet d’une attention toute particulière a été négligé au bénéfice de préoccupations contingentes et de la mise en avant du « Document confidentiel inédit » de J. Reyor : étonnante et dérisoire substitution qui ne peut tromper que ceux qui n’ont qu’une connaissance superficielle des sujets. Mais que pouvait-on espérer d’une entreprise à ce point étrangère à tout esprit traditionnel ? cet esprit qui devrait être le garant de toute initiative se rapportant en particulier à René Guénon et ses écrits. Corruptio optimi pessima.

A. Bachelet



 

  1.   Voir les précisions données dans le présent numéro par L. M. « À propos de la correspondance de René Guénon », ainsi que par P. Nutrizio dans son article sur « “René Guénon et les formes de la Tradition” » paru in « Rivista di Studi tradizionali », n° 72, janvier-juin 1991.
  2. Cf. nos articles  « René Guénon livré à la multitude (I) : Témoignage et mises garde », diffusé depuis juin 2003 sur le site  HYPERLINK “http://www.zen-it.com/” www.zen-it.com ; et ibid. (II) : « Jusqu’où ira-t-on ? », paru dans la revue Vers la Tradition n° 94 de décembre 2003/janvier-février 2004.
  3.   Voir en particulier l’ouvrage publié chez Dervy en 2003 par l’Institut maçonnique de France : Les plus belles pages de la Franc-Maçonnerie française, où un certain Jean-Pierre Deschamps, c’est-à-dire M. Jean-Pierre Laurant (selon MM. J.-P. Brach et J. Rousse-Lacordaire in Études d’histoire de l’ésotérisme, éditions du Cerf 2007, p. 443), « spécialiste » français de R. Guénon, présente dans les pages 171 à 175 une « lettre de René Guénon (extrait )» aux contenus faussement datés, passages sautés qui rendent le propos incompréhensible, mots erronés et faisant dire à R. Guénon exactement le contraire de ce qu’il a écrit ! au point que nous dûmes intervenir auprès des divers responsables. Voir également, sous les mêmes « auspices » rédactionnelles, la revue Politica Hermetica , n° 16 – 2002 : « René Guénon, lectures et enjeux », éditée par L’Âge d’Homme, où M. Xavier Accart donne trois références à des lettres issues de cette même « source ». Beaux exemples de « rigueur scientifique », maçonnique et « guénonienne »…
  4. La connaissance livresque que les auteurs ont du milieu « traditionnel » français de cette époque les a amenés à commettre des erreurs factuelles ou d’appréciation avec des conséquences diversement préjudiciables : ainsi de l’attribution erronée de certains patronymes, dont celui d’une personne (bien connue en Italie pour avoir été toujours fidèle à R. Guénon) qui se voit impliquée dans une initiative officielle de caractère maçonnique qui ne la concernait pas.

E.T. N° 409-410 Sept. et Nov.- Déc.1968

Dans le Symbolisme de janvier-mars 1968, M. Jean Tourniac rend compte de l’édition française de l’ouvrage de M. Martin Lings sur le Sheikh Ahmed el-Alawi. Ce qui nous a le plus frappé dans cette étude, c’est la tendance de plus en plus marquée de l’auteur à confondre le domaine initiatique avec le domaine religieux, c’est-à-dire à ne tenir aucun compte du « hiatus » signalé par Guénon et dont François Ménard, peu de temps avant sa mort, regrettait l’oubli trop fréquent. Nous ne donnerons qu’un seul exemple d’une telle attitude, mais cet exemple a en quelque sorte valeur de symbole. A propos de l’obéissance du disciple « qui doit être comme de la cire molle entre les mains du Sheikh » M. Tourniac écrit « qu’elle rappelle la fameuse règle spirituelle de la Compagnie de Jésus, qui a tant fait couler d’encre en Occident chrétien, et qui n’est pourtant qu’un aspect méthodique de l’extinction du moi devant l’Éternel, c’est-à-dire finalement le moyen d’acquérir la Totale et Absolue Liberté de l’Inconditionné dans la plénitude de l’Etre affranchi du moi ». Si les pratiques des Jésuites (dont personne n’a jamais mis en doute le caractère et les « visées » purement exotériques) sont « le seul moyen d’acquérir la Totale et Absolue Liberté de l’Inconditionné », alors c’est que l’exotérisme peut conduire au but suprême ; et dans ce cas, à quoi bon l’ésotérisme, à quoi bon l’initiation ? Mais la réalité est tout autre. Car Saint Ignace, dans la solitude de Manrèse puis aux Universités espagnoles, a bien pu emprunter quelques « formes » à l’initiation islamique, mais il ne pouvait ni ne voulait en assimiler l’« esprit ». Le perinde ac cadaver n’est en somme qu’un moyen d’assurer la discipline « militaire » de la Compagnie. Quant aux fameux « exercices spirituels » d’Ignace de Loyola, tant prônés par certains, tant décriés par d’autres… à Dieu ne plaise que nous portions un jugement sur l’œuvre d’un des plus illustres saints de la catholicité ! Mais de là à penser qu’ils peuvent assurer l’acquisition de la « Totale et Absolue Liberté de l’Inconditionné »… il y a tout de même un abîme !

Dans le même numéro, nous trouvons un article fort intéressant de M. A.-D. Grad. Cet auteur, qui a publié plusieurs ouvrages sur la Kabbale, n’est pas un esprit traditionnel dans le sens où nous l’entendons ici, et certaines de ses assertions surprendraient certainement nos lecteurs. Mais il apporte toujours des renseignements précieux ; il faut aussi le remercier d’avoir relevé comme il convient (Pour comprendre la Kabbale, p. 123) le sentiment d’un membre de l’Institut qui, dans une édition « savante » de la Bible, qualifie le chapitre XIV de la Genèse de « hors d’œuvre ». (Ce chapitre raconte la guerre de Chordorlahomor contre les rois de la Pentagonale, la défaite du roi de Sodome, la captivité de Loth, sa délivrance par Abraham, et, à l’occasion de ces événements historico-symboliques, l’unique manifestation historique de Melchissédec ; on voit que le « hors d’œuvre » est varié et substantiel. M. Grad va donner bientôt un commentaire verset par verset du Cantique des cantiques, d’après les textes rabbiniques. L’article qu’il présente aujourd’hui est un extrait de l’œuvre à paraître. Bien qu’assez court, il apporte une documentation d’une extrême importance. « La tradition hébraïque ne connaît que 9 cantiques » : celui d’Adam (nous pensons qu’il doit être considéré comme « perdu »), les deux de Moïse, ceux de Josué, de Barac, de Débora, d’Anne mère de Samuel, de David, et enfin le 9ème, qui est le plus long et le plus excellent de tous : le Cantique des cantiques de Salomon. « Aucun nouveau cantique n’a été composé après Salomon » (du point de la Synagogue bien entendu). « Car le 10ème cantique sera chanté par les enfants d’Israël pour célébrer la fin de l’exil ». L’œuvre salomonienne a été l’objet de plus de 300 commentaires ; les rabbins dominent dans ce nombre, mais les chrétiens ne manquent pas ; n’oublions pas quelques rationalistes comme Renan. C’est sans doute en pensant à ces derniers que M. Grad a écrit ces lignes désabusées : « Tous ignorent en général qu’ils manipulent maladroitement une serrure dont la clef a été perdue depuis des siècles… ». Et l’auteur de signaler les « pièges des subtilités de la langue hébraïque », trop souvent considérée comme une langue facile (la faute en est un peu à Paul Vulliaud). « Beaucoup de termes sont incompréhensibles ou pour le moins intraduisibles… Les changements de temps et de mode font le désespoir des exégètes… Le mot « rose » est souvent remplacé par le mot « lys », alors que le symbolisme du lys relève d’une très originale distinction ». Des auteurs ont traduit « femme triste et languissante » par « prostituée égarée ou errante ». Cette dernière « confusion » est moins curieuse ; dans le langage des Fidèles d’Amour, la « Tristesse » et la « Prostituée » étaient des symboles à peu près interchangeables… M. Grad donne des détails précieux sur le symbolisme numéral dans le Cantique. « Le nom de Salomon y revient 7 fois ; l’expression « filles de Jérusalem » revient également 7 fois ; le mot « Liban » est mentionné 7 fois, et 7 fois le mot « Amour » est transcrit isolément ». Mais le Cantique de Salomon, 9ème de l’ancienne Alliance, est surtout « marqué » par le nombre 9 ; il contient 117 versets, 1251 mots, 5148 caractères : ces trois nombres sont multiples de 9. M. Grad en profite pour rappeler que 81, carré de 9, est la valeur numérique du mot Anô’khi (Je suis), mot qui, pour la Kabbale, est le « mystère de tout », « la synthèse de toutes les lettres », « le Mystère caché le plus mystérieux de tous ». Comment ne pas penser ici à cette Béatrice que Dante rencontre à l’âge de 9 ans ? Il la voit pour la seconde fois 9 ans plus tard, à la 9ème heure du jour, et il en reçoit le « salut ». Il rêve d’elle dans la première des 9 dernières heures de la nuit. Il célèbre ensuite les 60 « belles » de la ville, et Béatrice est la 9ème des 60. Béatrice, « qu’il faut appeler Amour », et « qui fut elle-même le nombre 9 », meurt « le 9ème jour du mois selon, le comput arabe, dans le 9ème mois de l’année selon le comput syriaque, et dans l’année du siècle où le nombre parfait de 10 est multiplié par le nombre 9 », c’est-à-dire en 1290 (date anticipée, sans doute pour motif de prudence, selon Luigi Valli, que semble suivre sur ce point le plus récent commentateur français de la Vita Nuova, Antonio Coën). Et cette mort revêt pour Dante une telle importance qu’il écrit aux « princes de la terre » pour les en informer. Nous possédons encore sa lettre véhémente, adressées aux Cardinaux de la Sainte Eglise romaine, et qui commence par Quomodo sola sedet civitas, c’est-à-dire comme les Lamentations de Jérémie, ce « cantique » étrange composé à 7 reprises sur les 22 lettres de l’alphabet, et qui fut prononcé par le prophète sur les décombres du Temple de la Ville. Sous le même voile du symbolisme de l’Amour, le Cantique salomonien et le « roman » de Dante expriment des vérités en rapport avec le « Mystère caché le plus mystérieux de tous », ou (pour reprendre les termes d’Ossendowski rappelés par Guénon) le « Mystère des mystères ». Seulement, chez Salomon, l’Amour exulte, et chez Dante il se lamente. M. Grad, dans l’ouvrage dont le présent article est un extrait, n’a utilisé, semble-t-il, que le texte hébraïque et la tradition kabbalistique. Mais il va sans dire que les rabbins d’Alexandrie qui ont composé la version grecque des « Septantes », et saint Jérôme qui a rédigé la Vulgate latine ont « transmis » aux Eglises d’Orient et d’Occident des textes du Cantique qui, du point de vue chrétien, ont une valeur propre et parfaitement  « légitime », et qui sont la base des célèbres commentaires d’un saint Bernard et d’un Guillaume de Saint-Thierry.

Vient ensuite un long article de M. Gilles Ferrand, intitulé L’Art traditionnel. Sur ce sujet presque inépuisable, l’auteur expose des idées familières à nos lecteurs : le travail considéré comme répétition d’un geste primordial, le rôle « irremplaçable » du symbole et sa nature non-humaine, l’action néfaste de la Renaissance dans le domaine artistique, etc. Tout cela est en général excellent. Nous avons en particulier remarqué ce qu’écrit l’auteur sur le rôle « salvateur » de l’artiste vis-à-vis de ses « matériaux » et de ses « sujets ». Il y a là des choses très justes ; mais nous préférerions dire, en termes empruntés à la tradition hermétique, que l’artisan sacré opère une « transmutation » en effectuant sur ses matériaux la « réintégration » du règne minéral, et cela, comme le signale l’auteur, du fait de la position « centrale » du règne hominal. On peut aussi rapprocher cette notion de celle du « sacrifice » rituel, et aussi de la « métensomatose » de Dutoit-Membrini. Venons-en maintenant à quelques « critiques » que M. Ferrand, nous n’en doutons pas, nous pardonnera, car elles n’entament en rien notre estime pour son travail. A propos de la tradition médiévale il parle du « support presque exclusivement artistique et plastique qu’elle nous a légué ». Cela est plus que contestable, car iconoclastes en Orient, et en Occident hérétiques, révolutionnaires, chanoines du XVIIIème siècle et artisans actuels du « vandalisme sacré » n’ont pas toujours dû opérer leurs destructions au hasard. C’est pourquoi nous pensons, comme Guénon l’a écrit dans Autorité spirituelle et Pouvoir temporel, que c’est l’œuvre « littéraire » de Dante qui constitue le testament du Moyen-âge finissant. A un autre endroit, M. Ferrand évoque le « danger que représente l’affrontement brutal avec des formes traditionnelles vivantes que nous ne pouvons comprendre que d’un point de vue extérieur », étant donné notamment « que ces formes traditionnelles ne furent ni ne sont les nôtres ». Si ce danger était réel, il faudrait brûler la majeure partie de l’œuvre de Guénon, qui fut écrite précisément pour présenter (« brutalement » peut-être) la Sagesse orientale à ceux des Occidentaux pour qui leur propre tradition est « délivrance » et non pas « limitation ». Venons-en à notre dernière remarque. A propos d’un texte de Guénon sur le symbolisme (Introduction générale, p. 109) qu’il trouve « ambigu », M. Ferrand craint qu’une « personnalité » qui « réactualiserait une symbolique » (nous pensons qu’il veut dire : « qui mettrait en lumière le sens supérieur d’une catégorie de symboles) « s’illusionne sur la valeur réelle de ses possibilités ». Voilà un péril auquel Guénon, en effet, n’a pas pensé. L’auteur justifie ses craintes par des considérations que nous n’avons guère comprises ; les symboles, dit-il, seraient « une médiation de l’étant à l’être », etc. Nous lui répondrons simplement ceci. Il est permis à Satan (Guénon l’a souligné) de « faire le moraliste », et nous savons par Dante qu’il est « aussi théologien » ; mais il serait bien empêché de « faire de la métaphysique ». Car Lucifer, dans sa chute, a laissé tomber la pierre d’émeraude qui ornait son front et qui représentait le « sens de l’éternité ». Le sens de l’éternité ne diffère pas du sens de l’universalité. Or, Guénon, transposant le célèbre adage de Platon : « Il n’y a de science que du général », a écrit qu’ « il n’y a de métaphysique que de l’universel ». Et Satan, privé de l’universalité, ne peut faire que de la pseudo-métaphysique. Il ne peut faire que du pseudo-symbolisme, car le symbolisme véritable est une langue universelle : c’est la « langue de la métaphysique », comme l’a également enseigné Guénon. De fait, on peut lire les deux Testaments d’un bout à l’autre. On y verra Satan se manifester sur bien des plans, et notamment sur le plan moral et même « charitable », comme le montre un épisode célèbre de la Passion du Christ ; mais jamais on ne verra Satan faire du symbolisme et encore moins « réactualiser une symbolique ». Bien au contraire, Satan prend tout à la lettre, ce qui est l’antithèse même du symbolisme. Il ne voit que les apparences trop souvent mensongères : il n’attache aux choses que leur « valeur » illusoire. Et c’est pourquoi Satan, « père du mensonge » est aussi le « Prince de ce monde » d’illusion ! C’est pourquoi son serviteur de choix, l’Antéchrist, sera, au dire de Guénon, « le plus illusionné de tous les êtres ». Seul le symbolisme permet de percer l’écorce pour atteindre la réalité de toute chose. Le symbolisme est l’unique moyen d’échapper aux mirages de la « grande illusion » qui se font de plus en plus dangereux et séducteurs à mesure que le monde se « solidifie » en approchant de sa fin. Il résulte de ces considérations que le péril redouté par M. Gilles Ferrand est absolument vain, et qu’Oswald Wirth a été bien inspiré en intitulant sa revue Le Symbolisme : il ne pouvait en vérité lui donner un plus beau nom.

La 3ème partie de l’article de M. André Serres « Ce qui est épars… » est consacrée au symbolisme de la Loge, de la chaîne d’union et des deux colonnes. L’auteur, en commentant les textes de Guénon, relatifs à ces divers sujets, a notamment souligné l’extrême complexité du symbolisme de la chaîne d’union (cable tow), qui pourrait même parfois faire apparaître les citations guénoniennes comme contradictoires entre elle. Evidemment il n’en est rien. Ceux qui, comme le Chevalier a Floribus (Joseph de Maistre), pensent qu’un « type » (un symbole) doit toujours et partout « signifier » une seule et même chose, ne doivent guère apprécier le symbolisme de la chaîne d’union, et cela pour bien d’autres raisons encore… A propos du sens des circumambulations, on peut noter que Guénon, pour les rituels écossais, conseillait le sens solaire au 1er degré, et le sens polaire au 2ème. Enfin, M. André Serres, faute d’un texte guénonien sur les « pommes de grenade » placées sur les colonnes, a eu recours à une citation de saint Jean de la Croix, qui a sa valeur d’un point de vue mystique, mais non pas du point de vue initiatique. En réalité, la grenade, avec ses grains serrés, est un symbole de « plénitude », comme la corne d’abondance et le boisseau de riz. Dans le symbolisme parlé de l’Ordre, la même idée de plénitude s’exprime par les formules « midi plein » et « minuit plein ».

De courtes Notes historiques à propos du testament philosophique, par M. Jean Bossu, apportent des renseignements curieux, et parfois piquants, sur la conception qu’on s’en faisait au début du XIXème, où les récipiendaires le rédigeaient « en prévision de mort subite au cours des épreuves supposées terrifiantes qui les attendaient ». En voici un, émouvant dans sa brièveté : « Adieu pour la vie, et je pardonne ma mort à tous les Frères et leur en donne décharge ». Mais la conservation de tels documents semble indiquer qu’alors on ne les brûlait pas rituellement, comme il est de règle aujourd’hui à la fin de l’initiation. Quant aux 3 questions qui ont subsisté jusqu’à nos jours : « Quels sont les devoirs de l’homme envers Dieu, envers lui-même et envers ses semblables ? », elles nous ont toujours fait penser à ces « devoirs de morale » qu’on infligeait aux élèves des écoles publiques avant la loi de Séparation des Eglises et de l’Etat. Ne serait-il pas possible d’adopter une formule moins enfantine et plus réellement initiatique ?

Dans le Symbolisme d’avril-juin 1968, M. Jean-Pierre Berger donne la traduction de l’Edinburgh Register House Manuscript, texte assez court qui remonte à 1696. Il se compose d’une vingtaine de questions et réponses en général fort obscures et dont plusieurs semblent avoir été altérées. Nous noterons dans ce manuscrit opératif la formule suivante : « Quel est le nom de votre Loge ? – Kilwinning ». Ce dernier mot devait connaître une fortune singulière dans les hauts-grades, puisque le titre complet des titulaires du 18ème degré est le suivant : « Chevalier de l’Aigle et du Pélican, Souverain Prince d’Hérédom, Prince Roise-Croix de Kilwinning ». A remarquer aussi la formule suivante : « les Vénérables Maîtres et l’honorable compagnie vous saluent bien, vous saluent bien, vous saluent bien ». Nous avons précédemment indiqué ce qu’il fallait penser d’une telle formule et de ses rapports avec le secret maçonnique ; de fait, dans le manuscrit d’Edimbourg, le « mot sacré » est communiqué aussitôt après le triple salut, et M. Jean-Pierre Berger signale en note qu’on retrouve cette mention de la triple salutation dans un assez grand nombre de textes, tant opératifs que spéculatifs.

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Sous la rubrique « Libres propos », M. J. Corneloup publie un article intitulé : Dieu ? Un empirique. L’auteur qui assura la direction du Symbolisme entre Oswald Wirth et M. Marius Lepage, est connu pour s’être fait, au sein du Grand Orient de France, le défenseur de la formule « A la gloire du Grand Architecte de l’Univers ». Il est aussi un « mainteneur » déterminé du symbolisme traditionnel. Ce sont là des titres qui lui assurent l’estime de tous les fidèles de l’Art Royal ; si le Grand Orient avait eu à sa tête en 1877 et en 1912 des dignitaires de la valeur et de la clairvoyance de M. Corneloup, il n’aurait pas perdu sottement et irrémédiablement la place privilégiée qui était la sienne dans la Maçonnerie Universelle. Ceci dit, nous ne sommes que plus justifiés pour regretter l’article précité, où l’auteur croit pouvoir s’appuyer sur la Kabbale pour étayer sa conception anti-traditionnelle d’un Dieu « empirique » et « non omniscient », et en somme d’un Dieu qui « évolue ». Il ajoute même : «  Ainsi le theilhardisme avait été présenté déjà par les rabbis ! ». Décidément, les idées du R.P. de Chardin font des ravages !

M. Corneloup rappelle que, d’après la tradition hébraïque, « Dieu a créé dix mondes, il a détruit les neuf premiers et n’a conservé que le dixième ». Il ne faudrait pas en conclure que les mondes détruits étaient des ébauches du dixième. Chaque « création », in principio, était « juste et parfaite », tout comme le monde actuel fut reconnu « très bon » par l’artisan divin, en ces jours où (selon l’Eternel et non selon le Père Theilhard) « les étoiles du matin exultaient en chants d’allégresse et où les fils de Dieu poussaient des cris de joie ». C’est pourtant cette même création toute bonne dont il est dit à la veille du déluge : « Dieu regarda la terre et vit qu’elle était toute corrompue ». (Genèse, VI, 12)

Il en sera ainsi des mondes à venir, car toute manifestation consiste obligatoirement en un processus d’éloignement de son principe. Lorsque le Principe arrive à être en quelque sorte perdu de vue, alors vient ce que la Genèse appelle « corruption » et les Evangiles « abomination de la désolation ».  Quand le monde en est là, ceux qui sont attentifs aux « signes des temps » et qui ne croient pas aux billevesées du Progrès même baptisé « évolution theilhardienne ») appliquent le précepte évangélique : ils se réjouissent et ils exultent d’allégresse. Quelle que soit leur « foi », ils peuvent se remémorer les paroles de l’Apôtre : « en ce jour de Dieu, les cieux enflammés passeront avec fracas, et les éléments embrasés se dissoudrons ; mais nous attendons, selon la promesse, de nouveaux cieux et une nouvelle terre où la justice habitera ».

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Assez curieusement, l’article suivant, de M. A.-M. Chartier, se rapporte à G.-H. Luquet, ami de M. Corneloup, avec lequel il a d’ailleurs publié un opuscule : Des droits du Grand Orient de France et du Grand Collège des Rites sur les Rites Ecossais Ancien et Accepté. Mais l’ouvrage capital de Luquet reste le volume intelligemment documenté et illustré dont nous avons rendu compte ici-même en novembre 1967. L’œuvre posthume que présente M. Chartier est constituée par « des réflexions à propos de Dieu ». Luquet, comme son ami M. J. Corneloup, semble éprouver une difficulté insurmontable à concilier la perfection divine avec l’imperfection du monde « créé ». Et cela nous a rappelé une étrange coïncidence. Quelques années avant que commençât la carrière maçonnique de MM. Corneloup et Luquet, un jeune maçon écrivait, sous le pseudonyme de « Palingenius », son premier article intitulé « Le démiurge », où il rappelait en commençant le fameux dilemme, tourment des théologiens exotériques, et si facile à résoudre par les métaphysiciens : « Si Deus est, unde malum ; si non est, unde bonum ».

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M. Pierre Stables continue ses études sur la chevalerie ; il aborde aujourd’hui Le Mythe des Neuf Preux, dont, nous dit-il, on trouve mention pour la première fois en 1312. Si les trois preux israéliques (Josué, David, Judas Macchabé) et les trois chrétiens (Arthur, Charlemagne, Godefroy de Bouillon) ne causent guère d’embarras à l’auteur, il n’en est pas de même, nous semble-t-il pour les trois preux « païens » (Hector, Alexandre, César). La présence d’Hector semble au premier abord assez surprenante. M. Stables, ne trouvant rien, ou pas grand-chose, dans l’histoire de ce héros vaincu qui « justifiât » son voisinage avec un César et un Alexandre, a cherché ailleurs.

Il rappelle que, d’après Frédégaire (continuateur de Grégoire de Tours), Hector fut le père de Francus, l’ancêtre fabuleux de la nation franque. Cette histoire a été reprise par un assez grand nombre d’auteurs jusqu’à Ronsard, qui sur l’ordre de Charles IX, entreprit d’écrire un poème épique, la Franciade, dont il ne termine que les quatre premiers chants. Bien que le « Mythe » de Francus n’ait pas dépassé, croyons-nous, un cercle assez restreint de « lettrés », il n’était pas sans intérêt de le rappeler, étant donné le rôle joué par les Francs dans la restauration de l’Empire d’Occident. On pourrait ajouter autre chose. Hector fut le dernier héritier, en ligne de primogéniture, du fondateur de Troie, Dardanus, fils de Jupiter et d’Electre, laquelle était une des sept Pléiades (fille d’Atlas et appelées pour cette raison Atlantides). Le dernier défenseur de l’empire troyen pourrait donc représenter, en quelque mesure, les traditions du Proche-Orient issues de l’Atlantide, dont les principales sont la tradition égyptienne et la tradition assyro-chaldéenne.

A propos d’Alexandre, M. Stables rappelle l’« ascension » du conquérant si célèbre dans tout l’Orient, et il écrit : « Ce mythe d’une ascension ratée ne montre-t-il pas une leçon (sic) donnée aux présomptueux, quand ils ont cru bon d’utiliser un « truc » psycho-physiologique pour atteindre la connaissance ? N’y a-t-il pas là une critique des techniques inférieures du Yoga Indien ? ».

M. Stables est vraiment sévère pour les procédés initiatiques orientaux. Qu’y a-t-il donc de « présomptueux », quand on appartient à la tradition brahmanique, à utiliser des rites d’origine immémoriale, et qui, au surplus, ont fait leurs preuves et continuent à les faire ? C’est parler bien à la légère que d’appeler ces rites « techniques inférieures » et « trucs » psycho-physiologiques, comme s’il s’agissait des tours de passe-passe de vulgaires charlatans. D’autre part, qu’est-ce qui permet de supposer que les transcripteurs du Mythe des Neuf Preux, en introduisant Alexandre dans leur liste, avaient une intention critique ou ironique, alors qu’ils auraient eu des intentions « laudatives » pour David, Charlemagne ou les autres ? Certes les chevaliers du moyen-âge pratiquaient couramment l’ironie, mais pas dans ces intentions-là…

Nous pensons, nous, contrairement à M. Stables, que les Neuf Preux dont il parle figurent dans ces textes sur un pied de parfaite égalité, quelle qu’ait pu être la forme religieuse dont chaque preux relevait ; et cela montre, s’il en était besoin, combien les ésotéristes chrétiens des temps médiévaux étaient conscients de l’équivalence équitable des diverses formes traditionnelles. Pour en revenir à Alexandre Dhûl-Kairnaîn, qui, par sa conquête partielle des Indes, apparaît comme le « second Dionysos », même sa vie « historique » présente un nombre considérable d’éléments symboliques, depuis sa naissance à la fois royale et sacerdotale (il était fils de Philippe, roi de Macédoine, et d’Olympias, laquelle appartenait au collège des Bacchantes) jusqu’à sa mort à l’âge de 33 ans.

Venons-en maintenant à César, sur qui M. Stables écrit des lignes assez énigmatiques : « Réfléchissons à nouveau sur la présence de César et d’Alexandre parmi les Neuf Preux. Tous deux évoquent l’idée de l’Empire, mais celle se Saint-Empire n’est pas admissible. Ce n’est pas par César et Alexandre que l’on peut envisager que le Mythe des Neuf Preux groupe un symbole du Saint-Empire, bien au contraire. Il y a concernant César et Alexandre tout autre chose qui nous échappe actuellement, mais qui était évident à l’époque des romans de chevalerie. Nous y reviendrons, car l’affaire est très complexe, mais déjà débarrassons-nous d’idées modernes à leur sujet. Si Charlemagne représente une union des traditions chrétiennes, à l’époque, César et Alexandre signifient autre chose que la préfiguration du Saint-Empire ».

Voilà certes qui est inattendu. Que le Saint-Empire ait été non seulement préfiguré, mais fondé par César, puis « baptisé » avec Constantin, cela n’est pas une « idée moderne ». Quand Charlemagne, dans la nuit de Noël de l’an 800, fut couronné empereur d’Occident, il fut salué par l’acclamation traditionnelle : « A Charles-Auguste, couronné de Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie et victoire ! ». La titulature des chefs du Saint-Empire était la suivante : « N., par la grâce de Dieu, empereur des Romains, César toujours Auguste, Majesté sacrée ». Certes, après Constantin, les empereurs devinrent chrétiens, le caractère monothéiste de la nouvelle religion ne permit plus de les qualifier de « divins », selon l’usage établi depuis Divus Julius Caesar ; mais ils conservèrent leur qualité « sacrée » dans les désignations protocolaires et les actes diplomatiques jusqu’à 1806.

Venons-en à un argument qui touchera sans doute M. Pierre Stables, lequel se réfère volontiers à l’œuvre de Dante. A la fin de l’Enfer, on voit Satan broyer dans sa triple gueule, Judas Iscariote, Brutus et Cassius. Celui qui a trahi le Christ et ceux qui ont trahi César, punis de la même peine, ont vraisemblablement commis des crimes comparables. Judas est responsable de la mort du Christ (qui n’a pas ruiné l’œuvre évangélique), Brutus et Cassius sont responsables de la mort de César (qui n’a pas empêché l’institution de l’Empire romain, accomplie par Octave-Auguste). Qui pourrait soutenir que Dante, dont l’absolue dévotion au Saint-Empire est bien connue, aurait accordé de tels « honneurs » dans l’ignominie à Brutus et à Cassius s’il n’avait admis que leur « victime » César a fondé un Empire destiné à devenir chrétien, aussi bien que le Christ a fondé l’Eglise chrétienne ? Nous nous proposons de revenir sur ces diverses questions qui touchent aux mystères de la « translation » des Empires, à laquelle Rabelais a fait allusion, et dont Bossuet a donné une version exotérique dans son Discours sur l’Histoire Universelle.

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M. André Serre continue son étude sur le symbolisme maçonnique, et il traite aujourd’hui du second degré. A propos de l’Étoile flamboyante, il rappelle l’origine pythagoricienne de ce symbole et sa nature « polaire » ; il n’omet pas de signaler l’assertion de Guénon, trop souvent oubliée, selon laquelle une transmission ininterrompue de symboles, de rites et d’enseignements s’est exercée depuis les Collegia fabrorum jusqu’à la maçonnerie actuelle. L’insistance sur de telles vérités est d’autant plus nécessaire que le Pythagorisme, qui était une adaptation de l’Orphisme antérieur, se rattache presque à la Tradition primordiale.

 

René Guénon livré à la multitude ( II )

Article publié dans la revue “Vers la tradition” N° 94 – Décembre 2003 – Janvier-Février 2004, et faisant suite à celui publié en 2003 : http://denysroman.fr/rene-guenon-livre-a-multitude-i/, précédemment repris dans ces pages.

 

MISE AU POINT

René Guénon livré à la multitude (II) :

jusqu’où ira-t-on?

Les événements liés au cinquantenaire de la mort de René Guénon se précipitent depuis ces derniers mois, comme si l’ «enjeu» consistait aujourd’hui à livrer d’urgence au public les dernières «découvertes» qui touchent de près ou de loin à cet auteur, y compris dans des domaines jusque-là considérés comme réservés. L’œuvre de René Guénon, ayant sans doute épuisé les ressources d’exégètes satisfaits d’en avoir fait le tour, n’est plus envisagée en elle-même, c’est-à-dire telle que son auteur l’a exposée et publiée, suivant la méthode qui était la sienne et les intentions qui y présidaient. Ce qui intéresse les «chercheurs», ce sont de nouveaux écrits, si possible inédits, dont l’origine n’est ni toujours avouable ni toujours avouée, pour faire la «une» de ces éditions spéciales que l’on n’hésite plus à agrémenter d’informations relatives à sa vie privée, voire de copies de papiers «personnels». Ainsi, et comme pour échapper à l’œuvre écrite dans tout ce qu’elle véhicule d’«intérieur», voilà que l’on bifurque sur des «pistes» toujours plus «extérieures», et cela au point d’en perdre, après un certain «sens des proportions», celui du simple respect. Continuer la lecture

Sakutei-Ki, ou le Livre secret des jardins japonais

Etudes Traditionnelles : N° 443-444 Mai-juin-juillet-août 1974

Sakutei-Ki, ou le Livre secret des jardins japonais. Version intégrale d’un manuscrit inédit de la fin du XIIème siècle. Commentaires et digressions de Pierre et Suzanne Rambach, d’après une traduction orale de Tomoya Masuda. (Editions d’art d’Albert Skira, Genève).

 

Ce qui frappe avant tout dans ce volume de 260 pages grand format (35/27), c’est la beauté des 350 illustrations (photographies de jardins et de paysages, peintures, estampes, calligraphies, etc.), souvent en couleurs et dont certaines occupent deux pages entières. Mais l’intérêt ne se limite pas là. Ce traité du XIIème siècle, inspiré, croit-on, d’un ouvrage antérieur, avait un caractère secret, car « l’implantation des jardins étant en relation avec l’équilibre cosmique », les connaissances qui s’y rapportent « devraient s’entourer de précautions particulières… le viol de l’ordre naturel pouvant avoir des effets maléfiques ». Aussi, tout écrit sur un tel sujet supposait parallèlement un commentaire parlé, car au Japon « la transmission orale des connaissances dans un enseignement de maîtres à disciples resta une règle générale dans de nombreux domaines jusqu’au XIXème siècle ».

Les deux présentateurs du traité, « persuadés, disent-ils, que des liens étroits unissent tous les arts », ont été amenés à faire maintes digressions, d’autant plus intéressantes que les « Kami » [divinités shintoïstes] « vécurent en bonne intelligence avec les doctrines taoïste, confucéenne et bouddhiste ». Parmi les branches du bouddhisme, ce sont surtout celles de la « Terre pure » (Amidisme) et du Zen dont il est parlé ici. On nous dit même que « l’auteur du traité apparaît comme un précurseur de la pensée Zen ». Le but réel de la contemplation du jardin était non pas de gouter une émotion simplement esthétique, mais de parvenir à « l’impondérable, l’intransmissible fuzeï que les livres ne peuvent enseigner ».

Les éléments principaux de la constitution du jardin sont les pierres, les cascades qui « sortent d’un lieu secret », les arbres et aussi les oiseaux. « Les arbres captent les flux célestes bénéfiques » ; d’ailleurs, « les Kami, quand ils descendirent du ciel, s’étaient fixés sur les arbres » ; on considérait donc qu’un jardin planté d’arbres « attirait les divinités près de la résidence humaine ».

Les deux présentateurs signalent à plusieurs reprises qu’à l’époque où le traité fut écrit, une certaine décadence traditionnelle avait déjà commencé. Mais elle fut d’abord très lente. Encore à la fin du XVIIIème siècle, un voyageur suédois notait : « Chaque maison a sa petite cour avec une montagne ou une éminence couverte d’arbres, d’arbustes et de pots de fleurs ». C’étaient là d’humbles substituts du Paradis primordial, et de « la montagne mythique des chinois, le mont Horaï, et de sa merveilleuse fontaine d’où coulait l’élixir d’immortalité ». Il est à remarquer que dans les conceptions purement shintoïstes, c’est le Japon lui-même qui fut identifié à la montagne des Bienheureux. De tels cas de « nationalisation traditionnelle » (si l’on peut risquer une telle expression) sont fréquents, on le sait, mais légitimes. De même, chaque tradition est en droit de considérer sa langue sacrée comme étant la langue primordiale.

On regrette parfois que les deux commentateurs ne se soient pas étendus davantage sur certains points qui (il est vrai) ne concernaient pas directement leur sujet principal. Nous pensons en particulier à ce qu’ils écrivent sur le théâtre de marionnettes, dont ils ont bien vu l’importance pour symboliser le caractère illusoire de la manifestation. Mais un passage du traité a particulièrement retenu notre attention : « S’il n’y a pas de rivière à l’Est, on peut planter neuf saules ». Le saule, nous dit-on, « symbolise le printemps et la jeunesse, c’est ainsi qu’il se trouvait naturellement à sa place à l’Est, domaine de Seyriu, le Dragon bleu ». Comment ne pas penser ici à ce que Guénon a écrit sur la « Cité des Saules » et sur la devise « Salix, Noni, Tengu » du « camp des Princes », du 32ème degré écossais ? Sans aller aussi loin qu’un personnage aujourd’hui disparu et qui, voici une vingtaine d’années, traduisait hardiment « Salix, Noni, Tengu » par « les neuf saules de Tengu » (Tengu étant, paraît-il, un lieu situé quelque part en Mongolie), on peut du moins remarquer, à propos des neufs saules à l’Orient des jardins japonais, que le saule et le nombre 9 évoquent l’un et l’autre l’idée de plénitude. Cela les rapproche de symboles tels que le boisseau de riz, la corne d’abondance, le point au centre du cercle, l’arche, la Grande-Ourse, etc., qui tous sont des représentations de la Toute-Possibilité originelle (et plus précisément de l’ « embryon d’or »). Bien entendu, il y a dans le Traité des jardins japonais beaucoup d’autres détails susceptibles de considérations du même genre. Le seul regret qu’on puisse exprimer, c’est qu’il n’existe pas une version moins luxueuse de cet ouvrage, ce qui le rendrait accessible à un plus grand nombre de lecteurs.

Denys Roman

 

 

 

 

 

René Guénon livré à la multitude ( I )

Juillet 2017

« René Guénon livré à la multitude » est un article que nous avons publié en deux parties1voici 14 ans afin de dénoncer les atteintes portées à la correspondance privée de René Guénon et à son auteur depuis les premières diffusions clandestines des années 1990.

 Depuis les exactions qui sont à l’origine de ces diffusions jusqu’aux modifications toujours plus dénaturantes des contenus de cette correspondance, ce sont d’abord les droits de René Guénon qui ont été bafoués sans vergogne, à commencer par le droit moral attaché à sa personne, à son nom, à ses qualités et fonction traditionnelle, et qui est un droit perpétuel, inaliénable et imprescriptible, dont fait partie le droit au respect de l’intégrité de ses écrits, tout aussi fondamental en terme de paternité.

 Du fait que nous en arrivons aujourd’hui à des versions toujours plus corrompues, dont certaines jusqu’au grotesque, nous reprenons dans ces pages notre article de 2003, qui en retrace le parcours et en dénonçait déjà les conséquences.

 Précisons que, depuis lors, le site évoqué dans cet article a changé d’adresse internet et de configuration générale ; et que, par suite de nos interventions, ses administrateurs y ont notamment supprimé la correspondance présentée comme «de René Guénon à Denys Roman».

André Bachelet

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René Guénon livré à la multitude (I) : 

témoignage et mises en garde.

 (Article paru le 10 juin 2003 dans l’ancien site maçonnique italien : « zen-it.com/studitradizionali »)

 

 Dans les numéros 88 et 90 de la revue « Vers la Tradition », nous avons évoqué les difficultés que soulève la divulgation de la correspondance privée de René Guénon en général, et dénoncé l’utilisation abusive qui en est faite à des fins intéressées, prosélytes ou autres, cela au mépris de toutes autres considérations, y compris de droit.

Auparavant, dans notre présentation de l’ouvrage posthume de Denys Roman, nom d’auteur de Marcel Maugy : Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – « L’Arche vivante des Symboles », nous avions évoqué le cas particulier de la correspondance à lui adressée par René Guénon. Nous y indiquions les raisons pour lesquelles la mise dans le domaine public de ces lettres n’est pas autorisée, leur destinataire et seul possesseur légitime, Marcel Maugy, s’y étant toujours refusé malgré les nombreuses sollicitations qui lui avaient été faites de divers côtés, affirmant que leur propre auteur, René Guénon, ne l’aurait pas souhaité.

À propos de cette correspondance, est-il nécessaire de souligner que Denys Roman s’est toujours efforcé d’en faire bénéficier dans toute la mesure du possible ses lecteurs et ses Frères Maçons en particulier, à travers les divers travaux qu’il réalisa sous forme d’articles, de textes, de comptes rendus ou de livres. La « substantifique moelle » de cette correspondance a donc été transmise par ses propres soins à ceux auxquels il s’adressait, et selon des modalités appropriées à la nature des sujets traités, modalités qui revêtaient à ses yeux une grande importance et qu’il était certainement plus qualifié que tout autre pour apprécier. C’est ainsi que toute son œuvre représente finalement et en quelque sorte une participation active à l’intérêt soutenu que René Guénon manifesta jusqu’à ses derniers jours pour cette organisation initiatique qu’est la Maçonnerie.

Aujourd’hui, devant le véritable déferlement qui s’abat sur René Guénon, sa vie, son œuvre, ses lettres, ses soi-disant « inédits », etc., et du fait des abus auxquels certains agissements donnent lieu et ce dans une mesure que leurs auteurs ne soupçonnent même pas, nous considérons que le moment est venu d’apporter notre propre témoignage sur certains événements relatifs à cette correspondance, et auxquels nous avons dû faire face en qualité de représentant régulièrement mandaté de Monsieur Marcel Maugy – Denys Roman. Ces événements ne sont pas pour nous des faits isolés, mais s’inscrivent au contraire dans un vaste processus aux multiples ramifications, dont il convient de dénoncer les méthodes et de mettre en lumière les véritables objectifs.

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Il nous paraît, en effet, particulièrement instructif d’informer les lecteurs sur le parcours que certains ont fait emprunter à la correspondance de René Guénon à Marcel Maugy, depuis une source abusive et frauduleuse jusqu’à un site « internet », où elle a été livrée -sans droits, sans autorisations, sans vérifications ni contrôle d’aucune sorte- dans un état bien éloigné des lettres missives originales, bafouant ainsi toutes les règles, dont le respect dû, au bout de ce cheminement, à ceux-là mêmes que l’on prétendait servir publiquement de la sorte, et à grande échelle.

Les faits sont les suivants : un individu bien connu des milieux « traditionnels », trahissant la confiance que M. Maugy lui avait un temps accordée, fit des copies de ces lettres et les communiqua dans des cercles à prétention « guénonienne », qualifiés de « très restreints », et dont les membres ont compté et comptent des personnages, dignitaires ou auteurs, dont certains renommés. À partir de là, c’est-à-dire d’un détournement que la législation en la matière considère comme un vol, se confectionna clandestinement, et selon le terme employé par les promoteurs de l’initiative, une « Édition » de ces lettres, augmentée d’autres collections de correspondances de René Guénon. Venu en possession de ces « Éditions » grâce à une rare manifestation d’honnêteté et de loyauté, nous intervînmes auprès des promoteurs en question, qui crurent bon de nous signifier une fin de non-recevoir, pour se raviser ensuite et chercher à nous rassurer sur le caractère confidentiel de cette diffusion. La situation ayant déjà échappé à tout contrôle, la propagation s’est ensuite étendue de plus en plus largement pour aboutir finalement sur un site « internet », d’où nous les avons fait retirer.

Les correspondances ainsi « éditées », précisément à Dôle et Besançon, par cette officine sont principalement les suivantes :

Correspondance de René Guénon Adressée à Marcel Maugy Alias Denis [sic] Roman

  • Adressée à Galvao
  • À un Docteur non identifié
  • À Pistoni
  • À Martinez Espinosa
  • À divers correspondants
  • À Noëlle Maurice-Denis
  • À Ananda K. Coomaraswamy.

Quant à la diffusion que nous avons fait retirer d’ « internet », elle a été publiée sous le titre de « 25 lettres à Denys Roman ».

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Ce qui nous paraît le plus étonnant dans cette affaire, c’est que les différents protagonistes ne semblent à aucun moment s’être inquiétés de la qualité du texte qu’ils transmettaient ; les fautes et les incohérences qui en ressortent et qui ne pouvaient à l’évidence être attribuées à René Guénon auraient pourtant dû attirer leur attention.

La comparaison des lettres missives originales de René Guénon à Marcel Maugy avec celles qui ont été ainsi diffusées est accablante : les dactylographies de Dôle-Besançon, visiblement bâclées dans la plus grande désinvolture, s’avèrent grevées d’erreurs, de fautes parfois grotesques, de mots et de phrases que R. Guénon n’a pas écrits, de confusions de dates et de contenus, etc., toutes choses indignes qui se retrouvent dans les diffusions successives, avec des tares supplémentaires s’ajoutant aux précédentes à chaque étape de reproduction jusqu’à « internet ». En outre, l’ « Édition » en notre possession contient même un « Avis de recherche » (sic !) de pages manquantes ! Curieusement, on faisait également figurer dans cette correspondance une lettre qui n’était pas adressée à Marcel Maugy et dont le destinataire n’était pourtant pas difficile à identifier…

Nous avons également pu constater que certaines des autres correspondances de René Guénon diffusées sur ce même site ne sont que la copie conforme de l’« Édition » de Dôle-Besançon, à la faute près, augmentée de nouvelles. Bel exemple de méthode rigoureuse à l’usage des « chercheurs » de « documentation » qui, d’ailleurs, n’ont nul besoin de cela car leurs cartons sont déjà bien remplis et depuis longtemps ! Quant aux visiteurs ingénus de ce site, il semble bien que l’on ne se soucie guère de les avertir de quoi que ce soit. En effet, si les responsables dudit site se sont résolus sur nos instances à retirer les 25 lettres frauduleuses et erronées en cause, ce qui plaide en leur faveur et dont nous leur donnons acte, ils se sont abstenus jusqu’ci de toute explication publique sur la « qualité » plus que douteuse de la « documentation » ainsi fournie.

À ce propos, signalons en passant que M. Xavier Accart (auteur notamment de l’ouvrage L’Ermite de Duqqi) semble s’être laissé abuser lui aussi, puisqu’il donne, dans le numéro 16 de « Politica hermetica », sans avoir pris soin d’en vérifier l’exactitude mais avec une belle assurance, des références correspondant à la contrefaçon de Dôle-Besançon, références qui s’avèrent de ce fait erronées, ce qui, pour un auteur et historien, représente un surprenant défaut de méthode. Nous avons des raisons précises de penser que M. Accart sait maintenant à quoi s’en tenir sur ce point, mais nous ignorons s’il a lui-même mis en garde les lecteurs de cette revue dont M. Jean-Pierre Laurant est le Directeur scientifique, et qui publie les Actes du XVIIe colloque de l’École des Hautes Études dans ce numéro 16.

Incidemment, dans cette même livraison de « Politica hermetica », nous avons remarqué que la publication du prétendu « inédit » de René Guénon, Psychologie, donne justement à M. J.-P. Laurant -dont les coordonnées « e-mail » et autres annonces sont également présentes sur le site en question- l’occasion de faire allusion à des « stratégies de rétention d’information » (sic). Nous avons même relevé ailleurs l’expression significative de « rétention sectaire ». Ce terme de « rétention » est pour nous très révélateur d’une mentalité qui se trouve, hélas, aux antipodes de ce à quoi elle prétend s’appliquer, puisque totalement profane, au sens technique que R. Guénon donnait à ce mot, et par définition inapte à se placer du point de vue qui était le sien, ou se permettre d’en juger de façon légitime. Il se trouve d’ailleurs que le nom de M. J.-P. Laurant lui-même est cité en toutes lettres dans la contrefaçon de Dôle-Besançon en notre possession, et cela en rapport avec les « critères » qui ont présidé au choix des extraits de lettres de R. Guénon à Galvao publiés dans ladite « Édition », et qui sont ceux-là mêmes que diffuse le site évoqué.

N’en déplaise à ces exégètes scientifiques ou autres annexionnistes, tout ce que René Guénon avait à faire connaître dans l’accomplissement du rôle qui fut le sien l’a été dans son œuvre publique accessible à tous. Rien dans ses écrits d’ordre privé n’y change la moindre virgule, n’en modifie le point de vue ni la finalité ultime. Mais ce genre de considérations ne peut que demeurer parfaitement étranger à ceux qui, finalement, cherchent à percer des « mystères » qu’ils ne découvriront d’ailleurs jamais par leurs méthodes d’analyse et qui s’imaginent trouver dans la correspondance privée de René Guénon le sésame qui leur ouvrira la compréhension de ce que véhicule son œuvre publique.

Plus généralement, une telle approche méthodologique, par laquelle on cherche à puiser dans l’intimité de l’auteur des outils censés expliquer son œuvre, constitue au fond un habile processus, conscient ou non, de substitution et de détournement, encouragé et facilité par la curiosité de nos contemporains pour la « vie simple de René Guénon ». Nous avons trop d’exemples déplorables de tentatives d’annexion pure et simple de cette œuvre et de cette correspondance pour être dupe des manœuvres en cours qui, finalement, ne visent qu’à essayer d’opposer Guénon à lui-même, et de « neutraliser » ce qui ressort de son action traditionnelle maintes fois affirmée. De cette façon en effet, on ne fait que s’éloigner du contenu réel de l’œuvre et de son point de vue spécifique -unique dans toutes les publications traditionnelles occidentales- qui est de nature purement ésotérique, c’est-à-dire initiatique.

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Ce qui est frappant à nos yeux, c’est ce qui ressort de l’ensemble des phénomènes que nous constatons actuellement. Le « singulier vertige » dont René Guénon parlait dans Orient et Occident s’est emparé de tous les milieux, dits « traditionnels » ou non : des centaines de sites s’occupent de René Guénon, sans parler de ce que l’on appelle les « forums », les « blogs », ou les groupes les plus divers ; de nombreux livres voient sans cesse le jour, et ce n’est pas terminé : la plupart de ces productions se renvoient les unes autres par le jeu de ce qui est désigné sous le terme de « liens », et par celui de références placées en notes d’ouvrages « classiques » et renvoyant à divers sites. Ainsi, de véritables réseaux arment une « toile » désormais élargie à tous les secteurs de la diffusion et de l’édition, depuis « internet » jusqu’aux rayons des librairies et inversement.

Ce qui est à remarquer, c’est que, dans ce vaste déversoir, chacun semble trouver son compte, et cela sans paraître se poser (ni poser) la moindre question, bien au contraire : une sorte de confortable consensus s’est installé, liant tacitement tous les protagonistes : il y a là comme un bloc d’hypocrisie gigantesque, recouvert d’une chape de plomb. Les divers pseudonymes et adresses « e-mail » fictives sont de règle dans une partie où chacun s’avance masqué, également par « courriers électroniques » anonymes interposés. En somme : c’est une affaire qui marche, et à peu de frais, sauf à ceux des personnes que l’on trompe ainsi sciemment.

Le tout forme comme un vaste rassemblement, conscient ou non, de forces anti-traditionnelles, qui se « coagulent »  avec toujours plus d’évidence et de détermination, autour du nom et de l’œuvre de René Guénon.

Une sorte de banalisation s’est également installée, avec l’impunité régnante, et tous les moyens sont bons pour « qui veut la fin » ; on en arrive à faire « avaler » les données les plus mensongères, illicites ou frauduleuses, comme si elles étaient de source sûre, autorisées et conformes, en deux mots : fiables et… « libres de droits », et, pour comble de paradoxe, il semblerait même que le simple fait de les voir « officiellement » publiées sur « internet » ou accréditées dans certains ouvrages leur confère une légitimité supplémentaire ! Et cela d’autant plus que bien peu de protestations s’élèvent pour les dénoncer.

À cet égard, et compte tenu de ce qui se passe depuis ces derniers temps autour de René Guénon et de ses écrits, ou prétendus tels, on finit par s’interroger sérieusement sur l’ « efficacité » -il s’agirait plutôt de son absence- du rôle qui incombe à ses actuels mandataires, mandataires qui, en l’occurrence, se révèlent des plus discrets pour la représentation de ses divers doits et la défense de ses écrits. Une telle attitude est d’autant plus anormale qu’elle n’est pas sans conséquences sur les propres héritiers de René Guénon, eux-mêmes bafoués avec la même désinvolture, comme en témoigne, par exemple, la cynique « Note de l’éditeur» Archè, par laquelle débute le livre Psychologie. Il paraît aujourd’hui non seulement légitime mais nécessaire de poser la question, d’autant que cette extraordinaire « discrétion » ne peut être perçue que comme un facteur d’encouragement à des agissements que tout lecteur honnête de René Guénon se devrait de combattre énergiquement.

***

Dans un compte rendu de mars 1930, dénonçant la « bassesse » des agissements d’une certaine personne vis-à-vis de ce qui relevait de l’ordre strictement privé le concernant, René Guénon la priait de s’en « abstenir désormais », « sans quoi », ajoutait-il, « nous nous verrions obligé d’agir par les moyens légaux, à regret d’ailleurs, car nous voulons croire que nous avons affaire à une irresponsable. » (Cf. Articles et comptes rendus, tome 1, Éditions Traditionnelles 2002, p. 189 ; souligné par nous).

Quel autre recours reste-t-il, en effet, que les moyens légaux quand on se trouve confronté à des manifestations semblables ? Et faudra-t-il que, pour notre part, nous nous résolvions un jour à en dire beaucoup plus ?

André Bachelet

 

  1. « René Guénon livré à la multitude (I) : témoignage et mises en garde », paru le 10 juin 2003 dans l’ancien site maçonnique italien : « zen-it.com/studitradizionali » ;  http://denysroman.fr/rene-guenon-livre-a-multitude-ii/ : jusqu’où ira-t-on ? », paru dans la revue « Vers la Tradition » n° 94 de décembre 2003 / janvier-février 2004.

Sur un article de VLT

Le dernier numéro de  la revue Vers La Tradition (N° 147 mars-avril-mai 2017) qui commence par un article très intéressant de M. Léon Lieudat intitulé : “L’art royal selon Le Politique de Platon” se termine par un article de M. PERROTTO-ANDRE sur lequel nous souhaitons attirer l’attention compte tenu de son importance.

On connaît l’attachement de M. PERROTTO-ANDRE pour la Chevalerie et notamment pour la Chevalerie chrétienne dite de tradition. C’est-à-dire traditionnelle.

Et comme le dit très justement l’auteur, on ne voit pas très bien ce que pourrait être une Chevalerie autre que celle-ci.

Mises à part quelques digressions d’esprit traditionnel toujours utiles,  M. PERROTTO-ANDRE fait un bilan très sévère de la situation maçonnique obédientielle actuelle.

Nous le suivons dans cette situation que René Guénon avait déjà dénoncée en son temps.

Le bilan que fait M. PERROTTO-ANDRE est d’une très grande sévérité et nous pensons qu’il faut  un certain courage pour l’écrire aujourd’hui.

Oui, l’individualisme occidental a fait bien des ravages dans le milieu obédientiel et cela depuis bien des années.

Si la démarche initiatique n’est plus appliquée – et l’on peut considérer qu’elle n’est plus applicable en loge obédientielle- il revient aux Maçons lucides de faire le point comme le suggère M. PERROTTO-ANDRE et de se défaire des liens administratifs.

Mais cela n’est pas suffisant.

Certes quand M. PERROTTO-ANDRE suggère  de se référer aux textes de René Guénon sur la liberté, il va droit au but au sein de la démarche chevaleresque. Ce faisant, il donne une clef qui suppose un engagement total de l’être : chose qui n’est pas très aisée aux Occidentaux.

Cette situation ne saurait durer et bientôt les comptes seront à rendre.

Nous sommes les ouvriers de la 11ème heure. Ceci  est un privilège qui participe de la Miséricorde du Très- Haut : privilège qui nous est accordé pour peu de temps.

A. B.

Jacques Paul, Histoire intellectuelle de l’Occident Médiéval

Études Traditionnelles : N° 443-444 Mai-juin-juillet-août 1974

Jacques Paul, Histoire intellectuelle de l’Occident Médiéval (Armand Colin, Paris).

Cet ouvrage important de 500 pages, d’une vaste érudition, aborde tous les aspects de l’intellectualité et de la spiritualité occidentale durant douze siècles, su IVème au XVème. L’auteur insiste sur l’influence exercée dans le domaine du savoir (comme dans tous les autres domaines du reste) par la foi chrétienne. Les dogmes religieux étaient, dit-il, « comme antérieurs à l’exercice de la pensée » ; ils étaient les principes étudiés par « la théologie, reine des sciences », et « à partir desquels s’exerçait la raison ». Pour les clercs, « la Bible était un livre familier », constamment étudié et médité pour en découvrir les quatre sens selon la méthode transmise par les Pères de l’antiquité ; et cette méthode des multiples significations n’était pas appliquée qu’aux textes sacrés, car « les poètes sont au moyen-âge des experts en théorie du sens », et ils aiment à « cacher le sens le plus profond de leurs œuvres au naïf ou au lecteur superficiel ». Trois exemples illustres sont cités ici par l’auteur : Dante, Villon et aussi le Roman de la Rose, dont « l’influence considérable à tous égards est difficilement imaginable pour un homme du XXème siècle » et dont les éditions se succèderont jusqu’à celle de Clément Marot au XVIème siècle. Quant aux fidèles, les récits et les enseignements des livres saints « faisaient partie de la culture la plus élémentaire », par le moyen des sermons, des peintures murales et des vitraux, et même des représentations théâtrales. Tout cela « façonnait l’esprit des simples ». Pour les hommes du moyen-âge, que l’orgueil moderne qualifierait volontiers d’ « analphabètes », l’enseignement oral et symbolique était roi. Continuer la lecture

E.T. N° 406-407-408. Mars à Août 1968

Dans le Symbolisme d’octobre-décembre 1967, M. Jean-Pierre Berger continue ses traductions commentées des anciens textes de la Maçonnerie anglaise. Cette fois, il ne s’agit plus d’un des Old Charges des Opératifs, mais d’un écrit postérieur à 1717, le célèbre Masonry dissected de Samuel Prichard. Publié en 1730, il connut un succès prodigieux : les trois premières éditions épuisées en 11 jours, une réimpression tous les 3 ans pendant un siècle, etc. L’auteur était pourtant un anti-maçon, comme le montrent -outre certains Nota Bene incompréhensibles- la « signature » de la « récitation de la lettre G » (dont nous reparlerons) et aussi une mention élogieuse des Gormogons. Ce mot, qui dérive de « Gog et Magog », est écrit par Prichard Gorgomons, et fait peut-être allusion aux Gorgones, sœurs de Méduse, qui comme elles pétrifiaient ceux qui les regardaient, et ne furent vaincues que grâce au miroir donné par Minerve à Persée, lequel put ainsi les combattre en regardant derrière lui sans danger, après quoi il s’empara de l’œil unique des trois Grées, accédant ainsi à l’ « éternel présent ». Prichard donne les Gorgomons comme plus anciens que les Maçons, c’est-à-dire comme descendants des « Pré-adamites ». Quoi qu’il en soit des origines de Masonry dissected, les textes reproduits par cet ouvrage sont généralement regardés comme authentiques, et il ne fait guère de doute que les Maçons eux-mêmes s’en servaient comme « aide-mémoire » afin d’apprendre les « instructions » longues et fort compliquées d’alors. Nous n’insisterons pas sur les qualités de la traduction et des commentaires (moins longs que de coutume) de M. Jean-Pierre Berger ; elles sont dignes des plus grandes éloges. Continuer la lecture

Darkness visible partie 2

Article publié dans la revue franco-italienne ” La Lettre G” : Équinoxe d’Automne 2007. N°7

Darkness visible [Deuxième partie]

L’introduction de la formule darkness visible dans le rituel maçonnique anglais de style Emulation apparaît à la suite de l’Union des Anciens et des Modernes de 1813; nous n’avons pas de certitudes sur les modalités de son adoption. La traduction littérale « ténèbres visibles » (et non « obscurité visible » comme il est dit parfois) révèle une association de sens contradictoires propres à retenir l’attention, et divers auteurs devaient en effet s’y intéresser, la plupart dans un esprit antimaçonnique et en se plaçant d’un point de vue exotérique exclusif1. En fait, l’expression darkness visible ne peut être vraiment explicitée et comprise – dans les limites de la faculté discursive – qu’en tant qu’elle est étroitement liée à la signification de la séquence rituelle correspondant à ce que les Kabbalistes désignent par le déplacement des lumières, elle-même abandonnée en partie dans la pratique maçonnique d’aujourd’hui (voir infra). Cette séquence ne trouve sa raison d’être et ne révèle sa véritable signification qu’en fonction de la perspective particulière à la Maîtrise qui s’effectue rituellement par un changement formel d’orientation, ce changement correspondant à une interversion dans le sens d’un retournement. D’ailleurs, l’orientation particulière à ce degré, est toujours usitée des Maîtres Maçons dans certains de ses éléments significatifs2. Ainsi, le déplacement des lumières s’accompagne, dans sa mise en œuvre, de l’intégration visible des décors symboliques d’ordre cosmologique qui assurent l’ordonnancement régulier de la Loge. Mais intégrer n’est pas uniformiser systématiquement dans une même perspective d’ensemble; c’est pourquoi, pour prendre quelques exemples précis, on notera que le Tableau de Loge est occulté ainsi que les deux luminaires que sont le soleil et la lune3 situés au Débir (à l’Orient), équivalent symbolique du Saint des Saints du Temple de Salomon; les deux luminaires demeurent indissociables car complémentaires: symboles de la dualité, ils s’évanouissent, n’étant plus en conformité avec la nouvelle orientation régulière de la Chambre du Milieu qui exprime l’Unité Primordiale. Cependant, un symbole subsiste, lumineux, à sa station initiale: c’est « l’œil dans le triangle » ou « l’œil qui voit tout », dénommé ordinairement Delta; mais sa position se trouve dès lors inversée, c’est-à-dire pointe en bas, figurant le schéma du cœur. Ainsi disposé, il est dorénavant la « Porte Solaire », analogue à l’œil du dôme de tout édifice sacré. On se souviendra que, maçonniquement, cette Porte, selon l’enseignement traditionnel dont R. Guénon a été, à notre époque, l’interprète pour l’Occident, n’est autre que l’équivalent de la « porte du Ciel » ou « porte des dieux »; elle est l’ouverture sur le « Soleil intelligible » dont le « septième rayon » – l’Axis mundi – assure le passage qui conduit « au-delà du Soleil », domaine des états supra-individuels propre aux grands mystères, ce « passage [qui] assure la libération complète »4 la connaissance que “ce n’est pas moi qui fais quoi que ce soit, mais c’est Dieu qui l’accomplit ”, cette connaissance, disons-nous, constitue la condition du passage “ par le milieu du soleil ” : de l’ascension, du cosmos à ce qui est au-dessus de lui, de l’être fini à l’Infini ».] des limitations individuelles inhérentes à la manifestation.

Ainsi, pour le Connaissant, le Soleil, « une fois élevé au Zénith, ne se lèvera plus ni ne se couchera, il se tiendra au centre » (Chândogya Upanishad, III, 11, 1 et 3).

Comme possibilité opérative immédiate, c’est-à-dire affranchie de la temporalité, cette interversion permet – ne serait-ce que virtuellement – au Maître Maçon d’ « identifier le centre de sa propre individualité (représenté par le cœur dans le symbolisme traditionnel) [ce qui correspond à une libération du mental] avec le centre cosmique de l’état d’existence auquel appartient cette individualité et qu’il va prendre comme base pour s’élever aux états supérieurs » (L’Esotérisme de Dante, ch. VIII). C’est ainsi que le Travail collectif en Loge permet la restauration de l’état originel par la translation « du centre de la conscience du “cerveau” au “cœur” ». C’est en quelque sorte une autre « vision » (de la Lumière intelligible), que l’on peut rapporter à une « audition » et qui prend appui sur la disposition symbolique ainsi établie et s’y identifie en application de l’analogie inverse5. Reportons-nous à ce que R. Guénon précise à ce sujet: « Tant que la connaissance n’est que par le mental, elle n’est qu’une simple connaissance “par reflet”, comme celle des ombres que voient les prisonniers de la caverne symbolique de Platon, donc une connaissance indirecte et tout extérieure; passer de l’ombre à la réalité, saisie directement en elle-même, c’est proprement passer de l’”extérieur” à l’”intérieur”, et aussi, au point de vue où nous nous plaçons plus particulièrement ici, de l’initiation virtuelle à l’initiation effective. Ce passage implique la renonciation au mental, c’est-à-dire à toute faculté discursive qui est désormais devenue impuissante, puisqu’elle ne saurait franchir les limites qui lui sont imposées par sa nature même; l’intuition intellectuelle seule est au delà de ces limites, parce qu’elle n’appartient pas à l’ordre des facultés individuelles. On peut, en employant le symbolisme traditionnel fondé sur les correspondances organiques, dire que le centre de la conscience doit être transféré du “cerveau” au “cœur”; pour ce transfert, toute “spéculation” et toute dialectique ne sauraient évidemment plus être d’aucun usage; et c’est à partir de là seulement qu’il est possible de parler véritablement d’initiation effective […]. Le passage de l’”extérieur” à l’”intérieur”, c’est aussi le passage de la multiplicité à l’unité, de la circonférence au centre, au point unique d’où il est possible à l’être humain, restauré dans les prérogatives de l'”état primordial”, de s’élever aux états supérieurs […] »6. C’est seulement ainsi que la Maîtrise atteint sa plénitude.

L’ « audition » évoquée est en rapport étroit avec la « Lumière intelligible »; selon la perspective cosmogonique, le Son précède en quelque sorte la Lumière, et nous verrons que ce point de doctrine n’est pas étranger à notre sujet. Par exemple, l’audition est partie intégrante des éléments symboliques fondamentaux du degré de l’Arche Royale considéré par les anciens – et encore aujourd’hui – comme « la racine, le cœur et la moelle de la Franc-Maçonnerie » en tant que complément de la Maîtrise; il est le  nec plus ultra  en raison de son caractère universel, de sa perspective ouverte sur les grands mystères, mais également de ses liens avec la Maçonnerie opérative; mais nous ne pouvons présentement qu’en mentionner l’importance et signaler seulement un point qui est loin d’être négligeable, en correspondance avec nos rituels: il s’agit du rapport entre l’ouïe et la vue qui sont respectivement mises en relation avec la nuit et le jour; car on connaît « […] l’étroite connexion qui existe, au point de vue cosmogonique, entre le son et la lumière ». Pour les chrétiens et les Maçons, le texte le plus explicite à ce sujet se situe au début du Prologue de l’Evangile de saint Jean qui précise: « Au commencement [au principe] était le Verbe… »; il s’agit là de « l’acte du Verbe produisant l’”illumination” qui est à l’origine de toute manifestation, et qui se retrouve analogiquement au point de départ du processus initiatique »7. C’est pourquoi -en particulier dans le domaine initiatique- on accorde prééminence et antériorité à l’ouïe sur la vue et de ce fait à la nuit sur le jour. C’est donc par pure analogie que nous utilisons le terme de « vision » en rapport avec la séquence rituelle du déplacement des lumières, car là réside un des mystères de l’Ordre.

Pour illustrer, dans une certaine mesure, ce rapport étroit entre l’ouïe et la vue et les incidences résultant de leur mise en œuvre, relevons quelques applications souvent négligées parce qu’en apparence banales: elles proviennent de manuscrits de la Maçonnerie des XVIIe et XVIIIe siècles, et plus précisément de leur partie dénommée Lectures ou Instructions qui furent originellement des « tuilages » de caractère synthétique à partir d’éléments rituels; elles se pratiquent par questions et réponses dans lesquelles se trouvent certaines formules qui sont comme l’écho d’une pratique opérative; une de celles-ci se situe curieusement entre la question concernant la « naissance virginale » du Christ et celle qui a trait à la construction du Temple de Salomon:

« Question: A quoi la nuit est-elle bonne ?

Réponse: La nuit est meilleure pour entendre que pour voir »8. A ce propos, il n’est pas sans intérêt de noter les formules et la gestuelle adoptées par les Maçons de cette époque pour prévenir l’indiscrétion d’un profane (donc l’intrusion d’un point de vue étranger à la démarche initiatique): cela consistait par exemple à exécuter un « faux pas » (celui-ci étant une figuration irrégulière de la marche ordonnée du Maçon en direction de l’Orient de la Loge) en prononçant à voix basse: « le jour est fait pour voir [sous-entendu: les signes] et la nuit pour entendre [les mots] »; ces formules sont aussi, comme nous le précisions plus haut, en rapport avec l’épreuve du « tuilage » pratiquée habituellement par le Tuileur à l’entrée extérieure du Temple qui abrite la Loge, comme l’est également la formule bien connue: « il pleut [sur le Temple] ».

*   *   *

Ainsi l’expression darkness visible correspond-elle, dans la perspective spécifique aux petits mystères, aux « ténèbres perçues », réflexion de la Lumière procédant des « ténèbres supérieures » dont l’accès s’effectuera par le septième rayon du Soleil matérialisé au centre. R. Guénon nous dit que, en tant que symbole du non-manifesté, ces ténèbres « sont en réalité la Lumière qui surpasse toute lumière, [qui est] au-delà de toute manifestation et de toute contingence, l’aspect principiel de la lumière elle-même […] »; ce reflet de la Lumière que, seul, de par son état, le Maître achevé a qualité pour appréhender dans la Chambre du Milieu. Suivant l’expression maçonnique – équivalente de la formule hermétique se rapportant à la phase nommée « séparation » –, le Maître Maçon doit œuvrer selon le processus ultime du discernement qu’est la discrimination, c’est-à-dire « déceler la lumière dans les ténèbres et les ténèbres dans la lumière ». Est-il nécessaire de préciser que nous sommes très éloignés de la perspective exclusive que retient Milton dans son poème Paradise lost, et qui se rapporte uniquement aux ténèbres entendues dans leur sens le plus inférieur, c’est-à-dire en tant qu’états psychiques qui se manifestent par une « chaleur obscure » (antithèse des ténèbres visibles) et sont relatives aux « lieux » infernaux que Dante évoque dans son Enfer.

En corrélation avec le passage rituel qui est l’objet de ces quelques réflexions, on retiendra également l’usage, en Maçonnerie, de la couleur noire dans son sens supérieur, c’est-à-dire métaphysique, qui correspond aux ténèbres visibles9. Cela concerne notamment la Chambre du Milieu qui est l’expression formelle de cette couleur; c’est là, pour le Maître, qu’a lieu la deuxième mort qui correspond à une troisième naissance analogue à une « résurrection », véritable changement d’état qui ne peut s’accomplir que dans l’obscurité10.

Ajoutons que la station initiatique qu’est la Maîtrise maçonnique dans la démarche spécifique au Métier a également sa correspondance, en mode constructif, avec le symbole de la Pierre, la Keystone; c’est la pierre angulaire ou clef de voûte (ou son équivalent) qui, dans tout édifice sacré, a une position inversée par rapport à l’ensemble de la construction; c’est pourquoi cette pierre, qui en constitue le couronnement, ne peut être mise en place que par en-haut, comme provenant spontanément du Ciel11. En effet, en l’absence de la clef de voûte et malgré l’ajustement conforme des pierres et leur assemblage jusqu’à la limite du sommet, l’édifice qui en résulte ne sera jamais, malgré la convergence de tout l’ensemble vers ce point (c’est le « nœud vital »), qu’un ouvrage imparfait et dénué de stabilité, même si une certaine harmonie s’en dégage nécessairement: il est en quelque sorte le reflet du cosmos non encore résorbé dans son Principe. Mais, par la mise en place de la clef de voûte, se réalise, dans l’instantanéité, l’intégration de la multiplicité dans l’Unité, et ainsi l’ensemble de la construction se trouvera relié et identifié -hors de la modalité temporelle- à son archétype principiel; c’est un « passage à la limite », un changement d’état. Seule la clef de voûte, « par sa forme aussi bien que sa position, est effectivement unique dans l’édifice tout entier, comme elle doit l’être pour symboliser le principe dont tout dépend »12; elle est la synthèse de l’édifice, image parfaite et véritable de l’Unité dont la manifestation procède.

C’est pourquoi le Maître Maçon, qui s’identifie lui-même virtuellement à la Keystone (en raison de l’analogie constitutive du microcosme et du macrocosme), doit intégrer, autant qu’il est possible -et pas uniquement en Chambre du Milieu-, cette « vision très excellente » qui s’origine dans son Principe, réalisant ainsi la synthèse parfaite des trois Piliers de la Loge. En outre, on constate que les éléments rituels de la Maîtrise que nous venons d’évoquer, et qui procèdent de ce symbolisme et en permettent la mise en œuvre conforme, révèlent nettement la finalité initiatique de l’Ordre maçonnique13. Ce « constat symbolique » infirme donc toutes les hypothèses qui reposent sur une conception historiciste exclusive visant à démontrer que le grade de Maître et sa légende – la légende d’Hiram – ou leur équivalent respectif, ne seraient qu’une élaboration humaine tardive. Il est inconcevable que la Maçonnerie ait pu être privée de cette « station » privilégiée (ou de son équivalent), car elle aurait été ainsi bornée à une voie initiatiquement incomplète, ce qui serait inexplicable. Une approche plus correcte sur ce sujet demanderait un examen attentif et sans parti pris, du degré de « Compagnon fini », antérieur à la Maçonnerie spéculative, et une comparaison de certaines de ses particularités avec le « couple » Compagnon/Maître tel qu’il a été codifié ensuite. Ce qui est sûr c’est que la Maîtrise proprement dite a fait défaut à certains fondateurs de la Maçonnerie spéculative. Mais cela est-il un débat ?].

Mais darkness visible évoque également l’origine « polaire » de l’Ordre, le retour à cette origine étant symbolisé, comme nous l’avons dit, par l’inversion d’orientation -et ses compléments-, matérialisée, dans la Chambre du Milieu, par le déplacement des lumières. D’autre part, cette situation primordiale est l’objet d’une « réminiscence » précise, symbolisée par la lettre G -symbole de la Polaire- placée au centre de l’Etoile flamboyante14. Et, à proximité de celle-ci, sont figurées les sept étoiles qui marquent la présence des 7 Rishis dont la demeure symbolique est la Grande Ourse. Selon la tradition hindoue, ceux-ci sont les sept Lumières par lesquelles fut transmise au cycle actuel la Sagesse des cycles antérieurs, ces Lumières qui portent l’héritage de Sagesse de ces cycles et en détiennent en quelque sorte la « mémoire ». Ceci explique pourquoi, par transposition, sont placées sept étoiles autour de la Lune sur le Tableau de Loge présent aux autres degrés « bleus ». En ce qui concerne, entre autres choses d’importance, la constitution de la Loge considérée comme étant « juste et parfaite » ainsi que la validité de la transmission initiatique, il apparaît que les 7 Rishis -en tant qu’Archétype primordial- président à l’Architecture céleste qui est Géométrie. Ils sont ainsi la norme qui se « réfléchit » sur la Terre, déployant son ordonnancement de Sagesse, Force et Beauté, qui rend possible et légitime l’établissement (et la restauration) de multiples applications initiatiques en conformité avec le plan du Grand Architecte de L’Univers15.

Darkness visible est une des nombreuses formules rituelles que véhiculent la Chambre du Milieu et ses mystères. « Lieu » central de la Maçonnerie, l’excellence de la Chambre du Milieu ne peut être appréhendée que par le « lien qui nous unit » (le Cable tow assimilable au Sûtratma), lien qui unit tous les Maçons –passés16et présents- à l’Ordre, et qui n’est autre que le Secret: c’est-à-dire « ce qu’il y a de plus central en tout être […] en raison de [son] caractère d’”incommunicabilité” ».

C’est pourquoi la possession de la Maîtrise est en réalité un état éminent et unique dans l’initiation occidentale d’aujourd’hui, état dont R. Guénon nous dit qu’il correspond à la véritable plénitude17.

*   *   *

Ces quelques réflexions sur un sujet qui touche à une séquence négligée -parmi d’autres- de la démarche initiatique maçonnique ne prétendent pas en épuiser la richesse ou lever quelque voile impénétrable, d’autant plus qu’en son aspect le plus profond elle rejoint l’inexprimable lié par le Secret. Il reste à souhaiter que les quelques points abordés soient l’occasion et le point de départ de réflexions constructives sur les possibilités « sans nombre » qu’offre l’Ordre maçonnique; mais il est vrai que seule la méditation sur les symboles peut favoriser l’ouverture sur la Connaissance.

La Maçonnerie est, comme l’évoque toute l’œuvre de l’auteur français Denys Roman, l’Arche vivante des symboles où s’est rassemblé l’essentiel -sous forme de synthèses symboliques- de ce qui subsiste d’organisations initiatiques éteintes, y compris un héritage de l’ésotérisme chrétien. Tous ceux qui s’efforcent, depuis les temps les plus éloignés, d’en obscurcir la Lumière le font en vain, car ils se heurtent à son origine non humaine ainsi qu’à l’assurance donnée, de par la Volonté du Ciel, à saint Jean l’Evangéliste, Ami, Recteur et Protecteur de l’Ordre, de la perpétuité de son domaine. C’est pourquoi, à Pierre qui l’interrogeait sur ce qu’allait devenir Jean, « fils du tonnerre », le Christ répondit: « Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe… »

André Bachelet

  1. Pour plus de développements, et particulièrement en ce qui concerne le Révérend Wilton Hannah, ministre anglican passé ensuite au catholicisme et auteur des livres Darkness visible publié en 1952 et Chritian by degrees (1954), on consultera les études de Pierre Noël dans la revue « Renaissance Traditionnelle » n° 137 de janvier 2004, pp. 66 et suivantes, et Jérôme Rousse-Lacordaire, B.A-BA Antimaçonnisme, Editions Pardès, pp. 57 et suivantes. Un ecclésiastique anglais (anonyme) répliquera au livre d’Hannah dans un ouvrage intitulé Light invisible (Lumière invisible), mais sans grande suite. Les attaques reprendront en 1965 puis en 1985; les ennemis de l’Ordre firent preuve à la fois de leur ignorance dans le domaine ésotérique et rituel (qui s’en étonnerait ?), et de leur habituelle faculté de nuisance; devant le peu de résistance des responsables de la Maçonnerie britannique, ils dénoncèrent l’Ordre comme étant un véhicule du satanisme. Les protestations de Maçons vigilants ne devaient pas empêcher les conséquences dans le domaine rituel, sans compter les incidences temporelles à l’encontre des membres de la Maçonnerie de Grande Bretagne. On décèle dans toutes ces manœuvres l’obstination démentielle caractéristique des milieux instrumentalisés par l’Adv… Lorsque R. Guénon affirmait que « moins l’exotérisme s’occupe de l’ésotérisme, mieux cela vaut », n’avait-il pas tracé par là une attitude de prudence qui n’a pas toujours été respectée par les Autorités initiatiques ? Dans le rituel, le commentaire qui accompagne cette expression ne fait pas état de la signification que nous retiendrons. Voici le passage tiré de la version anglaise imprimée du rituel du 3e degré: « Let me now beg you to observe that the Light of a MM is darkness visible, serving only to express that gloom which rests on the prospect of futurity »; et en regard relevons la traduction quelque peu différente retenue dans le rituel pratiqué en France: « Permettez-moi de vous faire observer que la lumière que possède un MM (Maître Maçon) n’est qu’une lueur qui ne pénètre qu’à peine les ténèbres et ne fait qu’ajouter à la pénombre qui cache les perspectives de la vie future ». Cette tirade n’est pas satisfaisante car le voile à soulever touche au plus profond de la démarche initiatique procédant de l’aboutissement des petits mystères. Dans ce cadre rituel, tout commentaire est dans l’incapacité d’en traduire la véritable portée, tout ajout verbal appuyé s’avère généralement vain ou susceptible de compromettre une assimilation conforme
  2. On remarquera que la progression singulière du Compagnon lors de son introduction en Chambre du Milieu s’explique par là même; on peut trouver à cette progression plusieurs significations, dont une est en rapport avec le sacrifice intérieur exigé par l’imminente élévation du Compagnon à la Maîtrise: ce sacrifice consistera, entre autres, à transformer une des composantes de la modalité corporelle ou « existentielle » comprise dans l’objectif fixé par le degré de Compagnon; en cas contraire, le nouveau Maître serait maintenu dans une démarche « horizontale », c’est-à-dire dépendante de la faculté mentale, ce qu’il doit désormais dépasser progressivement. Quant à l’héritage pythagoricien, compte tenu de sa position centrale dans le 2e degré, il constitue un acquis définitif.
  3. Il s’agit des « deux grands luminaires dont l’un préside au jour et l’autre à la nuit » (Genèse, I, 16).
  4. Cf. A. K. Coomaraswamy, « Eckstein » (« Études Traditionnelles » n° 441, janvier-février 1974) ainsi que « Du prétendu “ panthéisme ” dans l’Inde et dans le néo-platonisme » (« Études Traditionnelles » n° 226, octobre 1938) : «[…
  5. Pour l’application de l’analogie inverse en rapport avec notre sujet, consulter R. Guénon: Symboles fondamentaux de la Science sacrée (aujourd’hui Symboles de la Science sacrée), Éditions Gallimard 1962, chapitres « Les symboles de l’analogie » et « L’Arbre du Monde »; également A. K. Coomaraswamy dans son étude « The Inverted Tree » (« L’Arbre inversé »).
  6. R. Guénon: Aperçus sur l’Initiation, Editions Traditionnelles, chapitre XXXII, « Les limites du mental ».
  7. Cf. ibidem, chapitre « Verbum, Lux et Vita ».
  8. L’Herne, Documents fondateurs, 1992, p. 219, note 243 (Manuscrit Dumfries n° 4).
  9. Symboles fondamentaux (Symboles de la Science sacrée), p. 308, note 1, et Initiation et Réalisation spirituelle, ch. XXXI, « Les deux nuits ».
  10. Aperçus sur l’Initiation, chapitre « De la mort initiatique », et Initiation et Réalisation spirituelle, chapitre « La jonction des extrêmes ».
  11. Ce symbolisme est essentiel au degré complémentaire qu’est l’Arche Royale qui participe de l’Arch masonry (Maçonnerie du Compas), et, de ce fait, se place en rapport avec le domaine céleste, alors que la Square masonry (qui est la Maçonnerie de l’Équerre) se développe plus spécialement dans ce qui appartient au domaine « terrestre » (cf. note suivante).
  12. Symboles fondamentaux de la Science sacrée (Symboles de la Science sacrée), ch. XLIII: « La “Pierre angulaire” », p. 281, et l’étude de Franco Peregrino, « Sur la fraternité », parue in « La Lettre G » n° 1, Équinoxe d’Automne 2004.
  13. La Maçonnerie comprend également, comme l’affirme R. Guénon, une perspective sur les « grands mystères » constituée par l’essence de l’Arch masonry; c’est la raison pour laquelle le degré de l’Arche Royale était lié à celui de la Maîtrise et se trouvait intégré intimement à une Loge ordinaire et plus précisément à la Chambre du Milieu de celle-ci (cf. Aperçus sur l’Initiation, 1953, p. 276, note 1). Ce lien étroit (qui n’est pas sans évoquer le Cable Tow), véritable charnière entre la Chambre du Milieu et l’Arche Royale, apparaît notamment de façon significative dans l’opération de substitution des deux luminaires par le « septième rayon du Soleil » dans sa position centrale et invariable au zénith. Le symbolisme particulier (et sa représentation) de ce septième rayon constitue l’élément fondamental de l’Arche Royale désignée expressément comme complément de la Maîtrise, et ceci en rapport avec la « parole retrouvée ».
  14. Ceci peut être rapporté à la tradition pythagoricienne, véritablement centrale au grade de Compagnon, et en tant qu’héritage de la Maçonnerie
  15. Cf. Symboles fondamentaux de la Science sacrée (Symboles de la Science sacrée), ch. XXIV: « Le Sanglier et l’Ourse », p.180 note 2.
  16. C’est-à-dire les « Maçons des anciens jours », assimilables dans une certaine mesure aux « Ancêtres » qu’évoquent la plupart des traditions et qui assurent le lien spirituel ininterrompu avec l’origine; c’est un héritage direct, par la voie initiatique, notamment celle des Collegia fabrorum de la tradition gréco-romaine. Il s’agit également des « Supérieurs Inconnus », détenteurs et inspirateurs de la Sagesse primordiale.
  17. Cf. Symboles fondamentaux de la Science sacrée (Symboles de la Science sacrée), ch. LXXV: « La Cité divine ». Rappelons simplement que le rassemblement ordonné -ne serait-il que virtuel- de tous les éléments de l’être, dans le cadre de l’initiation maçonnique, est une possibilité toujours actuelle.

Darkness visible partie 1

Article publié dans la revue franco-italienne ” La Lettre G” : Équinoxe de printemps 2007. N°6

Darkness visible [Première partie]

Le présent texte se propose d’aborder quelques points particulièrement en rapport avec la Maîtrise maçonnique. Il s’agit de séquences rituelles qui ne sont plus pratiquées que partiellement dans le cadre de certains Rites. Notre intention n’est pas de mettre en cause, évidemment, la raison d’être de ce que l’on désigne par le terme général de «hauts grades» ou d’en négliger l’intérêt, notamment pour certains d’entre eux que l’on peut considérer comme de véritables héritages symboliques 1.

Nous développerons donc quelques réflexions sur le contenu et la finalité de la Maîtrise, réflexions qui paraissent nécessaires au regard d’une tendance que quelques-uns, au sein de la Maçonnerie notamment française, s’efforcent de propager depuis quelques temps et pour lesquels ce degré ultime de la Maçonnerie symbolique ne serait qu’une étape «inachevée», «déviée» ou une «impasse» dans le parcours maçonnique. A l’évidence, il conviendrait de l’amender! Mais ces idées ne peuvent faire leur chemin, et parfois s’imposer dans quelques esprits, qu’à la faveur d’une mentalité dénuée de rigueur intellectuelle et, serait-on tenté de dire, du plus élémentaire « bon sens»: en fait, l’éclectisme qui se voile fréquemment sous le masque de la tolérance conduit inévitablement à accepter toute chose et son contraire, excepté, il est vrai, les idées traditionnelles. A ce piège pour le mental, René Guénon répondait en disant qu’il «faut savoir mettre chaque chose à sa place »; il posait ainsi les principes d’une discrimination indispensable à toute démarche orientée selon des critères de caractère traditionnel. Aussi, devant le refus, aujourd’hui trop répandu, d’examiner et de traiter les sujets en cause de manière autre que par un «esprit critique» désacralisant et profanateur, il devient aujourd’hui indispensable d’aborder quelques-unes des possibilités rituelles que recèle le grade de Maître dont R. Guénon regrettait que la pratique soit négligée: «[ … ] si le grade de Maître était plus explicite, et aussi si tous ceux qui y sont admis étaient plus véritablement qualifiés, c’est à son intérieur même que ces développements devraient trouver place, sans qu’il soit besoin d’en faire l’objet d’autres grades nominalement distincts de celui-là »2.

Le sujet que nous allons examiner dans cette étude est donc intimement lié à la Maîtrise maçonnique et plus précisément à sa mise en œuvre rituelle dans la Chambre du Milieu, dans la perspective d’une opérativité plus «juste et parfaite » 3.

Pour une meilleure approche des données qui y sont relatives, il ne nous paraît pas inutile de faire état au préalable de quelques considérations générales sur la nature du rituel maçonnique, ainsi que sur des points particuliers touchant à la Maîtrise.

***

La Maçonnerie n’est pas, comme on le croit, bien souvent en toute bonne foi, une «société de pensée», foncièrement humaniste,4 siège de «débats d’idées», non plus qu’un «système» figé et clos, à l’image de divers organismes ou associations constitués selon les conventions et modes de pensée habituels à notre époque: rien, dans ses caractéristiques et dans sa nature même, ne permet de l’assimiler à ces manifestations profanes. Ceci se conçoit par le fait qu’une organisation initiatique digne de ce nom n’a pas à dépendre des «critères» ou des «valeurs» diverses qui procèdent du point de vue profane prévalant dans la société occidentale moderne, ce point de vue générant une activité étrangère à toute démarche traditionnelle véritable, a fortiori initiatique. D’ailleurs, dans l’hypothèse où la généralité des Maçons en viendrait à adopter une tendance typiquement profane, le seul fait, pour une organisation telle que la Maçonnerie, de conserver dans son intégrité son dépôt de base, celui du Métier (de constructeur) et les éléments rituels essentiels à sa mise en œuvre, lui permettrait de transmettre l’influence spirituelle indispensable à la validité de l’initiation; de surcroît, la possibilité de vivifier les dépôts qu’elle recèle en son sein serait toujours donnée à ses membres possédant les qualifications requises. Ceci la distingue donc à jamais de toute société à but «culturel» quelconque, qui s’évanouit dès qu’elle n’a plus sa raison d’être liée à la contingence. De plus, dans cette approche, il convient de prendre en compte le mode d’appréhension de la connaissance initiatique spécifique à la Maçonnerie, basé sur la pratique d’un rituel véhiculant une doctrine (de laquelle procède une méthode) sous forme symbolique: ceci n’a aucun rapport, si minime soit-il, avec les procédés d’acquisition d’un savoir quel qu’il soit, fût-il le plus étendu possible et le plus respectable dans son ordre.

D’ailleurs, les méthodes utilisées pour l’obtention d’un tel savoir sont, comme le précise R. Guénon, «la négation même de celles qui ouvrent l’accès à la connaissance initiatique »5.

De même, on ne peut pas assimiler la Maçonnerie à un «système» pour les raisons générales précédemment indiquées, qui font que tout en elle s’oppose à la moindre systématisation, ne serait-ce que la présence – et l’usage selon l’Art – de son symbolisme qui est d’origine supra-individuelle. Cette origine exclut forcément toute élaboration de caractère artificiel et conventionnel basée sur des critères progressistes et évolutionnistes; ceci sous-tendrait – point de vue typiquement profane – que le corpus symbolique de la Maçonnerie (qui en est le véhicule doctrinal et donc «central») se serait progressivement enrichi au cours des siècles d’emprunts à des «disciplines» diverses, ce qui constituerait un syncrétisme tout juste bon, au fond, à intéresser les curieux d’archéologie traditionnelle. D’ailleurs, R. Guénon n’a­-t-il pas affirmé, en rapport avec la «spéculation» possible – et même généralement indispensable – qui se rapporte au symbolisme, que «[ … ] toute systématisation [ … ] est incompatible avec l’essence même du symbolisme »6 et que «d’ailleurs, l’unité apparente d’un système, qui ne résulte que de ses limites plus ou moins étroites, n’est proprement qu’une parodie de la véritable unité doctrinale» 7

En considération de cela, examinons maintenant les deux composantes du rituel maçonnique qui représentent l’essentiel du Travail en Loge, à savoir la forme et le fond.

On remarque tout d’abord qu’une certaine confusion semble s’être imposée dans la façon d’appréhender ces deux composantes, séparément ou dans l’ensemble qu’elles forment; ceci génère des conséquences préjudiciables d’importance non négligeable pour la démarche initiatique. En effet, on néglige trop souvent que le rituel est d’origine supra-individuelle (ou supra-humaine) pour ce qui est de son essence qui est symbolique: ce caractère sacré impose le respect le plus absolu de ce que le rituel véhicule d’essentiel, et demande une approche particulière eu égard à sa nature. Pour une saisie correcte du texte rituel, examinons les rôles respectifs du fond et de la forme afin d’en cerner la spécificité propre.

D’abord, il apparaît que la composante littérale est dépendante du fond pour une large part (sans comparaison avec un texte de caractère profane) et que, lorsqu’on pense être à même d’y apporter des modifications plus ou moins importantes, le risque est grand d’altérer les éléments doctrinaux véhiculés sous forme de symboles, ou, ce qui n’est pas moins fâcheux, d’en bousculer la cohérence et l’ ordonnancement hiérarchique; cette modification de la lettre produirait alors un désordre dans l’appréhension et l’assimilation du contenu rituel, au préjudice notamment du but du Travail en Loge qui vise précisément à la mise en ordre des éléments constitutifs de l’être pour leur réintégration dans leur centre originel; en effet, c’est consécutivement à la chute d’Adam (ou à l’éloignement du Principe), qui a engendré dualité et multiplicité, que la nécessité de «rassembler ce qui est épars» s’est imposée.

En conséquence de quoi, lorsque cette finalité est perdue de vue, la démarche la plus sincère du monde ne se fonde plus que sur une approche de caractère individuel- humaniste pourrait-on dire – participant de la mentalité et du point de vue profanes, tout à fait étrangers à l’esprit initiatique; ainsi, à partir de la déviation plus ou moins accentuée, on aboutit, dans les cas extrêmes, à la subversion proprement dite qui, elle, est irrémédiable. C’est pourquoi il faut veiller à ce que la composante littérale, en tant que support et accompagnement du fond méthodique et doctrinal du rituel, assure en permanence son rôle ordonnateur, régulateur et protecteur.

Les rituels maçonniques8, qui occupent une position rectrice centrale dans la démarche du Maçon, furent l’objet, à diverses reprises et époques, d’adaptations nécessaires et donc légitimes, du fait qu’ils ne sont pas figés systématiquement dans leur littéralité.

Mais, s’il est admissible que la forme d’un rituel puisse être adaptée dans une certaine mesure au langage particulier d’une époque sous peine de compromettre éventuellement ses possibilités d’appréhension, par contre, le contenu symbolique dont cette littéralité est le support doit être impérativement préservé et transmis ne variatur; ainsi, le corpus symbolique (et donc doctrinal) de l’Ordre verra sa mise en œuvre maintenue en conformité avec le but poursuivi par le Métier de constructeur qui, en fait, n’est autre qu’une «projection» particulière du plan du Grand Architecte de L’Univers dont l’application vise à la réalisation de la plénitude de chaque être.

Tous les éléments rituels fondamentaux entrent dans ce cadre et représentent la base doctrinale et méthodique qui constitue le Métier, à laquelle s’ajoutent divers dépôts symboliques -véritables héritages- que la Maçonnerie a recueillis au cours des âges. Ceci, indépendamment d’autres critères, autorise à en reconnaître l’élection comme Arche vivante des Symboles, et c’est pourquoi il appartient à ses membres – et notamment les Maîtres – de préserver les «germes» qu’elle renferme en son sein afin d’assurer leur fructification «lorsque les temps et les circonstances le permettront »9.

Dans cette perspective, nous allons aborder un usage encore perceptible dans les rituels des XVIII· et du début du XIX· siècles qui relèvent de certains Rites (notamment le Rite Français ou Moderne et le Rite Écossais Ancien et Accepté ) , et qui représente un vestige d’une séquence rituelle contribuant à l’intégration «opérative de la Maîtrise maçonnique. Cet usage, qui a subsisté partiellement jusqu’à aujourd’hui, est appliqué le plus souvent sans que sa signification véritable soit vraiment comprise10. Mais avant d’en examiner la teneur et la portée, il nous paraît souhaitable d’apporter quelques précisions sur divers aspects spécifiques à la Chambre du Milieu.

L’expression «Chambre du Milieu» se réfère au «lieu» initiatique central de la Maçonnerie du Métier, et évoque par là même la position du Maître Maçon se situant «entre l’Équerre et le Compas», c’est-à-dire en tant que médiateur entre la «Terre» et le «Ciel», prérogative de l’être réintégré dans son état primordial. Selon le point de vue macrocosmique, la Chambre du Milieu est assimilable au Paradis terrestre qui est la «Terre sainte»: c’est le jardin D’Éden sur lequel règne un Printemps perpétuel et où il ne pleut jamais. C’est pourquoi les germes «sans nombre» qu’il recèle sont en attente et ne peuvent éclore et s’épanouir qu’après la «descente» consécutive à la «chute d’Adam» ou, en d’autres termes, que suite à la manifestation engendrée par la bi-polarisation de I’Unité11. La Chambre du Milieu est ainsi le lieu de rassemblement rituel des Maîtres Maçons dans une «orientation» particulière à leur état (cette orientation nouvelle correspond en réalité à une position selon l’Axis Mundi, elle est donc polaire), et, de ce fait, sont générées toutes les «actions et réactions concordantes» que cet état implique; c’est pourquoi la Chambre du Milieu12  est, en principe, le lieu de tous les possibles: il est celui de la justice et de la Paix13. Certes, la Chambre du Milieu est l’objet d’une attention particulière de la part de ceux qui nient sa réalité au sein de la Maçonnerie opérative, cette dernière n’ayant d’ailleurs, pour eux, aucun lien formel avec la Maçonnerie spéculative: et nombreuses sont les gloses à ce sujet, expressions péremptoires d’un refus de l’évidence. Partant de ce postulat, on ne peut qu’assimiler le degré de Maître et sa base rituelle à une élaboration artificielle fondée sur des emprunts introduits tardivement par des Maçons «lettrés», de «culture» exotérique et insatisfaits de leur grade d’Apprenti-Compagnon14 quoi que certains en pensent, quoi qu’ils veuillent nous faire croire, la Maîtrise n’est pas un aboutissement ou alors ce serait celui d’une impasse, au fond de laquelle se dresse un mur que l’on n’ose pas franchir» (in La Légende d’Hiram, «Introduction», p. 5); par ailleurs: «[ … ] le rituel [est] tellement rempli d’inconséquences; [ … ] le compilateur [a] entrepris la tâche délicate de souder une histoire douteuse sur une légende de brume [ … ]» (in Les Plus belles pages de la Franc-Maçonnerie française, Éditions Dervy, p. 178). Quant aux propos d’une nullité affligeante de M. Porset, mieux vaut les ignorer. Ces auteurs auraient-ils oublié que, dans la Chambre du Milieu, «il s’agit de mort et de résurrection»? Il est vrai que l’héritage du «siècle des lumières» est toujours présent dans les esprits avides de modernité.] ; nous  faisons allusion ici aux affirmations selon lesquelles la Maçonnerie n’aurait été composée que des degrés d’Apprenti et de Compagnon, situation qui ne concernait véritablement que des Maçons «Modernes» de la Grande Loge de Londres. Cette façon d’écrire l’histoire ne tient pas compte notamment de possibles filiations des Antiens, que ce soit en Angleterre, en Écosse ou en Irlande, et en particulier sur le continent”. Quant à la légende d’Hiram, il faut bien l’évoquer dans le cadre présent car, en tant que fondement rituel actuel de la Maîtrise, il ne saurait y avoir d’effectivité réelle de celle-ci sans son accomplissement. Elle est, comme tout accompagnement d’un processus initiatique – et sans commune mesure avec les degrés précédents -l’expression véritable et la mise en œuvre de la «théorie du geste» à laquelle R. Guénon a fait allusion à quelques reprises .15. C’est pourquoi il est surprenant que le degré de Maître et la légende qui en forme le «drame» soient aujourd’hui fortement contestés au sein même de la Maçonnerie française …

La légende d’Hiram n’a pas de fondement historique biblique, ce qui chagrine nombre de littéralistes ombrageux plus ou moins dévotionnels, qui scrutent avec soupçon le moindre détail des rituels – surtout lorsqu’il s’agit de la composante légendaire de l’Ordre -, «filtrant [ainsi] le moucheron et avalant le chameau»! Évoquons à ce propos l‘Histoire de la Reine du Matin et de Soliman, Prince des génies, que l’on s’efforce, dans certains milieux français, de substituer à la légende qui a cours dans la Maçonnerie universelle. Cette légende, rapportée par Gérard de Nerval, présente un caractère déviant qu’il convient de dénoncer. Voici ce que disait R. Guénon de cette «version de la légende d’Hiram, dont la “source” se trouve chez Gérard de Nerval: qu’elle ne soit due qu’à la fantaisie de celui-ci, ou qu’elle soit basée, comme il le dit, sur quelque récit qu’il avait entendu réellement (et en ce cas, elle appartiendrait vraisemblablement à quelqu’une des sectes hétérodoxes du Proche-Orient), elle n’a en tout cas rien de commun avec l’authentique légende d’Hiram de la Maçonnerie, et elle a eu, par surcroît, le sort plutôt fâcheux de devenir un des “lieux communs” de l’anti­maçonnisme, qui s’en est emparé avec des intentions évidemment tout autres que celles qui la font utiliser ici, mais pour arriver en définitive au même résultat, c’est-à-dire [ … ] à attribuer à l’initiation un caractère “luciférien”»16. Il faut le dire nettement: cette position constitue une véritable négation de la finalité initiatique de l’Ordre dont le développement doit logiquement conduire l’initié à «l’état édénique », ne serait-il que virtuel, cet état dont Guénon nous dit qu’il correspond à I ‘état primordial» qui représente la plénitude de l’état humain et l’achèvement des petits mystères. Faute de la Maîtrise proprement dite, qui ne se réalise pour le moins que par la mise en œuvre rituelle intégrale des éléments qui composent la légende d’Hiram -ou son équivalent-, la démarche maçonnique serait inachevée comme l’édifice auquel manquerait «la pierre que les constructeurs avaient rejetée … »; Envisager cette question fondamentale sous l’emprise d’une perception faussée de l’« édifice» des hauts grades17 constitue sans nul doute une curieuse erreur de jugement.

***

Abordons maintenant plus précisément le sujet de cette étude qui est l’examen d’un point négligé aujourd’hui de la mise en œuvre rituelle: il est parmi les plus significatifs et des plus mystérieux de la pratique opérative des «Maçons des anciens jours»; il est désigné encore aujourd’hui dans la Maçonnerie britannique (plus précisément de style Émulation également pratiqué en France et en Italie) et uniquement dans le cadre de la Maîtrise, par l’expression darkness visible qui signifie «ténèbres visibles» (parfois «perception des ténèbres» ). Cette expression est d’origine incertaine comme nombre de locutions maçonniques; à notre connaissance, elle n’apparaît pas en tant que telle dans les Anciens devoirs (Old Charges) et textes rituels que sont les divulgations, comme par exemple Le Sceau rompu, La Maçonnerie disséquée ou Les trois coups distincts. La première mention publique connue de l’expression darkness visible se trouverait dans le poème de John Milton, Paradise Lost (Paradis perdu), édité en Angleterre dans la seconde moitié du XVIIe siècle”18. L’auteur l’a probablement tirée d’un contexte précis qui nous est étranger mais qui paraît s’inspirer de la Divine Comédie de Dante qu’il aurait connue lors de son voyage en Italie. Il attribue à cette expression une signification purement négative en rapport avec l’Enfer. Pour Milton, «Dieu est Lumière. Par contraste les ténèbres sont les Enfers et les Enfers sont les ténèbres séparées de la Lumière» ( … ); «L’Enfer est un sombre et horrible donjon, une flamme comme une grande fournaise et ces flammes ne produisent pas de lumière mais seulement des “ténèbres visibles” qui révèlent le spectacle du malheur». Le personnage central en est Satan et l’allusion au «sombre et horrible donjon» se rapporte manifestement à la «Cité de Dité » (que l’on peut considérer comme une sorte de reflet inversé de la Jérusalem céleste) que Dante évoque avec effroi notamment dans les Chants VIII et IX de l’ lnferno. Cette perspective amènera Milton à ne retenir que l’aspect infernal de cette expression, celui qui correspond à la chaleur obscure attribuée en mode traditionnel aux états subtils inférieurs, et en particulier aux anges déchus qui se sont rebellés contre l’Autorité divine19.

En relation avec l’assimilation des anges déchus à la chaleur obscure, l’état subtil inférieur et le «Satellite sombre», il faut noter l’analogie inverse utilisée par l’Alighieri lorsqu’il relate l’intervention, en Enfer, d’un «envoyé du Ciel» au geste étrange; cet être de nature angélique va assurer l’ouverture des portes de la «Cité de Dité» qui demeurent obstinément infranchissables pour Dante et son guide seuls. Il semble qu’il y ait là une manifestation de la Volonté divine en sa Miséricorde au sein de l’Enfer.

(à suivre)

ANDRÉ BACHELET

  1. Cf. également note 9. Cela concerne les dépôts symboliques sous forme synthétique que l’Ordre a recueillis et qui proviennent, pour la plupart, du domaine ésotérique de traditions éteintes. On peut consulter à ce sujet notre texte «L’Arche vivante des Symboles» paru dans «Vers la Tradition» n° 77, sept.-nov. 1999.
  2.  R. Guénon, Études sur la Franc Maçonnerie et le Compagnonnage, Éditions Traditionnelles, 1965, tome 2, «Parole perdue et mots substitués», p. 41.
  3. Il s’agit, en l’occurrence, de la prise en compte de l’efficacité inhérente aux rites initiatiques et à leur pratique, sans qu’il faille y voir une quelconque connotation magique.
  4. L’humanisme est l’expression même de l’individualisme, qui est «antimétaphysique et anti-initiatique » (cf. R. Guénon, Formes traditionnelles et cycles cosmiques, Editions Gallimard, 1970, p. 44). Du fait qu’il n’a aucune correspondance avec le but assigné à l’initiation, l’humanisme n’est pas applicable à cette démarche, et va même à l’encontre du développement normal et complet de celle-ci.
  5. R. Guénon, Aperçus sur l’Initiation, Éditions Traditionnelles, 1953, p. 217.
  6. R. Guénon, Aperçus sur l’Initiation, op. cit., ch. XXX.
  7. R. Guénon, Initiation et Réalisation spirituelle, ch. XVII, p.140.
  8. La Maçonnerie se pratique selon différents Rites, qui sont autant de modes d’appréhension de la démarche commune du Métier de constructeur; d’autre part, des variantes rituelles existent dans le cadre de chaque Rite. Cette situation profite également aux innovateurs et réformateurs d’esprit profane qui, notamment en France, s’efforcent d’imposer de nouveaux rituels dans lesquels sont introduits des éléments souvent déviants. Il serait intéressant d’examiner de près certaines versions récentes des Rites Français Moderne et Écossais Ancien et Accepté qui se recommandent de la plus grande ancienneté possible, celle-ci tenant trop souvent lieu de garant d’authenticité et de véracité …
  9. Cette formule est tirée du rituel de style Émulation pratiqué en France et en Italie. Le thème des héritages échus à la Maçonnerie a été développé par Denys Roman à partir d’éléments significatifs contenus dans l’œuvre de R. Guénon qui a mis l’accent sur l’exceptionnelle faculté d’assimilation et de conservation de l’Ordre maçonnique (ce qui révèle une étroite affinité avec l ‘Hermétisme), C’est là le fil conducteur du thème majeur de l’œuvre de Denys Roman, et c’est ce qui le conduisit à qualifier la Maçonnerie d’ «Arche vivante des Symboles». On consultera à ce sujet ses deux ouvrages: René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie et Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – «Arche vivante des Symboles» (Éditions Traditionnelles, Paris, 1995); on notera, dans ce dernier livre et en rapport avec ce sujet, la citation suivante de Guénon, placée en exergue du chapitre IX, «Le Manuel maçonnique de Vuillaume »: «Il y aurait certainement  beaucoup à dire sur ce rôle “conservateur” de la Maçonnerie et sur la possibilité qu’il lui donne de suppléer dans une certaine mesure à l’absence d’initiations d’un autre ordre dans le monde occidental actuel» (in «Parole perdue et mots substitués», op, cit.)
  10. Dans cette étude, nous nous limiterons exclusivement à la Maçonnerie dite «symbolique» (celle des trois premiers degrés de la loge «bleue ») et en particulier au 3ème degré représenté ici par la «Chambre du Milieu»; le but est de souligner la possibilité et la nécessité, dans le cadre précis du Métier qui est trop souvent négligé, d’une opérativité plus effective. Nous ne mésestimons pas pour autant les développements mis en œuvre par les «hauts grades», que ce soit dans le cadre du Rite Écossais Ancien et Accepté ou dans celui d’autres Rites.
  11. C’est dans son rapport avec le domaine cyclique et en relation avec le processus cosmogonique que le symbolisme causal est utilisé; si l’on considère l’état primordial, dans sa plénitude, il est évidemment «antérieur» à une distinction temporelle. La position médiane et centrale de l’Homme primordial a été abordée par R. Guénon notamment dans son ouvrage La Grande Triade au chapitre XIV, «Le Médiateur».
  12. A la suite d’une appréhension littéraliste qui détermine l’ensemble de leur démarche, ceux qui se présentent actuellement en France comme les «restaurateurs» du Rite Français (ou Moderne) attribuent la «Chambre du Milieu» au grade de Compagnon. S’il fallait prendre cette vision au sérieux, cela mettrait en cause l’ordre hiérarchique des grades du Métier et, par voie de conséquence, la raison d’être de certains hauts grades!
  13. «Dans la justice” se résument toutes les vertus de la vie active, tandis que dans la “Paix” se réalise la perfection de la vie contemplative» (R. Guénon, Autorité spirituelle et pouvoir temporel, p. 118).
  14. La Maîtrise, aboutissement logique du Métier de constructeur, est, comme nous le disions au tout début de ce texte, considérée aujourd’hui par certains spécialistes français de la Maçonnerie comme un «degré d’erreur» ou d’«échec». Ceci amène à s’interroger sur la façon dont la démarche initiatique est conçue dans sa globalité et dans sa «nécessité» providentielle (notamment en rapport avec la «perte de la Parole »). Ces modes d’appréhension, qu’ils soient d’ordre historiciste et scientiste, voire freudien ou jungien, démontrent par là leur étroitesse. La prise en considération et l’application de telles suggestions profanatrices dans la démarche initiatique et la pratique rituelle en particulier, ne peut conduire qu’à une finalité déviée de son objet. En prenant quelques exemples parmi les historiens français de la Maçonnerie, on découvre bien des incongruités; ainsi de M. Négrier qui affirme que « [ …
  15. Pour cela, se reporter aux remarques de R. Guénon parues dans les Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, tome 2, p. 122, qui évoque «la “survivance” possible de la Maçonnerie opérative en France même, jusque vers la fin du XVIIe siècle ou le début du XVIIIe”, en raison de la «présence de certaines particularités par lesquelles les rituels français diffèrent des rituels spéculatifs anglais, et qui ne peuvent manifestement provenir que d’une “source” antérieure à1717 [ … l».
  16. R. Guénon, Comptes-rendus, Éditions Traditionnelles, 1973, pp. 47-48.
  17. Cela concerne ceux des Maçons qui sont atteints de ce qu’on pourrait appeler le «syndrome» des hauts grades
  18. J. Milton, Paradise Lost, 1ère édition 1667 en 10 volumes.La citation qui suit dans le texte est traduite d’après «Ars Quatuor Coronatorurn», n° 103, 1990.
  19. Cf. R. Guénon, Formes traditionnelles et Cycles cosmiques, op. cit., «Quelques remarques sur le nom d’Adam», p. 59.