E.T. N° 400. mars-avril 1967

Le Symbolisme, octobre-décembre 1966.

M. J.P. Berger, dont nous avons récemment signalé l’article sur Nemrod et la Tour de Babel, publie dans ce numéro la traduction, accompagnée de notes très abondantes, de la « source » principale du dit article : le Dumfries Manuscript n°4. L’auteur est d’une grande érudition, non seulement dans la langue anglaise (ce qui lui permet de surmonter parfois avec bonheur les difficultés causées par la présence de nombreux termes archaïques), mais aussi, semble-t-il, dans les langues sémitiques, ce qui lui donne l’occasion de proposer quelques rapprochements judicieux. Le Dumfries Manuscript n°4, qu’on pense remonter à 1710 environ, fut découvert en 1891 et semble avoir appartenu à la vieille Loge (opérative) de Dumfries en Ecosse. Il comprend une version des Old Charges (avec le « serment de Nemrod »), les questions et réponses rituelles, et enfin le blason de l’Ordre, qu’on dit remonter à l’époque du martyr saint Alban. D’après M. Berger, c’est le plus long des documents de ce genre actuellement connus. C’est aussi l’un des plus récents, puisqu’il fut écrit à la veille des événements de 1717. C’est enfin celui « dont la perspective spécifiquement chrétienne est la plus accusée », et il est « le seul à mentionner l’obligation d’appartenir à la Sainte Eglise Catholique ». Nous nous proposons de revenir ultérieurement sur la « Légende du Métier », partie essentielle des Old Charges et nous nous bornerons aujourd’hui à mentionner certains points abordés par M. Berger dans ses notes. Parlant des trois fils de Lamech : Jabel, Jubal et Tubalcaïn, il nous apprend que, d’après le Cooke’s Manuscript (début du XVème siècle), Jabel fut l’architecte de Caïn (son ancêtre à la sixième génération) pour la construction de la ville d’Hénoch. L’auteur relève la présence de la racine JBL dans les noms Jabel et Jubal, et aussi dans le « mot de passe » Shibboleth. Il rappelle que cette racine, qui est celle du mot Jubilé, évoque une idée de « retour au Principe ». Cela est intéressant ; mais, bien entendu, ce qu’il y a d’essentiel dans le mot Shibboleth, c’est sa connexion avec le « passage des eaux ».
Ailleurs, M. Berger croit voir une contradiction avec l’assertion de Guénon disant que « la première pierre doit être placée à l’angle Nord-Est de l’édifice » et l’emplacement assigné à cette pierre par le Dumfries n°4 : l’angle Sud-Est. Et il ajoute : « René Guénon semble s’être inspiré pour ceci, comme en certaines autres occasions, de ce que Stretton avait laissé transpirer dans sa correspondance avec J. Yarker au sujet de la Maçonnerie opérative à laquelle il appartenait ». Nous pouvons assurer M. Berger que Guénon, tout en attachant beaucoup d’intérêt à la documentation de Cl. E. Stretton et de son école, disposait aussi d’autres sources pour ce qu’il a écrit touchant la Maçonnerie opérative. Signalons en passant que M. Berger, qui malheureusement n’est pas exempt d’un certain « esprit de système », semble croire que les Opératifs pratiquaient un rite unique, alors que tout indique, au contraire, que ces Rites étaient multiples, ce qui est en somme normal, étant donné l’absence de toute autorité « centrale » ; et d’ailleurs, n’en est-il pas de même dans le Compagnonnage ? En ce qui concerne la première pierre, remarquons d’abord que, dans le passage mis en cause : Symboles fondamentaux de la Science sacrée, p. 279, note 2), il n’est nullement question de la Maçonnerie opérative, mais bien de l’usage actuel, suivant lequel une pierre posée « avec les honneurs maçonniques » l’est toujours au Nord-Est ; et, dans tous les Rites, la « prise de possession de l’angle Nord-Est constitue la dernière étape de l’initiation au grade d’Apprenti. Néanmoins, l’observation de M. Berger amène une question fort intéressante ; nous nous étonnons cependant que l’auteur n’ait pas songé à d’autres « mutations », qui ne manquent pas en Maçonnerie. Il en est de trois sortes. Les unes tiennent à la différence du Rite : par exemple, la « lumière » correspondant au pilier de la Sagesse est au Sud-Est du « Tableau de la Loge » dans la Maçonnerie continentale, au Nord-Est de l’ « autel » dans la Maçonnerie anglo-saxonne. D’autres mutations sont la conséquence du passage d’un symbolisme polaire à un symbolisme solaire (ou inversement, par une sorte de « réaction » qui, en particulier, explique les « heures de travail » apparemment anormales des trois grades bleus dans les rituels continentaux : « depuis midi jusqu’à minuit »). Il est enfin des mutations dues à ce qu’on pourrait appeler un « renversement de polarité ». On ne prend pas garde habituellement que la polarité du Tableau de Maître est différente de celle des deux premiers grades. En Angleterre, cela est pourtant très visible, du fait que les nombreuses inscriptions de ce Tableau sont toutes écrites à l’envers. En France, il y eut des ateliers pour mettre en évidence une telle mutation en effectuant, après l’ouverture au troisième degré, un « déplacement des lumières » du Sud au Nord et du Nord au Sud. On voit que les raisons qui peuvent expliquer l’anomalie révélée par M. Berger ne manquent pas, et qu’il n’est nul besoin de supposer un excès de crédulité chez René Guénon.
Ceci nous amène à parler d’un autre sujet : le problème Amon-Hiram, que Guénon a traité et que nous rappelions récemment ici même. On pourrait s’étonner de voir, dans le texte traduit par M. Berger, la construction du Temple attribué formellement (et même avec une certaine insistance) à Hiram fils de la veuve, alors qu’il n’est fait aucune mention d’Amon. Toutefois, la difficulté est levée par la lecture d’une des toutes dernières « questions d’ordre » : « comment fut construit le temple ? – Par Salomon et Hiram… Ce fut Hiram qui fut amené d’Egypte. Il était le fils d’une veuve, etc. ». Or, selon la Bible, Hiram-Abif ne fut pas amené d’Egypte, mais envoyé de Tyr par le roi Hiram, en ces termes : « Je t’envoie un homme sage et habile, Hiram-Abif, fils d’une femme de la tribu de Dan et d’un père Tyrien » (II Paraliponènes, II, 12). On conviendra qu’une telle divergence avec le texte sacré ne peut être sans signification. Du reste, l’importance donnée à l’Egypte dans la « Légende du Métier » ne peut manquer de frapper ceux qui la lisent sans idée préconçue. La « Terre noire » qui fut le berceau de l’hermétisme est partout présente dans ce texte, et notamment à l’occasion de deux anachronismes peu communs. Le premier est celui qui fait d’Euclide le disciple d’Abraham, alors que le père des croyants séjournait en Egypte, en des circonstances que la Bible a rapportées (Genèse, XII, 10-20), et où l’on voit Sarah épousée par Pharaon ; cette histoire qui se renouvelle par la suite avec Abimélech, roi de Gérare, a évidemment un caractère symbolique. Le deuxième anachronisme est encore plus surprenant. Il s’agit du mystérieux Naymus Grecus, « qui avait construit le Temple de Salomon », et qui aurait introduit la Maçonnerie en France sous la protection de Charles Martel. Les commentateurs se sont évertués autour de cette légende singulière, et leur érudition a été mise à telle épreuve que nous hésitons à proposer une interprétation. Ce qui nous en fournit l’occasion, c’est une note de M. Berger nous apprenant que Naymus Grecus (Minus Greenatus dans le Dumfries) est désigné aussi sous les formes Mammongretus, Memon Gretus, Mamon Grecus, Memongrecus. Considérons maintenant que l’hermétisme constitue l’essence de la Maçonnerie (cf. la similitude entre les noms Hermès et Hiram) :
– que Mammon, Memon, Mamon, Naymus peuvent être des déformations du mot Amon (ou Aymon), nom de l’architecte du Temple qui n’est pas différent de « cet Hiram qui fut amené d’Egypte » ;
– que Grecus est évidemment le mot « Grec » ;
– et enfin que Charles Martel « personnifie » la « rencontre » de la Chrétienté occidentale avec le monde islamique, rencontre « violente » dès l’abord, mais qui sous le petit-fils du duc des Francs d’Austrasie, allait faire place à une alliance du calife Haroun al-Rachid (Aaron le Juste) avec le « grand et pacifique empereur des Romains », à qui le souverain abbasside devait bientôt envoyer, par une ambassade spectaculaire, les « clés du Saint-Sépulcre ». Dès lors on peut se demander si cette invraisemblable histoire des rapports de Naymus Grecus, constructeur du Temple, avec Charles Martel, n’est pas un très haut symbole, destiné à voiler et à révéler à la fois une « transmission », capitale pour l’Ordre maçonnique, et dont René Guénon a parlé dans les Aperçus sur l’Initiation (p. 259) ; l’hermétisme est une tradition d’origine égyptienne, revêtue d’une forme grecque et qui fut transmise au monde chrétien par l’intermédiaire des Arabes. Par ailleurs, il est inutile de souligner les rapports de tout ceci avec les mystères du « Saint-Empire ».
Mais passons maintenant à un autre sujet. A propos de la question : « Où se tient la Loge de saint Jean ? », l’auteur étudie les réponses données, où il est parlé d’un chien, d’un coq, du sommet d’une montagne et parfois de la vallée de Josaphat. M. Berger a bien vu « qu’il s’agit là d’une ancienne formule opérative », et, ajoutons-nous, en rapport avec un symbolisme d’ésotérisme chrétien très proche de celui de Dante. La vallée de Josaphat est le lieu traditionnel du Jugement dernier, où la Loge de saint Jean doit trouver place conformément aux paroles du Christ disant à Pierre à propos de Jean : « Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? ». Corrélativement, le « sommet d’une montagne » correspond au Paradis terrestre, qui touche à la sphère de la lune, et d’où procède toute initiation. Le chien fait allusion au secret (« Ne jetez pas aux chiens les choses saintes »), et le coq au silence, parce que cet oiseau avait reproché à Saint-Pierre de n’avoir pas su garder le silence devant les accusations de la servante de Caïphe. De plus, astrologiquement, le coq est solaire et le chien lunaire (cf. les chiens de Diane chasseresse, les chiens blanc et noir du tarot qui « hurlent à la lune », etc.). La formule correcte (dont le début a été conservé en Angleterre et en Amérique) paraît donc être la suivante : « Sur la plus haute des montagnes, et dans la plus profonde des vallées, qui est la vallée de Josaphat, et dans tout lieu sacré et silencieux où l’on ne peut entendre chien aboyer, ni coq chanter ».
Nous signalerons enfin l’extraordinaire réponse relative à la longueur du cable-tow : « il est aussi long qu’entre l’extrémité de mon nombril et le plus court de mes cheveux ». Et comme on demande : « Quelle en est la raison ? », il est répondu : « Parce que tous les secrets gisent là ». Rejetant comme « assez superficielles » les multiples spéculations échafaudées sur cette question du cable-tow, M. Berger souhaite une explication « plus technique ». Il s’agit bien en effet de technique constructive, mais d’une technique ayant trait à la construction spirituelle. L’ombilic, symbole du centre (et par où passe le « signe de reconnaissance de la maîtrise ») est le « lieu » du troisième des sept « centres subtils » de l’être humain (à travers lesquels s’élève le luz), les deux premiers de ces centres (région sacrée et sub-ombilicale) étant « couverts » par le tablier maçonnique ; et la « ligature » de ce tablier s’effectuait à l’origine par un « nœud » placé précisément sur l’ombilic, nœud dont les deux extrémités sont figurées encore de nos jours sur les tabliers de modèle britannique. Quant au cheveu le plus court, il est en rapport avec la fontanelle supérieur et le vortex capillaire, dont la nature « spirale » est visible chez les jeunes enfants aux cheveux fraîchement coupés. Et en effet, « tous les secrets gisent là », c’est à dire qu’ils sont « en sommeil » tant que l’initiation reste seulement virtuelle, en dépit des occasions « sans nombre » offertes par la Maçonnerie pour l’éveil des possibilités d’ordre supérieur. La formule si parfaitement conservée par le Dumfries (comme un « joyau » intact parmi tant d’autres formules altérées, mutilées ou devenues incompréhensibles) jette une lumière inattendue sur les « opérations » pratiquées par les Maçons des « anciens jours », et évoque irrésistiblement les techniques de cet autre « art royal » qu’est le Râja-Yoga. On comprend alors pourquoi Guénon fit écho jadis à cette assertion d’Armand Bédarride : « la philosophie maçonnique est plus orientale qu’occidentale ». Guénon ajoutait : « cela est très vrai, mais combien sont ceux qui le comprennent aujourd’hui ? » (Cf. Etudes sur la Franc Maçonnerie, p. 190). Trente-cinq ans ont passé, et la situation est-elle meilleure ? Les formules venues à nous du fond des âges, si ce n’est de la « plus haute des montagnes », restent oubliées ou ignorées, inaperçues ou incomprises. Et l’on sait comment les anciens représentaient les cheveux de la déesse « Occasion ». Mais nous n’avons pas le droit de perdre courage, puisque la Loge de saint Jean se tient « dans la plus profonde des vallées », c’est-à-dire qu’elle doit durer jusqu’à la fin du cycle. Il y a dans la Maçonnerie une « solidité » (ou, pour employer le symbolisme de la Loge de table, une « santé ») qui, pour nous, est liée à ce « rôle conservateur » que lui reconnaissait René Guénon (cf. Etudes sur la Franc-Maçonnerie, t. II, p.10). L’œuvre maçonnique guénonienne (qui n’est pas séparable de son œuvre complète) portera, n’en doutons pas, des fruits qui « passeront la promesse des fleurs ». En attendant, remercions M. Berger d’avoir mis en lumière (sans aucune difficulté de traduction, semble-t-il) les formules sur le cable-tow qui constituent évidemment ce que le Dumfries appelle, à la question 15 de son « catéchisme », le « secret royal ». Et nous pensons bien que M. Berger (sans toujours l’exprimer formellement) aura vu l’importance « primordiale » (c’est le cas de le dire) des textes qu’il nous fait connaître.

L’article suivant, signé « Ostabat », traite des « conditions pour le moins étonnantes dans lesquelles fut opérée la substitution du mot « Phaleg » à celui de « Tubalcain » comme « nom de l’Apprenti » au Rite Ecossais Rectifié. L’auteur, nous dit la présentation, est un jeune Maçon de ce Rite. Il rapporte comment, en 1785, le Directoire Ecossais Rectifié de la province d’Auvergne (résidant à Lyon), sur la Proposition de Willermoz, décida cette modification, avec les attendus les plus sévères. « Vous avez pris pour mot de ralliement le nom d’un agent diabolique, celui-là même qui vous porte à tous les vices charnels. Votre ignorance vient de ce que ce mot était dans l’initiation égyptienne, etc. ». Willermoz agissait à l’instigation d’un « Agent Inconnu », qu’on sait aujourd’hui avoir été Marie-Louise de Vallière, chanoinesse du Remiremont, et sœur du commandeur de Monspey. Cette « crisiaque », comme on disait alors, adressait à la « Loge Elue et chérie » (« La Bienfaisance » de Lyon) et à Willermoz d’abondants cahiers obtenus par « écriture automatique ». Willermoz communiqua les décisions de Lyon aux Loges allemandes de la « correspondance » rectifiée, mais celles-ci refusèrent d’appliquer l’innovation. Au bout de quelques mois, Willermoz se lassa d’ailleurs de l’Agent et de ses prétentions d’opérer « la réforme de toutes les sociétés maçonniques et de toutes les religions humaines ». Les membres les plus sérieux de « La Bienfaisance » s’écartaient. A la veille de la Révolution, le crédit de l’ambitieuse somnambule était ruiné. Mais « il demeure, dit Ostabat, que l’altération du rituel rectifié ne fut pas abolie, lors même que sa source était réputée sans autorité, et qu’elle subsiste encore aujourd’hui, témoignage de ces temps d’illusion où quelques-uns des Frères les plus illustres s’abandonnèrent, alors que la tourmente qui allait ruiner l’Ordre était à leur porte, à des prestiges que le Psalmiste nomme phantasmes de la nuit ». L’auteur sent bien que, derrière ce « funeste égarement », il dut y avoir quelque-chose qui n’est pas accessible à la simple érudition, et il pense qu’il ne serait pas inutile « de réexaminer l’histoire dans cette perspective ». Mais tel n’est pas son propos actuel, qui est de provoquer, par un « retour aux sources », la « réparation », possible en effet, de la « fissure » qui, en 1785, porta un coup grave à l’intégrité du rituel rectifié. Une telle idée lui fait beaucoup d’honneur, et nous souhaitons à Ostabat « Vigilance et Persévérance ». Si « n’importe quoi peut être l’occasion d’un développement d’ordre spirituel », n’est-ce pas une occasion de choix, pour un Régime maçonnique, que tout effort en vue de lui faire retrouver son authentique tradition ?
Denys ROMAN