LA NOSTALGIE DE LA STABILITÉ (I)

(Paru dans les Études traditionnelles N° 432-433 de juillet-août-septembre-octobre 1972)

LA NOSTALGIE DE LA STABILITÉ

Quand M. J. Corneloup, vers la fin de son ouvrage Je ne sais qu’épeler[1], parlait des dangers qui menacent notre civilisation, il se faisait l’écho de préoccupations qui s’imposent de plus en plus aux milieux scientifiques et économiques. La conférence de Stock­holm, tenue sous les auspices de l’Organisation des Nations Unies, les travaux du « Club de Rome » et d’autres manifestations qui ont eu leurs répercussions même dans le domaine politique ont mis la question à l’ordre du jour. Au cours de l’année 1972, un nombre de plus en plus considérable d’hommes de science sont intervenus dans le débat, et ce fut le plus souvent pour jeter un cri d’alarme. Il faut mentionner en particulier l’éditorial de M. Raymond Latarjet, Directeur de l’Institut du Radium, dans la revue La Recherche de juin 1972. Cet éditorial est intitulé : « Vers l’humanité stabilisée ? »

L’auteur commence par insister sur le fait que de telles préoccupations se sont imposées brutalement au monde scientifique : « Si l’humanité survit suffisamment pour porter un jour un regard rétrospectif sur le XXe siècle, elle reconnaîtra que l’événement le plus important de ce siècle s’est produit vers 1970. C’est à cette époque que des hommes de science surent comprendre et osèrent clamer que l’Homme devait au plus vite, et en une déchirante révision, mettre fin à l’expansion dans laquelle il avait toujours vécu. Il est logique, bien qu’à première vue paradoxal, que cette prise de conscience ait suivi de peu ce qu’on appelle la conquête de l’espace ».

Cette « conquête de l’espace » – qui n’est, en réalité, pas même une conquête de la lune – a en effet montré que l’homme est irrévocablement lié à la terre, que « les murs de son domaine ne s’écartent jamais… et qu’un problème impérieux de stabilisation s’imposera tôt ou tard… sinon un cataclysme incontrôlé s’en chargera, lequel devrait amorcer des événements en chaîne si chacun d’eux mettait hors d’usage une fraction de notre planète. Plus on attendra, plus on approchera du maximum critique ».

M. Latarjet annonce qu’avec plusieurs autres grands noms de la science il va entreprendre une « croisade » pour réveiller l’opinion publique de la torpeur terriblement dangereuse dans laquelle elle est plongée. Mais ils ne se dissimulent pas que « les obstacles sont dès aujourd’hui gigantesques ». Les modernes, en effet, ne veulent pas entendre parler de la stabilisation, que volontiers ils appelleraient plutôt « stagnation ». Les moins aveuglés estiment qu’« il reste un peu de temps, un peu de place, des ressources inexploitées. Notre génération peut attendre et laisser le problème à nos fils ». Mais alors, demande l’auteur, « n’aurons-nous pas mérité leur malédiction ? » Car « les choses vont vite ».

M. Latarjet a confiance pourtant et il termine ainsi son éditorial : « Plus tard, si elle remporte ce grand combat de la survie, l’humanité ira sans doute plus loin que la stabilisation. Elle envisagera des réductions favorables à l’exploitation la plus raisonnable et la plus harmonieuse de son domaine terrestre »[2].

« Les forces que j’ai mises en route, je ne peux plus les arrêter. » Ainsi parlait l’apprenti sorcier de la ballade de Gœthe en voyant le flot des eaux montantes. Nous ne sommes pas sûr que la science moderne possède le « mot du maître » capable de remettre les choses en ordre.

C’est en Amérique que les doutes des milieux scientifiques quant à l’avenir de notre civilisation matérielle ont été formulés avec le plus de virulence. Un nombre d’ouvrages déjà considérable, dont plusieurs traduits en français, traitent de cette question. Le succès même de ces publications nous dispense d’en donner une analyse trop poussée. Nous citerons cependant l’ouvrage intitulé : Halte à la croissance ? C’est une œuvre collective[3], dont les auteurs (Jeanine Delaunay, Donelia H. Meadows, Dennis L. Meadows, etc.) exposent et commentent les travaux du club de Rome et du M.I.T. (Massachusetts Institute of Technology). On y trouve un nombre considérable de graphiques qui mettent en évidence d’une façon frappante les dangers que fait courir à l’humanité le caractère « exponentiel » de sa croissance, surtout depuis un quart de siècle. Il souligne très bien que ce qui rend particulièrement dramatique la crise actuelle, c’est qu’elle sévit dans le monde entier[4], et que « l’interdépendance des différentes variables » de notre monde terrestre rend tout remède partiel inefficace. La « monstrueuse croissance » dont tant de gens se félicitent encore ouvre les plus « tristes perspectives pour nous-mêmes, nos enfants et nos petits-enfants ». Les auteurs, malgré leur « pessimisme », ne veulent pas désespérer, et ils pensent que l’effort à entreprendre pour effectuer un redressement capital est « le défi offert à notre génération ». Le comité exécutif du club de Rome ajoute : « On ne peut pas se contenter de passer le problème à la génération suivante : il sera trop tard. L’entreprise doit être résolument tentée sans retard et un net virage doit être pris avant la fin de la prochaine décennie » (p. 298).

Dans son éditorial de La Recherche, M. Latarjet ne fait aucune allusion aux origines et aux causes de l’évolution accélérée dont il dénonce les périls imminents ; au contraire, M. André Varagnac, Directeur du Musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye, remonte aux sources mêmes de l’humanité pour retracer cette évolution dans son ouvrage La Conquête des énergies[5]. C’est un livre d’une lecture attrayante, où l’on trouve une foule de détails et des remarques extrêmement suggestives[6]. L’auteur envisage que l’évolution de la civilisation matérielle a été accélérée par sept « révolutions » successives, marquées par la découverte du feu, de la pierre polie (avec l’agriculture et l’élevage), des métaux, des explosifs, de la vapeur, de l’électricité et enfin de l’automation avec tous ses corollaires. Les exposés de ce livre sont bien évidemment influencés par les conceptions de la science moderne ; mais la liberté d’esprit de l’auteur lui permet de formuler des vues qui assez souvent se rapprochent notablement des conceptions traditionnelles. On lit avec plaisir les pages consacrées aux Celtes[7], à la féodalité[8], au déclin de la chevalerie[9], à Rabelais[10] et à bien d’autres sujets. Mais nous devons nous borner dans cet article à examiner la dernière partie de l’ouvrage, qui concerne les quatre dernières « révolutions », qui ont un caractère absolument différent de celles qui les avaient précédées[11].

« A partir du moyen âge » [plus précisément à partir de 1346, date de l’apparition des premiers canons à Crécy], « tout se succédera non plus par millénaires mais par siècles, et à présent par décennies… L’électricité, le pétrole et les industries chimiques firent leur entrée en scène, et leurs développements allaient être si rapides que l’on est depuis en mutation constante et même accélérée… Peut-il y avoir tradition[12] quand l’usage ne dure même pas une génération, et que tout adulte doit envisager l’obligation périodique d’un recyclage ?… Il n’y a plus que des modes… La sixième révolution énergétique (électricité) aura commencé à dénaturer l’homme dans sa fonction jusqu’alors principale : le travail… Les anciens labeurs manuels correspondaient aux rythmes du cœur et des poumons. L’automatisation déséquilibre les travaux physiques : d’où un état de fatigue nouveau… Dans le travail automatisé, la domination des machines tend à obscurcir l’esprit »[13].

La chimie fait de plus en plus disparaître les matériaux naturels, et en particulier le bois, à propos duquel l’auteur fait quelques remarques intéressantes[14]. Nous ne citerons pas les rappels que fait M. Varagnac des menaces causées par la radioactivité. Ces menaces sont aujourd’hui connues de tous. Mais l’auteur en parle en des termes qui nous ont fait songer à une allusion faite par Guénon à une époque où personne ne s’en souciait. M. Varagnac écrit : « On joue littéralement avec ces substances sans bien savoir quels effets elles auront dans le temps, comme on a déjà joué, hélas ! avec des médicaments générateurs de monstres ».

Les dernières pages de l’ouvrage insistent sur les « menaces effroyables » qui pèsent sur l’humanité. L’auteur stigmatise avec une ironie cinglante les « formules alléchantes » de ceux qui veulent nous « faire partager leur gaillard optimisme ». Il dénonce le vide que recouvrent certaines expressions : société de consommation, civilisation des loisirs. « Devant ces propos de Bibliothèque Rose, dit-il, l’historien des civilisations se prend la tête dans les mains ».

Nous n’exposerons pas l’analyse que fait l’auteur de certaines « lèpres morales » qui ravagent la société occidentale d’aujourd’hui, ni les remèdes qu’il propose aux périls dont il souligne la gravité. Mais nous relèverons encore[15] quelques allusions à la crise religieuse actuelle : « Les religions se soucient moins désormais d’un au-delà que de la justice en ce bas monde… Le clergé progressiste entend dépasser la simple protestation contre les scandales du paupérisme et des famines dans le tiers-monde, et il se joint aux actions sociales, parfois même révolutionnaires…  L’Église s’associe à la course au bonheur terrestre… Dans la mesure où un certain clergé post-conciliaire a pour principal objectif de faire du social, il fait passer au second plan les soucis de vie future qui pourtant sont sa raison d’être. Tout le catholicisme tend depuis quelques lustres à se pénétrer de rationalisme. Les églises se vident de la vénération des saints protecteurs. Ces sanctuaires-cliniques seraient aussi bien appropriés à des réunions municipales ou électorales. Plus de reliquaires, et des autels analogues à des tables d’opération ».

Nous omettons quelques critiques vraiment vives de certains « perfectionnements » actuels du culte post-conciliaire ; on s’étonne cependant que M. Varagnac ne dise rien de la musique qu’on entend souvent dans ces édifices où retentissaient naguère les accents d’une liturgie plus que millénaire. L’auteur souligne que le prétexte de toutes ces transformations est « de couper la foi de ses racines populaires ». Les purificateurs, dit-il, s’écrient : « Chasse aux vestiges de paganisme ! » Et l’auteur de faire remarquer que durant de longs siècles ces vestiges pour ainsi dire baptisés n’ont en aucune manière nui à l’ardente foi du peuple chrétien[16].

« Face à ce monde de positivisme, le nouveau clergé espère réinsérer la religion dans la vie quotidienne par la petite porte. Il se costume en laïque et donne à la religion des aspects de self-service. Pour se faire accepter, la religion s’applique à tout expliquer. Or, malgré tant de philosophie, Dieu ne se prouve pas si on ne l’éprouve… Cette déchristianisation progressive de la jeunesse et des masses occidentales est grave, parce qu’elle élargit le fossé moral avec le tiers-monde, qui demeure croyant »[17].

Ce tableau désenchanté de ce qui reste de la religion en Occident termine presque le remarquable ouvrage de M. Varagnac. Les pages qui suivent sont pour nous déconcertantes, car les remèdes proposés ne nous semblent pas à la mesure des maux dénoncés. Comment croire par exemple « que des progrès scientifiques pourraient permettre de mettre à l’épreuve la réalité de l’Au-delà » ? Les réalités divines sont inaccessibles aux investigations de la science profane. Nous devons maintenant examiner d’autres ouvrages traitant de la crise du monde actuel, en particulier celui de M. Paul Sérant, qui n’est pas guénonien, mais qui a une connaissance approfondie de l’œuvre de René Guénon.

Denys ROMAN
(à  suivre)


[1] Cf. E.T. de septembre-octobre 1971, pp. 226-227.

[2] Ce serait une sorte d’annulation d’un certain progrès matériel. Mais nous doutons fort que les Occidentaux modernes, à qui l’on a donné toutes sortes d’habitudes et de besoins artificiels, consentent à revenir même partiellement aux modes de vie du passé.

[3] Editions Fayard, Paris. Les textes en anglais sont traduits par M. Jacques Delaunay.

[4] « L’histoire montre que des bouleversements se produisent dans le monde, d’une manière sporadique et en des points chauds, mais que ces bouleversements sont rarement généralisés ou simultanés » (p. 292).

[5] Librairie Hachette, Paris.

[6] Citons simplement l’appréciation suivante : « Ce sont des procédés relativement récents d’allumage que Gaston  Bachelard a pris pour thèmes de sa Psychanalyse du feu… C.-G. Jung l’a entraîné vers une voie purement imaginaire en l’incitant à rechercher systématiquement les composantes de la libido dans toutes les activités primitives. Bachelard n’a pas hésité à écrire : “La libido est la source de tous les travaux de l’Homo faber… Celui qui travaille le silex aime le silex, et l’on n’aime pas autrement le silex que les  femmes…”. Ah ! qu’en termes galants ces choses-là sont dites ! Mais ces comparaisons pour le moins audacieuses [nous avons éliminé les plus… risquées dans la citation ci-dessus] ne prouvent qu’une chose, c’est que Bachelard n’avait jamais assisté à une démonstration de taille de silex… On voit combien il est imprudent de prétendre expliquer les activités de l’homme préhistorique à partir d’un Homo erotiens universel dans le temps et l’espace, aussi abstraitement irréel que l’Homo ӕconomicus des théoriciens  librement échangistes du XXe siècle » (pp. 58-59).

[7] « La vie religieuse des Gaulois est intense. Elle étonnera César. Ce peuple vivait plus en fonction de l’Au-delà que de ce bas monde ; les Gaulois étaient toujours prêts à le quitter ».

[8] « Ne voir dans la féodalité, avec Michelet, que l’exploitation, c’est rendre sa longue durée incompréhensible… La  richesse aristocratique favorisait un artisanat dont l’empirisme, nourri de liberté compagnonnique, perfectionnait obscurément les équipements mécaniques ».

[9] Avec l’intervention des armes à feu, « c’est tout l’édifice de la chevalerie qui va s’écrouler. Dieu donnait la victoire au plus vaillant, c’est-à-dire celui qui valait le plus, non seulement physiquement mais moralement. Le boulet, le brutal comme dira plus tard le langage direct des troupiers, ne choisit pas ses victimes, fauchant indifféremment braves et couards. »

[10] « Lucien Febvre ne s’y est pas trompé. Rabelais est sincèrement croyant. Pas de profession de foi plus belle que la conclusion de cette lettre de Gargantua à Pantagruel où l’on trouve la sentence célèbre : “Science sans conscience n’est que ruine de l’âme” (p. 186). Ajoutons que les deux conseils donnés en terminant par le père à son fils sont les suivants : “Aie suspects les abus du monde” et  “Ne mets ton cœur à vanité”, qui sont l’essence même du pantagruélisme,  “mépris de toutes choses fortuites” ». Il faut également remarquer que cette lettre est datée  « De Utopie », c’est-à-dire « de nulle part ». Rappelons que c’est le « centre » universel qui est nulle part (Symbolisme de la Croix, chap. XXIX, § 2). Rabelais avait peut-être conscience que le centre secondaire auquel il était rattaché symbolisait le centre primordial ; et cela renforce encore l’interprétation « templière » qu’on peut donner à la date qui suit : « ce dix-septième jour du mois de mars ».

[11] Il est très digne de remarque que les « supports » des trois premières révolutions dont parle M. Varagnac (feu – agriculture et élevage – métaux) jouent un rôle très important dans le symbolisme universel, alors que les explosifs, la vapeur, l’électricité et à plus forte raison l’automation ne peuvent en jouer aucun.

[12] L’auteur emploie ici le mot « traditions » dans le sens de « coutumes » (généralement paysannes) et même de « fol­klore ». Mais ce qu’il dit de leur disparition de plus en plus accélérée peut bien souvent s’appliquer aux traditions an sens guénonien de ce mot.

[13] L’auteur note ici « les réactions qui se poursuivent au sein de quelques organisations ouvrières pré-syndicales et pré-machinistes qui sont parvenues à survivre : les associations compagnonniques ». Il renvoie à ce sujet à la revue Le Compagnonnage (p. 217 et note 13).

[14] « L’ethnographie nous apprend ce que fut l’intime familiarité de l’homme et du bois. L’abattage du bois est, dans le Sud-Est asiatique, une entreprise cérémonielle. Il faut avertir l’arbre, obtenir son consentement ». Il en était de même chez les Grecs : le mythe des Hamadryades est bien connu. Ce respect de l’homme pour la nature dans beaucoup de civilisations traditionnelles nous rappelle un fait singulier rapporté par Pline. Les Carthaginois, avant d’embarquer leurs éléphants sur les navires de guerre, prêtaient serment à ces animaux de les ramener dans leur patrie une fois les hostilités terminées. On peut sourire de telles allégations. Mais d’autres assertions de Pline, apparemment aussi invraisemblables, se sont trouvées confirmées par des recherches toutes récentes : nous pensons notamment à la collaboration des dauphins avec les pêcheurs.

[15] Toute la fin de l’ouvrage est parsemée de remarques très justes comme la suivante : « Le triomphe industriel des sciences appliquées nous persuade qu’il n’existe rien d’autre que ce que manie la science… Alors que nos énergies  naturelles avaient maintenu l’homme dans un univers qualitatif, nos énergies artificielles nous enferment dans du quantitatif ». Et nous pourrions donner beaucoup d’autres citations du même genre.

[16] Certains purificateurs, particulièrement enthousiastes, n’hésitent pas à s’en prendre à tout ce qui, dans le Nouveau Testament, a pour eux un relent de « superstition » ou de folklore. Il va sans dire que l’adoration des Mages, la fuite en Egypte et le massacre des Innocents attirent particulièrement les foudres vengeresses de ces « intégristes » de la modernisation à outrance.

[17] Nous trouvons ici, sous la plume d’un homme de science familier avec toutes les disciplines modernes, l’exact équivalent de l’opposition, tant de fois signalée par Guénon, entre l’Orient et l’Occident.