E.T. N° 404. Novembre-décembre 1967

    Dans le Symbolisme de juillet-septembre, M. Marius Lepage évoque les souvenirs et sentiments qu’a ravivés en lui la disparition de son ami et collaborateur François Ménard. Un article de ce dernier, intitulé Mises au point, expose, à l’usage, semble-t-il, de ceux qui se préparent à entrer dans la voie maçonnique, quelques-uns des caractères essentiels de la Doctrine « perpétuelle et unanime ».

    Presque la moitié de ce numéro est occupée par un article signé « Janus » : Du Symbolisme négro-africain au Symbolisme universel. Dans une optique le plus souvent très traditionnelle (l’auteur cite notamment L’Esotérisme de Luc Benoist), cette étude apporte une somme considérable de renseignements sur les civilisations africaines. Une documentation étendue, servie par un remarquable esprit de synthèse, a permis à l’auteur de passer en revue les champs divers de la science ethnologique, une des très rares sciences modernes, en somme, qui présente quelque intérêt du point de vue traditionnel. Puis « Janus » expose les conséquences des interventions extérieures en Afrique noire (qui est, rappelons-le, l’Afrique au sud du Sahara) : l’Islam, le Christianisme sous ses deux formes « missionnaires », et enfin la domination matérielle de l’Occident moderne, qui « affirme la supériorité de sa culture sur tous les plans ». Les résultats sont connus. L’Europe, depuis la Renaissance, a été vraiment le fléau de l’humanité. Un chapitre des plus curieux traite de la diffusion de la Franc-Maçonnerie en Afrique, souvent importée par des Noirs venus des Antilles. Des détails peu connus sont donnés sur l’attitude, très diverse, des autorités civiles à son endroit. La R.A.U. (Egypte) a interdit la Maçonnerie, naguère encore très florissante en ce pays. Le Libéria a une Maçonnerie déjà ancienne, « à l’américaine », avec « annexes » féminines (sans doute l’Eastern Star) et juvénile (sans doute l’Order of de Molay). Malheureusement aussi, les sociétés pseudo-initiatiques (du type « initiation par correspondance ») font des recrues malgré le prix incroyablement élevé dont elles font payer leurs « secrets ». En guise de conclusion « Janus » propose, pour sauver ce qui reste de l’Afrique traditionnelle, « d’établir un contact sérieux entre sociétés initiatiques européennes et sociétés initiatiques africaines ». Nous ne savons si cela suffirait à endiguer la marée dévastatrice de «  l’occidentalisation » et de la « planification ». Il est bien tard. L’œuvre accomplie, avec entrain et bonne conscience, par ceux qu’un autre ethnologue appelle « les conquérants dits civilisés », a porté partout ses fruits empoisonnés. Le tableau dressé par « Janus » est désolant : « Les traditions dépérissent rapidement… Les genres de vie éclatent… L’introduction de la monnaie a brisé les liens économiques traditionnels… Les sociétés initiatiques perdent peu à peu leurs secrets… La dégradation se manifeste à tous les niveaux… L’école moderne est en contradiction avec tous les enseignements traditionnels… Déjà, il n’existe pratiquement plus de vieillards dépositaires de la « coutume »… Finalement, ceux qui tiennent bon, ce sont ceux qui n’ont pas la parole : les paysans des brousses les plus isolées ; eux seuls préservent encore le trésor des traditions ésotériques africaines… ». C’est donc, à la lettre, à un processus de « paganisation » que nous avons affaire. Mais comment croire qu’une Maçonnerie trop peu consciente de son caractère initiatique et trop souvent infectée dans toutes ses branches, par le virus de l’esprit moderne, pourrait apporter quelque secours à ces malheureuses civilisations à la dérive ? En tout cas, pour les Loges européennes tout au moins, la prise en considération de l’idée suggérée par « Janus » vaudrait certainement mieux que l’organisation de « fêtes de jumelage » et autres amusettes d’un aussi puissant intérêt…

    Ce numéro contient aussi plusieurs articles plus spécialement maçonniques. M. Pierre Le Sellier étudie Le Symbolisme du Temple. Des vues assez intéressantes y sont exposées. Mais nous trouvons l’auteur bien sévère pour Philon, taxé assez gratuitement de panthéisme, et dont on affirme qu’il n’avait « aucune connaissance initiatique ». Sur quoi peut bien se fonder une telle conviction ?

    M. Pierre Stables termine ses Études sur le Symbolique chevaleresque, commencée dans le numéro précédent. Cet article contient bon nombre de détails plus connus, puisés notamment dans Sainte-Palaye, auteur très estimé par Fabre d’Olivet. La deuxième partie concerne les légendes chevaleresques, et M. Stables y fait une large place aux affinités entre la Chevalerie et la Charbonnerie. Nous regrettons que cet article n’accorde pas plus d’attention aux légendes « galantes » sur l’origine des Ordres dont il est parlé dont il est parlé lors de la remise du tablier maçonnique au Rite d’York (notamment l’Ordre de la Jarretière et celui de la Toison d’or). D’autre part, la Chevalerie étant essentiellement une institution hiérarchique, pourquoi ne pas avoir au moins fait mention des légendes concernant celui qui était le premier de tous les chevaliers du monde chrétien : le chef du Saint-Empire ?

    M. André Serres termine son article intitulé « Ce qui est épars…». Les textes de Guénon sont ici rassemblés autour de quelques thèmes du premier degré : le cabinet de réflexion, le dépouillement des métaux, la préparation physique du récipiendaire (qui doit être « ni nu ni vêtu »), les épreuves, les lumières, l’épée flamboyante, la pierre.

    M. Walter Teufel étudie Les Landmarks et les Constitutions d’Anderson. Cet article nous a beaucoup intéressé, car il est sérieusement documenté, et donne d’ailleurs une excellente définition des landmarks, qui sont « des règles anciennes et traditionnelles transmises, du temps de la Maçonnerie opérative, de Vénérable à Vénérable, et qui n’avaient alors jamais été fixées par écrit ». Leur nombre exact n’est pas connu, et les listes qui en ont été dressées le font varier de 7 à 50 ! M. Walter Teufel propose de le ramener à 6, qui seraient les 6 « obligations du Maçon » des Constitutions d’Anderson. A-t-il réfléchi que ces obligations ont un caractère moral et non rituel, et que, si une telle proposition était adoptée, la légende d’Hiram, la distinction des trois grades, les modes de reconnaissance, la nécessité du « tuilage », le droit de visite, les qualifications corporelles des candidats, l’obligation de pratiquer un rituel basé sur l’art de bâtir, et enfin le « secret » même de l’Ordre disparaîtraient de la liste des landmarks ?

    N’oublions pas une étude de M. Ostabat qui veut être une réponse à la première partie de notre article de juillet 1966. Nous y apprenons, à notre grande honte, que les auteurs cités par nous (Guénon, Mackey, Le Forestier) ont reproduit « des informations de deuxième ou de vingtième main ». Ne voulant pas encourir à nouveau un tel reproche, nous nous efforcerons donc de réfuter M. Ostabat… par M. Ostabat lui-même. Ce sera l’objet d’un prochain article.

    Ce n’est pas souvent que, du point de vue traditionnel, on trouve quelque-chose à glaner  dans les émissions radiophoniques utilisées une fois par mois par trois des Obédiences françaises. Il faut même dire que les sujets traités dans ces émissions pourraient donner l’impression que la Maçonnerie a pour but essentiel d’intéresser ses membres aux questions économiques et « culturelles » qui, en Occident, retiennent presque exclusivement l’attention des « intellectuels » profanes. De loin en loin, cependant, il arrive à un conférencier de se souvenir que la Maçonnerie est autre chose. Le 15 octobre 1967, la causerie de la Grande Loge de France était intitulée Tradition et Progrès. La seconde partie de ce texte fait naturellement leur place aux « clichés » habituels sur « les grand idéaux humains forgés dans nos Loges ». Mais la première partie expose des considérations sur l’histoire de l’Ordre qu’on n’est guère habitué à entendre « sur les ondes ». On y accorde une grande place à la Maçonnerie du Moyen-Âge, ce qui est déjà une chose. Les traditions relatives au Prince Edwin et au roi Athelstan sont rapportées. L’orateur pense qu’il y eut au Moyen-Âge des Loges opératives composées de professionnels et des Loges spéculatives composées uniquement de Maçons « acceptés ». Nous pensons, à la suite de Guénon, que les deux éléments devraient se trouver dans les Loges, qui étaient toutes « opératives », c’est-à-dire pratiquaient des « opérations ». En conséquence, le concile d’Avignon de 1326 ne dut pas, comme le croit le conférencier, interdire les Loges non professionnelles et autoriser les professionnelles. Douze ans après la tragédie templière, « l’Eglise de la captivité », comme on disait alors, a simplement donné là un témoignage d’hostilité envers le secret, ce secret qui, nous le savons aujourd’hui, « couvrait » des « opérations » communes à tous les Maçons « qualifiés », qu’ils fussent professionnels ou « qualifiés ».

    Le 29 octobre, c’était le tour de l’Obédience mixte « Le Droit Humain ». Une Sœur vint expliquer pourquoi les fondateurs de cette organisation (Georges Martin et Maria Deraismes) n’avaient voulu pour la femme ni se contenter de la Maçonnerie d’adoption, ni créer une Maçonnerie exclusivement féminine (comme l’est une autre Obédience française, la Grande Loge Féminine de France). Bien que la conférencière ne se fasse pas de l’initiation une idée traditionnelle (bien au contraire) on peut admettre que ses arguments, convenablement transposés, mettent en lumière l’étrange carence qui existe dans le monde occidental. Nous avons toujours été surpris, pour notre compte, que la solution préconisée par Guénon (Cf. Etudes sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, t. II, pp. 19-25) n’ait pas rencontré plus d’écho dans le sein des divers Rites compagnonniques, auxquels pourtant elle avait été « proposée ». Sans vouloir intervenir dans un problème dont la difficulté a été soulignée par Guénon lui-même, nous voudrions cependant signaler que dans la tradition maçonnique on trouve quelques indices permettant de déterminer le métier qui serait « susceptible d’effectuer une transmission à l’égard de certains métiers féminin ». Le « germe » d’une telle possibilité se trouve dans un verset de la Genèse (IV, 22) : « Noéma était la sœur de Tubalcain ». Ce verset qui (fait à noter) avait le don de mettre « en transes » la chanoinesse de Vallière (l’Agent Inconnu de Willermoz) a été « explicité » par la Kabbale hébraïque qui attribue à Noéma l’invention du tissage ; et cette tradition est reprise telle quelle dans les Old Charges qui affirment : « Noéma inventa l’art du tissage et le maniement de la quenouille et du fuseau ; d’où le nom d’art des femmes donné à ces activités ». Remarquons tout de suite que la maçonnerie et le tissage sont des industries « sœurs », toutes deux répondant à la nécessité nouvelle qui s’imposa à l’humanité chassée du Paradis : celle de se « couvrir ». Rappelons aussi l’abondance des tissus dans le Temple de Salomon et surtout dans le Tabernacle de Moïse : car le tissage, art « primordial » est commun aux peuples nomades et aux sédentaires. Dans la tradition islamique, ce caractère primordial a été mis en évidence par le Prophète lui-même, qui affirme que le tissage fut pratiqué par Adam, père du genre humain. Dans la tradition gréco-latine, le rôle de Noéma est tenu par Minerve. La déesse née d’un coup de hache (c’est-à-dire fille du tonnerre) en des conditions qui rappellent « l’endogénie de l’enfançon » de la tradition chinoise, était appelée aussi Erganée (Ouvrière) et présidait à tous les travaux faits à l’aiguille. Ses rapports avec la maçonnerie sont marqués par le fait que ce fut Vulcain (équivalent grec de Tubalcain) qui donna le coup de hache dont naquit sa sœur. A cause de ces considérations, nous pensons que ce sont les métiers compagnonniques les plus proches de la Maçonnerie qui seraient les plus qualifiés pour établir une initiation féminine basée sur les arts du tissage, de la broderie et de la couture. Ces métiers sont ceux de tailleurs de pierre et des charpentiers, et l’on remarquera que, dans tous les Rites, ils viennent en tête dans l’ordre de préséance compagnonnique (cf. Luc Benoist, Le Compagnonnage, pp. 38-39). De telles préoccupations sont naturellement très éloignées de celles de la Sœur qui parlait le 29 octobre dernier. Dans sa conférence, nous avons noté une allusion élogieuse à l’ « hominisation teilhardienne ». Cela montre bien les progrès inquiétants accomplis, dans tous les milieux maçonniques français, par les thèses évolutionnistes du célèbre Jésuite.

Denys ROMAN