UNE GROSSIÈRE SUPERCHERIE

Octobre 2017

Le détournement illicite et illégitime de la correspondance privée de René Guénon à Marcel Maugy / Denys Roman fait actuellement l’objet d’une publication qui surpasse éminemment en extravagantes altérations frauduleuses de la vérité les versions que nous avons précédemment dénoncées dans nos deux articles spécialement repris ici-même sous les titres de « René Guénon livré à la multitude (I) : témoignage et mises en garde » et «René Guénon livré à la multitude (II) : jusqu’où ira-t-on ?  » .

Avant de dire publiquement quelques mots (dont nous avons d’abord loyalement informé les protagonistes) de la publication de ce nouveau « document », en effet aussi « historique » qu’ « inédit », considéré comme « un des trésors » du « Fonds René Guénon » d’une prestigieuse bibliothèque maçonnique française, nous terminerons notre aperçu des fraudes et manipulations mensongères qui ont précédemment frappé l’échange véritable entre l’expéditeur et le destinataire de la correspondance privée authentique, en proposant à nos lecteurs de prendre ci-dessous connaissance d’un exemple que nous avons dénoncé en 2009 dans l’ancienne revue maçonnique franco-italiennne « La Lettre G / La lettera G » N° 11, sous le titre de « René GUÉNON – Lettere a Denys Roman : Une grossière supercherie ».

André Bachelet


« René GUÉNON – Lettere a Denys Roman » :
Une grossière supercherie

(Paru dans « La Lettre G / La lettera G » N° 11, Équinoxe d’automne 2009)

 

Une officine « éditoriale » portant une série d’appellations à consonances arabes et sans domiciliation a récemment publié en Italie, à en-tête de René Guénon, une traduction de « Lettere massoniche a Denys Roman » sous forme de deux fascicules de 77 pages chacun, tenues par des agrafes.

Une quarantaine de ces pages est occupée par des notes dont les trois quarts reprennent, traduits en italien, des passages entiers du « Document confidentiel inédit » de Jean Reyor (Marcel Clavelle), ainsi que de nombreux extraits de «lettere » de René Guénon à divers correspondants ; tous ces passages et extraits renvoient au même type d’ « edizioni », apparemment spécialisées dans ce genre de « collections ». Les notes restantes sont faites d’éléments pour la plupart livresques sur lesquels nous allons revenir pour en expliciter le contenu aux allures savantes mais souvent « simpliste » et non dénué d’hypothèses hasardeuses voire d’affirmations erronées, le tout recouvert par l’anonymat de leurs « auteurs ».

Il est clair qu’avec ces deux fascicules nous avons encore une fois affaire à une « édition » clandestine, en l’occurrence basée sur un prétendu « original français » qui, en réalité, n’est autre que l’aboutissement de plus en plus dénaturé d’un long cheminement, toujours plus éloigné des lettres missives autographes de René Guénon en notre possession à la suite de Denys Roman.

Cette nouvelle publication faite sans droits ni autorisations ni contrôle d’aucune sorte et erronée en de très nombreux points, outre qu’elle bafoue la volonté expresse de René Guénon1 comme de Denys Roman, contribue de surcroît à propager dans le domaine public des écrits réservés à double titre : celui de la correspondance privée et celui spécifiquement maçonnique de caractère rituélique.

Compte tenu de la gravité des conséquences qui ne peuvent qu’en découler à divers points de vue dont celui qui fonde précisément la présente revue et que nous partageons, il nous paraît nécessaire de dénoncer encore une fois ce genre d’entreprises, et d’alerter notamment ceux que cette « documentation » pourrait tromper et qui n’auraient pas connaissance de ce que nous avons déjà précisé lorsque les circonstances l’ont exigé2.

En bref, ces fascicules représentent le point d’arrivée en Italie d’une diffusion effectuée d’abord en France « sous le manteau » en 1990 (avec d’autres correspondances de René Guénon), puis tombée dans le domaine public en 2002 via internet d’où nous l’avons fait retirer, et ayant même servi de « base documentaire » et de « référence » à certaines publications françaises « officielles »3.

Précisons qu’à l’origine un individu connu de certains milieux « traditionnels » français, trahissant la confiance que Denys Roman lui avait un temps accordée, communiqua, sans autorisation aucune, des copies de cette correspondance dans des « cercles » à prétention guénonienne, qualifiés de « très restreints » sous le « titre distinctif » F. S. ; c’est donc à partir d’un détournement, que la législation française considère comme un vol, que fut confectionnée par eux une « édition » dactylographiée, dont la comparaison avec les lettres missives autographes originales est accablante : ladite dactylographie est en effet grevée d’erreurs et d’incohérences, de fautes parfois grotesques, de mots et de phrases que René Guénon n’a jamais écrits, de passages voire de pages entières manquantes, de mélanges de dates et de contenus, etc., toutes choses indignes qui se retrouvent dans les diffusions successives, avec des tares supplémentaires s’ajoutant aux précédentes à chaque étape de reproduction dont internet et maintenant ces deux fascicules.

L’examen démontre que la présente version italienne résulte de la « phase » internet et rajoute aux modifications et erreurs antérieures les siennes propres.

En outre et comme indiqué précédemment, les auteurs ont cru bon de compléter cette traduction – souvent approximative sinon inappropriée – de commentaires qui se présentent sous la forme d’un « corpus » conséquent de notes. Ce procédé correspond à une tendance « historiciste » dans laquelle l’appareil documentaire et une apparence d’« érudition » prennent l’avantage sur l’intériorité doctrinale, sans doute et entre autres parce que, dans l’idée des « auteurs », la compréhension des faits évoqués par Guénon dans ces lettres nécessite quelques compléments pour le lecteur italien qui en ignore les ressorts cachés, comme il semblerait que ce soit aussi le cas des auteurs eux-mêmes.4

En l’occurrence, le choix ainsi retenu paraît être un prétexte pour faire prévaloir le point de vue que l’auteur français… Jean Reyor exprime dans son « document confidentiel », et dont l’œuvre constitue une véritable dénaturation de celle de René Guénon. Certes, une lecture superficielle de ce « document » peut conforter l’illusion d’une certaine familiarité avec le milieu « traditionnel » français, alors qu’il n’en ressort, en réalité, qu’une vision partielle et surtout très « orientée » ; une réponse à cette déviance pourrait sans doute être trouvée dans l’intention qui a présidé à la rédaction de ce texte, qui résulte du fait que son auteur n’était plus très libre intellectuellement de ses choix. Car, si l’on souhaite comprendre la position de R. Guénon en rapport avec les événements de la période évoquée dans cette correspondance, ce n’est pas dans le « Document confidentiel inédit » de Reyor qu’il convient de prendre des références, ce document étant, à divers titres, un monument de duplicité. C’est pourquoi, pour une approche correcte de son contenu et de l’imposture qu’il constitue eu égard à la personne et l’œuvre de Guénon, nous nous permettons de renvoyer nos lecteurs à l’étude de A. Balestrieri « À propos d’un “Document confidentiel inédit” (et des “apories” de son auteur) », en cours de publication ici-même.

Pour en terminer, nous voudrions mettre l’accent sur un point fondamental qui peut ne pas apparaître dès l’abord à la lecture des notes, dont il n’est pas certain d’ailleurs qu’elles soient de provenance maçonnique comme on pourrait logiquement s’y attendre : quoi qu’il en soit, certaines lacunes y sont en effet incompréhensibles face à ce qui ressort du moindre fragment de cette correspondance, et finissent de jeter la suspicion la plus complète sur cette publication.

Que résulte-t-il en effet là-dedans de l’échange entre R. Guénon et D. Roman, composé pour l’essentiel de considérations sur l’Ordre maçonnique et la mise au point d’un rituel – fondement irremplaçable du « travail » du Maçon ? échange qui devait se révéler riche de promesses pour l’œuvre de Denys Roman dont il constituait la base sur laquelle il travailla en vue de l’adoption de ce rituel par la Loge « La Grande Triade » créée en 1947 à Paris dans le cadre de la Grande Loge de France.

Aussi l’importance de cette correspondance ne réside-t-elle pas dans une accumulation de faits impliquant nombre de personnes de l’entourage plus ou moins proche de Guénon, comme on pourrait le penser à la lecture desdites notes, mais bien dans son apport rituel et symbolique.

Et c’est de cela que Denys Roman devait tirer le plus grand parti dans son œuvre, la « substantifique moelle » de cette correspondance ayant ainsi été transmise par ses propres soins à ceux auxquels il s’adressait, et selon des modalités appropriées à la nature des sujets traités, modalités qui revêtaient à ses yeux une grande importance.

On retiendra par exemple son thème central relatif aux dépôts symboliques dont la Maçonnerie a hérité au cours des âges et qui font d’elle, selon l’heureuse expression de l’auteur, l’ « Arche vivante des Symboles » ; dans cette perspective il aborde certaines particularités de l’Arche Royale et de son mot sacré (ce qui incitera R. Guénon à traiter ce sujet), la constitution du rituel en tant que doctrine et méthode, l’importance des « légendes » maçonniques véhiculées par les Old Charges pour la compréhension des diverses filiations qui constituent l’histoire traditionnelle de l’Ordre, etc…

Ainsi, ce qui aurait dû faire l’objet d’une attention toute particulière a été négligé au bénéfice de préoccupations contingentes et de la mise en avant du « Document confidentiel inédit » de J. Reyor : étonnante et dérisoire substitution qui ne peut tromper que ceux qui n’ont qu’une connaissance superficielle des sujets. Mais que pouvait-on espérer d’une entreprise à ce point étrangère à tout esprit traditionnel ? cet esprit qui devrait être le garant de toute initiative se rapportant en particulier à René Guénon et ses écrits. Corruptio optimi pessima.

A. Bachelet



 

  1.   Voir les précisions données dans le présent numéro par L. M. « À propos de la correspondance de René Guénon », ainsi que par P. Nutrizio dans son article sur « “René Guénon et les formes de la Tradition” » paru in « Rivista di Studi tradizionali », n° 72, janvier-juin 1991.
  2. Cf. nos articles  « René Guénon livré à la multitude (I) : Témoignage et mises garde », diffusé depuis juin 2003 sur le site  HYPERLINK “http://www.zen-it.com/” www.zen-it.com ; et ibid. (II) : « Jusqu’où ira-t-on ? », paru dans la revue Vers la Tradition n° 94 de décembre 2003/janvier-février 2004.
  3.   Voir en particulier l’ouvrage publié chez Dervy en 2003 par l’Institut maçonnique de France : Les plus belles pages de la Franc-Maçonnerie française, où un certain Jean-Pierre Deschamps, c’est-à-dire M. Jean-Pierre Laurant (selon MM. J.-P. Brach et J. Rousse-Lacordaire in Études d’histoire de l’ésotérisme, éditions du Cerf 2007, p. 443), « spécialiste » français de R. Guénon, présente dans les pages 171 à 175 une « lettre de René Guénon (extrait )» aux contenus faussement datés, passages sautés qui rendent le propos incompréhensible, mots erronés et faisant dire à R. Guénon exactement le contraire de ce qu’il a écrit ! au point que nous dûmes intervenir auprès des divers responsables. Voir également, sous les mêmes « auspices » rédactionnelles, la revue Politica Hermetica , n° 16 – 2002 : « René Guénon, lectures et enjeux », éditée par L’Âge d’Homme, où M. Xavier Accart donne trois références à des lettres issues de cette même « source ». Beaux exemples de « rigueur scientifique », maçonnique et « guénonienne »…
  4. La connaissance livresque que les auteurs ont du milieu « traditionnel » français de cette époque les a amenés à commettre des erreurs factuelles ou d’appréciation avec des conséquences diversement préjudiciables : ainsi de l’attribution erronée de certains patronymes, dont celui d’une personne (bien connue en Italie pour avoir été toujours fidèle à R. Guénon) qui se voit impliquée dans une initiative officielle de caractère maçonnique qui ne la concernait pas.