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Note 5: Denys Roman : « QUESTIONS DE RITUELS » suivant l’œuvre de R. Guénon et ses lettres à M. Maugy / D. Roman.

Novembre 2017

avertissement

2010 : Équinoxe d’automne, La Lettera G / La lettre G, N° 13.

 

Denys Roman : « QUESTIONS DE RITUELS »

(Chapitre X de René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie, Éditions de l’Œuvre, 1982 ;  Éditions Traditionnelles, 1995.)

 

Ce texte que Denys Roman consacre à diverses « Questions de Rituels » paraîtra sans doute déconcertant au lecteur peu ou pas familier de son œuvre et de celle de René Guénon par le point du vue non conventionnel duquel il se place pour traiter de certains aspects du rituel maçonnique et de sa pratique : fin connaisseur des principaux Rites maçonniques, notamment anglo-saxons, il avait travaillé sur un rituel sous la bienveillante autorité du Maître et s’inspirait de la doctrine exposée par celui-ci en la matière.

C’est ainsi que la fidélité à l’auteur des Aperçus sur l’Initiation et de bien d’autres ouvrages s’exprime à nouveau avec « force et vigueur » sous la plume de D. Roman lorsqu’il aborde, par exemple, la nécessité de préserver de l’oubli le langage maçonnique, l’importance de la « restitution des métaux » qui s’assimile à une certaine opération hermétique permettant la réintégration de l’être dans son état de pureté originelle, révélant ainsi cette possibilité que comporte l’initiation maçonnique ; il prend en compte les dangers de l’attitude « passive » – aux conséquences désastreuses pour le devenir posthume de l’initié –, l’intégration rituelle de l’héritage chevaleresque propre à l’Écossisme, la négligence de l’usage transposé du Code maçonnique, « vestige » vivant de la méthode initiatique héritée des anciens ; il met également l’accent d’une manière inattendue sur un des modes d’intégration rituelle des attributs symboliques du Grand Architecte que sont Sagesse, Force et Beauté, ainsi que sur la place éminente, en Loge, de la Bible et des textes sacrés ; et pour clore ce tour d’horizon non exhaustif des sujets traités par l’auteur, on relèvera notamment l’importance accordée à la formule de « promulgation des signes substitués », tirée du rituel pratiqué en Angleterre, et qui constitue une ouverture capitale aux possibilités de restitution de la Parole perdue. Notons que, sur ce sujet, R. Guénon ne voyait que des avantages à l’introduction, dans les rituels français, de formules ou d’usages rituels « étrangers » – et notamment ceux des rituels anglais. C’est une manière de s’enrichir aux sources communes – dont certains éléments furent parfois dispersés en divers Rites –, mais à condition de respecter les caractéristiques fondamentales particulières à chaque Rite, constituées principalement par la communication des « secrets ».

Ces préoccupations de l’auteur, nous les retrouvons dans nombre de ses articles parus dans la revue Études Traditionnelles à partir de l’année 1950, et dont certains furent judicieusement repris ici-même. Elles se placent toujours dans la perspective d’une démarche active, « opérative », de l’initié ; ainsi en est-il de textes comme : « Remarques sur quelques symboles maçonniques », « Un rite maçonnique oublié : l’imposition du nom des Maîtres », « Pythagorisme et Maçonnerie » (respectivement parus ici en langue italienne dans les numéros 2, 7 et 8), ou encore « Les “Harmonies internes” du rituel », « Le symbolisme de la Loge de Table », « À propos d’un article du Symbolisme », etc.

En réalité, le point de vue traditionnel qu’exprime ainsi D. Roman est le seul à permettre d’affirmer la nature supra-individuelle du rituel et d’assurer, de ce fait, une réelle compréhension du contenu doctrinal et méthodique que ce dernier véhicule sous forme symbolique. Ainsi l’auteur met-il en évidence une situation – qui n’était pas nouvelle pour lui et qui perdure encore, hélas, de nos jours : celle qui concerne de multiples tentatives d’adaptation des textes rituels et de leurs compléments que sont les Instructions ou Lectures, ces adaptations correspondant le plus généralement à des modernisations ou « exotérisations » dont l’esprit est étranger à toute démarche initiatique (cf. note fin de texte). C’est pourquoi l’examen de l’auteur met en évidence divers moyens qu’utilise l’esprit antitraditionnel pour amoindrir ou dénaturer la démarche initiatique en la détournant de sa finalité véritable ; ainsi sont concernées au premier chef les possibilités opératives permises et favorisées par l’attitude active de l’initié, et dont la mise en œuvre exige l’appréhension correcte de certaines notions méthodiques fondamentales.

En fait, dans la continuité de ce que R. Guénon a maintenu dans tout le cours de son œuvre, les préoccupations de l’auteur sont en permanence axées sur le souci d’une restitution du symbolisme et des usages plus conformes à la « vocation » première de l’Ordre, celle-ci étant de permettre – encore aujourd’hui – l’accès à l’initiation et à la réalisation effective des possibilités de l’être.

En conséquence de quoi, Denys Roman a particulièrement insisté, dans ce texte et en d’autres, sur l’importance du rite et du symbole dans la pratique spéculative ; et l’on sait que ces deux composants essentiels du rituel, et notamment le rite qui est un symbole « agi », ont une portée effective.

Mais il ne négligea jamais les travaux « intellectuels » encadrés par le Travail rituel, qui constituent un apport précieux à condition d’être des prolongements en étroite connexion avec la pratique rituelle. Celle-ci, lorsqu’elle est orthodoxe, quelque forme qu’elle prenne, est un acte sacré qui procède du Grand Architecte ; elle s’inscrit dans le « plan tracé » de la Construction universelle dont l’Ordre maçonnique est une des expressions les plus véritables ; elle constitue le lien qui permet de dépasser la condition de l’initiation virtuelle, et d’accéder, en principe, à la réalisation effective des petits mystères : ce lien qui conduit invariablement à la station ultime de la pure initiation de Métier qu’est l’état primordial dans lequel se réalise la plénitude de l’être.

André BACHELET

Note : On peut ici rappeler la formule connue de tout Maçon : « Il n’est au pouvoir de personne d’introduire des innovations dans le corps de la Maçonnerie », formule que l’on a parfois tenté d’opposer à R. Guénon ainsi qu’à D. Roman. Or, en l’occurrence, une restitution symbolique d’esprit traditionnel en conformité avec la démarche initiatique du Métier ne peut être assimilée à une « innovation » qui, par nature, y est étrangère et souvent contraire. On pourra consulter à ce sujet le chapitre XV (notamment le dernier paragraphe) de l’ouvrage posthume de Denys Roman : Réflexion d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – L’Arche vivante des Symboles, Éditions Traditionnelles, Paris 1995.

 

 

Denys Roman : « QUESTIONS DE RITUELS »

 

René Guénon n’a jamais cessé de dénoncer l’expression « jouer au rituel », inventée par Oswald Wirth pour critiquer le comportement des Loges anglo-saxonnes, pour lesquelles effectivement le « travail » maçonnique consiste avant tout dans l’exécution des rites1. Wirth, en effet, comme beaucoup de Maçons français d’ailleurs, pensait que le véritable travail initiatique consiste dans les « planches », c’est-à-dire dans les discours pompeusement qualifiés de « morceaux d’architecture » où des Frères, désignés à tour de rôle pour la corvée de quinzaine, débitent n’importe quoi sur des sujets le plus souvent totalement étrangers à toute idée d’initiation.

Si une planche, quand elle traite de symbolisme, de technique initiatique ou d’histoire « sacrée », est parfaitement à sa place en Loge, il n’en reste pas moins que le véritable travail maçonnique est l’exécution du rituel. Guénon répondait toujours avec précision quand on l’interrogeait sur ce point, et il déplorait la manie des Maçons français de procéder à la « modernisation des rituels ». Nous voudrions, dans ce chapitre, exposer quelle fut en la matière la doctrine de ce Maître.

Des trois Rites réguliers en usage en France (Rite Écossais Ancien et Accepté, Rite français ou moderne, Rite Rectifié), c’est le premier qui avait sa préférence, et parmi les nombreuses versions de ce Rite, il appréciait particulièrement celle de la Loge « Thébah », atelier auquel il avait appartenu 2Il conseillait même de partir de cette version pour constituer des rituels d’esprit vraiment initiatique qui, au lendemain de la seconde guerre mondiale, lui furent demandés à la fois en France, en Italie et dans un pays de langue arabe.

Pour Guénon, quand on a fait choix d’un Rite, il faut conserver rigoureusement les « caractéristiques », c’est-à-dire les signes, mots sacrés, marches, âges rituels, batteries et autres choses énumérées dans les « tuileurs ». Il faut ensuite éliminer toutes les innovations « modernisantes », en général facilement reconnaissables3. Cela terminé, il est parfaitement légitime d’introduire des éléments rituéliques dont on reconnaît le caractère traditionnel, même s’ils sont empruntés à des Rites différents de celui sur lequel on travaille. Donnons quelques exemples.

À la formule française « À la gloire du Grand Architecte de l’Univers », Guénon conseillait de substituer la formule anglaise « Au nom du Grand Architecte de l’Univers ». De plus, au lieu de travailler aux trois grades bleus sous l’invocation du Grand Architecte, il estimait bien préférable de placer le second degré sous celle du Grand Géomètre de l’Univers et le troisième degré sous celle du Très-Haut.

Un autre emprunt que Guénon conseillait de faire aux rituels anglais est celui des « Lectures ». Il s’agit d’« instructions » beaucoup plus développées que les « catéchismes » français ; elles comportent 7 sections pour le premier degré, 5 pour le second, 3 pour le troisième. Sous forme de demandes et de réponses, ce sont des commentaires sur les symboles et aussi sur certains textes de l’Écriture. Guénon conseillait de les adopter et d’en éliminer le caractère moralisant au profit de leur signification initiatique. Nous pensons aussi qu’il y aurait lieu d’y introduire la relation des principaux faits de l’« Histoire traditionnelle » de la Maçonnerie et surtout de la « légende du métier », en en faisant ressortir la signification spirituelle.

Enfin, Guénon approuvait entièrement l’introduction dans les rituels français d’un usage anglais propre au 3e degré. Il s’agit de la « promulgation des signes substitués » par le « Très Respectable Maître » représentant le roi Salomon, et qui déclare « qu’à l’avenir ils serviront sur toute la terre de signes de reconnaissance aux Maîtres Maçons, jusqu’à ce que le temps et les circonstances permettent de restituer les signes originels ». Ce sont là des termes dont il est inutile de souligner l’importance.

Les Maçons d’esprit moderne, qui se flattent d’être à l’avant-garde du Progrès, demanderaient sans doute quel intérêt il peut bien y avoir à restaurer des formules vieillies, dont personne ne comprend plus le sens. Ils ont raison : de leur point de vue, cela n’offre en effet aucun intérêt. Les Maçons traditionnels, eux, et surtout les Maçons d’esprit « guénonien », savent que ces formules archaïques ne sauraient jamais être « périmées », car elles sont toutes chargées d’« influences spirituelles », elles constituent un « jargon » c’est-à-dire la véritable « langue sacrée » de la Maçonnerie, et leur oubli définitif serait un acte d’une exceptionnelle gravité. Il convient au contraire de leur redonner « force et vigueur », car ce « rassemblement » (cette « réintégration ») des éléments « épars » du langage, c’est-à-dire du « verbe » maçonnique, constitue une condition nécessaire à la redécouverte de la « Parole perdue ».

Si les ouvrages traitant d’histoire de la Maçonnerie sont nombreux, il n’en est pas de même pour les œuvres consacrées à son rituel et à son symbolisme. L’œuvre de René Guénon, bien entendu, surpasse toutes les autres en ce domaine. Un Italien, Arturo Reghini, a donné de très brillantes études, malheureusement trop souvent limitées au symbolisme numéral et géométrique. Un Maçon anglais, John-T. Lawrence, a publié quelques ouvrages qui sont devenus en Angleterre des « classiques » des études maçonniques4.Charles Clyde Hunt a donné au Grand Lodge Bulletin d’Iowa de nombreux articles, réunis en 1938 sous le titre Masonic Symbolism5.Et, plus récemment, ont paru en langue espagnole des manuels consacrés aux 4 premiers degrés du Rite écossais, ouvrages qui, disons le très nettement, sont bien supérieurs aux ouvrages analogues d’Oswald Wirth sous le rapport symbolique et rituel6.Nous nous proposons d’en examiner certains aperçus qui ont retenu notre attention.

Dans le manuel du grade d’Apprenti, par exemple, nous trouvons, sur la lettre B, en tant que « première lettre cosmologique », des considérations qui rappellent singulièrement ce qu’a écrit René Guénon sur cette lettre, première lettre de Bereshith (mot par lequel débute la Genèse, et aussi l’Évangile selon saint Jean traduit en hébreu). « Magister » fait remarquer que le B hébreu est la lettre beth, et que le mot beth signifie « maison ». La forme hébraïque de la lettre beth est d’ailleurs considérée comme l’hiéroglyphe du Temple. Mais on aurait pu ajouter quelques considérations sur Booz lui-même dont la Bible affirme qu’il « bâtit pour la seconde fois la maison d’Israël » et auquel il fut dit : « Manifeste ta force en Ephrata, fais-toi un nom dans Bethléem. » Il ne faudrait pas non plus oublier que la vie terrestre du Christ commence à Bethléem, c’est·à-dire dans la « maison du pain ».

Passons maintenant au second degré. Tout le monde convient qu’il s’agit là du grade le moins riche des 3 grades symboliques, le moins riche et aussi celui qui a été le plus maltraité par les « modernisateurs » à outrance. Et cependant, l’auteur a trouvé le moyen de nous donner, sur ce grade déshérité, un volume de 220 pages dense et intéressant, et en somme digne du premier. Il faut avant tout le louer sans réserve d’avoir entièrement passé sous silence les 5 fameux « Philosophes » qui, dans certains rituels, ont pris la place de la station entre le ciel et la terre.

Ce que dit l’auteur sur la « noblesse du travail » est à rapprocher des études de Coomaraswamy et d’Éric Gill dont René Guénon a rendu compte abondamment dans les Études Traditionnelles de 1938 à 1939, et aussi du passage bien connu de Saint Paul dans la seconde Épître aux Thessaloniciens (III, 6 – 18). Mentionnons en passant que ce texte scripturaire est utilisé lors de l’ouverture d’un Chapitre de la « Sainte Royale Arche », selon la version qui procède de la Grande Loge des « Anciens ». Au moment le plus solennel de l’ouverture des travaux, le « Grand-Prêtre » lit ce texte dans la Bible, tous les Compagnons formant alors l’« arche caténaire ».

Les considérations de « Magister » sur un tel sujet se terminent par d’excellentes remarques sur l’attitude « active », indispensable pour l’accession à la maîtrise, et sur les dangers de l’attitude inverse, c’est-à-dire « passive ». « L’être actif agit librement, quelles que soient les circonstances ; l’être passif est l’esclave du hasard. » Et, pour le dire en terminant, c’est justement parce que tout dans l’initié doit être le fruit d’une « élection rituelle » (presque au sens alchimique de ce terme), et rien la conséquence d’un « hasard » (ou plutôt de ce qui apparaît sur la terre comme un hasard) que le récipiendaire est tenu d’être « né libre ».

Le volume consacré au grade de Maître est peut-être le moins « réussi » des quatre, car l’auteur, se cantonnant exclusivement dans le rituel écossais, a laissé de côté des symboles nombreux et importants qui figurent dans les rituels anglo-américains, tels que la « lumière du Maître Maçon », les « ténèbres visibles », la lucarne, le voile déchiré, la pierre roulée, l’arche, la manne, la rosée, le vase d’encens, la bêche, la ruche. Néanmoins on trouve dans cet ouvrage sur le 3e degré des notions intéressantes, en particulier sur l’« accusation de meurtre », la rétrogradation, la « marche mystérieuse des Maîtres », les « traces » de la fuite d’Hiram-Abi dans le Temple, les obligations du serment, le cordon de Maître, la sublimation, et surtout sur Tubalcaïn. Remarquons aussi que « Magister » a bien vu l’importance de la « restitution des métaux », œuvre de prédilection du Grand-Maître Hiram-Abi « qui fit pour le roi Salomon les deux colonnes de bronze et la mer d’airain ». Par cette restitution, les métaux cessent de symboliser les vices pour symboliser désormais les vertus, l’orgueil cédant la place à la foi, etc.

Le 4e volume de « Magister » traite du grade de « Maître secret », premier degré des « Loges de perfection ». L’auteur, considérant que les 30 hauts grades du Rite Écossais se réduisent en réalité à beaucoup moins (le plus grand nombre étant simplement conféré « par communication »), déplore qu’ainsi un grand nombre de symboles parfois importants soient pratiquement éliminés de l’enseignement maçonnique. Pour y remédier, il propose de réduire le nombre des hauts grades à 9 et d’y répartir la totalité du trésor symbolique de l’Ordre. Mais ainsi le nombre 33, si éminemment symbolique par lui-même, disparaîtrait. Il serait plus judicieux, pensons-nous, de réciter, à chacun des hauts grades conférés dans leur plénitude rituélique, les « questions d’ordre » des grades antécédents donnés par communication : le symbolisme oral de ces grades serait ainsi sauvegardé ; quant à leur symbolisme figuré, comme il ne saurait naturellement être question de réunir dans un atelier tous les « Tableaux de Loge » des grades antérieurs, ne pourrait-on pas leur substituer les blasons de ces grades ? Chaque degré écossais possède en effet des armoiries qui actuellement ne figurent que dans l’atelier du Suprême Conseil7. Il serait bon d’en donner connaissance aux grades intéressés, surtout si l’on réfléchit à l’importance de l’héritage chevaleresque dans le Rite ancien et accepté8.

« Magister », selon la solution qu’il propose, étudie dans son volume sur le « Maître secret » des symboles propres aux grades suivants, et notamment au 5e degré : « Maître Parfait », où se trouve la formule : « Le Maître Parfait connaît le cercle et sa quadrature. » Viennent ensuite des considérations sur le tombeau d’Hiram, la translation du corps, le laurier et l’olivier, la clé, le point au centre du cercle, l’œil, la Tétraktys, enfin les symboles proprement kabbalistiques, si nombreux dans les grades « de perfection » : l’arbre des Sephiroth, l’Arche d’Alliance, le chandelier à 7 branches, les dix commandements.

Nous ne savons si les Suprêmes Conseils sud-américains ont donné une suite quelconque aux suggestions, audacieuses il faut bien le dire, de « Magister ». Il est probable que non. Cependant cet auteur était très conscient du fait que, selon la formule bien connue, « il n’est au pouvoir de personne de faire des innovations dans le corps de la Maçonnerie ». Et ses propositions visaient non pas à « moderniser les rituels »  – ce qui est bien la pire des innovations –, mais au contraire à maintenir ou à rétablir des éléments du « travail » maçonnique abandonnés ou simplement oubliés.

Les ouvrages de « Magister » dont nous venons de parler sont l’expression d’une volonté de renouer avec la tradition maçonnique. On ne saurait donc assimiler de telles propositions à ces véritables falsifications que constituent l’œuvre d’Anderson et celle de Willermoz. Nous voudrions, avant de terminer ce chapitre, parler de deux usages, le premier disparu, l’autre qui tend à se répandre en France, et que l’on peut considérer sinon comme des rites dans le plein sens de ce mot, du moins comme des pratiques parfaitement légitimes et même dignes d’intérêt.

Guénon a parlé du « code maçonnique » et en a commenté le premier article9. Nous avons de ce code plusieurs versions, qui sont toutes des amoindrissements, pour ne pas dire des dégénérescences moralisantes, de ce qui dut être à l’origine un « aide-mémoire » de la méthode initiatique de la Maçonnerie, et l’on devait en donner connaissance aux néophytes après leur avoir communiqué les symboles de l’Ordre, qui en constituent la doctrine10. Même si ce qui nous est parvenu de ce texte n’est plus qu’un « vestige », il serait peut-être bon de conserver ce vestige (qui pourrait aussi devenir un « germe »), jusqu’à ce que le temps et les circonstances permettent de lui restituer la plénitude de son « efficacité » originelle11.

Depuis quelques années plusieurs Loges françaises ont pris l’habitude, à la fin de l’ouverture des travaux, de lire le prologue de l’Évangile selon saint Jean. Cette lecture se fait avec une certaine solennité, les deux Diacres (ou, à leur défaut, l’Expert et le Maître des Cérémonies) faisant, au-dessus du lecteur, un simulacre de « voûte d’acier ». Il n’y a rien que de très louable en cela, si ce n’est peut-être qu’au terme de leur vie, bien des Frères connaîtront par cœur le prologue en question, sans avoir jamais entendu parler en Loge des multiples passages à résonance initiatique de l’Évangile de Jean, des autres Évangiles et en général de tous les livres saints12. John T. Lawrence a fait une suggestion qui nous semble beaucoup plus judicieuse13. Rappelant que dans les rituels anglais, le Vénérable, à la clôture des travaux, demande par trois fois si un Frère a quelque chose à proposer « pour le bien de l’Ordre en général ou de l’atelier en particulier », et que d’ordinaire personne alors ne souffle mot, il conseille qu’un Officier demande la lecture d’une section du Livre de la Loi Sacrée. Si nous mentionnons cette proposition de Lawrence, c’est que, dans toutes les civilisations traditionnelles, les Livres saints ont été considérés comme l’expression de la Sagesse divine. Dans les pays latins, où la même demande du Vénérable existe (mais formulée une seule fois, et toujours ordinairement sans réponse) ce rite est suivi par la formation de la « chaîne d’union » (expression de la Force communielle des Frères) puis par la circulation du tronc de la Veuve (manifestation de leur charité, qui est la vertu théologale correspondant à la Beauté). On voit que la proposition de Lawrence, jointe aux usages des Loges latines, constitue un hommage solennel au ternaire « Sagesse, Force, Beauté », hommage parfaitement à sa place à la clôture des travaux, et qui a sans doute existé réellement à une époque plus ou moins reculée14.

Nous bornerons là ces réflexions sur les rituels, qui constituent en somme le symbolisme parlé, la « tradition orale » de la Maçonnerie. Ce symbolisme oral a été beaucoup plus maltraité au cours des âges que le symbolisme figuré, parce que, transmis en principe de bouche à oreille, il a été souvent victime de l’incompréhension des transmetteurs. Mais pour quiconque, à l’école de René Guénon, a pris connaissance des règles rigoureuses de cette science exacte qu’est le symbolisme universel, il ne fait aucun doute que ces mots parfois altérés, ces formules énigmatiques et ces légendes le plus souvent invraisemblables sont les vestiges, affaiblis mais toujours vivants, d’une doctrine sublime et d’une méthode efficace inspirées par une Sagesse non humaine15.

Denys Roman

  1.  Oswald Wirth racontait volontiers une anecdote puisée dans les contes maçonniques de Rudyard Kipling. Un Maçon londonien passait en Loge toutes ses soirées, parcourant successivement les innombrables ateliers de la capitale anglaise. Un autre visiteur impénitent lui ayant demandé quel charme il pouvait bien trouver à entendre, 365 fois par an, répéter les mêmes formules, l’interpellé répondit : « Je guette les fautes. » Connaissant les rituels par cœur, il prenait un malin plaisir, le cas échéant, à signaler aux Officiers de Loge, une fois les travaux fermés, les erreurs qu’ils avaient commises. Ce n’était peut-être pas le moyen de pénétrer le sens profond du rituel. Mais, après tout, quand on est Anglais, on a bien le droit d’être original.
  2. La renommée du rituel de « Thébah » est telle qu’il circule sous ce nom bien des textes qui n’ont absolument rien de commun avec le rituel authentique. Ce dernier n’est pourtant pas difficile à connaître car il figure en appendice dans un ouvrage anti-maçonnique qui fit grand bruit avant la dernière guerre : il s’agit de La trahison spirituelle de la Franc-Maçonnerie, par Marques-Rivière. On pourrait y vérifier notamment que « Thébah » avait rétabli l’office des Diacres, et que son rituel ne comportait nullement, à l’ouverture des travaux, la lecture du prologue de l’Évangile selon saint Jean. Signalons que le rituel de « Thébah » est une simplification d’un rituel écossais du Premier Empire qui contenait quelques éléments que « Thébah » n’a pas gardés. Par exemple, à l’ouverture, la « circulation du mot de passe » ; et dans la réception au 1er degré, la « marche labyrinthique » du récipiendaire avant son introduction dans le Temple. Mentionnons aussi les très légères réserves que faisait René Guénon sur ce rituel : par exemple, que le Vénérable ne devrait pas se découvrir quand il prononce le nom du Grand Architecte de l’Univers. Selon Guénon, si le Vénérable doit rester toujours couvert, c’est parce qu’il est censé travailler toujours au grade de Maître, et que ce dernier grade ayant un caractère hébraïque marqué, tout (comme dans les rites religieux des juifs) doit se faire la tête couverte. Enfin il conseillait la suppression, au cours de la réception au 1er degré, du cadavre recouvert d’un tablier ensanglanté, qui symbolise la mort à l’état profane. Guénon disait que c’était là « un accessoire un peu trop théâtral ».
  3. Que penser, par exemple, d’un rituel où, lorsque le vénérable demande : « Quelle heure est-il ? », l’interpellé regarde sa montre-bracelet, puis répond : « 20 heures 47 » ? L’expression « fonds de bienfaisance », substituée à celle de « tronc de la Veuve », n’est pas mal non plus. Mais on n’en finirait pas de signaler les erreurs, dues en général à l’ignorance des principes les plus élémentaires du symbolisme, comme celle qui fait parfois suspendre les « Tableaux de Loge » aux parois du Temple, alors que l’orientation de ces tableaux est très précisément indiquée de façon qu’ils soient placés au centre de la Loge, où ils figurent la « terre sacrée ».
  4. Cf. Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, t. II, pp. 301-305.
  5. Cf. Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, t. I, pp. 144-145.
  6. Voici les litres de ces 4 ouvrages : Manual del Aprendiz ; Manual del Companero ; Manual del Maestro ; Manual del Maestro secreto. Ces 4 volumes ont été publiés à Buenos Aires (Éditorial Kier). L’auteur se désignant sous le pseudonyme de « Magister ».
  7. Un ami de Guénon, André Lebey, haut dignitaire du Grand Orient de France, a publié, sous le titre Le Blason maçonnique, un recueil des armoiries des 33 degrés de l’Écossisme, accompagnés pour chacun d’un commentaire sous forme de sonnet. « Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème. » Oui. Mais Le Blason maçonnique d’André Lebey compte 33 sonnets, dont pas un seul, hélas ! n’est sans défaut.
  8. Guénon a signalé les rapports de l’« art héroïque » (c’est-à-dire la science du blason) avec l’« art royal » (c’est-à-dire l’hermétisme). Cf. L’Ésotérisme de Dante, chap. III. Sur la couverture du présent ouvrage (René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie, Éditions de l’Œuvre de 1982) sont figurées les armoiries du 32e degré du Rite Écossais, grade dont Guénon a parlé   assez longuement dans le chapitre de La Grande Triade intitulé : « La Cité des saules ».
  9. Cf. Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, t. II, « À propos du Grand Architecte de l’Univers ».
  10. Toute tradition (et aussi toute initiation) complète comporte à la fois une doctrine (symbolisée souvent par une coupe) et une méthode (représentée fréquemment par une arme : lance ou épée).
  11. Il subsiste dans le Code quelques « traces » de cette méthode initiatique. Citons par exemple l’injonction de « faire chaque jour un nouveau progrès dans l’art de la Maçonnerie » (les Maçons anglais connaissent aussi cette  formule) et le conseil de lire assidûment le « Livre de la Loi Sacrée et les écrits des anciens Sages ». Remarquons aussi que le début du Code : « Tout d’abord, honore le Grand Architecte de l’Univers en lui rendant le culte qui lui est dû » rappelle un peu le commencement des Vers Dorés : « Tout d’abord, rends aux dieux immortels le culte prescrit par la loi. » Les Vers Dorés sont aussi un écho affaibli et moralisant de l’enseignement secret de Pythagore.
  12. À la fin du 3e  tome de son Encyclopédie Maçonnique, Mackey a donné une longue liste des textes scripturaires pouvant s’appliquer à la Maçonnerie. Et cette liste est loin d’être complète
  13. Les ouvrages de Lawrence traitant de symbolisme et de rituel sont Highway and By – Ways of Freemasonry et Side – lights on Freemasonry.
  14. La Maçonnerie étant ouverte aux hommes de toutes religions, il s’ensuit nécessairement que, pour employer une expression de René Guénon, « la Bible sur l’autel du Vénérable représente l’ensemble des Livres sacrés de tous les peuples ». En conséquence, si, au cours d’une tenue, il y avait dans la Loge un membre (ou même simplement un Frère Visiteur) relevant d’un autre exotérisme que l’exotérisme chrétien, il n’y aurait aucun inconvénient (et ce serait même un acte de simple courtoisie) à faire lire, lors de la clôture, un passage (toujours de préférence ayant un intérêt initiatique) emprunté aux écritures propres à la religion de ce Frère. Ici encore il semble bien que la façon de faire préconisée par Lawrence l’emporte sur toute autre.
  15. Ce caractère de « science exacte » toujours reconnu par Guénon au véritable symbolisme est particulièrement reconnaissable, on le sait, dans la Kabbale hébraïque, qui a spéculé indéfiniment sur le nombre des mots les plus importants de la Thora (par exemple sur le mot « alliance ») et surtout sur la valeur numérique de ces mots. Pour ce qui est du Nouveau Testament, qui n’est pas écrit dans une langue sacrée, il est assez curieux que ce soit surtout les protestants qui se sont livrés à des recherches du même genre, mais uniquement sur le nombre des mots ; et ils sont parvenus à des résultats assez frappants. Et dans le « poème sacré » qu’est la Divine Comédie, Luigi Valli a découvert que le nombre de certains mots importants au point de vue ésotérique (tel que le mot « Folie », antithèse du mot « Sagesse ») est toujours un nombre sacré. Dans l’ancienne liturgie catholique, le nombre des « signes de la croix » effectués par le prêtre qui célébrait la messe était un nombre sacré ; nous ne savons ce qu’il en est dans les liturgies actuelles. Dès lors, il est bien évident que les rites maçonniques, aussi sacrés dans leur ordre que les rites religieux, doivent participer eux aussi de cette « exactitude » symbolique. Le nombre des coups de maillets, par exemple, ne saurait être arbitraire. Il doit être significatif à la fois pour les deux sciences numériques qui font partie des « arts libéraux » : la géométrie (science des grandeurs continues) et l’arithmétique (science des grandeurs discontinues). De plus ce nombre pourrait être en rapport avec les deux sources principales d’où la Maçonnerie a tiré son enseignement : la tradition monothéiste (c’est-à-dire « abrahamique ») et la tradition gréco-latine, dont l’expression la plus achevée est le Pythagorisme.

UNE GROSSIÈRE SUPERCHERIE

Octobre 2017

Le détournement illicite et illégitime de la correspondance privée de René Guénon à Marcel Maugy / Denys Roman fait actuellement l’objet d’une publication qui surpasse éminemment en extravagantes altérations frauduleuses de la vérité les versions que nous avons précédemment dénoncées dans nos deux articles spécialement repris ici-même sous les titres de « René Guénon livré à la multitude (I) : témoignage et mises en garde » et «René Guénon livré à la multitude (II) : jusqu’où ira-t-on ?  » .

Avant de dire publiquement quelques mots (dont nous avons d’abord loyalement informé les protagonistes) de la publication de ce nouveau « document », en effet aussi « historique » qu’ « inédit », considéré comme « un des trésors » du « Fonds René Guénon » d’une prestigieuse bibliothèque maçonnique française, nous terminerons notre aperçu des fraudes et manipulations mensongères qui ont précédemment frappé l’échange véritable entre l’expéditeur et le destinataire de la correspondance privée authentique, en proposant à nos lecteurs de prendre ci-dessous connaissance d’un exemple que nous avons dénoncé en 2009 dans l’ancienne revue maçonnique franco-italiennne « La Lettre G / La lettera G » N° 11, sous le titre de « René GUÉNON – Lettere a Denys Roman : Une grossière supercherie ».

André Bachelet


« René GUÉNON – Lettere a Denys Roman » :
Une grossière supercherie

(Paru dans « La Lettre G / La lettera G » N° 11, Équinoxe d’automne 2009)

 

Une officine « éditoriale » portant une série d’appellations à consonances arabes et sans domiciliation a récemment publié en Italie, à en-tête de René Guénon, une traduction de « Lettere massoniche a Denys Roman » sous forme de deux fascicules de 77 pages chacun, tenues par des agrafes.

Une quarantaine de ces pages est occupée par des notes dont les trois quarts reprennent, traduits en italien, des passages entiers du « Document confidentiel inédit » de Jean Reyor (Marcel Clavelle), ainsi que de nombreux extraits de «lettere » de René Guénon à divers correspondants ; tous ces passages et extraits renvoient au même type d’ « edizioni », apparemment spécialisées dans ce genre de « collections ». Les notes restantes sont faites d’éléments pour la plupart livresques sur lesquels nous allons revenir pour en expliciter le contenu aux allures savantes mais souvent « simpliste » et non dénué d’hypothèses hasardeuses voire d’affirmations erronées, le tout recouvert par l’anonymat de leurs « auteurs ».

Il est clair qu’avec ces deux fascicules nous avons encore une fois affaire à une « édition » clandestine, en l’occurrence basée sur un prétendu « original français » qui, en réalité, n’est autre que l’aboutissement de plus en plus dénaturé d’un long cheminement, toujours plus éloigné des lettres missives autographes de René Guénon en notre possession à la suite de Denys Roman.

Cette nouvelle publication faite sans droits ni autorisations ni contrôle d’aucune sorte et erronée en de très nombreux points, outre qu’elle bafoue la volonté expresse de René Guénon1 comme de Denys Roman, contribue de surcroît à propager dans le domaine public des écrits réservés à double titre : celui de la correspondance privée et celui spécifiquement maçonnique de caractère rituélique.

Compte tenu de la gravité des conséquences qui ne peuvent qu’en découler à divers points de vue dont celui qui fonde précisément la présente revue et que nous partageons, il nous paraît nécessaire de dénoncer encore une fois ce genre d’entreprises, et d’alerter notamment ceux que cette « documentation » pourrait tromper et qui n’auraient pas connaissance de ce que nous avons déjà précisé lorsque les circonstances l’ont exigé2.

En bref, ces fascicules représentent le point d’arrivée en Italie d’une diffusion effectuée d’abord en France « sous le manteau » en 1990 (avec d’autres correspondances de René Guénon), puis tombée dans le domaine public en 2002 via internet d’où nous l’avons fait retirer, et ayant même servi de « base documentaire » et de « référence » à certaines publications françaises « officielles »3.

Précisons qu’à l’origine un individu connu de certains milieux « traditionnels » français, trahissant la confiance que Denys Roman lui avait un temps accordée, communiqua, sans autorisation aucune, des copies de cette correspondance dans des « cercles » à prétention guénonienne, qualifiés de « très restreints » sous le « titre distinctif » F. S. ; c’est donc à partir d’un détournement, que la législation française considère comme un vol, que fut confectionnée par eux une « édition » dactylographiée, dont la comparaison avec les lettres missives autographes originales est accablante : ladite dactylographie est en effet grevée d’erreurs et d’incohérences, de fautes parfois grotesques, de mots et de phrases que René Guénon n’a jamais écrits, de passages voire de pages entières manquantes, de mélanges de dates et de contenus, etc., toutes choses indignes qui se retrouvent dans les diffusions successives, avec des tares supplémentaires s’ajoutant aux précédentes à chaque étape de reproduction dont internet et maintenant ces deux fascicules.

L’examen démontre que la présente version italienne résulte de la « phase » internet et rajoute aux modifications et erreurs antérieures les siennes propres.

En outre et comme indiqué précédemment, les auteurs ont cru bon de compléter cette traduction – souvent approximative sinon inappropriée – de commentaires qui se présentent sous la forme d’un « corpus » conséquent de notes. Ce procédé correspond à une tendance « historiciste » dans laquelle l’appareil documentaire et une apparence d’« érudition » prennent l’avantage sur l’intériorité doctrinale, sans doute et entre autres parce que, dans l’idée des « auteurs », la compréhension des faits évoqués par Guénon dans ces lettres nécessite quelques compléments pour le lecteur italien qui en ignore les ressorts cachés, comme il semblerait que ce soit aussi le cas des auteurs eux-mêmes.4

En l’occurrence, le choix ainsi retenu paraît être un prétexte pour faire prévaloir le point de vue que l’auteur français… Jean Reyor exprime dans son « document confidentiel », et dont l’œuvre constitue une véritable dénaturation de celle de René Guénon. Certes, une lecture superficielle de ce « document » peut conforter l’illusion d’une certaine familiarité avec le milieu « traditionnel » français, alors qu’il n’en ressort, en réalité, qu’une vision partielle et surtout très « orientée » ; une réponse à cette déviance pourrait sans doute être trouvée dans l’intention qui a présidé à la rédaction de ce texte, qui résulte du fait que son auteur n’était plus très libre intellectuellement de ses choix. Car, si l’on souhaite comprendre la position de R. Guénon en rapport avec les événements de la période évoquée dans cette correspondance, ce n’est pas dans le « Document confidentiel inédit » de Reyor qu’il convient de prendre des références, ce document étant, à divers titres, un monument de duplicité. C’est pourquoi, pour une approche correcte de son contenu et de l’imposture qu’il constitue eu égard à la personne et l’œuvre de Guénon, nous nous permettons de renvoyer nos lecteurs à l’étude de A. Balestrieri « À propos d’un “Document confidentiel inédit” (et des “apories” de son auteur) », en cours de publication ici-même.

Pour en terminer, nous voudrions mettre l’accent sur un point fondamental qui peut ne pas apparaître dès l’abord à la lecture des notes, dont il n’est pas certain d’ailleurs qu’elles soient de provenance maçonnique comme on pourrait logiquement s’y attendre : quoi qu’il en soit, certaines lacunes y sont en effet incompréhensibles face à ce qui ressort du moindre fragment de cette correspondance, et finissent de jeter la suspicion la plus complète sur cette publication.

Que résulte-t-il en effet là-dedans de l’échange entre R. Guénon et D. Roman, composé pour l’essentiel de considérations sur l’Ordre maçonnique et la mise au point d’un rituel – fondement irremplaçable du « travail » du Maçon ? échange qui devait se révéler riche de promesses pour l’œuvre de Denys Roman dont il constituait la base sur laquelle il travailla en vue de l’adoption de ce rituel par la Loge « La Grande Triade » créée en 1947 à Paris dans le cadre de la Grande Loge de France.

Aussi l’importance de cette correspondance ne réside-t-elle pas dans une accumulation de faits impliquant nombre de personnes de l’entourage plus ou moins proche de Guénon, comme on pourrait le penser à la lecture desdites notes, mais bien dans son apport rituel et symbolique.

Et c’est de cela que Denys Roman devait tirer le plus grand parti dans son œuvre, la « substantifique moelle » de cette correspondance ayant ainsi été transmise par ses propres soins à ceux auxquels il s’adressait, et selon des modalités appropriées à la nature des sujets traités, modalités qui revêtaient à ses yeux une grande importance.

On retiendra par exemple son thème central relatif aux dépôts symboliques dont la Maçonnerie a hérité au cours des âges et qui font d’elle, selon l’heureuse expression de l’auteur, l’ « Arche vivante des Symboles » ; dans cette perspective il aborde certaines particularités de l’Arche Royale et de son mot sacré (ce qui incitera R. Guénon à traiter ce sujet), la constitution du rituel en tant que doctrine et méthode, l’importance des « légendes » maçonniques véhiculées par les Old Charges pour la compréhension des diverses filiations qui constituent l’histoire traditionnelle de l’Ordre, etc…

Ainsi, ce qui aurait dû faire l’objet d’une attention toute particulière a été négligé au bénéfice de préoccupations contingentes et de la mise en avant du « Document confidentiel inédit » de J. Reyor : étonnante et dérisoire substitution qui ne peut tromper que ceux qui n’ont qu’une connaissance superficielle des sujets. Mais que pouvait-on espérer d’une entreprise à ce point étrangère à tout esprit traditionnel ? cet esprit qui devrait être le garant de toute initiative se rapportant en particulier à René Guénon et ses écrits. Corruptio optimi pessima.

A. Bachelet



 

  1.   Voir les précisions données dans le présent numéro par L. M. « À propos de la correspondance de René Guénon », ainsi que par P. Nutrizio dans son article sur « “René Guénon et les formes de la Tradition” » paru in « Rivista di Studi tradizionali », n° 72, janvier-juin 1991.
  2. Cf. nos articles  « René Guénon livré à la multitude (I) : Témoignage et mises garde », diffusé depuis juin 2003 sur le site  HYPERLINK “http://www.zen-it.com/” www.zen-it.com ; et ibid. (II) : « Jusqu’où ira-t-on ? », paru dans la revue Vers la Tradition n° 94 de décembre 2003/janvier-février 2004.
  3.   Voir en particulier l’ouvrage publié chez Dervy en 2003 par l’Institut maçonnique de France : Les plus belles pages de la Franc-Maçonnerie française, où un certain Jean-Pierre Deschamps, c’est-à-dire M. Jean-Pierre Laurant (selon MM. J.-P. Brach et J. Rousse-Lacordaire in Études d’histoire de l’ésotérisme, éditions du Cerf 2007, p. 443), « spécialiste » français de R. Guénon, présente dans les pages 171 à 175 une « lettre de René Guénon (extrait )» aux contenus faussement datés, passages sautés qui rendent le propos incompréhensible, mots erronés et faisant dire à R. Guénon exactement le contraire de ce qu’il a écrit ! au point que nous dûmes intervenir auprès des divers responsables. Voir également, sous les mêmes « auspices » rédactionnelles, la revue Politica Hermetica , n° 16 – 2002 : « René Guénon, lectures et enjeux », éditée par L’Âge d’Homme, où M. Xavier Accart donne trois références à des lettres issues de cette même « source ». Beaux exemples de « rigueur scientifique », maçonnique et « guénonienne »…
  4. La connaissance livresque que les auteurs ont du milieu « traditionnel » français de cette époque les a amenés à commettre des erreurs factuelles ou d’appréciation avec des conséquences diversement préjudiciables : ainsi de l’attribution erronée de certains patronymes, dont celui d’une personne (bien connue en Italie pour avoir été toujours fidèle à R. Guénon) qui se voit impliquée dans une initiative officielle de caractère maçonnique qui ne la concernait pas.

René Guénon livré à la multitude ( II )

Article publié dans la revue “Vers la tradition” N° 94 – Décembre 2003 – Janvier-Février 2004, et faisant suite à celui publié en 2003 : http://denysroman.fr/rene-guenon-livre-a-multitude-i/, précédemment repris dans ces pages.

 

MISE AU POINT

René Guénon livré à la multitude (II) :

jusqu’où ira-t-on?

Les événements liés au cinquantenaire de la mort de René Guénon se précipitent depuis ces derniers mois, comme si l’ «enjeu» consistait aujourd’hui à livrer d’urgence au public les dernières «découvertes» qui touchent de près ou de loin à cet auteur, y compris dans des domaines jusque-là considérés comme réservés. L’œuvre de René Guénon, ayant sans doute épuisé les ressources d’exégètes satisfaits d’en avoir fait le tour, n’est plus envisagée en elle-même, c’est-à-dire telle que son auteur l’a exposée et publiée, suivant la méthode qui était la sienne et les intentions qui y présidaient. Ce qui intéresse les «chercheurs», ce sont de nouveaux écrits, si possible inédits, dont l’origine n’est ni toujours avouable ni toujours avouée, pour faire la «une» de ces éditions spéciales que l’on n’hésite plus à agrémenter d’informations relatives à sa vie privée, voire de copies de papiers «personnels». Ainsi, et comme pour échapper à l’œuvre écrite dans tout ce qu’elle véhicule d’«intérieur», voilà que l’on bifurque sur des «pistes» toujours plus «extérieures», et cela au point d’en perdre, après un certain «sens des proportions», celui du simple respect. Continuer la lecture

Sakutei-Ki, ou le Livre secret des jardins japonais

Etudes Traditionnelles : N° 443-444 Mai-juin-juillet-août 1974

Sakutei-Ki, ou le Livre secret des jardins japonais. Version intégrale d’un manuscrit inédit de la fin du XIIème siècle. Commentaires et digressions de Pierre et Suzanne Rambach, d’après une traduction orale de Tomoya Masuda. (Editions d’art d’Albert Skira, Genève).

 

Ce qui frappe avant tout dans ce volume de 260 pages grand format (35/27), c’est la beauté des 350 illustrations (photographies de jardins et de paysages, peintures, estampes, calligraphies, etc.), souvent en couleurs et dont certaines occupent deux pages entières. Mais l’intérêt ne se limite pas là. Ce traité du XIIème siècle, inspiré, croit-on, d’un ouvrage antérieur, avait un caractère secret, car « l’implantation des jardins étant en relation avec l’équilibre cosmique », les connaissances qui s’y rapportent « devraient s’entourer de précautions particulières… le viol de l’ordre naturel pouvant avoir des effets maléfiques ». Aussi, tout écrit sur un tel sujet supposait parallèlement un commentaire parlé, car au Japon « la transmission orale des connaissances dans un enseignement de maîtres à disciples resta une règle générale dans de nombreux domaines jusqu’au XIXème siècle ».

Les deux présentateurs du traité, « persuadés, disent-ils, que des liens étroits unissent tous les arts », ont été amenés à faire maintes digressions, d’autant plus intéressantes que les « Kami » [divinités shintoïstes] « vécurent en bonne intelligence avec les doctrines taoïste, confucéenne et bouddhiste ». Parmi les branches du bouddhisme, ce sont surtout celles de la « Terre pure » (Amidisme) et du Zen dont il est parlé ici. On nous dit même que « l’auteur du traité apparaît comme un précurseur de la pensée Zen ». Le but réel de la contemplation du jardin était non pas de gouter une émotion simplement esthétique, mais de parvenir à « l’impondérable, l’intransmissible fuzeï que les livres ne peuvent enseigner ».

Les éléments principaux de la constitution du jardin sont les pierres, les cascades qui « sortent d’un lieu secret », les arbres et aussi les oiseaux. « Les arbres captent les flux célestes bénéfiques » ; d’ailleurs, « les Kami, quand ils descendirent du ciel, s’étaient fixés sur les arbres » ; on considérait donc qu’un jardin planté d’arbres « attirait les divinités près de la résidence humaine ».

Les deux présentateurs signalent à plusieurs reprises qu’à l’époque où le traité fut écrit, une certaine décadence traditionnelle avait déjà commencé. Mais elle fut d’abord très lente. Encore à la fin du XVIIIème siècle, un voyageur suédois notait : « Chaque maison a sa petite cour avec une montagne ou une éminence couverte d’arbres, d’arbustes et de pots de fleurs ». C’étaient là d’humbles substituts du Paradis primordial, et de « la montagne mythique des chinois, le mont Horaï, et de sa merveilleuse fontaine d’où coulait l’élixir d’immortalité ». Il est à remarquer que dans les conceptions purement shintoïstes, c’est le Japon lui-même qui fut identifié à la montagne des Bienheureux. De tels cas de « nationalisation traditionnelle » (si l’on peut risquer une telle expression) sont fréquents, on le sait, mais légitimes. De même, chaque tradition est en droit de considérer sa langue sacrée comme étant la langue primordiale.

On regrette parfois que les deux commentateurs ne se soient pas étendus davantage sur certains points qui (il est vrai) ne concernaient pas directement leur sujet principal. Nous pensons en particulier à ce qu’ils écrivent sur le théâtre de marionnettes, dont ils ont bien vu l’importance pour symboliser le caractère illusoire de la manifestation. Mais un passage du traité a particulièrement retenu notre attention : « S’il n’y a pas de rivière à l’Est, on peut planter neuf saules ». Le saule, nous dit-on, « symbolise le printemps et la jeunesse, c’est ainsi qu’il se trouvait naturellement à sa place à l’Est, domaine de Seyriu, le Dragon bleu ». Comment ne pas penser ici à ce que Guénon a écrit sur la « Cité des Saules » et sur la devise « Salix, Noni, Tengu » du « camp des Princes », du 32ème degré écossais ? Sans aller aussi loin qu’un personnage aujourd’hui disparu et qui, voici une vingtaine d’années, traduisait hardiment « Salix, Noni, Tengu » par « les neuf saules de Tengu » (Tengu étant, paraît-il, un lieu situé quelque part en Mongolie), on peut du moins remarquer, à propos des neufs saules à l’Orient des jardins japonais, que le saule et le nombre 9 évoquent l’un et l’autre l’idée de plénitude. Cela les rapproche de symboles tels que le boisseau de riz, la corne d’abondance, le point au centre du cercle, l’arche, la Grande-Ourse, etc., qui tous sont des représentations de la Toute-Possibilité originelle (et plus précisément de l’ « embryon d’or »). Bien entendu, il y a dans le Traité des jardins japonais beaucoup d’autres détails susceptibles de considérations du même genre. Le seul regret qu’on puisse exprimer, c’est qu’il n’existe pas une version moins luxueuse de cet ouvrage, ce qui le rendrait accessible à un plus grand nombre de lecteurs.

Denys Roman

 

 

 

 

 

René Guénon livré à la multitude ( I )

Juillet 2017

« René Guénon livré à la multitude » est un article que nous avons publié en deux parties1voici 14 ans afin de dénoncer les atteintes portées à la correspondance privée de René Guénon et à son auteur depuis les premières diffusions clandestines des années 1990.

 Depuis les exactions qui sont à l’origine de ces diffusions jusqu’aux modifications toujours plus dénaturantes des contenus de cette correspondance, ce sont d’abord les droits de René Guénon qui ont été bafoués sans vergogne, à commencer par le droit moral attaché à sa personne, à son nom, à ses qualités et fonction traditionnelle, et qui est un droit perpétuel, inaliénable et imprescriptible, dont fait partie le droit au respect de l’intégrité de ses écrits, tout aussi fondamental en terme de paternité.

 Du fait que nous en arrivons aujourd’hui à des versions toujours plus corrompues, dont certaines jusqu’au grotesque, nous reprenons dans ces pages notre article de 2003, qui en retrace le parcours et en dénonçait déjà les conséquences.

 Précisons que, depuis lors, le site évoqué dans cet article a changé d’adresse internet et de configuration générale ; et que, par suite de nos interventions, ses administrateurs y ont notamment supprimé la correspondance présentée comme «de René Guénon à Denys Roman».

André Bachelet

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René Guénon livré à la multitude (I) : 

témoignage et mises en garde.

 (Article paru le 10 juin 2003 dans l’ancien site maçonnique italien : « zen-it.com/studitradizionali »)

 

 Dans les numéros 88 et 90 de la revue « Vers la Tradition », nous avons évoqué les difficultés que soulève la divulgation de la correspondance privée de René Guénon en général, et dénoncé l’utilisation abusive qui en est faite à des fins intéressées, prosélytes ou autres, cela au mépris de toutes autres considérations, y compris de droit.

Auparavant, dans notre présentation de l’ouvrage posthume de Denys Roman, nom d’auteur de Marcel Maugy : Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – « L’Arche vivante des Symboles », nous avions évoqué le cas particulier de la correspondance à lui adressée par René Guénon. Nous y indiquions les raisons pour lesquelles la mise dans le domaine public de ces lettres n’est pas autorisée, leur destinataire et seul possesseur légitime, Marcel Maugy, s’y étant toujours refusé malgré les nombreuses sollicitations qui lui avaient été faites de divers côtés, affirmant que leur propre auteur, René Guénon, ne l’aurait pas souhaité.

À propos de cette correspondance, est-il nécessaire de souligner que Denys Roman s’est toujours efforcé d’en faire bénéficier dans toute la mesure du possible ses lecteurs et ses Frères Maçons en particulier, à travers les divers travaux qu’il réalisa sous forme d’articles, de textes, de comptes rendus ou de livres. La « substantifique moelle » de cette correspondance a donc été transmise par ses propres soins à ceux auxquels il s’adressait, et selon des modalités appropriées à la nature des sujets traités, modalités qui revêtaient à ses yeux une grande importance et qu’il était certainement plus qualifié que tout autre pour apprécier. C’est ainsi que toute son œuvre représente finalement et en quelque sorte une participation active à l’intérêt soutenu que René Guénon manifesta jusqu’à ses derniers jours pour cette organisation initiatique qu’est la Maçonnerie.

Aujourd’hui, devant le véritable déferlement qui s’abat sur René Guénon, sa vie, son œuvre, ses lettres, ses soi-disant « inédits », etc., et du fait des abus auxquels certains agissements donnent lieu et ce dans une mesure que leurs auteurs ne soupçonnent même pas, nous considérons que le moment est venu d’apporter notre propre témoignage sur certains événements relatifs à cette correspondance, et auxquels nous avons dû faire face en qualité de représentant régulièrement mandaté de Monsieur Marcel Maugy – Denys Roman. Ces événements ne sont pas pour nous des faits isolés, mais s’inscrivent au contraire dans un vaste processus aux multiples ramifications, dont il convient de dénoncer les méthodes et de mettre en lumière les véritables objectifs.

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Il nous paraît, en effet, particulièrement instructif d’informer les lecteurs sur le parcours que certains ont fait emprunter à la correspondance de René Guénon à Marcel Maugy, depuis une source abusive et frauduleuse jusqu’à un site « internet », où elle a été livrée -sans droits, sans autorisations, sans vérifications ni contrôle d’aucune sorte- dans un état bien éloigné des lettres missives originales, bafouant ainsi toutes les règles, dont le respect dû, au bout de ce cheminement, à ceux-là mêmes que l’on prétendait servir publiquement de la sorte, et à grande échelle.

Les faits sont les suivants : un individu bien connu des milieux « traditionnels », trahissant la confiance que M. Maugy lui avait un temps accordée, fit des copies de ces lettres et les communiqua dans des cercles à prétention « guénonienne », qualifiés de « très restreints », et dont les membres ont compté et comptent des personnages, dignitaires ou auteurs, dont certains renommés. À partir de là, c’est-à-dire d’un détournement que la législation en la matière considère comme un vol, se confectionna clandestinement, et selon le terme employé par les promoteurs de l’initiative, une « Édition » de ces lettres, augmentée d’autres collections de correspondances de René Guénon. Venu en possession de ces « Éditions » grâce à une rare manifestation d’honnêteté et de loyauté, nous intervînmes auprès des promoteurs en question, qui crurent bon de nous signifier une fin de non-recevoir, pour se raviser ensuite et chercher à nous rassurer sur le caractère confidentiel de cette diffusion. La situation ayant déjà échappé à tout contrôle, la propagation s’est ensuite étendue de plus en plus largement pour aboutir finalement sur un site « internet », d’où nous les avons fait retirer.

Les correspondances ainsi « éditées », précisément à Dôle et Besançon, par cette officine sont principalement les suivantes :

Correspondance de René Guénon Adressée à Marcel Maugy Alias Denis [sic] Roman

  • Adressée à Galvao
  • À un Docteur non identifié
  • À Pistoni
  • À Martinez Espinosa
  • À divers correspondants
  • À Noëlle Maurice-Denis
  • À Ananda K. Coomaraswamy.

Quant à la diffusion que nous avons fait retirer d’ « internet », elle a été publiée sous le titre de « 25 lettres à Denys Roman ».

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Ce qui nous paraît le plus étonnant dans cette affaire, c’est que les différents protagonistes ne semblent à aucun moment s’être inquiétés de la qualité du texte qu’ils transmettaient ; les fautes et les incohérences qui en ressortent et qui ne pouvaient à l’évidence être attribuées à René Guénon auraient pourtant dû attirer leur attention.

La comparaison des lettres missives originales de René Guénon à Marcel Maugy avec celles qui ont été ainsi diffusées est accablante : les dactylographies de Dôle-Besançon, visiblement bâclées dans la plus grande désinvolture, s’avèrent grevées d’erreurs, de fautes parfois grotesques, de mots et de phrases que R. Guénon n’a pas écrits, de confusions de dates et de contenus, etc., toutes choses indignes qui se retrouvent dans les diffusions successives, avec des tares supplémentaires s’ajoutant aux précédentes à chaque étape de reproduction jusqu’à « internet ». En outre, l’ « Édition » en notre possession contient même un « Avis de recherche » (sic !) de pages manquantes ! Curieusement, on faisait également figurer dans cette correspondance une lettre qui n’était pas adressée à Marcel Maugy et dont le destinataire n’était pourtant pas difficile à identifier…

Nous avons également pu constater que certaines des autres correspondances de René Guénon diffusées sur ce même site ne sont que la copie conforme de l’« Édition » de Dôle-Besançon, à la faute près, augmentée de nouvelles. Bel exemple de méthode rigoureuse à l’usage des « chercheurs » de « documentation » qui, d’ailleurs, n’ont nul besoin de cela car leurs cartons sont déjà bien remplis et depuis longtemps ! Quant aux visiteurs ingénus de ce site, il semble bien que l’on ne se soucie guère de les avertir de quoi que ce soit. En effet, si les responsables dudit site se sont résolus sur nos instances à retirer les 25 lettres frauduleuses et erronées en cause, ce qui plaide en leur faveur et dont nous leur donnons acte, ils se sont abstenus jusqu’ci de toute explication publique sur la « qualité » plus que douteuse de la « documentation » ainsi fournie.

À ce propos, signalons en passant que M. Xavier Accart (auteur notamment de l’ouvrage L’Ermite de Duqqi) semble s’être laissé abuser lui aussi, puisqu’il donne, dans le numéro 16 de « Politica hermetica », sans avoir pris soin d’en vérifier l’exactitude mais avec une belle assurance, des références correspondant à la contrefaçon de Dôle-Besançon, références qui s’avèrent de ce fait erronées, ce qui, pour un auteur et historien, représente un surprenant défaut de méthode. Nous avons des raisons précises de penser que M. Accart sait maintenant à quoi s’en tenir sur ce point, mais nous ignorons s’il a lui-même mis en garde les lecteurs de cette revue dont M. Jean-Pierre Laurant est le Directeur scientifique, et qui publie les Actes du XVIIe colloque de l’École des Hautes Études dans ce numéro 16.

Incidemment, dans cette même livraison de « Politica hermetica », nous avons remarqué que la publication du prétendu « inédit » de René Guénon, Psychologie, donne justement à M. J.-P. Laurant -dont les coordonnées « e-mail » et autres annonces sont également présentes sur le site en question- l’occasion de faire allusion à des « stratégies de rétention d’information » (sic). Nous avons même relevé ailleurs l’expression significative de « rétention sectaire ». Ce terme de « rétention » est pour nous très révélateur d’une mentalité qui se trouve, hélas, aux antipodes de ce à quoi elle prétend s’appliquer, puisque totalement profane, au sens technique que R. Guénon donnait à ce mot, et par définition inapte à se placer du point de vue qui était le sien, ou se permettre d’en juger de façon légitime. Il se trouve d’ailleurs que le nom de M. J.-P. Laurant lui-même est cité en toutes lettres dans la contrefaçon de Dôle-Besançon en notre possession, et cela en rapport avec les « critères » qui ont présidé au choix des extraits de lettres de R. Guénon à Galvao publiés dans ladite « Édition », et qui sont ceux-là mêmes que diffuse le site évoqué.

N’en déplaise à ces exégètes scientifiques ou autres annexionnistes, tout ce que René Guénon avait à faire connaître dans l’accomplissement du rôle qui fut le sien l’a été dans son œuvre publique accessible à tous. Rien dans ses écrits d’ordre privé n’y change la moindre virgule, n’en modifie le point de vue ni la finalité ultime. Mais ce genre de considérations ne peut que demeurer parfaitement étranger à ceux qui, finalement, cherchent à percer des « mystères » qu’ils ne découvriront d’ailleurs jamais par leurs méthodes d’analyse et qui s’imaginent trouver dans la correspondance privée de René Guénon le sésame qui leur ouvrira la compréhension de ce que véhicule son œuvre publique.

Plus généralement, une telle approche méthodologique, par laquelle on cherche à puiser dans l’intimité de l’auteur des outils censés expliquer son œuvre, constitue au fond un habile processus, conscient ou non, de substitution et de détournement, encouragé et facilité par la curiosité de nos contemporains pour la « vie simple de René Guénon ». Nous avons trop d’exemples déplorables de tentatives d’annexion pure et simple de cette œuvre et de cette correspondance pour être dupe des manœuvres en cours qui, finalement, ne visent qu’à essayer d’opposer Guénon à lui-même, et de « neutraliser » ce qui ressort de son action traditionnelle maintes fois affirmée. De cette façon en effet, on ne fait que s’éloigner du contenu réel de l’œuvre et de son point de vue spécifique -unique dans toutes les publications traditionnelles occidentales- qui est de nature purement ésotérique, c’est-à-dire initiatique.

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Ce qui est frappant à nos yeux, c’est ce qui ressort de l’ensemble des phénomènes que nous constatons actuellement. Le « singulier vertige » dont René Guénon parlait dans Orient et Occident s’est emparé de tous les milieux, dits « traditionnels » ou non : des centaines de sites s’occupent de René Guénon, sans parler de ce que l’on appelle les « forums », les « blogs », ou les groupes les plus divers ; de nombreux livres voient sans cesse le jour, et ce n’est pas terminé : la plupart de ces productions se renvoient les unes autres par le jeu de ce qui est désigné sous le terme de « liens », et par celui de références placées en notes d’ouvrages « classiques » et renvoyant à divers sites. Ainsi, de véritables réseaux arment une « toile » désormais élargie à tous les secteurs de la diffusion et de l’édition, depuis « internet » jusqu’aux rayons des librairies et inversement.

Ce qui est à remarquer, c’est que, dans ce vaste déversoir, chacun semble trouver son compte, et cela sans paraître se poser (ni poser) la moindre question, bien au contraire : une sorte de confortable consensus s’est installé, liant tacitement tous les protagonistes : il y a là comme un bloc d’hypocrisie gigantesque, recouvert d’une chape de plomb. Les divers pseudonymes et adresses « e-mail » fictives sont de règle dans une partie où chacun s’avance masqué, également par « courriers électroniques » anonymes interposés. En somme : c’est une affaire qui marche, et à peu de frais, sauf à ceux des personnes que l’on trompe ainsi sciemment.

Le tout forme comme un vaste rassemblement, conscient ou non, de forces anti-traditionnelles, qui se « coagulent »  avec toujours plus d’évidence et de détermination, autour du nom et de l’œuvre de René Guénon.

Une sorte de banalisation s’est également installée, avec l’impunité régnante, et tous les moyens sont bons pour « qui veut la fin » ; on en arrive à faire « avaler » les données les plus mensongères, illicites ou frauduleuses, comme si elles étaient de source sûre, autorisées et conformes, en deux mots : fiables et… « libres de droits », et, pour comble de paradoxe, il semblerait même que le simple fait de les voir « officiellement » publiées sur « internet » ou accréditées dans certains ouvrages leur confère une légitimité supplémentaire ! Et cela d’autant plus que bien peu de protestations s’élèvent pour les dénoncer.

À cet égard, et compte tenu de ce qui se passe depuis ces derniers temps autour de René Guénon et de ses écrits, ou prétendus tels, on finit par s’interroger sérieusement sur l’ « efficacité » -il s’agirait plutôt de son absence- du rôle qui incombe à ses actuels mandataires, mandataires qui, en l’occurrence, se révèlent des plus discrets pour la représentation de ses divers doits et la défense de ses écrits. Une telle attitude est d’autant plus anormale qu’elle n’est pas sans conséquences sur les propres héritiers de René Guénon, eux-mêmes bafoués avec la même désinvolture, comme en témoigne, par exemple, la cynique « Note de l’éditeur» Archè, par laquelle débute le livre Psychologie. Il paraît aujourd’hui non seulement légitime mais nécessaire de poser la question, d’autant que cette extraordinaire « discrétion » ne peut être perçue que comme un facteur d’encouragement à des agissements que tout lecteur honnête de René Guénon se devrait de combattre énergiquement.

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Dans un compte rendu de mars 1930, dénonçant la « bassesse » des agissements d’une certaine personne vis-à-vis de ce qui relevait de l’ordre strictement privé le concernant, René Guénon la priait de s’en « abstenir désormais », « sans quoi », ajoutait-il, « nous nous verrions obligé d’agir par les moyens légaux, à regret d’ailleurs, car nous voulons croire que nous avons affaire à une irresponsable. » (Cf. Articles et comptes rendus, tome 1, Éditions Traditionnelles 2002, p. 189 ; souligné par nous).

Quel autre recours reste-t-il, en effet, que les moyens légaux quand on se trouve confronté à des manifestations semblables ? Et faudra-t-il que, pour notre part, nous nous résolvions un jour à en dire beaucoup plus ?

André Bachelet

 

  1. « René Guénon livré à la multitude (I) : témoignage et mises en garde », paru le 10 juin 2003 dans l’ancien site maçonnique italien : « zen-it.com/studitradizionali » ;  http://denysroman.fr/rene-guenon-livre-a-multitude-ii/ : jusqu’où ira-t-on ? », paru dans la revue « Vers la Tradition » n° 94 de décembre 2003 / janvier-février 2004.

E.T. N° 406-407-408. Mars à Août 1968

Dans le Symbolisme d’octobre-décembre 1967, M. Jean-Pierre Berger continue ses traductions commentées des anciens textes de la Maçonnerie anglaise. Cette fois, il ne s’agit plus d’un des Old Charges des Opératifs, mais d’un écrit postérieur à 1717, le célèbre Masonry dissected de Samuel Prichard. Publié en 1730, il connut un succès prodigieux : les trois premières éditions épuisées en 11 jours, une réimpression tous les 3 ans pendant un siècle, etc. L’auteur était pourtant un anti-maçon, comme le montrent -outre certains Nota Bene incompréhensibles- la « signature » de la « récitation de la lettre G » (dont nous reparlerons) et aussi une mention élogieuse des Gormogons. Ce mot, qui dérive de « Gog et Magog », est écrit par Prichard Gorgomons, et fait peut-être allusion aux Gorgones, sœurs de Méduse, qui comme elles pétrifiaient ceux qui les regardaient, et ne furent vaincues que grâce au miroir donné par Minerve à Persée, lequel put ainsi les combattre en regardant derrière lui sans danger, après quoi il s’empara de l’œil unique des trois Grées, accédant ainsi à l’ « éternel présent ». Prichard donne les Gorgomons comme plus anciens que les Maçons, c’est-à-dire comme descendants des « Pré-adamites ». Quoi qu’il en soit des origines de Masonry dissected, les textes reproduits par cet ouvrage sont généralement regardés comme authentiques, et il ne fait guère de doute que les Maçons eux-mêmes s’en servaient comme « aide-mémoire » afin d’apprendre les « instructions » longues et fort compliquées d’alors. Nous n’insisterons pas sur les qualités de la traduction et des commentaires (moins longs que de coutume) de M. Jean-Pierre Berger ; elles sont dignes des plus grandes éloges. Continuer la lecture

Jean Richer, Delphes, Délos et Cumes

Études Traditionnelles : Mai-juin-juillet-août 1973

Jean Richer, Delphes, Délos et Cumes (Juillard, éditeur, Paris).

    Dans son compte-rendu sur l’ouvrage de Xavier Guichard intitulé Eleusis-Alésia, Guénon (en 1938) relevait comme particulièrement digne d’intérêt le fait que les lieux repérés par l’auteur et appelés par lui lieux alésiens « étaient régulièrement disposés sur certaines lignes rayonnant autour d’un centre, et allant d’une extrémité à l’autre de l’Europe ». Nous ne pouvions nous empêcher de penser à l’ouvrage de Guichard en lisant le livre de M. Jean Richer, paru à la fin de 1970, et qui constitue la suite de sa monumentale Géographie sacrée du monde grec. Dans cette étude sur trois des principaux centres religieux du monde antique, il est en effet continuellement question de droites rayonnant autour de centres principaux ou subalternes. Certes, les découvertes de M. Richer ne soulèvent pas les quelques réserves que Guénon avait formulées à propos de celles de Guichard (notamment sur le rôle de « centre » attribué par ce dernier au mont Poupet). Mais Eleusis-Alésia reste tout de même la première tentative faite par un auteur contemporain pour restituer quelques éléments de cette « géographie sacrée » dont Guénon disait qu’elle est « parmi les antiques sciences traditionnelles, une de celles dont la reconstitution donnerait lieu actuellement aux plus grandes difficultés, et peut-être même, sur bien des points, à des difficultés tout-à-fait insurmontables » (Formes traditionnelles et cycles cosmiques, p.163).

    Dans Delphes, Délos et Cumes, l’auteur a raconté (pp. 14-15) les circonstances vraiment étranges qui furent à l’origine des découvertes qui l’amenèrent à écrire sa Géographie sacrée. Nous le citons : « Je m’étais posé une question précise : pourquoi le voyageur, arrivant d’Athènes à Delphes, trouve-t-il, à l’entrée du site sacré, un sanctuaire d’Athéna ? La réponse vint dans un songe d’un matin de printemps. Une statue d’Apollon… m’apparut, de dos, puis lentement elle pivota sur elle-même de 180 degrés, dans le sens des aiguilles d’une montre, jusqu’à me faire face. Dans les minutes qui suivirent, j’appliquais la méthode préconisée dans le Timée… Il suffisait d’une carte de Grèce, d’une règle et d’un compas pour interpréter ce songe. N’avais-je pas affaire à des dieux géomètres ? Encore à moitié endormi, je pris la première carte de Grèce qui me tomba sous la main. Je traçai la ligne Delphes-Athènes. Ô surprise ! … Prolongée, elle aboutissait à Délos [lieu de naissance d’Apollon], et naturellement je connaissais l’histoire des Vierges vénérées à Délos. La découverte était faite mais, pour en tirer les conséquences, il me fallut plusieurs années de réflexion et de recherches. C’est seulement deux ans plus tard, lorsque j’eus réuni des dizaines et des centaines de faits et d’observations concordants, que je commençai à le prendre au sérieux et à songer à l’exploiter… ».

    M. Richer a tiré bien des droites et tracé bien des cercles dans les années dont il parle. Mais le résultat est vraiment surprenant. Son livre n’est pas résumable, puisqu’il est basé sur des cartes et des reproductions de monuments figurés. Nous nous bornerons donc à signaler quelques points où l’auteur apporte une contribution très appréciable aux thèses traditionnelles. Mais on ne peut s’empêcher d’éprouver un regret. L’auteur donne parfois l’impression de s’adresser uniquement aux spécialistes des études helléniques. Quelques explications supplémentaires auraient pu rendre son ouvrage accessible à un bien plus grand nombre de lecteurs. Par exemple, il est probable que les Vierges vénérées à Délos étaient d’origine hyperboréenne ; et l’on eût aimé aussi avoir tous les renseignements possibles sur la « théorie », ce vaisseau sacré que les Athéniens, tous les quatre ans, envoyaient au mois de mai en grande pompe célébrer à Délos les jeux rituels.

    Parmi le grand nombre d’axes méridiens (Nord-Sud) et parallèles (Est-Ouest) qui sont étudiés dans l’ouvrage, plusieurs ont dû avoir une importance particulière. C’est ainsi que le méridien de Délos passe au Nord par le mont Haemus en Thrace (où Borée résidait dans une caverne) et au Sud par l’oasis d’Ammon, où se trouvait un oracle fameux qui proclama Alexandre fils de Zeus (c’est-à-dire « nouveau Dionysos » et fils du tonnerre) et qui marqua le limite occidentale des conquêtes macédoniennes. M. Richer regarde d’ailleurs cet axe mont Haemus-Délos-Ammon comme ayant un caractère solsticial, en relation avec l’ « arbre du monde ». Il reproduit un relief conservé au musée de Délos et représentant le serpent enroulé autour de l’omphalos et flanqué de deux arbres.

    Indépendamment de ce qui constitue le domaine propre de ses recherches, M. Richer apporte sur de nombreux points des « jugements » où se manifeste l’indépendance de son esprit et qui font parfois un heureux contraste avec certaines opinions un peu trop « conformistes ». Nous allons citer quelques passages remarquables.

« Nous vivons à une époque bien étrange, où il existe de graves commentateurs de Platon qui se moquent d’un auteur assez naïf pour avoir cru à la divination par les songes et qui le soupçonnent de cautèle ou de calcul politique parce que, dans le Timée et dans Phèdre, il a accordé sa caution morale aux oracles delphiques (p.13)… La mentalité moderne ne permet pas de comprendre [certains] phénomènes… Nous sommes toujours à chercher des trucs, des ficelles, et à supposer que les anciens étaient plus naïfs que nous. Ce qui se passait exactement dans le mantéion de Delphes, en quoi consistaient exactement les initiations de Samothrace et d’Eleusis, ce sont des questions dont nous n’aurons probablement jamais la réponse complète ».

    Ailleurs, M. Richer écrit : « La symbolique dont s’est servi Homère était à base d’astrologie, parce que les initiés de Delphes, d’Eleusis, de Samothrace, connaissaient ce langage et qu’en l’adoptant, l’aède était certain de n’être compris que d’une élite. En ces temps lointains, on savait que rien ne s’obtient sans peine et qu’il faut rompre l’os médullaire avant de pouvoir sucer la substantifique moelle ».

    L’auteur fait de nombreuses remarques sur les rites observés par les Grecs lors de la fondation de leurs « colonies » ; cela nous a rappelé ce qu’écrivait Guénon au sujet de la construction des villes anciennes. Les Grecs, avant de fonder une colonie, consultaient l’oracle de Delphes, et la réponse donnée (qui spécifiait le lieu où devait se faire la nouvelle fondation) était conservée avec le plus grand soin. M. Richer écrit : « A propos du rôle joué par l’oracle de Delphes dans la fondation des villes, M. P. Amandry a fait remarquer que le texte des anciens oracles soit apocryphe ne prouve rien contre l’authenticité d’une intervention de l’oracle. Pour notre part, nous dirions même qu’un oracle fabriqué a posteriori est presque plus probant qu’un oracle authentique, en ce qui concerne le rattachement symbolique à « Delphes ». Une telle remarque nous paraît très juste, et serait d’ailleurs susceptible de s’appliquer à bien d’autres domaines de la science sacrée, et tout d’abord à l’interprétation des textes scripturaires, dussent les tenants de la fameuse « méthode historique » se voiler la face d’horreur. C’est en somme la question des rapports de la « véracité » avec l’ « authenticité ».

    Citons encore d’autres remarques intéressantes : « Comme si l’idée de blancheur rayonnante, évoquant ce que devait être la pureté du candidat à l’initiation, était indissociable du début du cycle zodiacal, tous les lieux liés symboliquement au point vernal portent un nom où paraît le radical Leuké ». L’auteur illustre sa remarque par un nombre considérable de références, allant des Leukai (jeunes filles initiées d’Aptère en Crête, qui pratiquaient le plongeon rituel dans la mer) au rocher de Leucade (célèbre par la mort de Sapho) et à l’île Leuké à l’embouchure du Danube (où Achille fut transporté après sa mort pour y vivre d’une façon mystérieuse). Il mentionne même qu’ « au point de la côte d’Irlande situé à la latitude de l’île de Man (omphalos des Iles Britanniques) on trouve l’Ile d’Achille ». De telles concordances sont vraiment curieuses. L’enquête de M. Richer, on le voit, déborde très largement le cadre purement hellénique. « Tout se passe, dit-il, comme si l’astrologie avait constitué le commun dénominateur des religions antiques (ce qui s’explique si on songe qu’elle en représente l’élément extrahumain ou surhumain) et comme s’il y avait eu entre les clergés des diverses religions un accord tacite ou explicite quant à des tracés directeurs et à la constitution de la zone d’influence et de rayonnement de chaque grand centre religieux » (pp. 210-211).

    Nous pensons même que ces différents « clergés » avaient comme base d’accord non seulement l’astrologie, mais surtout la métaphysique. Voici un autre point d’intérêt : « L’origine de tout le système des centres traditionnels, écrit l’auteur, semble avoir été Babylone ; de là on est passé à Toushpa, capitale du royaume d’Ourartou sur la rive sud du lac de Van [état qui fut vers le 1er millénaire avant notre ère en lutte constante avec l’Assyrie]. Toushpa est située sur le méridien d’Assur et de Ninive, et sur le parallèle de Milid (capitale du royaume des Hittites, les Héthéens de la Bible), de Sardes et de Delphes. Le nom de la capitale hittite, Milid ou Milidia, voulait dire milieu ; c’est l’actuelle Malatya » (p. 211).

    M. Richer, à propos de l’importance de l’omphalos de Sardes (capitale de la Lydie), n’oublie pas de rappeler que, selon Hérodote et Tite-Live, les Etrusques (qui transmirent leur religion aux Romains) étaient d’origine lydienne. D’autre part, les Lydiens enseignèrent aux Grecs d’Asie mineure l’art de la frappe des monnaies et, très vraisemblablement, « la symbolique du décor de ces monnaies et les règles qui présidaient au choix des signes qui les ornaient ». Parlant à ce propos des oracles de Delphes consultés par le roi de Lydie Crésus et dont Hérodote nous a conservé les réponses (« Tu vas détruire un grand empire » et « Quand un mulet sera roi des Mèdes… », M. Richer remarque : « Cette démarche était en quelque sorte normale si on considère que l’oracle de Delphes était le légitime successeur d’un ancien oracle ayant son siège à Sardes où, rappelons-le, avait régné Omphale à l’époque d’Héraclès » (p. 213). Ici nous avons été surpris que l’auteur ne pousse pas plus loin l’examen des correspondances symboliques. En effet, Héraclès, « délivré » de son esclavage par Omphale, l’épousa ; et l’on rapporte qu’ayant revêtu la robe de la reine, il filait la laine à ses pieds, tandis qu’Omphale, couverte de la peau du lion de Némée, brandissait la massue du héros. Nous avons là un exemple particulièrement parlant d’ « échange hiérogamique » : l’accès à l’omphalos (c’est-à-dire au centre) implique immédiatement la « résolution des oppositions » symbolisée ici par le mariage sacré, comme elle peut l’être ailleurs par le Rébis hermétique. Il faut noter aussi que la quenouille (tenue de la main gauche) et la massue (tenue de la main droite) sont l’une et l’autre des symboles axiaux qui jouent, vis-à-vis du couple Héraclès-Omphale, le même rôle que les deux arbres qui flanquent l’omphalos délien et que les croix des deux larrons de part et d’autre de la croix du Christ.

Mais on n’en finirait pas à relever tous les détails qui aiguisent l’intérêt de tout lecteur un peu familier avec la science du symbolisme. Nous lisons par exemple : « Les Grecs semblent avoir considéré (et en cela aussi les Romains les imitèrent) que l’occupation d’un pays impliquait d’abord la prise de possession des points remarquables où les lignes zodiacales coupaient les côtes ».  Il est d’ailleurs probable de beaucoup d’autres peuples (peut-être tous les peuples anciens) agissaient de même ; et cette façon d’agir s’est parfois poursuivie jusqu’en plein moyen âge. Guénon, après Coomaraswamy, a parlé d’un ancien texte islandais exposant les règles de la « prise de possession de la terre ». M. Richer expose très heureusement « le sens mystique profond » de telles façons d’agir, qui constituent une « immense œuvre collective, poursuivie durant deux millénaires par des peuples théocratiquement gouvernés : il s’agissait de diviniser la surface de la terre occupée par les hommes, de la rendre semblable au ciel, d’en faire en somme un immense mandala (p. 213).

    Çà et là dans son ouvrage, l’auteur fait allusion à « la persistance à travers les siècles de la religion préhistorique » [Il serait peut-être plus exact de dire : de la Tradition primordiale]. Il explique, par des arguments qui nous semblent convaincants, l’emplacement des alignements de Carnac et le nom du golfe du Lion ; il pense que Glastonbury et Stonehenge correspondent à l’enceinte et au temple des Hyperboréens dont Diodore de Sicile nous a laissé la description. Mais on pourrait se demander si les thèses de l’auteur s’appliquent aussi en dehors du monde « polythéiste », et si Jérusalem, ce centre commun aux trois « aspects » de la tradition monothéiste, est elle aussi en rapport linéaire avec les centres religieux de la « Gentilité ». En prolongeant l’axe qui joint Jérusalem à Delphes, on arrive à Mediolanum (Saint-Benoît-sur-Loire), qui était l’omphalos des Gaules. Ainsi donc, les centres spirituels des trois grandes traditions (celtique, hellénique et judéo-chrétienne) qui sont à l’origine de la civilisation occidentale traditionnelle se trouvent sur le même axe. Une telle constatation revêt évidemment une grande importance.

    M. Richer, parmi les nombreuses conclusions que ses découvertes l’ont amené à tirer, remarque : « On est obligé de conclure que, même si les anciens ne possédaient pas de bonnes cartes, ils avaient une idée précise et exacte de la configuration des côtes et des positions respectives des caps et des îles ». Guénon (op. cit., p.160) allait beaucoup plus loin et il pensait que les Anciens « devaient connaître avec précision les véritables dimensions de la sphère terrestre ». Il mentionnait que, pour Xavier Guichard, « les connaissances possédées par les géographes de l’antiquité classique, tels que Strabon et Ptolémée, loin d’être le résultat de leurs propres découvertes, ne représentaient que les restes d’une science beaucoup plus ancienne, voire même préhistorique dont la plus grande partie était alors perdue ».

    Guichard avait aussi insisté sur les « jalons de distance » qu’on peut repérer sur les « itinéraires alésiens », où ils sont disposés à des intervalles fixes dont la mesure est en rapport avec le stade grec, le mille romain et la lieue gauloise (cf. Guénon, op. cit., p. 160). C’est là une question des plus importantes. En effet, cette régularité dans les distances, qui exprime une sorte de rythme spatial, devrait jouer dans la géographie sacrée absolument le même rôle que les rythmes temporels, exprimés par la doctrine des cycles, jouent dans l’histoire traditionnelle. La géographie sacrée, basée (comme l’astrologie et l’alchimie) sur le symbolisme, doit être comme celui-ci une « science exacte ». Il serait bien utile que des recherches suivies soient effectuées sur un tel sujet. Les recherches que Guichard avait poursuivies durant toute son existence « dans la joie, dit-il, de découvertes inattendues » ne pourraient-elles pas être confrontées avec le grand nombre de faits établis par M. Richer ? Ce dernier écrit en conclusion de son ouvrage : « Du jour où les spécialistes prendront la peine de nous lire, on verra les exemples se multiplier, et bien des textes obscurs, bien des récits légendaires deviendront relativement clairs ».

    Certains des « jalons de distance » repérés par Guichard portent encore aujourd’hui des noms tels que Millières, Myon, etc., qui évoquent l’idée de « milieu ». Il en est de même pour la Milid des Hittites et la Mediolanum des Gaulois. D’autre part, Tolède, que M. Richer rencontre sur l’un des axes principaux, fait penser à Thulé ; et ne pourrait-on pas aussi rapprocher de ce dernier mot ceux de Délos et de Delphes ? Thulé et Délos sont l’une et l’autre des « centres » et des « terres de stabilité », avec cette différence que Délos, centre d’une tradition « dérivée », fut d’abord une île errante avant d’être « stabilisée » au centre des Cyclades. Pour le dire en passant, le symbolisme de Latone qui, sur le point d’accoucher, est poursuivie par le serpent Python et doit se réfugier sur Délos où elle met au monde Diane (la lune) et Apollon (le soleil) est bien proche de celui de la Femme de l’Apocalypse « vêtue du soleil » et dressée sur la lune, qui « crie dans les douleurs de l’enfantement », met au monde un enfant mâle et, poursuivie par le « Dragon roux », doit se réfugier au désert. Dans les deux cas, il s’agit de la manifestation « dans la douleur » d’une nouvelle tradition, particulière dans le mythe grec, universelle dans le symbolisme apocalyptique. Et si l’on objectait que saint-Bernard assimile formellement la Mulier amicta sole à la Vierge Marie, il serait facile de répondre que cela ne fait que confirmer l’interprétation donnée plus haut : il est bien connu en effet que, dans la liturgie catholique, Marie est constamment identifiée avec la Sagesse éternelle.

    M. Richer annonce quatre livres en préparation, traitant de la décoration des vases grecs, de la symbolique des monuments funéraires, de l’histoire du calendrier et de la géographie sacrée du monde romain. Il se félicite que ses découvertes aient déjà attiré l’attention de nombreux chercheurs et peut-être éveillé certaines vocations. Voilà une excellente nouvelle. Car si M. Richer fait école, non seulement il nous aura révélé une Grèce plus profonde et surtout beaucoup plus « authentique » que celle qui fit l’enchantement des humanistes de la Renaissance, mais encore il aura jeté les fondements nécessaires à la « résurgence » de cette science traditionnelle « perdue » : la géographie sacrée, dont Xavier Guichard avait entrevu l’existence, mais sans oser l’appeler par son nom. Une telle résurgence ne serait-elle pas un « signe des temps », heureux et « faste » celui-là, à côté de tant de signes néfastes ? Il est dit qu’à la fin du cycle, tout ce qui avait été perdu sera retrouvé. Nous souhaitons que les « dieux géomètres » continuent à guider les recherches de M. Richer.

Denys ROMAN

 

Magister. Manual del Maestro secreto.

Magister. Manual del Maestro secreto (Editorial Kier, Buenos Aires).
[Compte rendu publié dans les E. T. Nº 307, avril-mai 1953, p. 150-152]

Dans cet ouvrage, encore plus intéressant que les précédents, l’auteur s’est attaqué hardiment à un problème que beaucoup pourraient croire insoluble. Dans le « chaos » des hauts-grades maçonniques, combien y en a-t-il de vraiment indispensables, et quels sont-ils ? L’auteur, qui a pris comme base de départ les 30 degrés du rite ancien et accepté, pense que les hauts-grades doivent être au nombre de 9, parce qu’il y eut 9 Maîtres qui participèrent à la recherche et à la découverte du corps d’Hiram. Précisons tout de suite que, s’il en est bien ainsi au rite écossais, au rite d’York il est question de 15 Compagnons, répartis en 3 Loges dont chacune eut une destinée particulière qu’il pourrait être utile d’examiner. La première Loge échoua dans ses recherches ; la seconde retrouva le corps d’Hiram (c’est-à-dire la Parole perdue) ; la troisième Loge tira vengeance des meurtriers. Or, il faut remarquer que le Ier Temple, celui de Salomon, fut ruiné à cause de l’« infidélité » de son fondateur (c’est ce que les Pères de l’Église ont appelé la « chute » de Salomon, que certains comparent à la « chute » d’Adam ; cf. I Rois, XI, 1-13 ; II Rois, XXIII, 13-15 ; Néh. XIII, 23-27). Le second Temple, celui de Zorobabel, réalisa sa mission qui était de « recevoir la Paix », et il est écrit que « la gloire de ce second Temple sera plus grande que celle du premier » (cf. Aggée. II, I-9). Enfin, le 3e Temple maçonnique est l’Ordre du Temple, détruit malgré sa fidélité, et dont la « vengeance » est le thème de plusieurs des hauts-grades. Il y a certainement là autre chose que l’effet d’un simple hasard, d’autant plus que la Parole maçonnique, perdue dans les premiers grades qui ont trait au Temple de Salomon, est déclarée formellement être retrouvée dans la Sainte Royale Arche, qui se rapporte au Temple de Zorobabel. Pour toutes ces raisons, nous pensons que le nombre total des grades maçonniques devrait être de 15, dont 3 grades bleus et 12 hauts-grades. Il y aurait lieu aussi d’examiner où doit se placer le grade « Prince Rose-Croix », qui est un grade essentiellement « chrétien », dont le thème est la passion et la résurrection de celui que certains rituels ont appelé « le Maître par excellence, Jésus de Nazareth ». Il existe de ce grade plusieurs versions, dont l’une a été incorporée aux 33 degrés de l’écossisme. La vérité est que ce grade, qui a trait à un Temple indestructible, ou plutôt incessamment renaissant, comme le Phénix (cf. la parole du Christ : « Détruisez ce Temple, et je le rebâtirai en trois jours ») est en dehors de la série « linéaire » de tous les rites, ce qui est facile à constater, même au rite ancien et accepté. « Magister » adopte, comme hauts-grades à conserver, les 9 grades « écossais » suivants : Maître secret, Élu, Parfait et Sublime Maçon, Chevalier de l’Orient, Prince Rose-Croix, Chevalier du Soleil, Grand Élu Chevalier Kadosch, Sublime Prince du Royal Secret, Souverain Grand Inspecteur général. La correspondance qu’il tente d’établir entre ces grades et ceux du rite d’York ne nous a pas paru très convaincante. Mais nous devons signaler une idée de l’auteur qui nous semble des plus heureuses. Il a envisagé de répartir les innombrables symboles de la Maçonnerie entre les grades qu’il conserve, de façon à ne rien laisser perdre de cet « héritage ». Prenons un exemple qui nous fera mieux comprendre. Dans le grade de « Maître secret », qu’il conserve, il fait entrer certains des éléments rituels de grades écossais qu’il abandonne, tels celui de « Maître parfait », où se trouve notamment la formule : « Le Maître parfait connaît le cercle et sa quadrature ». C’est à ce grade de Maître secret, étendu et enrichi, qu’est consacré le volume dont nous rendons compte, et qui étudie entre autres les symboles suivants : le tombeau d’Hiram, les pyramides d’Égypte, la translation du cœur, le laurier et l’olivier, la clé, le point au centre du cercle (hiéroglyphe de l’« œuf du monde »), l’œil, la tétraktys, les quatre enseignements du Sphinx, enfin les symboles proprement kabbalistiques, si nombreux dans les grades « de perfection » : l’arbre des Séphiroth , arche d’alliance, le chandelier à 7 branches, les dix commandements. Les rites de réception de ce grade nouveau sont évidemment beaucoup plus riches que ceux du Maître secret « officiel ». Nous disons qu’il s’agit d’un grade nouveau (et nous ne savons même pas si les divers Suprêmes Conseils réguliers consentiraient à homologuer de tels rites) ; mais il faut bien préciser que seuls sont nouveaux le rassemblement et l’enchaînement de rites maçonniques authentiques, dispersés en des grades pratiquement abandonnés, parce qu’ils sont donnés « par communication ». L’auteur, dont la prudence à cet égard nous semble parfaite, est visiblement persuadé que, selon la formule rituelle : « Il n’est au pouvoir de personne de faire des innovations dans le corps de la Maçonnerie », et aussi que tout dans l’Ordre peut se ramener à une triple origine : égyptienne, gréco-latine et judéo-chrétienne (Les Old Charges sont d’ailleurs formels sur ce point). C’est pourquoi, malgré sa connaissance des doctrines orientale, Il n’a pas été tenté d’y recourir pour « enrichir » les rites traditionnels. Nous signalerons que, comme toujours, la dernière partie du livre (« application opérative ») est, à notre avis, la moins bonne de toutes. Mais l’ouvrage contient une telle documentation, et des aperçus si dignes d’intérêt, que nous le recommandons sans hésiter à tous les Maçons, et que nous souhaitons l’apparition rapide du volume suivant, qui sera consacré aux grades de vengeance.

Denys Roman.