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E.T. N° 414 Juillet-Aout 1969

La revue Atlantis traite d’un sujet particulier dans chacun de ses numéros. Celui de mars-avril 1968 est consacré à Louis-Claude de Saint-Martin. On y trouve reproduit un ancien article de Paul Le Cour sur les manifestations “métapsychiques” auxquelles il assista entre les deux guerres mondiales. Sous le titre : “Carnet d’un jeune Elu Coën”, M. Robert Amadou publie de très nombreuses pensées inédites écrites alors que Saint-Martin, âgé de 25 ans, venait tout juste d’entrer dans l’Ordre de Martinez de Pasqually. Le style de ces pensées est élégant; quant au ton, il est souvent intéressant et parfois même assez remarquable. Mais d’une façon générale, elles ont une allure assez “sentimentale”,  et témoignent ainsi que leur auteur, à l’heure même qu’il se préparait à devenir l’homme de confiance et le secrétaire du “Grand Souverain” Martinez, avait déjà des tendances plutôt mystiques que vraiment initiatiques. Comme le remarque M. Raymond Christoflour, “ces pratiques de magie cérémonielle dans lesquelles Saint-Martin dit s’être engagé…, il est curieux qu’il n’y fasse ici à peu près aucune allusion”.

Le dernier article de ce numéro, dû à M. Pierre Tettoni, est intitulé : “Le nouvelle Église de Mme de Krüdener. Se référant à plusieurs ouvrages, en français et en allemand, il donne une bonne bibliographie de cette femme peu ordinaire. Sa “nouvelle Église” n’est guère originale, et l’on trouve des conceptions de ce genre chez un grand nombre de mystiques (surtout chez ceux dont l’imagination n’est pas tenue en bride par les disciplines d’une Église “établie”). Par contre, les idées politiques de la baronne eurent une fortune singulière. Née à Riga en 1764, la future baronne de Krüdener subit des influences aussi diverses que celles de Bernardin de Saint Pierre, de John Stilling (continuateur de Lavater) et du comte de Zinzendorf, protecteur des “Frères Moraves”. D’un mysticisme exalté, elle entra en relation en 1815 avec la Tsar Alexandre Ier. Ce souverain qui, depuis 1803, était Franc-Maçon (et même Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte), était devenu en 1812 (c’est-à-dire au moment où Napoléon entreprenait la campagne de Russie) d’une religiosité extrême, mais un peu en dehors des normes de l’Eglise Orthodoxe; il avait pour familiers des “piétistes” et même un quaker. Lui et la baronne de Krüdener étaient faits pour s’entendre. Ce fut la baronne qui inspira au Tsar l’idée de la “Sainte Alliance des rois”, véritable ersatz du Saint-Empire supprimé 9 ans plus tôt, et qui était destinée à restaurer et à consolider en Europe l'”ordre” monarchique, profondément ébranlé par la révolution française, dont l’Empire avait propagé de toutes parts les idées. Peu importe d’ailleurs que le texte originel de la Sainte Alliance ait été profondément remanié par le chancelier autrichien Metternich et le ministre anglais Castlereagh, pour être finalement incorporé aux traités de Vienne sous l’œil sans doute narquois de l’inquiétant Talleyrand. Ce qu’il y a lieu de noter surtout (mais naturellement M. Tettoni n’avais pas à y faire allusion), c’est que la Sainte Alliance est une de ces tentatives sans avenir dont il est question au chapitre XXXI du Règne de la Quantité. On y présentait comme “l’ordre” sans épithète ce qui n’était, dans la meilleure des hypothèses, qu’un état de moindre désordre. La Sainte Alliance deviendra vite une “quadruple alliance”, dont les membres se méfiaient terriblement les uns des autres. Quand Mme de Krüdener s’éteindra en 1824 (un an avant la mort d’Alexandre Ier, mort qui donna et donne encore lieu à tant de controverses), le “grand dessein” de la baronne, cette Sainte Alliance qui n’avait pourtant que 9 ans, ne sera guère plus qu’un souvenir.

Le numéro de mai-juin 1968 traite du Compagnonnage. On y trouve des articles de Fernand Pignatel et de MM. Jacques d’Arès et Lucien Carny. Les auteurs ont notamment mis l’accent sur l’attitude assez généralement observée par les Compagnons à l’égard des conditions du travail moderne, conditions si peu compatibles avec le caractère “sacré” du travail dans les civilisations traditionnelles. Ces conditions rendent d’ailleurs  aux Compagnons actuels l'”œuvre” initiatique de plus en plus difficile, puisque pour eux (contrairement à ce qui se passe pour les Maçons) l’activité professionnelle est restée le rite essentiel.

Le numéro de juillet-aout 1968 parle des calendriers luni-solaires antiques. Dans  le premier article, dû à M. Dupuy-Pacherand, nous trouvons quelques précisions intéressantes, notamment sur les calendriers romain, chinois et maya. C’est ainsi qu’est rappelé le rôle joué dans la constitution de l’année romaine par le roi Numa (année de 10 mois), puis par Jules César (année de 12 mois) qui utilisa pour cette réforme certaines données astronomiques de source égyptienne. On remarquera que ces questions relèvent essentiellement de l'”art sacerdotal”; l’action de Numa en cette matière s’explique aisément; quant à César, on sait qu’il était le Pontifex Maximus. Ces deux règnes marquent effectivement des “tournants” décisifs dans l’histoire de la religion romaine. Une réadaptation de la tradition doit nécessairement entraîner une réforme du calendrier, qui chez tous les peuples a un caractère religieux en rapport avec les “déterminations qualitatives du temps”. On pourrait faire observer en passant que, même en Occident, l’action de l’autorité spirituelle en cette matière n’a jamais été sérieusement contestée. Aujourd’hui encore, dans notre monde moderne qui se fait gloire d’être presque totalement “désacralisé”, on ne conçoit guère que la date de Pâques puisse être “stabilisée” sans un accord préalable des différentes Églises chrétiennes. Une chose assez singulière, c’est que le calendrier de César (calendrier julien) a été conservé tel quel par les diverses Églises, qui se sont bornées à supprimer la distinction entre “jours fastes” et “jours néfastes”. L’Église byzantine et la plupart des autres Églises orientales ont d’ailleurs conservé le calendrier julien jusqu’à nos jours. Par contre, l’Église romaine (suivie en cela par les Églises protestantes) a remplacé le calendrier julien par le calendrier grégorien. C’est le pape Grégoire XIII qui en 1582, décida que le lendemain du 4 octobre de cette année serait appelé non pas 5 octobre, mais bien 15 octobre. Une chose curieuse est rappelée par Atlantis. Dans cette nuit du 4 au 15 octobre 1582, survint ce que l’Église appelle le Natalis (c’est-à-dire la “naissance au ciel” de sainte Thérèse d’Avila, réformatrice du Carmel, qui avait si profondément infléchit la haute spiritualité de son Église que certain spécialistes de l’histoire du sentiment religieux (nous pensons surtout à Edouard Estaunié) ont appelé la rapide expansion de sa doctrine “l’invasion mystique”. Un autre point moins connu, c’est que le Carmel perdit à cette époque la plus grande partie de ses caractères orientaux et abandonna son antique liturgie, qui avait une allure “pascale” très accentuée. A la suite de ses modifications, Carmes et Carmélites adoptèrent la liturgie romaine, continuant toutefois à honorer les prophètes Elie et Elisée comme leurs fondateurs.

Un autre article, par M. Georges-A Mathis, traite du “calendrier celtique” en bronze découvert en 1897) à Coligny (département du Jura); les fragments originaux de ce calendrier sont au musée de Lyon; mais des moulages en existent au Musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye. L’article donne des citations de la revue Ogam rappelant l’extrême difficulté de toute interprétation des monuments de ce genre. Nous pensons du reste, comme l’auteur de l’article, que les éléments que l’on peut tirer du calendrier de Coligny sont suffisants pour montrer à l’évidence que les Celtes qui le fabriquèrent ou l’inspirèrent avaient des connaissances dans la science sacrée de l’astrologie qui ne peuvent être le fait de simples barbares.

D’une façon générale, nous avons remarqué dans ces divers numéros d’Atlantis beaucoup de traces d’un esprit tourné vers la Tradition, qui ne peuvent que rendre cette revue très sympathique à nos lecteurs. Ce qu’il faut noter aussi, c’est que ses collaborateurs ne professent aucune vénération pour l’idole Progrès, et ne restent pas béats d’admiration devant les “miracles de la science”. Le fait aujourd’hui est assez rare pour mériter d’être signalé. M. Jacques d’Arès, qui rédige dans chaque numéro l’article de tête, stigmatise avec raison le rôle d’apprentis-sorciers joué par les savants modernes, qui s’essayent à échapper au “monde sublunaire”, et cela, dit-il, “sans se soucier des conséquences que de telles entreprises peuvent avoir”. Nous avons noté aussi avec intérêt une allusion aux rapports actuels entre la science et la religion qui, dit-il, “cherchent à se rapprocher en utilisant des chemins qui ne débouchent que sur des impasses”.

Denys Roman

EN ATTENDANT L’HEURE DE LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

Sous ce titre a paru en 2013, dans la revue maçonnique italo-française La Lettera G / La Lettre G n° 18, une version sensiblement « édulcorée » des textes que nous avions initialement prévu d’y publier sous forme d’extraits de chapitres de Denys Roman et d’une introduction.

 La sélection des extraits fut notablement raccourcie ; la teneur de notre introduction rencontra de fortes réticences : leur parution ainsi «amenuisée » fut la dernière contribution que nous accordâmes à cette revue.

 Infiltrée par des tendances inquiétantes contraires aux principes traditionnels qui avaient inspiré sa fondation, La Lettera G / La Lettre G finit par se désagréger et cessa de paraître.

Les thèmes abordés dans ces extraits et leur présentation initiale conservant toute leur portée dans les circonstances présentes, nous les reprenons ici restaurés dans leur version originale.

En effet, compte tenu de l’évolution des choses aujourd’hui, on constate une aggravation considérable : celle-ci donne aux textes de l’auteur encore plus d’importance, ce qui doit être pris en considération.

 A. Bachelet

Saint Jean d’été 2018 E.̇ . V.̇ .

 


« En attendant l’heure de la puissance des ténèbres »

 Présentation

Les événements récents, plus précisément ceux qui se sont produits autour du solstice d’hiver 2012, nous suggèrent quelques réflexions en rapport avec la doctrine des cycles qui détermine l’ensemble du déroulement de la manifestation et de l’humanité depuis l’origine des temps. Ainsi, chaque cycle important ou secondaire est défini à son début par une « orientation » marquante qui le caractérise et détermine l’essentiel de son développement, et cela jusqu’à son achèvement où les éléments qui en constituent la quintessence seront les germes du cycle suivant.

Parmi les évènements qui paraissent illustrer le début d’un cycle secondaire – car il ne peut s’agir présentement de l’achèvement du Kali-Yuga qui marquera la fin de la présente humanité -, nous pensons que l’on peut retenir la renonciation à sa charge par le pape Benoît XVI. En fait, les dates retenues « par lui » (proximité du solstice d’hiver – et, plus précisément, entre celui-ci et l’équinoxe de printemps : les 11 et 28 du mois de février 2013) relèvent d’une détermination dont la signification symbolique appelle l’attention. S’ajoute à cela la convocation au Conclave dans une hâte qui s’apparente à de la précipitation, quelles qu’en puissent être d’ailleurs les raisons pratiques.

Cet évènement serait-il lié à une certaine « prophétie » que Rome n’a jamais ignorée, sans dire négligée ? Bien que ce dernier point ne soit pas à rejeter totalement en rapport avec la décision du Souverain Pontife, nous ne pouvons surtout nous empêcher de penser, d’autre part, à une certaine « révélation » que les papes successifs se sont toujours interdit de dévoiler car elle pourrait concerner plus particulièrement le destin de l’Église des derniers temps, lié à la charge de Pierre et associé au devenir de la « Ville aux sept collines ».

Concernant la « prophétie » (et non la « révélation ») que nous évoquions ci-dessus et qui est celle dite de saint Malachie, ce qui est à remarquer c’est que, comme l’observe Guénon : « le dernier pape est désigné comme Petrus romanus [mais] cette devise peut être purement symbolique ou “emblématique” comme les autres, et elle ne veut pas forcément dire que ce pape prendra littéralement le nom de Pierre, mais fait plutôt allusion à l’analogie de la fin d’un cycle avec son commencement » (René Guénon, Comptes Rendus, Éditions Traditionnelles 1973, p. 64) ; on notera également ce qu’il précise ensuite sur « la justesse souvent frappante des devises se rapportant aux papes postérieurs à cette date [du Conclave de 1590] ». On retiendra aussi, en la période que nous vivons, la concomitance d’évènements et incidents « cosmiques » comme une chute de météorites en quantité inhabituelle, etc.

Notons, pour en terminer avec le sujet de cette présentation, la résurgence dans le domaine « social » de la « théorie du genre », tentative « prométhéenne » de l’homme moderne qui nie de façon grotesque l’état de nature propre au couple primordial. C’est, en fait, l’image de l’androgyne originel que l’on s’efforce de pervertir, tout en pensant rendre par là même sa réalisation illusoire et impossible. Cette sinistre influence, d’une extrême gravité dans ses conséquences, porte la marque contre-initiatique que Guénon a si souvent dénoncée comme étant caractéristique du règne de l’Antéchrist.

Ces réflexions préliminaires nous amènent à proposer à nos lecteurs quelques textes de Denys Roman relatifs à la question abordée : ce sont parmi les tout derniers qu’il ait rédigés et qui expriment sa pensée intime. Il s’agit d’extraits de l’Avant-propos de son premier ouvrage (René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie, Éditions Traditionnelles 1995) et de passages tirés de deux chapitres de son livre posthume (Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – «L’Arche vivante des Symboles», même éditeur, même année) : « En attendant l’heure de la puissance des ténèbres » (titre sous lequel nous avons rassemblé ces extraits) et « Les cinq rencontres de Pierre et de Jean ».

René Guénon, que Denys Roman qualifiait à juste titre de Maître en tant que maître doctrinal, et donc critère de vérité dans ce domaine, est la référence ultime de l’auteur : on retrouvera Guénon bien souvent cité dans une perspective eschatologique qui fut sans aucun doute une de ses principales « préoccupations » et dont son œuvre tout entière témoigne.

André Bachelet


Denys ROMAN
« En attendant l’heure de la puissance des ténèbres »
(Réunion d’extraits)

Avant-propos

[Extraits de René Guénon et Destins de la Franc-Maçonnerie, Éditions Traditionnelles, 1995, pp. 15-16 et 10 à 15.]

[…]

Dans les écrits nombreux de sa jeunesse, et où toute son œuvre future est en quelque sorte ébauchée, Guénon ne parle jamais de la proximité de la fin des temps. Mais, dès 1914, c’est-à-dire 600 ans après le drame de 1314, il a la vision très nette de l’abîme où le monde se précipite, et dans tous ses ouvrages, à une ou deux exceptions près, il fera mention de ses craintes, qui deviendront toujours de plus en plus claires et de plus en plus pressantes.

Et ces craintes étaient surtout vives à l’égard de ce qu’il y a encore de traditionnel en Occident, c’est-à-dire de l’Église et de la Maçonnerie. Il voyait avec inquiétude se multiplier, au sein de ces deux institutions, les « infiltrations » des représentants du néo-spiritualisme et même de la contre-initiation. Il en avait perçu les visées, notamment en ce qui concerne la Maçonnerie, dont les « influences psychiques » pourraient être utilisées à des fins anti-traditionnelles… Si du moins la Toute-Puissance, selon la parole de saint Augustin, « ne préférait tirer le bien du mal plutôt que de ne pas permettre qu’il arrivât aucun mal »[1].

Depuis la mort de Guénon, la situation de la Maçonnerie s’est considérablement aggravée. Il est inutile de donner des détails qui seraient pénibles et que tout le monde connaît. Est-ce une raison, pour les rares personnes qui, selon le vœu secret de Guénon, ont demandé et reçu l’initiation maçonnique, de désespérer de l’Art Royal ? Nous devons nous rappeler que « c’est lorsque tout semblera perdu que tout sera sauvé », et que la « naissance de l’Avatâra » se fait au cœur de la nuit la plus noire du sombre hiver, de même que la Résurrection a lieu alors que le Pasteur a été frappé et que les brebis du troupeau sont dispersées.

 […]

Le Catholicisme étant une institution fortement hiérarchisée, ce qui importe surtout à notre point de vue, c’est le comportement exercé à l’égard de Guénon par les successeurs de l’apôtre qui reçut, selon la promesse faite dans les champs de Césarée, les clefs qui confèrent le pouvoir pontifical de lier et de délier. Lorsque Guénon publiait son œuvre, sous deux Pontifes de personnalités assez différentes (Pie XI et Pie XII), il y avait au Vatican un dicastère, le plus élevé en dignité puisque le pape lui-même en était le « préfet », dont l’unique objet était de veiller à l’intégrité de la doctrine. Tout ouvrage susceptible de nuire à la foi de l’« Église enseignée » pouvait lui être déféré et faisait l’objet d’enquêtes approfondies. Dans les cas défavorables, Rome n’hésitait pas à condamner : Bergson s’en est aperçu, et aussi quelques autres. Les adversaires catholiques de Guénon peuvent faire confiance a posteriori à la haine vigilante des anti-guénoniens déclarés ou cachés. De l’académicien Henri Massis à l’inquiétant Frank-Duquesne, en passant par Mgr Jouin et le R.P. Allo (nous en omettons et non des moindres), ils ne sont pas rares ceux qui ont abominé Guénon au point de voir en lui un suppôt de l’Enfer. « J’appelle un chat un chat, hurlait Frank-Duquesne, et Guénon un ennemi du Christ et de son Église. » Et le forcené avait de puissantes relations dans les milieux religieux et « littéraires ». Les dénonciations auprès du Saint-Office n’ont pas manqué. Mais Rome a gardé le silence : l’œuvre de Guénon n’a pas été mise à l’Index.

Guénon attachait trop d’importance au « geste »[2] et donc aussi à l’absence de geste pour ne pas interpréter symboliquement une telle attitude. Lui-même a fait observer que Pierre a entendu, en même temps que les deux « fils du tonnerre » les paroles, difficilement traduisibles dans les langages de la terre, qu’échangèrent avec le Christ, sur la montagne de la Transfiguration, les prophètes Moïse et Élie. Dans les Évangiles, Pierre est parfois durement repris par son Maître pour avoir parlé trop à la légère. Et de même que l’inexprimable, dans l’ordre de la connaissance, surpasse incommensurablement tout ce qui peut être exprimé, on peut dire que les silences de Pierre sont parfois plus remplis de « signification » que ses paroles.

Nous voudrions maintenant tenter d’expliquer les raisons de l’attention privilégiée accordée par Guénon à la Franc-Maçonnerie. Nous pensons qu’elle est due en premier lieu au fait que cette organisation admet des membres appartenant à des traditions différentes[3]. En conséquence, les représentants de ces diverses traditions peuvent s’y rencontrer, et c’est même, remarquons-le, le seul « lieu traditionnel » où de tels contacts peuvent s’établir. La chose est loin d’être sans importance à l’époque du cycle où nous sommes présentement.

Mais cette « parenté » de la Maçonnerie avec plusieurs traditions amène une autre conséquence, elle aussi très importante. Lorsqu’une organisation relevant de telle ou telle tradition est sur le point de disparaître, elle peut certes transmettre tout ou partie de son « dépôt » à une autre organisation relevant de la même tradition ; mais elle peut aussi faire cette transmission à la Maçonnerie, puisque cette dernière n’est étrangère à aucune forme traditionnelle. Et c’est pourquoi Guénon a pu écrire que la Maçonnerie a plusieurs origines, ayant reçu l’héritage de nombreuses organisations antérieures.

On sait que les plus célèbres de ces héritages sont l’Orphisme et le Pythagorisme des Grecs et les Collegia fabrorum des Romains, relevant de traditions « disparues »[4], et ensuite l’Ordre du Temple et le « Collège invisible » de la Rose-Croix, relevant de la tradition chrétienne. De tels héritages sont éminemment précieux. Les collèges d’artisans furent fondés par Numa (l’équivalent romain du Manu védique), qui fit construire le temple de Janus, le dieu au double visage, dont le sanctuaire était ouvert pendant la guerre et fermé pendant la paix. Quant à l’héritage orphico-pythagoricien, il relie la Maçonnerie à la Tradition primordiale, à cause des liens de Pythagore avec l’Apollon delphique et hyperboréen.

La Maçonnerie a ainsi permis à des éléments relevant de civilisations mortes de demeurer vivants[5] et d’être ainsi non seulement des vestiges du passé, mais aussi des « germes » pour le futur. Et cela peut faire penser à la « séparation » qui doit s’effectuer à la fin du cycle entre ce qui doit périr et ce qui doit être sauvé[6], séparation qui est analogue à ce qu’est, dans le Christianisme, le « Jugement dernier »[7].

Évidemment, attribuer un tel rôle à la Maçonnerie, c’est la regarder bien autrement que ceux qui voient en elle une « société de pensée » ayant pour but « le Progrès sous toutes ses formes» ou encore un « système particulier de morale », ou même un simple divertissement pour dilettantes, voire une méthode pour faire de l’or. Mais des préoccupations aussi « terrestres» n’auraient jamais pu retenir l’attention d’un René Guénon. Et c’est des idées de Guénon que nous entendons ici nous occuper exclusivement.

Nous pensons, en effet, que cette transmission d’éléments « antiques » à la Maçonnerie implique que cette dernière a un rôle à jouer lors de la fin du cycle et qu’en conséquence, elle doit demeurer vivante jusqu’à ce terme de notre humanité. Ce n’est d’ailleurs pas autre chose que veut exprimer symboliquement la formule rituelle selon laquelle la Loge de saint Jean se tient « dans la vallée de Josaphat ».

Et cette mention de saint Jean nous amène à considérer les héritages que l’Ordre maçonnique a reçus de la « tradition monothéiste » et plus particulièrement de sa forme chrétienne qui, elle, a reçu de son fondateur la promesse de subsister « jusqu’à la consommation du siècle ». C’est donc simplement parce que ces organisations ont disparu, par suppression dans le cas des Templiers, ou encore par suite de leur départ de l’Europe dans le cas de la Rose-Croix, que leur héritage est passé à la Maçonnerie.

La Maçonnerie était d’ailleurs toute désignée pour recevoir le dépôt de l’Ordre Templier, qui était comme elle de caractère «  johannique ». Les Templiers rendaient un culte particulier à saint Jean, ce qui n’est pas étonnant car l’Apôtre préféré du Christ apparaît dans les Évangiles comme le type et le modèle des initiés. N’a-t-il pas été désigné par son Maître comme « fils du tonnerre » ? Il est également « fils de la Vierge », expression hermétique qui, rappelle Guénon, désigne aussi les initiés. Et il n’est pas jusqu’au culte rendu exotériquement par l’Église qui ne reconnaisse à saint Jean des privilèges particuliers et d’un caractère « secret »[8].

Quant aux rapports de saint Jean avec la fin du cycle, ils sont extrêmement marqués. L’Apôtre a reçu l’assurance de « demeurer » jusqu’au retour du Christ dans la gloire ; et c’est sous le nom de Jean qu’est placé le dernier livre de la Bible, relatant symboliquement les évènements qui doivent précéder ce retour, annonciateur de la restauration de l’état primordial.

La Maçonnerie cependant n’est pas placée sous le seul patronage de Jean l’Évangéliste, mais bien sous celui des deux saints Jean, l’Évangéliste et le Précurseur. Or ce dernier a lui aussi des rapports très étroits avec la fin des temps. Le fils de Zacharie (qui, en recevant son nom, a fait « retrouver » la parole à son père qui l’avait « perdue ») est dit en effet devoir « marcher dans l’esprit et la vertu d’Élie », le prophète enlevé au ciel dans un char de feu, et qui est aussi, avec Hénoch, un des deux « témoins » dont parle l’Apocalypse, qui sont les précurseurs du second avènement. Le Christ lui-même a dit de Jean-Baptiste : « Il est Élie qui doit venir. »

De tous les personnages du Nouveau Testament, il n’en est aucun qui ait avec la fin du cycle des rapports aussi intimes que les deux saints Jean[9]. Et l’on peut en déduire qu’un Ordre placé sous leur patronage particulier doit lui aussi avoir quelque relation avec cette fin. Il ne faut pas chercher ailleurs, pensons-nous, la raison pour laquelle cet Ordre a été constamment « élu » pour devenir « l’Arche » où s’est produit « l’entassement » de tout ce qu’il y a eu de vraiment initiatique dans le monde occidental[10].

De tels « destins » ne pouvaient que retenir l’attention de René Guénon, dont l’œuvre, pensons-nous, ne pouvait surgir qu’aux abords de la fin du cycle. […].

 

En attendant l’heure de la puissance des ténèbres

[Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie « L’Arche vivante des Symboles », Éditions Traditionnelles, 1995, chapitre XXI, pp. 247 à 250.]

 Durant les années qui suivirent la libération de la France, certains lecteurs de René Guénon, qui avaient retrouvé avec joie la publication régulière de ses articles et de ses chroniques, se plaignaient parfois (entre eux) de ce que le Maître se laissât trop souvent aller à discuter sur « des détails de symbolisme », au lieu de traiter de la seule chose qui importe vraiment : la réalisation métaphysique. Un tel « reproche » – l’avouerons-nous ? – ne laissait pas de nous surprendre, venant de guénoniens. À plusieurs reprises, en effet, Guénon avait mentionné qu’il s’inspirait, pour ses écrits, des événements qui se produisaient dans le monde et qui devait forcément « manifester » certaines de ces réalités d’un ordre supérieur auxquelles seules il attachait quelque intérêt. Négliger ces événements, c’était, selon lui, admettre qu’ils sont le fait du « hasard », conception foncièrement anti-traditionnelle, mais à laquelle certains philosophes ultramodernes, qui se targuent parfois de « spiritualisme », attribuent dans l’évolution du Cosmos un rôle prépondérant. […].

Dans les « critiques » dont nous parlons ci-dessus, nous avions tout de suite été frappé par l’expression « détails de symbolisme ». Il suffit d’avoir étudié quelque peu les traités sur le symbolisme hermétique pour se rendre compte de l’importance capitale qu’y joue le moindre détail. Or, on sait les rapports de l’hermétisme avec la Maçonnerie, rapports soulignés par la présence de la racine HRM à la fois dans les noms Hermès et Hiram. Mais nous aurons dans le cours de cet article à insister sur l’importance de certains détails qu’on trouve dans les textes sacrés du Christianisme, et singulièrement dans les plus sacrés de tous : ceux qui ont trait à la Passion et à la Résurrection du Christ.

 Une des particularités qui distinguent fondamentalement la pensée symbolique de la pensée profane, même « philosophique », c’est l’importance qu’y jouent les différents modes de « correspondance ». On sait, par exemple, les rapports qui relient les sept planètes de l’astrologie traditionnelle aux sept métaux de l’alchimie (et aussi, par extension, aux sept « couleurs » du blason). Nous allons maintenant attirer l’attention sur une correspondance d’un type particulier : celle qu’on peut établir entre les événements de la vie mortelle du Christ et ceux qui ont marqué et qui marqueront l’existence « terrestre » de l’épouse du Christ, qui est l’Église.

Rappelons tout d’abord que l’Église, dans son universalité, comprend à la fois les institutions exotériques connues officiellement sous les noms des différentes Églises, mais aussi l’ésotérisme chrétien, incarné au cours des siècles en diverses organisations qui, pratiquement, ont toutes fini par se résorber dans la seule Franc-Maçonnerie. Pour ne pas alourdir notre exposé, nous nous contenterons de faire un rapprochement entre certains faits qui ont marqué la fin de la vie terrestre de Jésus et ceux (que nous connaissons par la révélation des Écritures) qui marqueront le comportement de l’Église au cours des tribulations de la fin du cycle.

Lors de son arrestation au jardin des Oliviers, le Christ avait dit aux envoyés du prince des prêtres : « C’est maintenant votre heure, l’heure de la puissance des ténèbres » (Luc, XXII, 53). Il fut mis en croix à la sixième heure du jour, et « de la sixième heure à la neuvième, il y eut des ténèbres sur toute la terre » (Matthieu, XXVII, 45 ; Marc, XV, 33 ; Luc, XXIII, 44). Durant cette longue « obscuration », le seul Apôtre présent était Jean, qui avait suivi la « Voie Douloureuse » avec la Vierge Marie et aussi avec quelques femmes parmi lesquelles Marie de Magdala, qui toutes apparaissent dans les Évangiles comme des « myrrhophores », c’est-à-dire des « porteuses de myrrhe », la myrrhe étant, selon Guénon, le « breuvage d’immortalité », le troisième et le plus excellent des présents offerts par les Mages au Christ naissant.

Jean, bien entendu, représente ici l’ésotérisme. Mais où étaient donc les représentants de l’exotérisme? Tous s’étaient enfuis, à l’exception pourtant de Pierre qui était allé jusqu’au palais de Caïphe où il avait eu le malheur de renier son Maître par trois fois. Rentré en lui-même au chant du coq, il était parti pour « pleurer amèrement », n’ayant pas osé se joindre aux femmes fidèles qui, avec le disciple bien-aimé, avaient eu le courage de monter jusqu’au Golgotha. Nous ne nous arrêterons pas sur la « valeur » exotérique de ces « larmes amères », que nous comparerions volontiers à celles versées par le premier couple humain chassé du Paradis. Mais il convient de rappeler que, dans le langage secret utilisé par Dante et les Fidèles d’Amour, le mot « pleurer » avait une signification très particulière. Les organisations initiatiques d’alors, depuis la destruction de l’Ordre du Temple, avaient décidé de cacher, beaucoup plus complètement qu’auparavant, leurs doctrines et leur existence même. Et c’est le fait de cette « dissimulation » qu’ils désignaient symboliquement par le verbe « pleurer ».

Durant ces trois longues heures d’obscurité surnaturelle, nous savons donc que Pierre « pleurait », tandis que Jean recevait du Christ, comme un « dépôt » particulièrement sacré, la garde de sa mère, ce fait exceptionnel ayant eu comme témoins les seules myrrhophores. Rappelons aussi qu’à la neuvième heure le Christ, avant de mourir, poussa en hébreu un cri que les assistants prirent pour un appel au prophète Élie ; et, dans le symbolisme très complexe de Dante, 9 avait une importance particulière, au point que l’Alighieri a pu écrire : « Béatrice est elle-même le nombre 9. »

La quatrième et dernière partie de notre Manvantara est le Kali-yuga ou âge sombre. Nous sommes à la fin de cet âge de fer, et cette fin connaît une obscuration qui s’accélère rapidement et deviendra bientôt presque totale. Ce sera alors « l’heure de la puissance des ténèbres » qu’on appelle encore le « règne de l’Antéchrist ». Si nous avons raison d’attendre à une telle époque des événements en correspondance avec ceux qui ont précédé la mort du Christ, il devrait se produire quelque chose de comparable à ce que furent autrefois les larmes de Pierre et en même temps une sorte de « promotion » de la fonction de Jean. Nous avons parfaitement conscience de la gravité de ce que nous disons là. Nous savons quel usage peuvent en faire les ennemis de l’Ordre maçonnique, et aussi les chrétiens adversaires de toute idée d’ésotérisme. Mais d’autres avant nous ont envisagé des événements de cet ordre, et ont été frappés par la double prédiction qui termine l’Évangile selon saint Jean et qui semble bien n’avoir pas d’autre but que de faire allusion aux événements des derniers jours. Il est vrai que si la prédiction au sujet de Jean est bien connue (« Je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne »), celle relative à Pierre semble avoir moins attiré l’attention. La voici : « En vérité je te le dis, lorsque tu étais jeune, tu te ceignais toi-même et tu allais où tu voulais. Mais quand tu seras vieux, tu étendras les bras, un autre te ceindra et te mènera là où tu ne voudrais pas aller. » Cela ne fait-il pas allusion à une certaine perte d’indépendance pour les successeurs de Pierre ?

L’obscurité est, pour la condition « espace » exactement ce qu’est le silence pour la condition « temps », – ce silence qui est le premier des devoirs imposés aux initiés, et que les Fidèles d’Amour symbolisaient par l’injonction de « pleurer ». Mais l’obscurité a deux aspects, l’un maléfique et l’autre bénéfique. L’obscurité complète symbolise la « mise sous le boisseau » de la Tradition, ou tout au moins de sa partie « visible » : c’est vraiment « l’heure de la puissance des ténèbres ». Mais c’est aussi seulement au sein de cette obscurité que peut s’accomplir le passage d’un cycle à un autre, passage qui est toujours celui de l’âge de fer à l’âge d’or. Pour en revenir au symbolisme évangélique, dans la dernière page du texte johannique, le dernier ordre donné par Jésus à Pierre fut l’injonction : « Suis-moi ! » Et Pierre, se retournant alors, vit que Jean venait derrière eux, c’est-à-dire les suivait. Quelles que puissent être les dernières et terribles tribulations qui assailliront l’Église dans les derniers jours, on peut être certain que Pierre et Jean se retrouveront alors pour être les serviteurs obéissants du Maître incomparable qui a pu dire: « Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais il aura la Lumière de la Vie. »

 

Les cinq rencontres de Pierre et de Jean

[Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie « L’Arche vivante des Symboles », Éditions Traditionnelles, 1995, chapitre XXII, pp. 255 à 261.]

[…]

Tout ce qui est dit dans les Écritures chrétiennes de saint Jean a un caractère ésotérique et initiatique, mais ce caractère est surtout mis en évidence quand on lui applique les règles du symbolisme universel. Cela n’est pas surprenant, puisque le but du langage symbolique est précisément d’aller plus loin que les possibilités étroitement limitées du langage « ordinaire ». Deux conséquences découlent immédiatement de ce que nous venons de dire. D’abord, les théologiens et les exégètes qui négligent l’importance de ce langage symbolique passent à côté de l’interprétation exacte et « supérieure » des textes qu’ils étudient. Ensuite, dans lesdits textes, le moindre détail, qui pourrait paraître « insignifiant » si on le considère en lui-même, devient au contraire chargé de signification dès lors qu’on le considère à la lumière de la science symbolique.

Les textes relatifs à saint Jean qu’on trouve dans le Nouveau Testament peuvent être divisés en trois classes. Dans la première, saint Jean figure, sinon seul, du moins seul à être nommé entre les douze Apôtres ; le plus important de ces textes est celui où le Christ en croix fait de Jean le fils et le gardien de la Vierge. Dans la seconde classe, nous voyons Jean accompagné de son frère Jacques (lui aussi « fils du tonnerre ») et de Pierre ; ces textes, au nombre de trois, ont trait à la Transfiguration, à la résurrection de la fille de Jaïre et à l’agonie de Jésus au jardin des Oliviers. Enfin, la troisième classe comprend les textes où Jean est mis directement en relation avec le prince des Apôtres, saint Pierre. Ces textes, au nombre de cinq (quatre à la fin de l’Évangile de Jean, un au début des Actes des Apôtres), nous nous proposons de les examiner brièvement[11].

 Jean, XIII, 21-28. – Nous sommes à la dernière Cène. Le Christ vient de dire à ses Apôtres : « L’un de vous me trahira. » Surprise des disciples, qui interrogent l’un après l’autre leur Maître sans obtenir de réponse. Finalement Pierre, voyant Jean qui repose sur la poitrine du Seigneur, lui fait signe d’interroger Jésus, qui donne alors au disciple préféré l’indication du « signe manuel » qui permettra de reconnaître le « fils de perdition ».

Jean, XVIII, 15-25. – Après l’agonie au jardin des Oliviers et l’arrestation de Jésus, tous les disciples, l’abandonnant, se sont enfuis. Pierre et Jean, cependant, suivent de loin le cortège qui conduit le prisonnier à la demeure du grand-prêtre Caïphe. Jean, qui était connu du grand-prêtre, entre dans la cour du palais et y fait aussi entrer Pierre. C’est dans cette cour que vont se produire les trois reniements successifs du prince des Apôtres, lequel, ayant croisé son regard avec celui de Jésus après avoir entendu le coq chanter, sortira de la cour pour « pleurer amèrement ».

Jean, XX, 1-9. – Le Vendredi saint est passé, la fête du sabbat aussi, et, le premier jour de la semaine commençant à luire, Marie de Magdala, accompagnée de quelques autres femmes, achète des parfums et se rend au sépulcre pour embaumer le corps du crucifié. En arrivant, elles trouvent la pierre qui fermait le sépulcre enlevée, l’entrée béante et le tombeau vide. Dans son affolement, Marie-Madeleine se précipite chez les Apôtres pour les informer. Pierre et Jean partent en courant au sépulcre. Jean arrive le premier, mais attend que Pierre soit arrivé et entré dans le sépulcre pour le suivre et constater à son tour qu’il est inutile de chercher parmi les morts l’Auteur de la Vie.

 Jean, XXI, 15-24. – Le quatrième épisode est célèbre, car il termine le quatrième Évangile. Pierre, dont les larmes et l’amour ont lavé la faute, vient d’être confirmé par son Maître dans sa charge de Pasteur des agneaux et des brebis, qui implique, rappelons-le, le « pouvoir des clefs » donnant la faculté de lier et de délier. Devant de pareilles faveurs, Pierre, qui voit alors Jean se diriger vers eux, se demande ce que le Maître a bien pu réserver à son disciple bien-aimé. Il interroge le Christ, qui lui fait alors la réponse célèbre : « Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? »

Actes des Apôtres, III, 1-10. – Nous sommes maintenant dans les tout premiers jours de l’Église. Pierre et Jean montent au Temple pour y prier. À la porte, un boiteux leur demande l’aumône, et Pierre lui dit : « Je n’ai ni or ni argent, mais ce que j’ai je te le donne. Au nom de Jésus de Nazareth, lève-toi et marche. » Le miracle s’accomplit aussitôt.

Examinons maintenant, à la clarté du symbolisme, ces cinq épisodes. Pour interpréter le premier rappelons-nous que Pierre représente l’exotérisme, Jean l’ésotérisme et Judas la contre-initiation. On voit alors que l’exotérisme a besoin de l’ésotérisme pour déceler les « prestiges » de la contre-initiation. Et on nous dira sans doute que – Guénon l’avait déjà signalé – l’ésotérisme chrétien et la Maçonnerie en particulier se sont aussi mal défendus contre les infiltrations de la contre-initiation que les Églises chrétiennes et le Catholicisme par exemple[12]. Mais on peut assurer en tout cas que personne, en Occident, n’a autant que Guénon donné de précisions sur les tactiques des forces obscures et, d’une manière générale, sur la « technique de la subversion ». Et c’est à sa connaissance exceptionnelle de tout ce qui touche à l’ésotérisme et à l’initiation qu’il devait ses clartés sur leurs antithèses émanant du « Satellite sombre » : le néo-spiritualisme et la contre-initiation.

Le second épisode que nous avons rapporté est difficile à interpréter, car il pourrait sembler que c’est Jean qui, en introduisant Pierre dans la cour de Caïphe, lui a donné l’occasion de ses trois reniements. Mais il serait bien audacieux, celui qui se permettrait de « juger » une défaillance aussitôt expiée par les larmes. O felix culpa ! chantait l’Église, naguère encore, dans la nuit de la Résurrection, à propos du péché d’Adam, qualifié aussi de « péché nécessaire ». Et nous remarquerons que si Pierre n’avait pas été amené par sa faute à quitter la cour de Caïphe et ainsi à se séparer de Jean, il aurait accompagné ce dernier au Calvaire et aurait été ainsi le témoin du don incomparable fait par Jésus au disciple bien-aimé. De ce don, les seuls témoins auront donc été les femmes qui, bravant les clameurs d’une foule poussant des cris de mort, furent fidèles jusqu’à la fin et purent ainsi assister aux derniers moments de l’homme-Dieu et participer avec Joseph d’Arimathie à sa mise au tombeau[13].

Les troisième et quatrième épisodes sont faciles à interpréter. Le troisième souligne la primauté de celui à qui furent conférés les titres de Pasteur des brebis et de Prince des Apôtres, et à qui furent remises les clefs du royaume des cieux. Le quatrième épisode rappelle cependant que cette autorité s’arrête la où commence le domaine de Jean.

Dans le cinquième épisode, nous voyons Pierre agir seul pour guérir le malheureux frappé du « signe de la lettre B », Jean ne figurant dans cette histoire que par sa seule présence. Nous pensons qu’il y a là une leçon à méditer soigneusement par les « frères de Jean ». Dans la chimie moderne, fille indigente de l’alchimie traditionnelle, on appelle « catalyseur » un corps qui, nécessaire à une réaction, n’est cependant pas affecté par cette réaction qu’il se contente de permettre ou tout au plus d’activer. L’idéal, pour ceux qui se réclament de l’ésotérisme et de l’initiation, serait de pratiquer ce que Guénon appelle une « activité non agissante ». Une telle attitude est plus commune en Orient qu’en Occident, et l’on sait l’importance du « non-agir » (Wu-Wei) dans la tradition extrême-orientale. Mais la tentation de l’« activisme » hélas ! a fait des ravages dans bien des branches de la Maçonnerie.

On pourrait tirer, des cinq rencontres que nous venons d’examiner rapidement, quelques « enseignements pratiques » à l’usage des organisations initiatiques occidentales (et surtout des obédiences maçonniques) et plus spécialement des dignitaires qui ont reçu la lourde tâche de les diriger. Surveillance attentive de l’action insidieuse, mais parfois terriblement efficace, qu’exercent les agents de l’« adversaire » qui ont su s’infiltrer dans les rangs de l’initiation authentique ; patience à toute épreuve à l’égard des autorités exotériques régulières, en dépit de leurs incompréhensions, de leurs injustices et parfois même de leurs calomnies ; enfin refus absolu de céder à la « tentation » d’impliquer la Maçonnerie dans n’importe quelle activité de l’ordre social ou politique. Ceux qui connaissent bien l’œuvre de Guénon savent que de telles recommandations n’ont jamais été d’une nécessité aussi pressante que de nos jours. Et cela nous amène à quelques réflexions sur ce que nous appellerions volontiers le rôle dévolu à la Maçonnerie à la fin du cycle actuel.

Dans les anciens rituels, quand on demandait à un visiteur : « Où se tient la Loge de saint Jean ? », il devait répondre : « Sur la plus haute des montagnes ou dans la plus profonde des vallées, qui est la vallée de Josaphat. » Cette expression reconnaissait donc à la Maçonnerie, et cela en raison de ses rapports avec saint Jean, un lien particulier avec le « Jugement dernier ». D’autre part, au XVIIIe siècle en Angleterre, certains ateliers rattachés à l’obédience la plus traditionnelle d’alors, la « Grande Loge des Anciens », travaillaient avec la Bible ouverte à la seconde Épître de saint Pierre, qui est un des rares textes scripturaires parlant ouvertement des derniers temps. Enfin, nous rappellerons que, selon l’interprétation des plus anciens Pères de l’Église, l’« obstacle » à la venue de l’Antéchrist dont parle saint Paul dans la seconde Épître aux Thessaloniciens n’était autre que l’Empire romain. Cet Empire, reconstitué par Charlemagne, devint bientôt le « Saint Empire Romain Germanique », le mot « germanique » signifiant ici ésotériquement, comme il en sera également dans la Rose-Croix, la « terre des germes ». Cet Empire disparut en 1806, quelques années après qu’eût été fondé aux États-Unis d’Amérique le premier Suprême Conseil du Rite Écossais. Depuis lors, les Suprêmes Conseils de chaque nation portent le titre de « Suprêmes Conseils du Saint-Empire », et les armoiries du trente-troisième degré de l’Écossisme sont les armoiries mêmes du Saint-Empire, avec la devise « Deus meumque jus », que le Grand Orient de France, toujours avide de « modernisation », a cru bon de remplacer par Suum cuique jus. Il se trouve donc que l’« idée » (au sens platonicien de ce mot) du Saint-Empire est actuellement « résorbée » dans la Franc-Maçonnerie, et plus précisément dans le dernier degré du Rite Écossais. Cela n’est pas sans importance, étant donné ce que les anciens auteurs chrétiens ont écrit sur le rôle eschatologique de l’Empire romain.

Nous ne savons si, même parmi les lecteurs les plus attentifs de René Guénon, nombreux ont été ceux qui ont remarqué les lignes qui terminaient son compte rendu de l’article « La Franc-Maçonnerie » d’Albert Lantoine, inséré dans une Histoire générale des religions publiée dans l’immédiat après-guerre[14]. Le Maître, après avoir loué Lantoine « d’avoir fait justice de la légende trop répandue sur le rôle que la Maçonnerie française du XVIIIe siècle aurait joué dans la préparation de la Révolution et au cours de celle-ci » et déploré « l’intrusion de la politique dans certaines Loges », discutait la conclusion de l’auteur pour qui la Maçonnerie pourrait être destinée à devenir « la future citadelle des religions ». Et Guénon, tout en admettant que beaucoup ne verront dans une telle conception « qu’un beau rêve », ne rejetait pas absolument 1’« espérance » de Lantoine, mais il lui faisait subir en quelque sorte une « transmutation » traditionnelle. Précisant que le rôle envisagé par Lantoine « n’est pas tout à fait celui d’une organisation initiatique qui se tiendrait strictement dans son domaine propre », il ajoutait que « si la Maçonnerie peut réellement venir au secours des religions dans une période d’obscuration spirituelle presque complète, c’est d’une façon assez différente » de celle envisagée par l’auteur de la Lettre au Souverain Pontife, « mais qui du reste, pour être moins apparente extérieurement, n’en serait cependant que d’autant plus efficace ».

Ces lignes sont énigmatiques, les plus énigmatiques peut-être qu’ait jamais écrites René Guénon. Mais il est évident que la « période d’obscuration spirituelle presque complète » dont parle Guénon ne peut être que le règne de l’Antéchrist. L’auteur des Aperçus sur l’Initiation, qui dut avoir très tôt la révélation ou, si l’on préfère, la « conscience » du rôle exceptionnel qui lui était réservé, n’écrivait rien sans y avoir mûrement réfléchi, et les « beaux rêves » n’étaient pas son fait. Nous sommes persuadé que le texte que nous venons de rappeler peut fournir l’explication de l’attention que, dès sa première jeunesse et jusqu’à ses derniers jours, il a constamment accordée à la Franc-Maçonnerie, attention qui a causé la surprise de beaucoup et aussi le scandale de quelques-uns. Guénon voyait dans cette organisation, en qui s’est résorbé tout ce qui a compté véritablement dans les initiations occidentales, les marques d’une « vitalité » lui permettant de triompher des attaques incessamment menées contre elle par tout ce qui procède de la « sphère de l’Antéchrist ». Et cette vitalité nous fait penser à celle promise à l’apôtre Jean, un des deux saints patrons de la Maçonnerie, quand il entendit déclarer de lui : « Je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne. » Déclaration bien grave, quand elle est prononcée par celui qui a pu dire : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. »

Denys ROMAN

[1] Manuel, troisième partie.

[2] Guénon avait envisagé la rédaction d’un ouvrage particulier consacré à la « théorie du geste ». Il n’eut jamais l’occasion de le rédiger, et de toutes les œuvres de lui qui nous manquent, c’est peut-être avec l’ouvrage projeté sur la « science des lettres », celle dont l’absence est le plus à regretter.

[3] Il en est de même pour le Compagnonnage ; mais ce dernier […] ne s’est pas répandu hors du monde chrétien, en sorte que son caractère « pluri-traditionnel » est demeuré purement théorique.

[4] La tradition celtique, qui eut une telle importance dans l’Europe antique et médiévale, semble avoir transmis quelques éléments au 22e degré du Rite Écossais (chevalier Royale Hache), dont les ateliers portent le nom de Conseil de la Table Ronde. Le thème de ce grade est la construction en bois, ce qui a entraîné comme conséquence de très nombreuses allusions au Cèdre utilisé pour l’érection du Temple de Salomon : d’où le nom de « Prince du Liban » donné aussi à ce grade.

[5] Comme nous demandions à René Guénon, à la suite de son article « Parole perdue et mots substitués », pourquoi les organisations mourantes s’étaient « réfugiées » dans la seule Maçonnerie au lieu de se disperser dans les diverses fraternités subsistantes il nous répondit : « C’est parce que la Maçonnerie, seule parmi les organisations occidentales, a conservé une certaine vitalité. » C’est, pensons-nous, un certain côté « bénéfique » du manque de discernement initiatique dans le recrutement maçonnique. Bien des « profanes en tablier » sont ainsi entrés dans les Loges, et leur incompréhension, notamment en matière de symbolisme, leur a permis souvent de parvenir aux plus hautes dignités (cf. Le Règne de la Quantité, Avant-propos). En tous cas le nombre même de ces Frères a rendu l’Ordre maçonnique pratiquement indestructible. Ce n’est peut-être pas ce que recherchaient certains de ceux dont Guénon a signalé les desseins obscurs (idem, chap. XXVII). Mais n’est-t-il pas bien connu que « le Diable porte pierre » et peut même contribuer, en certaines circonstances, « à rassembler ce qui est épars », notamment pour la construction de certains « ponts », ainsi qu’il est attesté dans de nombreuses légendes ?

[6] On peut remarquer que c’étaient les organisations qui, même du simple point de vue moral, méritaient le plus le « salut », c’est-à-dire une prolongation de leur existence, qui ont été ainsi incorporées à l’Ordre maçonnique. La chose est très évidente notamment pour le Pythagorisme, dont beaucoup d’entre les premiers chrétiens ont reconnu l’élévation de la doctrine et le  caractère « vertueux » de la discipline qu’il imposait à ses membres.

[7] Cf. La Crise du Monde moderne, Avant-propos.

[8] Le rôle ésotérique de Jean est très nettement suggéré dans les textes officiels de la liturgie romaine. Dans l’office de nuit, par exemple, reviennent à plusieurs reprises dans les antiennes, les répons et les versets, des formules telles que les suivantes, utilisées le 27 décembre pour la fête de saint Jean :

« Celui-ci est Jean, qui pendant la Cène reposa sur la poitrine du Seigneur.
Heureux apôtre à qui furent révélés les secrets célestes !
Le bienheureux Jean est digne d’un grand honneur, lui qui, pendant la Cène a reposé sur la poitrine du Seigneur.
Jean a puisé les eaux vives de l’Évangile à la source sacrée du cœur du Seigneur.
Celui-ci est Jean, Apôtre et Évangéliste qui a mérité d’être honoré plus que les autres par le Seigneur, du privilège d’un amour choisi. C’est le disciple que Jésus aimait, et qui pendant la Cène a reposé sur sa poitrine. »

[9] Les solstices d’été et d’hiver, auxquels sont fixées les fêtes de ces saints, marquent dans le cycle annuel un renversement de tendance. Or le « renversement des pôles » est l’événement capital qui marque le passage entre deux Manvantaras. Il s’agit, bien entendu, avant tout d’un événement d’ordre spirituel, mais qui doit aussi avoir sa répercussion dans l’ordre cosmique. Et n’est-t-il pas vraiment curieux que ce soit au XXe siècle seulement que des « savants », n’ayant aucune préoccupation spirituelle, aient songé à examiner le magnétisme des roches archaïques et aient découvert que ces roches portent des traces irréfutables que des renversements de polarité se sont produits à plusieurs reprises au cours des ères géologiques ?

[10] Nous utilisons ce mot d’entassement par analogie avec l’« entassement des espèces », expression de Fabre d’Olivet que Guénon a reprise dans Le Roi du Monde. Cela nous rappelle qu’un critique profane de la Maçonnerie, d’ailleurs nullement hostile à l’Ordre et fort intelligent, avait écrit, il y a cinquante ans, avec quelque commisération, à propos des Francs-Maçons : « On connaît leur art, qui ne sait qu’assembler des figures hétéroclites et sans goût. » Évidemment, les « Tableaux de Loge » et les Blasons des grades du Rite Écossais ne sauraient atteindre, au « marché de l’Art » – quelle expression ! – les prix d’un Rembrandt ou d’un Picasso. Mais l’art maçonnique, si peu estimé par ce critique, est tout de même, à l’art purement profane qu’est devenu l’art moderne, exactement ce qu’était la poésie de Dante à celle des poètes de son temps dont l’Alighieri disait qu’ils « riment sottement ». L’accumulation, dans les « Tableaux de Loge » et les blasons maçonniques, de symboles apparemment hétéroclites est l’exact équivalent de l’entassement, dans 1Arche, d’« espèces » qui auparavant sont étrangères et même hostiles les unes aux autres. À ce point de vue, il y a dans l’Arche comme un reflet de l’état primordial ou du Paradis terrestre et aussi une préfiguration de ces temps messianiques prédits par Isaïe.

[11] En intitulant le présent article « Les cinq rencontres de Pierre et de Jean » nous voulions dire que c’est en relatant cinq épisodes importants que l’Écriture met pour ainsi dire face-à-face les deux Apôtres dont la personnalité l’emporte incontestablement sur celle des dix autres. Mais il est bien évident que, durant les trois ans de la vie publique du Christ, les douze Apôtres, qui vivaient en commun, se sont rencontrés chaque jour.

[12] Nous pensons surtout ici à la psychanalyse (et particulièrement à celle de Jung), dont Guénon a souligné le caractère dangereux à la fin du Règne de la Quantité. Il est même à remarquer que, dans la Maçonnerie, c’est le Rite Écossais qui semble avoir été spécialement visé, ce qui a permis à certains de donner de son symbolisme des interprétations d’une fantaisie vraiment débordante.

[13] Ce rôle des femmes lors de la Passion et aussi de la résurrection du Christ pourrait aider à résoudre en partie la difficulté mentionnée par Guénon pour l’établissement des rituels destinés à l’initiation féminine.

[14] Cf. Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, t. II, pp.99-100.

LES DOUZE TRAVAUX D’HERCULE

[Ce texte de Denys Roman a été primitivement publié en avril 1980 dans la revue Renaissance Traditionnelle n° 42 ; repris dans le second volume de l’auteur, Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – « L’Arche vivante des Symboles » publié aux Éditions Traditionnelles en 1995, il en forme le chapitre XI.]

La mythologie grecque est riche en légendes de toutes sortes, dont il est parfois difficile de découvrir le sens véritable, qui à l’origine devait le plus souvent exprimer une vérité d’ordre doctrinal et même initiatique. Dans un des « classiques » de la philosophie hermétique, Les Fables égyptiennes et grecques dévoilées, dom Pernéty a longuement commenté les principales de ces légendes. Mais cette œuvre, utile en tant que documentation, nous semble pêcher par certains défauts, qui sont d’ailleurs moins les défauts de Pernéty que ceux de son siècle. Quand nous le voyons, par exemple, s’appliquer longuement à démontrer que tous les héros de la guerre de Troie ont, selon Homère, une ascendance divine et qu’en conséquence, pense-t-il, leurs exploits ne peuvent être que l’expression symbolique des opérations de l’Œuvre alchimique, nous ne saurions le suivre sur ce point. Mais qui songerait à blâmer Pernéty ? De son temps, on n’avait pas encore retrouvé les ruines de Troie ; et d’autre part, c’est seulement de nos jours qu’à la suite de René Guénon certains admettent que les événements historiques, comme aussi les faits géographiques ou autres, ont par eux-mêmes une signification symbolique[1].

Signalons en passant une curieuse conséquence de la position de Pernéty. Il postule que les mythes antiques ne sont pas des faits historiques et ne peuvent donc être que des symboles. Comme il est bien obligé d’admettre que les faits relatés par les livres sacrés du Christianisme sont des faits historiques, il n’envisage même pas la possibilité qu’ils pourraient être eux aussi des symboles hermétiques. Cela appauvrit singulièrement ses dissertations et surtout son Dictionnaire.

Pernéty semble avoir donné une importance particulière aux légendes où il est question de l’or. L’âge d’or, la toison d’or, la pluie d’or, les cornes d’or, les pommes d’or font dans son œuvre l’objet d’un examen particulier. On relève quelques oublis dans cette liste. Pourquoi avoir omis le cheveu d’or de Ptérélas qui rendait son possesseur immortel et avait donc un rapport évident avec l’élixir de longue vie[2] ? Et, étant donné le rôle initiatique de la vigne, pourquoi n’avoir pas au moins mentionné les rameaux ou plants de vigne en or[3] ?

Pernéty ne signale pas non plus la fin parfois malheureuse des principaux conquérants de l’or. C’est ainsi qu’Hippomène qui avait reçu de Vénus trois pommes d’or qui lui permirent d’épouser Atalante, fut, ainsi que cette dernière, métamorphosé en bête féroce et attelé au char de Cybèle[4]. Quant aux Argonautes, ils réussirent bien à s’emparer de la toison d’or, mais leur voyage de retour fut hérissé de tribulations et la vie ultérieure de leur chef Jason ne fut qu’une longue suite de tragédies. Il semble que de tels faits auraient pu donner lieu à quelques développements sur la nécessité du « rejet des pouvoirs »[5].

Hercule s’était embarqué avec les Argonautes, mais dès les premières étapes du voyage il se sépara d’eux[6]. Il devait accomplir un nombre d’exploits considérable, mais les plus célèbres sont connus sous le nom des douze travaux d’Hercule. Le caractère sacré du nombre 12 peut laisser supposer que les travaux d’Hercule ont une signification initiatique ; et, de fait, l’oracle de Delphes avait déclaré qu’à l’issue de ces 12 travaux et des 12 années de servage dues par le héros à son cousin Eurysthée, Hercule serait admis à l’immortalité.

Pernéty a employé une partie considérable de son ouvrage à examiner les travaux d’Hercule au point de vue de leur application à l’hermétisme. Il a bien vu en particulier que dès la naissance même du héros on trouve un épisode très caractéristique. Alors qu’il était au berceau avec son demi-frère Iphiclès, la déesse Junon envoya deux serpents monstrueux pour les dévorer. Iphiclès s’enfuit épouvanté, mais Hercule, saisissant les serpents un dans chaque main, les étrangla. Cet exploit l’identifiait en quelque sorte au caducée d’Hermès, constitué essentiellement par une tige d’or autour de laquelle s’enroulent deux serpents. Et il faut remarquer également que, dans certaines représentations du Rebis, ce symbole de la perfection de l’état humain tient dans chaque main un serpent[7].

On pourrait déceler un sens symbolique à toutes les aventures d’Hercule, même à celles qui n’ont pas été rangées dans le cycle des 12 travaux[8]. Une des plus curieuses à cet égard est le récit de son esclavage chez Omphale, reine de Lydie[9]. Cette servitude se termine par un mariage, et l’on rapporte à ce sujet une curieuse histoire d’« échange hiérogamique » : Hercule, ayant revêtu la robe de la reine, filait la laine à ses pieds, tandis qu’Omphale, couverte de la peau du lion de Némée, brandissait la massue du héros. On peut remarquer à ce propos que la quenouille (tenue de la main gauche) et la massue (tenue de la main droite) sont l’une et l’autre des symboles « axiaux » qui jouent, par rapport au couple Hercule-Omphale (identifiable au Rebis), un rôle analogue à celui des deux serpents dont il a été question plus haut[10].

Parmi les douze travaux, ce sont surtout les trois derniers qui présentent un intérêt au point de vue hermétique. Et tout d’abord une remarque s’impose. Alors que les neuf premiers travaux ont pour théâtre le monde grec et ses abords immédiats (Asie Mineure et Thrace), les trois derniers nous en éloignent considérablement, au point de nous faire sortir du bassin méditerranéen (bœufs de Géryon et jardin des Hespérides) et même du monde terrestre (descente aux Enfers). Ce sont d’ailleurs ces trois derniers travaux qui portent le plus nettement l’empreinte initiatique et c’est sur eux qu’il semble intéressant de s’arrêter.

L’ordre d’énumération des douze travaux est généralement le même chez les auteurs anciens, à une exception près cependant pour ce qui concerne les deux derniers. Le plus souvent, le 11e travail est l’enlèvement des pommes d’or et le 12e la descente aux Enfers ; c’est d’ailleurs cet ordre qu’a suivi Pernéty, Mais on a aussi donné le 11e travail comme la descente aux Enfers et le 12e comme la conquête des pommes d’or, et il semble bien que ce dernier ordre soit le plus conforme aux principes traditionnels[11]. En effet, si les 12 travaux ont une signification initiatique, la descente aux Enfers ne saurait en marquer le terme. Elle devrait même en marquer le début ; mais on peut considérer les premiers travaux comme des épreuves préliminaires ; et le fait qu’Hercule, avant de descendre aux Enfers, se fit initier aux mystères d’Éleusis, vient encore renforcer cette interprétation[12].

Ce qui aurait pu confirmer ou infirmer la « régularité » de l’ordre ordinairement donné pour la succession des 12 travaux, c’est la correspondance de chacun d’eux avec un des 12 signes du Zodiaque. Malheureusement, un auteur qui a fait une étude approfondie de la géographie sacrée de l’ancienne Grèce, M. Jean Richer, établit irréfutablement qu’en dépit des tentatives répétées « depuis Hygin et Ératosthène », une telle prétention est « manifestement absurde » et que toute concordance entre les signes et les travaux est « impossible à établir ». En conséquence « c’est en vain qu’on chercherait à tirer de l’inventaire des travaux un Zodiaque complet ». La raison donnée par M. Jean Richer d’un tel état de choses est très intéressante. Elle est en effet « liée au phénomène de la précession des équinoxes », si important pour tout ce qui touche la chronologie traditionnelle. Alors qu’à une époque très ancienne, l’équinoxe de printemps coïncidait avec l’entrée du soleil dans le signe du Taureau, « à partir de 2000 environ avant notre ère, le point vernal fut dans le signe du Bélier, par suite du déplacement du colure des équinoxes ». D’après M. Jean Richer un tel changement dans les faits astronomiques provoqua dans les diverses cités grecques, « avant l’acceptation d’un système nouveau, un certain flottement aboutissant à des superpositions ou à des attributions doubles qui se reflètent dans les légendes et les monuments ». Nous avons résumé, trop brièvement sans doute, l’argumentation de M. Jean Richer, qui nous paraît avoir définitivement éclairci un problème rendu particulièrement difficile par « l’état de dégradation dans lequel les légendes mythologiques nous sont parvenues »[13].

Ainsi donc, il est impossible de faire coïncider l’ordre de succession des travaux d’Hercule avec l’ordre de succession des signes du Zodiaque. Tout essai d’établir une « correspondance » entre ces travaux et les principes de cet aspect important de l’hermétisme que constitue l’astrologie se trouve par là même compromis, et il est à craindre qu’il en soit de même pour l’autre aspect : l’alchimie. Que pense à cet égard Pernéty ?

À son habitude, il ne se préoccupe guère de faire coïncider les épisodes successifs de la légende avec la suite ordinairement reconnue des « opérations » de l’Art alchimique. Simplement il rappelle, à propos des acteurs principaux du mythe héracléen (lion, hydre, oiseaux, etc.), les symboles analogues qu’on rencontre en abondance dans les écrits hermétiques, et il en tire des conclusions qui d’ailleurs sont loin d’être sans intérêt, mais qui n’éclairent guère sur la signification profonde de la science des philosophes. Nous pensons en effet, suivant en cela René Guénon, que l’Art Royal n’eut jamais pour but de changer le plomb en or, mais qu’il travaillait sur une « matière première » bien autrement précieuse, l’homme, qu’il s’agissait de transmuter en Homme Véritable, « réintégré » dans l’état originel adamique, tandis que de ce fait même la nature tout entière retrouvait pour lui les conditions édéniques de l’« âge d’or ».

Dans cet ordre d’idées, on peut remarquer que certains éléments de la légende d’Hercule sont susceptibles, si on leur applique les principes de l’interprétation traditionnelle du symbolisme universel, d’acquérir une signification et une portée pour ainsi dire « technique », riches d’enseignements pour l’attitude de l’initié et même de tout être qui aspire à la connaissance.

C’est notamment le cas pour le 10e travail, l’enlèvement des bœufs de Géryon, qui implique pour Hercule la sortie de la Méditerranée afin d’accéder à l’île d’Érythie située dans l’Océan. Le héros devait donc franchir le détroit qui depuis lors prit le nom de « colonnes d’Hercule ». Le passage entre les colonnes se retrouve dans tous les rites initiatiques, et les colonnes elles-mêmes ont des significations multiples. Les colonnes d’Hercule avaient été élevées par le héros lors de son retour dans le bassin méditerranéen pour regagner sa patrie, et il grava sur elles l’inscription : « Non plus ultra ». Dante nous rappelle ce fait au cours de cet étrange chant XXVI de l’Enfer où il a rassemblé de très nombreuses allusions relatives aux dangers encourus par ceux qui, en matière d’initiation, suivent une voie « irrégulière ».

Voici l’essentiel de ce texte, où Ulysse, enseveli avec Diomède dans une tombe enflammée, fait à Virgile et à Dante le récit de sa dernière et fatale aventure :

« Quand je quittai Circé, qui m’avait retenu captif à Gaëte (…), ni les caresses de mon fils, ni la piété envers mon vieux père, ni l’amour que j’avais juré à Pénélope ne purent vaincre mon ardeur pour la connaissance du monde et des hommes. Mais sur la haute mer prenant mon essor, et suivi de ces compagnons qui jamais ne m’abandonnèrent, je cinglai vers l’Espagne et le Maroc (…). Nous étions vieux et appesantis par l’âge quand nous parvînmes à cette gorge étroite où Hercule planta ses deux bornes afin que nul n’osât se hasarder plus loin. Je dis alors : Frères qui, à travers mille et mille dangers, êtes parvenus aux limites de l’Occident, suivez le soleil, et ne refusez pas à vos yeux exténués par les veilles la connaissance du monde inhabité. (…). J’avais si fort excité l’ardeur de mes amis que je n’aurais pu ensuite les retenir. De rames nous nous fîmes des ailes pour un vol fou (cinq mois), après que nous eûmes franchi le pas suprême, nous arrivâmes à un mont isolé, le plus haut qu’on n’eût jamais vu. En le voyant notre joie fut grande, mais cette joie se changea bientôt en larmes. De la terre nouvelle sortit un tourbillon qui vint frapper notre navire. Par trois fois il le fit tournoyer : à la quatrième fois, la poupe du navire se dressa et la proue s’abîma dans la mer comme il plut à Un Autre, et enfin la mer se referma sur nous. »

Ce récit est tellement différent des diverses versions sur la mort d’Ulysse transmises par la tradition que nous sommes pour ainsi dire contraints de penser que l’Alighieri, en l’inventant, a voulu provoquer la surprise et la perplexité de ses lecteurs. De fait, il n’est peut-être pas une seule de ses expressions qui ne puisse donner lieu à de longs développements. Nous nous proposons d’attirer l’attention sur quelques points*, sans avoir la prétention d’élucider toutes les obscurités d’un texte que le meilleur commentateur traditionnel de Dante, Luigi Valli, considérait comme particulièrement énigmatique.

Denys ROMAN

[1] Pour Pernéty, les héros de la mythologie n’ont pas existé; ils ne peuvent donc être que des « figures », et Pernéty pensait que ces figures ne peuvent représenter autre chose que les doctrines et les opérations de l’alchimie. Il est beaucoup plus légitime de penser avec Guénon que les héros mythologiques ont existé et qu’ils n’en sont pas moins des symboles, et même des symboles d’autant plus excellents que leur existence historique a véritablement « incarné » des réalités d’un ordre supérieur qui n’est d’ailleurs pas limité au seul domaine hermétique.

[2] Ce cheveu d’or avait été donné à Ptérélas, roi de Taphos, par son père le dieu Neptune. Il fut coupé par la fille de Ptérélas, ce qui provoqua immédiatement la mort du roi. Ovide, dans ses Métamorphoses, parle d’un cheveu de couleur pourpre, celui de Nisus, auquel était attachée la possession du royaume de Mégare. Dans certaines versions de cette légende, le cheveu magique de Nisus n’est pas un cheveu pourpre, mais un cheveu d’or.

[3] Un rameau d’or, donné par Dionysos, joue un rôle important dans la légende d’Hypsipyle, héroïne qui est en relation avec deux entreprises hautement symboliques : l’expédition des Argonautes et la guerre des Sept Chefs contre Thèbes. D’autre part, un plan de vigne en or, donné par Jupiter, est à l’origine de la dernière tentative pour sauver Troie de la ruine : l’intervention d’Eurypyle, fils de Télèphe. Enfin, il est presque inutile de rappeler le rameau d’or que, sur les indications de la Sibylle de Cumes, Énée alla cueillir dans un bois sacré afin de l’offrir à la reine des Enfers.

[4] La légende d’Hippomène et d’Atalante, célèbre dans les textes hermétiques, est l’objet d’un traité des plus remarquables de Michel Maier : Atalante fugitive, que nous retrouverons ci-dessous.

[5] Une aventure mythologique où l’or joue un certain rôle et qui finit bénéfiquement est l’histoire célèbre de Psyché, que le poète latin Apulée a longuement contée dans son roman L’Ane d’or, dont le dernier chapitre relate les rites de l’initiation aux mystères d’Isis. Dans l’histoire de Psyché, il est question d’un palais d’or et aussi de moutons à la laine d’or, ce qui rappelle le bélier à toison d’or. Les voyages et les diverses « épreuves » de Psyché précèdent sa descente aux Enfers, suivie de son ascension dans le ciel où elle consommera l’ambroisie et le nectar. Tout cela présente évidemment les caractères d’un processus initiatique heureusement conduit à son terme normal, qui n’est autre que la divinisation du héros (ou de l’héroïne). Il est d’ailleurs précisé que c’est Mercure-Hermès qui accompagne Psyché dans son voyage céleste. Il est aussi question, dans la mythologie, d’un chien d’or dont le rôle fut tour à tour bénéfique et maléfique. C’est le chien magique en or qui veillait sur Jupiter enfant et sur la chèvre Amalthée dans les montagnes de la Crète. Ce chien d’or, volé ensuite par Pandarée, provoqua la « pétrification » du ravisseur qui fut métamorphosé en rocher.

[6] Selon les Argonautiques d’Apollonius de Rhodes, Hercule, sur la côte d’Asie, perdit un temps considérable à rechercher son compagnon Hylas enlevé par une nymphe, et les Argonautes, las de l’attendre, poursuivirent sans lui leur navigation.

[7] Le Rebis du Rosaire des Philosophes tient dans sa main gauche un serpent vertical et dans sa main droite une coupe d’où sortent trois têtes de serpents. Cette figure équivaut à celle d’Hercule étranglant les serpents, la dualité du Rebis pouvant être représentée par le couple Hercule-Iphiclès. Comme les symboles hermétiques, ainsi que tous les symboles, sont susceptibles d’une pluralité d’interprétations, on remarquera que le serpent vertical, tenu à gauche, est l’équivalent de l’épée, et qu’il est donc complémentaire de la coupe tenue à droite. On sait que la coupe et l’épée symbolisent respectivement la doctrine et la méthode, qui constituent les deux aspects de tout enseignement initiatique.

[8] C’est ainsi que l’histoire bien connue d’Hercule hésitant, au début de sa carrière, entre le Vice et la Vertu, était célèbre chez les Pythagoriciens qui la représentaient par la lettre Y, que Rabelais appelle « la lettre pythagorique ». On peut y voir, selon Guénon, le symbole de l’initié hermétique ayant à choisir entre les deux Voies, la « Voie sèche » et la « Voie humide ».

[9] Ce nom d’Omphale rappelle évidemment l’omphalos du Temple de Delphes, considéré par les Grecs comme le « nombril de la terre » et le centre du monde. En ce lieu s’effectuait la « résolution des oppositions », et c’est pourquoi on y avait déposé en ex-voto le collier d’Harmonie, fille de Mars et de Vénus, c’est-à-dire de la guerre et de l’amour. Chez les Juifs, le nombril de la terre était situé sur le mont Moriah (équivalent hébreu du Mérou des Hindous). C’est sur ce mont, célèbre par le sacrifice d’Abraham, que sera construit le Temple de Salomon. L’emplacement est aujourd’hui compris dans la mosquée d’Omar.

[10] On peut rappeler également, comme symbole équivalent, les croix des deux larrons de part et d’autre de la croix centrale du Christ. Le Christ, en tant que nouvel Adam, est évidemment l’Homme Véritable, dont le Rebis est le symbole. On pourrait objecter que le Christ est essentiellement masculin, alors que le Rebis est androgyne. Mais cette difficulté semble bien être plus apparente que réelle. Dans les représentations traditionnelles de la mise en croix, le soleil et la lune (emblèmes respectivement masculin et féminin) sont figurés au-dessus des mains du Christ. D’autre part, au pied de la croix se tient le groupe des « saintes femmes » réunies autour de la Vierge Marie qui, dans la vision propre au christianisme, a pour ainsi dire « concentré » sur sa personne un « reflet » des aspects féminins de la Divinité.

[11] Cet ordre est donné notamment par le Dictionnaire de la Mythologie grecque et romaine de M. Pierre Grimal. Cet ouvrage, d’une érudition considérable, tient compte des renseignements fournis par tous les auteurs anciens, des plus célèbres aux plus méconnus.

[12] En réalité, comme nous allons le voir ci-après, ce sont les neuf premiers travaux qui ont ce caractère préliminaire. Le 10e travail (enlèvement des bœufs de Géryon) comporte en effet le passage par les « colonnes d’Hercule », rite dont on retrouve l’équivalent dans tous les types d’initiation.

[13] Jean Richer, Géographie sacrée du monde grec (chap. X, pp. 107-117).

* Conformément au projet qu’avait formé Denys Roman, le présent texte figure parmi les chapitres qu’il prévoyait d’inclure dans son second ouvrage ; la disparition de l’auteur, survenue le 21 mars 1986, le prive des développements annoncés.

Note 5: Denys Roman : « QUESTIONS DE RITUELS » suivant l’œuvre de R. Guénon et ses lettres à M. Maugy / D. Roman.

Novembre 2017

avertissement

2010 : Équinoxe d’automne, La Lettera G / La lettre G, N° 13.

 

Denys Roman : « QUESTIONS DE RITUELS »

(Chapitre X de René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie, Éditions de l’Œuvre, 1982 ;  Éditions Traditionnelles, 1995.)

 

Ce texte que Denys Roman consacre à diverses « Questions de Rituels » paraîtra sans doute déconcertant au lecteur peu ou pas familier de son œuvre et de celle de René Guénon par le point du vue non conventionnel duquel il se place pour traiter de certains aspects du rituel maçonnique et de sa pratique : fin connaisseur des principaux Rites maçonniques, notamment anglo-saxons, il avait travaillé sur un rituel sous la bienveillante autorité du Maître et s’inspirait de la doctrine exposée par celui-ci en la matière.

C’est ainsi que la fidélité à l’auteur des Aperçus sur l’Initiation et de bien d’autres ouvrages s’exprime à nouveau avec « force et vigueur » sous la plume de D. Roman lorsqu’il aborde, par exemple, la nécessité de préserver de l’oubli le langage maçonnique, l’importance de la « restitution des métaux » qui s’assimile à une certaine opération hermétique permettant la réintégration de l’être dans son état de pureté originelle, révélant ainsi cette possibilité que comporte l’initiation maçonnique ; il prend en compte les dangers de l’attitude « passive » – aux conséquences désastreuses pour le devenir posthume de l’initié –, l’intégration rituelle de l’héritage chevaleresque propre à l’Écossisme, la négligence de l’usage transposé du Code maçonnique, « vestige » vivant de la méthode initiatique héritée des anciens ; il met également l’accent d’une manière inattendue sur un des modes d’intégration rituelle des attributs symboliques du Grand Architecte que sont Sagesse, Force et Beauté, ainsi que sur la place éminente, en Loge, de la Bible et des textes sacrés ; et pour clore ce tour d’horizon non exhaustif des sujets traités par l’auteur, on relèvera notamment l’importance accordée à la formule de « promulgation des signes substitués », tirée du rituel pratiqué en Angleterre, et qui constitue une ouverture capitale aux possibilités de restitution de la Parole perdue. Notons que, sur ce sujet, R. Guénon ne voyait que des avantages à l’introduction, dans les rituels français, de formules ou d’usages rituels « étrangers » – et notamment ceux des rituels anglais. C’est une manière de s’enrichir aux sources communes – dont certains éléments furent parfois dispersés en divers Rites –, mais à condition de respecter les caractéristiques fondamentales particulières à chaque Rite, constituées principalement par la communication des « secrets ».

Ces préoccupations de l’auteur, nous les retrouvons dans nombre de ses articles parus dans la revue Études Traditionnelles à partir de l’année 1950, et dont certains furent judicieusement repris ici-même. Elles se placent toujours dans la perspective d’une démarche active, « opérative », de l’initié ; ainsi en est-il de textes comme : « Remarques sur quelques symboles maçonniques », « Un rite maçonnique oublié : l’imposition du nom des Maîtres », « Pythagorisme et Maçonnerie » (respectivement parus ici en langue italienne dans les numéros 2, 7 et 8), ou encore « Les “Harmonies internes” du rituel », « Le symbolisme de la Loge de Table », « À propos d’un article du Symbolisme », etc.

En réalité, le point de vue traditionnel qu’exprime ainsi D. Roman est le seul à permettre d’affirmer la nature supra-individuelle du rituel et d’assurer, de ce fait, une réelle compréhension du contenu doctrinal et méthodique que ce dernier véhicule sous forme symbolique. Ainsi l’auteur met-il en évidence une situation – qui n’était pas nouvelle pour lui et qui perdure encore, hélas, de nos jours : celle qui concerne de multiples tentatives d’adaptation des textes rituels et de leurs compléments que sont les Instructions ou Lectures, ces adaptations correspondant le plus généralement à des modernisations ou « exotérisations » dont l’esprit est étranger à toute démarche initiatique (cf. note fin de texte). C’est pourquoi l’examen de l’auteur met en évidence divers moyens qu’utilise l’esprit antitraditionnel pour amoindrir ou dénaturer la démarche initiatique en la détournant de sa finalité véritable ; ainsi sont concernées au premier chef les possibilités opératives permises et favorisées par l’attitude active de l’initié, et dont la mise en œuvre exige l’appréhension correcte de certaines notions méthodiques fondamentales.

En fait, dans la continuité de ce que R. Guénon a maintenu dans tout le cours de son œuvre, les préoccupations de l’auteur sont en permanence axées sur le souci d’une restitution du symbolisme et des usages plus conformes à la « vocation » première de l’Ordre, celle-ci étant de permettre – encore aujourd’hui – l’accès à l’initiation et à la réalisation effective des possibilités de l’être.

En conséquence de quoi, Denys Roman a particulièrement insisté, dans ce texte et en d’autres, sur l’importance du rite et du symbole dans la pratique spéculative ; et l’on sait que ces deux composants essentiels du rituel, et notamment le rite qui est un symbole « agi », ont une portée effective.

Mais il ne négligea jamais les travaux « intellectuels » encadrés par le Travail rituel, qui constituent un apport précieux à condition d’être des prolongements en étroite connexion avec la pratique rituelle. Celle-ci, lorsqu’elle est orthodoxe, quelque forme qu’elle prenne, est un acte sacré qui procède du Grand Architecte ; elle s’inscrit dans le « plan tracé » de la Construction universelle dont l’Ordre maçonnique est une des expressions les plus véritables ; elle constitue le lien qui permet de dépasser la condition de l’initiation virtuelle, et d’accéder, en principe, à la réalisation effective des petits mystères : ce lien qui conduit invariablement à la station ultime de la pure initiation de Métier qu’est l’état primordial dans lequel se réalise la plénitude de l’être.

André BACHELET

Note : On peut ici rappeler la formule connue de tout Maçon : « Il n’est au pouvoir de personne d’introduire des innovations dans le corps de la Maçonnerie », formule que l’on a parfois tenté d’opposer à R. Guénon ainsi qu’à D. Roman. Or, en l’occurrence, une restitution symbolique d’esprit traditionnel en conformité avec la démarche initiatique du Métier ne peut être assimilée à une « innovation » qui, par nature, y est étrangère et souvent contraire. On pourra consulter à ce sujet le chapitre XV (notamment le dernier paragraphe) de l’ouvrage posthume de Denys Roman : Réflexion d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – L’Arche vivante des Symboles, Éditions Traditionnelles, Paris 1995.

 

 

Denys Roman : « QUESTIONS DE RITUELS »

 

René Guénon n’a jamais cessé de dénoncer l’expression « jouer au rituel », inventée par Oswald Wirth pour critiquer le comportement des Loges anglo-saxonnes, pour lesquelles effectivement le « travail » maçonnique consiste avant tout dans l’exécution des rites1. Wirth, en effet, comme beaucoup de Maçons français d’ailleurs, pensait que le véritable travail initiatique consiste dans les « planches », c’est-à-dire dans les discours pompeusement qualifiés de « morceaux d’architecture » où des Frères, désignés à tour de rôle pour la corvée de quinzaine, débitent n’importe quoi sur des sujets le plus souvent totalement étrangers à toute idée d’initiation.

Si une planche, quand elle traite de symbolisme, de technique initiatique ou d’histoire « sacrée », est parfaitement à sa place en Loge, il n’en reste pas moins que le véritable travail maçonnique est l’exécution du rituel. Guénon répondait toujours avec précision quand on l’interrogeait sur ce point, et il déplorait la manie des Maçons français de procéder à la « modernisation des rituels ». Nous voudrions, dans ce chapitre, exposer quelle fut en la matière la doctrine de ce Maître.

Des trois Rites réguliers en usage en France (Rite Écossais Ancien et Accepté, Rite français ou moderne, Rite Rectifié), c’est le premier qui avait sa préférence, et parmi les nombreuses versions de ce Rite, il appréciait particulièrement celle de la Loge « Thébah », atelier auquel il avait appartenu 2Il conseillait même de partir de cette version pour constituer des rituels d’esprit vraiment initiatique qui, au lendemain de la seconde guerre mondiale, lui furent demandés à la fois en France, en Italie et dans un pays de langue arabe.

Pour Guénon, quand on a fait choix d’un Rite, il faut conserver rigoureusement les « caractéristiques », c’est-à-dire les signes, mots sacrés, marches, âges rituels, batteries et autres choses énumérées dans les « tuileurs ». Il faut ensuite éliminer toutes les innovations « modernisantes », en général facilement reconnaissables3. Cela terminé, il est parfaitement légitime d’introduire des éléments rituéliques dont on reconnaît le caractère traditionnel, même s’ils sont empruntés à des Rites différents de celui sur lequel on travaille. Donnons quelques exemples.

À la formule française « À la gloire du Grand Architecte de l’Univers », Guénon conseillait de substituer la formule anglaise « Au nom du Grand Architecte de l’Univers ». De plus, au lieu de travailler aux trois grades bleus sous l’invocation du Grand Architecte, il estimait bien préférable de placer le second degré sous celle du Grand Géomètre de l’Univers et le troisième degré sous celle du Très-Haut.

Un autre emprunt que Guénon conseillait de faire aux rituels anglais est celui des « Lectures ». Il s’agit d’« instructions » beaucoup plus développées que les « catéchismes » français ; elles comportent 7 sections pour le premier degré, 5 pour le second, 3 pour le troisième. Sous forme de demandes et de réponses, ce sont des commentaires sur les symboles et aussi sur certains textes de l’Écriture. Guénon conseillait de les adopter et d’en éliminer le caractère moralisant au profit de leur signification initiatique. Nous pensons aussi qu’il y aurait lieu d’y introduire la relation des principaux faits de l’« Histoire traditionnelle » de la Maçonnerie et surtout de la « légende du métier », en en faisant ressortir la signification spirituelle.

Enfin, Guénon approuvait entièrement l’introduction dans les rituels français d’un usage anglais propre au 3e degré. Il s’agit de la « promulgation des signes substitués » par le « Très Respectable Maître » représentant le roi Salomon, et qui déclare « qu’à l’avenir ils serviront sur toute la terre de signes de reconnaissance aux Maîtres Maçons, jusqu’à ce que le temps et les circonstances permettent de restituer les signes originels ». Ce sont là des termes dont il est inutile de souligner l’importance.

Les Maçons d’esprit moderne, qui se flattent d’être à l’avant-garde du Progrès, demanderaient sans doute quel intérêt il peut bien y avoir à restaurer des formules vieillies, dont personne ne comprend plus le sens. Ils ont raison : de leur point de vue, cela n’offre en effet aucun intérêt. Les Maçons traditionnels, eux, et surtout les Maçons d’esprit « guénonien », savent que ces formules archaïques ne sauraient jamais être « périmées », car elles sont toutes chargées d’« influences spirituelles », elles constituent un « jargon » c’est-à-dire la véritable « langue sacrée » de la Maçonnerie, et leur oubli définitif serait un acte d’une exceptionnelle gravité. Il convient au contraire de leur redonner « force et vigueur », car ce « rassemblement » (cette « réintégration ») des éléments « épars » du langage, c’est-à-dire du « verbe » maçonnique, constitue une condition nécessaire à la redécouverte de la « Parole perdue ».

Si les ouvrages traitant d’histoire de la Maçonnerie sont nombreux, il n’en est pas de même pour les œuvres consacrées à son rituel et à son symbolisme. L’œuvre de René Guénon, bien entendu, surpasse toutes les autres en ce domaine. Un Italien, Arturo Reghini, a donné de très brillantes études, malheureusement trop souvent limitées au symbolisme numéral et géométrique. Un Maçon anglais, John-T. Lawrence, a publié quelques ouvrages qui sont devenus en Angleterre des « classiques » des études maçonniques4.Charles Clyde Hunt a donné au Grand Lodge Bulletin d’Iowa de nombreux articles, réunis en 1938 sous le titre Masonic Symbolism5.Et, plus récemment, ont paru en langue espagnole des manuels consacrés aux 4 premiers degrés du Rite écossais, ouvrages qui, disons le très nettement, sont bien supérieurs aux ouvrages analogues d’Oswald Wirth sous le rapport symbolique et rituel6.Nous nous proposons d’en examiner certains aperçus qui ont retenu notre attention.

Dans le manuel du grade d’Apprenti, par exemple, nous trouvons, sur la lettre B, en tant que « première lettre cosmologique », des considérations qui rappellent singulièrement ce qu’a écrit René Guénon sur cette lettre, première lettre de Bereshith (mot par lequel débute la Genèse, et aussi l’Évangile selon saint Jean traduit en hébreu). « Magister » fait remarquer que le B hébreu est la lettre beth, et que le mot beth signifie « maison ». La forme hébraïque de la lettre beth est d’ailleurs considérée comme l’hiéroglyphe du Temple. Mais on aurait pu ajouter quelques considérations sur Booz lui-même dont la Bible affirme qu’il « bâtit pour la seconde fois la maison d’Israël » et auquel il fut dit : « Manifeste ta force en Ephrata, fais-toi un nom dans Bethléem. » Il ne faudrait pas non plus oublier que la vie terrestre du Christ commence à Bethléem, c’est·à-dire dans la « maison du pain ».

Passons maintenant au second degré. Tout le monde convient qu’il s’agit là du grade le moins riche des 3 grades symboliques, le moins riche et aussi celui qui a été le plus maltraité par les « modernisateurs » à outrance. Et cependant, l’auteur a trouvé le moyen de nous donner, sur ce grade déshérité, un volume de 220 pages dense et intéressant, et en somme digne du premier. Il faut avant tout le louer sans réserve d’avoir entièrement passé sous silence les 5 fameux « Philosophes » qui, dans certains rituels, ont pris la place de la station entre le ciel et la terre.

Ce que dit l’auteur sur la « noblesse du travail » est à rapprocher des études de Coomaraswamy et d’Éric Gill dont René Guénon a rendu compte abondamment dans les Études Traditionnelles de 1938 à 1939, et aussi du passage bien connu de Saint Paul dans la seconde Épître aux Thessaloniciens (III, 6 – 18). Mentionnons en passant que ce texte scripturaire est utilisé lors de l’ouverture d’un Chapitre de la « Sainte Royale Arche », selon la version qui procède de la Grande Loge des « Anciens ». Au moment le plus solennel de l’ouverture des travaux, le « Grand-Prêtre » lit ce texte dans la Bible, tous les Compagnons formant alors l’« arche caténaire ».

Les considérations de « Magister » sur un tel sujet se terminent par d’excellentes remarques sur l’attitude « active », indispensable pour l’accession à la maîtrise, et sur les dangers de l’attitude inverse, c’est-à-dire « passive ». « L’être actif agit librement, quelles que soient les circonstances ; l’être passif est l’esclave du hasard. » Et, pour le dire en terminant, c’est justement parce que tout dans l’initié doit être le fruit d’une « élection rituelle » (presque au sens alchimique de ce terme), et rien la conséquence d’un « hasard » (ou plutôt de ce qui apparaît sur la terre comme un hasard) que le récipiendaire est tenu d’être « né libre ».

Le volume consacré au grade de Maître est peut-être le moins « réussi » des quatre, car l’auteur, se cantonnant exclusivement dans le rituel écossais, a laissé de côté des symboles nombreux et importants qui figurent dans les rituels anglo-américains, tels que la « lumière du Maître Maçon », les « ténèbres visibles », la lucarne, le voile déchiré, la pierre roulée, l’arche, la manne, la rosée, le vase d’encens, la bêche, la ruche. Néanmoins on trouve dans cet ouvrage sur le 3e degré des notions intéressantes, en particulier sur l’« accusation de meurtre », la rétrogradation, la « marche mystérieuse des Maîtres », les « traces » de la fuite d’Hiram-Abi dans le Temple, les obligations du serment, le cordon de Maître, la sublimation, et surtout sur Tubalcaïn. Remarquons aussi que « Magister » a bien vu l’importance de la « restitution des métaux », œuvre de prédilection du Grand-Maître Hiram-Abi « qui fit pour le roi Salomon les deux colonnes de bronze et la mer d’airain ». Par cette restitution, les métaux cessent de symboliser les vices pour symboliser désormais les vertus, l’orgueil cédant la place à la foi, etc.

Le 4e volume de « Magister » traite du grade de « Maître secret », premier degré des « Loges de perfection ». L’auteur, considérant que les 30 hauts grades du Rite Écossais se réduisent en réalité à beaucoup moins (le plus grand nombre étant simplement conféré « par communication »), déplore qu’ainsi un grand nombre de symboles parfois importants soient pratiquement éliminés de l’enseignement maçonnique. Pour y remédier, il propose de réduire le nombre des hauts grades à 9 et d’y répartir la totalité du trésor symbolique de l’Ordre. Mais ainsi le nombre 33, si éminemment symbolique par lui-même, disparaîtrait. Il serait plus judicieux, pensons-nous, de réciter, à chacun des hauts grades conférés dans leur plénitude rituélique, les « questions d’ordre » des grades antécédents donnés par communication : le symbolisme oral de ces grades serait ainsi sauvegardé ; quant à leur symbolisme figuré, comme il ne saurait naturellement être question de réunir dans un atelier tous les « Tableaux de Loge » des grades antérieurs, ne pourrait-on pas leur substituer les blasons de ces grades ? Chaque degré écossais possède en effet des armoiries qui actuellement ne figurent que dans l’atelier du Suprême Conseil7. Il serait bon d’en donner connaissance aux grades intéressés, surtout si l’on réfléchit à l’importance de l’héritage chevaleresque dans le Rite ancien et accepté8.

« Magister », selon la solution qu’il propose, étudie dans son volume sur le « Maître secret » des symboles propres aux grades suivants, et notamment au 5e degré : « Maître Parfait », où se trouve la formule : « Le Maître Parfait connaît le cercle et sa quadrature. » Viennent ensuite des considérations sur le tombeau d’Hiram, la translation du corps, le laurier et l’olivier, la clé, le point au centre du cercle, l’œil, la Tétraktys, enfin les symboles proprement kabbalistiques, si nombreux dans les grades « de perfection » : l’arbre des Sephiroth, l’Arche d’Alliance, le chandelier à 7 branches, les dix commandements.

Nous ne savons si les Suprêmes Conseils sud-américains ont donné une suite quelconque aux suggestions, audacieuses il faut bien le dire, de « Magister ». Il est probable que non. Cependant cet auteur était très conscient du fait que, selon la formule bien connue, « il n’est au pouvoir de personne de faire des innovations dans le corps de la Maçonnerie ». Et ses propositions visaient non pas à « moderniser les rituels »  – ce qui est bien la pire des innovations –, mais au contraire à maintenir ou à rétablir des éléments du « travail » maçonnique abandonnés ou simplement oubliés.

Les ouvrages de « Magister » dont nous venons de parler sont l’expression d’une volonté de renouer avec la tradition maçonnique. On ne saurait donc assimiler de telles propositions à ces véritables falsifications que constituent l’œuvre d’Anderson et celle de Willermoz. Nous voudrions, avant de terminer ce chapitre, parler de deux usages, le premier disparu, l’autre qui tend à se répandre en France, et que l’on peut considérer sinon comme des rites dans le plein sens de ce mot, du moins comme des pratiques parfaitement légitimes et même dignes d’intérêt.

Guénon a parlé du « code maçonnique » et en a commenté le premier article9. Nous avons de ce code plusieurs versions, qui sont toutes des amoindrissements, pour ne pas dire des dégénérescences moralisantes, de ce qui dut être à l’origine un « aide-mémoire » de la méthode initiatique de la Maçonnerie, et l’on devait en donner connaissance aux néophytes après leur avoir communiqué les symboles de l’Ordre, qui en constituent la doctrine10. Même si ce qui nous est parvenu de ce texte n’est plus qu’un « vestige », il serait peut-être bon de conserver ce vestige (qui pourrait aussi devenir un « germe »), jusqu’à ce que le temps et les circonstances permettent de lui restituer la plénitude de son « efficacité » originelle11.

Depuis quelques années plusieurs Loges françaises ont pris l’habitude, à la fin de l’ouverture des travaux, de lire le prologue de l’Évangile selon saint Jean. Cette lecture se fait avec une certaine solennité, les deux Diacres (ou, à leur défaut, l’Expert et le Maître des Cérémonies) faisant, au-dessus du lecteur, un simulacre de « voûte d’acier ». Il n’y a rien que de très louable en cela, si ce n’est peut-être qu’au terme de leur vie, bien des Frères connaîtront par cœur le prologue en question, sans avoir jamais entendu parler en Loge des multiples passages à résonance initiatique de l’Évangile de Jean, des autres Évangiles et en général de tous les livres saints12. John T. Lawrence a fait une suggestion qui nous semble beaucoup plus judicieuse13. Rappelant que dans les rituels anglais, le Vénérable, à la clôture des travaux, demande par trois fois si un Frère a quelque chose à proposer « pour le bien de l’Ordre en général ou de l’atelier en particulier », et que d’ordinaire personne alors ne souffle mot, il conseille qu’un Officier demande la lecture d’une section du Livre de la Loi Sacrée. Si nous mentionnons cette proposition de Lawrence, c’est que, dans toutes les civilisations traditionnelles, les Livres saints ont été considérés comme l’expression de la Sagesse divine. Dans les pays latins, où la même demande du Vénérable existe (mais formulée une seule fois, et toujours ordinairement sans réponse) ce rite est suivi par la formation de la « chaîne d’union » (expression de la Force communielle des Frères) puis par la circulation du tronc de la Veuve (manifestation de leur charité, qui est la vertu théologale correspondant à la Beauté). On voit que la proposition de Lawrence, jointe aux usages des Loges latines, constitue un hommage solennel au ternaire « Sagesse, Force, Beauté », hommage parfaitement à sa place à la clôture des travaux, et qui a sans doute existé réellement à une époque plus ou moins reculée14.

Nous bornerons là ces réflexions sur les rituels, qui constituent en somme le symbolisme parlé, la « tradition orale » de la Maçonnerie. Ce symbolisme oral a été beaucoup plus maltraité au cours des âges que le symbolisme figuré, parce que, transmis en principe de bouche à oreille, il a été souvent victime de l’incompréhension des transmetteurs. Mais pour quiconque, à l’école de René Guénon, a pris connaissance des règles rigoureuses de cette science exacte qu’est le symbolisme universel, il ne fait aucun doute que ces mots parfois altérés, ces formules énigmatiques et ces légendes le plus souvent invraisemblables sont les vestiges, affaiblis mais toujours vivants, d’une doctrine sublime et d’une méthode efficace inspirées par une Sagesse non humaine15.

Denys Roman

  1.  Oswald Wirth racontait volontiers une anecdote puisée dans les contes maçonniques de Rudyard Kipling. Un Maçon londonien passait en Loge toutes ses soirées, parcourant successivement les innombrables ateliers de la capitale anglaise. Un autre visiteur impénitent lui ayant demandé quel charme il pouvait bien trouver à entendre, 365 fois par an, répéter les mêmes formules, l’interpellé répondit : « Je guette les fautes. » Connaissant les rituels par cœur, il prenait un malin plaisir, le cas échéant, à signaler aux Officiers de Loge, une fois les travaux fermés, les erreurs qu’ils avaient commises. Ce n’était peut-être pas le moyen de pénétrer le sens profond du rituel. Mais, après tout, quand on est Anglais, on a bien le droit d’être original.
  2. La renommée du rituel de « Thébah » est telle qu’il circule sous ce nom bien des textes qui n’ont absolument rien de commun avec le rituel authentique. Ce dernier n’est pourtant pas difficile à connaître car il figure en appendice dans un ouvrage anti-maçonnique qui fit grand bruit avant la dernière guerre : il s’agit de La trahison spirituelle de la Franc-Maçonnerie, par Marques-Rivière. On pourrait y vérifier notamment que « Thébah » avait rétabli l’office des Diacres, et que son rituel ne comportait nullement, à l’ouverture des travaux, la lecture du prologue de l’Évangile selon saint Jean. Signalons que le rituel de « Thébah » est une simplification d’un rituel écossais du Premier Empire qui contenait quelques éléments que « Thébah » n’a pas gardés. Par exemple, à l’ouverture, la « circulation du mot de passe » ; et dans la réception au 1er degré, la « marche labyrinthique » du récipiendaire avant son introduction dans le Temple. Mentionnons aussi les très légères réserves que faisait René Guénon sur ce rituel : par exemple, que le Vénérable ne devrait pas se découvrir quand il prononce le nom du Grand Architecte de l’Univers. Selon Guénon, si le Vénérable doit rester toujours couvert, c’est parce qu’il est censé travailler toujours au grade de Maître, et que ce dernier grade ayant un caractère hébraïque marqué, tout (comme dans les rites religieux des juifs) doit se faire la tête couverte. Enfin il conseillait la suppression, au cours de la réception au 1er degré, du cadavre recouvert d’un tablier ensanglanté, qui symbolise la mort à l’état profane. Guénon disait que c’était là « un accessoire un peu trop théâtral ».
  3. Que penser, par exemple, d’un rituel où, lorsque le vénérable demande : « Quelle heure est-il ? », l’interpellé regarde sa montre-bracelet, puis répond : « 20 heures 47 » ? L’expression « fonds de bienfaisance », substituée à celle de « tronc de la Veuve », n’est pas mal non plus. Mais on n’en finirait pas de signaler les erreurs, dues en général à l’ignorance des principes les plus élémentaires du symbolisme, comme celle qui fait parfois suspendre les « Tableaux de Loge » aux parois du Temple, alors que l’orientation de ces tableaux est très précisément indiquée de façon qu’ils soient placés au centre de la Loge, où ils figurent la « terre sacrée ».
  4. Cf. Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, t. II, pp. 301-305.
  5. Cf. Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, t. I, pp. 144-145.
  6. Voici les litres de ces 4 ouvrages : Manual del Aprendiz ; Manual del Companero ; Manual del Maestro ; Manual del Maestro secreto. Ces 4 volumes ont été publiés à Buenos Aires (Éditorial Kier). L’auteur se désignant sous le pseudonyme de « Magister ».
  7. Un ami de Guénon, André Lebey, haut dignitaire du Grand Orient de France, a publié, sous le titre Le Blason maçonnique, un recueil des armoiries des 33 degrés de l’Écossisme, accompagnés pour chacun d’un commentaire sous forme de sonnet. « Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème. » Oui. Mais Le Blason maçonnique d’André Lebey compte 33 sonnets, dont pas un seul, hélas ! n’est sans défaut.
  8. Guénon a signalé les rapports de l’« art héroïque » (c’est-à-dire la science du blason) avec l’« art royal » (c’est-à-dire l’hermétisme). Cf. L’Ésotérisme de Dante, chap. III. Sur la couverture du présent ouvrage (René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie, Éditions de l’Œuvre de 1982) sont figurées les armoiries du 32e degré du Rite Écossais, grade dont Guénon a parlé   assez longuement dans le chapitre de La Grande Triade intitulé : « La Cité des saules ».
  9. Cf. Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, t. II, « À propos du Grand Architecte de l’Univers ».
  10. Toute tradition (et aussi toute initiation) complète comporte à la fois une doctrine (symbolisée souvent par une coupe) et une méthode (représentée fréquemment par une arme : lance ou épée).
  11. Il subsiste dans le Code quelques « traces » de cette méthode initiatique. Citons par exemple l’injonction de « faire chaque jour un nouveau progrès dans l’art de la Maçonnerie » (les Maçons anglais connaissent aussi cette  formule) et le conseil de lire assidûment le « Livre de la Loi Sacrée et les écrits des anciens Sages ». Remarquons aussi que le début du Code : « Tout d’abord, honore le Grand Architecte de l’Univers en lui rendant le culte qui lui est dû » rappelle un peu le commencement des Vers Dorés : « Tout d’abord, rends aux dieux immortels le culte prescrit par la loi. » Les Vers Dorés sont aussi un écho affaibli et moralisant de l’enseignement secret de Pythagore.
  12. À la fin du 3e  tome de son Encyclopédie Maçonnique, Mackey a donné une longue liste des textes scripturaires pouvant s’appliquer à la Maçonnerie. Et cette liste est loin d’être complète
  13. Les ouvrages de Lawrence traitant de symbolisme et de rituel sont Highway and By – Ways of Freemasonry et Side – lights on Freemasonry.
  14. La Maçonnerie étant ouverte aux hommes de toutes religions, il s’ensuit nécessairement que, pour employer une expression de René Guénon, « la Bible sur l’autel du Vénérable représente l’ensemble des Livres sacrés de tous les peuples ». En conséquence, si, au cours d’une tenue, il y avait dans la Loge un membre (ou même simplement un Frère Visiteur) relevant d’un autre exotérisme que l’exotérisme chrétien, il n’y aurait aucun inconvénient (et ce serait même un acte de simple courtoisie) à faire lire, lors de la clôture, un passage (toujours de préférence ayant un intérêt initiatique) emprunté aux écritures propres à la religion de ce Frère. Ici encore il semble bien que la façon de faire préconisée par Lawrence l’emporte sur toute autre.
  15. Ce caractère de « science exacte » toujours reconnu par Guénon au véritable symbolisme est particulièrement reconnaissable, on le sait, dans la Kabbale hébraïque, qui a spéculé indéfiniment sur le nombre des mots les plus importants de la Thora (par exemple sur le mot « alliance ») et surtout sur la valeur numérique de ces mots. Pour ce qui est du Nouveau Testament, qui n’est pas écrit dans une langue sacrée, il est assez curieux que ce soit surtout les protestants qui se sont livrés à des recherches du même genre, mais uniquement sur le nombre des mots ; et ils sont parvenus à des résultats assez frappants. Et dans le « poème sacré » qu’est la Divine Comédie, Luigi Valli a découvert que le nombre de certains mots importants au point de vue ésotérique (tel que le mot « Folie », antithèse du mot « Sagesse ») est toujours un nombre sacré. Dans l’ancienne liturgie catholique, le nombre des « signes de la croix » effectués par le prêtre qui célébrait la messe était un nombre sacré ; nous ne savons ce qu’il en est dans les liturgies actuelles. Dès lors, il est bien évident que les rites maçonniques, aussi sacrés dans leur ordre que les rites religieux, doivent participer eux aussi de cette « exactitude » symbolique. Le nombre des coups de maillets, par exemple, ne saurait être arbitraire. Il doit être significatif à la fois pour les deux sciences numériques qui font partie des « arts libéraux » : la géométrie (science des grandeurs continues) et l’arithmétique (science des grandeurs discontinues). De plus ce nombre pourrait être en rapport avec les deux sources principales d’où la Maçonnerie a tiré son enseignement : la tradition monothéiste (c’est-à-dire « abrahamique ») et la tradition gréco-latine, dont l’expression la plus achevée est le Pythagorisme.

UNE GROSSIÈRE SUPERCHERIE

Octobre 2017

Le détournement illicite et illégitime de la correspondance privée de René Guénon à Marcel Maugy / Denys Roman fait actuellement l’objet d’une publication qui surpasse éminemment en extravagantes altérations frauduleuses de la vérité les versions que nous avons précédemment dénoncées dans nos deux articles spécialement repris ici-même sous les titres de « René Guénon livré à la multitude (I) : témoignage et mises en garde » et «René Guénon livré à la multitude (II) : jusqu’où ira-t-on ?  » .

Avant de dire publiquement quelques mots (dont nous avons d’abord loyalement informé les protagonistes) de la publication de ce nouveau « document », en effet aussi « historique » qu’ « inédit », considéré comme « un des trésors » du « Fonds René Guénon » d’une prestigieuse bibliothèque maçonnique française, nous terminerons notre aperçu des fraudes et manipulations mensongères qui ont précédemment frappé l’échange véritable entre l’expéditeur et le destinataire de la correspondance privée authentique, en proposant à nos lecteurs de prendre ci-dessous connaissance d’un exemple que nous avons dénoncé en 2009 dans l’ancienne revue maçonnique franco-italiennne « La Lettre G / La lettera G » N° 11, sous le titre de « René GUÉNON – Lettere a Denys Roman : Une grossière supercherie ».

André Bachelet


« René GUÉNON – Lettere a Denys Roman » :
Une grossière supercherie

(Paru dans « La Lettre G / La lettera G » N° 11, Équinoxe d’automne 2009)

 

Une officine « éditoriale » portant une série d’appellations à consonances arabes et sans domiciliation a récemment publié en Italie, à en-tête de René Guénon, une traduction de « Lettere massoniche a Denys Roman » sous forme de deux fascicules de 77 pages chacun, tenues par des agrafes.

Une quarantaine de ces pages est occupée par des notes dont les trois quarts reprennent, traduits en italien, des passages entiers du « Document confidentiel inédit » de Jean Reyor (Marcel Clavelle), ainsi que de nombreux extraits de «lettere » de René Guénon à divers correspondants ; tous ces passages et extraits renvoient au même type d’ « edizioni », apparemment spécialisées dans ce genre de « collections ». Les notes restantes sont faites d’éléments pour la plupart livresques sur lesquels nous allons revenir pour en expliciter le contenu aux allures savantes mais souvent « simpliste » et non dénué d’hypothèses hasardeuses voire d’affirmations erronées, le tout recouvert par l’anonymat de leurs « auteurs ».

Il est clair qu’avec ces deux fascicules nous avons encore une fois affaire à une « édition » clandestine, en l’occurrence basée sur un prétendu « original français » qui, en réalité, n’est autre que l’aboutissement de plus en plus dénaturé d’un long cheminement, toujours plus éloigné des lettres missives autographes de René Guénon en notre possession à la suite de Denys Roman.

Cette nouvelle publication faite sans droits ni autorisations ni contrôle d’aucune sorte et erronée en de très nombreux points, outre qu’elle bafoue la volonté expresse de René Guénon1 comme de Denys Roman, contribue de surcroît à propager dans le domaine public des écrits réservés à double titre : celui de la correspondance privée et celui spécifiquement maçonnique de caractère rituélique.

Compte tenu de la gravité des conséquences qui ne peuvent qu’en découler à divers points de vue dont celui qui fonde précisément la présente revue et que nous partageons, il nous paraît nécessaire de dénoncer encore une fois ce genre d’entreprises, et d’alerter notamment ceux que cette « documentation » pourrait tromper et qui n’auraient pas connaissance de ce que nous avons déjà précisé lorsque les circonstances l’ont exigé2.

En bref, ces fascicules représentent le point d’arrivée en Italie d’une diffusion effectuée d’abord en France « sous le manteau » en 1990 (avec d’autres correspondances de René Guénon), puis tombée dans le domaine public en 2002 via internet d’où nous l’avons fait retirer, et ayant même servi de « base documentaire » et de « référence » à certaines publications françaises « officielles »3.

Précisons qu’à l’origine un individu connu de certains milieux « traditionnels » français, trahissant la confiance que Denys Roman lui avait un temps accordée, communiqua, sans autorisation aucune, des copies de cette correspondance dans des « cercles » à prétention guénonienne, qualifiés de « très restreints » sous le « titre distinctif » F. S. ; c’est donc à partir d’un détournement, que la législation française considère comme un vol, que fut confectionnée par eux une « édition » dactylographiée, dont la comparaison avec les lettres missives autographes originales est accablante : ladite dactylographie est en effet grevée d’erreurs et d’incohérences, de fautes parfois grotesques, de mots et de phrases que René Guénon n’a jamais écrits, de passages voire de pages entières manquantes, de mélanges de dates et de contenus, etc., toutes choses indignes qui se retrouvent dans les diffusions successives, avec des tares supplémentaires s’ajoutant aux précédentes à chaque étape de reproduction dont internet et maintenant ces deux fascicules.

L’examen démontre que la présente version italienne résulte de la « phase » internet et rajoute aux modifications et erreurs antérieures les siennes propres.

En outre et comme indiqué précédemment, les auteurs ont cru bon de compléter cette traduction – souvent approximative sinon inappropriée – de commentaires qui se présentent sous la forme d’un « corpus » conséquent de notes. Ce procédé correspond à une tendance « historiciste » dans laquelle l’appareil documentaire et une apparence d’« érudition » prennent l’avantage sur l’intériorité doctrinale, sans doute et entre autres parce que, dans l’idée des « auteurs », la compréhension des faits évoqués par Guénon dans ces lettres nécessite quelques compléments pour le lecteur italien qui en ignore les ressorts cachés, comme il semblerait que ce soit aussi le cas des auteurs eux-mêmes.4

En l’occurrence, le choix ainsi retenu paraît être un prétexte pour faire prévaloir le point de vue que l’auteur français… Jean Reyor exprime dans son « document confidentiel », et dont l’œuvre constitue une véritable dénaturation de celle de René Guénon. Certes, une lecture superficielle de ce « document » peut conforter l’illusion d’une certaine familiarité avec le milieu « traditionnel » français, alors qu’il n’en ressort, en réalité, qu’une vision partielle et surtout très « orientée » ; une réponse à cette déviance pourrait sans doute être trouvée dans l’intention qui a présidé à la rédaction de ce texte, qui résulte du fait que son auteur n’était plus très libre intellectuellement de ses choix. Car, si l’on souhaite comprendre la position de R. Guénon en rapport avec les événements de la période évoquée dans cette correspondance, ce n’est pas dans le « Document confidentiel inédit » de Reyor qu’il convient de prendre des références, ce document étant, à divers titres, un monument de duplicité. C’est pourquoi, pour une approche correcte de son contenu et de l’imposture qu’il constitue eu égard à la personne et l’œuvre de Guénon, nous nous permettons de renvoyer nos lecteurs à l’étude de A. Balestrieri « À propos d’un “Document confidentiel inédit” (et des “apories” de son auteur) », en cours de publication ici-même.

Pour en terminer, nous voudrions mettre l’accent sur un point fondamental qui peut ne pas apparaître dès l’abord à la lecture des notes, dont il n’est pas certain d’ailleurs qu’elles soient de provenance maçonnique comme on pourrait logiquement s’y attendre : quoi qu’il en soit, certaines lacunes y sont en effet incompréhensibles face à ce qui ressort du moindre fragment de cette correspondance, et finissent de jeter la suspicion la plus complète sur cette publication.

Que résulte-t-il en effet là-dedans de l’échange entre R. Guénon et D. Roman, composé pour l’essentiel de considérations sur l’Ordre maçonnique et la mise au point d’un rituel – fondement irremplaçable du « travail » du Maçon ? échange qui devait se révéler riche de promesses pour l’œuvre de Denys Roman dont il constituait la base sur laquelle il travailla en vue de l’adoption de ce rituel par la Loge « La Grande Triade » créée en 1947 à Paris dans le cadre de la Grande Loge de France.

Aussi l’importance de cette correspondance ne réside-t-elle pas dans une accumulation de faits impliquant nombre de personnes de l’entourage plus ou moins proche de Guénon, comme on pourrait le penser à la lecture desdites notes, mais bien dans son apport rituel et symbolique.

Et c’est de cela que Denys Roman devait tirer le plus grand parti dans son œuvre, la « substantifique moelle » de cette correspondance ayant ainsi été transmise par ses propres soins à ceux auxquels il s’adressait, et selon des modalités appropriées à la nature des sujets traités, modalités qui revêtaient à ses yeux une grande importance.

On retiendra par exemple son thème central relatif aux dépôts symboliques dont la Maçonnerie a hérité au cours des âges et qui font d’elle, selon l’heureuse expression de l’auteur, l’ « Arche vivante des Symboles » ; dans cette perspective il aborde certaines particularités de l’Arche Royale et de son mot sacré (ce qui incitera R. Guénon à traiter ce sujet), la constitution du rituel en tant que doctrine et méthode, l’importance des « légendes » maçonniques véhiculées par les Old Charges pour la compréhension des diverses filiations qui constituent l’histoire traditionnelle de l’Ordre, etc…

Ainsi, ce qui aurait dû faire l’objet d’une attention toute particulière a été négligé au bénéfice de préoccupations contingentes et de la mise en avant du « Document confidentiel inédit » de J. Reyor : étonnante et dérisoire substitution qui ne peut tromper que ceux qui n’ont qu’une connaissance superficielle des sujets. Mais que pouvait-on espérer d’une entreprise à ce point étrangère à tout esprit traditionnel ? cet esprit qui devrait être le garant de toute initiative se rapportant en particulier à René Guénon et ses écrits. Corruptio optimi pessima.

A. Bachelet



 

  1.   Voir les précisions données dans le présent numéro par L. M. « À propos de la correspondance de René Guénon », ainsi que par P. Nutrizio dans son article sur « “René Guénon et les formes de la Tradition” » paru in « Rivista di Studi tradizionali », n° 72, janvier-juin 1991.
  2. Cf. nos articles  « René Guénon livré à la multitude (I) : Témoignage et mises garde », diffusé depuis juin 2003 sur le site  HYPERLINK “http://www.zen-it.com/” www.zen-it.com ; et ibid. (II) : « Jusqu’où ira-t-on ? », paru dans la revue Vers la Tradition n° 94 de décembre 2003/janvier-février 2004.
  3.   Voir en particulier l’ouvrage publié chez Dervy en 2003 par l’Institut maçonnique de France : Les plus belles pages de la Franc-Maçonnerie française, où un certain Jean-Pierre Deschamps, c’est-à-dire M. Jean-Pierre Laurant (selon MM. J.-P. Brach et J. Rousse-Lacordaire in Études d’histoire de l’ésotérisme, éditions du Cerf 2007, p. 443), « spécialiste » français de R. Guénon, présente dans les pages 171 à 175 une « lettre de René Guénon (extrait )» aux contenus faussement datés, passages sautés qui rendent le propos incompréhensible, mots erronés et faisant dire à R. Guénon exactement le contraire de ce qu’il a écrit ! au point que nous dûmes intervenir auprès des divers responsables. Voir également, sous les mêmes « auspices » rédactionnelles, la revue Politica Hermetica , n° 16 – 2002 : « René Guénon, lectures et enjeux », éditée par L’Âge d’Homme, où M. Xavier Accart donne trois références à des lettres issues de cette même « source ». Beaux exemples de « rigueur scientifique », maçonnique et « guénonienne »…
  4. La connaissance livresque que les auteurs ont du milieu « traditionnel » français de cette époque les a amenés à commettre des erreurs factuelles ou d’appréciation avec des conséquences diversement préjudiciables : ainsi de l’attribution erronée de certains patronymes, dont celui d’une personne (bien connue en Italie pour avoir été toujours fidèle à R. Guénon) qui se voit impliquée dans une initiative officielle de caractère maçonnique qui ne la concernait pas.

René Guénon livré à la multitude ( II )

Article publié dans la revue “Vers la tradition” N° 94 – Décembre 2003 – Janvier-Février 2004, et faisant suite à celui publié en 2003 : http://denysroman.fr/rene-guenon-livre-a-multitude-i/, précédemment repris dans ces pages.

 

MISE AU POINT

René Guénon livré à la multitude (II) :

jusqu’où ira-t-on?

Les événements liés au cinquantenaire de la mort de René Guénon se précipitent depuis ces derniers mois, comme si l’ «enjeu» consistait aujourd’hui à livrer d’urgence au public les dernières «découvertes» qui touchent de près ou de loin à cet auteur, y compris dans des domaines jusque-là considérés comme réservés. L’œuvre de René Guénon, ayant sans doute épuisé les ressources d’exégètes satisfaits d’en avoir fait le tour, n’est plus envisagée en elle-même, c’est-à-dire telle que son auteur l’a exposée et publiée, suivant la méthode qui était la sienne et les intentions qui y présidaient. Ce qui intéresse les «chercheurs», ce sont de nouveaux écrits, si possible inédits, dont l’origine n’est ni toujours avouable ni toujours avouée, pour faire la «une» de ces éditions spéciales que l’on n’hésite plus à agrémenter d’informations relatives à sa vie privée, voire de copies de papiers «personnels». Ainsi, et comme pour échapper à l’œuvre écrite dans tout ce qu’elle véhicule d’«intérieur», voilà que l’on bifurque sur des «pistes» toujours plus «extérieures», et cela au point d’en perdre, après un certain «sens des proportions», celui du simple respect. Continuer la lecture

Sakutei-Ki, ou le Livre secret des jardins japonais

Etudes Traditionnelles : N° 443-444 Mai-juin-juillet-août 1974

Sakutei-Ki, ou le Livre secret des jardins japonais. Version intégrale d’un manuscrit inédit de la fin du XIIème siècle. Commentaires et digressions de Pierre et Suzanne Rambach, d’après une traduction orale de Tomoya Masuda. (Editions d’art d’Albert Skira, Genève).

 

Ce qui frappe avant tout dans ce volume de 260 pages grand format (35/27), c’est la beauté des 350 illustrations (photographies de jardins et de paysages, peintures, estampes, calligraphies, etc.), souvent en couleurs et dont certaines occupent deux pages entières. Mais l’intérêt ne se limite pas là. Ce traité du XIIème siècle, inspiré, croit-on, d’un ouvrage antérieur, avait un caractère secret, car « l’implantation des jardins étant en relation avec l’équilibre cosmique », les connaissances qui s’y rapportent « devraient s’entourer de précautions particulières… le viol de l’ordre naturel pouvant avoir des effets maléfiques ». Aussi, tout écrit sur un tel sujet supposait parallèlement un commentaire parlé, car au Japon « la transmission orale des connaissances dans un enseignement de maîtres à disciples resta une règle générale dans de nombreux domaines jusqu’au XIXème siècle ».

Les deux présentateurs du traité, « persuadés, disent-ils, que des liens étroits unissent tous les arts », ont été amenés à faire maintes digressions, d’autant plus intéressantes que les « Kami » [divinités shintoïstes] « vécurent en bonne intelligence avec les doctrines taoïste, confucéenne et bouddhiste ». Parmi les branches du bouddhisme, ce sont surtout celles de la « Terre pure » (Amidisme) et du Zen dont il est parlé ici. On nous dit même que « l’auteur du traité apparaît comme un précurseur de la pensée Zen ». Le but réel de la contemplation du jardin était non pas de gouter une émotion simplement esthétique, mais de parvenir à « l’impondérable, l’intransmissible fuzeï que les livres ne peuvent enseigner ».

Les éléments principaux de la constitution du jardin sont les pierres, les cascades qui « sortent d’un lieu secret », les arbres et aussi les oiseaux. « Les arbres captent les flux célestes bénéfiques » ; d’ailleurs, « les Kami, quand ils descendirent du ciel, s’étaient fixés sur les arbres » ; on considérait donc qu’un jardin planté d’arbres « attirait les divinités près de la résidence humaine ».

Les deux présentateurs signalent à plusieurs reprises qu’à l’époque où le traité fut écrit, une certaine décadence traditionnelle avait déjà commencé. Mais elle fut d’abord très lente. Encore à la fin du XVIIIème siècle, un voyageur suédois notait : « Chaque maison a sa petite cour avec une montagne ou une éminence couverte d’arbres, d’arbustes et de pots de fleurs ». C’étaient là d’humbles substituts du Paradis primordial, et de « la montagne mythique des chinois, le mont Horaï, et de sa merveilleuse fontaine d’où coulait l’élixir d’immortalité ». Il est à remarquer que dans les conceptions purement shintoïstes, c’est le Japon lui-même qui fut identifié à la montagne des Bienheureux. De tels cas de « nationalisation traditionnelle » (si l’on peut risquer une telle expression) sont fréquents, on le sait, mais légitimes. De même, chaque tradition est en droit de considérer sa langue sacrée comme étant la langue primordiale.

On regrette parfois que les deux commentateurs ne se soient pas étendus davantage sur certains points qui (il est vrai) ne concernaient pas directement leur sujet principal. Nous pensons en particulier à ce qu’ils écrivent sur le théâtre de marionnettes, dont ils ont bien vu l’importance pour symboliser le caractère illusoire de la manifestation. Mais un passage du traité a particulièrement retenu notre attention : « S’il n’y a pas de rivière à l’Est, on peut planter neuf saules ». Le saule, nous dit-on, « symbolise le printemps et la jeunesse, c’est ainsi qu’il se trouvait naturellement à sa place à l’Est, domaine de Seyriu, le Dragon bleu ». Comment ne pas penser ici à ce que Guénon a écrit sur la « Cité des Saules » et sur la devise « Salix, Noni, Tengu » du « camp des Princes », du 32ème degré écossais ? Sans aller aussi loin qu’un personnage aujourd’hui disparu et qui, voici une vingtaine d’années, traduisait hardiment « Salix, Noni, Tengu » par « les neuf saules de Tengu » (Tengu étant, paraît-il, un lieu situé quelque part en Mongolie), on peut du moins remarquer, à propos des neufs saules à l’Orient des jardins japonais, que le saule et le nombre 9 évoquent l’un et l’autre l’idée de plénitude. Cela les rapproche de symboles tels que le boisseau de riz, la corne d’abondance, le point au centre du cercle, l’arche, la Grande-Ourse, etc., qui tous sont des représentations de la Toute-Possibilité originelle (et plus précisément de l’ « embryon d’or »). Bien entendu, il y a dans le Traité des jardins japonais beaucoup d’autres détails susceptibles de considérations du même genre. Le seul regret qu’on puisse exprimer, c’est qu’il n’existe pas une version moins luxueuse de cet ouvrage, ce qui le rendrait accessible à un plus grand nombre de lecteurs.

Denys Roman

 

 

 

 

 

René Guénon livré à la multitude ( I )

Juillet 2017

« René Guénon livré à la multitude » est un article que nous avons publié en deux parties1voici 14 ans afin de dénoncer les atteintes portées à la correspondance privée de René Guénon et à son auteur depuis les premières diffusions clandestines des années 1990.

 Depuis les exactions qui sont à l’origine de ces diffusions jusqu’aux modifications toujours plus dénaturantes des contenus de cette correspondance, ce sont d’abord les droits de René Guénon qui ont été bafoués sans vergogne, à commencer par le droit moral attaché à sa personne, à son nom, à ses qualités et fonction traditionnelle, et qui est un droit perpétuel, inaliénable et imprescriptible, dont fait partie le droit au respect de l’intégrité de ses écrits, tout aussi fondamental en terme de paternité.

 Du fait que nous en arrivons aujourd’hui à des versions toujours plus corrompues, dont certaines jusqu’au grotesque, nous reprenons dans ces pages notre article de 2003, qui en retrace le parcours et en dénonçait déjà les conséquences.

 Précisons que, depuis lors, le site évoqué dans cet article a changé d’adresse internet et de configuration générale ; et que, par suite de nos interventions, ses administrateurs y ont notamment supprimé la correspondance présentée comme «de René Guénon à Denys Roman».

André Bachelet

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René Guénon livré à la multitude (I) : 

témoignage et mises en garde.

 (Article paru le 10 juin 2003 dans l’ancien site maçonnique italien : « zen-it.com/studitradizionali »)

 

 Dans les numéros 88 et 90 de la revue « Vers la Tradition », nous avons évoqué les difficultés que soulève la divulgation de la correspondance privée de René Guénon en général, et dénoncé l’utilisation abusive qui en est faite à des fins intéressées, prosélytes ou autres, cela au mépris de toutes autres considérations, y compris de droit.

Auparavant, dans notre présentation de l’ouvrage posthume de Denys Roman, nom d’auteur de Marcel Maugy : Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – « L’Arche vivante des Symboles », nous avions évoqué le cas particulier de la correspondance à lui adressée par René Guénon. Nous y indiquions les raisons pour lesquelles la mise dans le domaine public de ces lettres n’est pas autorisée, leur destinataire et seul possesseur légitime, Marcel Maugy, s’y étant toujours refusé malgré les nombreuses sollicitations qui lui avaient été faites de divers côtés, affirmant que leur propre auteur, René Guénon, ne l’aurait pas souhaité.

À propos de cette correspondance, est-il nécessaire de souligner que Denys Roman s’est toujours efforcé d’en faire bénéficier dans toute la mesure du possible ses lecteurs et ses Frères Maçons en particulier, à travers les divers travaux qu’il réalisa sous forme d’articles, de textes, de comptes rendus ou de livres. La « substantifique moelle » de cette correspondance a donc été transmise par ses propres soins à ceux auxquels il s’adressait, et selon des modalités appropriées à la nature des sujets traités, modalités qui revêtaient à ses yeux une grande importance et qu’il était certainement plus qualifié que tout autre pour apprécier. C’est ainsi que toute son œuvre représente finalement et en quelque sorte une participation active à l’intérêt soutenu que René Guénon manifesta jusqu’à ses derniers jours pour cette organisation initiatique qu’est la Maçonnerie.

Aujourd’hui, devant le véritable déferlement qui s’abat sur René Guénon, sa vie, son œuvre, ses lettres, ses soi-disant « inédits », etc., et du fait des abus auxquels certains agissements donnent lieu et ce dans une mesure que leurs auteurs ne soupçonnent même pas, nous considérons que le moment est venu d’apporter notre propre témoignage sur certains événements relatifs à cette correspondance, et auxquels nous avons dû faire face en qualité de représentant régulièrement mandaté de Monsieur Marcel Maugy – Denys Roman. Ces événements ne sont pas pour nous des faits isolés, mais s’inscrivent au contraire dans un vaste processus aux multiples ramifications, dont il convient de dénoncer les méthodes et de mettre en lumière les véritables objectifs.

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Il nous paraît, en effet, particulièrement instructif d’informer les lecteurs sur le parcours que certains ont fait emprunter à la correspondance de René Guénon à Marcel Maugy, depuis une source abusive et frauduleuse jusqu’à un site « internet », où elle a été livrée -sans droits, sans autorisations, sans vérifications ni contrôle d’aucune sorte- dans un état bien éloigné des lettres missives originales, bafouant ainsi toutes les règles, dont le respect dû, au bout de ce cheminement, à ceux-là mêmes que l’on prétendait servir publiquement de la sorte, et à grande échelle.

Les faits sont les suivants : un individu bien connu des milieux « traditionnels », trahissant la confiance que M. Maugy lui avait un temps accordée, fit des copies de ces lettres et les communiqua dans des cercles à prétention « guénonienne », qualifiés de « très restreints », et dont les membres ont compté et comptent des personnages, dignitaires ou auteurs, dont certains renommés. À partir de là, c’est-à-dire d’un détournement que la législation en la matière considère comme un vol, se confectionna clandestinement, et selon le terme employé par les promoteurs de l’initiative, une « Édition » de ces lettres, augmentée d’autres collections de correspondances de René Guénon. Venu en possession de ces « Éditions » grâce à une rare manifestation d’honnêteté et de loyauté, nous intervînmes auprès des promoteurs en question, qui crurent bon de nous signifier une fin de non-recevoir, pour se raviser ensuite et chercher à nous rassurer sur le caractère confidentiel de cette diffusion. La situation ayant déjà échappé à tout contrôle, la propagation s’est ensuite étendue de plus en plus largement pour aboutir finalement sur un site « internet », d’où nous les avons fait retirer.

Les correspondances ainsi « éditées », précisément à Dôle et Besançon, par cette officine sont principalement les suivantes :

Correspondance de René Guénon Adressée à Marcel Maugy Alias Denis [sic] Roman

  • Adressée à Galvao
  • À un Docteur non identifié
  • À Pistoni
  • À Martinez Espinosa
  • À divers correspondants
  • À Noëlle Maurice-Denis
  • À Ananda K. Coomaraswamy.

Quant à la diffusion que nous avons fait retirer d’ « internet », elle a été publiée sous le titre de « 25 lettres à Denys Roman ».

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Ce qui nous paraît le plus étonnant dans cette affaire, c’est que les différents protagonistes ne semblent à aucun moment s’être inquiétés de la qualité du texte qu’ils transmettaient ; les fautes et les incohérences qui en ressortent et qui ne pouvaient à l’évidence être attribuées à René Guénon auraient pourtant dû attirer leur attention.

La comparaison des lettres missives originales de René Guénon à Marcel Maugy avec celles qui ont été ainsi diffusées est accablante : les dactylographies de Dôle-Besançon, visiblement bâclées dans la plus grande désinvolture, s’avèrent grevées d’erreurs, de fautes parfois grotesques, de mots et de phrases que R. Guénon n’a pas écrits, de confusions de dates et de contenus, etc., toutes choses indignes qui se retrouvent dans les diffusions successives, avec des tares supplémentaires s’ajoutant aux précédentes à chaque étape de reproduction jusqu’à « internet ». En outre, l’ « Édition » en notre possession contient même un « Avis de recherche » (sic !) de pages manquantes ! Curieusement, on faisait également figurer dans cette correspondance une lettre qui n’était pas adressée à Marcel Maugy et dont le destinataire n’était pourtant pas difficile à identifier…

Nous avons également pu constater que certaines des autres correspondances de René Guénon diffusées sur ce même site ne sont que la copie conforme de l’« Édition » de Dôle-Besançon, à la faute près, augmentée de nouvelles. Bel exemple de méthode rigoureuse à l’usage des « chercheurs » de « documentation » qui, d’ailleurs, n’ont nul besoin de cela car leurs cartons sont déjà bien remplis et depuis longtemps ! Quant aux visiteurs ingénus de ce site, il semble bien que l’on ne se soucie guère de les avertir de quoi que ce soit. En effet, si les responsables dudit site se sont résolus sur nos instances à retirer les 25 lettres frauduleuses et erronées en cause, ce qui plaide en leur faveur et dont nous leur donnons acte, ils se sont abstenus jusqu’ci de toute explication publique sur la « qualité » plus que douteuse de la « documentation » ainsi fournie.

À ce propos, signalons en passant que M. Xavier Accart (auteur notamment de l’ouvrage L’Ermite de Duqqi) semble s’être laissé abuser lui aussi, puisqu’il donne, dans le numéro 16 de « Politica hermetica », sans avoir pris soin d’en vérifier l’exactitude mais avec une belle assurance, des références correspondant à la contrefaçon de Dôle-Besançon, références qui s’avèrent de ce fait erronées, ce qui, pour un auteur et historien, représente un surprenant défaut de méthode. Nous avons des raisons précises de penser que M. Accart sait maintenant à quoi s’en tenir sur ce point, mais nous ignorons s’il a lui-même mis en garde les lecteurs de cette revue dont M. Jean-Pierre Laurant est le Directeur scientifique, et qui publie les Actes du XVIIe colloque de l’École des Hautes Études dans ce numéro 16.

Incidemment, dans cette même livraison de « Politica hermetica », nous avons remarqué que la publication du prétendu « inédit » de René Guénon, Psychologie, donne justement à M. J.-P. Laurant -dont les coordonnées « e-mail » et autres annonces sont également présentes sur le site en question- l’occasion de faire allusion à des « stratégies de rétention d’information » (sic). Nous avons même relevé ailleurs l’expression significative de « rétention sectaire ». Ce terme de « rétention » est pour nous très révélateur d’une mentalité qui se trouve, hélas, aux antipodes de ce à quoi elle prétend s’appliquer, puisque totalement profane, au sens technique que R. Guénon donnait à ce mot, et par définition inapte à se placer du point de vue qui était le sien, ou se permettre d’en juger de façon légitime. Il se trouve d’ailleurs que le nom de M. J.-P. Laurant lui-même est cité en toutes lettres dans la contrefaçon de Dôle-Besançon en notre possession, et cela en rapport avec les « critères » qui ont présidé au choix des extraits de lettres de R. Guénon à Galvao publiés dans ladite « Édition », et qui sont ceux-là mêmes que diffuse le site évoqué.

N’en déplaise à ces exégètes scientifiques ou autres annexionnistes, tout ce que René Guénon avait à faire connaître dans l’accomplissement du rôle qui fut le sien l’a été dans son œuvre publique accessible à tous. Rien dans ses écrits d’ordre privé n’y change la moindre virgule, n’en modifie le point de vue ni la finalité ultime. Mais ce genre de considérations ne peut que demeurer parfaitement étranger à ceux qui, finalement, cherchent à percer des « mystères » qu’ils ne découvriront d’ailleurs jamais par leurs méthodes d’analyse et qui s’imaginent trouver dans la correspondance privée de René Guénon le sésame qui leur ouvrira la compréhension de ce que véhicule son œuvre publique.

Plus généralement, une telle approche méthodologique, par laquelle on cherche à puiser dans l’intimité de l’auteur des outils censés expliquer son œuvre, constitue au fond un habile processus, conscient ou non, de substitution et de détournement, encouragé et facilité par la curiosité de nos contemporains pour la « vie simple de René Guénon ». Nous avons trop d’exemples déplorables de tentatives d’annexion pure et simple de cette œuvre et de cette correspondance pour être dupe des manœuvres en cours qui, finalement, ne visent qu’à essayer d’opposer Guénon à lui-même, et de « neutraliser » ce qui ressort de son action traditionnelle maintes fois affirmée. De cette façon en effet, on ne fait que s’éloigner du contenu réel de l’œuvre et de son point de vue spécifique -unique dans toutes les publications traditionnelles occidentales- qui est de nature purement ésotérique, c’est-à-dire initiatique.

***

Ce qui est frappant à nos yeux, c’est ce qui ressort de l’ensemble des phénomènes que nous constatons actuellement. Le « singulier vertige » dont René Guénon parlait dans Orient et Occident s’est emparé de tous les milieux, dits « traditionnels » ou non : des centaines de sites s’occupent de René Guénon, sans parler de ce que l’on appelle les « forums », les « blogs », ou les groupes les plus divers ; de nombreux livres voient sans cesse le jour, et ce n’est pas terminé : la plupart de ces productions se renvoient les unes autres par le jeu de ce qui est désigné sous le terme de « liens », et par celui de références placées en notes d’ouvrages « classiques » et renvoyant à divers sites. Ainsi, de véritables réseaux arment une « toile » désormais élargie à tous les secteurs de la diffusion et de l’édition, depuis « internet » jusqu’aux rayons des librairies et inversement.

Ce qui est à remarquer, c’est que, dans ce vaste déversoir, chacun semble trouver son compte, et cela sans paraître se poser (ni poser) la moindre question, bien au contraire : une sorte de confortable consensus s’est installé, liant tacitement tous les protagonistes : il y a là comme un bloc d’hypocrisie gigantesque, recouvert d’une chape de plomb. Les divers pseudonymes et adresses « e-mail » fictives sont de règle dans une partie où chacun s’avance masqué, également par « courriers électroniques » anonymes interposés. En somme : c’est une affaire qui marche, et à peu de frais, sauf à ceux des personnes que l’on trompe ainsi sciemment.

Le tout forme comme un vaste rassemblement, conscient ou non, de forces anti-traditionnelles, qui se « coagulent »  avec toujours plus d’évidence et de détermination, autour du nom et de l’œuvre de René Guénon.

Une sorte de banalisation s’est également installée, avec l’impunité régnante, et tous les moyens sont bons pour « qui veut la fin » ; on en arrive à faire « avaler » les données les plus mensongères, illicites ou frauduleuses, comme si elles étaient de source sûre, autorisées et conformes, en deux mots : fiables et… « libres de droits », et, pour comble de paradoxe, il semblerait même que le simple fait de les voir « officiellement » publiées sur « internet » ou accréditées dans certains ouvrages leur confère une légitimité supplémentaire ! Et cela d’autant plus que bien peu de protestations s’élèvent pour les dénoncer.

À cet égard, et compte tenu de ce qui se passe depuis ces derniers temps autour de René Guénon et de ses écrits, ou prétendus tels, on finit par s’interroger sérieusement sur l’ « efficacité » -il s’agirait plutôt de son absence- du rôle qui incombe à ses actuels mandataires, mandataires qui, en l’occurrence, se révèlent des plus discrets pour la représentation de ses divers doits et la défense de ses écrits. Une telle attitude est d’autant plus anormale qu’elle n’est pas sans conséquences sur les propres héritiers de René Guénon, eux-mêmes bafoués avec la même désinvolture, comme en témoigne, par exemple, la cynique « Note de l’éditeur» Archè, par laquelle débute le livre Psychologie. Il paraît aujourd’hui non seulement légitime mais nécessaire de poser la question, d’autant que cette extraordinaire « discrétion » ne peut être perçue que comme un facteur d’encouragement à des agissements que tout lecteur honnête de René Guénon se devrait de combattre énergiquement.

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Dans un compte rendu de mars 1930, dénonçant la « bassesse » des agissements d’une certaine personne vis-à-vis de ce qui relevait de l’ordre strictement privé le concernant, René Guénon la priait de s’en « abstenir désormais », « sans quoi », ajoutait-il, « nous nous verrions obligé d’agir par les moyens légaux, à regret d’ailleurs, car nous voulons croire que nous avons affaire à une irresponsable. » (Cf. Articles et comptes rendus, tome 1, Éditions Traditionnelles 2002, p. 189 ; souligné par nous).

Quel autre recours reste-t-il, en effet, que les moyens légaux quand on se trouve confronté à des manifestations semblables ? Et faudra-t-il que, pour notre part, nous nous résolvions un jour à en dire beaucoup plus ?

André Bachelet

 

  1. « René Guénon livré à la multitude (I) : témoignage et mises en garde », paru le 10 juin 2003 dans l’ancien site maçonnique italien : « zen-it.com/studitradizionali » ;  http://denysroman.fr/rene-guenon-livre-a-multitude-ii/ : jusqu’où ira-t-on ? », paru dans la revue « Vers la Tradition » n° 94 de décembre 2003 / janvier-février 2004.

E.T. N° 406-407-408. Mars à Août 1968

Dans le Symbolisme d’octobre-décembre 1967, M. Jean-Pierre Berger continue ses traductions commentées des anciens textes de la Maçonnerie anglaise. Cette fois, il ne s’agit plus d’un des Old Charges des Opératifs, mais d’un écrit postérieur à 1717, le célèbre Masonry dissected de Samuel Prichard. Publié en 1730, il connut un succès prodigieux : les trois premières éditions épuisées en 11 jours, une réimpression tous les 3 ans pendant un siècle, etc. L’auteur était pourtant un anti-maçon, comme le montrent -outre certains Nota Bene incompréhensibles- la « signature » de la « récitation de la lettre G » (dont nous reparlerons) et aussi une mention élogieuse des Gormogons. Ce mot, qui dérive de « Gog et Magog », est écrit par Prichard Gorgomons, et fait peut-être allusion aux Gorgones, sœurs de Méduse, qui comme elles pétrifiaient ceux qui les regardaient, et ne furent vaincues que grâce au miroir donné par Minerve à Persée, lequel put ainsi les combattre en regardant derrière lui sans danger, après quoi il s’empara de l’œil unique des trois Grées, accédant ainsi à l’ « éternel présent ». Prichard donne les Gorgomons comme plus anciens que les Maçons, c’est-à-dire comme descendants des « Pré-adamites ». Quoi qu’il en soit des origines de Masonry dissected, les textes reproduits par cet ouvrage sont généralement regardés comme authentiques, et il ne fait guère de doute que les Maçons eux-mêmes s’en servaient comme « aide-mémoire » afin d’apprendre les « instructions » longues et fort compliquées d’alors. Nous n’insisterons pas sur les qualités de la traduction et des commentaires (moins longs que de coutume) de M. Jean-Pierre Berger ; elles sont dignes des plus grandes éloges. Continuer la lecture

Jean Richer, Delphes, Délos et Cumes

Études Traditionnelles : Mai-juin-juillet-août 1973

Jean Richer, Delphes, Délos et Cumes (Juillard, éditeur, Paris).

    Dans son compte-rendu sur l’ouvrage de Xavier Guichard intitulé Eleusis-Alésia, Guénon (en 1938) relevait comme particulièrement digne d’intérêt le fait que les lieux repérés par l’auteur et appelés par lui lieux alésiens « étaient régulièrement disposés sur certaines lignes rayonnant autour d’un centre, et allant d’une extrémité à l’autre de l’Europe ». Nous ne pouvions nous empêcher de penser à l’ouvrage de Guichard en lisant le livre de M. Jean Richer, paru à la fin de 1970, et qui constitue la suite de sa monumentale Géographie sacrée du monde grec. Dans cette étude sur trois des principaux centres religieux du monde antique, il est en effet continuellement question de droites rayonnant autour de centres principaux ou subalternes. Certes, les découvertes de M. Richer ne soulèvent pas les quelques réserves que Guénon avait formulées à propos de celles de Guichard (notamment sur le rôle de « centre » attribué par ce dernier au mont Poupet). Mais Eleusis-Alésia reste tout de même la première tentative faite par un auteur contemporain pour restituer quelques éléments de cette « géographie sacrée » dont Guénon disait qu’elle est « parmi les antiques sciences traditionnelles, une de celles dont la reconstitution donnerait lieu actuellement aux plus grandes difficultés, et peut-être même, sur bien des points, à des difficultés tout-à-fait insurmontables » (Formes traditionnelles et cycles cosmiques, p.163).

    Dans Delphes, Délos et Cumes, l’auteur a raconté (pp. 14-15) les circonstances vraiment étranges qui furent à l’origine des découvertes qui l’amenèrent à écrire sa Géographie sacrée. Nous le citons : « Je m’étais posé une question précise : pourquoi le voyageur, arrivant d’Athènes à Delphes, trouve-t-il, à l’entrée du site sacré, un sanctuaire d’Athéna ? La réponse vint dans un songe d’un matin de printemps. Une statue d’Apollon… m’apparut, de dos, puis lentement elle pivota sur elle-même de 180 degrés, dans le sens des aiguilles d’une montre, jusqu’à me faire face. Dans les minutes qui suivirent, j’appliquais la méthode préconisée dans le Timée… Il suffisait d’une carte de Grèce, d’une règle et d’un compas pour interpréter ce songe. N’avais-je pas affaire à des dieux géomètres ? Encore à moitié endormi, je pris la première carte de Grèce qui me tomba sous la main. Je traçai la ligne Delphes-Athènes. Ô surprise ! … Prolongée, elle aboutissait à Délos [lieu de naissance d’Apollon], et naturellement je connaissais l’histoire des Vierges vénérées à Délos. La découverte était faite mais, pour en tirer les conséquences, il me fallut plusieurs années de réflexion et de recherches. C’est seulement deux ans plus tard, lorsque j’eus réuni des dizaines et des centaines de faits et d’observations concordants, que je commençai à le prendre au sérieux et à songer à l’exploiter… ».

    M. Richer a tiré bien des droites et tracé bien des cercles dans les années dont il parle. Mais le résultat est vraiment surprenant. Son livre n’est pas résumable, puisqu’il est basé sur des cartes et des reproductions de monuments figurés. Nous nous bornerons donc à signaler quelques points où l’auteur apporte une contribution très appréciable aux thèses traditionnelles. Mais on ne peut s’empêcher d’éprouver un regret. L’auteur donne parfois l’impression de s’adresser uniquement aux spécialistes des études helléniques. Quelques explications supplémentaires auraient pu rendre son ouvrage accessible à un bien plus grand nombre de lecteurs. Par exemple, il est probable que les Vierges vénérées à Délos étaient d’origine hyperboréenne ; et l’on eût aimé aussi avoir tous les renseignements possibles sur la « théorie », ce vaisseau sacré que les Athéniens, tous les quatre ans, envoyaient au mois de mai en grande pompe célébrer à Délos les jeux rituels.

    Parmi le grand nombre d’axes méridiens (Nord-Sud) et parallèles (Est-Ouest) qui sont étudiés dans l’ouvrage, plusieurs ont dû avoir une importance particulière. C’est ainsi que le méridien de Délos passe au Nord par le mont Haemus en Thrace (où Borée résidait dans une caverne) et au Sud par l’oasis d’Ammon, où se trouvait un oracle fameux qui proclama Alexandre fils de Zeus (c’est-à-dire « nouveau Dionysos » et fils du tonnerre) et qui marqua le limite occidentale des conquêtes macédoniennes. M. Richer regarde d’ailleurs cet axe mont Haemus-Délos-Ammon comme ayant un caractère solsticial, en relation avec l’ « arbre du monde ». Il reproduit un relief conservé au musée de Délos et représentant le serpent enroulé autour de l’omphalos et flanqué de deux arbres.

    Indépendamment de ce qui constitue le domaine propre de ses recherches, M. Richer apporte sur de nombreux points des « jugements » où se manifeste l’indépendance de son esprit et qui font parfois un heureux contraste avec certaines opinions un peu trop « conformistes ». Nous allons citer quelques passages remarquables.

« Nous vivons à une époque bien étrange, où il existe de graves commentateurs de Platon qui se moquent d’un auteur assez naïf pour avoir cru à la divination par les songes et qui le soupçonnent de cautèle ou de calcul politique parce que, dans le Timée et dans Phèdre, il a accordé sa caution morale aux oracles delphiques (p.13)… La mentalité moderne ne permet pas de comprendre [certains] phénomènes… Nous sommes toujours à chercher des trucs, des ficelles, et à supposer que les anciens étaient plus naïfs que nous. Ce qui se passait exactement dans le mantéion de Delphes, en quoi consistaient exactement les initiations de Samothrace et d’Eleusis, ce sont des questions dont nous n’aurons probablement jamais la réponse complète ».

    Ailleurs, M. Richer écrit : « La symbolique dont s’est servi Homère était à base d’astrologie, parce que les initiés de Delphes, d’Eleusis, de Samothrace, connaissaient ce langage et qu’en l’adoptant, l’aède était certain de n’être compris que d’une élite. En ces temps lointains, on savait que rien ne s’obtient sans peine et qu’il faut rompre l’os médullaire avant de pouvoir sucer la substantifique moelle ».

    L’auteur fait de nombreuses remarques sur les rites observés par les Grecs lors de la fondation de leurs « colonies » ; cela nous a rappelé ce qu’écrivait Guénon au sujet de la construction des villes anciennes. Les Grecs, avant de fonder une colonie, consultaient l’oracle de Delphes, et la réponse donnée (qui spécifiait le lieu où devait se faire la nouvelle fondation) était conservée avec le plus grand soin. M. Richer écrit : « A propos du rôle joué par l’oracle de Delphes dans la fondation des villes, M. P. Amandry a fait remarquer que le texte des anciens oracles soit apocryphe ne prouve rien contre l’authenticité d’une intervention de l’oracle. Pour notre part, nous dirions même qu’un oracle fabriqué a posteriori est presque plus probant qu’un oracle authentique, en ce qui concerne le rattachement symbolique à « Delphes ». Une telle remarque nous paraît très juste, et serait d’ailleurs susceptible de s’appliquer à bien d’autres domaines de la science sacrée, et tout d’abord à l’interprétation des textes scripturaires, dussent les tenants de la fameuse « méthode historique » se voiler la face d’horreur. C’est en somme la question des rapports de la « véracité » avec l’ « authenticité ».

    Citons encore d’autres remarques intéressantes : « Comme si l’idée de blancheur rayonnante, évoquant ce que devait être la pureté du candidat à l’initiation, était indissociable du début du cycle zodiacal, tous les lieux liés symboliquement au point vernal portent un nom où paraît le radical Leuké ». L’auteur illustre sa remarque par un nombre considérable de références, allant des Leukai (jeunes filles initiées d’Aptère en Crête, qui pratiquaient le plongeon rituel dans la mer) au rocher de Leucade (célèbre par la mort de Sapho) et à l’île Leuké à l’embouchure du Danube (où Achille fut transporté après sa mort pour y vivre d’une façon mystérieuse). Il mentionne même qu’ « au point de la côte d’Irlande situé à la latitude de l’île de Man (omphalos des Iles Britanniques) on trouve l’Ile d’Achille ». De telles concordances sont vraiment curieuses. L’enquête de M. Richer, on le voit, déborde très largement le cadre purement hellénique. « Tout se passe, dit-il, comme si l’astrologie avait constitué le commun dénominateur des religions antiques (ce qui s’explique si on songe qu’elle en représente l’élément extrahumain ou surhumain) et comme s’il y avait eu entre les clergés des diverses religions un accord tacite ou explicite quant à des tracés directeurs et à la constitution de la zone d’influence et de rayonnement de chaque grand centre religieux » (pp. 210-211).

    Nous pensons même que ces différents « clergés » avaient comme base d’accord non seulement l’astrologie, mais surtout la métaphysique. Voici un autre point d’intérêt : « L’origine de tout le système des centres traditionnels, écrit l’auteur, semble avoir été Babylone ; de là on est passé à Toushpa, capitale du royaume d’Ourartou sur la rive sud du lac de Van [état qui fut vers le 1er millénaire avant notre ère en lutte constante avec l’Assyrie]. Toushpa est située sur le méridien d’Assur et de Ninive, et sur le parallèle de Milid (capitale du royaume des Hittites, les Héthéens de la Bible), de Sardes et de Delphes. Le nom de la capitale hittite, Milid ou Milidia, voulait dire milieu ; c’est l’actuelle Malatya » (p. 211).

    M. Richer, à propos de l’importance de l’omphalos de Sardes (capitale de la Lydie), n’oublie pas de rappeler que, selon Hérodote et Tite-Live, les Etrusques (qui transmirent leur religion aux Romains) étaient d’origine lydienne. D’autre part, les Lydiens enseignèrent aux Grecs d’Asie mineure l’art de la frappe des monnaies et, très vraisemblablement, « la symbolique du décor de ces monnaies et les règles qui présidaient au choix des signes qui les ornaient ». Parlant à ce propos des oracles de Delphes consultés par le roi de Lydie Crésus et dont Hérodote nous a conservé les réponses (« Tu vas détruire un grand empire » et « Quand un mulet sera roi des Mèdes… », M. Richer remarque : « Cette démarche était en quelque sorte normale si on considère que l’oracle de Delphes était le légitime successeur d’un ancien oracle ayant son siège à Sardes où, rappelons-le, avait régné Omphale à l’époque d’Héraclès » (p. 213). Ici nous avons été surpris que l’auteur ne pousse pas plus loin l’examen des correspondances symboliques. En effet, Héraclès, « délivré » de son esclavage par Omphale, l’épousa ; et l’on rapporte qu’ayant revêtu la robe de la reine, il filait la laine à ses pieds, tandis qu’Omphale, couverte de la peau du lion de Némée, brandissait la massue du héros. Nous avons là un exemple particulièrement parlant d’ « échange hiérogamique » : l’accès à l’omphalos (c’est-à-dire au centre) implique immédiatement la « résolution des oppositions » symbolisée ici par le mariage sacré, comme elle peut l’être ailleurs par le Rébis hermétique. Il faut noter aussi que la quenouille (tenue de la main gauche) et la massue (tenue de la main droite) sont l’une et l’autre des symboles axiaux qui jouent, vis-à-vis du couple Héraclès-Omphale, le même rôle que les deux arbres qui flanquent l’omphalos délien et que les croix des deux larrons de part et d’autre de la croix du Christ.

Mais on n’en finirait pas à relever tous les détails qui aiguisent l’intérêt de tout lecteur un peu familier avec la science du symbolisme. Nous lisons par exemple : « Les Grecs semblent avoir considéré (et en cela aussi les Romains les imitèrent) que l’occupation d’un pays impliquait d’abord la prise de possession des points remarquables où les lignes zodiacales coupaient les côtes ».  Il est d’ailleurs probable de beaucoup d’autres peuples (peut-être tous les peuples anciens) agissaient de même ; et cette façon d’agir s’est parfois poursuivie jusqu’en plein moyen âge. Guénon, après Coomaraswamy, a parlé d’un ancien texte islandais exposant les règles de la « prise de possession de la terre ». M. Richer expose très heureusement « le sens mystique profond » de telles façons d’agir, qui constituent une « immense œuvre collective, poursuivie durant deux millénaires par des peuples théocratiquement gouvernés : il s’agissait de diviniser la surface de la terre occupée par les hommes, de la rendre semblable au ciel, d’en faire en somme un immense mandala (p. 213).

    Çà et là dans son ouvrage, l’auteur fait allusion à « la persistance à travers les siècles de la religion préhistorique » [Il serait peut-être plus exact de dire : de la Tradition primordiale]. Il explique, par des arguments qui nous semblent convaincants, l’emplacement des alignements de Carnac et le nom du golfe du Lion ; il pense que Glastonbury et Stonehenge correspondent à l’enceinte et au temple des Hyperboréens dont Diodore de Sicile nous a laissé la description. Mais on pourrait se demander si les thèses de l’auteur s’appliquent aussi en dehors du monde « polythéiste », et si Jérusalem, ce centre commun aux trois « aspects » de la tradition monothéiste, est elle aussi en rapport linéaire avec les centres religieux de la « Gentilité ». En prolongeant l’axe qui joint Jérusalem à Delphes, on arrive à Mediolanum (Saint-Benoît-sur-Loire), qui était l’omphalos des Gaules. Ainsi donc, les centres spirituels des trois grandes traditions (celtique, hellénique et judéo-chrétienne) qui sont à l’origine de la civilisation occidentale traditionnelle se trouvent sur le même axe. Une telle constatation revêt évidemment une grande importance.

    M. Richer, parmi les nombreuses conclusions que ses découvertes l’ont amené à tirer, remarque : « On est obligé de conclure que, même si les anciens ne possédaient pas de bonnes cartes, ils avaient une idée précise et exacte de la configuration des côtes et des positions respectives des caps et des îles ». Guénon (op. cit., p.160) allait beaucoup plus loin et il pensait que les Anciens « devaient connaître avec précision les véritables dimensions de la sphère terrestre ». Il mentionnait que, pour Xavier Guichard, « les connaissances possédées par les géographes de l’antiquité classique, tels que Strabon et Ptolémée, loin d’être le résultat de leurs propres découvertes, ne représentaient que les restes d’une science beaucoup plus ancienne, voire même préhistorique dont la plus grande partie était alors perdue ».

    Guichard avait aussi insisté sur les « jalons de distance » qu’on peut repérer sur les « itinéraires alésiens », où ils sont disposés à des intervalles fixes dont la mesure est en rapport avec le stade grec, le mille romain et la lieue gauloise (cf. Guénon, op. cit., p. 160). C’est là une question des plus importantes. En effet, cette régularité dans les distances, qui exprime une sorte de rythme spatial, devrait jouer dans la géographie sacrée absolument le même rôle que les rythmes temporels, exprimés par la doctrine des cycles, jouent dans l’histoire traditionnelle. La géographie sacrée, basée (comme l’astrologie et l’alchimie) sur le symbolisme, doit être comme celui-ci une « science exacte ». Il serait bien utile que des recherches suivies soient effectuées sur un tel sujet. Les recherches que Guichard avait poursuivies durant toute son existence « dans la joie, dit-il, de découvertes inattendues » ne pourraient-elles pas être confrontées avec le grand nombre de faits établis par M. Richer ? Ce dernier écrit en conclusion de son ouvrage : « Du jour où les spécialistes prendront la peine de nous lire, on verra les exemples se multiplier, et bien des textes obscurs, bien des récits légendaires deviendront relativement clairs ».

    Certains des « jalons de distance » repérés par Guichard portent encore aujourd’hui des noms tels que Millières, Myon, etc., qui évoquent l’idée de « milieu ». Il en est de même pour la Milid des Hittites et la Mediolanum des Gaulois. D’autre part, Tolède, que M. Richer rencontre sur l’un des axes principaux, fait penser à Thulé ; et ne pourrait-on pas aussi rapprocher de ce dernier mot ceux de Délos et de Delphes ? Thulé et Délos sont l’une et l’autre des « centres » et des « terres de stabilité », avec cette différence que Délos, centre d’une tradition « dérivée », fut d’abord une île errante avant d’être « stabilisée » au centre des Cyclades. Pour le dire en passant, le symbolisme de Latone qui, sur le point d’accoucher, est poursuivie par le serpent Python et doit se réfugier sur Délos où elle met au monde Diane (la lune) et Apollon (le soleil) est bien proche de celui de la Femme de l’Apocalypse « vêtue du soleil » et dressée sur la lune, qui « crie dans les douleurs de l’enfantement », met au monde un enfant mâle et, poursuivie par le « Dragon roux », doit se réfugier au désert. Dans les deux cas, il s’agit de la manifestation « dans la douleur » d’une nouvelle tradition, particulière dans le mythe grec, universelle dans le symbolisme apocalyptique. Et si l’on objectait que saint-Bernard assimile formellement la Mulier amicta sole à la Vierge Marie, il serait facile de répondre que cela ne fait que confirmer l’interprétation donnée plus haut : il est bien connu en effet que, dans la liturgie catholique, Marie est constamment identifiée avec la Sagesse éternelle.

    M. Richer annonce quatre livres en préparation, traitant de la décoration des vases grecs, de la symbolique des monuments funéraires, de l’histoire du calendrier et de la géographie sacrée du monde romain. Il se félicite que ses découvertes aient déjà attiré l’attention de nombreux chercheurs et peut-être éveillé certaines vocations. Voilà une excellente nouvelle. Car si M. Richer fait école, non seulement il nous aura révélé une Grèce plus profonde et surtout beaucoup plus « authentique » que celle qui fit l’enchantement des humanistes de la Renaissance, mais encore il aura jeté les fondements nécessaires à la « résurgence » de cette science traditionnelle « perdue » : la géographie sacrée, dont Xavier Guichard avait entrevu l’existence, mais sans oser l’appeler par son nom. Une telle résurgence ne serait-elle pas un « signe des temps », heureux et « faste » celui-là, à côté de tant de signes néfastes ? Il est dit qu’à la fin du cycle, tout ce qui avait été perdu sera retrouvé. Nous souhaitons que les « dieux géomètres » continuent à guider les recherches de M. Richer.

Denys ROMAN