Archives de catégorie : Catégorie 1

L’ENIGME DE JEANNE DES ARMOISES

Publié dans E.T. N° 412-413 Mars à juin 1969

M. Gaston Georgel a dû lire notre article un peu précipitamment. Sans cela, il n’écrirait pas que les auteurs cités par nous « affirment sans rire que Jeanne d’Arc n’est pas morte à Rouen ». Par ailleurs, ce n’est pas eux qui ont présenté Jeanne comme l’« agent d’exécution de la chevalerie française ». C’est nous qui, rapprochant les renseignements de MM. Paul Lesourd et Claude Paillat des remarques de Guénon sur l’initiation probable de Jeanne d’Arc (et aussi d’une allusion faite par Eudes de Mirville sur certains « phénomènes » observés autour de l’ar­bre des fées de Domrémy) avons cru pouvoir envisa­ger que l’héroïne aurait été « suscitée » par une organisation chevaleresque en possession de certaines sciences traditionnelles.

Afin que nos lecteurs puissent juger sur pièces à quel point M. Gaston Georgel est justifié quand il parle, à propos des deux auteurs que nous avons cités, d’« d’assertions fantaisistes » et de « romans policiers », nous allons donner les principaux pas­sages qu’ils consacrent à la question de Jeanne des Armoises.

«   Malgré une abondante littérature, malgré des études innombrables émanant soit de catholiques, soit de libres penseurs, émanant d’historiens sérieux, de pieux hagiographes, d’écrivains fantaisistes ou de romanciers, personne n’a encore réussi à complètement projeter une lumière complète sur toute la vie de Jeanne d’Arc. Il reste et il restera toujours une part de mystère, d’ombre. C’est ce qui explique une partie des légendes qui circulèrent à son sujet… C’est ce qui explique les succès remportés par ceux et celles qui assurèrent que, n’ayant pas été brûlée, Jeanne se serait évadée ou aurait été relâchée après avoir pris l’engagement de se faire oublier pendant quelques années.

La plus célèbre de ces « Jeanne ressuscitées » est celle qui aurait épousé Robert des Armoises, et qui, formellement reconnue par ses frères [souligné dans le texte] et d’autres personnes, serait venue en 1439 à Orléans où des fêtes furent données en son honneur [souligné dans le texte]. Vers 1440, on aurait dévoilé là une imposture. Là encore, il y a des mystères et, sans croire à la réalité de ce qu’avançait Jeanne des Armoises, il faut bien reconnaître dans cette aventure des choses troublantes et qu’on ne peut rejeter d’un trait de plume en déclarant a priori que c’est absurde, faux, impie, etc., simplement parce que cela heurte des intérêts et des idées admises depuis des siècles. Sans affirmer, il est loyal et objectif de poser des points d’interrogation.

…Avant de se présenter comme étant Jeanne d’Arc, la dame des Armoises aurait fait, habillée en homme, un mystérieux voyage à Rome… Ne serait-ce pas l’indice d’une entrevue avec le Pape, expliquant le long silence de la Papauté à l’égard de la mémoire de Jeanne d’Arc ?

C’est en revenant de Rome qu’elle se présente comme étant Jeanne d’Arc, à Metz, où aucune objection n’aurait été élevée sur sa prétendue identité.

A Orléans, des messes étaient chaque année célébrées pour le repos de l’âme de Jeanne d’Arc…  Mais plus aucune trace d’offices à partir de 1439 [souligné dans le texte]. Or, les grandes fêtes données à Orléans en l’honneur de Jeanne des Armoises, soi-disant Jeanne d’Arc, furent célébrées le 13 juillet 1439. On avait appris au mois de mai 1436 que la Pucelle était à Metz et que ses frères  l’avaient reconnue.

Pendant qu’elle séjournait dans Orléans, la nouvelle parvint d’une arrivée prochaine de Charles VII pour les Etats Généraux et, à ce moment précis, elle semble s’éloigner avec précipitation. On voit là une preuve de son imposture, mais ne peut-on soutenir qu’en reparaissant en public elle manquait peut-être à l’engagement pris de se faire oublier ?

Que les bourgeois d’Orléans aient pu croire être  en présence de la véritable Jeanne d’Arc au point que personne dans la municipalité [souligné dans  le texte] ne se soit levé pour lui dire publiquement qu’elle n’avait rien de commun avec celle qui avait sauvé la ville dix ans auparavant, peut sembler étrange.

Les deux frères qui auraient reconnu Jeanne, c’étaient Jean et Pierre. Or Pierre avait suivi partout [souligné dans le texte] sa sœur, il avait combattu avec elle à Orléans. Il était avec elle à Compiègne où il veillait sur elle. II était tombé avec elle. Il est inconcevable qu’il se soit trompé. — Donc, ou bien le témoignage qui affirme que Pierre d’Arc a reconnu Jeanne est faux, ou il est vrai et, dans ce cas, ou bien il est complice de la supercherie, si supercherie il y a, ou tout est vrai et Jeanne des Armoises est Jeanne d’Arc.

Quant à l’autre frère, Jean (Petit Jean l’écuyer), on est certain qu’il crut que Jeanne des Armoises était sa sœur. Il l’affirma. Il s’afficha avec elle et c’est lui qui se chargea de la mission de la faire reconnaître par Orléans et par Charles VII. Lui aussi, où il fut dupe ou il fut complice. L’une et l’autre hypothèses sont difficiles à soutenir.

Il vaut mieux dire que les deux frères ou bien sont complices d’une escroquerie, ce qui semble difficile à admettre, ce qui suppose une parfaite entente entre deux frères très dissemblables comme nature, caractère et carrière, — ou bien Jeanne des Armoises était vraiment leur sœur.

C’est Jean d’Arc qui se rendit à Loches pour avertir Charles VII de la « résurrection » de sa sœur, et celle-ci paraît avoir correspondu avec la cour où Yolande [belle-mère du roi] se trouvait toujours. Elle était également à Orléans quand, le 30 septembre 1439, Charles VII y présida les Etats Généraux. N’est-ce pas Yolande qui avait demandé à Jeanne des Armoises de n’être plus à Orléans à cette date, ce qui expliquerait son départ précipité ?

Où va-t-elle alors ? Rejoindre Gilles de Rais, l’ancien compagnon de Jeanne d’Arc, celui qu’elle chérissait particulièrement, mais qui était devenu une sorte de Barbe-Bleue. N’importe, elle fait un séjour auprès de lui. Tout cela est bien curieux.

L’aventure de Jeanne des Armoises se serait terminée à Paris où, dit-on, en août 1440, l’Université, le Parlement, Charles VII l’auraient vue et confondue. On soupçonne par quelques mots ambigus qu’on a dû lui faire la leçon. Il a dû y avoir des explications un peu vives. Finalement, dans des  conditions peu précises, elle aurait avoué son imposture. Peut-être est-ce vrai. Mais peut-on croire sur parole des chroniques qui semblent suspectes ?  Si véritablement Jeanne des Armoises était Jeanne d’Arc, on peut très bien l’avoir convaincu que la  raison d’Etat exigeait [souligné dans le texte] qu’elle rentrât dans l’ombre pour toujours… pour n’être pas obligée de donner des explications, de révéler comment elle aurait échappé aux flammes.

Jeanne d’Arc reste une énigme par certains côtés, Jeanne des Armoises en est une autre. Résignons-nous à l’ignorance. Tant de documents ont été perdus, détruits ou faussés !  »

Nous pensons que voilà nos lecteurs suffisamment éclairés. Si MM. Paul Lesourd et Claude Paillat sont des « dupes », ce sont des dupes bien infor­mées, d’une extrême prudence et d’une honnêteté in­tellectuelle absolue. Leur « manière » ne rappelle que d’assez loin celle des auteurs de romans poli­ciers… alors que l’histoire officielle de Jeanne d’Arc nous rappelle un peu trop les histoires de la Biblio­thèque rose.

Guénon a parlé des « multiples énigmes » de l’exis­tence de Jeanne d’Arc. MM. Lesourd et Paillat écri­vent : « Jeanne d’Arc reste une énigme ». Il nous avait semblé n’être pas sans intérêt d’« illustrer » le propos du Maître disparu par les renseignements puisés dans un ouvrage intéressant qui, en dénonçant certaines « affabulations » historiques, apporte une précieuse contribution à toute sérieuse tentative de « philosophie de l’histoire ».

Jeanne des Armoises était-elle Jeanne d’Arc ? Les auteurs de Dossier secret n’affirment rien, et ils ajou­tent que personne ne peut rien affirmer. La question est d’ailleurs secondaire, la « mission » de Jeanne s’étant terminée peut-être à Reims, et assurément à Rouen. Mais cette question met bien en lumière les incertitudes de l’histoire profane. Franchement, nous envions M. Gaston Georgel d’y voir si clair, malgré les frères de Jeanne, malgré les échevins d’Orléans, malgré le Parlement de Paris qui, l’imposture dévoi­lée, laisse l’intrigante rentrer tranquillement chez elle sans la poursuivre pour usurpation d’identité et crime de lèse-majesté. Ce que M. Gaston Georgel trou­ve « le plus curieux » dans cette histoire, c’est que la dame des Armoises, qui « a fait des dupes » de son vivant, en fasse encore aujourd’hui, — les gens d’au­jourd’hui étant évidemment supposés beaucoup plus « éclairés » que ceux d’alors, surtout en matière historique. Nous pensons, nous, que les gens du XVe siècle étaient au contraire moins naïfs et moins faciles à duper que nos contemporains.

Un mot pour terminer. Si, aux yeux de M. Gaston Georgel, c’est être rationaliste de penser que l’action divine, pour s’exercer ici-bas, emprunte avec prédi­lection le canal des organisations initiatiques, — alors nous consentons bien volontiers à passer pour rationaliste aux yeux de M. Gaston Georgel.

Denys Roman

E.T. N° 421-422 SEPT-OCT-NOV-DEC 1970 2ème partie

LES REVUES

 — Dans le Symbolisme d’octobre-décembre 1969, nous noterons un article de M. Pierre Morlière sur les deux saints Jean. L’auteur remarque que ces deux saints n’appa­raissent dans les documents écrits que très tardivement (quelques années avant 1717). Les Old Charges les plus anciens n’en font aucune mention, et donnent à l’Ordre comme patrons les Quatre Saints Couronnés. — M. Morlière commente aussi un symbole propre aux Maçonneries de langue anglaise : deux droites parallèles tangentes à un cercle dont le centre est marqué par un point. Les deux parallèles sont assez souvent rapportées aux deux saints Jean ; mais il est loin d’en être toujours ainsi, et dans la Maçonnerie anglaise notamment elles sont dites symbo­liser Moïse et le roi Salomon. Cela semble avoir intrigué M. Pierre Morlière ; aussi, après avoir estimé normale l’attribution des deux parallèles aux deux saints Jean, il remarque : « On ne peut en dire autant de Moïse et du roi Salomon, leurs rôles traditionnels et historiques se prêtant malaisément à une telle mise en parallèle ! » — Il nous semble, au contraire, que ces deux personnages se prêtent fort bien à illustrer certains aspects du symbo­lisme de Janus, symbolisme dont les deux saints Jean et leur rôle dans le cycle annuel n’épuisent pas les multi­ples aspects. De même que le temple de Janus était ouvert pendant la guerre et fermé pendant la paix, Moïse a un rapport évident avec la guerre (en temps que libérateur d’Israël), et Salomon avec la paix. De plus (et ceci a une importance capitale pour l’art de bâtir), Moïse a fait construire le Tabernacle, lieu unique du culte pour les Hébreux alors qu’ils étaient nomades dans le désert, et Salomon a fait construire le Temple, lieu unique du culte pour les Hébreux devenus sédentaires ; nous retrouvons ici le complémentarisme d’Abel et de Caïn. Enfin, on peut dire aussi que Moïse, le « voyant » du Buisson ardent, a un rapport particulier avec le monothéisme et Salomon avec le « polythéisme » (nous faisons ici allusion à la construction, ordonnée par lui, de temples pour les idoles, acte condamnable du point de vue exotérique, mais qui, de la part d’un tel personnage, doit forcément trouver sa justification dans une « ordonnance » ésotérique. Notons en passant qu’un des indices du caractère supra-confes­sionnel de la Maçonnerie est le fait que le Vénérable d’une Loge est dit siéger non pas dans la chaire de saint Jean, mais bien « dans la chaire du roi Salomon ».

 — Dans le même n°, un long article de M. Jean-Pierre Berger : « Fidèles d’Amour, Templiers et Chevaliers du Graal », nous arrêtera quelque peu, car, comme toutes les études de cet auteur, il touche à des questions de la plus haute importance. M. Berger connaît très bien l’œuvre de Guénon ; mais il a voulu faire des recherches person­nelles « afin, dit-il, de confirmer et de préciser l’adhé­sion que l’on a pu donner à la parole d’un homme en qui il ne serait malgré tout pas raisonnable d’avoir une « foi » aveugle, si digne de confiance qu’il fût dans la quasi totalité des cas ». Il est certain qu’une attitude « passi­ve » n’est pas du tout indiquée pour aborder une telle œuvre ; et personne n’a jamais réclamé pour les vérités traditionnelles une « foi » aveugle. Guénon disait un jour à Oswald Wirth : « En matière de métaphysique, on com­prend ou on ne comprend pas ». L’adhésion aux princi­pes, qui se traduit pratiquement par une certaine compré­hension du symbolisme (qui est « la langue de la méta­physique »), voilà, en définitive, la principale condition requise pour retirer quelque fruit de la lecture et surtout de l’étude de l’œuvre guénonienne, et il est assez vain de se demander si son autour a cru « sur parole » telle ou telle des allégations d’Henri Martin, d’Aroux, de Rossetti et même de Luigi Valli. L’extraordinaire « érudition » de Guénon, les « matériaux » qu’il tirait de ses lectures dans les cinq principales langues de l’Europe occidentale, tout cela n’était pour lui que des occasions qu’il utilisait pour exposer des idées de provenance toute différente. Nous avons connu des guénoniens (ou qui se croyaient tels) qui se disaient « embarrassés » en constatant que Guénon, dans Autorité spirituelle, diffère de Dante qui, dans son traité De la Monarchie soutient l’indépendance des deux pouvoirs. De tels « embarras » nous font penser à ces chrétiens qui sont troublés par les contradictions entre certains livres de l’Ancien Testament et par celles, encore plus nombreuses, entre les quatre Evangiles. Quoiqu’il en soit, M. Berger, dans son étude, a voulu examiner de près la question des rapports entre les Fidèles d’Amour et les Templiers, « car , dit-il, il faut bien reconnaitre que R. Guénon ne fournit pas le moindre indice permettant de justifier ses affirmations si nettes et si lourdes de conséquences » en ces matières.

  M.Berger ne professe pas la moindre considération pour les travaux d’Aroux et de D.-G. Rossetti. Nous le trouvons bien exigeant. Peu importe ce qu’ont pu être ces deux personnages. Aroux (sincèrement ou non) se donne pour une sorte de catholique « ultra-intégriste », ennemi juré du « vieil Alighieri » hérétique, révolutionnaire et socialiste ! Rossetti, lui, joignait à la fougue d’un conspi­rateur quarante-huitard le lyrisme d’un poète romantique et d’un peintre préraphaélite. Ces deux auteurs si diffé­rents ont pourtant rassemblée une masse considérable de faits, de citations, d’allusions, dont ils ont donné des interprétations parfois discutables, mais que rien n’em­pêche de « restituer » dans une perspective tradition­nelle. A ce titre, ils méritaient d’être cités dans L’Esoté­risme de Dante, de préférence à tant d’éminents « dantologues » dont la portée des travaux ne dépasse pas les domaines de la linguistique et de la critique littéraire.

  M. Berger a lu les auteurs italiens cités par Guénon : Luigi Valli, Ricolfi et Scarlata. Il a été déçu par le premier qui, dit-il, « chausse trop aveuglément les bottes de Ros­setti et d’Aroux ». Mais comment M. Berger a-t-il donc lu Luigi Valli ? Il semble avoir cherché dans cet auteur la mention de faits établissant d’une manière indiscutable et pour ainsi dire « officielle » l’existence de rapports entre Templiers et Fidèles d’Amour. Tel n’était pas le but de Valli. Le titre de son ouvrage : Il Linguaggio segreto di Dante e dei Fedeli d’Amore, montre assez qu’il s’agit d’une étude sur le « jargon » initiatique des Fidèles d’Amour. Cette étude a été menée avec une habileté con­sommée. Le sens des principaux termes du langage secret a été indubitablement établi par la comparaison d’une multitude de pièces écrites par les auteurs, célèbres ou obscurs, du dolce stil novo. C’est au moyen de ce langage éminemment symbolique qu’on doit mener toute recherche relative aux Fidèles d’Amour. Or, dans ce langage, deux termes ont une importance particulière : ce sont les mots « dame » et « pleurer ». La dame symbolise entre autres choses une organisation initiatique (Valli dit une « sec­te »). La mort de la dame est la destruction de cette organisation. Et « pleurer », terme qui revient constam­ment chez les Fidèles, signifie prendre toutes dispositions nécessitées par cette destruction : une de ces dispositions consistait à « simuler » la non-appartenance à la « secte ». Les dangers, en effet, étaient considérables ; c’est pourquoi il est inutile de chercher dans l’œuvre de Dante une allusion explicite à son rattachement aux Templiers.

  Dans un article d’ Archeologia dont nous avons parlé récemment, M. le duc de Lévis-Mirepoix a écrit : « Un autre interrogatoire du plus haut intérêt est celui de Florence, étudié à la Bibliothèque du Vatican par Loiseleur. Il relate, d’après des dépositions obtenues sans  violences, les initiations mystérieuses que le Temple aurait cachées. Elles ont plus ou moins de rapport avec  le catharisme, du fait que nombre de cathares, après la  catastrophe de leur secte, avait été introduits de gré ou de force parmi les Templiers ». Il y avait donc à Florence une commanderie de Templiers, et ces Tem­pliers étaient réputés hérétiques, puisque Albigeois. On sait comment ces derniers furent traités. Le danger était mortel, pour Dante et pour ses amis, s’ils étaient recon­nus comme étant des leurs.

  La seconde partie de l’article parle surtout de l’œuvre d’André le Chapelain, étudiée par Ricolfi. M. Berger voit dans la Champagne une province privilégiée. Est-ce bien sûr ? En tout cas, quand il nous dit qu’il y a filiation de saint Bernard à Ruysbroeck et de Dante à Eckhart, la chose, en ce qui concerne les deux derniers noms, est hautement improbable : en effet, l’œuvre de Dante est tout imprégnée de symbolisme, et ce n’est assurément pas le cas pour celle d’Eckhart.

  A propos du symbolisme de la « pluie » en Maçonnerie, l’auteur évoque ce que dit saint Bernard sur un passage du Cantique des Cantiques : « Déjà l’hiver est passé, la pluie s’en est allée, les fleurs sont apparues sur notre terre, le temps de tailler la vigne est venu ». Ce rappro­chement est intéressant. Mais à vrai dire, nous pensons que l’expression : « Il pleut sur le Temple », employée lors de la collation des grades quand le candidat frappe « irrégulièrement » à la porte, est due surtout aux faits que le Tableau de la Loge (et surtout le pavé mosaïque) est dit représenter la « Terre sainte » (Holy ground), substitut du Paradis terrestre, et qu’il ne pleuvait pas dans le jardin de l’Eden.

  Nous en profiterons pour mentionner quelques points que nous croyons importants. Le Cantique des Canti­ques, épithalame des noces de Salomon avec la fille du roi d’Egypte, a été l’objet d’une multitude de commentai­res, tant juifs que chrétiens. Parmi ces derniers, le plus remarquable est certainement celui de saint Grégoire de Nysse. Ce « Père cappadocien » a intégré dans sa théolo­gie non seulement certaines perspectives des philosophes néo-platoniciens, mais encore les thèses « orthodoxes » de Clément d’Alexandrie et d’Origène, dont on sait qu’ils ont exprimé en partie l’ésotérisme chrétien primitif. On trouve chez Grégoire de Nysse des notions sur la position centrale de l’être humain, sur le véritable sens des « tuniques de peau  », sur la « transfiguration » du cosmos opérable par l’homme, sur la non-éternité du mal, sur le sens supérieur des ténèbres etc. La pensée de Grégoire n’a jamais été oubliée en Orient. Mais en occident ce Père n’a été traduit en latin que par le bienheureux Guillaume de Saint-Thierry, disciple de saint Bernard. Bernard et Guillaume ont d’ailleurs écrit des commentaires sur le Cantique, où l’on retrouve comme un écho de Grégoire de Nysse. Nous ne voudrions pas tirer de ces rapprochements plus qu’ils ne peuvent donner. Mais n’est- il pas au moins curieux que le plus métaphysicien des Père grecs (et peut-être de tous les Pères de l’Eglise) ait été mis à la portée de la chrétienté occidentale par un religieux de l’entourage immédiat de saint Bernard, rédacteur de la Règle de ces Templiers qui (selon des au­teurs aussi peu suspects de sympathie pour l’ésotérisme que René Grousset et le duc de Lévis-Mirepoix) furent en rapport, en Orient, non seulement avec les « sectes » de l’Islam, mais aussi avec celles de la chrétienté byzantine ?

  Dans les articles que M. Jean-Pierre Berger a publiés jusqu’ici, nous avons toujours remarqué qu’après avoir passé au crible d’une critique assez souvent mal fondée certaines des thèses de René Guénon, il terminait en apportant à ces mêmes thèses une éclatante « justifica­tion ». Il n’y a pas manqué aujourd’hui, et il a eu la bonne idée de traduire pour ses lecteurs une page capitale de Luigi Valli, où cet auteur expose le seul fait qui puisse être avancé en faveur d’une filiation entre Templiers et Fidèles d’Amour. Cette preuve est tirée de Boccace. Nous ne résistons pas au plaisir d’en reproduire l’essentiel. C’est Valli qui parle d’abord, et qui cite ensuite Boccace : « Enfin, un argument, selon moi d’une portée considé­rable, puisqu’il ne s’agit pas ici de retrouver seulement un Dante templier, mais de mettre en évidence les liens cachés de tout ce mouvement (des Fidèles d’Amour) avec les Templiers, est constitué par l’apologie chaude, pas­sionnée et d’une grande noblesse que fait des Templiers Jean Boccace au livre IX (les livres sont — par hasard — au nombre de neuf) de ses Vies des Hommes illustres. Après avoir exalté la pureté, la noblesse et la pauvreté originelles des Templiers […], après avoir narré en parti­culier les vicissitudes du Grand Maître Jacques de Molay qui se dit digne de mourir non pour avoir commis des cri­mes, mais pour s’être laissé arracher par la torture de faux aveux […], après avoir donné le témoignage de son père Boccace, présent lors des supplices, il fait certaines « con­sidérations sur la constance », où il trouve une manière très habile d’appeler à plusieurs reprises les Templiers « les nôtres » Il dit : « De nombreux anciens [….],  par les enseignements de la divine philosophie ou bien « pour acquérir la gloire […], furent conduits à d’horribles tourments. Les nôtres firent autrement  [….]. Que « diraient alors ceux qui s’émerveillent de la patience  des anciens sous les supplices s’ils avaient vu l’endurance considérable des nôtres ? Ils n’auraient vraiment plus lieu de s’étonner ».

  Après avoir reproduit ces textes de Valli et de Boccace, M. Jean-Pierre Berger ajoute : « On peut s’étonner que Boccace (né sans doute à Paris vers 1313 et mort en 1375) parle des Templiers en utilisant les mots « les nôtres », alors que de son vivant l’Ordre des Templiers n’existait en fait plus. Il faudrait donc supposer que ce qualificatif vise la fraternité des Fidèles d’Amour dont il fit certaine­ment partie ». M. Jean-Pierre Berger a bien fait de rap­peler que le père de Boccace. comme Dante probable­ment, étaient à Paris lors du drame de 1314. Quant à savoir si les Templiers n’existaient plus en 1375… disons, comme Boccace lui-même (à propos d’un autre sujet) dans le 3e conte du Décaméron, que « la question est pendante, et peut-être le demeura-t-elle longtemps encore ».

Denys Roman.

E.T. N° 421-422 SEPT- OCT-NOV-DEC 1970 1ère partie

LES REVUES

NUMÉRO SPÉCIAL SUR RENÉ GUENON

  La revue Le Nouveau Planète a publié, en avril 1970, un numéro spécial consacré à René Guénon. Ce fascicule de 150 pages porte en exergue ces lignes de notre collaborateur Luc Benoist : « Il ne faudrait pas confondre la tradition vraie avec ses caricatures humaines qui servent tellement bien à camoufler les ignorances et les convoitises. Il s’agit exclusivement ici de la tradition intégrale et primordiale que tous les hommes à leur apparition sur la terre ont reçue en dépôt avec la vie même, puisque la vie est l’une des manifestations de cette vérité ». Sous le titre excellent : « Les dures vérités », on a donné en trente pages un très bon choix de longs extraits de Guénon, puisés dans un assez grand nombre d’ouvrages, et qui montrent bien l’universalité des sujets traités par le Maître. — Parmi les dix articles nous mentionnerons d’abord la reproduction, sous le nouveau titre : « L’Esprit d’une œuvre », des remarquables pages autrefois publiées par M. Frithjof Schuon dans le numéro spécial des Etudes Traditionnelles consacré à René Guénon.

  Un autre article d’une grande importance est celui intitulé : « Rien sans l’initiation », par M. Jean During. « On a coutume, dit-il, de désigner sous le nom de « mystique » toute voie de développement spirituel ». Et il remarque que « cette attitude est sans doute la meilleure façon de reléguer dans l’ombre une doctrine au caractère universel dont toutes les cultures renferment des résidus plus ou moins vivants, mais conservés dans des structures immuables ». Puis l’auteur rappelle les distinctions essentielles entre la voie mystique et la voie initiatique, distinction dont la plus fondamentale est sans doute celle entre la passivité et l’activité, l’une ou l’autre de ces deux qualifications étant absolument requise pour entrer dans telle ou telle, voie. M. Jean During insiste, comme l’avait fait M. Frithjof Schuon, sur l’importance capitale du symbolisme : « Le symbolisme est la forme sensible de tout enseignement initiatique ; c’est le seul mode de représentation possible de l’Universel, car comme langage il détient la compréhension la plus limitée et l’extension la plus vaste. […] La signification du symbole est incommunicable, cachée, secrète et inviolable ».

  Ne pouvant tout mentionner, nous nous bornerons à signaler encore d’excellentes considérations sur le rôle sacré du secret, sur la nature du silence, sur le caractère irréversible de la dégradation actuelle de l’humanité ; et nous reproduirons ces quelques lignes : « L’initié ne possède pas de signes de reconnaissance au regard du profane ; il vit dans l’anonymat le plus total, sous le masque du silence, bien qu’il soit parfois amené à prendre les déguisements les plus variés selon les circonstances, ce qui n’est nullement une dissimulation, mais une façon de revêtir la pureté de son Soi des apparences de l’individualisme et du moi social dont il a dépassé la condition ».

  Sous le titre : « Réticences chrétiennes », S.E. le cardinal Daniélou a exposé le point de vue de l’exotérisme chrétien, — nous pourrions presque dire de l’exotérisme tout court. En effet, les arguments qu’il avance en faveur du caractère absolument privilégié et exclusivement transcendant du christianisme, les représentants de n’importe quelle autre religion pourraient, en effectuant de légères modifications, les utiliser au bénéfice de leur doctrine propre. La chose serait vraie pour l’Islam exotérique ; elle le serait aussi pour l’Hindouisme, qui pourtant ne connaît pas la distinction entre exotérisme et ésotérisme 1.

  Toute tradition, dès lors qu’elle se limite à sa partie extérieure, devient exclusive de toutes les autres. Elle se prétend l’unique expression de la Vérité, et les expressions différentes deviennent « maîtresses d’erreur ». Et comme, dans les traditions écrites, l’aspect exotérique de la doctrine, destiné à tous, est exposé ouvertement alors que l’aspect ésotérique, réservé à un petit nombre, est toujours enveloppé d’un voile symbolique, les tenants de l’exotérisme exclusif n’ont aucune peine à étayer leur argumentation par un assez grand nombre de textes scripturaires.

  L’essentiel de l’article du cardinal Daniélou est conforme au chapitre intitulé : « Grandeur et faiblesse de René Guénon » de son ouvrage : Essai sur le mystère de l’Histoire 2. A vrai dire, le cardinal, dans Planète, ne fait que répondre à diverses questions qui toutes gravitent autour du thème, majeur pour Guénon, de l’équivalence essentielle des traditions. Cette équivalence est naturellement contestée par l’auteur de l’article, qui soutient la « nouveauté absolue du christianisme ». Il semble même que, pour lui, ce qu’il appelle « l’irruption de Dieu dans l’histoire » ne se soit produite qu’au sein de la tradition judéo-chrétienne. On ne saurait évidemment faire montre d’un exclusivisme plus radical.

  L’auteur reconnaît l’importance de l’œuvre guénonienne, surtout en face de « certaines formes de modernisme, de progressisme, qui s’imaginent qu’il y a dans l’ordre de la métaphysique elle-même un progrès ». II faut aussi lui reconnaître le mérite d’avoir épargné à Guénon les accusations faciles et coutumières d’« orgueil » et de panthéisme. Mais on s’étonne, après tout ce que Guénon a écrit sur la nature de la doctrine qu’il expose, de voir le cardinal Daniélou traiter le Védânta de « philosophie » et lui reprocher de nous laisser « incertains sur des données aussi essentielle que la transcendance absolue de Dieu, l’immortalité personnelle, la création ». Après quoi, il écrit que « chez Guénon, la vérité supérieure est d’ordre philosophique ». Il est inutile de rappeler que Guénon a constamment soutenu le contraire.

  Nous relevons l’assertion du cardinal selon laquelle, pour Guénon, « le processus de l’histoire est uniquement un processus de désagrégation par rapport à une tradition primitive ». En réalité, Guénon, notamment au début de La Crise du Monde moderne, a clairement spécifié que, lorsque la décadence devient extrême, une « action divine » intervient en sens contraire, constituant une « réadaptation » de telle ou telle tradition. On peut dire qu’alors il y a « irruption de la Divinité dans l’histoire » ; mais de telles irruptions n’ont pas eu lieu au seul bénéfice du monde judéo-chrétien.

  Parmi les questions qui furent posées au cardinal Daniélou, on ne saurait trop regretter qu’il ne s’en soit trouvé aucune concernant l’ésotérisme chrétien et les Ordres initiatiques dans le christianisme. Les allusions à de tels sujets ne manquent pourtant pas dans la Bible. Par exemple, au début de son ministère, le Christ, constituant le collège des Apôtres, nomme Jacques et Jean « fils du tonnerre ». Et à l’heure suprême, sur le Golgotha, il institue Jean « fils de la Vierge ». Entre ces deux « sacres » solennels, se place un événement insolite et même « scandaleux » au point de vue exotérique : c’est la « demande de la mère des fils de Zébédée », qui suscite contre Jacques et Jean l’indignation envieuse des autres Apôtres. Or, qu’on le remarque bien : la demande exorbitante de Marie-Salomé n’est pas rejetée par le Christ, qui répond évasivement et se borne à émettre quelques doutes sur la conscience que peuvent avoir les deux frères et leur mère quant à la « portée » véritable de leur requête.

  Ce sont des sujets de ce genre que nous aurions aimé voir aborder dans les questions posées au cardinal Daniélou. Les difficultés qu’elles présentent sont immédiatement résolues dès qu’on se place au point de vue initiatique. Il eût été intéressant qu’à l’occasion un membre du Sacré-Collège, spécialiste éminent de l’antiquité chrétienne et des Pères grecs, apportât la contribution du point de vue exotérique. Le problème qui pouvait être soulevé ainsi, en effet, n’est pas de médiocre importance : c’est le problème de la distinction, capitale pour René Guénon, entre le « salut » et la « délivrance ».

  De l’article de M. Jean Filliozat, intitulé : « Rien sans l’Orient », il y a peu à dire. Guénon a eu la dent si dure pour les orientalistes qu’ils sont bien excusables de n’éprouver aucune sympathie pour un auteur qui se permet de parler de l’Orient sans l’approbation des autorités universitaires. M. Filliozat paraît trouver particulièrement choquant le fait que l’élève Guénon n’ait témoigné aucune gratitude à son « maître » Sylvain Lévi, dont il avait quelque temps suivi les cours de sanscrit. Que Sylvain Lévi ait été un sanscritiste distingué, soit. Mais ses idées en métaphysique (s’il en avait) ont eu sur L’Homme et son Devenir exactement la même influence que celle exercée sur Le Règne de la Quantité par les conceptions cosmologiques des honorables personnes qui enseignèrent le B-A-Ba au jeune Guénon alors qu’il fréquentait l’école maternelle.

  Venons-en maintenant à l’article de M. Raymond Abellio : « Guénon, oui. Mais… » Dans un tel titre, ce n’est pas le « mais » qui nous surprend ; c’est le « oui ». Nous entendions récemment M. Abellio parler de l’« astrologie électronique », prôner l’emploi des ordinateurs dans les sciences traditionnelles (qu’il appelle « sciences parallèles ») et, tout en critiquant les « souffleurs » et « brûleurs de charbon », admettre, avec un « alchimiste » contemporain, M. Armand Barbault (dont il a d’ailleurs préfacé l’ouvrage), qu’on peut réaliser le Grand Œuvre en prenant comme matière première « de la terre arable parfaitement pure ». Tout cela est normal, disons, du point de vue des idées modernes. Mais un tel point de vue est à l’opposé de celui de Guénon. Ce n’est pas sans raison, estime l’auteur, que l’Occident a cru « devenir majeur au temps de Galilée et de Descartes ». D’où l’éloge de la « table rase » cartésienne et le recours à la « phénoménologie husserlienne ».

  Il est cependant un point abordé par M. Raymond Abellio et sur lequel il convient de s’arrêter. Il écrit : « Les guénoniens qui accablent l’Occident se réfèrent à un Orient traditionaliste idéal, tout à fait théorique et intemporel, alors que l’Orient réel, nullement protégé par sa Tradition, est engagé dans un processus qui n’a rien à envier à celui de l’Occident ». — Il y a beaucoup de vrai dans ces remarques ; et l’on peut même dire que l’Occident, en proie depuis six siècles à une action anti-traditionnelle incessante, s’est en quelque sorte « mithridatisé », au moins en apparence, contre certains dangers extérieurs de la subversion, tandis que l’Orient (en dehors des organisations initiatiques) n’oppose pas plus de résistance aux poisons de l’Occident moderne que n’en offraient les populations « vierges » de l’Amérique aux maladies apportées par les Européens. Il conviendra sans doute de revenir sur ce point.

  « Ce monde condamné », tel est le titre de l’article de M. Paul Sérant, extrait de son ouvrage : René Guénon, publié en 1953. Cet auteur a fait paraître par la suite un autre ouvrage : Au seuil de l’Esotérisme, avec une très longue introduction (intitulée : « L’Esprit moderne et la Tradition ») de M. Raymond Abellio. Il semble pourtant que les conceptions de M. Sérant soient moins éloignées de celles de Guénon que ne le sont les conceptions de M. Abellio. Le chapitre reproduit ici expose en tout cas assez fidèlement les thèses guénoniennes. Remarquons cependant que si Satan, en tant que « principe d’individuation », n’est pas personnifié, il peut très bien se personnifier en de multiples circonstances.

   M. Jean-Claude Frère, qui a participé à la composition de ce numéro de Planète, a donné un récit fort intéressant et bien documenté de la vie et de l’activité de Guénon, sous le titre : « Une vie en esprit ». Il faut pourtant regretter la présence dans cet article de plusieurs inexactitudes et de points qui pourraient prêter à discussion 3. Par exemple, parlant du passage de Guénon à l’Islam, M. Frère, reprenant une thèse déjà exprimée par Gonzague Truc, écrit : « Il ne pouvait guère supporter les aspects si féminins de la chrétienté, qui fait, par la présence de Marie, une si large part à l’affectivité ». A notre avis, ce qui devait indisposer surtout Guénon dans le catholicisme de son temps, c’étaient d’autres manifestations, moins admissibles, d’un sentimentalisme envahissant : l’accent mis à tout propos sur le caractère « consolant » de la religion, ou encore l’assertion courante selon laquelle le peu de certitude chez un « croyant » augmente les « mérites » de sa « foi ». Et ne parlons pas des « ragots » qui circulaient alors dans trop de milieux ecclésiastiques encore influencés par les calomnies de Léo Taxil.

  M. Frère mentionne également « l’horreur » de Guénon pour les grandes civilisations de notre antiquité classique. Le mot « horreur » est certainement excessif. Guénon a parlé avec estime de la Grèce mycénienne, des philosophies pré-socratiques, de l’Orphisme, du Pythagorisme, des « mystères » grecs, voire d’Aristote et des néo-platoniciens. L’ouvrage récemment paru de M. Jean Biès sur Empédocle d’Agrigente montre combien les Hellénistes auraient avantage à s’inspirer pour leurs études des principes exposés par Guénon.

  Il y a encore dans cet article des affirmations contestables quant aux rapports de Guénon avec Oswald Wirth et aux raisons qui l’ont fait renoncer à la rédaction de L’Erreur occultiste. Nous terminerons sur une autre remarque. M. Frère écrit que telle Obédience — qu’il désigne d’ailleurs incomplètement — « doit l’esprit ésotérique de ses travaux aux principes fondamentaux insufflés par Guénon ». N’est-ce pas là un excès d’optimisme ? Il y a dans cette Obédience — et d’ailleurs dans toutes les autres — un certain nombre de guénoniens, plus un bon nombre d’anti-guénoniens souvent très actifs, et enfin une immense masse d’indifférents. Tout ce qu’on peut dire, c’est que les guénoniens sont aujourd’hui beaucoup plus nombreux et plus « écoutés » dans la Maçonnerie qu’ils ne l’étaient à la mort de Guénon. L’article (très attrayant) de M. Jean-Claude Frère en est un témoignage. Laissons faire « le temps et les circonstances ». La vérité triomphe de tout(*).

(*) Note de la Rédaction. Nous avons reçu de la part de M. J.-C. Frère les lignes suivantes : Quelques remarques à propos des critiques que pourraient soulever mes travaux (que je reconnais comme étant très imparfaits) sur René Guénon qui parurent dans un numéro de la revue « Planète-Plus ».

« Je tiens à porter à la connaissance de la direction des « Etudes Traditionnelles » que j’avais, sur un jeu d’épreuves, corrigé grand nombre d’erreurs que l’on peut aujourd’hui m’imputer. Le fait était particulièrement net pour les paragraphes traitant de la connaissance et de l’estime que Guénon pouvait avoir et pour le christianisme en particulier et pour la civilisation occidentale en général. Des points précis où il était question de Philon d’Alexandrie et d’Origène avaient été entièrement transformés. Les lignes qui traitaient de la situation de René Guénon dans l’Islâm, avaient fait l’objet d’un travail d’approfondissement systématique. Or, j’ai pu constater que la version qui fut publiée par « Planète » présente, au contraire, des simplifications dangereuses, lesquelles n’avaient pas été voulues par l’auteur.

Bien d’autres points avaient été revus, mais jamais je n’ai pu, par la suite, rentrer en possession de mes corrections qui remontent au mois de mars 1970. Et, je suis forcé de souligner qu’en fin de compte, toutes mes corrections (qui avaient trait tant à l’article sur la vie de René Guénon qu’aux autres travaux que j’avais pu faire dans ce même numéro de « Planète-Plus »), malgré l’assentiment, plusieurs fois exprimé, de la direction de < Planète », furent écartées de la version du travail qui devait être publiée. »

J.-C. Frère

   Les mêmes reproches, mais considérablement aggravés, doivent être adressés à l’article publié par M. Sylvain de Wendel sous le titre inattendu de : « Vive la Résistance ». Il n’est pas agréable de critiquer un auteur qui, visiblement, éprouve la plus grande sympathie pour Guénon et n’a donc aucune intention de déformer ses idées. Mais comment demeurer sans réaction en lisant cette esquisse de l’histoire de la Tradition en Occident, par laquelle l’auteur se propose de rechercher « les sources profondes de l’œuvre guénonienne » ? On pourrait même parfois y déceler une sorte d’hostilité contre le christianisme, par exemple lorsqu’il écrit : « Quand se tut la voix puissante du monde antique, et que les Dieux négligés désertèrent les temples ruinés par la rage des chrétiens, toute une conception de l’Univers se trouvait mise en veilleuse dans nos terres d’Occident ». C’est oublier que le christianisme se substitua à une tradition gréco-latine moribonde, et qu’il portait en lui un ésotérisme qu’on perçoit dans les Evangiles, et assez « universel » pour intégrer de très nombreux éléments des traditions auxquelles il avait porté le coup de grâce.

  Pour M. de Wendel, le moyen âge c’est la nuit : « Il faudra plus de mille ans à l’Occident, et l’éclosion de cette Renaissance que Guénon détestait tellement, pour qu’en présence des grands textes latins, grecs, arabes et juifs, on s’aperçoive enfin de l’inépuisable trésor que l’on avait maudit (tout au moins officiellement) durant les hautes heures de la foi chrétienne ».

  Nous citerons encore d’autres assertions déconcertantes. M. de Wendel semble considérer la Maçonnerie spéculative comme un « progrès » sur la Maçonnerie opérative. Il croit au rôle joué par l’Ordre dans la Révolution française. Il considère comme de « grands initiés » Martinez de Pasqually, Saint-Martin et Willermoz. Il pense que la Maçonnerie « connaissait un grand renouveau au début de ce XXe siècle », et il écrit que Schopenhauer a inclus dans son système de philosophie « des doctrines authentiquement orientales ».

  Nous finirons par un passage particulièrement regrettable : « De 1933 à 1945, l’Allemagne va connaître avec le national-socialisme les horreurs d’un feu irrationnel. Toutefois, on ne peut pas ne pas remarquer que Hitler fut le seul homme d’Etat de ce siècle à en appeler à des forces traditionnelles pour mettre son pouvoir en place, […] Ces quelques mots pour constater que la manifestation du sacré débouchait alors sur la grande scène du monde, et que la plus horrible guerre que connut l’humanité en cette fin de cycle devait être une guerre, en grande partie, d’opposition entre la brutale résurgence d’idées traditionnelles, en l’occurrence charriées par les lointaines nostalgies germaniques, face à l’Univers rationnel et progressiste ».

  Il est impossible à quiconque a lu et médité René Guénon d’admettre que le « cancer » national-socialiste représente en Europe une résurgence des idées traditionnelles. L’origine de cette attribution illégitime et abusive est parfois ignorée, de ceux-là même qui la propagent : c’est la Revue Internationale des Sociétés Secrètes qui avait lancé ce « bobard ». Un régime qui, à mesure qu’il étendait sur le monde sa sinistre domination, commençait par supprimer la seule organisation initiatique qui soit commune à tout l’Occident, et qui soumettait à une extermination sans pitié et vraiment démoniaque les derniers vestiges, dans nos pays, des peuples nomades (Juifs et Bohémiens), ne saurait être mû que par les passions brutales les plus « inférieures », et nullement par quoi que ce soi se rattachant à la Tradition.

  Mélangées à ces assertions critiquables, on trouve dans l’étude de M. Sylvain de Wendel un assez grand nombre de vues intéressantes, qui font regretter encore davantage la hâte que l’auteur semble avoir mise à rédiger son article. Il faut souhaiter qu’il reprenne sérieusement les principales objections que nous avons eu la tâche peu enviable de lui adresser. L’attrait qu’il ressent visiblement pour la doctrine exposée par Guénon nous donne l’assurance qu’il y a beaucoup à attendre des travaux à venir de cet auteur.

  Après ces deux articles qui, dans le domaine maçonnique surtout, souffrent d’un manque d’information, nous allons parler maintenant de celui de M. Jean Baylot : « Guénon Maçon ? ». Et tout d’abord nous devons dire notre surprise. Les productions antérieures de cet auteur, et notamment son dernier ouvrage, écrit en collaboration avec le R.P. Riquet, ne pouvaient en aucune façon laisser supposer qu’il eût quelque goût pour la pensée de Guénon. Mais enfin nous devons parler de son article dans Planète, et il faut convenir que cet article fait montre, dans, son ensemble, d’une évidente compréhension. Il débute ainsi : « Les relations de René Guénon avec la Franc-Maçonnerie institutionnelle apparaissent floues, chaotiques et déroutantes. Nous prouverons ici, quoi que l’on en ait dit, qu’elles ne furent jamais hostiles et que l’œuvre guénonienne demeure essentielle à l’intelligence maçonnique du présent et de l’avenir. Le philosophe de la tradition y exerce un magistère qui n’a pas fini de porter fruit. On oublie cet impact, aux résonances encore en propagation, pour ne retenir que des incidents mineurs, nés de l’incompréhension, mal interprétés ou amplifiés ».

  Il n’y a de réserve à faire que sur un point : Guénon n’est pas « le philosophe de la tradition », il en est un interprète. En tout cas, il est très vrai que les premières activités maçonniques de Guénon sont entourées de brume, — comme le sont les origines de la Maçonnerie elle-même. — Il y a d’autres défectuosités de terminologie dans la suite de l’article. On ne peut dire, par exemple, que Guénon, dans les années 1907 et suivantes, « assemblait les prémices d’une métaphysique originale ». On s’étonne aussi de la considération que M. Baylot semble porter à Papus et à tout ce qui s’agitait autour de lui. Ne va-t-il pas jusqu’à écrire que « le jeune Guénon aboutit dans ce milieu, ayant rencontré le Maître à l’Ecole des Sciences Hermétiques » 4 ? Parlant de la fondation en 1910 de la revue La Gnose, M. Baylot souligne que « ses textes contiennent en puissance tous les grands thèmes autour desquels foisonnera l’œuvre guénonienne ». C’est là une des grandes énigmes de la vie de Guénon. Il ne faut pas oublier qu’il n’avait alors que 23 ans. Peu de temps auparavant, certaines de ses lettres qui ont été publiées ne diffèrent en rien des productions ordinaires des occultistes et même des Maçons politiciens et anticléricaux d’alors. Il s’est passé à cette époque quelque chose qui a transformé de fond en comble l’intellectualité du jeune homme ; et cette transformation s’est répercutée jusque dans sa façon d’écrire, qui devient dès lors, ainsi que M. Jean-Claude Frère l’a fait très justement observer, « celle d’un des grands maîtres du style au XX” siècle ».

  Pour nous, cette transformation est liée à la fondation de l’Ordre du Temple rénové, qui suscita les violentes attaques de Téder dans la revue Hiram dont Papus était le directeur ; mais les compagnons de Guénon étaient trois et non pas deux, comme l’écrit M. Baylot. Il est très vrai que la campagne de Téder était ridicule ; mais on y trouve aussi des indices qui laissent supposer qu’il y eut là une intervention directe de la contre-initiation. Quant aux « opérations » de l’Ordre du Temple rénové, nous pensons qu’elles ne sont pas sans rapport avec certaines des possibilités envisagées dans L’Erreur spirite.

  A ce propos, nous nous étonnons que M. Baylot, qui parle abondamment des relations de Guénon avec Papus, Guaita, Sédir et autres occultistes, ne fasse pas mention de celles qu’il entretint avec F.-Ch. Barlet (Albert Faucheux), qui fut un des membres français de la H.B. of L., organisation autrement sérieuse que toutes celles qui faisaient tant de bruit et tant de propagande dans les cercles pseudo-initiatiques parisiens.

  Nous ne nous arrêterons pas sur l’esquisse tracée par M. Baylot des événements qui suivirent. Relevons cependant que Guénon n’a pas pu souhaiter « que le catholicisme serve de support ésotérique à l’élite » ; c’est, bien entendu, de support exotérique qu’il était question. Renseignements pris, il s’agissait là d’une coquille typographique.

  Venons-en à la conclusion, où l’auteur se demande si la Maçonnerie, en regard du labeur accompli par Guénon pour élever un édifice « à son honneur et à sa gloire » a répondu par un « geste » équivalent. Il écrit :   « La réponse est très nettement affirmative. Dans la fraction qui met un soin vigilant à sauvegarder l’essence traditionnelle de l’Ordre maçonnique, nombreux sont ceux qui se réclament de Guénon […]. La Franc-Maçonnerie, en France, vit un retour assez marqué à ses sources, par besoin, sans que tous ceux qui y aspirent le sachent. Ceux qui le réalisent invoquent Guénon. S’il est constant que les œuvres fortes n’atteignent la vraie consécration qu’après un premier temps d’effacement, l’épreuve fut ici très brève et concluante. L’association de sa pensée à la vie maçonnique est un phénomène irréversible. Une Loge parisienne a pour nom « La Grande Triade » ; ce choix est sans commentaires. Exemple de l’intérêt qu’il maintint, il lui adressa, lors de sa création, une lettre de souhaits. La Loge demande à ses membres une profession de foi guénonienne 5 qu’elle entretient en cultivant fidélité et intelligence autour des textes. Tout ceci n’est-il pas l’écla­tant témoignage des liens de René Guénon et de la Franc- Maçonnerie, attestés par le comportement des deux par­ties ? […] Rien n’est plus réconfortant que l’intérêt dont il a honoré — et elle le lui rend avec ferveur — l’institution maçonnique ».

  Comme on aimerait que la réalité répondit en tous points au tableau esquissé par M. Baylot ! Hélas ! Où est la réponse très nettement affirmative (même limitée à une petite fraction fidèle) dont nous parle l’auteur ? Où est l’attention à ses mises en garde réitérées ? Où est la ferveur ?

  Si la Maçonnerie française était vraiment consciente de l’importance capitale qu’a pour elle l’œuvre de Guénon, cela devrait s’exprimer dans les ouvrages, assez nombreux actuellement, que publient les Maçons actifs qui ont leur mot à dire dans leur Loge et dans leur Obédience. Or que voyons-nous ? La plupart de ces ouvrages passent entièrement sous silence le nom même de Guénon. D’autres contestent ses qualifications maçonniques, mettent en doute l’authenticité de son information, ou l’accusent tout simplement de « cécité ». Ne parlons pas de ceux qui préconisent l’abandon du secret maçonnique, ou qui interprètent le symbolisme de l’Ordre à la lumière (si l’on peut dire) de la psychanalyse. D’autre encore militent en faveur de thèses peut sympathiques à Guénon : l’origine exclusivement chrétienne de la Maçonnerie, l’absence de rapport entre l’Art Royal et l’hermétisme, l’irréalité de l’héritage templier, la légitimité des innovations willermoziennes, etc.

  De telles constatations peuvent être faites par tous. La chose est d’autant plus regrettable que la Maçonnerie semble être actuellement l’institution la plus apte à « illustrer » pour l’Occident le « message » guénonien, et à briser la « conspiration du silence » soigneusement entretenue autour de ce message par tout ce qui, de près ou de loin, relève de la mentalité moderne. Nous venons de parler de « conspiration du silence », et c’est ici le lieu de dire pourquoi, en dépit des réserves que nous venons de formuler, l’article de M. Baylot nous semble important. Pour la première fois, en effet, un haut dignitaire de l’Ordre maçonnique proclame « publiquement » l’importance exceptionnelle de l’œuvre de Guénon et la nécessité d’y avoir recours pour permettre à la Maçonnerie d’« assumer » son destin. Une telle prise de position était inattendue ; elle suppose une juste appréciation du « temps » et des « circonstances » ; elle pourrait avoir un certain retentissement. Nous souhaitons vivement qu’il en soit ainsi, et qu’un assez proche avenir vienne confirmer les vues de M. Jean Baylot et démentir les restrictions que nous avons cru devoir y apporter. De toute façon, le « geste » qui vient d’être accompli fera date, pensons-nous, dans l’histoire de la Maçonnerie française.

  Tout ce numéro de Planète est illustré par des photographies de scènes ou de sites orientaux, et en plus, par six portraits de René Guénon, depuis son adolescence jusqu’au lit de la mort. — Pour terminer, M. Jean-Claude Frère a donné une esquisse de l’évolution de la revue Le Voile d’Isis, devenu les Etudes Traditionnelles, et a commenté succinctement les principales publications des « Editions Traditionnelles ». En ce qui concerne plus particulièrement notre revue, nous tenons à le remercier des paroles très élogieuses qu’il a bien voulu avoir à son égard. Il est très vrai que ses divers collaborateurs — ceux qu’il nomme et ceux qu’il ne nomme pas — s’efforcent avant tout de marcher dans la voie ouverte par Guénon. Dans la mesure où ils y parviennent, cela est pour eux une suffisante récompense.

Denys Roman.

(à suivre)

  1. Certains seront peut-être étonnés de cette assertion ; et pourtant le Grand Shankarâchârya lui-même, dans ses Commentaires sur les Brahma-sûtras, a fait preuve de l’exclusivisme le plus incroyable envers le Bouddhisme, allant jusqu’à écrire que cette doctrine avait été inventée par Shakyamuni par suite de la haine féroce qu’il avait conçue pour tout le genre humain !
  2. Dans la bibliographie placée à la fin de ce numéro de Planète, le chapitre en question est intitulé par erreur : « Grandeur et Misère de René Guénon ».
  3. Nous ne nous attarderons pas sur certains points mineurs. M. Frère écrit de Guenon : « Toujours il courtise le nous. Son pluriel est celui de la majesté incontestable ». Guénon eut un jour l’occasion de rappeler à Paul Le Cour que. l’usage du « nous » quand on écrit est une règle de convenance traditionnelle, susceptible d’ailleurs d’une interprétation métaphysique intéressante.
  4. L’auteur se réfère aux Compagnons de la Hiérophanie de Victor-Emile Michelet ; il semble aussi avoir eu accès aux volumineux ouvrages de Swinburne Clymer, où se trouve reproduit un document du Convent maçonnique spiritualiste de 1908.
  5. Cette expression est défectueuse. Il ne peut y avoir de « profession de foi » à l’égard d’une doctrine qui ne requiert aucunement la « foi ». En réalité, il avait été convenu que ne seraient admis à « La Grande Triade » que ceux qui auraient acquis une connaissance suffisante des œuvres de Guénon.

E.T. N° 418 mars-avril 1970

LES REVUES

Dans le Symbolisme de juillet-septembre 1969, M. Jean-Pierre Berger donne la traduction d’un très long article de M. Harry Carr, secrétaire de la Loge anglaise « Quatuor Coronati », sur « Kipling et la Franc-Maçonnerie ». Cet article très documenté est intéressant à plus d’un titre. Il en résulte notamment que Kipling a introduit dans son œuvre un très grand nombre d’éléments autobiographiques plus ou moins « arrangés ». Guénon, dans Le Théosophisme, avait déjà signalé la chose en ce qui concerne Kim ; mais il semble bien qu’il en soit de même pour les autres romans, y compris La Lumière qui s’éteint. — Kipling, né à Bombay en 1865, fut initié à la Loge « Espoir et Persévérance » de Lahore avant l’âge de 21 ans, sur dispense du Grand Maître de District. Outre des Anglais, l’atelier comptait des Musulmans, des Hindous, des Sikhs, un Juif yéménite, sans parler des membres de sectes plus ou moins hétérodoxes comme l’Arya-Samâj et le Brahma-SamâJ. Kipling rapporte qu’à l’ « agape » (repas semi-rituel) qui suivait habituellement les réunions, et afin que les Hindous orthodoxes pussent y participer sans enfreindre la discipline (si rigoureuse en matière d’alimentation) de leurs castes respectives, on mettait devant eux une assiette et un verre vides ; il semble en avoir été de même un peu partout aux Indes, car la chose est aussi mentionnée par J.-T. Lawrence, qui occupa de hautes charges maçonniques dans ce pays. Kipling a toujours gardé un souvenir ému de sa Loge-mère, et il lui a consacré un de ses plus beaux poèmes : The Mother- Lodge. — Dans toute l’œuvre de l’auteur du Livre de la Jungle, les allusions maçonniques fourmillent, parfois difficiles à déceler pour ceux qui ne sont pas très familiers avec le langage des Loges. M. Harry Carr analyse quelques-unes des productions spécifiquement maçonniques, en vers et en prose, du chantre de l’impérialisme britannique. Il étudie ainsi L’Homme qui voulut être roi, La Veuve à Windsor, Kim, Dans l’intérêt des Frères, etc. Cette étude sera continuée ultérieurement.

— Trop souvent, quand on écoute les émissions radiophoniques du Grand Orient, de la Grande Loge de France et du Droit Humain, on se demande ce que peuvent bien avoir de commun avec la Maçonnerie les sujets traités. II y est surtout question d’économie politique et de « culture », deux domaines qui jouent le rôle que l’on sait dans les préoccupations du monde profane. Bien rares sont les conférenciers qui s’évadent des sentiers battus et se risquent sur un terrain où l’initiation a son mot à dire. — A l’occasion de la fête solsticiale d’hiver de 1968, l’orateur de la Grande Loge, partant du prologue de l’Évangile selon saint Jean, a envisagé le sens supérieur des ténèbres. C’était un sujet intéressant mais difficile, et il est regrettable que le conférencier ne se soit pas inspiré de l’œuvre de René Guénon, et notamment des Etats multiples de l’Etre, livre réputé à tort comme très difficile, mais qui est en tout cas indispensable à quiconque veut aborder cette partie de la métaphysique relative à ce qui dépasse la notion de l’Etre Pur.

— Un autre conférencier de la même Obédience (février 1969) s’est souvenu, lui, que Guénon avait appartenu à son Ordre. Peut-être l’expression « notre Frère René Guénon », qu’il utilise, est-elle un peu trop familière quand on l’applique à un esprit d’une telle envergure. Mais, tout compte fait, il ne nous déplaît pas que ce soit un Maçon qui, « sur les ondes », soulève, ne serait-ce que faiblement, la lourde chape de silence sous laquelle le monde moderne, clairvoyant pour une fois et « sachant qu’il a peu de temps », a tenté d’ensevelir l’œuvre de son plus implacable ennemi. — Guénon est d’ailleurs cité à l’occasion d’une question mineure : la devise « Liberté, Egalité, Fraternité », souvent utilisée par les Maçons français comme « acclamation ». L’orateur cite également Albert Lantoine : « L’origine maçonnique de la devise est une légende devenue tellement vivace qu’elle est acceptée par d’excellentes gens qui ne font profession ni de maçonnisme ni d’antimaçonnisme ». Il est vrai que cette formule pourrait être interprétée initiatiquement. Mais, en fait, elle est la devise de la République Française, ce qui lui donne un caractère à la fois politique et « national ». La Maçonnerie, et plus particulièrement le Rite Ecossais, possède d’ailleurs une « acclamation » beaucoup plus ancienne, dérivée d’un mot hébraïque qui signifie « ma Force ».

— Une autre émission antérieure (février 1968) traitait de « la Musique et la Franc-Maçonnerie en France au XVIIIe siècle ». Nous allons en examiner quelques points. Le conférencier a souligné l’importance du rôle que jouait alors dans les Loges le sixième des sept arts libéraux. Plusieurs dizaines de milliers de chansons maçonniques (trop souvent insignifiantes, pour ne pas dire d’une extrême indigence) nous sont parvenues. « Ces chants, en même temps qu’ils contribuaient à dégager une émotion collective de ferveur et de joie, jouaient également un rôle mnémotechnique précis, en rappelant l’essentiel des éléments symboliques du grade impliqué ». Il en était de même en Angleterre, et sans doute les « quatrains » qui nous sont parvenus par Masonry Dissected furent à l’origine des strophes chantées. — L’orateur mentionne également les « messes maçonniques » composées pour diverses Loges, et enfin l’abondante production de musiciens maçons tels que Rameau, Méhul, etc. Mais ici il ne s’agit plus de musique maçonnique proprement dite, car tout ésotérisme et souvent même tout symbolisme en sont absents. Faut-il faire une exception en faveur de Mozart, dont le conférencier ne parle pas puisqu’il se limite aux musiciens français ? Dans un ouvrage paru il y a deux ans : La Flûte enchantée, opéra maçonnique, M. Jacques Chaillet a donné un grand nombre de renseignements qui prouvent que le librettiste de cette œuvre célèbre (un ami de Mozart) avait des préoccupations symboliques, parfois d’ailleurs difficiles à reconnaître. Il devait en être de même pour la partition, car Mozart était aussi fervent Maçon qu’excellent catholique (ce qui montre, pour le dire en passant, que si, comme le rappelle l’orateur, « l’excommunication papale énoncée à l’intention de la Franc- Maçonnerie n’a jamais été appliquée en France », il en était exactement de même en Autriche). Mais il faut dire que la valeur symbolique de la musique de La Flûte enchantée est très limitée. Ce n’est pas la faute de Mozart : le génie musical le plus éclatant ne pouvait rien contre le fait que la musique, en Occident, a été le premier des arts à rompre tout contact avec l’ésotérisme. La chose est regrettable pour l’Art Royal. La musique, en effet, jouait un grand rôle dans l’ « ascèse » du Pythagorisme ; musique et Maçonnerie sont toutes deux des arts « solaires » : Apollon, dieu de la musique et conducteur du chœur des Muses, avait construit les murailles de Troie ; et un autre musicien, Amphion, avait bâti les remparts de Thèbes en jouant de la lyre.

— Les émissions du Grand Orient de France, elles aussi, font trop rarement allusion à ce qui est pourtant la raison d’être de la Maçonnerie. Cependant, et plus souvent qu’autrefois, nous semble-t-il, il arrive qu’on entende des conférences d’où le point de vue initiatique n’est pas absent. C’était le cas notamment le 6 avril 1969, où la causerie était intitulée : « Réflexions sur l’Art et sur l’Art Royal des Francs-Maçons ». Presque tout serait à citer dans cette conférence, où l’on trouve par exemple des considérations sur l’essence traditionnelle de la Maçonnerie, sur le caractère spirituel, personnel et intérieur du travail rituel, sur la correspondance entre microcosme et macrocosme, sur la nature véritable du chef-d’œuvre, qui est la preuve que l’artiste a atteint un certain degré de réalisation. L’auteur veut remettre en honneur « les grandes vérités oubliées », et il mentionne l’importance des sept arts libéraux, dont il rappelle qu’ils sont ainsi nommés parce qu’ils ont pour but la libération de l’homme. Un jugement sévère est porté sur notre temps, qualifié d’« époque de sous-développement spirituel », et l’on souligne la folie des objectifs poursuivis par le monde occidental « pour accéder à ce qu’il croit être le bonheur ». a « désacralisation de l’art, commencée dès la fin du moyen âge », a joué son rôle, un rôle important, dans cet avilissement de l’intellectualité. Aujourd’hui, l’objet d’art n’est plus qu’un « objet de culture » : sa place est dans les musées et non plus dans la vie. Seules les sociétés dites primitives, « bafouées » par l’orgueil occidental, conservent (pour combien de temps encore ?) une notion juste de l’art. Nous ne pouvons que souhaiter que l’auteur de cette remarquable conférence donne aux mots qu’il emploie et aux idées qu’il expose leur portée traditionnelle dans toute leur plénitude. Rien d’ailleurs n’autorise à supposer qu’il n’en soit pas ainsi. Saluons donc cette émission ,et souhaitons d’entendre à l’avenir d’autres causeries de la même valeur et de la même portée initiatique

— La conférence du Grand Orient du 7 septembre 1969 est intitulée : « Notre Ordre, notre fierté ». L’orateur constate que la Maçonnerie demeure mystérieuse pour ceux qui n’en font pas partie, malgré tous les livres qui sont écrits et les articles de journaux qui se multiplient à son sujet depuis quelque temps. Dans cette causerie, certaines idées traditionnelles sont exposées : par exemple, on rappelle que l’origine de toutes les organisations initiatiques est entourée de mystère ; c’est là une de ces vérités sur lesquelles, aujourd’hui surtout, il est bon d’insister. Le caractère traditionnel, symbolique et « intemporel » de l’Ordre est souligné, ainsi que la « valeur » du silence, du travail personnel et de la méditation. L’auteur, à propos du recrutement maçonnique, met bien en valeur les dangers du nombre. On est un peu surpris, à la fin de cette conférence, d’esprit assez traditionnel dans son ensemble, de trouver une allusion au fameux « point Oméga » de Teilhard de Chardin. Cet éminent Jésuite aurait sans doute été bien surpris de son vivant si on avait pu lui prédire l’audience dont il jouirait après sa mort dans les milieux maçonniques.

Denys Roman.

E.T. N° 416 novembre – décembre 1969- 2ème partie

Nous avons reçu le premier numéro pour 1969 des Cahiers de Saint-Jean, bulletin officiel de l’Ordre Souverain de Saint-Jean de Jérusalem, Chevaliers Hospitaliers de Malte. Ce bulletin paraît deux fois par an, pour les fêtes de saint Jean-Baptiste et de saint Jean l’Evangéliste. Le numéro dont nous parlons, très bien rédigé, apporte un bon nombre de renseignements peu connus. Sait-on, par exemple, que le calife Haroun-al-Rachid établit le premier hospice « franc » de Jérusalem, et que son allié Charlemagne « avait été le premier souverain à régler le bon fonctionnement des hospices sur les étapes et les lieux de pèlerinage » ? Vers 1048, des italiens « obtinrent du calife d’Egypte la permission d’ouvrir pour les chrétiens latins un nouvel et vaste hospice tout près du Saint-Sépulcre, et ceci sur un terrain donné en présent par le prince musulman ». Quand les turques eurent substitué leur domination à celle des arabes, l’amitié latino-islamique fut compromise, et ce furent les croisades. L’hospice franc avait subsisté. De nombreux seigneurs y entrèrent pour se vouer au service des pèlerins et des malades. Gérard de Martigues, considéré comme le fondateur des hospitaliers, prit l’habit monastique ; la nouvelle institution fut approuvée en 1113 par le pape Pascal II, qui lui conféra de nombreux privilèges, et notamment celui d’élire son chef sans ingérence de l’autorité ecclésiastique. Gérard de Martigues mourut en odeur de sainteté, et son successeur Raymond du Puy, élu en 1118, « décida de transformer son couvent et ses ramifications en une troupe régulière de moines-soldats ». L’Ordre religieux et militaire de Saint-Jean de Jérusalem était fondé. Nous ne nous étendrons pas sur les rivalités et les jalousies qui s’élevèrent entre Hospitaliers et Templiers. Le bulletin en parle avec tristesse et sans parti-pris, et il préfère citer les extraits de la Règle du Temple, où saint Bernard fait le panégyrique du moine-soldat, et insister sur les nombreuses circonstances où les deux Ordres agirent de concert. Tous deux étaient riches et « c’est grâce à leurs ressources financières que la rançon qui permit de libérer le roi saint Louis, prisonnier à Damiette, fut réunie ». Le bulletin ne parle pas des gloires de l’Ordre après la perte définitive de la Terre Sainte en 1291. Le séjour à Chypre et enfin à Malte, les sièges où s’illustrèrent Villiers de l’Isle-Adam et La Valette ne sont pas rappelés. Venons-en maintenant aux évènements qui allaient si profondément transformer l’Ordre souverain. En 1797, le Grand Maître Emmanuel de Rohan conclut un traité avec le tzar Paul 1er : une branche russe de l’Ordre était fondée « pour des temps éternels », à l’intention surtout des sujets catholiques (c’est-à-dire polonais) du tzar. Ce dernier devenait « Protecteur de l’Ordre ». Quelques mois après, sous Ferdinand de Hompesch, Malte était prise par Bonaparte. Les chevaliers affluèrent en Russie, déposèrent le Grand Maître de Hompesch et élurent pour lui succéder le tzar Protecteur. Ceci se passait à la fin de 1798. Il semble bien qu’il s’agissait là, dans la pensée du tzar et aussi des chevaliers électeurs, de quelque chose de plus que d’une élection ordinaire. Paul 1er  ̶  que la revue s’applique à présenter (notamment par des citations du Mémorial de Sainte-Hélène) comme un souverain beaucoup moins fantasque et dégénéré que ne l’ont prétendu certains historiens  ̶  modifia les armes impériales de l’Etat russe, dont l’aigle bicéphale porta, pendant son règne, la croix de Malte à huit pointes. Le tzar fonda un nouveau Grand Prieuré pour ses sujets non catholiques. Toutes les puissances européennes (à l’exception de la France révolutionnaire) furent avisées de l’élection et en accusèrent réception. « Il est à noter que cette reconnaissance internationale ne se trouva inaugurée par personne d’autre que par le premier souverain (en rang) du concert européen, l’empereur du Saint-Empire romain-germanique et roi apostolique de Hongrie ». Cependant, le Souverain Pontife Pie VII ne voulu pas reconnaitre la validité de l’élection : en 1802, un nouvel Ordre de Malte, strictement catholique, fut fondé. C’est lui dont M. Roger Peyrefitte a parlé dans un ouvrage paru il y a une dizaine d’années, et qui évoque les démêlées de ses membres avec certains milieux de la Curie romaine. Il est à remarquer que les deux Ordres, le russe et le « romain », devenaient dès lors non-monastiques (nous ne disons pas « laïques »). Les tzars de Russie prirent de nombreux oukases pour affermir l’implantation des chevaliers dans leurs Etats : un corps de pages de Malte fut créé, ainsi qu’un régiment de chevaliers-gardes devant servir de gardes du corps au souverain en temps que Grand Maître. L’ordre de Malte était donc devenu une institution spécifiquement russe et orthodoxe. Les tzars en étaient les Grands Maîtres héréditaires. Ils le sont restés jusqu’à l’effondrement de leur empire en 1917. La Grande Maîtrise redevint alors élective. Il est à souhaiter que des détails soient donnés ultérieurement sur ces évènements, et on aimerait aussi savoir s’il y avait des chevaliers parmi la très nombreuse émigration russe à Paris. Cet Ordre, dirigé aujourd’hui par un prince orthodoxe, mais qui semble compter parmi ses membres des chrétiens de toutes les Eglises, se qualifie lui-même d’ « Ordre de Malte légitimiste », et il désigne l’Ordre fondé en 1802 par le nom d’ « Ordre pontifical ». Nous devons dire d’ailleurs que la revue parle de ce dernier Ordre sans aucune acrimonie : il est bien évident, au surplus, que les deux Ordres sont « réguliers », en ce sens que les très légères irrégularités qu’on peut déceler dans la fondation de l’un et de l’autre n’entachent pas la validité de la transmission chevaleresque. Il faut aussi louer cette revue de n’être ni anti-catholique, ni anti-templière, ni anti-maçonnique. Il y a même plus : ces héritiers des héros de Chypre, de Rhodes, de Malte et de Lépante parlent de l’Islam qu’ils ont si longtemps combattu en termes élogieux et parfois presque admiratifs. C’est là une attitude vraiment chevaleresque, bien rare aujourd’hui hélas ! Mais une question se pose : l’initiation chevaleresque ne consistait pas seulement à former des hommes d’honneur et  ̶  dans le cas des Ordres hospitaliers  ̶  des hommes de charité ; elle visait aussi et surtout à former des initiés. Qu’en est-il aujourd’hui dans le cas de l’Ordre des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem ? Le bulletin que nous venons de lire avec le plus grand intérêt ne nous fournit sur ce point aucune réponse.

Dans le Symbolisme d’avril-juin 1969, M. André Serres termine son long article : « Ce qui est épars… », où il reproduit de très nombreux passages empruntés pour la plupart à René Guénon. Il étudie notamment le symbolisme de la Veuve, des trois points, des signes d’ordre, du secret, de l’acacia, du maillet, de la Parole perdue, du Nom. L’auteur insiste à juste titre sur la multiplicité de sens des symboles. Il rappelle aussi qu’ « il serait vain de retrouver la Parole accidentellement, dans un manuscrit ancien par exemple ». Il est vain également d’espérer retrouver la Parole grâce à l’étude de l’Hébreu. Que pourrait-on en effet retirer d’une telle étude ? On a toujours su comment s’écrit le Nom ineffable, mais personne ne sait plus depuis longtemps comment il se prononce. C’est pourtant cela qui importerait, car le « Fiat lux originel » s’est exprimé dans le verbe et non pas dans l’écriture ; et la tradition, chez tous les peuples a toujours été orale avant d’être écrite. C’est pourquoi nous ne pouvons suivre M. André Serres quand il se rallie à l’opinion de M. Jean Reyor, lequel affirmait « la nécessité pour le Maçon d’étudier l’hébreu de l’Ancien Testament ». Nous avons connu pas mal de Maçons qui demandèrent à Guénon des conseils d’ordre très général, et nous pouvons dire que jamais il n’a conseillé à aucun d’entreprendre l’étude de la langue hébraïque, dont au surplus Le Symbolisme rappelait récemment les difficultés insoupçonnées qui « font le désespoir des exégètes ». Pour citer la Bible, Guénon utilisait la traduction du chanoine Crampon, introuvable aujourd’hui. D’ailleurs, si la connaissance de l’hébreu était indispensable à la « réalisation » maçonnique, alors la Maçonnerie spéculative serait supérieure à la Maçonnerie opérative, car M. André Serres conviendra certainement que dans les Loges opératives, personne  ̶  même si l’on tient compte du prêtre, du médecin et des nobles « protecteurs » qui en faisaient ordinairement partie  ̶  n’avait la moindre connaissance de l’hébreu.

Passons à un autre sujet. M. Serres écrit : « Tout avait été dit et écrit sur le symbolisme de l’équerre et du compas, tout sauf l’essentiel qui n’a été dégagé que par Guénon ». On souscrira entièrement à cette remarque. Nous pensons même qu’une appréciation aussi élogieuse pour le Maître devrait être généralisée. Ce n’est pas tel ou tel symbole dont Guénon a donné les diverses significations. C’est la science maçonnique tout entière qui a été renouvelée par lui, Guénon a restitué à la Maçonnerie la conscience de son caractère proprement initiatique. Ce faisant, il lui a rendu le plus grand de tous les services. Lui qui, intellectuellement, ne devait rien à la Maçonnerie, il lui a fait le don incomparable de la « révéler » à elle-même. C’est pour cela sans doute que Guénon a tant aimé l’Art royal. Que son œuvre ne soit encore qu’insuffisamment connue dans la Maçonnerie Universelle, et que les Guénoniens stricts, même en France et en Italie, n’aient la parole nulle part dans les Obédiences, ce sont là des détails sans importance. L’insignifiance – pour ne pas dire la puérilité – des tentatives non guénoniennes d’interprétation des symboles suffirait à montrer à qui, dans ce domaine, appartient l’avenir.

A la fin de ce long article, M. André Serre écrit que «  Guénon s’est plu à souligner les marques incontestables de l’origine catholique de la Maçonnerie ». Cela est vrai, mais il faut ajouter que Guénon pensait alors surtout à la Maçonnerie qui précédait immédiatement le coup de force de 1717. Quant à la Maçonnerie opérative proprement dite, Guénon l’a toujours considérée comme aussi ancienne que l’art de construire lui-même, c’est-à-dire comme bien antérieure au christianisme. En mars 1939, par exemple, à propos d’un article du Grand Lodge Bulletin d’lowa sur « l’âge de la Maçonnerie », il écrivait : « Cet âge est en réalité Impossible à déterminer. [Dans les plus anciens documents de l’Ordre] la Maçonnerie est toujours donnée comme remontant à une antiquité fort reculée. Que l’organisation maçonnique ait été introduite en Angleterre en 926 ou même en 627 comme ils l’affirment, ce fut déjà non comme une nouveauté, mais comme une continuation d’organisations préexistantes en Italie et sans doute ailleurs encore ; et ainsi… on peut dire que la Maçonnerie existe vraiment from time immemorial, ou, en d’autres termes, qu’elle n’a pas de point de départ historiquement assignable » (cf. Etudes sur la F.-M. t. I, p. 304). On n’en finirait pas de citer les textes de Guénon où il rattache la Maçonnerie aux Collegia fabrorum, rappelle les liens de l’Ordre avec la Tradition primordiale, affirme que «  la philosophie maçonnique est plus orientale qu’occidentale », etc. Tout cela est incompatible avec une origine uniquement catholique. La Maçonnerie a été christianisée dans le haut moyen âge et, quand l’Europe se confondait avec la « chrétienté », elle fut catholique comme l’était aussi le, « Saint-Empire romain », dont l’origine pourtant était elle aussi antérieure au christianisme. Il convient pourtant d’ajouter que la Maçonnerie ; dans ses rituels et ses textes officiels (Old Charges), n’a jamais été christianisée au point où le furent d’autres organisations similaires, parmi lesquelles on doit citer la Charbonnerie et le Compagnonnage.

Dans le même numéro, nous signalerons un article de M. Jean-Pierre Berger qui tente d’interpréter deux épisodes évangéliques (la guérison du serviteur du centurion et celle de l’homme à la main desséchée) ; – et aussi une longue étude de M. Ostabat sur les rituels de Chevaliers Profès du Rite Rectifié : dans ces rituels, Willermoz s’était efforcé d’introduire, avec un succès des plus contestables, ce qu’il avait pu comprendre des doctrines de Pasqually sur la Réintégration.

Denys ROMAN.

E.T. N° 416 novembre – décembre 1969- 1ère partie

La revue Ogam n’a guère de commun avec celle qui portait autrefois ce nom qu’un même intérêt pour les études celtiques. Elle fait place maintenant dans ses colonnes à l’histoire, à l’archéologie, à la numismatique des diverses populations appelées « Celtes », ainsi qu’à l’étude de leurs langues et de leurs religions. C’est une revue de haute tenue scientifique, très bien éditée et abondamment illustrée. Nous n’avons pas à rendre compte ici des articles purement archéologiques.

Dans le numéro de décembre 1966, nous avons surtout remarqué des « Notes d’Histoire des religions », par Mme Françoise Leroux. Elle y étudie en particulier un curieux symbole : le taureau à trois cornes. L’auteur y note qu’ « on commence à éprouver quelque méfiance envers le « naturisme » [c’est-à-dire l’interprétation des symboles par les forces de la nature] dont le règne a été quasi absolu pendant un siècle, mais on ne voit pas par quoi et comment le remplacer. On éprouve encore aussi, dit-elle, quelque appréhension à envisager la possibilité  de systèmes religieux antiques à haute spiritualité, bien qu’on ait aucune objection valable ».

Mme Le Roux rappelle qu’on trouve également chez les celtes des représentations du sanglier à trois cornes. Le taureau, dit-elle, représente le guerrier, et le sanglier est un symbole à la fois de sagesse et de force. Il serait intéressant de savoir si l’aspect « sagesse » l’emporte chez le sanglier, car le taureau serait alors l’équivalent de l’ours (bien qu’évidemment l’ours soit plus précisément « hyperboréen » et le taureau européen). D’autre part, n’y aurait-il pas quelque rapport entre le symbolisme des trois cornes et celui des trois yeux ?

Tout ce compte rendu est empreint d’un esprit nettement traditionnel, qu’on ne trouve pas souvent chez ceux qui traitent de l’histoire des religions et autres sujets similaires. L’auteur est entièrement affranchi des préjugés qui ont cours dans les milieux qui se sont fait un quasi-monopole de certaines études. On peut en juger par le passage suivant : « il n’y a jamais eu de zoolâtrie celtique. Le zoomorphisme lui-même, que l’on prend trop souvent au pied de la lettre pour un aspect du culte, n’est qu’une suite d’images symboliques. Les animaux celtiques ne sont pas des dieux, mais comme en Egypte, en Grèce, dans l’Inde, des symboles qui aident à comprendre des aspects des dieux. C’est très différent ». L’auteur critique très sévèrement – elle en a le droit – les multiples incompréhensions et les lieux communs qu’on répète par habitude et paresse d’esprit. En voici un exemple à propos des déesses-mères : « Un autre défaut que nous avons maintes fois signalé est la fragmentation : on voit autant de divinités qu’il y a de noms divins comme les matres gallo-romaines sont nombreuses, le total est impressionnant et le résultat catastrophique ».

Dans le n° de mars 1967, nous trouvons des notes du même auteur sur la roue cosmique et les prétendues « déesses-mères ». Nous signalerons surtout les remarques très pertinentes sur le symbolisme du « pont de l’épée », à propos d’un article sur le thème de Chrétien de Troyes : Lancelot du Lac se blesse grièvement en passant sur un pont pour aller retrouver la reine Guenièvre enfermée dans une tour. Mme Françoise Le Roux n’a pas de peine à relever les erreurs d’interprétation auxquelles cette « légende » donne lieu : « le mythe se situe au niveau d’une explication supra-rationnelle qui n’est plus à la portée du premier venu, et le commun des mortels a besoin d’un commentaire, ce qu’on ne trouve plus guère actuellement dans les travaux d’histoire des religions ». Mme Le Roux renvoie alors à l’article de Guénon sur le symbolisme du pont, reproduit dans les Symboles fondamentaux de la Science sacrée, et conclut : « Chrétien de Troyes ne comprenait peut-être plus (et encore qu’en savons nous ?), mais il a transmis exactement le symbolisme du pont. Compte tenu du contexte de son œuvre, que pourrions-nous lui demander de mieux en l’occurrence ? ».

Le n° de juin 1967 est occupé pour la moitié de son contenu par le tome I du très important travail de Mme Le Roux intitulé : Introduction générale à l’étude de la tradition celtique. Pour la première fois ce sujet si difficile et si mal connu est traité par un écrivain dont la compétence est indiscutable et dont la compréhension n’est bornée par aucune des limitations trop habituelles, hélas ! aux « historiens des religions ». ­– et cela parce que l’érudition de l’auteur s’appuie constamment sur les principes traditionnels. Le tome I traite notamment des dieux, de la théocratie, des deux castes supérieures, de la femme dans la tradition celtique, de l’Apollon hyperboréen, de la « métempsychose »  de Taliésin et d’une foule d’autres sujets. Mais ce premier tome a été tiré à part, et il est trop important pour ne pas faire l’objet d’une recension particulière dans la chronique des livres.

Dans le n° de décembre 1967, nous noterons un article de M. Gabriel Manière à propos de la découverte, dans le pays de Comminges, de sculptures gallo-romaines représentant des Gorgones. Il s’agit de sculptures à usage funéraire, dont on connait d’autres exemples. Cela ne serait-il pas à rapprocher du Kâla-Mukha ? On peut aussi se demander si, dans la tradition égyptienne, certaines représentations du sphinx n’auraient pas jouer un rôle analogue. Le sphinx en lui-même n’a rien d’effrayant ni même de redoutable dans son aspect, mais il semble bien que le grand Sphinx de Gizeh ai joué le rôle de « gardien du seuil » à l’égard de la grande Pyramide, que les Arabes d’aujourd’hui considèrent comme le « tombeau d’Hermès ». Le nom qu’ils donnent au Sphinx, Abul-Hawl (Père de la Terreur) semble confirmer cette interprétation, que nous proposons ici sous notre propre responsabilité, mais qui n’est pas mentionnée dans l’article de M. Manière.

Dans le même numéro, notons un article de M.J. Guyonvarc’h sur les noms de l’âme et de l’esprit dans les langues apparentées au vieux-breton. Nous en retenons qu’un « examen des noms de l’âme et du souffle montre que le celtique devait, avant la conversion au christianisme et l’introduction de la terminologie chrétienne, faire une distinction nette entre les concepts représentés respectivement par le latin animus et anima ».

Mme Françoise Le Roux, dans ses « Notes », commence par rappeler les « très nombreuses erreurs » commises à tout propos en matière d’histoire des religions celtiques. Elle étudie ensuite l’« œuf de serpent », dont Pline l’Ancien a fait une description très curieuse, incompréhensible et même aberrante si on veut la prendre à la lettre. On a émis des critiques parfois « virulentes » contre la traduction et l’interprétation que Mme Le Roux a données de ce texte. Mais elle justifie sa manière de voir par un raisonnement qui nous paraît très juste. Citons-en quelques passages qui ont une portée très générale : « Nous nous demandons quels arguments on peut présenter pour ou contre un symbole en tant que tel. Un symbole se comprend ou ne se comprend pas : on ne peut rien en dire quand on en possède pas l’interprétation orthodoxe ».

Dans le numéro de janvier-mai 1969, Mme Le Roux écrit : « Ce qui fait la difficulté de l’étude de la Religion celtique n’est pas tant le manque de documents que l’incompréhension permanente qui s’attache à ceux qui existent ». L’auteur rappelle notamment : « Disons-le tout net : la religion, comme la langue, comme tout organisme naturel ou toute émanation traditionnelle, est une structure et non pas une suite inorganique d’éléments disparates ou composites réductibles à l’infini. Et quand nous disons structure, nous ne disons pas système : car un système peut être artificiel, arbitraire, alors qu’une structure est indépendante de la volonté humaine. C’est là justement l’essence profonde et en même temps l’aspect le plus saillant du « fait » traditionnel. En quelque sorte, la religion est l’aspect « fini », accessible à l’entendement et à la perception commune, de la tradition et par complémentarité inverse, la tradition est « l’infini », inaccessible à la compréhension humaine courante, ̶  dans lequel baigne le fait religieux ». Parmi un grand nombre de considérations des plus intéressantes, nous avons remarqué plus particulièrement ce qui a trait aux « Tuatha dé Danann », ce peuple « préhistorique » mystérieux qui en Irlande, avait vaincu les « Fomore » et qui fut lui-même supplanté par une autre race, celle de « Mileadh » ; les Tuatha se retirèrent alors, selon certains textes, dans l’ile d’Avallon (où les fées transporteront plus tard le roi Arthur),  ̶   et, selon d’autres textes, dans des palais souterrains où ils demeurent inaccessibles. Mme Le Roux rappelle que le mot thuat signifie « nord », et que les « Tuatha Dé Danann (tribus de la déesse Dana) étaient dans la tradition ancienne, d’origine nordique », elle mentionne également l’équivalence du mot irlandais « Tuatha » avec le mot gaulois « Toutatis » surnom de Jupiter : ce dernier nom est plus connu dans le langage courant des historiens sous la forme « Teutatès ». En terminant ses notes, l’auteur rappelle la correspondance entre les points cardinaux et les notions de « gauche » et de « droite » ; « Malgré certaines apparences, la tradition celtique est donc en parfait accord avec la tradition primordiale qui fait venir la lumière de l’est et la nuit de l’ouest ».

Précisément, dans le numéro suivant (décembre 1968), Mme Le Roux revient sur la question du peuplement « mythique » de l’Irlande, et publie un long article intitulé : « La Mythologie irlandaise du Livre des Conquêtes ». Le livre en question est « une vaste compilation médiévale recopiant la Vulgate (c’est-à-dire la version latine de la Bible) pendant d’innombrables pages, mais qui, tout en prétendant faire coïncider les origines irlandaises et bibliques n’a pas suffisamment altéré ou remanié le fond mythologique pour le rendre méconnaissable ». (Remarquons en passant que ceux qui rédigèrent la dite compilation avaient sans doute une conscience plus ou moins claire de l’équivalence des traditions celtique et hébraïque, et considéraient que, sous le symbolisme d’évènements différents, l’histoire irlandaise et l’histoire juive exprimaient tout les deux les mêmes « archétypes » éternels). D’après le Livre des Conquêtes, l’Irlande n’aurait pas connu moins de huit invasions successives. Nous nous demandons si l’on ne pourrait pas faire un parallèle entre ce livre et un autre document qui, lui, n’est pas irlandais, mais islandais : le « Livre de prise de la terre » (Land-Nâma-Bôk), dont Guénon a parlé (cf. Etudes sur l’Hindouisme, p. 131). Dans l’un et l’autre cas, en effet, il est question d’une prise de possession d’une terre, ce qui symbolise la prise de possession d’un monde, c’est-à-dire d’un état d’être. La seule différence, c’est que les Vikings s’établirent dans une Islande vide d’habitants, tandis que les conquérants successifs de l’Irlande durent recourir à la guerre pour assurer leur domination. Mais les uns et les autres, obéissaient en somme au premier commandement donné au couple Adam-Eve : « Croissez et multipliez, remplissez la terre et soumettez-là à votre domination ».

LA NOSTALGIE DE LA STABILITÉ (II)

(Paru dans les Études Traditionnelles N° 450, octobre-novembre-décembre 1975)

Études Traditionnelles, octobre-novembre-décembre 1975, N° 450
LA NOSTALGIE DE LA STABILITÉ*(fin)

Si les changements incessants apportés au mode de vie de nos contemporains suscitent de plus en plus d’inquiétudes chez un grand nombre d’esprits pourtant modernes et même rationalistes, il n’en est pas moins vrai que quelques autres continuent à professer une foi solide dans les vertus de ce même changement et dans la bienfaisance du Progrès. Un ouvrage récemment traduit du russe, La Science en l’an 2000, par M. Boris Kouznetsov[1], est très caractéristique à cet égard. L’auteur ne nie pas les dangers que comportent plusieurs des développements actuels de la technique. Mais il pense qu’il est pour la civilisation « une route qui débouche sur un essor sans précédent de la science, de la culture et du bien-être de l’homme, sur l’accélération du progrès, l’abolition de la maladie, l’élévation du niveau intellectuel et moral ». Il parle du bonheur en ces termes : « La loi de Weber-Fechner, selon laquelle les sensations croissent comme les logarithmes des excitations, signifie que si les facteurs procurant à l’homme l’impression de bonheur demeurent dans un état stationnaire, la sensation de bonheur disparaît… L’homme peut être heureux si ce qui lui procure le bonheur s’accroît ou, plus encore, si cet accroissement s’accélère. » Selon cette conception hyper-hédoniste du bonheur, ce devrait être certainement au XXe siècle que les hommes se sont sentis le plus pleinement satisfaits, et c’est pourquoi sans doute M. Kouznetsov ajoute : « Dans une société harmonieuse, l’application de la science moderne… donne naissance à une situation sans précédents dans l’histoire de l’humanité. Depuis les joies les plus simples jusqu’aux plus profondes…, tout ce qui procure le bonheur à l’homme s’accroît de manière de plus en plus rapide, et la conscience humaine en éprouve une sensation de bonheur toute neuve. »

D’autre part, les craintes éprouvées par savants et économistes quant à l’épuisement prochain des matières premières et des sources d’énergie sont parfois critiquées par d’autres spécialistes. On vante, par exemple, les ressources inexploitées de l’Amazonie et de la Sibérie, l’abondance des nappes pétrolifères sous-marines, les possibilités de la technologie nucléaire, les miracles de la « révolution verte », l’utilisation éventuelle du plancton pour l’alimentation humaine, etc. Mais au fur et à mesure qu’on envisage ainsi de nouveaux champs d’exploitation, d’autres auteurs établissent irréfutablement l’irréalisme de telles espérances[2].

Laissant donc de côté l’examen des innombrables ouvrages ayant pour but de dénoncer une montée de périls sans précédent dans l’histoire connue de l’humanité, nous voudrions nous borner à formuler quelques remarques sur la Lettre à Louis Pauwels sur les gens inquiets et qui ont bien le droit de l’être, de M. Paul Sérant, dont notre collaborateur Charles-André Gilis a rendu compte ici même. Nous examinerons en particulier deux points abordés dans cet ouvrage : la crise actuelle du christianisme et les références faites à l’œuvre anti-moderne de Guénon.

Dans le chapitre IX, M. Sérant évoque ce qui est « un sujet majeur d’inquiétude pour beaucoup d’Occidentaux : la crise de l’Église catholique…, crise qui met en cause les fondements de notre civilisation »[3]. On trouve dans ces pages quelques remarques sur des faits qui ressortissent à ce que Guénon appelait la « technique de la subversion ». L’auteur observe que l’attitude actuelle du catholicisme est une réaction outrancière à son attitude passée. Mais les dangers de cette nouvelle « politisation » sont évidents : « Le prêtre est conquis par ceux qu’il entendait conquérir… Il en vient à penser que le christianisme doit être réinterprété à la lumière du marxisme »[4].

M. Sérant est souvent très dur pour l’Église post-conciliaire, et l’on voudrait croire qu’il exagère la « décomposition du catholicisme » (expression, dit-il, d’un théologien romain). Il écrit d’autre part : « Pour Guénon, la crise du catholicisme remontait aux premiers siècles de l’ère chrétienne, quand les sacrements avaient perdu leur caractère initiatique ». À vrai dire, la pensée de Guénon sur ce point était plus complexe. Pour lui, l’âge d’or du christianisme (et plus spécialement du catholicisme) s’est étendu de 314 à 1314, c’est-à-dire sur une durée de mille ans ; c’est le « millenium » annoncé dans l’Apocalypse. 314 marque en réalité une modification profonde qui « voile » l’ésotérisme chrétien, lequel devient dès lors l’apanage d’organisations plus ou moins secrètes[5]. 1314 verra une accentuation extrême de cette « occultation », marquée notamment par la substitution de la Rose-Croix à l’Ordre du Temple[6].  Les diverses modifications durent être faites « à couvert », en vertu du « pouvoir des clefs » détenu par l’autorité spirituelle.

Dans le chapitre X, M. Sérant expose ses idées sur l’œuvre de Guénon qu’il a connue, semble-t-il, assez tardivement. Il écrit : « J’ai été fasciné, il y a plus de vingt ans déjà, en découvrant l’œuvre de cet extraordinaire révolté : philosophe rejetant toute la philosophie post-cartésienne, Franc-Maçon et condamnant le laïcisme, doctrinaire de l’ésotérisme et ennemi de toutes les écoles occultistes, admirateur de l’Orient en désaccord avec tous les orientalistes, chrétien entré dans l’Islam par l’initiation soufie, tout en continuant à défendre la théologie chrétienne médiévale ». On pourrait ajouter que Guénon était un érudit qui méprisait l’érudition. Certaines des réserves faites par l’auteur touchent parfois à des points qui pour tout guénonien sont absolument essentiels. Par exemple, M. Sérant se dit « stupéfait » de la « fermeture dogmatique » de Guénon[7] vis-à-vis notamment des thèses de Jung « qu’il ne craint pas de condamner plus encore que Freud, ce dernier lui semblant moins dangereux parce que franchement matérialiste, alors que Jung confondrait, lui, le psychique et le spirituel ». C’est là, en effet, ce qui distingue fondamentalement la pensée de Guénon de celles des innombrables censeurs de la civilisation matérialiste moderne. Toute la seconde partie du Règne de la Quantité est écrite pour mettre en garde contre le danger que constitue pour notre monde l’édification d’une contre-tradition prétendument spiritualiste.

Dans tous les pays occidentaux, la crise actuelle fait l’objet de tant d’études de spécialistes des diverses disciplines concernées qu’il serait fastidieux de simplement les énumérer. Jamais, croyons-nous, l’humanité n’avait eu pareillement conscience d’être arrivée à une heure solennelle de son destin. De plus, la précipitation des événements rend ces ouvrages très rapidement caducs. Dans cette marée sans reflux, il nous apparaît que l’œuvre « critique » de Guénon est la seule à n’avoir pas vieilli. Nous voudrions, sans aucune prétention à épuiser un aussi vaste sujet, attirer l’attention sur quelques points qui nous ont toujours frappé à la lecture de cette œuvre.

Dans les écrits de Guénon antérieurs à 1914, et notamment dans ses articles écrits pour La Gnose, on ne trouve aucune allusion à la proximité de la fin des temps. Dans les ouvrages d’après la première guerre mondiale au contraire – et même dans ceux dont le sujet semble le moins en rapport avec cette proximité, comme le Théosophisme ou l’Introduction générale [à l’étude des doctrines hindoues] –, il en est presque toujours parlé. Cette tendance, déjà très marquée dans Orient et Occident, publié en 1924, s’accentue encore dans La Crise du Monde moderne. À la première page de cet ouvrage, paru en 1927, Guénon constate que depuis la publication d’Orient et Occident, c’est-à-dire en trois ans, « les événements sont allés en se précipitant avec une vitesse toujours croissante ». Et à la fin de l’avant-propos de cet ouvrage, il affirme que « bien des indices permettent déjà d’entrevoir la fin plus ou moins prochaine, sinon tout à fait imminente » de l’ « âge sombre ». Le Règne de la Quantité, dont la première édition parut au Caire, en langue anglaise, durant la seconde guerre mondiale, apportera des précisions capitales pour apprécier du point de vue traditionnel la décadence spirituelle du monde et surtout du monde occidental. Enfin, la seconde édition d’Orient et Occident, parue en 1948, comportait un addendum où nous lisons ceci : « Nul ne songera à contester que, depuis que ce livre a été écrit, la situation est devenue pire que jamais, non seulement en Occident, mais dans le monde entier… Le désordre est allé en s’aggravant plus rapidement encore qu’on aurait pu le prévoir… ; ce qui subsiste comme tradition en Occident est de plus en plus affecté par la mentalité de la vie moderne… Les ravages de la modernisation se sont considérablement étendus en Orient ; dans les régions qui lui avaient le plus longtemps résisté, le changement paraît aller désormais à allure accélérée, et l’Inde elle-même en est un exemple frappant. »

Plusieurs points sont à remarquer dans cet addendum. Tout d’abord, Guenon semble être surpris par la précipitation des événements. Ensuite, il est visible que les deux guerres mondiales ont joué un rôle important dans cette accélération. Enfin, la contamination de la mentalité commune à l’Orient par la mentalité occidentale moderne lui semble un trait particulièrement inquiétant, sans doute en vertu de l’adage : « Corruptio optimi pessima  »[8].

Ce qui distingue foncièrement Le Règne de la Quantité de toutes les autres études sur la crise actuelle, c’est l’affirmation de Guénon que les événements auxquels les hommes et leurs dirigeants assistent impuissants ne sont pas l’effet de hasards malheureux, mais se déroulent selon un plan établi par la contre-initiation, laquelle d’ailleurs est inconsciemment mue par une volonté supérieure dont tout dépend en ce monde. Cette contre-initiation anime en particulier les mouvements « néo-spiritualistes » qui sont d’autant plus actifs à l’heure actuelle que nous sommes désormais dans la seconde phase de l’action anti-traditionnelle. Ces mouvements, dont certains ont de plus en plus tendance à se présenter sous un aspect soi-disant scientifique ou encore à « mettre en exploitation » telle ou telle idée traditionnelle isolée de son contexte, exercent sur la mentalité de nos contemporains une influence toujours croissante. Et il est bien connu que le plus sûr moyen d’agir sur le cours des choses, c’est d’agir sur la mentalité des hommes.

Une autre particularité des conceptions guénoniennes sur la crise et, d’une manière plus générale, sur l’histoire du genre humain, c’est l’importance qu’elles attachent à la doctrine des cycles. Il est vrai que plusieurs écoles plus ou moins « spiritualistes » évoquent parfois l’existence de cycles cosmiques et spécialement astronomiques. La grande difficulté pour appliquer correctement la doctrine traditionnelle, c’est de connaître le point de départ des cycles principaux ou secondaires[9]. Mais on ne peut étudier sérieusement Guénon sans être frappé de l’importance qu’il donne à un événement dont il fait découler tout le processus de décadence spirituelle de l’Occident, décadence que nous voyons de nos jours en passe de s’imposer à tout le reste de la planète. Cet événement, c’est la ruine de l’Ordre du Temple, et il est assez remarquable que plusieurs des plus actifs parmi les anti-guénoniens se distinguent par une hostilité particulière à l’égard de tout ce qui touche les conceptions traditionnelles relatives aux Templiers : l’existence d’une initiation au sein de l’Ordre, l’orthodoxie religieuse des chevaliers et leur innocence, l’héritage templier dans la Maçonnerie, etc. Il suffit de rappeler l’« affaire Téder », au début de l’activité traditionnelle de Guénon, pour être dispensé d’en dire davantage[10].

À Joseph de Maistre qui demandait : « Qu’importe à l’univers la destruction de l’Ordre des Templiers ? », Guénon répond : « Cela importe beaucoup, au contraire, puisque c’est de là que date la rupture de l’Occident avec sa propre tradition initiatique, rupture qui est véritablement la première cause de toute la déviation intellectuelle du monde moderne… [Joseph de Maistre] ignorait quels avaient été les moyens de transmission de la doctrine initiatique et les représentants de la véritable hiérarchie spirituelle ; il n’en affirme pas moins nettement l’existence de l’une et de l’autre, ce qui est déjà beaucoup », étant donné l’état de la Maçonnerie au XVIIIe siècle[11].

Depuis la mort de Guénon, les événements sont allés à un tel rythme que bien des gens de nos jours commencent à désespérer de retrouver cette stabilité dont ils ont pourtant une croissante nostalgie. Certes, « le réactionnaire veut stabiliser le passé ou le rétablir dans un équilibre utopique » et « le révolutionnaire veut hâter l’avenir vers un autre équilibre non moins arbitraire et qui sera dépassé lui aussi »[12]. Car les hommes de notre temps sont de moins en moins nombreux à être satisfaits de leur sort.

La stabilité, l’équilibre : ce sont là des aspects de l’Harmonie, « reflet de l’Unité principielle dans le monde manifesté ». Notre monde, de plus en plus « solidifié », pour ne pas dire pétrifié, n’évoque pas l’harmonie, mais bien plutôt le chaos. Tous les problèmes s’y posent en même temps, rendant par là même leur solution impossible ; et d’ailleurs, les problèmes dont on parle le plus ne sont pas les plus inquiétants. Le déclin de l’influence des institutions traditionnelles et la prolifération des contrefaçons de la spiritualité sont des indices de confusion autrement graves. Car pour affronter « les jours qui viennent », les traditions authentiques pourraient seules fournir des armes à la mesure des « épreuves » que de tout temps elles avaient prévues et annoncées.

Denys ROMAN


* Voir Etudes Traditionnelles, 1972, nos 432-433. [La nostalgie de la stabilité (I)]

[1] Editions Marabout-Université, Paris.

[2] Cf. à ce propos l’article de M. Jacques Angoût : « Comment une autoroute de 3 000 km risque de modifier le climat de la terre », dans Science et Vie de février 1973. Nous en citerons quelques passages : « Les spécialistes de l’agriculture émettent beaucoup de réserves sur le bien-fondé de cette opération… Les agronomes estiment qu’après 2 ou 3 années de fertilité le terrain arraché à la forêt ne produit plus rien. » Mais si le bénéfice économique espéré du défrichement est illusoire, les dangers résultant de cette opération ne le sont pas : « On constate dès maintenant que la forêt amazonienne abandonne la lutte et qu’elle commence à rétrécir naturellement. La forêt tropicale ne se renouvelle plus. » D’ailleurs, le danger signalé n’est pas particulier au Brésil : « Trois biologistes mexicains lançaient au mois de septembre un cri d’alarme : les forêts tropicales humides étaient partout en voie de disparition ». Or, « la disparition progressive de telles masses forestières doit amener des modifications importantes dans les climats… La forêt purifie sans cesse l’atmosphère », et il est grave de voir menacer une telle source d’équilibre biologique « à un moment où l’atmosphère se charge de plus en plus d’oxyde de carbone ». L’utilité des « lieux humides » est connue ; mais les intérêts économiques sont évidemment bien supérieurs…

[3] À propos de « la pétition qui demandait à Paul VI de maintenir à tout prix la liturgie traditionnelle en langue latine », l’auteur remarque que « cette pétition rassemble autant de protestants, de juifs et d’agnostiques que de catholiques », tous parlant « au nom du patrimoine culturel de l’humanité ». Une telle préoccupation peut être parfaitement légitime ; elle ne semble pas cependant avoir influencé le Saint-Père. Les guénoniens catholiques auraient bien d’autres « critiques » à adresser à la nouvelle liturgie en se plaçant sur le terrain de la tradition et du symbolisme des rites, sans trop se soucier d’un « patrimoine culturel » qui d’ailleurs n’est devenu celui de l’humanité que du fait de « l’envahissement occidental » tant dénoncé par Guénon.

[4] Cette application « néfaste » de la doctrine traditionnelle des « actions et réactions concordantes » est encore bien plus dangereuse quand elle concerne non plus le domaine social, mais le domaine théologique. M. Sérant cite le fait suivant, rapporté par le journal Le Monde. À un synode romain tenu en 1971, l’évêque de Sion-en-Valais ayant rappelé que « parmi les causes de confusion actuelles, la plus grande est l’ennemi de Dieu, Satan, dont la suprême habileté est d’être là en faisant croire le contraire », cette déclaration « a fait rire l’assistance ». Le journaliste ajoute même : « Ce fut bien la première fois depuis les débuts de ce synode. »

[5] L’institution du monachisme, qui remonte précisément à cette époque, a dû grandement faciliter une telle évolution. On a dit assez souvent que les conditions de vie des premiers chrétiens se sont perpétuées dans la vie monastique ; cela est peut-être plus profondément vrai qu’on le pense communément.

[6] Il serait intéressant d’examiner le parallélisme de cette évolution avec celle de l’art chrétien.

[7] L’auteur compare cette fermeture dogmatique à celle d’André Breton. Voilà un rapprochement qui aurait bien surpris Guénon.

[8] Guénon écrit aussi : « II suffit que le point de vue traditionnel… soit entièrement préservé en Orient dans quelque retraite inaccessible à l’agitation de notre époque ». Dans la Crise du Monde moderne (p. 112), Guénon avait mentionné la même possibilité en ce qui concerne le christianisme. Il est intéressant d’examiner la progression de l’« occidentalisation » dans la mentalité des diverses civilisations asiatiques. La première touchée fut la plus extrême de l’Extrême-Orient, celle du Japon ; la Chine vint ensuite ; la dernière atteinte fut l’Inde. Il faut espérer que ce processus ne se poursuivra pas.

[9] Si le point de départ du Manvantara « était déterminé avec exactitude, chacun pourrait sans difficulté en tirer des déductions permettant de prévoir certains événements futurs […]. » (Formes traditionnelles et Cycles cosmiques, p. 21).

[10] Les critiques formulées contre Guénon à ce sujet ont pris parfois pour prétexte l’abus qu’ont fait du Templarisme les occultistes de tout genre. La déformation par ces derniers des idées traditionnelles a toujours fourni des arguments de choix aux détracteurs de la « science sacrée ». Mais il semble que cette question du Temple soit de celles où se vérifie le plus facilement l’impuissance de l’érudition moderne à franchir certaines « limites de l’histoire ».

[11] Cf. Étude sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, t. 1, p. 20.

[12] Luc Benoist : « Le Retour aux cycles », dans les Etudes Traditionnelles de septembre 1970, p. 220.

E.T. N° 415 SEPTEMBRE-OCTOBRE 1969

Dans le symbolisme de janv.-mars 1969, M. Jean Pierre Berger donne la traduction d’une étude publiée dans les Ars Quatuor Coronatorum Transactions par M. James Martin Harvey sous le titre : « L’initiation il y a 200 ans ». C’est une compilation des renseignements puisés dans plusieurs ouvrages anglais de la seconde moitié du XVIIIe siècle, et dont les plus souvent cités en Angleterre sont trois « divulgations » peut-être anti-maçonniques,  mais en tout cas utilisées pratiquement à l’époque comme « aide-mémoire » : Three distinct Knocks, relatant les usages des « Anciens » ; Jachin and Boaz, relatant les usages des « Modernes » ; et  The Grand Master Key, relatif aux rituels des uns et des autres.

Le travail de M. Harvey est des plus intéressants. On y trouve la mention de plusieurs façons d’opérer tombées en désuétude. Le Vénérable, la tête couverte à tous les degrés, se découvrait cependant pour ouvrir les travaux « au nom de Dieu et de saint Jean ». L’atelier n’utilisait pas de « Tableau de Loge » tout fait, mais on traçait ce Tableau sur le sol avec de la craie ou du charbon. Dans le cours de la réception était incorporée une sorte d’agape avec chants (récitation de l’instruction) et aussi ce qui est devenu, dans certaines Loges anglo-saxonnes la santé « Au plus jeune Maçon dans le monde ». Une autre santé curieuse était celle portée « Au cœur qui recèle et à la langue qui ne révèle jamais ». A la clôture des travaux, tous les assistants formaient la « chaîne d’union » en chantant le « chant de l’Apprenti ».

Mais ce qu’il y a de plus important dans l’article de M. Harvey, c’est la comparaison qu’il permet d’établir entre les rituels des deux Grandes Loges rivales qui devaient s’unir en 1813 pour former la Grande Loge Unie d’Angleterre. Les modernes avaient adopté (vers les années 1730-1739, paraît-il) des signes inversés. Ils ignoraient les Officiers appelés Diacres (qui, chez les Anciens, venaient immédiatement après les Surveillants et portaient comme insigne une longue baguette noire de « sept-pieds ». Chez les Modernes, les deux Surveillants se tenaient à l’Occident. Dans les initiations, « les Modernes inversaient la gauche et la droite et se montraient moins consciencieux que leurs rivaux pour les rites, notamment en ce qui concerne le “dépouillement des métaux” ». La Bible, toujours surmontée du compas et de l’équerre, était ouverte « chez les modernes au premier chapitre de saint Jean et chez les Anciens à la seconde Épitre de saint Pierre ». Nous pensons qu’il y a lieu de nous arrêter quelques instants sur cette dernière indication.

Que les Anciens, dont on connait la fidélité ombrageuse envers les usages des Opératifs, aient ouvert la Bible dans leurs Loges à un texte de saint Pierre plutôt qu’à un texte johannique, voilà qui peut surprendre les Maçons français, mais pas seulement les Maçons français. Mackey, dans les six grandes pages de références bibliques à usage maçonnique placées à la fin de son Encyclopédie, ne cite pas la seconde Épître de Pierre, où l’on ne trouve effectivement aucune allusion susceptible d’être interprétée maçonniquement. Pourquoi donc les Anciens ont-ils décerné de tels honneurs à cette courte lettre, au point, nous apprend M. Harvey, d’en utiliser le début pour l’oration prononcée sur le récipiendaire au cours des rites d’initiation ? Nous sommes en présence d’une énigme. Essayons d’en trouver la clef dans le texte scripturaire lui-même.

Après quelques recommandations d’ordre moral et disciplinaire habituelles dans les écrits apostoliques, l’Épître prend tout à coup un caractère eschatologique, et traite essentiellement du second avènement du Christ dont elle énumère quelques-uns des traits majeurs : l’alternance des destructions du monde par l’eau et par le feu ; l’importance du « millénium » (« Mille ans sont comme un jour aux yeux du Seigneur ») ; le « jour de Dieu » où, dit l’Apôtre par deux fois, « les cieux passeront avec fracas et les éléments embrasés se dissoudront ». Cette dernière formule rappelle (surtout si l’on considère qu’en Loge la Bible, parole de Dieu, est toujours recouverte du compas, symbole du ciel, et de l’équerre, symbole de la terre) la conclusion de la prophétie du Christ sur la fin du monde : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas ».

A la fin de son Épître, le Prince des Apôtres fait appel à l’enseignement de l’autre « colonne de l’Église » : « Notre frère bien-aimé, Paul, vous a écrit sur ces questions avec la sagesse qui lui a été donnée ». L’Épître eschatologique de saint Paul est la seconde aux Thessaloniciens. Le  «  vase d’élection » y trace un portrait saisissant de « l’homme d’iniquité, le fils de perdition, l’adversaire qui s’élève contre tout ce qui porte le nom de Dieu et qu’on adore ». (Cette précision est importante ; elle prouve que l’Antéchrist ne s’élèvera pas contre une religion particulière, mais contre toutes les traditions authentiques sans exception). Il séduira les nations égarées par une « faculté d’illusion » qui leur a été envoyée par Dieu lui-même. (Cette remarque peut répondre en partie à la « question » mentionnée par Guénon à la fin du Règne de la Quantité). Et saint Paul, évoquant un enseignement oral sans doute secret qui doit remonter au Christ lui-même, ajoute : « Et maintenant vous savez bien  ce qui lui fait obstacle [à l’Antéchrist], afin qu’il ne se manifeste qu’en son temps ». Ce passage est considéré par les théologiens d’aujourd’hui comme l’un des plus difficiles de la Bible. Mais les anciens Pères de l’Église pensaient communément que l’obstacle à la venue de l’Antéchrist était l’empire Romain, la dernière des grandes monarchies dont il est question dans la prophétie de Daniel relative à la « translation des Empires ». L’empire Romain, avec le triomphe du Christianisme est devenu le Saint-Empire. On voit que nous ne nous sommes éloigné de la Maçonnerie qu’en apparence. Il est vrai que les Maçons actuels ne se préoccupent  guère des « destins » traditionnels de leur Ordre, auxquels cependant bien des formules rituelles qu’ils répètent sans y prendre garde font allusion. Et pourtant, c’est sans doute à des considérations de cet ordre que pensait René Guénon lorsque, rectifiant une assertion d’Albert Lantoine, il envisageait la possibilité pour la Maçonnerie de venir au secours des religions « dans une période d’obscuration spirituelle presque complète », et cela, « d’une façon assez différente de celle » préconisée par l’auteur de la Lettre au Souverain Pontife, « mais qui du reste, pour en être moins apparente extérieurement, n’en serait cependant que d’autant plus efficace ». (Études sur la F.-M., t. II, p. 100).

Denys Roman

E.T. N° 414 Juillet-Août 1969

La revue Atlantis traite d’un sujet particulier dans chacun de ses numéros. Celui de mars-avril 1968 est consacré à Louis-Claude de Saint-Martin. On y trouve reproduit un ancien article de Paul Le Cour sur les manifestations « métapsychiques » auxquelles il assista entre les deux guerres mondiales. Sous le titre : « Carnet d’un jeune Elu Coën », M. Robert Amadou publie de très nombreuses pensées inédites écrites alors que Saint-Martin, âgé de 25 ans, venait tout juste d’entrer dans l’Ordre de Martinez de Pasqually. Le style de ces pensées est élégant ; quant au fond, il est souvent intéressant et parfois même assez remarquable. Mais d’une façon générale, elles ont une allure assez « sentimentale »,  et témoignent ainsi que leur auteur, à l’heure même qu’il se préparait à devenir l’homme de confiance et le secrétaire du « Grand Souverain » Martinez, avait déjà des tendances plutôt mystiques que vraiment initiatiques. Comme le remarque M. Raymond Christoflour, « ces pratiques de magie cérémonielle dans lesquelles Saint-Martin dit s’être engagé…, il est curieux qu’il n’y fasse ici à peu près aucune allusion ».

Le dernier article de ce numéro, dû à M. Pierre Tettoni, est intitulé : « Le nouvelle Église de Mme de Krüdener ». Se référant à plusieurs ouvrages, en français et en allemand, il donne une bonne bibliographie de cette femme peu ordinaire. Sa « nouvelle Église » n’est guère originale, et l’on trouve des conceptions de ce genre chez un grand nombre de mystiques (surtout chez ceux dont l’imagination n’est pas tenue en bride par les disciplines d’une Église « établie »). Par contre, les idées politiques de la baronne eurent une fortune singulière. Née à Riga en 1764, la future baronne de Krüdener subit des influences aussi diverses que celles de Bernardin de Saint-Pierre, de John Stilling (continuateur de Lavater) et du comte de Zinzendorf, protecteur des « Frères Moraves ». D’un mysticisme exalté, elle entra en relation en 1815 avec la Tzar Alexandre Ier. Ce souverain qui, depuis 1803, était Franc-Maçon (et même Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte), était devenu en 1812 (c’est-à-dire au moment où Napoléon entreprenait la campagne de Russie) d’une religiosité extrême, mais un peu en dehors des normes de l’Eglise orthodoxe ; il avait pour familiers des « piétistes » et même un quaker. Lui et la baronne de Krüdener étaient faits pour s’entendre. Ce fut la baronne qui inspira au Tzar l’idée de la « Sainte Alliance des rois », véritable ersatz du Saint-Empire supprimé 9 ans plus tôt, et qui était destinée à restaurer et à consolider en Europe l’« ordre » monarchique, profondément ébranlé par la Révolution française, dont l’Empire avait propagé de toutes parts les idées. Peu importe d’ailleurs que le texte originel de la Sainte-Alliance ait été profondément remanié par le chancelier autrichien Metternich et le ministre anglais Castlereagh, pour être finalement incorporé aux traités de Vienne sous l’œil sans doute narquois de l’inquiétant Talleyrand. Ce qu’il y a lieu de noter surtout (mais naturellement M. Tettoni n’avais pas à y faire allusion), c’est que la Sainte-Alliance est une de ces tentatives sans avenir dont il est question au chapitre XXXI du Règne de la Quantité. On y présentait comme « l’ordre » sans épithète ce qui n’était, dans la meilleure des hypothèses, qu’un état de moindre désordre. La Sainte-Alliance deviendra vite une « quadruple alliance », dont les membres se méfiaient terriblement les uns des autres. Quand Mme de Krüdener s’éteindra en 1824 (un an avant la mort d’Alexandre Ier, mort qui donna et donne encore lieu à tant de controverses), le « grand dessein » de la baronne, cette Sainte-Alliance qui n’avait pourtant que 9 ans, ne sera guère plus qu’un souvenir.

— Le numéro de mai-juin 1968 traite du Compagnonnage. On y trouve des articles de Fernand Pignatel et de MM. Jacques d’Arès et Lucien Carny. Les auteurs ont notamment mis l’accent sur l’attitude assez généralement observée par les Compagnons à l’égard des conditions du travail moderne, conditions si peu compatibles avec le caractère « sacré » du travail dans les civilisations traditionnelles. Ces conditions rendent d’ailleurs  aux Compagnons actuels l’« œuvre » initiatique de plus en plus difficile, puisque pour eux (contrairement à ce qui se passe pour les Maçons) l’activité professionnelle est restée le rite essentiel.

— Le numéro de juillet-août 1968 parle des calendriers luni-solaires antiques. Dans  le premier article, dû à M. Dupuy-Pacherand, nous trouvons quelques précisions intéressantes, notamment sur les calendriers romain, chinois et maya. C’est ainsi qu’est rappelé le rôle joué dans la constitution de l’année romaine par le roi Numa (année de 10 mois), puis par Jules César (année de 12 mois) qui utilisa pour cette réforme certaines données astronomiques de source égyptienne. On remarquera que ces questions relèvent essentiellement de l’« art sacerdotal » ; l’action de Numa en cette matière s’explique aisément ; quant à César, on sait qu’il était le Pontifex Maximus. Ces deux règnes marquent effectivement des « tournants » décisifs dans l’histoire de la religion romaine. Une réadaptation de la tradition doit nécessairement entraîner une réforme du calendrier, qui chez tous les peuples a un caractère religieux en rapport avec les « déterminations qualitatives du temps ». On pourrait faire observer en passant que, même en Occident, l’action de l’autorité spirituelle en cette matière n’a jamais été sérieusement contestée. Aujourd’hui encore, dans notre monde moderne qui se fait gloire d’être presque totalement « désacralisé », on ne conçoit guère que la date de Pâques puisse être « stabilisée » sans un accord préalable des différentes Églises chrétiennes. Une chose assez singulière, c’est que le calendrier de César (calendrier julien) a été conservé tel quel par les diverses Églises, qui se sont bornées à supprimer la distinction entre « jours fastes » et « jours néfastes ». L’Église byzantine et la plupart des autres Églises orientales ont d’ailleurs conservé le calendrier julien jusqu’à nos jours. Par contre, l’Église romaine (suivie en cela par les Églises protestantes) a remplacé le calendrier julien par le calendrier grégorien. C’est le pape Grégoire XIII qui, en 1582, décida que le lendemain du 4 octobre de cette année serait appelé non pas 5 octobre, mais bien 15 octobre. Une chose curieuse est rappelée par Atlantis. Dans cette nuit du 4 au 15 octobre 1582, survint ce que l’Église appelle le natalis (c’est-à-dire la « naissance au ciel », ou la mort à la terre) de sainte Thérèse d’Avila, réformatrice du Carmel, qui avait si profondément infléchi la haute spiritualité de son Église que certains spécialistes de l’histoire du sentiment religieux (nous pensons surtout à Edouard Estaunié) ont appelé la rapide expansion de sa doctrine « l’invasion mystique ». Un autre point moins connu, c’est que le Carmel perdit à cette époque la plus grande partie de ses caractères orientaux et abandonna son antique liturgie, qui avait une allure « pascale » très accentuée. A la suite de ces modifications, Carmes et Carmélites adoptèrent la liturgie romaine, continuant toutefois à honorer les prophètes Elie et Elisée comme leurs fondateurs.

Un autre article, par M. Georges-A. Mathis, traite du « calendrier celtique » en bronze découvert en 1897 à Coligny (département du Jura) ; les fragments originaux de ce calendrier sont au musée de Lyon ; mais des moulages en existent au Musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye. L’article donne des citations de la revue Ogam rappelant l’extrême difficulté de toute interprétation des monuments de ce genre. Nous pensons du reste, comme l’auteur de l’article, que les éléments que l’on peut tirer du calendrier de Coligny sont suffisants pour montrer à l’évidence que les Celtes qui le fabriquèrent ou l’inspirèrent avaient des connaissances dans la science sacrée de l’astrologie qui ne peuvent être le fait de simples barbares.

D’une façon générale, nous avons remarqué dans ces divers numéros d’Atlantis beaucoup de traces d’un esprit tourné vers la Tradition, qui ne peuvent que rendre cette revue très sympathique à nos lecteurs. Ce qu’il faut noter aussi, c’est que ses collaborateurs ne professent aucune vénération pour l’idole Progrès, et ne restent pas béats d’admiration devant les « miracles de la science ». Le fait aujourd’hui est assez rare pour mériter d’être signalé. M. Jacques d’Arès, qui rédige dans chaque numéro l’article de tête, stigmatise avec raison le rôle d’apprentis-sorciers joué par les savants modernes, qui s’essayent à échapper au « monde sublunaire », et cela, dit-il, « sans se soucier des conséquences que de telles entreprises peuvent avoir ». Nous avons noté aussi avec intérêt une allusion aux rapports actuels entre la science et la religion qui, dit-il, « cherchent à se rapprocher en utilisant des chemins qui ne débouchent que sur des impasses ».

Denys Roman

EN ATTENDANT L’HEURE DE LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

Sous ce titre a paru en 2013, dans la revue maçonnique italo-française La Lettera G / La Lettre G n° 18, une version sensiblement « édulcorée » des textes que nous avions initialement prévu d’y publier sous forme d’extraits de chapitres de Denys Roman et d’une introduction.

 La sélection des extraits fut notablement raccourcie ; la teneur de notre introduction rencontra de fortes réticences : leur parution ainsi « amenuisée » fut la dernière contribution que nous accordâmes à cette revue.

 Infiltrée par des tendances inquiétantes contraires aux principes traditionnels qui avaient inspiré sa fondation, La Lettera G / La Lettre G finit par se désagréger et cessa de paraître.

Les thèmes abordés dans ces extraits et leur présentation initiale conservant toute leur portée dans les circonstances présentes, nous les reprenons ici restaurés dans leur version originale.

En effet, compte tenu de l’évolution des choses aujourd’hui, on constate une aggravation considérable : celle-ci donne aux textes de l’auteur encore plus d’importance, ce qui doit être pris en considération.

 A. Bachelet

Saint Jean d’été 2018 E.̇ . V.̇ .

 


« En attendant l’heure de la puissance des ténèbres »

 Présentation

Les événements récents, plus précisément ceux qui se sont produits autour du solstice d’hiver 2012, nous suggèrent quelques réflexions en rapport avec la doctrine des cycles qui détermine l’ensemble du déroulement de la manifestation et de l’humanité depuis l’origine des temps. Ainsi, chaque cycle important ou secondaire est défini à son début par une « orientation » marquante qui le caractérise et détermine l’essentiel de son développement, et cela jusqu’à son achèvement où les éléments qui en constituent la quintessence seront les germes du cycle suivant.

Parmi les évènements qui paraissent illustrer le début d’un cycle secondaire – car il ne peut s’agir présentement de l’achèvement du Kali-Yuga qui marquera la fin de la présente humanité -, nous pensons que l’on peut retenir la renonciation à sa charge par le pape Benoît XVI. En fait, les dates retenues « par lui » (proximité du solstice d’hiver – et, plus précisément, entre celui-ci et l’équinoxe de printemps : les 11 et 28 du mois de février 2013) relèvent d’une détermination dont la signification symbolique appelle l’attention. S’ajoute à cela la convocation au Conclave dans une hâte qui s’apparente à de la précipitation, quelles qu’en puissent être d’ailleurs les raisons pratiques.

Cet évènement serait-il lié à une certaine « prophétie » que Rome n’a jamais ignorée, sans dire négligée ? Bien que ce dernier point ne soit pas à rejeter totalement en rapport avec la décision du Souverain Pontife, nous ne pouvons surtout nous empêcher de penser, d’autre part, à une certaine « révélation » que les papes successifs se sont toujours interdit de dévoiler car elle pourrait concerner plus particulièrement le destin de l’Église des derniers temps, lié à la charge de Pierre et associé au devenir de la « Ville aux sept collines ».

Concernant la « prophétie » (et non la « révélation ») que nous évoquions ci-dessus et qui est celle dite de saint Malachie, ce qui est à remarquer c’est que, comme l’observe Guénon : « le dernier pape est désigné comme Petrus romanus [mais]Comptes Rendus, Éditions Traditionnelles 1973, p. 64) ; on notera également ce qu’il précise ensuite sur « la justesse souvent frappante des devises se rapportant aux papes postérieurs à cette date [du Conclave de 1590] ». On retiendra aussi, en la période que nous vivons, la concomitance d’évènements et incidents « cosmiques » comme une chute de météorites en quantité inhabituelle, etc.

Notons, pour en terminer avec le sujet de cette présentation, la résurgence dans le domaine « social » de la « théorie du genre », tentative « prométhéenne » de l’homme moderne qui nie de façon grotesque l’état de nature propre au couple primordial. C’est, en fait, l’image de l’androgyne originel que l’on s’efforce de pervertir, tout en pensant rendre par là même sa réalisation illusoire et impossible. Cette sinistre influence, d’une extrême gravité dans ses conséquences, porte la marque contre-initiatique que Guénon a si souvent dénoncée comme étant caractéristique du règne de l’Antéchrist.

Ces réflexions préliminaires nous amènent à proposer à nos lecteurs quelques textes de Denys Roman relatifs à la question abordée : ce sont parmi les tout derniers qu’il ait rédigés et qui expriment sa pensée intime. Il s’agit d’extraits de l’Avant-propos de son premier ouvrage (René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie, Éditions Traditionnelles 1995) et de passages tirés de deux chapitres de son livre posthume (Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – « L’Arche vivante des Symboles », même éditeur, même année) : « En attendant l’heure de la puissance des ténèbres » (titre sous lequel nous avons rassemblé ces extraits) et « Les cinq rencontres de Pierre et de Jean ».

René Guénon, que Denys Roman qualifiait à juste titre de Maître en tant que maître doctrinal, et donc critère de vérité dans ce domaine, est la référence ultime de l’auteur : on retrouvera Guénon bien souvent cité dans une perspective eschatologique qui fut sans aucun doute une de ses principales « préoccupations » et dont son œuvre tout entière témoigne.

André Bachelet


Denys ROMAN
« En attendant l’heure de la puissance des ténèbres »
(Réunion d’extraits)

Avant-propos

[Extraits de René Guénon et Destins de la Franc-Maçonnerie, Éditions Traditionnelles, 1995, pp. 15-16 et 10 à 15.]

[…]

Dans les écrits nombreux de sa jeunesse, et où toute son œuvre future est en quelque sorte ébauchée, Guénon ne parle jamais de la proximité de la fin des temps. Mais, dès 1914, c’est-à-dire 600 ans après le drame de 1314, il a la vision très nette de l’abîme où le monde se précipite, et dans tous ses ouvrages, à une ou deux exceptions près, il fera mention de ses craintes, qui deviendront toujours de plus en plus claires et de plus en plus pressantes.

Et ces craintes étaient surtout vives à l’égard de ce qu’il y a encore de traditionnel en Occident, c’est-à-dire de l’Église et de la Maçonnerie. Il voyait avec inquiétude se multiplier, au sein de ces deux institutions, les « infiltrations » des représentants du néo-spiritualisme et même de la contre-initiation. Il en avait perçu les visées, notamment en ce qui concerne la Maçonnerie, dont les « influences psychiques » pourraient être utilisées à des fins anti-traditionnelles… Si du moins la Toute-Puissance, selon la parole de saint Augustin, « ne préférait tirer le bien du mal plutôt que de ne pas permettre qu’il arrivât aucun mal »[1].

Depuis la mort de Guénon, la situation de la Maçonnerie s’est considérablement aggravée. Il est inutile de donner des détails qui seraient pénibles et que tout le monde connaît. Est-ce une raison, pour les rares personnes qui, selon le vœu secret de Guénon, ont demandé et reçu l’initiation maçonnique, de désespérer de l’Art Royal ? Nous devons nous rappeler que « c’est lorsque tout semblera perdu que tout sera sauvé », et que la « naissance de l’Avatâra  » se fait au cœur de la nuit la plus noire du sombre hiver, de même que la Résurrection a lieu alors que le Pasteur a été frappé et que les brebis du troupeau sont dispersées.

 […]

Le Catholicisme étant une institution fortement hiérarchisée, ce qui importe surtout à notre point de vue, c’est le comportement exercé à l’égard de Guénon par les successeurs de l’apôtre qui reçut, selon la promesse faite dans les champs de Césarée, les clefs qui confèrent le pouvoir pontifical de lier et de délier. Lorsque Guénon publiait son œuvre, sous deux Pontifes de personnalités assez différentes (Pie XI et Pie XII), il y avait au Vatican un dicastère, le plus élevé en dignité puisque le pape lui-même en était le « préfet », dont l’unique objet était de veiller à l’intégrité de la doctrine. Tout ouvrage susceptible de nuire à la foi de l’« Église enseignée » pouvait lui être déféré et faisait l’objet d’enquêtes approfondies. Dans les cas défavorables, Rome n’hésitait pas à condamner : Bergson s’en est aperçu, et aussi quelques autres. Les adversaires catholiques de Guénon peuvent faire confiance a posteriori à la haine vigilante des anti-guénoniens déclarés ou cachés. De l’académicien Henri Massis à l’inquiétant Frank-Duquesne, en passant par Mgr Jouin et le R.P. Allo (nous en omettons et non des moindres), ils ne sont pas rares ceux qui ont abominé Guénon au point de voir en lui un suppôt de l’Enfer. « J’appelle un chat un chat, hurlait Frank-Duquesne, et Guénon un ennemi du Christ et de son Église. » Et le forcené avait de puissantes relations dans les milieux religieux et « littéraires ». Les dénonciations auprès du Saint-Office n’ont pas manqué. Mais Rome a gardé le silence : l’œuvre de Guénon n’a pas été mise à l’Index.

Guénon attachait trop d’importance au « geste »[2] et donc aussi à l’absence de geste pour ne pas interpréter symboliquement une telle attitude. Lui-même a fait observer que Pierre a entendu, en même temps que les deux « fils du tonnerre » les paroles, difficilement traduisibles dans les langages de la terre, qu’échangèrent avec le Christ, sur la montagne de la Transfiguration, les prophètes Moïse et Élie. Dans les Évangiles, Pierre est parfois durement repris par son Maître pour avoir parlé trop à la légère. Et de même que l’inexprimable, dans l’ordre de la connaissance, surpasse incommensurablement tout ce qui peut être exprimé, on peut dire que les silences de Pierre sont parfois plus remplis de « signification » que ses paroles.

Nous voudrions maintenant tenter d’expliquer les raisons de l’attention privilégiée accordée par Guénon à la Franc-Maçonnerie. Nous pensons qu’elle est due en premier lieu au fait que cette organisation admet des membres appartenant à des traditions différentes[3]. En conséquence, les représentants de ces diverses traditions peuvent s’y rencontrer, et c’est même, remarquons-le, le seul « lieu traditionnel » où de tels contacts peuvent s’établir. La chose est loin d’être sans importance à l’époque du cycle où nous sommes présentement.

Mais cette « parenté » de la Maçonnerie avec plusieurs traditions amène une autre conséquence, elle aussi très importante. Lorsqu’une organisation relevant de telle ou telle tradition est sur le point de disparaître, elle peut certes transmettre tout ou partie de son « dépôt » à une autre organisation relevant de la même tradition ; mais elle peut aussi faire cette transmission à la Maçonnerie, puisque cette dernière n’est étrangère à aucune forme traditionnelle. Et c’est pourquoi Guénon a pu écrire que la Maçonnerie a plusieurs origines, ayant reçu l’héritage de nombreuses organisations antérieures.

On sait que les plus célèbres de ces héritages sont l’Orphisme et le Pythagorisme des Grecs et les Collegia fabrorum des Romains, relevant de traditions « disparues »[4], et ensuite l’Ordre du Temple et le « Collège invisible » de la Rose-Croix, relevant de la tradition chrétienne. De tels héritages sont éminemment précieux. Les collèges d’artisans furent fondés par Numa (l’équivalent romain du Manu védique), qui fit construire le temple de Janus, le dieu au double visage, dont le sanctuaire était ouvert pendant la guerre et fermé pendant la paix. Quant à l’héritage orphico-pythagoricien, il relie la Maçonnerie à la Tradition primordiale, à cause des liens de Pythagore avec l’Apollon delphique et hyperboréen.

La Maçonnerie a ainsi permis à des éléments relevant de civilisations mortes de demeurer vivants[5] et d’être ainsi non seulement des vestiges du passé, mais aussi des « germes » pour le futur. Et cela peut faire penser à la « séparation » qui doit s’effectuer à la fin du cycle entre ce qui doit périr et ce qui doit être sauvé[6], séparation qui est analogue à ce qu’est, dans le Christianisme, le « Jugement dernier »[7].

Évidemment, attribuer un tel rôle à la Maçonnerie, c’est la regarder bien autrement que ceux qui voient en elle une « société de pensée » ayant pour but « le Progrès sous toutes ses formes » ou encore un « système particulier de morale », ou même un simple divertissement pour dilettantes, voire une méthode pour faire de l’or. Mais des préoccupations aussi « terrestres » n’auraient jamais pu retenir l’attention d’un René Guénon. Et c’est des idées de Guénon que nous entendons ici nous occuper exclusivement.

Nous pensons, en effet, que cette transmission d’éléments « antiques » à la Maçonnerie implique que cette dernière a un rôle à jouer lors de la fin du cycle et qu’en conséquence, elle doit demeurer vivante jusqu’à ce terme de notre humanité. Ce n’est d’ailleurs pas autre chose que veut exprimer symboliquement la formule rituelle selon laquelle la Loge de saint Jean se tient « dans la vallée de Josaphat ».

Et cette mention de saint Jean nous amène à considérer les héritages que l’Ordre maçonnique a reçus de la « tradition monothéiste » et plus particulièrement de sa forme chrétienne qui, elle, a reçu de son fondateur la promesse de subsister « jusqu’à la consommation du siècle ». C’est donc simplement parce que ces organisations ont disparu, par suppression dans le cas des Templiers, ou encore par suite de leur départ de l’Europe dans le cas de la Rose-Croix, que leur héritage est passé à la Maçonnerie.

La Maçonnerie était d’ailleurs toute désignée pour recevoir le dépôt de l’Ordre Templier, qui était comme elle de caractère «  johannique ». Les Templiers rendaient un culte particulier à saint Jean, ce qui n’est pas étonnant car l’Apôtre préféré du Christ apparaît dans les Évangiles comme le type et le modèle des initiés. N’a-t-il pas été désigné par son Maître comme « fils du tonnerre » ? Il est également « fils de la Vierge », expression hermétique qui, rappelle Guénon, désigne aussi les initiés. Et il n’est pas jusqu’au culte rendu exotériquement par l’Église qui ne reconnaisse à saint Jean des privilèges particuliers et d’un caractère « secret »[8].

Quant aux rapports de saint Jean avec la fin du cycle, ils sont extrêmement marqués. L’Apôtre a reçu l’assurance de « demeurer » jusqu’au retour du Christ dans la gloire ; et c’est sous le nom de Jean qu’est placé le dernier livre de la Bible, relatant symboliquement les évènements qui doivent précéder ce retour, annonciateur de la restauration de l’état primordial.

La Maçonnerie cependant n’est pas placée sous le seul patronage de Jean l’Évangéliste, mais bien sous celui des deux saints Jean, l’Évangéliste et le Précurseur. Or ce dernier a lui aussi des rapports très étroits avec la fin des temps. Le fils de Zacharie (qui, en recevant son nom, a fait « retrouver » la parole à son père qui l’avait « perdue ») est dit en effet devoir « marcher dans l’esprit et la vertu d’Élie », le prophète enlevé au ciel dans un char de feu, et qui est aussi, avec Hénoch, un des deux « témoins » dont parle l’Apocalypse, qui sont les précurseurs du second avènement. Le Christ lui-même a dit de Jean-Baptiste : « Il est Élie qui doit venir. »

De tous les personnages du Nouveau Testament, il n’en est aucun qui ait avec la fin du cycle des rapports aussi intimes que les deux saints Jean[9]. Et l’on peut en déduire qu’un Ordre placé sous leur patronage particulier doit lui aussi avoir quelque relation avec cette fin. Il ne faut pas chercher ailleurs, pensons-nous, la raison pour laquelle cet Ordre a été constamment « élu » pour devenir « l’Arche » où s’est produit « l’entassement » de tout ce qu’il y a eu de vraiment initiatique dans le monde occidental[10].

De tels « destins » ne pouvaient que retenir l’attention de René Guénon, dont l’œuvre, pensons-nous, ne pouvait surgir qu’aux abords de la fin du cycle. […].

 

En attendant l’heure de la puissance des ténèbres

[Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie « L’Arche vivante des Symboles », Éditions Traditionnelles, 1995, chapitre XXI, pp. 247 à 250.]

 Durant les années qui suivirent la libération de la France, certains lecteurs de René Guénon, qui avaient retrouvé avec joie la publication régulière de ses articles et de ses chroniques, se plaignaient parfois (entre eux) de ce que le Maître se laissât trop souvent aller à discuter sur « des détails de symbolisme », au lieu de traiter de la seule chose qui importe vraiment : la réalisation métaphysique. Un tel « reproche » – l’avouerons-nous ? – ne laissait pas de nous surprendre, venant de guénoniens. À plusieurs reprises, en effet, Guénon avait mentionné qu’il s’inspirait, pour ses écrits, des événements qui se produisaient dans le monde et qui devait forcément « manifester » certaines de ces réalités d’un ordre supérieur auxquelles seules il attachait quelque intérêt. Négliger ces événements, c’était, selon lui, admettre qu’ils sont le fait du « hasard », conception foncièrement anti-traditionnelle, mais à laquelle certains philosophes ultramodernes, qui se targuent parfois de « spiritualisme », attribuent dans l’évolution du Cosmos un rôle prépondérant. […].

Dans les « critiques » dont nous parlons ci-dessus, nous avions tout de suite été frappé par l’expression « détails de symbolisme ». Il suffit d’avoir étudié quelque peu les traités sur le symbolisme hermétique pour se rendre compte de l’importance capitale qu’y joue le moindre détail. Or, on sait les rapports de l’hermétisme avec la Maçonnerie, rapports soulignés par la présence de la racine HRM à la fois dans les noms Hermès et Hiram. Mais nous aurons dans le cours de cet article à insister sur l’importance de certains détails qu’on trouve dans les textes sacrés du Christianisme, et singulièrement dans les plus sacrés de tous : ceux qui ont trait à la Passion et à la Résurrection du Christ.

 Une des particularités qui distinguent fondamentalement la pensée symbolique de la pensée profane, même « philosophique », c’est l’importance qu’y jouent les différents modes de « correspondance ». On sait, par exemple, les rapports qui relient les sept planètes de l’astrologie traditionnelle aux sept métaux de l’alchimie (et aussi, par extension, aux sept « couleurs » du blason). Nous allons maintenant attirer l’attention sur une correspondance d’un type particulier : celle qu’on peut établir entre les événements de la vie mortelle du Christ et ceux qui ont marqué et qui marqueront l’existence « terrestre » de l’épouse du Christ, qui est l’Église.

Rappelons tout d’abord que l’Église, dans son universalité, comprend à la fois les institutions exotériques connues officiellement sous les noms des différentes Églises, mais aussi l’ésotérisme chrétien, incarné au cours des siècles en diverses organisations qui, pratiquement, ont toutes fini par se résorber dans la seule Franc-Maçonnerie. Pour ne pas alourdir notre exposé, nous nous contenterons de faire un rapprochement entre certains faits qui ont marqué la fin de la vie terrestre de Jésus et ceux (que nous connaissons par la révélation des Écritures) qui marqueront le comportement de l’Église au cours des tribulations de la fin du cycle.

Lors de son arrestation au jardin des Oliviers, le Christ avait dit aux envoyés du prince des prêtres : « C’est maintenant votre heure, l’heure de la puissance des ténèbres » (Luc, XXII, 53). Il fut mis en croix à la sixième heure du jour, et « de la sixième heure à la neuvième, il y eut des ténèbres sur toute la terre » (Matthieu, XXVII, 45 ; Marc, XV, 33 ; Luc, XXIII, 44). Durant cette longue « obscuration », le seul Apôtre présent était Jean, qui avait suivi la « Voie Douloureuse » avec la Vierge Marie et aussi avec quelques femmes parmi lesquelles Marie de Magdala, qui toutes apparaissent dans les Évangiles comme des « myrrhophores », c’est-à-dire des « porteuses de myrrhe », la myrrhe étant, selon Guénon, le « breuvage d’immortalité », le troisième et le plus excellent des présents offerts par les Mages au Christ naissant.

Jean, bien entendu, représente ici l’ésotérisme. Mais où étaient donc les représentants de l’exotérisme ? Tous s’étaient enfuis, à l’exception pourtant de Pierre qui était allé jusqu’au palais de Caïphe où il avait eu le malheur de renier son Maître par trois fois. Rentré en lui-même au chant du coq, il était parti pour « pleurer amèrement », n’ayant pas osé se joindre aux femmes fidèles qui, avec le disciple bien-aimé, avaient eu le courage de monter jusqu’au Golgotha. Nous ne nous arrêterons pas sur la « valeur » exotérique de ces « larmes amères », que nous comparerions volontiers à celles versées par le premier couple humain chassé du Paradis. Mais il convient de rappeler que, dans le langage secret utilisé par Dante et les Fidèles d’Amour, le mot « pleurer » avait une signification très particulière. Les organisations initiatiques d’alors, depuis la destruction de l’Ordre du Temple, avaient décidé de cacher, beaucoup plus complètement qu’auparavant, leurs doctrines et leur existence même. Et c’est le fait de cette « dissimulation » qu’ils désignaient symboliquement par le verbe « pleurer ».

Durant ces trois longues heures d’obscurité surnaturelle, nous savons donc que Pierre « pleurait », tandis que Jean recevait du Christ, comme un « dépôt » particulièrement sacré, la garde de sa mère, ce fait exceptionnel ayant eu comme témoins les seules myrrhophores. Rappelons aussi qu’à la neuvième heure le Christ, avant de mourir, poussa en hébreu un cri que les assistants prirent pour un appel au prophète Élie ; et, dans le symbolisme très complexe de Dante, 9 avait une importance particulière, au point que l’Alighieri a pu écrire : « Béatrice est elle-même le nombre 9. »

La quatrième et dernière partie de notre Manvantara est le Kali-yuga ou âge sombre. Nous sommes à la fin de cet âge de fer, et cette fin connaît une obscuration qui s’accélère rapidement et deviendra bientôt presque totale. Ce sera alors « l’heure de la puissance des ténèbres » qu’on appelle encore le « règne de l’Antéchrist ». Si nous avons raison d’attendre à une telle époque des événements en correspondance avec ceux qui ont précédé la mort du Christ, il devrait se produire quelque chose de comparable à ce que furent autrefois les larmes de Pierre et en même temps une sorte de « promotion » de la fonction de Jean. Nous avons parfaitement conscience de la gravité de ce que nous disons là. Nous savons quel usage peuvent en faire les ennemis de l’Ordre maçonnique, et aussi les chrétiens adversaires de toute idée d’ésotérisme. Mais d’autres avant nous ont envisagé des événements de cet ordre, et ont été frappés par la double prédiction qui termine l’Évangile selon saint Jean et qui semble bien n’avoir pas d’autre but que de faire allusion aux événements des derniers jours. Il est vrai que si la prédiction au sujet de Jean est bien connue (« Je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne »), celle relative à Pierre semble avoir moins attiré l’attention. La voici : « En vérité je te le dis, lorsque tu étais jeune, tu te ceignais toi-même et tu allais où tu voulais. Mais quand tu seras vieux, tu étendras les bras, un autre te ceindra et te mènera là où tu ne voudrais pas aller. » Cela ne fait-il pas allusion à une certaine perte d’indépendance pour les successeurs de Pierre ?

L’obscurité est, pour la condition « espace » exactement ce qu’est le silence pour la condition « temps », – ce silence qui est le premier des devoirs imposés aux initiés, et que les Fidèles d’Amour symbolisaient par l’injonction de « pleurer ». Mais l’obscurité a deux aspects, l’un maléfique et l’autre bénéfique. L’obscurité complète symbolise la « mise sous le boisseau » de la Tradition, ou tout au moins de sa partie « visible » : c’est vraiment « l’heure de la puissance des ténèbres ». Mais c’est aussi seulement au sein de cette obscurité que peut s’accomplir le passage d’un cycle à un autre, passage qui est toujours celui de l’âge de fer à l’âge d’or. Pour en revenir au symbolisme évangélique, dans la dernière page du texte johannique, le dernier ordre donné par Jésus à Pierre fut l’injonction : « Suis-moi ! » Et Pierre, se retournant alors, vit que Jean venait derrière eux, c’est-à-dire les suivait. Quelles que puissent être les dernières et terribles tribulations qui assailliront l’Église dans les derniers jours, on peut être certain que Pierre et Jean se retrouveront alors pour être les serviteurs obéissants du Maître incomparable qui a pu dire : « Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais il aura la Lumière de la Vie. »

 

Les cinq rencontres de Pierre et de Jean

[Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie « L’Arche vivante des Symboles », Éditions Traditionnelles, 1995, chapitre XXII, pp. 255 à 261.]

[…]

Tout ce qui est dit dans les Écritures chrétiennes de saint Jean a un caractère ésotérique et initiatique, mais ce caractère est surtout mis en évidence quand on lui applique les règles du symbolisme universel. Cela n’est pas surprenant, puisque le but du langage symbolique est précisément d’aller plus loin que les possibilités étroitement limitées du langage « ordinaire ». Deux conséquences découlent immédiatement de ce que nous venons de dire. D’abord, les théologiens et les exégètes qui négligent l’importance de ce langage symbolique passent à côté de l’interprétation exacte et « supérieure » des textes qu’ils étudient. Ensuite, dans lesdits textes, le moindre détail, qui pourrait paraître « insignifiant » si on le considère en lui-même, devient au contraire chargé de signification dès lors qu’on le considère à la lumière de la science symbolique.

Les textes relatifs à saint Jean qu’on trouve dans le Nouveau Testament peuvent être divisés en trois classes. Dans la première, saint Jean figure, sinon seul, du moins seul à être nommé entre les douze Apôtres ; le plus important de ces textes est celui où le Christ en croix fait de Jean le fils et le gardien de la Vierge. Dans la seconde classe, nous voyons Jean accompagné de son frère Jacques (lui aussi « fils du tonnerre ») et de Pierre ; ces textes, au nombre de trois, ont trait à la Transfiguration, à la résurrection de la fille de Jaïre et à l’agonie de Jésus au jardin des Oliviers. Enfin, la troisième classe comprend les textes où Jean est mis directement en relation avec le prince des Apôtres, saint Pierre. Ces textes, au nombre de cinq (quatre à la fin de l’Évangile de Jean, un au début des Actes des Apôtres), nous nous proposons de les examiner brièvement[11].

 Jean, XIII, 21-28. – Nous sommes à la dernière Cène. Le Christ vient de dire à ses Apôtres : « L’un de vous me trahira. » Surprise des disciples, qui interrogent l’un après l’autre leur Maître sans obtenir de réponse. Finalement Pierre, voyant Jean qui repose sur la poitrine du Seigneur, lui fait signe d’interroger Jésus, qui donne alors au disciple préféré l’indication du « signe manuel » qui permettra de reconnaître le « fils de perdition ».

Jean, XVIII, 15-25. – Après l’agonie au jardin des Oliviers et l’arrestation de Jésus, tous les disciples, l’abandonnant, se sont enfuis. Pierre et Jean, cependant, suivent de loin le cortège qui conduit le prisonnier à la demeure du grand-prêtre Caïphe. Jean, qui était connu du grand-prêtre, entre dans la cour du palais et y fait aussi entrer Pierre. C’est dans cette cour que vont se produire les trois reniements successifs du prince des Apôtres, lequel, ayant croisé son regard avec celui de Jésus après avoir entendu le coq chanter, sortira de la cour pour « pleurer amèrement ».

Jean, XX, 1-9. – Le Vendredi saint est passé, la fête du sabbat aussi, et, le premier jour de la semaine commençant à luire, Marie de Magdala, accompagnée de quelques autres femmes, achète des parfums et se rend au sépulcre pour embaumer le corps du crucifié. En arrivant, elles trouvent la pierre qui fermait le sépulcre enlevée, l’entrée béante et le tombeau vide. Dans son affolement, Marie-Madeleine se précipite chez les Apôtres pour les informer. Pierre et Jean partent en courant au sépulcre. Jean arrive le premier, mais attend que Pierre soit arrivé et entré dans le sépulcre pour le suivre et constater à son tour qu’il est inutile de chercher parmi les morts l’Auteur de la Vie.

 Jean, XXI, 15-24. – Le quatrième épisode est célèbre, car il termine le quatrième Évangile. Pierre, dont les larmes et l’amour ont lavé la faute, vient d’être confirmé par son Maître dans sa charge de Pasteur des agneaux et des brebis, qui implique, rappelons-le, le « pouvoir des clefs » donnant la faculté de lier et de délier. Devant de pareilles faveurs, Pierre, qui voit alors Jean se diriger vers eux, se demande ce que le Maître a bien pu réserver à son disciple bien-aimé. Il interroge le Christ, qui lui fait alors la réponse célèbre : « Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? »

Actes des Apôtres, III, 1-10. – Nous sommes maintenant dans les tout premiers jours de l’Église. Pierre et Jean montent au Temple pour y prier. À la porte, un boiteux leur demande l’aumône, et Pierre lui dit : « Je n’ai ni or ni argent, mais ce que j’ai je te le donne. Au nom de Jésus de Nazareth, lève-toi et marche. » Le miracle s’accomplit aussitôt.

Examinons maintenant, à la clarté du symbolisme, ces cinq épisodes. Pour interpréter le premier rappelons-nous que Pierre représente l’exotérisme, Jean l’ésotérisme et Judas la contre-initiation. On voit alors que l’exotérisme a besoin de l’ésotérisme pour déceler les « prestiges » de la contre-initiation. Et on nous dira sans doute que – Guénon l’avait déjà signalé – l’ésotérisme chrétien et la Maçonnerie en particulier se sont aussi mal défendus contre les infiltrations de la contre-initiation que les Églises chrétiennes et le Catholicisme par exemple[12]. Mais on peut assurer en tout cas que personne, en Occident, n’a autant que Guénon donné de précisions sur les tactiques des forces obscures et, d’une manière générale, sur la « technique de la subversion ». Et c’est à sa connaissance exceptionnelle de tout ce qui touche à l’ésotérisme et à l’initiation qu’il devait ses clartés sur leurs antithèses émanant du « Satellite sombre » : le néo-spiritualisme et la contre-initiation.

Le second épisode que nous avons rapporté est difficile à interpréter, car il pourrait sembler que c’est Jean qui, en introduisant Pierre dans la cour de Caïphe, lui a donné l’occasion de ses trois reniements. Mais il serait bien audacieux, celui qui se permettrait de « juger » une défaillance aussitôt expiée par les larmes. O felix culpa ! chantait l’Église, naguère encore, dans la nuit de la Résurrection, à propos du péché d’Adam, qualifié aussi de « péché nécessaire ». Et nous remarquerons que si Pierre n’avait pas été amené par sa faute à quitter la cour de Caïphe et ainsi à se séparer de Jean, il aurait accompagné ce dernier au Calvaire et aurait été ainsi le témoin du don incomparable fait par Jésus au disciple bien-aimé. De ce don, les seuls témoins auront donc été les femmes qui, bravant les clameurs d’une foule poussant des cris de mort, furent fidèles jusqu’à la fin et purent ainsi assister aux derniers moments de l’homme-Dieu et participer avec Joseph d’Arimathie à sa mise au tombeau[13].

Les troisième et quatrième épisodes sont faciles à interpréter. Le troisième souligne la primauté de celui à qui furent conférés les titres de Pasteur des brebis et de Prince des Apôtres, et à qui furent remises les clefs du royaume des cieux. Le quatrième épisode rappelle cependant que cette autorité s’arrête la où commence le domaine de Jean.

Dans le cinquième épisode, nous voyons Pierre agir seul pour guérir le malheureux frappé du « signe de la lettre B », Jean ne figurant dans cette histoire que par sa seule présence. Nous pensons qu’il y a là une leçon à méditer soigneusement par les « frères de Jean ». Dans la chimie moderne, fille indigente de l’alchimie traditionnelle, on appelle « catalyseur » un corps qui, nécessaire à une réaction, n’est cependant pas affecté par cette réaction qu’il se contente de permettre ou tout au plus d’activer. L’idéal, pour ceux qui se réclament de l’ésotérisme et de l’initiation, serait de pratiquer ce que Guénon appelle une « activité non agissante ». Une telle attitude est plus commune en Orient qu’en Occident, et l’on sait l’importance du « non-agir » (Wu-Wei) dans la tradition extrême-orientale. Mais la tentation de l’« activisme » hélas ! a fait des ravages dans bien des branches de la Maçonnerie.

On pourrait tirer, des cinq rencontres que nous venons d’examiner rapidement, quelques « enseignements pratiques » à l’usage des organisations initiatiques occidentales (et surtout des obédiences maçonniques) et plus spécialement des dignitaires qui ont reçu la lourde tâche de les diriger. Surveillance attentive de l’action insidieuse, mais parfois terriblement efficace, qu’exercent les agents de l’« adversaire » qui ont su s’infiltrer dans les rangs de l’initiation authentique ; patience à toute épreuve à l’égard des autorités exotériques régulières, en dépit de leurs incompréhensions, de leurs injustices et parfois même de leurs calomnies ; enfin refus absolu de céder à la « tentation » d’impliquer la Maçonnerie dans n’importe quelle activité de l’ordre social ou politique. Ceux qui connaissent bien l’œuvre de Guénon savent que de telles recommandations n’ont jamais été d’une nécessité aussi pressante que de nos jours. Et cela nous amène à quelques réflexions sur ce que nous appellerions volontiers le rôle dévolu à la Maçonnerie à la fin du cycle actuel.

Dans les anciens rituels, quand on demandait à un visiteur : « Où se tient la Loge de saint Jean ? », il devait répondre : « Sur la plus haute des montagnes ou dans la plus profonde des vallées, qui est la vallée de Josaphat. » Cette expression reconnaissait donc à la Maçonnerie, et cela en raison de ses rapports avec saint Jean, un lien particulier avec le « Jugement dernier ». D’autre part, au XVIIIe siècle en Angleterre, certains ateliers rattachés à l’obédience la plus traditionnelle d’alors, la « Grande Loge des Anciens », travaillaient avec la Bible ouverte à la seconde Épître de saint Pierre, qui est un des rares textes scripturaires parlant ouvertement des derniers temps. Enfin, nous rappellerons que, selon l’interprétation des plus anciens Pères de l’Église, l’« obstacle » à la venue de l’Antéchrist dont parle saint Paul dans la seconde Épître aux Thessaloniciens n’était autre que l’Empire romain. Cet Empire, reconstitué par Charlemagne, devint bientôt le « Saint Empire Romain Germanique », le mot « germanique » signifiant ici ésotériquement, comme il en sera également dans la Rose-Croix, la « terre des germes ». Cet Empire disparut en 1806, quelques années après qu’eût été fondé aux États-Unis d’Amérique le premier Suprême Conseil du Rite Écossais. Depuis lors, les Suprêmes Conseils de chaque nation portent le titre de « Suprêmes Conseils du Saint-Empire », et les armoiries du trente-troisième degré de l’Écossisme sont les armoiries mêmes du Saint-Empire, avec la devise « Deus meumque jus », que le Grand Orient de France, toujours avide de « modernisation », a cru bon de remplacer par Suum cuique jus. Il se trouve donc que l’« idée » (au sens platonicien de ce mot) du Saint-Empire est actuellement « résorbée » dans la Franc-Maçonnerie, et plus précisément dans le dernier degré du Rite Écossais. Cela n’est pas sans importance, étant donné ce que les anciens auteurs chrétiens ont écrit sur le rôle eschatologique de l’Empire romain.

Nous ne savons si, même parmi les lecteurs les plus attentifs de René Guénon, nombreux ont été ceux qui ont remarqué les lignes qui terminaient son compte rendu de l’article « La Franc-Maçonnerie » d’Albert Lantoine, inséré dans une Histoire générale des religions publiée dans l’immédiat après-guerre[14]. Le Maître, après avoir loué Lantoine « d’avoir fait justice de la légende trop répandue sur le rôle que la Maçonnerie française du XVIIIe siècle aurait joué dans la préparation de la Révolution et au cours de celle-ci » et déploré « l’intrusion de la politique dans certaines Loges », discutait la conclusion de l’auteur pour qui la Maçonnerie pourrait être destinée à devenir « la future citadelle des religions ». Et Guénon, tout en admettant que beaucoup ne verront dans une telle conception « qu’un beau rêve », ne rejetait pas absolument 1’« espérance » de Lantoine, mais il lui faisait subir en quelque sorte une « transmutation » traditionnelle. Précisant que le rôle envisagé par Lantoine « n’est pas tout à fait celui d’une organisation initiatique qui se tiendrait strictement dans son domaine propre », il ajoutait que « si la Maçonnerie peut réellement venir au secours des religions dans une période d’obscuration spirituelle presque complète, c’est d’une façon assez différente » de celle envisagée par l’auteur de la Lettre au Souverain Pontife, « mais qui du reste, pour être moins apparente extérieurement, n’en serait cependant que d’autant plus efficace ».

Ces lignes sont énigmatiques, les plus énigmatiques peut-être qu’ait jamais écrites René Guénon. Mais il est évident que la « période d’obscuration spirituelle presque complète » dont parle Guénon ne peut être que le règne de l’Antéchrist. L’auteur des Aperçus sur l’Initiation, qui dut avoir très tôt la révélation ou, si l’on préfère, la « conscience » du rôle exceptionnel qui lui était réservé, n’écrivait rien sans y avoir mûrement réfléchi, et les « beaux rêves » n’étaient pas son fait. Nous sommes persuadé que le texte que nous venons de rappeler peut fournir l’explication de l’attention que, dès sa première jeunesse et jusqu’à ses derniers jours, il a constamment accordée à la Franc-Maçonnerie, attention qui a causé la surprise de beaucoup et aussi le scandale de quelques-uns. Guénon voyait dans cette organisation, en qui s’est résorbé tout ce qui a compté véritablement dans les initiations occidentales, les marques d’une « vitalité » lui permettant de triompher des attaques incessamment menées contre elle par tout ce qui procède de la « sphère de l’Antéchrist ». Et cette vitalité nous fait penser à celle promise à l’apôtre Jean, un des deux saints patrons de la Maçonnerie, quand il entendit déclarer de lui : « Je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne. » Déclaration bien grave, quand elle est prononcée par celui qui a pu dire : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. »

Denys ROMAN

[1] Manuel, troisième partie.

[2] Guénon avait envisagé la rédaction d’un ouvrage particulier consacré à la « théorie du geste ». Il n’eut jamais l’occasion de le rédiger, et de toutes les œuvres de lui qui nous manquent, c’est peut-être avec l’ouvrage projeté sur la « science des lettres », celle dont l’absence est le plus à regretter.

[3] Il en est de même pour le Compagnonnage ; mais ce dernier […] ne s’est pas répandu hors du monde chrétien, en sorte que son caractère « pluri-traditionnel » est demeuré purement théorique.

[4] La tradition celtique, qui eut une telle importance dans l’Europe antique et médiévale, semble avoir transmis quelques éléments au 22e degré du Rite Écossais (chevalier Royale Hache), dont les ateliers portent le nom de Conseil de la Table Ronde. Le thème de ce grade est la construction en bois, ce qui a entraîné comme conséquence de très nombreuses allusions au Cèdre utilisé pour l’érection du Temple de Salomon : d’où le nom de « Prince du Liban » donné aussi à ce grade.

[5] Comme nous demandions à René Guénon, à la suite de son article « Parole perdue et mots substitués », pourquoi les organisations mourantes s’étaient « réfugiées » dans la seule Maçonnerie au lieu de se disperser dans les diverses fraternités subsistantes il nous répondit : « C’est parce que la Maçonnerie, seule parmi les organisations occidentales, a conservé une certaine vitalité. » C’est, pensons-nous, un certain côté « bénéfique » du manque de discernement initiatique dans le recrutement maçonnique. Bien des « profanes en tablier » sont ainsi entrés dans les Loges, et leur incompréhension, notamment en matière de symbolisme, leur a permis souvent de parvenir aux plus hautes dignités (cf. Le Règne de la Quantité, Avant-propos). En tous cas le nombre même de ces Frères a rendu l’Ordre maçonnique pratiquement indestructible. Ce n’est peut-être pas ce que recherchaient certains de ceux dont Guénon a signalé les desseins obscurs (idem, chap. XXVII). Mais n’est-t-il pas bien connu que « le Diable porte pierre » et peut même contribuer, en certaines circonstances, « à rassembler ce qui est épars », notamment pour la construction de certains « ponts », ainsi qu’il est attesté dans de nombreuses légendes ?

[6] On peut remarquer que c’étaient les organisations qui, même du simple point de vue moral, méritaient le plus le « salut », c’est-à-dire une prolongation de leur existence, qui ont été ainsi incorporées à l’Ordre maçonnique. La chose est très évidente notamment pour le Pythagorisme, dont beaucoup d’entre les premiers chrétiens ont reconnu l’élévation de la doctrine et le  caractère « vertueux » de la discipline qu’il imposait à ses membres.

[7] Cf. La Crise du Monde moderne, Avant-propos.

[8] Le rôle ésotérique de Jean est très nettement suggéré dans les textes officiels de la liturgie romaine. Dans l’office de nuit, par exemple, reviennent à plusieurs reprises dans les antiennes, les répons et les versets, des formules telles que les suivantes, utilisées le 27 décembre pour la fête de saint Jean :

« Celui-ci est Jean, qui pendant la Cène reposa sur la poitrine du Seigneur.
Heureux apôtre à qui furent révélés les secrets célestes !
Le bienheureux Jean est digne d’un grand honneur, lui qui, pendant la Cène a reposé sur la poitrine du Seigneur.
Jean a puisé les eaux vives de l’Évangile à la source sacrée du cœur du Seigneur.
Celui-ci est Jean, Apôtre et Évangéliste qui a mérité d’être honoré plus que les autres par le Seigneur, du privilège d’un amour choisi. C’est le disciple que Jésus aimait, et qui pendant la Cène a reposé sur sa poitrine. »

[9] Les solstices d’été et d’hiver, auxquels sont fixées les fêtes de ces saints, marquent dans le cycle annuel un renversement de tendance. Or le « renversement des pôles » est l’événement capital qui marque le passage entre deux Manvantaras. Il s’agit, bien entendu, avant tout d’un événement d’ordre spirituel, mais qui doit aussi avoir sa répercussion dans l’ordre cosmique. Et n’est-t-il pas vraiment curieux que ce soit au XXe siècle seulement que des « savants », n’ayant aucune préoccupation spirituelle, aient songé à examiner le magnétisme des roches archaïques et aient découvert que ces roches portent des traces irréfutables que des renversements de polarité se sont produits à plusieurs reprises au cours des ères géologiques ?

[10] Nous utilisons ce mot d’entassement par analogie avec l’« entassement des espèces », expression de Fabre d’Olivet que Guénon a reprise dans Le Roi du Monde. Cela nous rappelle qu’un critique profane de la Maçonnerie, d’ailleurs nullement hostile à l’Ordre et fort intelligent, avait écrit, il y a cinquante ans, avec quelque commisération, à propos des Francs-Maçons : « On connaît leur art, qui ne sait qu’assembler des figures hétéroclites et sans goût. » Évidemment, les « Tableaux de Loge » et les Blasons des grades du Rite Écossais ne sauraient atteindre, au « marché de l’Art » – quelle expression ! – les prix d’un Rembrandt ou d’un Picasso. Mais l’art maçonnique, si peu estimé par ce critique, est tout de même, à l’art purement profane qu’est devenu l’art moderne, exactement ce qu’était la poésie de Dante à celle des poètes de son temps dont l’Alighieri disait qu’ils « riment sottement ». L’accumulation, dans les « Tableaux de Loge » et les blasons maçonniques, de symboles apparemment hétéroclites est l’exact équivalent de l’entassement, dans 1Arche, d’« espèces » qui auparavant sont étrangères et même hostiles les unes aux autres. À ce point de vue, il y a dans l’Arche comme un reflet de l’état primordial ou du Paradis terrestre et aussi une préfiguration de ces temps messianiques prédits par Isaïe.

[11] En intitulant le présent article « Les cinq rencontres de Pierre et de Jean » nous voulions dire que c’est en relatant cinq épisodes importants que l’Écriture met pour ainsi dire face-à-face les deux Apôtres dont la personnalité l’emporte incontestablement sur celle des dix autres. Mais il est bien évident que, durant les trois ans de la vie publique du Christ, les douze Apôtres, qui vivaient en commun, se sont rencontrés chaque jour.

[12] Nous pensons surtout ici à la psychanalyse (et particulièrement à celle de Jung), dont Guénon a souligné le caractère dangereux à la fin du Règne de la Quantité. Il est même à remarquer que, dans la Maçonnerie, c’est le Rite Écossais qui semble avoir été spécialement visé, ce qui a permis à certains de donner de son symbolisme des interprétations d’une fantaisie vraiment débordante.

[13] Ce rôle des femmes lors de la Passion et aussi de la résurrection du Christ pourrait aider à résoudre en partie la difficulté mentionnée par Guénon pour l’établissement des rituels destinés à l’initiation féminine.

[14] Cf. Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, t. II, pp.99-100.