Jean-Paul Garnier. Barras, roi du Directoire.

Jean-Paul Garnier. Barras, roi du Directoire (Librairie académique Perrin, Paris).
[Compte rendu publié dans E. T. nº 421-422, sept.-déc. 1970, pp. 263-264.]

Cette excellente biographie d’un aristocrate – politicien « roué » du XVIIIe siècle, égaré dans les intrigues et les drames de la Révolution, et qui fut le vainqueur du 9 thermidor et  le vaincu du 18 brumaire – ne nous intéresse ici qu’en raison des détails très suggestifs qu’elle apporte sur l’une des plus sombres énigmes de l’histoire : nous voulons dire l’affaire Louis XVII. En une trentaine de pages, l’auteur raconte et commente les nombreux incidents relatifs à l’évasion, réelle ou supposée, du prisonnier du Temple. Le remplacement du cordonnier Simon comme « précepteur du fils du tyran » ; – les visites de Robespierre au Temple ; – les bruits (répandus notamment par Barrère et Cambacérès) d’épousailles entre l’Incorruptible et Madame Royale (sœur du Dauphin) ; – le rôle joué dans la préparation du 9 thermidor par le banquier Petitval, dépositaire (par l’intermédiaire de Malesherbes) de certaines consignes de Louis XVI ; – le remue-ménage qui se produisit dans la prison pendant la nuit du 9 au 10 thermidor ; – la visite au Temple, au petit matin du 10, de Barras qui trouve le Dauphin en mauvais état et Madame Royale debout et habilitée comme prête pour le départ ; – l’installation de nouveaux gardiens, dont le chef Laurent (un Martiniquais, donc un compatriote de Joséphine Beauharnais) semble bien avoir soupçonné qu’un enfant inconnu aurait été substitué au Dauphin ; – le refus obstiné (malgré l’adoucissement considérable des conditions de leur captivité) de mettre en présence l’un de l’autre le frère et la sœur emprisonnés ; – les incidences de toutes ces affaires sur la politique internationale et sur la guerre de Vendée ; – la proclamation officielle, le 8 juin 1795, de la mort de l’orphelin du Temple ; – le refus prolongé des émigrés (et surtout de ceux qui servaient dans l’armée de Condé) de reconnaître le comte de Provence (futur Louis XVIII) comme prétendant légitime à la couronne ; – le sauvage assassinat, en 1796, du banquier Petitval et de huit de ses commensaux au château de Vitry-sur-Seine, crime qu’une enquête policière laissera inexpliqué ; – Les confidences, plus ou moins authentiques, que l’impératrice Joséphine fit en 1814 au tsar Alexandre 1er venu la visiter à la Malmaison (confidences qu’elle déclara tenir de Barras) ; – L’absence de toute allusion à Louis XVII dans la Chapelle Expiatoire élevée sous la Restauration, et aussi lors des cérémonies funèbres à la mémoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette : tout cela forme un ensemble à la fois troublant et confus.

On ne saurait mieux conclure qu’en disant avec l’auteur : « Barras, c’est indubitable, a été associé au dénouement de cette sombre affaire… [Son] comportement officiel, exposé dans [un] manuscrit autographe, ne révèle qu’une faible partie de la vérité et parait destiné dissimuler l’essentiel ». De tels termes rappellent étrangement ce qu’écrivait René Guénon à propos de cette énigme : « Que l’on songe à tout ce qui a été fait pour rendre complètement inextricable une question historique comme celle de la survivance de Louis XVII » (Le Règne de la quantité et les Signes des temps, p. 215, n. 2). Cette note était appelée par des considérations d’ordre plus général sur « certains dessous fort ténébreux, dont les invraisemblables ramifications, au moins depuis le début du XIXe siècle, seraient particulièrement curieuses à suivre pour qui voudrait faire la véritable histoire de ces temps, histoire assurément bien différente de celle qui s’enseigne officiellement ». Mais quel travail de Titan que celui qui consisterait à « démaquiller » l’Histoire ! Tant d’habitudes seraient à réformer, tant de préjugés à ruiner, et tant d’intérêts à léser !

Denys Roman.