E.T. N° 411 Janvier-février 1969

Le Symbolisme de juillet-septembre 1968 est entièrement consacré au Régime Ecossais Rectifié. Parmi les divers articles, notons tout d’abord celui de l’Eques a Zibelina sur Charles de Hundt, l’histoire de la stricte observance et les origines de la rectification de Willermoz. Le baron de Hundt, né en 1722, fut initié à Francfort en 1742. L’année suivante, il vint à Paris où, selon ses dires, il se serait converti au catholicisme. En 1745 il aurait été reçu dans la Maçonnerie templière par le prétendant Stuart, affirmation dont l’Eques a Zibelina souligne l’invraisemblance. En 1755, la Stricte Observance est fondée en Allemagne et y connaît aussitôt une extraordinaire expansion. Tout de suite, également, on voit s’y manifester des personnages assez indéfinissables, tels que Rosa et Johnson. Ils furent d’ailleurs mis à l’écart.

Une initiative plutôt malencontreuse, qui ne dut pas être étrangère au rapide déclin de la Stricte Observance, fut l’établissement, au convent d’Oltenberg, d’un « plan économique ». Ces vocables un peu trop… utilitaires désignaient, semble-t-il, la mise en commun des ressources financières des membres de l’Ordre, dans le but d’entreprendre des recherches pour la découverte des trésors des Templiers. On devine comment cela devait finir… Les convents succédaient aux convents. Stark et les Clérici de la « Late Observance » intervinrent, ce qui augmenta encore le désordre. Charles de Hundt avait perdu tout son prestige depuis que, sommé d’établir un contact avec les Supérieurs Inconnus, il avait envoyé des émissaires au prétendant Stuart, lequel leur déclara tout ignorer de la Maçonnerie…

Le baron de Hundt mourrait en 1776. On convoqua en 1782 un nouveau convent qui se tint à Wilhemsbad… « Le convent décida qu’il n’existait aucune filiation directe avec les Templiers, mais seulement certaines relations ou analogies. La forme définitive du Régime Ecossais Rectifié, telle que nous la connaissons maintenant, y fut adoptée avec les rituels et les règlements correspondant ».

Citons encore la conclusion de l’Eques a Zibelina sur le convent de Wilhemsbad : « C’était le triomphe de J.-B. Willermoz et des décisions qui avaient été prises au convent des Gaules en 1778 ». Mais le déclin de ce qui subsistait (sous le nom de Régime Ecossais Rectifié) de l’ancienne Stricte Observance devait s’avérer sans remède.

Le plus beau fleuron de sa couronne, la Loge « Absalom » de Hambourg, qui avait initié Frédéric II, alors prince héritier de Prusse, fit défection ainsi que de nombreux autres ateliers.

En 1875, Stark publiait, sous le nom de Saint-Nicaise, un violent pamphlet contre l’Ordre, et cette attaque eut un grand retentissement. La Révolution Française devait être néfaste au Régime Rectifié. Guénon avait remarqué que ce rite n’avait eu de succès qu’en Suisse. A Ziberlina donne une conclusion qui n’est guère différente : « Aujourd’hui, à notre connaissance, aucune loge bleue ne travaille en Allemagne  au Rite Ecossais Rectifié… Les seuls pays où le Régime est vivace sont la Suisse, la France et les USA ». On eût aimé savoir si, sur la « question Jacques de Molay » l’ « optique » des Maçons rectifiés américains est identique à celle des Maçons rectifiés suisses et français.

Vient ensuite un long article de M. Ostabat intitulé : Les Origines du Régime Rectifié. L’auteur reconnaît que certaines prétentions élevées par d’autres partisans de la « rectification » willermozienne doivent être remises à leur juste place. On sait, par exemple, que la plupart des occultistes ont voulu voir dans le Rectifié l’héritier légitime des Elus Coëns. Or, dit M. Ostabat, « l’étude des rituels du Rite Rectifié montre qu’aucune « pratique théurgique » martinézienne n’y a jamais été introduite ». Malheureusement, M. Ostabat pense qu’une certaine filiation existe quand même entre Elus Coëns et Maçons Rectifiés, certains enseignements des premiers ayant été incorporés dans les rituels des seconds.

Des renseignements précieux sont donnés sur le caractère « templier » très accusé de la Stricte Observance. Le dernier grade de ce Rite comportait cinq dignités : Chevalier, Frère servant d’armes,  Valet d’armes de l’Ordre, Compagnon d’armes, Confrère socius du Temple. Les ateliers de l’Observance célébraient solennellement les sept fêtes de l’Ordre : la fête de la Trinité, jour de l’institution de la milice du Temple ; la Saint-Jean d’été, jour où l’Ordre fut restauré par Pierre d’Aumont en 1313 ; la fête de Saint-Jacques, patron de Jacques de Molay, la fête de Saint-Hilaire (date, sans doute, de l’approbation de la Règle du temple) ; la fête du bienheureux Hughes de Payens, premier Grand Maître du Temple ; la commémoration de la glorieuse défaite de Tibériade, le 2 juillet 1187 ; enfin la fête d’un certain Sylvestre de Grumbach, célébrée le 31 décembre ou le 10 janvier.

M. Ostabat mentionne même que la fête de Saint-Hilaire fut conservée après le convent des Gaules, d’où il semble résulter que les autres furent supprimés, et, en particulier, la fête du patron de Jacques de Molay et la commémoration de la restauration du Temple en Écosse.

Le fait mis en lumière par M. Ostabat constitue, nous semble-t-il l’illustration la plus éloquente du caractère anti-templier du convent des Gaules. L’auteur, comme tous les fidèles du Rite Rectifié, professe pour Willermoz une dévotion parfois excessive. Quand il écrit, par exemple, que les illusions du négociant lyonnais au sujet des somnambules ne durèrent pas longtemps, c’est là une affirmation dont il est permis de douter.

Enfin nous signalerons un point trop important pour être passé sous silence. M. Ostabat écrit que Guénon affirme que la fonction de gardien de la Cité Sainte qu’évoque très précisément le nom même de l’Ordre Bienfaisant des Chevaliers de la Cité Sainte figurait « parmi les attributions des Ordres de Chevalerie et plus particulièrement des Templiers ». Or, si l’on se reporte à l’ouvrage cité par M. Osterbat (Aperçus sur l’ésotérisme chrétien, début du chapitre III), on voit qu’il n’y est nullement question ni de Bienfaisance, ni de Cité Sainte, mais de gardiens de la Terre Sainte, ce qui n’est pas du tout la même chose. Entre les expressions « Gardiens de la Terre Sainte » et « Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte », il n’y a de commun que le mot « Sainte », ce qui évidemment est tout à fait insuffisant pour établir la moindre corrélation.

L’article suivant, dû à M. Jean Tourniac, est intitulé : Structure Spirituelle et Chevaleresque du Régime Rectifié. Ce long travail ne manque pas de notations intéressantes. C’est ainsi que l’auteur rappelle le caractère chevaleresque de l’offrande des gants à « la femme la plus estimée » par l’Apprenti nouvellement initié. Mais pourquoi l’auteur semble-t-il faire de ce « rite » un apanage exclusif du Rectifié ? On trouve le même usage au Rite Écossais Ancien et Accepté, au Rite Français, et dans beaucoup d’autres.

Ailleurs, l’auteur fait une intéressante application de la doctrine hindoue des cycles à la division des deux premiers millénaires du Christianisme. Il exagère même les coïncidences en écrivant : « L’âge d’or du Christianisme s’étend du début en Terre Sainte jusqu’à l’an 800 marqué par la naissance à Milan du Saint Empire inauguré en Occident par Charlemagne ». Il répète un peu plus loin : « L’âge d’airain, qui durera de 1400 à 1800 et prendra fin après la Révolution de 1789 et l’épopée napoléonienne qui fait disparaître visiblement le Saint Empire, mille ans après sa naissance à Milan ». On voit que l’auteur a voulu tirer parti de la ressemblance homonymique entre « mille ans » et « Milan ». Seulement, Charlemagne ne fut pas couronné empereur à Milan, mais bien à Rome, dans la Basilique de Saint-Pierre. Ce qui a sans doute amené cette confusion, c’est que Charlemagne, antérieurement à l’an 800, avait ceint à Milan la couronne de fer des rois lombards ; mais la dite couronne n’avait rien d’impérial. Il est pourtant un autre « millénium » en rapport au moins partiel avec la ville de Milan : c’est par l’édit de Milan que Constantin le Grand donna la paix à l’Église du Christ ; mille ans plus tard exactement, en 1314, c’est le supplice de Jacques de Molay.

N’est-il pas singulier que Dante ait vu dans ces deux événements un rapport étroit avec deux profondes « mutations » du christianisme dans ses rapports avec l’ésotérisme ? La position de Dante sur ce point est d’ailleurs identique à celle de Guénon, que M. Michel Vâlsan a rappelé récemment. L’auteur indique que le Rite Rectifié, bien qu’il soit en théorie exclusivement chrétien, admet en pratique les candidats de toutes religions. L’essence de la Maçonnerie est tellement supra-confessionnelle que tous les régimes sont tôt ou tard contraints de se plier à la règle commune.

Sur le point capital de l’héritage templier, nous restons sur notre faim. L’auteur essaye bien de faire dériver la Stricte Observance de l’Ordre des Chevaliers Teutoniques, et cela par des arguments qui nous ont paru peu convaincants. S’il y avait une filiation de ce genre, comment se fait-il que la « légende » de l’Observance n’en fasse pas mention ? Cette légende rapporte que l’Ordre des Templiers, aussitôt après le concile de Vienne et un an avant le supplice de Jacques de Molay, fut reconstitué en Écosse et revint par la suite sur le continent. Il n’y a aucune raison plausible pour modifier ou pour « compléter » cette légende, dont le symbolisme est assez clair.

Dans un autre ordre d’idées, on regrettera le peu de renseignements donnés sur les objectifs de la classe secrète du Rectifié connue sous le nom de « Grand Profès ». Il y a bien des indices qui laissent penser que cette dignité fut créée par Willermoz « afin de mieux supprimer dans la Maçonnerie la classe de l’Ordre des Templiers ». Willermoz disait bien « dans la Maçonnerie », car il voyait grand. Aujourd’hui tout le monde conviendra que le négociant lyonnais prenait ses désirs pour des réalités.

M. Jean Tourniac, dans son exposé, a insisté sur le côté chevaleresque du Rite Rectifié, et mentionné les particularités que ce Rite a hérité de la Stricte Observance : le titre d’Eques, les « noms caractéristiques » en latin, l’usage du blason, etc. Tout cet « appareil » extérieur, qui exaspérait Joseph de Maistre et qu’on a tant reproché à Willermoz d’avoir conservé, n’est pas condamnable en soi, à condition, bien entendu, que ceux qui l’utilisent n’y voient pas un simple « jeu », et pratiquent effectivement les « vertus » chevaleresques, au premier rang desquelles figurent la loyauté et la fidélité.

A la lecture des 95 pages de M. Obstabat et des 69 de M. Jean Tourniac, beaucoup seront-ils convaincus par le talent du premier et par l’impressionnante érudition du second ? Peut-être. Quant à nous qui avons lu très attentivement leurs trois articles, nous n’y avons rien trouvé (bien au contraire) qui pût faire rectifier, ne serait-ce que d’un iota, le « jugement » porté par Guénon en deux formules lapidaires, tranchantes comme des couperets : « le Régime Rectifié ne procède à aucun titre de l’Ordre des Elus Coëns. Le Régime Rectifié n’est pas de la Maçonnerie templière, il est même tout le contraire ».

Ce numéro se termine par de très intéressants extraits des rituels de la Stricte Observance et notamment celui d’Apprenti. Nous y avons noté que tous les Frères portaient l’épée, qu’ils tenaient de la main droite ; c’était seulement pour se mettre à l’ordre qu’ils prenaient cette épée de la main gauche, la pointe ordinairement posée à terre, mais toutefois levée vers le ciel durant la prestation du serment. Il serait intéressant de savoir à quelle époque l’usage s’est introduit de tenir le glaive uniformément de la main gauche, au Rectifié comme d’ailleurs dans les autres Rites. Le présentateur de ces rituels souligne que « leur caractère chrétien n’est pas vraiment attesté par une référence précise dans l’obligation, ce qui sera au contraire introduit plus tard par Willermoz dans le Régime Ecossais Rectifié ». Le second et dernier rituel reproduit, celui d’Ecossais Vert (4ème degré de la Stricte Observance, appelé aussi « Maître Écossais »), est totalement dénué d’intérêt.

La revue annonce la publication ultérieure d’autres articles sur les mêmes sujets. Mais, dès maintenant, on peut tirer quelques conclusions de ce numéro du Symbolisme. Le Rite Ecossais Rectifié est visiblement « travaillé » par un curieux souci de confrontation avec la Stricte Observance, et un tel souci le porte à s’interroger sur la régularité des innovations willermoziennes, dont les plus discutables ont trait à la question confessionnelle, à la « question Tubalcaïn » et à la question templière.

La question de l’appartenance religieuse des Maçons Rectifiés a été résolue, semble-t-il, dès la disparition de Willermoz, et nous ne pensons pas que désormais on puisse revenir sur ce point.

La « question Tubalcain » a été posée en termes excellents par M. Ostabat (cf. E.T.de mars 1967, pp. 92-93). Cet article a eu le mérite de mettre en pleine lumière l’inconcevable légèreté de Willermoz qui, poussé par son Égérie du moment, accusait en somme la Maçonnerie Universelle de satanisme, en lui reprochant d’avoir « pris pour mot de ralliement le nom d’un agent diabolique, celui-là même (ajoutait-il à l’adresse de ses correspondants) qui nous apporte à tous les vices charnels ». On n’est pas plus aimable… Mais la digne chanoinesse de Vallière, avant de lancer une telle accusation, aurait peut-être pu regarder du côté de son propre monastère de Remirement, où, si l’en croit le chevalier de Boufflers, de l’Ordre de Malte, les occasions de se divertir ne faisaient pas défaut.

Venons-en à la question templière. Ici encore, les choses ont changé : nous sommes loin de l’anti-templarisme avoué ou dissimulé d’un Joseph de Maistres ou d’un Willermoz. Dans un article sur lequel nous reviendrons (Symbolisme de juillet 1967), M. Ostabat affirme que « tout dans l’Ordre Intérieur Rectifié… a conservé une marque templière bien plus évidente et à certains égards plus pure que les traces conservées par certains Hauts Grades du Rite Écossais Ancien et Accepté ». Il est vrai qu’il ajoute : « l’Ordre (Rectifié) est moins la continuation de celui qui fut l’objet de la bulle Vox clamantis qu’une nouvelle « émanation » de celui de 1118, vrai gardien de la Cité Sainte ». Ainsi donc, le Rite Rectifié voudrait bien descendre des Templiers de saint Bernard, mais pas de ceux de Jacques de Molay. M. Ostabat nous explique d’ailleurs qu’ainsi « certaines difficultés de caractère religieux ou maçonnique que suscitait la continuation hypothétique d’un Ordre aboli sont levées d’une manière conforme à la doctrine traditionnelle ». En écrivant ces lignes en avril 1967, M. Ostabat ne se faisait-il pas quelques illusions ?

La « position » de M. Ostabat est d’ailleurs celle de M. Jean Tourniac et aussi, semble-t-il, des hauts dignitaires du Rite Rectifié d’Helvétie. Cependant, il nous paraît impossible que les Maçons de ce Rite s’arrêtent sur la voie où ils sont entrés. L’ouvrage que nous avons cité abondamment d’autre part (Dossier Secret. L’Église de France) met en lumière des faits trop longtemps négligés. Il en résulte que les Templier de 1314 étaient dignes de ceux de 1118. En France, il fut interdit aux Templiers de se défendre, et ils furent déclarés coupables. Partout ailleurs dans le monde chrétien, ils purent se défendre et furent reconnus innocents. Le devoir des Maçons Rectifié (si du moins ils veulent demeurer fermes dans la vertu chevaleresque de fidélité) est donc tout tracé.

Denys ROMAN