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E.T. N° 432-483 juillet-août et septembre-octobre 1972

La revue Archeologia, dans ses numéros de janvier-fé­vrier 1970, mars-avril 1970 et janvier-février 1971, a publié de très intéressantes études sur les Templiers, écrites par M. le chanoine P.-M. Tonnellier. Cet ecclésiastique a fait, dans le château de Domme, en Périgord, une découverte qui, dit-il, lui « parut, par la suite, capable de faire pâlir de jalousie les chercheurs les plus chevronnés ». Il a trouvé en effet, dans plusieurs pièces de ce château qui servirent de prison aux Templiers, « une abondante série de gravures pieuses », trésor « qui est daté et signé du nom même du Temple ». On trouve notamment la date 1307, qui est celle de l’arrestation des Templiers, et sur­tout la date 1312, qui est celle de la suppression de leur Ordre. Les articles d’Archeologia reproduisent l’essentiel de cette illustration très intéressante, commentée par l’au­teur avec beaucoup de science et de prudence. Relevons la présence, parmi les figures représentées, de la croix templière, de la croix de Jérusalem, de la double enceinte avec la croix templière au centre, de l’hostie, du calice (assimilé par l’auteur au Saint Graal) et surtout d’une mul­titude de représentations de la crucifixion. « On dirait, écrit M. Tonnellier, que chacun des prisonniers a voulu avoir la sienne, à l’endroit où il se tenait habituellement ».

La représentation qui semble être la plus importante, ne serait-ce que par ses dimensions, est ainsi décrite par l’auteur : « Comme en une fresque, quatre personnages s’alignent au premier plan : de gauche à droite, saint Michel brandissant l’épée, la Vierge portant la fleur de lys, le Christ montrant l’hostie et le calice, et saint Jean portant la coupe… Chacun d’eux est accompagné de son nom… Le Christ et la Vierge sont assis ». L’auteur sou­ligne, en y insistant, que « la présence de saint Michel et de saint Jean prouve que cette illustration est bien d’inspiration templière ». Car, dit-il, saint Jean était « patron du Temple, bien que certains aient paru en dou­ter ». Quant à saint Michel, il était le patron de la cheva­lerie toute entière, mais « spécialement des Templiers ».

Il est frappant que cette représentation, essentiellement religieuse, soit pour ainsi dire confusément recouverte par une autre composition représentant une scène de bataille, les deux figurations « se compénétrant totalement, au point qu’on ne peut voir l’une qu’au travers de l’autre ».

Laissons l’auteur ajouter quelques remarques : « C’est un  heureux symbole… que cette superposition qui paraît extravagante… Comme si l’on avait voulu traduire ainsi la double vocation du Templier, celle du religieux et celle du soldat… Toute l’âme du Templier n’est-elle pas là ? »

Très nombreuses également sont les allusions au drame que vivaient alors les prisonniers. L’inscription : « Destructor Templi Clemens V » revient, obsédante, « se répercutant à tous les échos ». M. Tonnellier y voit le témoignage de la douloureuse indignation qu’éprou­vaient les Templiers en songeant à tous les maux qui leurs venaient « de la main de ceux qu’ils avaient toujours servis avec la plus noble fidélité et en qui ils avaient cru pouvoir placer toute leur confiance »… L’auteur inter­prète très justement, nous semble-t-il, les sentiments des prisonniers : « Clément V leur a ôté toute raison d’être en ce monde ; il a commis le crime inexpiable de s’en prendre… à l’Ordre ! Il a osé supprimer le Temple. Alors ils le considèrent comme traître à l’Eglise qu’il devait défendre ».

Il faut d’ailleurs convenir que l’attitude de Clément V en cette affaire fut indigne d’un vicaire du Christ. Le Souverain Pontife fit parvenir aux Templiers, dans les trois jours qui suivirent leur arrestation, « les meilleures assurances d’une heureuse solution de cette affaire, leur demandant de ne pas se décourager, de ne même pas « songer à s’enfuir… On pourrait dire que la grande faute des Templiers (une faute plus grave qu’un crime, aurait dit Talleyrand), ce fut de croire qu’il suffisait d’être innocent pour n’avoir rien à craindre de la justice ».

M. Tonnellier écrit ailleurs : « Ces hommes énergiques, qui avaient su jusque-là mater leur colère tant que ne furent en cause que leur honneur personnel et leur vie, s’estiment déliés de toute contrainte le jour où l’on touche à l’honneur et à la vie de l’Ordre. Devant l’abolition de cet Ordre, ils se déchaînent tout à coup, car c’est là pour eux le scandale des scandales, l’abomination de la désolation dans le Temple prédite par le prophète Daniel. Toucher à l’Ordre ! à l’Ordre de Notre-Dame ! à l’Ordre de saint Bernard ! à l’Ordre, gloire et pilier de la Chrétienté ! à l’Ordre, leur seule raison de vivre et leur seule fierté ! Leur retirer le manteau dans lequel ils n’auraient même plus la consolation d’être ensevelis un jour ! »

Ailleurs nous lisons encore : « Il est bon, il est salubre d’entendre enfin les Templiers clamer leur révolte et leur dégoût, exhaler leur rancœur, clouer au pilori  et Clément et Philippe le Bel. Ils ne s’avouaient donc pas coupables, et criaient vengeance au ciel ! »

Une figuration très suggestive est celle d’une hydre à deux têtes, représentant évidemment Clément V et Philippe le Bel. Sur ce dernier personnage, l’auteur porte une appréciation absolument identique à celle de René Guénon, et en contraste absolu avec celle de la plupart des historiens « officiels ». Il écrit : « Profondément imbu des principes laïcs et régaliens, comme ses familiers, les Pierre Flotte, les Dubois, les Enguerrand de Marigny, les du Plessis et l’excommunié Nogaret, Philippe était déjà l’archétype de ce que nous appellerions aujourd’hui le catholique anticlérical. Il voulait que le Pape fût à sa main et marchât à son fouet. Et il pouvait disposer maintenant, après Boniface VIII et Benoît XI, d’un pape français. Gageons que le procès des Templiers n’eût pas eu lieu si Boniface VIII ou Benoît XI eussent vécu ».

M. Tonnellier a tracé des Templiers, à la lumière de ses découvertes, un portrait inoubliable et qui remet admi­rablement les choses au point : « Nous sommes bien loin des soudards débauchés et sans foi ni loi que certaine Histoire a voulu nous montrer. Il y a de quoi rester rêveur, et on est amené à se demander — une fois de plus — comment on a pu traîner de tels hommes devant l’inquisition, par le moyen de quelle machination un tel procès a pu être monté. J’avoue ne pas être de ceux qui croient à la pureté des motifs qui ont guidé Philippe le Bel, ce prince pieux, nous dit-on, qui n’aurait agi que pour la défense de la foi. C’est oublier trop facilement Anagni et l’excommunication dont le roi fut frappé ».

L’auteur s’attache soigneusement à ruiner la plus infâme calomnie qu’ait inventée l’enfer contre la milice du Tem­ple : celle qui les accusait de profaner la croix. Il écrit : « Que voyons-nous à Domme ? Ces archives secrètes, restées secrètes depuis 650 ans, nous révèlent tout à coup, chez les Templiers, un ardent amour du Crucifix. Ces hommes le mettent partout en honneur dans leur cachot. Croix, crucifix, scènes de Crucifixions y abondent et forment comme le fond même de la méditation des prisonniers… La croix elle-même est entourée d’honneurs et de ses bras s’échappent des rayons glorieux. Est-ce le fait d’hommes qui, en un jour solennel, auraient craché sur cette même croix, sur ce même crucifix ?… Les murs de Domme nous racontent la vie spirituelle d’hommes qui étaient incontestablement des amants de la Croix… Tout cela n’a pas été fait pour les besoins de la cause : tout cela est trop vrai et ne peut tromper ».

M.Tonnellier, commentant une inscription : « Sancta Maria Mater Dei ora pro me Peccator », reproduite trois fois sur une représentation de la mise en croix, pense que l’illustrateur a voulu ici exprimer son remord « d’avoir avoué une faute qu’il n’avait pas commise, mais qu’il fallait avouer pour avoir la vie sauve, d’avoir avoué qu’il méprisait l’eucharistie, qu’il profanait le crucifix alors que ce n’était pas vrai… Il écrit cela dans la pierre, en cachette des gardiens, à l’intention des lecteurs à venir, pour l’honneur de l’Ordre, pour mériter à son heure dernière l’indulgence de la Mère de Dieu, Patronne des Templiers, à l’égard des aveux qu’en un jour de détresse inhumaine il avait fini par consentir ».

Nous pensons que ce sur quoi il importe d’insister, c’est l’observation suivante. Si les Templiers, dont la foi pro­fonde et l’ardente piété ne peuvent être mises en doute, avaient vraiment renié le Christ et profané la croix au jour de leur profession, — alors les murs de leur prison seraient couverts des témoignages écrits nous disant leur honte et leur repentir. Peut-être même n’auraient-ils pas osé représenter le symbole sacré de la croix, et en tout cas Clément V leur serait apparu comme le juste vengeur d’une faute exceptionnellement grave, une des formes de ce péché contre l’Esprit dont il est écrit qu’il ne sera pas pardonné. Ce n’est pas cela que nous voyons sur les murs de Domine.

Sur la fin des prisonniers, l’auteur écrit quelques lignes émouvantes : « Il est probable qu’ils moururent sans bruit, l’un après l’autre, dans leur prison. La dernière date que nous avons relevée est celle de 1320. Et ils n’étaient sans doute pas tout jeunes lors de leur arrestation en 1307. Et l’on vieillit vite en prison… Ils s’en allèrent, priant de toute leur âme le Christ et la Vierge, saint Jean et saint Michel… et emportant dans la tombe une fidélité farouche à l’Ordre du Temple et une haine non moins solide à l’égard de celui qui en était le destructeur ».

Il convient de féliciter M. le chanoine Tonnellier pour son heureuse découverte, et de le remercier pour l’écla­tant témoignage qu’il a rendu à ces Templiers, véritable­ment « crucifiés » par la difficulté où ils étaient mis de demeurer fidèles — malgré le roi et malgré le pape —, fidèles en dépit de tout à cette devise de la Chevalerie que rappelle l’auteur : « A Dieu mon âme, — Mon corps au roi, — Mon cœur à ma Dame, — Et mon honneur à moi ».

Dans Renaissance Traditionnelle de juillet 1972, Ma­dame Marina Scriabine étudie les très nombreuses allu­sions à la parole, à l’ « appellation » des êtres et à leurs noms qu’on rencontre dans les trois premiers chapitres de la Genèse. L’auteur précise d’ailleurs que « l’importance de l’acte de nommer » se retrouve « dans toutes les civi­lisations traditionnelles ». Cet article contient des remar­ques qui permettent de donner un sens spirituel à certains épisodes qui ne sont anthropomorphiques qu’en appa­rence : c’est le cas, par exemple, de l’histoire d’Adam qui, après la chute, « entendit les pas de l’Éternel se prome­nant dans le jardin à la brise du soir ». L’auteur explique comment l’homme, chassé de l’Éden (c’est-à-dire éloigné du centre), se dispersera de plus en plus dans l’étude des apparences, mais parallèlement s’efforcera de retrou­ver « cette parole qui ne faisait qu’un avec connaissance et création et qui soumettait l’univers à sa volonté ». Cette parole « ne peut accepter les limites du langage parlé, mais englobe, pour saisir la réalité dans toute son ampleur et sa complexité, l’image et toutes les autres formes d’expression (…) pour vaincre l’épée tournoyante et flam­boyante qui défend l’entrée de l’Éden ». Il s’agit d’«  un langage irréductible aux équivalences rationnelles,… qui se veut connaissance mais non savoir… Ce second langage, cette recherche de la parole perdue, s’exprime par l’image symbolique, et plus généralement par le symbole, par la parabole, l’emblème, l’oracle, l’incantation ou l’action liturgique ».

L’auteur mentionne que « l’Égypte a utilisé ce langage avec une ampleur sans doute unique dans l’histoire » ; mais on doit se souvenir que l’hermétisme occidental et oriental est, sur ce point comme sur d’autres, l’héritier de l’Égypte. Un point sur lequel on aimerait voir revenir l’au­teur, c’est celui du changement des noms. L’article rap­pelle celui du couple Abram-Saraï, devenu Abraham-Sara. Un autre peut-être encore plus important est celui de Jacob devenu Israël. Certains des épisodes qui accompa­gnent ce changement ont pu être mis en parallèles avec les faits rapportés dans la Seconde Épitre aux Corinthiens (XII, 1-8). Bien qu’il n’y soit pas fait mention d’un chan­gement de nom, on peut se demander si la « transmuta­tion » de Saul en Paul, qui apparaît brusquement et sans explication dans les Actes des Apôtres, lui est tout à fait étrangère. Le Nouveau Testament est ainsi plein d’énigmes, qu’il serait fort intéressant d’examiner à la lumière du symbolisme universel.

Il faut encore signaler, dans ce numéro, un article de M. Daniel Ligou sur les relations du Régime Ecossais Rec­tifié avec le Grand Orient de France ; — une étude de « Tétraktys » sur la cathédrale Notre-Dame de Paris ; la suite de l’article de Madame Françoise de Ligneris sur Stanislas de Guaïta ; —  et surtout de nouvelles notes sur le Compagnonnage par M. Gérard Lindien. Cet auteur rappelle notamment que les itinéraires compagnonniques négligent la France du Nord pour « ne vivre qu’en pays de vignobles » ; Guénon avait noté cette singularité. Il faut remarquer également — M. Lindien y est revenu à maintes reprises — que les règles de préséance, très stric­tes chez les Compagnons, accordent la primauté aux métiers qui s’exercent au-dessus du sol (par exemple à celui de couvreur) ; cet usage est facile à expliquer si l’on établit une équivalence entre les symboles de la maison et de la montagne. La partie la plus riche de l’article apporte d’abondantes informations sur les « couleurs » du Compagnonnage. « Chaque métier — à plus forte raison chaque Devoir — possède sa couleur, c’est-à-dire des rubans…, soit marqués de cachets…, soit frappés de symboles compagnonniques à l’aide de rouleaux gravés… ou de fers à chaud ». La « prise des couleurs » était un événement important dans la vie d’un Compagnon. « Le Père des Compagnons du Devoir, établi à Saint-Maximin, près de la Sainte-Baume, avait le monopole de la vente des couleurs et des cannes ». A l’origine, les couleurs compa­gnonniques étaient « le blanc et le bleu, les couleurs mariales ». Dans la suite, ce furent « dans un ordre varia­ble, le rouge, le vert et le blanc ». On sait l’importance de ces trois couleurs pour Dante ; ce sont aussi les trois couleurs liturgiques dominantes du culte catholique (le violet étant réservé aux temps de pénitence). M. Lindien semble regretter qu’ « aujourd’hui, les écharpes tendent à supplanter les traditionnelles couleurs par rubans ». Il mentionne aussi que « celles de l’Union Compagnonnique (une des organisations actuellement existantes) copient le symbolisme de la Maçonnerie spéculative » (Delta lumi­neux, œil qui voit tout, etc.). Bien d’autres informations seraient à recueillir dans cet article, et notamment la sui­vante : « Les Compagnons précisent que pour construire les cathédrales, ils disposaient d’une alchimie plus que d’une technique ».

Quand Guenon laissait entendre que les proches années verraient sans doute se manifester bien des découvertes touchant à plusieurs points de la doctrine traditionnelle, il ne pensait pas seulement — croyons-nous — à des découvertes d’ordre archéologique ou historique. Les sciences physiques, c’est-à-dire les sciences de la nature, doivent avoir aussi leur part dans ce mouvement de « résurgence ». Pourtant, nous ne croyons pas que Guénon, qui — en particulier dans Le Règne de la Quantité — a parlé en termes énigmatiques du « renversement des pôles », ait eu jamais connaissance des découvertes effectuées depuis 50 ans par une légion de géologues, géophysiciens, paléomagnéticiens et archéomagnéticiens — tous ces noms figurent dans l’étude que nous allons citer —, lesquels ont établi que « pendant les derniers millions d’années, le nord magnétique s’est transporté à plusieurs reprises au pôle sud ». La revue Sciences et Avenir de juillet 1972 a donné, sous la signature de M. François de Closets, un article très documenté sur cette question qui bouleverse actuellement bien des conceptions qu’on croyait « solidement » établies. « Il aura fallu, dit-il, plus de 50 ans pour que soient acceptées les premières constatations du géographe Jean Brunhes sur les inver­sions magnétiques, et c’est seulement pendant les années 60 que l’on a définitivement admis la possibilité pour le Nord magnétique de se déplacer d’un pôle à l’autre au cours des âges. Mais à peine le fait était-il accepté que les découvertes se sont multipliées — les découvertes et aussi les problèmes ». Nous n’avons pas à préciser ici la technique de ces découvertes, basée sur l’aimantation des cristaux de magnétite contenus dans les laves. On admet aujourd’hui qu’au cours des âges géologiques s’est manifesté « un phénomène périodique d’inversion » du magnétisme terrestre, ces phénomènes se renouvelant à des intervalles plus ou moins éloignés. « On en est actuellement à distinguer une trentaine de périodes de polarité magnétique différente pour les quatre derniers millions d’années. La moins étonnante en ce domaine n’est pas celle de l’événement de Laschamps, en Auvergne, qui semble indiquer une époque de polarité « inverse entre les années 30 000 à 20 000 avant notre ère. Cette découverte, due à Norbert Bonhommet, de l’institut de Physique du Globe de Strasbourg, a suscité « le plus grand intérêt, mais on attend encore une autre observation pour la confirmer. Elle tendrait à prouver que l’Homo sapiens connut un pôle Sud dans l’Arctique… sans s’en douter évidemment ». Sans s’en douter ? Qui peut le dire ?

La cause de ces inversions est inconnue. Les spécialistes « en sont réduits aux hypothèses, presque aux spécula­tions ». De nombreuses disciplines ont été mises à contri­bution pour les recherches. Il semble « que le rythme des inversions magnétiques était beaucoup plus lent dans le passé ». Les spécialistes qui s’occupent de ces questions reconnaissent qu’ils sont aux prises avec de véritables « casse-tête ». Des points intéressants demeurent cepen­dant acquis. On sait aujourd’hui que « l’intensité du champ magnétique terrestre ne cesse de varier » et l’on soupçonne l’existence d’ « une fluctuation régulière sur une période d’environ 4 000 ans… En certains points favo­rables du cycle, une perturbation suffirait à faire bas­culer la polarité ». L’auteur termine son article en remar­quant : « La découverte de Brunhes, qui a mis un demi- siècle à se faire reconnaître, risque de mettre un siècle à se faire expliquer ».

Tel est donc actuellement l’état de la question, du point de vue scientifique. Du point de vue traditionnel qui est celui de notre revue, on ne peut que se féliciter de cette « illustration » d’une des thèses les plus « sensa­tionnelles » de la cosmologie sacrée, que Guénon a été le seul à formuler en mode logique. Dans l’ordre des sym­boles, on pense évidemment au sablier, avec sa double application microcosmique (sablier du Tableau hermétique de la chambre de réflexion maçonnique) et macrocos­mique (clepsydre de la Melancolia d’Albert Dürer). Les questions de datation ne sauraient préoccuper beaucoup les guénoniens, car elles portent sur des événements qui sont bien au-delà des « limites de l’histoire ». Et d’ailleurs « les mystères du Pôle (Asrâr qutbâniyah) sont bien gardés ». En tout cas, il sera bon de suivre l’évolution de la question au cours des prochaines années. Peut-être devons-nous nous attendre à d’autres découvertes non moins surprenantes.

Denys Roman

E.T. N° 429 – janvier- février 1972

Dans Renaissance Traditionnelle de juillet 1971, M. Pierre Chevallier expose les troubles suscités dans une Loge de Troyes par le décret arbitraire pris par Napoléon III en 1862, et qui imposait le maréchal Magnan comme Grand Maître du Grand Orient. — Un autre article, signé « Tétraktys », donne de très curieuses remarques sur les nombres 6, 7 et 8. Il rappelle notamment un problème mathématique célèbre sur le nombre des disci­ples de Pythagore : 25 hommes et 3 femmes, soit 28 ; or, 28 est le « nombre triangulaire. » de 7 (c’est-à-dire la somme des 7 premiers nombres). Les considérations sur les nombres issus de 6 sont particulièrement intéressantes. Le « nombre triangulaire » de 36 (carré de 6) est 666. D’autre part, selon Vitruve, les Pythagoriciens, dans leurs poèmes, limitaient leurs vers au nombre de 216. Or, 216 est le cube de 6, et de plus la somme des cubes des nombres 3, 4 et 5, dont on sait l’importance dans le pythagorisme et aussi dans la Maçonnerie opérative.

A ces propriétés du nombre 216, dont « Tétraktys » relè­ve avec raison le caractère pythagoricien, on peut en ajouter une autre non moins remarquable : 216 est le double de 108, qui est un « nombre cyclique » particulièrement important. En conséquence 216, comme 108, est un sous- multiple de 25920, nombre qui exprime en années la durée de la précession des équinoxes, base fondamentale de toutes les chronologies traditionnelles. 216 est contenu 120 fois dans 25920. Il joue donc en quelque sorte un certain rôle de « mois cosmique » ; et dans un tel sys­tème, 108 est l’équivalent d’une demi-lunaison (croissante ou décroissante). Nous avons signalé, il y a quelque temps, une application, possible du cycle de 108 ans à la date capitale de notre siècle, en rapport avec l’histoire du « Saint-Empire », dont on sait l’importance dans la Maçonnerie. Et nous rappelions aussi que la date en ques­tion (1914) est située à 600 ans de la date capitale (selon Guénon) de notre millénaire. Ce nombre 600 n’est rat­taché que très indirectement à la précession des équi­noxes, mais il n’en a pas moins avec le nombre 216 une « parenté » très significative. Non seulement il procède (comme 216) du nombre 6, dont il est le centuple, — mais il procède aussi (comme 216) des trois nombres pytha­goriciens 3, 4 et 5. Le produit 3x4x5 donne 60, dont 600 est le décuple.

Il faut donner une place à part à deux études qui sortent vraiment de l’ordinaire. Nous citerons d’abord un article « traduit de l’américain », qui est une critique très sévère, mais à notre avis parfaitement justifié, de la décision prise récemment par la Grande Loge Unie d’An­gleterre au sujet des « pénalités corporelles ». M. René Désaguliers avait déjà parlé de cette décision (cf. E.T. de juillet 1971, p. 191). Ce qui nous a surtout frappé dans l’article en question, c’est que l’auteur ne se fait aucune illusion sur certaines « actions souterraines ». « Il est évident, écrit-il, que les plus dangereux ennemis de la Maçonnerie sont ceux de l’intérieur ». Nous le remar­quions récemment ici même, et rappelions l’avertissement solennel lancé par Guénon voici plus de trente ans (cf. E.T. de mars 1971, p. 120). « Les rituels, poursuit l’auteur américain, ont été le domaine de la Maçonnerie qui a connu le plus de changements » ; et il admet d’ailleurs que, dès sa transformation spéculative, l’Ordre connut des « innovations défendues, auxquelles nous pouvons attribuer le déclin régulier » de l’institution maçonnique. Cependant, la mention (faite dans le serment) des châti­ments corporels, qui remonte à l’époque opérative, fut conservée en 1717, et l’on peut penser « que ceux qui les ont maintenus dans le rituel à cette époque-là savaient ce qu’ils faisaient ». L’auteur raconte, avec des détails curieux et des appréciations (qui ne font aucune conces­sion aux préjugés modernes) la campagne menée dans la Maçonnerie anglaise pour faire abolir toute allusion aux pénalités corporelles. Au point de départ de cette cam­pagne, nous trouvons des influences « exotériques », tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de l’Ordre. La lutte fut assez vive entre partisans et adversaires de l’innovation rituélique, et finalement la Grande Loge Unie laissa chacun de ses ateliers libre d’agir sur ce point à sa convenance.

L’ouvrage antimaçonnique qui, en 1950, avait provoqué toute cette agitation s’intitulait Darkness Visible (littéra­lement : « L’obscurité visible »). Dans une note signée « R.D. », on propose de traduire cette expression par : « Perception des ténèbres ». Cela nous paraît très juste, et l’auteur de la note attire l’attention sur cette formule remarquable, empruntée aux rituels anglais du 3e degré.

— Le deuxième article sur lequel nous voudrions atti­rer l’attention est constitué par le commencement d’une étude de M. Jean Tourniac, intitulé « Le monde des rites ». Dans un avis liminaire, la revue précise que cette étude est la reproduction d’une conférence donnée en Loge par l’auteur, qui a entendu, selon ses propres termes, « présenter un abrégé très sommaire et très approximatif de la doctrine énoncée par René Guénon » tout au long d’une œuvre à laquelle il dit « avoir emprunté nombre de définitions » — et aussi, ajouterons-nous, l’essentiel de ses conceptions. Et la revue rappelle que, d’après Jean Tourniac, la Maçonnerie sans les rites ne serait guère qu’un « scoutisme pour adultes » et que, d’autre part, « ce serait une erreur majeure et irrémédiable de pren­dre l’initiation pour une sorte de doctorat maçonnique ».

Venons-en à l’article lui-même. Le sujet traité par l’au­teur est très vaste, et l’on pourrait craindre qu’un grand nombre d’allusions soient demeurées inaperçues de la grande masse des auditeurs. En revanche, à la lecture ces allusions reprennent toute leur vigueur et leur impor­tance. Nous reproduirons ici certaines des remarques de M. Tourniac, souvent exprimées sous une forme elliptique très heureuse. « Le rite conçu comme geste sacré n’est autre finalement que la Maçonnerie elle-même, comme le veut d’ailleurs l’étymologie du mot rita (qui signifie en sanscrit : Ordre) ». Tous ceux qui participent à ce rite « sont liés ainsi entre eux, selon les vieilles formules, par un mystère qui est l’Ordre lui-même ». Et l’auteur rappelle l’une de ces formules : « Y a-t-il quelque chose entre vous et moi ? » [ou encore : « Quel est le lien qui nous unit? »], question qui a pour réponse : « Un se­cret », secret qui est dit ensuite être « la Franc-Maçon­nerie ». Le rite est un « câble de transmission » (cable tow) d’une « influence spirituelle ».

L’auteur insiste à juste titre sur les caractères propres à l’initiation qui, dit-il, loin de se référer « à quelque construction nébuleuse, repose au contraire sur des tech­niques rigoureuses ». L’initiation se distingue donc essen­tiellement « du mysticisme, peu soucieux de telles exi­gences techniques ». L’initiation maçonnique des grades bleus présente même « un caractère a-religieux et a-sentimental qui lui confère un aspect scientifique ». Il s’agit en réalité « d’une sorte de mathématique appliquée à l’ordre spirituel ».

Tout cela est excellent, d’autant plus que l’auteur pré­cise bien que le caractère « a-religieux » de cette initia­tion ne la met nullement en opposition avec une religion ou une tradition quelconque. Et il faut dire aussi que son caractère « a-sentimental » ne l’empêche pas d’utiliser abondamment, et parfois même avec prédilection, le sym­bolisme des sentiments humains et tout particulièrement celui de l’amour. Certaines allusions à la « Tradition Une et Invariable, justifiant toutes les traditions ou religions qui en découlent » montrent bien le fruit que l’auteur a su tirer de la méditation de ce qu’il appelle lui-même « l’œuvre magistrale de René Guénon ».

— Cet article de M. Jean Tourniac se continue dans le numéro suivant (octobre), et ici nous devons avouer que nous sommes un peu « déroutés » par trop de richesses. Nous ne pouvons que signaler les principaux thèmes abor­dés par l’auteur. Il insiste à nouveau sur la distinction entre le mysticisme (caractérisé par la passivité du sujet) et la voie initiatique « faite de discipline et d’ascèse rituelles », qui « relève de la connaissance symbolique » et « tend vers l’unité avec le Principe recteur de l’Univers ». Le but de cette initiation, « de plus en plus clai­rement appréhendé » à mesure qu’on progresse, n’est pas différent de « ce Royaume évangélique de totale liberté, affranchi de toutes les conditions limitatives, fût-ce même de descriptions paradisiaques formelles et empri­sonnantes ». Ici, croyons-nous, l’auteur a dû penser à l’Alighieri qui, en « montant vers les étoiles », se re­tourne vers le Paradis terrestre et à la tentation de le précipiter, avec toute la montagne du Purgatoire, dans les Enfers.

Le but dernier de l’initiation, qui est « l’Être, ne se possède pas, il est, et ne peut être participé que par une naissance en lui, c’est-à-dire une co-naissance ; au­cune explication discursive ne peut la faire assentir ». Au-delà de l’Être d’ailleurs, il y a le Principe de l’Être, c’est-à-dire le zéro métaphysique, « Nuit contenant le jour, ou silence portant le son ». Ici encore, il est à craindre que ces doctrines essentielles, pourtant correc­tement formulées, n’aient été qu’imparfaitement saisies par un certain nombre d’auditeurs.

Dans une partie intitulée « Rites et Symboles », l’au­teur rappelle que les symboles sont « des éléments rituels d’origine non-humaine ». Il insiste en particulier sur le rôle capital joué par le nombre dans les symboles et les rites, et rappelle à ce propos l’injonction connue : « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre ». En conséquence, « le rite, qu’il soit sonore ou plastique, est toujours lié à la perpétuation d’un rythme, c’est-à-dire d’un nombre mis en action ». La parole biblique : « Dieu a tout disposé en nombres, poids et mesures » est rappelée et mise en parallèle avec les trois piliers du Temple (Sagesse, Force et Beauté) et aussi, bien entendu, avec la croissance du Christ « en sagesse, en stature et en grâce devant Dieu et devant les hommes ».

Après diverses remarques sur « la consanguinité entre le symbole, le rite et le nombre », l’auteur aborde quel­ques points particuliers. Par exemple, il compare « l’inté­grale, (qui permet en mathématiques de faire le saut d’un ordre à l’autre » à « la vibration rituelle qui, elle aussi, fait le saut du temporel à l’éternel ». Citons encore le passage suivant : « Le rythme et le nombre sont en réalité la substance énergétique des rites ».

Cette étude (nous rappelons qu’il s’agit d’une confé­rence) n’est d’ailleurs pas terminée. Il sera intéressant de voir si l’auteur a repris certains points pour les expli­citer. Parmi ceux qui mériteraient quelque développe­ment, il faut sans doute donner la préférence au sui­vant : « L’Esprit et la Vie empruntent la forme rythmée d’une spire, comme celle qui marque la chevelure à l’ex­trémité crânienne de l’artère coronale spirituelle, comme celle de l’ombilic ». Ici, l’auteur a dû certainement penser au manuscrit opératif Dumfries n° 4, qui est peut-être le plus important de tous les Old Charges découverts jusqu’à nos jours. L’allusion qu’on y trouve à « tous les secrets » est à elle seule une éclatante confirmation des thèses ma­çonniques de Guénon.

— Nous signalerons enfin, dans ce numéro, quelques remarques de « Tétraktys » sur la « proportion dorée », — et aussi une étude sur les rapports (ou plutôt l’absence de rapports) entre les Grandes Loges des Etats-Unis d’Amérique, qui ne confèrent l’initiation qu’aux blancs, et la Prince Hall Masonry, organisation régulière mais non « reconnue », qui confère l’initiation aux noirs.

Denys ROMAN