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VOLTAIRE ETAIT-IL FRANC-MAÇON ?

Note : L’auteur avait prévu de remanier ce texte pour en faire un chapitre du livre qu’il avait en projet. Le « temps et les circonstances » ne l’ont pas permis et c’est pourquoi il n’a pas été incorporé dans son ouvrage posthume (Réflexions d’un chrétien sur la FM). Etant donné la richesse et la profondeur des éléments qu’il contient, notamment pour les maçons, nous avons décidé de le publier sur le site.

A.B.

 

VOLTAIRE ETAIT-IL FRANC-MAÇON ?

 

Nous avons souvent l’occasion, dans notre chronique des revues, de citer des études publiées dans un organe maçonnique canadien, Masonic Light. Nous voudrions aujourd’hui attirer particulièrement l’attention de ceux de nos lecteurs, qui s’intéressent aux questions maçonniques sur deux articles récents parus dans cette revue, articles dont le premier répond, en quelque sorte à une question posée par le second.

Le premier de ces articles, qui a été publié en mai 1951 est intitulé : « Les douze grands points de la Maçonnerie » 1. L’auteur y reproduit un passage d’une ancienne lecture. (Les lectures dans la Maçonnerie de langue anglaise, sont des « instructions » extrêmement développées, rédigées par demandes et par réponses, et qui sont lues dans leur entier à certaines occasions ; nous pensons qu’il faut y voir le dernier vestige de l’enseignement oral de la Maçonnerie) 2. Voici le texte en question, qui a malheureusement disparu des lectures actuellement pratiquées :« Il y a dans la Franc Maçonnerie 12 points originels qui en forment la base, et qui constituent tout le rituel de l’initiation. Sans ces 12 points, personne n’a jamais pu et ne peut être régulièrement reçu Maçon, Tout homme qui entre dans l’Ordre doit passer (go through) par ces 12 « cérémonies », et cela non seulement au premier degré, mais encore dans chaque grade subsé­quent ». L’auteur énumère ensuite ces 12 points ; mais nous pensons qu’il n’aurait pas dû y faire figurer l’ouverture et la clôture de la Loge, qui ne font pas partie du rituel d’ini­tiation 3 ; et il nous semble que ce rituel est entièrement épuisé avec les 12 points suivants, que nous énumérons en termes français, et dans l’ordre pratiqué généralement en France, ordre qui diffère très légèrement de celui des Loges anglo-américaines : la préparation du récipiendaire, « l’alarme » (report), l’invocation au Grand Architecte 4, les voyages, le serment 5, la restauration de la Lumière, les « premiers pas dans l’angle d’un carré long » (advancing to the altar), l’investiture, la communication des modes de reconnaissance, la tradition des outils, la prise de possession de l’angle Nord-Est, et l’instruction (Tracing Board Lecture)6. Les Maçonneries continentales ont coutume d’ajouter plusieurs rites adventices 7, mais les 12 « points originels » se retrouvent constamment dans les rituels authentiques. D’autre part, Masonic Light établit une correspondance entre ces points et les 12 fils de Jacob ; à vrai, dire, c’est là une tâche qui n’est pas sans difficulté, parce qu’on ne sait pas s’il faut ranger les patriarches suivant leur ordre naissance, ou selon l’ordre suivi dans les bénédictions de la Genèse et du Deutéronome, ou selon l’ordre de campement des tribus dans le désert 8.

Si l’on suit l’ordre de naissance, et si l’on adopte les 12 points que nous avons proposés, la préparation du récipiendaire sera rapportée à Ruben ; l’alarme à Siméon « instrument de carnage » ; l’invocation à Lévi, père de la tribu sacerdotale ; les voyages à Juda ; le serment « sacré et redoutable » à Dan ; « serpent dans le chemin et vipère sur le sentier » 9,  la communication des signes de reconnaissance qui, dans certains rites, se termine par le « baiser fraternel » rapporté à Issacar, à la tribu duquel appartenait Judas Iscariote, dont il est écrit : « Il leur avait donné ce signe : Celui à qui je donnerai un baiser c’est lui, arrêtez-le » (Marc ; XIV,44). La prise de possession de l’angle Nord-Est, d’où doit « s’élever un édifice de beauté parfaite dans toutes ses parties » correspond à Joseph, dont le nom signifie « croissant », et qui était célèbre par sa beauté.

Enfin, à Benjamin correspond l’instruction, qui se termine par un avis débutant par ces mots : « Et comme l’avenir dépend du travail pendant la jeunesse ».

Bien entendu, nous ne donnons pas toute ces correspondances comme incontestables, mais il nous semble que certaines sont assez curieuses. D’autre part, nous n’examinerons pas aujourd’hui la correspondance des « douze points » avec les signes zodiacaux selon lesquels se répartissent les tribus d’Israël. Peut-être reviendrons-nous un jour, sur ce problème intéressant. Mais nous voulons pour le moment prêter une attention particulière à la question qui fait le fond même de l’article que nous venons de commenter et dont on comprend immédiatement l’importance capitale.

Dans les Etudes Traditionnelles de juin 1951, nous avions fait allusion à une citation de Voltaire que Masonic Light a placé en exergue de chacun de ses numéros, en donnant Voltaire comme membre de la Loge « Les Neuf Sœurs » ; et nous disions à notre confrère que pour nous Voltaire n’avait jamais été valablement initié. Notre affirmation a surpris le Directeur de Masonic Light, qui, dans son numéro de septembre, conteste longuement notre compte-rendu. Comme plusieurs des questions qu’il soulève ont un certain intérêt, nous allons essayer d’y répondre succinctement, en résumant d’abord l’article de notre confrère, dont nous reproduisons les propres termes : « La Connaissance que le Français moyen a du Canada se limitant à ce qu’il en a lu dans Gustave Aymard et Fénimore Cooper, il n’est pas surprenant que nos critiques tiennent  pour acquis que nous n’avons aucun moyen de contrôler leurs assertions gratuites. Mais, dans le cas présent, nous sommes très bien informés. Il se trouve que l’auteur possède les œuvres complètes de Voltaire dans le texte original, et il connaît le français aussi bien que sa langue maternelle. Il est faux de dire que Voltaire, qui sans contestation possible était un déiste, fut anti-chrétien, bien que sans doute il fut anti-catholique. Les remarques qu’il fait sur la Franc-Maçonnerie dans son Dictionnaire philosophique n’ont rien d’offensant en elles-mêmes, il y parle des initiations de l’antiquité, et tout à fait par hasard mentionne les initiations des « pauvres Francs-Maçons » ; mais toute son argumentation est dirigée contre les mystères de l’antiquité chez les Grecs et les premiers chrétiens. Sa correspondance le montre imbu de la vraie philosophie maçonnique même si, comme notre critique français le prétend il n’a pas été régulièrement initié, ce que je conteste. La revue française nous demande si, dans le rite d’York, nous considérons comme valide l’initiation d’un profane qui n’a pas fait les voyages traditionnels. D’abord, nous ne sommes pas du rite d’York et peu de Maçon en Amérique en sont. Et je me permettrai de demander à notre contradicteur français ce que c’est que le « rite d’York ». Beaucoup de pays anglo-celtiques emploient des rituels dérivés des versions de Preston et Webb, fait que notre ami de Paris ignore évidemment.

Albert Lantoine, dans sa Franc-Maçonnerie chez elle, mentionne 15 fois le nom de Voltaire, mais ne suggère nulle part que son initiation fut irrégulière. Et même si l’on admet que les secrets lui furent communiqués sous forme abrégée, quel mal y a-t-il à cela ? Notre critique français n’a-t-il- jamais entendu parler d’hommes qui ont été faits Maçons à vue ? Des récits qui remontent à 1730 parlent de personnalités éminentes qui furent admises dans l’Ordre sans subir toutes les épreuves prescrites par les rituels. Un cas relativement récent est celui du Président des Etats-Unis, Howard Taft, qui le 18 février 1909, fut fait Maçon à vue à la Maison Blanche de Washington. Et personne de ceux qui ont lu les remarques de Taft sur la Maçonnerie ne peut douter qu’il fut un aussi bon Maçon que beaucoup de ceux qui ont subi tous les rites initiatiques, y compris les voyages sur lesquels nos amis français insistent tant ».

Tout en remerciant notre confrère canadien du ton courtois de sa contradiction, il se trouve que nous ne pouvons le suivre dans aucune de ses assertions, et c’est pourquoi nous allons lui répondre point par point.

—1° Voltaire n’était pas seulement anti-catho­lique, mais encore anti-chrétien, car durant tout le cours de sa vie il ne cessa de tourner en dérision la Bible qui, pensons-nous, est un bien commun à toutes les Eglises chrétiennes ; et nous demanderons à Masonic Light s’il prétend sérieuse­ment que le Sermon des Cinquante, le Dictionnaire Philoso­phique et La Bible enfin expliquée, sans parler de certaines pièces parodiques telles que Saul et David, soient dirigés contre la seule Eglise romaine. En tout cas, ce n’est certainement pas pour son anti-catholicisme que le Grand Conseil de Genève fit saisir le Dictionnaire 10

—2° Nous trouvons très offensantes les remarques de Voltaire sur la Maçonnerie ; en voici le texte complet : « Aujourd’hui même encore nos pauvres Francs-Maçons jurent de ne point parler de leurs mystères. Ces mystères sont bien plats, mais on ne se parjure presque jamais ». Nous ne saurions, quant à nous, trouver « plats » ces mystères qui sont dits, suivant les divers rituels, augustes, sublimes ou ineffables. De plus, la Bible, « Livre de la Loi Sacrée » est « la première des trois Grandes Lumières de la Maçonnerie », et quiconque y touche se révèle non seulement anti-chrétien, mais encore anti-maçon.

—3° Il nous est impossible de suivre notre confrère lorsqu’il écrit que « peu de Maçons en Amérique sont du rite d’York ». En effet, « il y eut de nombreuses tentatives pour remplacer l’expression de « rite d’York » par celle de « rite américain ». (Charles C. Hunt, The York Rite, in Grand Lodge Bulletin d’Iowa de juin 1936, p. 409). De telles tentatives seraient inexplicables si le rite d’York était aussi peu pratiqué dans le Nouveau Monde que le prétend nôtre contradicteur.

—4° Nous avons de bonnes raisons de penser  que les rituels issus de Preston et de Webb sont précisément ce que la majorité des auteurs appelle rite d’York ; que notre contradicteur veuille bien comparer les deux textes suivants ; et il comprendra ce que nous voulons, dire : Charles C. Hunt, Masonic Symbolism, p. 480 11 ; et Charles C. Clark ; Ritual and Methods of Instruction, in Grand Lodge Bulletin d’Iowa de mars 1939, p. 68 12.

—5° Nous considérons Albert Lantoine comme un des meilleurs historiens français de la Maçonnerie, mais il était malheureusement fermé à toutes les questions qui touchent au rituel, comme on peut le voir dans son ouvrage posthume, Finis Latomorum ?, dont un chapitre est précisément intitulé : Frivolité des Rites.

—6° la réception de Maçons à vue ne nous est nullement inconnue. Nous savons que le duc François de Lorraine, qui devint plus tard, par son mariage avec Marie-Thérèse, empereur d’Allemagne, et qui fut le père de Marie-Antoinette, passe pour avoir été reçu Maçon à vue dans une Loge « occasionnelle » tenue à Norfolk en 1731 13. Nous disons qu’il « passe » parce que, selon d’autres récits, il aurait été initié à La Haye par Désaguliers en personne 14. Le cas du Président Taft est plus certain. Il fut fait Maçon à vue par le Grand Maître de l’état d’Ohio, lequel en agissant, s’appuyait sur l’article X des constitutions de la Grande Loge d’Ohio, qui dit : « C’est la prérogative du Grand Maître de faire des Maçons à vue, et dans ce but il peut convoquer pour l’assister les Frères qu’il estime nécessaire ». En effet, contrairement à ce que le directeur de Masonic Light semble penser, il n’est pas au pouvoir d’un Grand Maître de dispenser un récipiendaire des épreuves et des rites de l’initiation. Ce dont il peut dispenser, c’est uniquement des formalités administratives qui précèdent la réception (parrainage, scrutins de la Loge, audition sous le bandeau, etc.).

Pour recevoir un Maçon à vue, le Grand-Maître constitue, en vertu de son pouvoir d’octroyer des « patentes » (warrants) une loge pro tempore qui initie le profane sans omettre aucuns des rites prescrits. « Quand le travail pour lequel cette Loge a été convoquée est accompli, elle est dissoute. Cette façon de faire doit être présente à l’esprit, car certains s’imaginent que le Grand Maitre a le droit de communiquer les secrets à qui il veut et de la manière qu’il veut ; alors que le droit qu’il exerce en ces occasions résulte seulement de son pouvoir d’accorder des « patentes » ». (Rev. John I. Lawrence, Masonic jurisprudence, p. 7)

Pour en revenir à Voltaire, il est bien évident qu’il n’a pu être fait Maçon à vue, d’abord parce que nous ne croyons pas que cette prérogative ait jamais été exercée en France, ensuite parce que le Grand-Maître (qui était alors le duc de Chartres) n’assistait pas à sa réception, enfin parce que la Loge « Les Neuf Sœurs » n’était pas une  Loge « occasionnelle » mais existait avant 1778 et a subsisté par la suite. Puisque Masonic Light désire quelques renseignements complémentaires sur la façon dont l‘écrivain fut reçu, nous lui en donnerons quelques-uns bien volontiers ; nous les puisons dans les Hiérologies sur la Franc-Maçonnerie et l’Ordre du Temple, par L.-Th. Juge, ouvrage qu’on peut consulter à la Bibliothèque Nationale, ainsi que plusieurs autres du même auteur. « Le Frère abbé Cordier de Saint- Firmin, ayant obtenu la parole, déclara qu’il avait la faveur  de proposer à l’initiation François-Marie Arouet de Voltaire, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, membre de l’Académie Française, âgé de 84 ans, et qu’il espérait que la Loge voudrait bien avoir égard, dans sa réception, au grand âge et à la faible santé de cet illustre néophyte. La Loge, prenant cette demande en considération, décida aussi­tôt qu’elle dispensait le néophyte de toutes épreuves phy­siques, qu’en conséquence il serait introduit entre les deux colonnes sans avoir les yeux bandés, que seulement un rideau noir lui cacherait l’Orient jusqu’au moment convenable. Puis le candidat fut introduit en Loge par le Frère chevalier de Villars 15, et quelques questions de philosophie et de morale lui ayant été adressées, les membres de la Loge ne purent, à plusieurs reprises, se défendre de manifester hau­tement toute leur admiration pour les réponses qui suivirent. Après, le Vénérable fit donner la Lumière au néophyte (en tirant le voile de l’Orient, évidemment, puisque Voltaire n’avait pas les yeux bandés), puis il prêta son obligation, fut constitué Apprenti Maçon, et reçut les signes, parole et attou­chement du grade. Pendant ce temps, les colonnes d’Euterpe, de Terpsichore et d’Erato, dirigées par le Frère Capperon, et ayant le Frère Chic, premier violon de l’électeur de Mayence, à la tête des seconds violons, annonçaient l’ins­tant où le néophyte venait de prêter son obligation, en exécutant d’une manière brillante le premier morceau de la troisième symphonie à grand orchestre de Guérin 16
Le Frère Larive posa sur la tête du nouvel initié une couronne de laurier, que celui-ci s’empressa d’enlever aussitôt. Lorsque le Vénérable 17 allait lui ceindre le tablier du Frère Helvé­tius 18, le Frère Voltaire, avant de le laisser attacher, le porta vivement à ses lèvres… Pendant tout ce temps, les Frères Salantin et autres exprimaient dans des morceaux d’harmonie analogues à la circonstance l’allégresse de l’as­semblée. Le Vénérable, par une distinction toute spéciale dans les fastes de la Maçonnerie, fit placer à l’Orient le Frère Voltaire. Distinction toute spéciale en effet, car il nous semble que ce n’est pas à l’Orient que doit se placer un Apprenti Mais il est inutile d’aller plus loin 19. La récep­tion de Voltaire aux « Neuf Sœurs » fut incontestablement une « cérémonie » fort émouvante et un concert des mieux réussis. Mais trois rites indispensables – au moins – furent omis : la préparation du récipiendaire, les voyages, et la restauration de la Lumière 20. Et les plus brillants accords du Frère Chic, et les torrents d’harmonie déversés par les « colonnes » d’Euterpe, de Terpsichore, et d’Erato n’empêchent pas que l’initiation de Voltaire ait été invalide parce que, comme Masonnic Light lui-même l’a rappelé dans son numéro de mai dernier, dont nous rendons compte plus haut : « Il y a dans la Maçonnerie 12 points originels qui en constituent la base, et qui comprennent tout le rituel de l’initiation. Sans ces 12 points, personne n’a jamais pu et ne peut être peut-être régulièrement reçu Maçon.

Denys Roman

  1. Le mot « point » en Maçonnerie, a une signification plus étendue que dans le monde profane. Ici il a un sens très voisin de celui de pointe, d’angle, de coin, et par conséquent d’arcane (Cf. René Guénon, El arkân, in E.T. de septembre 1946. Les 12 points en question sont 12 phases de l’initiation, phases au cours desquelles se manifeste particulièrement le « pouvoir des pointes » dont on sait le rôle dans la manifestation de la foudre. Chacun des hauts grades est aussi subdivisé en points ; c’est ainsi que la réception au grade de « Prince Rose-Croix » comporte 3 points ; dont le dernier est la « Cène rosicrucienne ».
  2. Les Lectures sont une explication et un commentaire détaillés, non seulement des réceptions aux 3 grades symboliques et des « tableaux de loge » de ces grades, mais aussi de beaucoup de sujets importants ayant trait aux aspects les plus élevés de l’art maçonnique. Telles qu’elles sont disposées aujourd’hui, elles se divisent en 7 sections pour le 1er degré, en 5 pour le 2eme, et en 3 pour le 3eme, ce qui fait 15 sections en tout. Lors de cer­taines solennités maçonniques, les 15 sections tout lues au cours de la même tenue (Campbell Everden, Freemasonry and its Etiquette, p. 402). Il y aurait beaucoup à dire sur cette répartition par 3, 5 et 7, sur le nombre 15 et sur sa correspondance en lettres hébraïques ; tout cela est en rapport direct avec les mystères de la Parole perdue. Dans certaines versions du rite d’York, le Maître de Loge, lors de son installation, jurait de ne jamais fermer son atelier sans avoir fait lire une section des Lectures  ; et il était rudement rappelé à l’ordre par l’Immédiate Past Master quand il oubliait cette partie importante de son obligation. — René Guénon regrettait qu’il n’existât dans la Maçonnerie française rien qui rappelle les Lectures.
  3. En effet, le récipiendaire n’assiste évidemment pas à l’ouverture de la Loge qui va le recevoir et il peut aussi ne pas assister à la clôture qui suivra sa réception (ce dernier cas est expressément prévu dans certains rituels anglo-saxons). Il n’en sera pas moins régulièrement initié.
  4. On ne saurait trop regretter que cette invocation ait disparu des rituels utilisés par la grande majorité des Loges relevant des deux princi­pales Obédiences françaises. Comment l’influence spirituelle pourrait-elle descendre du ciel si l’on ne prend pas la peine de le demander au « Maître de la Foudre » ?
  5. Il est presque superflu de préciser que tout serment maçonnique qui n’est pas prêté sur les 3 Grandes Lumières (au nombre desquelles figure le «  Livre de la Loi Sacrée » c’est-à-dire la Bible pour un chrétien et pour un  non-chrétien le Livre sacré de son exotérisme propre) est strictement nul and void comme disent les anglais.
  6. Dans les Loges anglaises, la Tracing Board Lecture peut être renvoyée à la tenue qui suit celle où a eu lieu la réception. Dans les Loges françaises, « l’instruction » peut aussi être remise à une tenue ultérieure. Il y a même en France une fâcheuse tendance à supprimer purement et simplement cette instruction
  7. Parmi ces rites adventices, nous citerons le séjour dans la chambre de réflexion, le passage par le « cadre magique », la participation à la « coupe amertume », la méditation sur la pierre brute, la purification par les éléments, le « sacrifice du sang », l’empreinte du sceau, la « petite lumière », la consécration initiatique, la proclamation rituelle, l’incinération du testament philosophique. L’absence de l’un de ces rites, ou de tous ces rites, n’entache nullement la validité de l’initiation. C’est ainsi que plus des neuf dixièmes des Maçons du globe n’ont jamais reçu la consécration maçonnique telle qu’elle se pratique dans les pays latins, ce qui ne les empêche pas d’être, selon la formule, de « bons et légitimes Maçons ».
  8. Cet ordre de campement qui est rapporté dans le livre des nombres (chap. Il), n’est nullement arbitraire comme on pourrait être tenté de le croire.

    A l’Orient, campaient les tribus issues de Lia et de la servante de Rachel (Bala) ; à l’Occident, les tribus issues de Rachel et de la servante de Lia (Zelpha). C’est selon cet ordre de campement qu’il faut faire correspondre les 12 tribus aux signes du Zodiaque, ce qui a été souvent perdu de vue (notamment par l’auteur de la Lumière d’Egypte T. H. Burgoyne, un des dirigeants de la H. B. of L ). Le point de départ du Zodiaque, à l’angle Sud-Ouest du campement (par suite du caractère « crépusculaire » de la tradition judéo-chrétienne) se fait dans la tribu de Gad, dont l’emblème est ainsi le Bélier, et sur qui Moïse, avant de mourir sur le mont Nébo, a prononcé ces paroles mystérieuses : « Il a choisi les prémices du pays, car là est caché l’héritage du législateur ; il a marché en tête du peuple, il a exécuté le jugement de l’Eternel et ses ordonnances envers Israël » (Deut. XXXIII, 21). Le Taureau correspond à Ruben, le signe double des Gémeaux à Siméon et à Lévi (qui vengèrent leur sœur bina enlevée par Sichem, comme les Dioscures Castor et Pollux vengèrent leur sœur Hélène enlevée par Thésée). Le reste des correspondances s’établit ensuite sans difficulté, suivant le sens « polaire », Zabulon correspondant au Cancer, Juda au Lion, etc. Mentionnons en passant que les 12 tribus et leurs bannières jouent un grand rôle dans la « Sainte Arche Royale »

  9. Les « pénalités » des serments de chaque grade mentionnent des « patiments » qui vont au rebours du but recherché dans l’initiation. Cela est particulièrement visible dans le serment du 3ème degré. En conséquence le Maître Maçon assez malheureux pour violer son serment s’expose à cette « seconde mort », dont il est question notamment dans l’Apocalypse (II, 11), c’est-à-dire la « dissolution psychique »  antithèse absolue du but recherché par la maîtrise, but qui consiste à « rassembler ce qui est épars ». Les « pénalités » dont nous parlons n’ont été conservées que dans la Maçonnerie de langue anglaise – L’emblème de Dan est le scorpion.
  10. On comprend une telle mesure quand ou considère avec quel prosély­tisme vraiment… infernal le Dictionnaire Philosophique fut répandu dans Genève par les soins de Voltaire. On en glissait sous les portes, on en pendait aux cordons de sonnettes, les bancs des promenades en étaient couverts. Dans les lieux d’instruction religieuse, ils se trouvaient substitués comme par enchantement aux catéchismes ; et, jusque dans le temple de la Madeleine, des Dictionnaires portatifs reliés comme des psautiers, traînaient  sur les banquettes. On en trouvait des piles dans les magasins d’horlogers, les petits messagers avouaient qu’un monsieur leur avait donné 6 sous pour déposer le paquet sur l’établi du patron (G. Desnoireterres, Voltaire et Genève). On comprend l’exaspération des autorités religieuses de la ville, et nous pouvons assurer Masonic Light que les protestants européens du XVIIIeme siècle jugeaient Voltaire avec autant d’indignation que les catholiques.

    Le pasteur Moultou écrivait le 21 août 1762 à Jean-Jacques Rousseau, à propos du Sermon des Cinquante : «  Jamais on n’attaqua le christianisme plus ouvertement, avec plus de mauvaise foi ». Le pasteur Bonnet appelait le  Dictionnaire « le plus détestable de tous les livres du pestilentiel auteur » (Cf. G. Maugras, Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, p. 388). Le pasteur Jacob Vernet, éditeur de Montesquieu, disait de l’homme de Ferney : « C’est une sorte de tic chez lui que de lâcher toujours quelque trait contre l’Ecriture Sainte, qu’il a très peu étudiée. C’est se moquer du monde que de l’ériger, comme le fait son parti, en savant ou en sage » (Cf. Desnoireterres, op. ci.). Nous empruntons ces citations, auxquelles on pourrait en ajouter beaucoup d’autres, à l’édition des « Œuvres choisies » de Voltaire, par M. Louis Flandrin, Paris, 1948, pp. 416 éq.). Les trois ecclésiastiques que nous venons de citer étaient amis des « philosophes », et appartenaient donc à l’aile extrême du « protestantisme libéral » ; qu’on juge de ce que pouvaient penser les représentants du « protestantisme orthodoxe ». Nous citerons encore le pasteur Dutoit-Membrini (Keleph-ben-Nathan), dont la Philosophie Divine est, avec le Traité de la Réintégration de Martinez de Pasqually, une des très rares œuvres « spirituelle » du « siècle des lumières » (Cf. sur cet ouvrage L’Erreur Spirite, p.210, n.1). Ce calviniste extrêmement pieux, mais très « Indépendant », (Il n’admettait pas la prédestination), appelle Voltaire « ennemi des chrétiens », « abominable personnage ». « coryphée des profanateurs » (Cf. Philosophie Divine, t. 2,p. 136). Les protestants n’ont donc aucun gré à Voltaire de son Intervention dans les affaires Calas et Sirven ; peut-être soupçonnaient-ils que « l’ exploitation » que le « patriarche des  esprits forts » fit de cette lamentable affaires n’avait pour but que d’enrôler le protestantisme dans la campagne contre l’« infâme », ainsi que l’ « apôtre de la Tolérance » appelait aimablement l’Eglise romaine.

  11. Charles Clyde Hunt, fut jusqu’à sa mort Grand Secrétaire de la Grande-Loge de l’Etat d’Iowa. Il sût utiliser fort habilement la documentation accumulée à la Bibliothèque Maçonnique de Cedar Rapids, une des plus riches du monde. Nos anciens lecteurs se rappellent avec quel intérêt René Guénon suivait les travaux de cet auteur, dont il rendit compte régulièrement de 1929 à 1940.
  12. Cet auteur a occupé pendant plus de 40 ans la charge de Grand Custodian à la Grande-Loge d’Iowa. Les fonctions de Grand Custodian sont d’ordre exclusivement rituélique.
  13. C’est ce qu’a dit notamment Mackey ; suivi par Lawrence (Highways and By-ways of Freemasonry, p. 107).
  14. C’est l’opinion de Thory (Acta Latomorum, t. I. p. 25) et de Findel (T.1 pp. 287-288). Quoi qu’il en soit de ces deux versions, il est du moins certain que le fondateur de la dynastie des Habsbourg-Lorraine était Maçon. Quand il devint grand-duc de Toscane en 1736, il fit cesser les rigueurs contre l’Ordre qu’avait édictées son prédécesseur jean-Gaston de Medicis. Prétendant à l’Empire en 1740, il fonda à Vienne, deux ans plus tard, la Loge « Aux Trois Canons », la première qui ait existé en Autriche, et dont il fut Vénérable. Il reçût aussi plusieurs grades « rosicruciens » et fut membre d’un Chapitre fondé par un certain Fischer qui avait rapporté de Lyon le grade alchimique de « Chevalier de l’Aigle ». A certaines occasions les séances de ce Chapitre se tenaient au palais impérial de la Hofburg (Cf. R. Le Forestier, les illuminés de Bavière et la Franc-Maçonnerie allemande).
  15. C’était le fils du vainqueur de Denain. Il fut l’ami et le protecteur de Voltaire. Comme lui il était de l’Académie Française.
  16. Voilà l’origine des trop fameuses « colonnes d’harmonie » ,qui se sont substituées en France aux chants maçonniques traditionnels, hérités du Compagnonnage.
  17. C’était l’astronome Lalande, qui devait plus tard rédiger le « Supplément » au Dictionnaire des Athées de son ami Sylvain Maréchal (publié en 1800). Dans ce Dictionnaire, Bossuet, Fénelon et Leibniz sont comptés au nombre des athées. Une telle façon d’écrire l’histoire, pour le dire en passant, n’est pas de nature à inspirer une confiance aveugle dans le Mémoire historique sur la Maçonnerie que Lalande écrivit pour l’Encyclopédie et qui est considéré comme le seul document qu’on possède sur les plus anciennes Loges françaises. Il est certes probable, ainsi que le fait remarquer M. Marcy (Essai sur l’origine de la Franc-Maçonnerie, p. 85) que Lalande a écrit son Mémoire d’après des « traditions » ; mais nous adopterions volontiers une position mitoyenne entre celle de M. Marcy et celle d’Albert Lantoine, qui traitait d’ « affirmations fantaisistes » les faits relatés par le Vénérable des « Neuf Sœurs »

  18. L’auteur du livre De l’Esprit avait été un des premiers membres des « Neuf Sœurs »
  19. Nous citerons cependant le quatrain que le Frère.de la Dixmerie lut devant la Loge :

    Au seul nom de l’illustre Frère,

    Tout Maçon triomphe aujourd’hui.

    S’il reçoit de nous la Lumière,

    Le monde la reçut de lui.

    Le Frère de la Dixmerie avait, on le voit, des idées très particulières sur la Lumière maçonnique, puisqu’au lieu de la faire remonter au “Fiat Lux originel », comme le font la généralité des Maçons, il la rajeunissait jusqu’à la rendre contemporaine de Voltaire. — Et il n’est pas vrai, d’autre part, que  tout Maçon ait triomphé au sujet de cette réception. Parmi ceux qui jouèrent à l’époque un rôle important dans la Maçonnerie, Il n’y eut que le marquis d’Arcambal, Savalette de Lange, Bacon de la Chevalerie et Franklin que nous voyons assister à la fameuse réception. C’est bien peu, si l’on songe à l’incroyable enthousiasme qui faisait se ruer Paris à la rencontre du « roi Voltaire ». Nous n’éprouvons aucune sympathie pour la Loge « Les Neuf Sœurs », mais il faut reconnaître que la réception qu’elle fit à l’écrivain reste du moins dans les bornes d’un enthousiasme modéré, et ne rappelle en rien les scènes incroyables qu’on put voir ailleurs, et qui faisaient dire à Grimm : « Un étranger. Jeté au milieu de cette frénésie, se fût cru dans une maison de fous »

  20. En plus de ces 3 points, se pose là question du point n° 3 (l’invocation au Grand-Architecte), dont le récit que nous avons rapporté ne fait pas mention. Un esprit aussi éclairé que Lalande y voyait sans doute un reste de « fanatisme » et de « superstition ». Quant au serment, a-t-il été prêté sur la Bible ? C’est possible, et, dans ce cas, nous nous imaginons très bien le célèbre sourire de Voltaire s’accentuant jusqu’à devenir sardonique.

Note 6 : Denys Roman : « Euclide, élève d’Abraham »

[2010 : Équinoxe de printemps, La Lettera G / La Lettre G,  N° 12]

Denys ROMAN :
« Euclide, élève d’Abraham »*

Le texte de Denys Roman sur « Euclide, élève d’Abraham » expose un aspect fondamental de la « légende du Métier »[1], légende très chère à nos Anciens qui l’ont intégrée dans la plupart des manuscrits appelés Old Charges ou « Anciens Devoirs » ; les Maçons opératifs voyaient symboliquement dans cette légende, non seulement l’histoire traditionnelle qui permet d’entrevoir les « origines » de la Maçonnerie, mais aussi l’excellence de l’Art Royal dans cette expression particulière de la Construction universelle qu’est la Géométrie.

Ce texte de D. Roman fut publié primitivement dans le numéro 32 d’octobre 1977 de la revue maçonnique « Renaissance Traditionnelle » ; il était d’ailleurs accompagné, dans d’autres numéros de cette revue, d’une série d’articles que l’auteur présentait sous la rubrique « René Guénon et les “destins” de la Franc-Maçonnerie » qu’il retiendra comme titre pour son premier ouvrage paru en 1982 et réédité en 1995. Les lecteurs qui connaissent cette revue d’histoire de la Franc-Maçonnerie[2] dont la tendance, les « valeurs » et la méthode sont très éloignés du point de vue traditionnel dont R. Guénon fut l’interprète le plus autorisé pour notre temps, s’étonneront sans doute de la publication, dans ce cadre, d’un article aussi éloigné d’une vision historique profane sur l’Ordre maçonnique. On conçoit donc la surprise et le mécontentement que suscitera ce texte parmi les lecteurs de cette revue, au point de provoquer quelques réactions très hostiles à René Guénon, comme il s’en produit souvent.

Dans cet article, D. Roman reprend et commente l’histoire légendaire qui fait d’Euclide l’élève d’Abraham, histoire véhiculée pratiquement par tous les Old Charges de la Maçonnerie opérative jusqu’à un manuscrit comme le Dumfries n° 4 qui, datant de 1710 environ, appartenait à la période « pré-spéculative ». En fait, ce manuscrit ne se compose pas uniquement de la « légende du Métier » car il comprend également le « serment de Nemrod », les questions et réponses rituelles et le blason de l’Ordre qu’on dit remonter à l’époque du martyr saint Alban. Ainsi, dans le chapitre « Lumières sur la Franc-Maçonnerie des anciens jours » de son second ouvrage signalé dans notre note 1, l’auteur relève notamment que ce manuscrit pourtant tardif contient quelques formules rituelles qui proviennent d’une tradition orale et éclairent les « opérations » des « Maçons des anciens jours ». Il signale notamment, dans les Lectures que comprend le Dumfries, une réponse relative à ce qu’il n’hésite pas à qualifier de « joyau intact » : le cable-tow (et sa longueur), qui « est aussi long qu’entre l’extrémité de mon nombril et le plus court de mes cheveux » ; à la question : « Quelle en est la raison ? », l’interrogé répond : « Parce que tous les secrets gisent là ». Signalons que cette séquence rituelle du cable-tow doit s’accompagner d’une gestuelle, expression du « lien » en question qui signifie que les « secrets » sont là en sommeil tant que l’initiation reste virtuelle. Mais, pour bien en percevoir la nature, il convient d’y associer le due guard (qui pourrait avoir une parenté, sinon une identité, avec le Devoir du Compagnonnage), et est un signe en rapport étroit avec les secrets de la Maîtrise dans leur plénitude ; ce signe, particulier à la Maçonnerie de Rite dit d’York, symbolise l’accomplissement dans l’ordre des petits mystères : on aura une idée plus précise des multiples sens qu’il recèle en le représentant comme l’exact schéma de la lettre arabe nûn, à laquelle est associée la partie supérieure du symbole qui en complète la signification essentielle. Quant au rapport « opératif » entre ces deux éléments rituels que sont le cable-tow et le due guard, il se construit selon la géométrie organique du corps humain basée sur les centres subtils.

On a beaucoup glosé, et encore aujourd’hui, à propos de l’anachronisme évident sur lequel est basée la légende que l’auteur examine, alors qu’on sait que deux millénaires environ séparent la période où vécut le « père de la multitude », de celle du « noble Euclide » qui enseignait en Égypte sous le règne de Ptolémée 1er (305-282 av. J.-C.)[3]. Les « esprits forts » du stupide XIXe siècle (et ceux d’aujourd’hui encore) n’ont pas manqué de relever avec condescendance le défaut de chronologie historique de cette légende, mettant l’accent sur la « naïveté » et l’ « inculture » des Maçons opératifs réputés analphabètes ; en cela, on oubliait un peu rapidement que cet « analphabétisme » ne les avait pas empêchés d’édifier les chefs-d’œuvre que nous connaissons et qui témoignent encore, malgré les restaurations mutilantes, de leur unité originelle. Si les faits historiques ont leur importance, on ne peut pas réduire l’histoire aux faits en tant qu’événements rapportés à l’individuel ; seul, leur sens symbolique –qui ne s’oppose pas aux faits mais éclaire leur raison d’être –  est essentiel : il est la traduction et l’expression, en mode manifesté, de la Volonté divine. C’est cela qu’exprimaient les « Maçons des anciens jours » pour lesquels le sens symbolique primait éminemment sur une quelconque chronologie historique. En réalité, ils exposaient « à couvert », dans le cours de cette histoire légendaire, ce qui caractérise fondamentalement les origines mythiques de l’Ordre qui a recueilli, au cours des ans et en raison de l’élection dont il fut investi par « décret » divin, de vénérables héritages.

André Bachelet

NOTES :

* René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie, chapitre XII.

[1] On trouvera des développements complémentaires de l’auteur sur le sens et la portée de cette légende (qui comprend d’ailleurs deux anachronismes historiques) contenue dans le Dumfries n°4, dans le remarquable chapitre VIII, « Lumières sur la Franc-Maçonnerie des anciens jours », de son ouvrage Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – L’« Arche vivante des Symboles », Éditions Traditionnelles, 1995, Paris.

[2] Mis à part une idéologie humaniste et une méthodologie historiciste qui ne sont pas en adéquation avec le but assigné à l’initiation, cette revue propose un contenu documentaire maçonnique généralement intéressant.

[3] L’expression « bon clerc » est parfois utilisée trop systématiquement par certains traducteurs ou commentateurs ; elle a l’inconvénient de comporter une connotation trop attachée au sens que ce terme recouvre uniquement aujourd’hui dans le christianisme ; il est peu vraisemblable que ce sens ait été retenu exclusivement par les Maçons opératifs que la mise en œuvre du Métier conduisait à une autre perspective. Lorsqu’ils utilisaient l’expression de « noble Euclide » dans sa signification de « prince » dans l’ordre de la construction universelle héritée d’Abraham, c’est parce qu’ils reconnaissaient à ce dernier une « paternité spirituelle ».


 

Denys ROMAN : « EUCLIDE, ÉLÈVE D’ABRAHAM »[1]

« Quant aux trois lois données par Dieu
aux trois peuples (juif, chrétien et musulman),
pour ce qui est de savoir quelle est la véritable,
la question est pendante et peut-être
le restera-t-elle longtemps encore. »
Boccace, cité par R. Guénon

La Tradition, dont Guénon fut le serviteur exclusif et l’interprète incomparable, a été qualifiée par lui de « perpétuelle et unanime ». On peut dire que la Maçonnerie participe de cette perpétuité, en tant que ses Loges se tiennent « sur les plus hautes des montagnes et dans les plus profondes des vallées »[2]. D’autre part, l’« universalité » dont se réclame la Maçonnerie fait écho, pour ainsi dire, au caractère « unanime » de la Tradition. Cette universalité est bien connue, mais on peut se demander si la généralité des Maçons en sentent bien toutes les implications.

La Maçonnerie est sans doute la seule organisation initiatique du monde qui ne soit pas liée à un exotérisme particulier. Et si, au dire de Guénon, cela ne devrait pas dispenser les Maçons de se rattacher à l’un des exotérismes existant actuellement (car l’homme traditionnel ne saurait être un homme sans religion), cela devrait les inciter à ne pas limiter leur intérêt à leur tradition propre, mais bien au contraire à étudier, grâce à la « clef » du symbolisme universel, toutes les traditions dont ils peuvent avoir connaissance[3]. Une chose très remarquable dans cet ordre d’idées, c’est qu’une Loge maçonnique constitue le lieu idéal où des hommes appartenant à des religions différentes peuvent se rencontrer, sur un pied de parfaite égalité, pour traiter de questions d’ordre traditionnel et doctrinal.

Si toutes les religions sont admises au sein de la Maçonnerie, on doit cependant reconnaître que les formes traditionnelles les plus orientales (Hindouisme, Bouddhisme, Confucianisme, Taoïsme, Shintoïsme, etc.), sont tellement étrangères à certains aspects importants du symbolisme de l’Ordre, aspects liés à la construction du Temple de Salomon, que les adhérents à ces traditions se trouvent en quelque sorte dépaysés dans l’atmosphère des ateliers[4]. À la vérité, ce sont les trois religions monothéistes (Judaïsme, Christianisme et Islam) qui ont fourni à la Maçonnerie le plus grand nombre de ses fils et les plus illustres de ses initiés.

Les trois traditions monothéistes sont dérivées d’Abraham, et il est très significatif que le nom divin El-Shaddaï, dont on sait l’importance dans la Maçonnerie opérative (et qui n’est pas inconnu dans la Maçonnerie spéculative), soit précisément le nom du Dieu d’Abraham[5]. Guénon, dans une page essentielle[6], a souligné que, lors de la rencontre du Père des croyants avec Melchissédec, le nom El Shaddaï fut associé à celui d’El-Elion[7] et que cette rencontre marque le point de contact de la tradition abrahamique avec la grande Tradition primordiale.

Il y a dans l’histoire traditionnelle de la Maçonnerie, telle qu’elle est rapportée dans les anciens documents appelés Old Charges, une assertion singulière, qui ne peut manquer de surprendre ceux qui en prennent connaissance : il s’agit de celle qui fait d’Euclide l’élève d’Abraham[8]. Comme nous avions fait allusion à cette « légende », on nous demanda des explications, en soulignant le formidable anachronisme qu’elle implique, Euclide ayant vécu en Égypte au IIIe siècle avant notre ère, alors que le séjour d’Abraham dans ce pays se situe deux millénaires auparavant.

C’est justement le caractère démesuré de cet anachronisme qui montre bien que nous n’avons pas affaire ici à un « fait historique » au sens que les modernes donnent à ces mots[9]. Il s’agit en réalité d’« histoire sacrée » exprimant une relation d’un caractère tout à fait exceptionnel et qui, de par sa nature, ne peut être formulé que dans un langage « couvert » par le voile du symbolisme.

Si l’on se rappelle qu’au Moyen Âge Euclide personnifiait la géométrie[10] et que, d’autre part, dans les anciens documents, la Maçonnerie est fréquemment assimilée à la géométrie, on comprendra que faire d’Euclide l’élève d’Abraham, c’est dire qu’il y a entre le Patriarche et l’Ordre Maçonnique une relation de Maître à disciple, équivalent rigoureusement à une « paternité spirituelle ».

Il est évident que la Maçonnerie est antérieure à Abraham, puisque traditionnellement elle remonte à l’origine même de l’humanité. Mais on sait que toute tradition, à mesure qu’elle s’éloigne de son principe, court le risque de s’affaiblir, voire de se corrompre : et alors, s’il s’agit d’une tradition ayant pour elle « les promesses de la vie éternelle » une action divine intervient pour la redresser et contrecarrer la tendance à suivre « la mauvaise pente »[11]. Tel est le cas pour la Maçonnerie qui, bénéficiant du privilège de la perpétuité[12], a dû connaître au cours de sa longue histoire des périodes d’obscuration suivies de spectaculaires redressements.

De ces redressements, qui chaque fois lui ont conféré pour ainsi dire une nouvelle jeunesse, la Maçonnerie doit avoir conservé certaines traces, en particulier dans son « histoire traditionnelle » ou encore dans ses rituels. Il est très vraisemblable que les noms divins El-Shaddaï et « Dieu Très-Haut »[13] sont à rattacher à la transformation qui dut s’opérer à l’époque de la vocation d’Abraham. Une autre période cruciale pour le monde occidental, dans l’ordre initiatique aussi bien que dans l’ordre religieux, fut celle de la naissance du Christianisme, et c’est évidemment de cette époque que date la vénération de la Maçonnerie pour les deux saints Jean[14].

Au moment de l’irruption du Christianisme dans le monde gréco-romain et à plus forte raison à l’époque de la vocation d’Abraham, il y avait en Occident un grand nombre d’organisations initiatiques liées à la pratique des métiers, et dont les plus connues sont les Collegia fabrorum. Leurs mots sacrés, s’ils en avaient, n’étaient pas empruntés à l’hébreu, et le symbolisme solsticial de Janus jouait pour eux le rôle des deux saints Jean. Il serait téméraire de vouloir expliquer comment s’effectua la mutation ; car on ne saurait oublier que, selon le Maître que nous suivons et qui fut certainement l’initié ayant reçu les plus amples lumières dans le domaine dont il s’agit, « la transmission des doctrines ésotériques » s’effectue par une « obscure filiation », en sorte que « les attaches de la Maçonnerie moderne avec les organisations antérieures sont extrêmement complexes »[15]. C’est pourquoi, plutôt que de vouloir percer des mystères « couverts » du voile impénétrable de l’« anonymat traditionnel »[16], il est sans doute préférable de rechercher dans la Maçonnerie actuelle, les marques des influences respectives des trois traditions abrahamiques.

Les marques de l’influence juive sont trop évidentes et trop connues pour qu’il soit besoin d’y insister. L’usage de l’hébreu pour les mots sacrés, les continuelles références aux Temples de Salomon et de Zorobabel, le calendrier luni-solaire, le travail tête couverte au 3ème degré, la datation rituelle coïncidant à peu de chose près avec la datation hébraïque, tous ces indices et bien d’autres encore sont là pour attester l’importance du trésor symbolique hérité des fils de l’Ancienne Alliance.

L’influence chrétienne est d’un ordre tout différent. Certes, dans les hauts grades, il est fait mention de certains événements de l’histoire du Christianisme, par exemple de la destruction des Templiers. Mais il faut surtout remarquer que c’est dans le monde chrétien que la Fraternité maçonnique s’est le plus développée, au point qu’une carte géographique qui représenterait la « densité chrétienne » des diverses contrées de la terre coïnciderait presque exactement avec celle qui représenterait leur « densité maçonnique ». On pourrait presque dire que la Maçonnerie est une organisation qui travaille sur un matériau symbolique principalement judaïque, et dont le recrutement est principalement chrétien.

Si l’apport judaïque et l’apport chrétien à la Maçonnerie sont des faits essentiels et évidents, il ne semble pas à première vue qu’il y ait dans cet Ordre un apport islamique quelconque. L’assertion de Vuillaume selon laquelle l’acclamation écossaise serait un mot arabe est erronée.

Certes, un Sheikh arabe a pu dire que « si les Francs-Maçons comprenaient leurs symboles, ils se feraient tous musulmans » ; mais un rabbin pourrait dire la même chose au profit de sa religion propre, et un théologien chrétien au profit de la sienne. Faudrait-il donc croire que ce « tiers » de la postérité d’Abraham, que l’initié Boccace, par la voix du juif Melchissédec, déclare être aussi « cher » au Père céleste que le sont les deux autres tiers, n’aurait apporté aucune contribution à un Art placé sous le patronage d’« Euclide, disciple d’Abraham » ?

La réponse que nous allons tenter de donner à cette question surprendra sans doute bien des lecteurs. Mais nous ne saurions l’esquiver dans cet ouvrage relatif aux conceptions de Guénon sur le rôle « eschatologique » de la Maçonnerie. Nous pensons en effet que l’œuvre de cet auteur, écrite à proximité et en vue de la fin des temps, vient combler d’un seul coup, et magistralement, le vide laissé jusqu’alors par la tradition islamique, dont Guénon était un représentant éminent, dans l’héritage abrahamique transmis à la Maçonnerie.

On a parfois écrit qu’avant Guénon tout avait été dit sur la Maçonnerie, excepté l’essentiel. Cela est très exact, et nous voudrions ajouter que personne ne s’est fait de la Fraternité maçonnique une idée plus haute que ce Maître, pourtant méconnu, plagié et attaqué, particulièrement en France par tant de Maçons.

Nous voudrions enfin attirer l’attention sur une particularité très importante, qui est commune à la fois aux traditions juive, chrétienne et islamique ainsi qu’à la Franc-Maçonnerie. Les musulmans sont en effet très conscients du caractère « totalisateur » de leur tradition[17], dû au fait que Muhammad est le « Sceau de la Prophétie ». Ce qu’on oublie parfois, c’est que Guénon attribuait un même caractère totalisateur au Christianisme, dont il disait qu’« il a apporté avec lui tout l’héritage des traditions antérieures, qui l’a conservé vivant autant que l’a permis l’état de l’Occident, et qui en porte toujours en lui-même les possibilités latentes »[18]. Il est bien des choses qui permettent de penser que l’insistance apportée par lui à faire reprendre aux Maçons conscience de la pluralité de leurs héritages et en conserver la « mémoire » dans leurs rituels s’explique par la certitude où il était que la Maçonnerie a elle aussi une destinée « totalisatrice ».

Totaliser, c’est « rassembler ce qui est épars ». Abraham, le père du monothéisme, est aussi, selon la signification hébraïque de son nom, le « Père de la multitude », comme l’Unité est le principe de la multiplicité. Et de même qu’à l’origine il n’y a que l’Unique qui crée toutes choses, de même à la fin toutes choses doivent se résorber dans l’Unité. Si maintenant nous passons du macrocosme au microcosme, nous trouvons quelque chose de rigoureusement équivalent dans la doctrine hindoue. « Lorsqu’un homme est près de mourir, la parole, suivie du reste des dix facultés externes […], est résorbée dans le sens interne (manas) […] qui se retire ensuite dans le souffle vital (prâna), accompagnée pareillement de toutes les fonctions vitales […]. Le souffle vital, accompagné semblablement de toutes les autres fonctions et facultés (déjà résorbées en lui […]), est retiré à son tour dans l’âme vivante (jîvâtmâ) […]) […]. Comme les serviteurs d’un roi s’assemblent autour de lui lorsqu’il est sur le point d’entreprendre un voyage, ainsi toutes les fonctions vitales et les facultés de l’individu se rassemblent autour de l’âme vivante (ou plutôt en elle-même, de qui elles procèdent toutes, et dans laquelle elles sont résorbées) au dernier moment (de la vie […]) […][19].

Avons-nous réussi à laisser pressentir que la « légende » qui rattache Euclide, c’est-à-dire la Géométrie, c’est-à-dire la Maçonnerie, au patriarche Abraham est autre chose qu’une bévue phénoménale qui témoignerait simplement de l’imagination et de l’ignorance de son « inventeur » ? Nous n’avons certainement fait qu’effleurer un tel sujet. Peut-être aussi nous fera-t-on remarquer que la Maçonnerie, dans son état actuel, semble peu digne du rôle éminent que nous semblons vouloir lui attribuer.

Mais on peut répondre que cet Ordre, placé sous le patronage des deux saints Jean, dont l’un est « l’ami de l’Époux » et l’autre « le disciple que Jésus aimait », peut en conséquence revendiquer tous les privilèges que confère l’amitié, et qu’il devrait donc être certain de son « salut » final. Nous employons ici ce mot de « salut » dans le sens que lui donne René Guénon : il s’agit, pour un homme, de son maintien après la mort dans les « prolongements de l’état humain » ; et l’on peut légitimement transposer cette doctrine à une organisation traditionnelle, initiatique ou exotérique.

À la fin d’un cycle, le « salut » des « espèces » destinées à être « conservées » pour le cycle futur est assuré par leur « entassement » dans l’Arche ou dans tout autre réceptacle équivalent, Il est probable que l’un de ces équivalents est le « sein d’Abraham » où, selon la parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare, se reposent après leur mort les âmes des justes sauvés. Que le patriarche ami de Dieu[20], béni par Melchissédec et vénéré par les trois religions « abrahamiques », soit en même temps le « précepteur » de la Maçonnerie, c’est là une tradition tellement « honorable », mais qui implique de telles « obligations », que cet Ordre n’a pas le droit de la méconnaître ou de l’oublier.

Selon le Melchissédec du conte Les trois anneaux de Boccace[21], le Père céleste a fait en sorte que chacun de ses trois fils également aimés soit persuadé d’avoir reçu le seul anneau authentique, l’anneau originel transmis « de temps immémorial ».

Deux millénaires d’histoire de l’Occident sont là pour nous prouver qu’en effet chacun des trois fils est bien certain d’être le préféré, et même le seul à être aimé, le seul qui ait reçu l’anneau véritable, l’anneau nuptial qui scelle les épousailles éternelles. Il faut respecter de telles convictions voulues par le Père. Elles ont conforté la « foi » de chacun, aux dépens sans doute de la « charité » fraternelle[22].

Qu’en est-il de l’« espérance » ? Il est écrit qu’à la fin des temps la foi disparaîtra et la charité sera languissante. Peut-être alors ce sera l’occasion pour la Maçonnerie « centre de l’union » et qui appartient elle aussi à la « postérité spirituelle » d’Abraham, de se souvenir de la devise qui fut, dit-on, celle de ses ancêtres opératifs : « En El-Shaddaï est tout notre espoir ».

 Denys Roman


[1] Ce texte a été publié dans la revue Renaissance Traditionnelle.

[2] Cette expression, bien connue dans les rituels de langue anglaise, est explicitée dans certains anciens documents selon lesquels la Loge de Saint-Jean se tient « dans la vallée de Josaphat », ce qui veut dire que la Maçonnerie doit se maintenir jusqu’au Jugement dernier qui marquera la fin du cycle. Selon le même symbolisme, « les plus hautes montagnes » doivent signifier le commencement du cycle ; et de fait, le Paradis terrestre, selon La Divine Comédie, est situé au sommet de la plus haute des montagnes terrestres, puisqu’il touche à la sphère de la Lune. De même, quand le Christ exprime sa volonté de voir saint Jean « demeurer » jusqu’à son retour, il est bien évident (et l’Évangile le précise) qu’il ne s’agit pas en premier lieu de l’individualité du disciple bien-aimé ; il s’agit avant tout de l’ésotérisme chrétien, ésotérisme « personnifié » par saint Jean, et qui s’est résorbé dans la Maçonnerie. On peut dire que les paroles du Christ sur saint Jean confèrent à cet Ordre les « promesses de la vie éternelle », de même que celles adressées à saint Pierre sont le gage que la Papauté l’emportera finalement sur les prestiges des « portes de l’Enfer ».

[3] C’est pourquoi Guénon, insistant sur la nécessité pour chaque Loge d’avoir la Bible ouverte sur l’autel du Vénérable, précisait bien que ce livre « symbolise l’ensemble des textes sacrés de toutes les religions ».

[4] Il ne faudrait d’ailleurs pas tomber dans l’esprit de système en prenant cette assertion rigoureusement à la lettre, car elle souffre de très notables exceptions. Tout le monde sait que la Maçonnerie, introduite dans l’Inde par les Anglais, y a connu un vif succès. Kipling, dans ses nouvelles maçonniques, a raconté comment les Hindous orthodoxes initiés à la Maçonnerie se comportaient, lors des agapes fraternelles, pour ne pas enfreindre les règles leur interdisant de prendre leurs repas avec des hommes de castes différentes.

[5] La valeur numérique de ce nom est 345 ; les chiffres 3, 4 et 5, qui servent à écrire ce nombre, expriment aussi la longueur des côtés du triangle rectangle de Pythagore figuré sur le bijou du Maître Passé.

[6] Le Roi du Monde, p. 50.

[7] Le Dieu qu’invoquait Abraham est El-Shaddaï (le Tout-Puissant) ; et Melchissédec était prêtre d’El-Elion (le Très-Haut). Il importe de rappeler que les Maçons de langue anglaise travaillent au 3degré « au nom du Très- Haut ».

[8] Mackey, dans son Encyclopédie, précise que « tous les vieux manuscrits des constitutions » contiennent la légende d’Euclide, généralement appelé « le digne clerc Euclide ». Voici en quels termes cette légende est rapportée dans le Dowland Manuscript, texte remontant à 1550 environ : « Lorsqu’Abraham et Sarah se rendirent en Égypte, Abraham enseigna aux Égyptiens les sept sciences. Parmi ses élèves se trouvait Euclide, qui était particulièrement doué. ». La légende rapporte que plus tard Euclide fut chargé de l’éducation des enfants du roi ; il leur apprit la géométrie et ses applications, la manière de construire les temples et les châteaux. Le texte conclut : « Ainsi grandit cette science dénommée géométrie, mais qui désormais dans nos contrées s’appelle Maçonnerie. »

[9] Il est d’ailleurs évident que les Maçons opératifs ont toujours compté dans leurs rangs un bon nombre de gens instruits et assez familiers avec les Écritures pour savoir qu’Abraham s’était comporté en Égypte bien plutôt comme un pasteur de troupeaux que comme un maître d’école.

[10] Il en était de même d’Aristote pour la dialectique, de Socrate pour la morale, de Cicéron pour l’éloquence, etc.

[11] Cf. Guénon, La Crise du Monde moderne, chap. I.

[12] C’est ce qui est exprimé par les paroles du Christ attestant sa volonté de voir saint Jean (c’est-à-dire l’ésotérisme chrétien) « demeurer » jusqu’à son retour.

[13] Il est curieux que le nom du Très-Haut, qui est le Dieu de Melchissédec, soit utilisé en Maçonnerie en langue vulgaire et non en hébreu ; cela pourrait être mis en relation avec le fait que Melchissédec appartient à la Tradition primordiale et non pas à la tradition juive. De même, la Maçonnerie de Royal Arch fait appel, dans le rite qui lui est essentiel, à la fois à la langue hébraïque, à deux langues sacrées disparues (le chaldéen et l’égyptien) et enfin à la langue vulgaire. D’après Guénon, commentant le traité De vulgari eloquio de Dante, la langue vulgaire, que tout homme reçoit par voie orale, symbolise, dans un sens supérieur, la langue primordiale qui ne fut jamais écrite.

[14] La légende faisant de Jean-Baptiste un Grand-Maître de la Maçonnerie opérative qui, de longues années après son martyre, aurait été remplacé par Jean l’Évangéliste n’a évidemment qu’un sens purement symbolique.

[15] Guenon, L’Ésotérisme de Dante, chap. IV [« Dante et le rosicrucianisme »], in fine.

[16] De même que toute œuvre traditionnelle est d’autant plus proche du véritable « chef-d’œuvre » que l’artisan a « sublimé » son « moi » individuel pour le transformer dans le « Soi » (cf. Le Règne de la Quantité, chap. IX [« Le double sens de l’anonymat »]), on peut dire que les transformations auxquelles nous faisons allusion sont des chefs-d’œuvre d’autant plus parfaits que leurs artisans nous sont restés totalement inconnus. Le cas le plus récent de telles mutations semble être celui du passage de la notion traditionnelle du « Saint-Empire » dans la Maçonnerie écossaise.

[17] Nous pensons qu’il est inutile de préciser que ce dont il s’agit n’a rien à voir avec les conceptions politiques qualifiées de « totalitaires ». On sait d’ailleurs comment les régimes qui se réclament de telles conceptions ont coutume de se comporter avec la Maçonnerie quand ils accèdent au pouvoir.

[18] La Crise du Monde moderne, chap. VII.

[19] Brahma-Sûtras, traduits et commentés par Guénon au chapitre XVIII de L’Homme et son devenir selon le Vêdânta.

[20] Le changement du nom d’Abram (« père élevé ») en celui d’Abraham (« père de la multitude ») se place entre la victoire du patriarche sur les adversaires des rois de la Pentapole et la destruction par le feu de cette même Pentapole. Cette destruction est naturellement une « figure » de la destruction finale du monde, et le rôle d’intercesseur joué par Abraham pour obtenir de Dieu une « limitation » de la destruction mériterait de retenir l’attention.

[21] Décaméron, 1re journée, conte III. On voit que le « Fidèle d’Amour » Boccace, pour placer, parmi ses contes d’une galanterie parfois un peu poussée, ceux qui avaient un sens doctrinal et qui certainement étaient pour lui ceux qui importaient le plus, savait utiliser le symbolisme des nombres.

[22] La « fable » symbolique utilisée par Boccace est d’ailleurs, comme tout ce qui est symbolique, susceptible d’une pluralité d’interprétations. En voici une qui, se plaçant à un point de vue plus élevé et proprement initiatique, répond sans doute davantage aux intentions de l’initié que fut Boccace. Si l’on doit assurément respecter les convictions de chacune des traditions en tant qu’elles prétendent avoir un statut privilégié les unes par rapport aux autres, d’un point de vue supérieur on ne doit pas être illusionné par de telles prétentions. Effectivement, cette prétention à l’élection relève d’une nécessité inhérente à la perspective exotérique et Boccace veut dire en fait que la vraie foi est cachée sous les aspects extérieurs des diverses croyances, vraie foi qui est la Tradition unique dont Melchissédec est le représentant. Cette vraie foi, c’est la « sainte foi », la fede santa dont Boccace, comme Dante, était, en Occident, un des fidèles.

E.T. N° 404. Novembre-décembre 1967

    Dans le Symbolisme de juillet-septembre, M. Marius Lepage évoque les souvenirs et sentiments qu’a ravivés en lui la disparition de son ami et collaborateur François Ménard. Un article de ce dernier, intitulé Mises au point, expose, à l’usage, semble-t-il, de ceux qui se préparent à entrer dans la voie maçonnique, quelques-uns des caractères essentiels de la Doctrine « perpétuelle et unanime ». Continuer la lecture

E.T. N° 303 Octobre-Novembre 1952

Les revues

Dans le Symbolisme de septembre 1951, M. Piette a publié un très important article, intitulé : “L’aspect métaphysique du christianisme”. La connaissance que l’auteur possède de la métaphysique, l’étude approfondie qu’il a faite des œuvres de René Guénon et de M. Schuon, et ses recherches personnelles dans certains “champs” traditionnels assez négligés d’ordinaire, tout cela lui a permis de traiter la question qu’il aborde cette fois d’une façon vraiment magistrale. Il se réfère souvent aux pères du christianisme oriental : Denys l’Aréopagite, saint Maxime le Confesseur, saint Grégoire de Thessalonique, et il semble même avoir consulté des revues ecclésiastiques assez négligées d’ordinaire par les occidentaux. Il est impossible de résumé cet article de 26 pages, qui abonde de vues intéressantes sur le caractère “tout à fait spécial” du christianisme, sur le “schisme” byzantin, sur la “coessentialité” (Les latins disent “consubstantialité”) des trois personnes divines, sur certains passages des textes johanniques (Évangile XIX, 30 et 34 ; et  Épitre V, 7 et 8), et sur une foule d’autres questions. L’auteur tout en s’efforçant d’être impartial entre les branches occidentale et orientale du christianisme, ne cache pas sa prédilection pour cette dernière. Il pense même que le dépôt du “christianisme originel” a été mieux conservé en Orient qu’en Occident. C’est sur quelques points qui ont trait précisément à cette “primauté de l’Orient” que nous voudrions apporter quelques critiques, car il nous semble que l’auteur se montre parfois injuste — bien que toujours respectueux —envers le christianisme occidental. Ainsi lorsqu’il écrit que “Rome représente l’esprit de Pierre et Byzance l’esprit de Paul”, nous ne savons comment concilier cette affirmation avec la fait que l’esprit de Paul est avant tout un esprit “missionnaire” et que cet esprit fut tari de bonne heure à Byzance, alors qu’il s’est maintenu en occident jusqu’à nos jours. En effet, l’Église grecque, une fois l’évangélisation des peuples slaves terminée, entra dans une sorte de “sommeil” qui peut bien lui donner une certaine ressemblance extérieure avec les organisations traditionnelles de l’Orient, mais qui, en tout cas, lui enlève tout droit de se réclamer particulièrement de celui qui écrivit : “Malheur à moi si je n’évangélise !”. A ce propos, nous ne sommes pas non plus d’accord avec M. Piette lorsqu’il écrit : “Le christianisme semble avoir été destiné dès l’origine à jouer un rôle providentiel vis-à-vis des Occidentaux, à la mentalité desquels il se trouvait en quelque sorte pré adapté. A la réserve d’exceptions individuelles, et malgré des siècles d’efforts missionnaires souvent héroïques, il n’a pu, en dépit de son caractère théoriquement universel, s’implanter sérieusement en dehors de l’Europe et des pays peuplés par les Européens”. Qu’est ce que M. Piette appelle “s’implanter sérieusement” ? Estime-t-il que le christianisme est sérieusement implanté en Europe ? Et les “exceptions individuelles” qu’il est bien forcé de reconnaître ne viennent–elles pas combattre sa thèse ? Car on ne saurait prétendre que le christianisme évangélise des étendues géographiques et non des individus. En tout cas, l’existence aux Indes d’une Église malabare qui remonte aux temps apostoliques, celle de l’Église d’Éthiopie, qui est à peu près aussi ancienne, l’immense extension au Moyen Age, de l’Église “nestorienne” chez les peuples dits “tartares”, montrent que le christianisme s’accommode fort bien de la mentalité orientale ; mais nous précisons bien : le christianisme non contaminé d’esprit moderne, la mentalité orientale non “submergée” par les poisons de l’Occident contemporain. Par ailleurs, et dans un tout autre ordre d’idées, est-il bien exact, comme le dit M. Piette, que “saint Jean affirme formellement, par deux fois, qu’une partie de l’enseignement de Jésus n’a pas été mise par écrit” ? Dans les textes évangéliques auxquels l’auteur se réfère (Jean XX, 30 ; et XXI, 25), il est question d’actions du Christ, et non de paroles. Ces réserves très légères que nous nous permettons de faire sur l’article de M. Piette ne diminuent en rien l’intérêt avec lequel nous l’avons lu, et notre désir de voir l’auteur donner suite, dans un avenir rapproché, au dessein, dont il nous fait part, de traiter, dans d’autres études, de l’angélologie et de l’eschatologie chrétiennes. Nous sommes certains qu’ici encore il aura bien des choses intéressantes à nous apprendre. Continuer la lecture

Magister. Manual del Maestro secreto.

Magister. Manual del Maestro secreto (Editorial Kier, Buenos Aires).
[Compte rendu publié dans les E. T. Nº 307, avril-mai 1953, p. 150-152]

Dans cet ouvrage, encore plus intéressant que les précédents, l’auteur s’est attaqué hardiment à un problème que beaucoup pourraient croire insoluble. Dans le « chaos » des hauts-grades maçonniques, combien y en a-t-il de vraiment indispensables, et quels sont-ils ? L’auteur, qui a pris comme base de départ les 30 degrés du rite ancien et accepté, pense que les hauts-grades doivent être au nombre de 9, parce qu’il y eut 9 Maîtres qui participèrent à la recherche et à la découverte du corps d’Hiram. Précisons tout de suite que, s’il en est bien ainsi au rite écossais, au rite d’York il est question de 15 Compagnons, répartis en 3 Loges dont chacune eut une destinée particulière qu’il pourrait être utile d’examiner. La première Loge échoua dans ses recherches ; la seconde retrouva le corps d’Hiram (c’est-à-dire la Parole perdue) ; la troisième Loge tira vengeance des meurtriers. Or, il faut remarquer que le Ier Temple, celui de Salomon, fut ruiné à cause de l’« infidélité » de son fondateur (c’est ce que les Pères de l’Église ont appelé la « chute » de Salomon, que certains comparent à la « chute » d’Adam ; cf. I Rois, XI, 1-13 ; II Rois, XXIII, 13-15 ; Néh. XIII, 23-27). Le second Temple, celui de Zorobabel, réalisa sa mission qui était de « recevoir la Paix », et il est écrit que « la gloire de ce second Temple sera plus grande que celle du premier » (cf. Aggée. II, I-9). Enfin, le 3e Temple maçonnique est l’Ordre du Temple, détruit malgré sa fidélité, et dont la « vengeance » est le thème de plusieurs des hauts-grades. Il y a certainement là autre chose que l’effet d’un simple hasard, d’autant plus que la Parole maçonnique, perdue dans les premiers grades qui ont trait au Temple de Salomon, est déclarée formellement être retrouvée dans la Sainte Royale Arche, qui se rapporte au Temple de Zorobabel. Pour toutes ces raisons, nous pensons que le nombre total des grades maçonniques devrait être de 15, dont 3 grades bleus et 12 hauts-grades. Il y aurait lieu aussi d’examiner où doit se placer le grade « Prince Rose-Croix », qui est un grade essentiellement « chrétien », dont le thème est la passion et la résurrection de celui que certains rituels ont appelé « le Maître par excellence, Jésus de Nazareth ». Il existe de ce grade plusieurs versions, dont l’une a été incorporée aux 33 degrés de l’écossisme. La vérité est que ce grade, qui a trait à un Temple indestructible, ou plutôt incessamment renaissant, comme le Phénix (cf. la parole du Christ : « Détruisez ce Temple, et je le rebâtirai en trois jours ») est en dehors de la série « linéaire » de tous les rites, ce qui est facile à constater, même au rite ancien et accepté. « Magister » adopte, comme hauts-grades à conserver, les 9 grades « écossais » suivants : Maître secret, Élu, Parfait et Sublime Maçon, Chevalier de l’Orient, Prince Rose-Croix, Chevalier du Soleil, Grand Élu Chevalier Kadosch, Sublime Prince du Royal Secret, Souverain Grand Inspecteur général. La correspondance qu’il tente d’établir entre ces grades et ceux du rite d’York ne nous a pas paru très convaincante. Mais nous devons signaler une idée de l’auteur qui nous semble des plus heureuses. Il a envisagé de répartir les innombrables symboles de la Maçonnerie entre les grades qu’il conserve, de façon à ne rien laisser perdre de cet « héritage ». Prenons un exemple qui nous fera mieux comprendre. Dans le grade de « Maître secret », qu’il conserve, il fait entrer certains des éléments rituels de grades écossais qu’il abandonne, tels celui de « Maître parfait », où se trouve notamment la formule : « Le Maître parfait connaît le cercle et sa quadrature ». C’est à ce grade de Maître secret, étendu et enrichi, qu’est consacré le volume dont nous rendons compte, et qui étudie entre autres les symboles suivants : le tombeau d’Hiram, les pyramides d’Égypte, la translation du cœur, le laurier et l’olivier, la clé, le point au centre du cercle (hiéroglyphe de l’« œuf du monde »), l’œil, la tétraktys, les quatre enseignements du Sphinx, enfin les symboles proprement kabbalistiques, si nombreux dans les grades « de perfection » : l’arbre des Séphiroth , arche d’alliance, le chandelier à 7 branches, les dix commandements. Les rites de réception de ce grade nouveau sont évidemment beaucoup plus riches que ceux du Maître secret « officiel ». Nous disons qu’il s’agit d’un grade nouveau (et nous ne savons même pas si les divers Suprêmes Conseils réguliers consentiraient à homologuer de tels rites) ; mais il faut bien préciser que seuls sont nouveaux le rassemblement et l’enchaînement de rites maçonniques authentiques, dispersés en des grades pratiquement abandonnés, parce qu’ils sont donnés « par communication ». L’auteur, dont la prudence à cet égard nous semble parfaite, est visiblement persuadé que, selon la formule rituelle : « Il n’est au pouvoir de personne de faire des innovations dans le corps de la Maçonnerie », et aussi que tout dans l’Ordre peut se ramener à une triple origine : égyptienne, gréco-latine et judéo-chrétienne (Les Old Charges sont d’ailleurs formels sur ce point). C’est pourquoi, malgré sa connaissance des doctrines orientale, Il n’a pas été tenté d’y recourir pour « enrichir » les rites traditionnels. Nous signalerons que, comme toujours, la dernière partie du livre (« application opérative ») est, à notre avis, la moins bonne de toutes. Mais l’ouvrage contient une telle documentation, et des aperçus si dignes d’intérêt, que nous le recommandons sans hésiter à tous les Maçons, et que nous souhaitons l’apparition rapide du volume suivant, qui sera consacré aux grades de vengeance.

Denys Roman.

Magister. Manual del Maestro.

Magister. Manual del Maestro (Editorial Kier, Buenos Aires).
[Compte rendu publié dans les E. T. Nº 307, avril-mai 1953, pp. 149-150]

On ne saurait trop regretter que l’auteur, dans ce manuel, se soit cantonné presque uniquement dans la version « écossaise » du grade de Maître, et qu’il ait entièrement laissé de côté les versions anglo-américaines, et surtout celle du rite rectifié, toutes versions dont la supériorité n’est pas contestable. Continuer la lecture

E. T. nº 292, juin 1951, pp. 187-191

Masonic Light de novembre 1950

Dans le nº de novembre de Masonic Light, un dignitaire de district de la Maçonnerie canadienne expose ses vues sur le recrutement et sur le travail maçonnique ; il souligne que ce recrutement ne doit pas se faire en sacrifiant la qualité à la quantité, et il rappelle que l’essentiel du travail maçonnique consiste dans l’étude du symbolisme « caché derrière chaque mot du rituel, et qui constitue un ensemble de leçons qui doivent enrichir nos vies et élargir nos horizons ». Continuer la lecture

E. T. nº 290, mars 1951, pp. 93-95

Le Symbolisme d’octobre 1949

Le Symbolisme d’octobre 1949 annonce la mort de Leo Fischer, vice-président de la Philalethes Society. — Dans un long article intitulé Maçonnerie et Action, M. J. Corneloup expose quelques considérations dont quelques-unes nous semblent intéressantes, mais dont beaucoup sont viciées parce que leur auteur se réfère uniquement aux rituels français actuellement en usage, et qui ont été (surtout aux 2e et 3e degrés) « modernisés » à l’extrême. Continuer la lecture