E. T. nº 292, juin 1951, pp. 187-191

Masonic Light de novembre 1950

Dans le nº de novembre de Masonic Light, un dignitaire de district de la Maçonnerie canadienne expose ses vues sur le recrutement et sur le travail maçonnique ; il souligne que ce recrutement ne doit pas se faire en sacrifiant la qualité à la quantité, et il rappelle que l’essentiel du travail maçonnique consiste dans l’étude du symbolisme « caché derrière chaque mot du rituel, et qui constitue un ensemble de leçons qui doivent enrichir nos vies et élargir nos horizons ». – Un long article est consacré aux « Loges militaires », aussi appelés ambulalory Lodges. Ces ateliers sont les seuls qui ne soient pas fixés en un lieu particulier, étant attachés à une unité militaire qu’ils suivent dans tous ses déplacements.  On sait qu’il en exista un grand nombre dans les armées françaises à la fin de l’Ancien Régime et sous le 1er Empire. Selon l’article en question, qui ne traite que des Loges de langue anglaise, et qui utilise une étude récemment parue dans une revue maçonnique britannique, ces Loges  militaires jouèrent un rôle de tout premier plan dans la propagation de la Maçonnerie « spéculative » au delà des mers. La première charte pour une Loge de ce genre fut accordée par la Grande Loge d’Irlande en 1732, c’est-à-dire 2 ans seulement après la formation de cette Grande Loge, qui fut toujours la plus riche en ateliers de cette sorte. C’est une Loge militaire irlandaise qui introduisit en Amérique le grade de Templier, qui est aujourd’hui l’un des plus élevés du « rite d’York ». Une autre Loge militaire irlandaise initia en 1775, près de Boston, le célèbre Prince Hall et plusieurs autres noirs, qui par la suite, ayant reçu une charte de la Grande Loge anglaise des « Modernes », constituèrent la Loge « Africaine nº 459 », germe de ce qu’on appelle aujourd’hui « Maçonnerie noire » ou Prince Hall Masonry. Les Loges militaires, après avoir connu à la fin du XVIIIe siècle une extrême prospérité des 3 Obédiences (les Iles Britanniques en comptaient 359 en 1813), subirent au cours du XIXe siècle un déclin continuel, provoqué par la multiplication des Loges « fixées » (stationery Lodges), et à l’heure actuelle il n’en existe plus que 2 sous la Constitution de la Grande Loge Unie d’Angleterre, et 5 sous celle de la Grande Loge d’Irlande. – Un autre article traite d’une particularité des rituels « latins » et « écossais » : les « âges » des différents grades. L’explication qu’on en donne nous semble juste, car on la rapporte à la science pythagoricienne des nombres ; mais il faudrait sans doute ajouter qu’en ce qui concerne l’âge du 3e « degré », une autre explication doit se superposer à celle-là : le rapport de cet âge avec le temps que dura la construction du Temple de Salomon. – Mentionnons enfin la reproduction d’un discours prononcé à la conférence des Grandes Loges du Canada Occidental, discours où il est déclaré que la Maçonnerie fut établie « par l’inspiration divine, d’après la sagesse spirituelle accumulée au cours des âges ». Envisageant la question de l’« action maçonnique » dans les domaines politique, civil ou religieux, l’orateur déclare que l’Ordre doit s’y refuser par un « Non définitif », car il ferait le marche d’Ésaü  « en échangeant son droit d’aînesse au sublime héritage des vérités éternelles contre le plat de lentilles des applaudissements éphémères du public ».

Masonic Light de décembre 1950

Le nº de décembre débute par une réponse à des attaques contre le « secret maçonnique », émanant de quelques représentants de deux « dénominations » protestantes. Ces attaques reposaient en partie sur des allégations erronées, que le directeur de Masonic Light n’a pas de peine à réfuter. Il en profite pour rappeler que la Maçonnerie traditionnelle est rigoureusement fermée à quiconque n’admet pas l’« existence de Dieu » et la « vie future ». Et il termine en citant un auteur maçonnique américain connu, le Rév. Joseph Fort Newton, d’après lequel « l’Ordre est une grande force spirituelle qui ne constitue pas l’ombre d’une menace pour les cultes existants »· Ceci dit, nous voudrions faire à Masonic Light une remarque. Les chefs des Églises, on le sait bien, doivent veiller sur leurs troupeaux avec une sollicitude inquiète et constante. Or, si ces chefs jettent les yeux sur Masonic Light, que peuvent-ils bien penser en voyant que cette revue porte en exergue une citation d’un « philosophe » connu pour son hostilité déclarée contre le Christ et les Églises ? René Guénon a déjà fait ici même une allusion à ce sujet. Voltaire, car c’est de lui qu’il s’agit, y est donné comme membre de la Loge « Les Neuf Sœurs ». La vérité est toute autre. Le « patriarche de Ferney », qui, dans son œuvre, n’avait pas plus épargné la Maçonnerie que la religion (cf. son Dictionnaire philosophique, à l’article Initiation), parvenu à l’âge de 84 ans sans avoir jamais recherché une « Lumière » dont il se moquait ouvertement, fit, en 1778, « à la sollicitation de Mme Denis, sa nièce, qui le gouvernait, un voyage à Paris, pour y faire représenter Irène, une de ses dernières productions. Il fut reçu dans la capitale avec un enthousiasme impossible à décrire ; mais accablé d’honneurs de tous genres, il ne put résister à tant d’émotions, et succomba trois mois après son arrivée. » (Dictionnaire d’Histoire de M.-N. Bouillet). La réception de Voltaire à la Loge « Les Neuf Sœurs » compte au nombre de ces « honneurs de tous genres » ; mais « les épreuves auxquelles il fut soumis ne furent que des épreuves morales, et l’on s’écarta d’ailleurs en sa faveur des formes usitées pour les réceptions ». (Findel, Histoire de la Franc-Maçonnerie, t. Ier, p. 275 de la traduction française). Nous demanderions volontiers à Masonic Light si dans le « rite d’York », un profane reçu sans effectuer les « voyages » serait considéré comme initié ; mais nous pouvons l’assurer qu’il est des Maçons français d’esprit suffisamment traditionnel pour estimer que Voltaire est demeuré un profane jusqu’au dernier jour de son existence. Et cela fait un « brillant écrivain » de moins dans la Fraternité, qui compte « assez » d’« illustrations » pour se consoler d’une « perte » de ce genre ; et du reste, selon la formule d’anciens rituels, « les grands hommes qui sont entrés en Maçonnerie ont été honorés par elle, la Maçonnerie ne pouvait pas être honorée par eux. – Un article donne incidemment quelques renseignements sur la carrière maçonnique de Washington. Un autre donne le récit de l’initiation de La Fayette, en décembre 1777, alors que l’armée des insurgés d’Amérique prenait ses quartiers d’hiver à Valley Forge. Cette version est celle que Gould a retenue, mais il en est d’autres, d’après lesquelles La Fayette aurait reçu la lumière soit dans une Loge militaire de l’armée de Rochambeau, soit même en France avant son départ pour l’Amérique. Cette question n’a jamais pu être complètement élucidée. – Viennent ensuite quelques extraits d’un article récemment paru dans un journal profane, et qui donne des détails sur la propagation des histoires fantastiques de Léo Taxil dans le Canada français, par les soins de Jules Tardivel.

Ogam, « bulletin des Amis de la tradition celtique », nº 7 de mars et nº 8 de mai 1950

Le nº 7 (mars 1950) d’Ogam, « bulletin des Amis de la tradition celtique », débute en élevant une protestation contre des « farceurs », qui, se parant du nom de « druides », ont distribué le « gui sacré » au cours d’un « culte » célébré à Paris devant quelques représentants de la presse. Ogam nous apprend même qu’il existe à Paris un soi-disant « évêque culdée » (sic), qui serait sans doute bien en peine de montrer ses titres à une pareille appellation. De telles fantaisies peuvent bien prétendre être un hommage à la tradition qu’elles déclarent faussement perpétuer ; mais la vérité, c’est qu’elles font à cette tradition l’outrage le plus cruel et le plus immérité. – Un article sur le symbolisme de l’arbre souligne son importance dans toutes les traditions et dans la tradition celtique en particulier. Cet article rappelle combien le respect des « conditions de vie » naturelle facilite la compréhension des « vérités surnaturelles ». Et cela nous a fait penser au conseil de saint Bernard : « Vous trouverez plus d’enseignements dans les forêts que dans les livres ». – Vient ensuite un autre article sur Le mythe arthurien et la légende de Merlin ; cet article, continué dans les numéros suivants, et dont la fin n’a pas encore été publiée au moment où nous écrivons, se propose d’examiner dans ses détails non seulement les « mythes » d’Arthur et de Merlin, mais aussi ceux de la fée Viviane et du « Val sans retour ». Ce qui en a déjà paru est vraiment excellent. Les nos 7 et 8 étudient successivement la signification du nom d’Arthur ; la triade Arthur, Cynan et Cadwalladr ; le Dragon rouge, emblème national du pays de Galles ; et la fuite d’Ambroise et d’Uther pendragon chez le roi du Berry. Il est impossible de donner une énumération de tous les faits de détail qui sont mentionnés au passage. C’est ainsi que l’auteur compare très justement le triomphe du Dragon rouge sur le Dragon blanc, dans un épisode célèbre des « enfances de Merlin », à la victoire de Constantin sur Maxence (qui « consacra » le passage d’une forme traditionnelle à une autre) ; mais il aurait pu également rappeler le passage de l’« œuvre au blanc » à l’« œuvre au rouge » dans le processus alchimique. À propos du Berry, et de sa position centrale dans la Gaule, l’auteur, qui signale que ce nom dérive de celui de la tribu des Bituriges, aurait pu faire la remarque suivante : les consonnes constitutives du mot « Biturig » sont B T R G, qui par mutation donnent B R G T, consonnes constitutives du nom de la tribu des Brigantes, qui habitaient au centre de la Grande-Bretagne, et dont la capitale, l’actuelle ville d’York, s’appelait Eboracum, mot qui renferme la syllabe Bor, de même que le nom de la capitale des Bituriges, Avaricum, renferme la syllabe équivalente Var. On sait d’autre part que Constantin le Grand fut proclamé empereur à Eboracum, où venait de mourir son père Constance Chlore : et que la guerre des Deux-Roses, qui opposa la rose blanche d’York à la rose rouge de Lancastre, est un évènement capital de l’histoire de l’Angleterre. Nous pensons que ces détails complémentaires intéresseront l’auteur du savant article dont nous venons de rendre compte, et qui attache tant d’importance au nirukta et à la géographie « sacrée ». – Dans le même fascicule, nous trouvons la fin du récit de la bataille de Mag Tured, traduit de l’ancien irlandais sur un texte du British Museum, et qui était en cours depuis plusieurs numéros. Ce récit se termine par une courte prophétie sur la fin du monde, prophétie chantée par la Bodb (mot qui signifie  « corneille »), et qui nous a rappelé la prophétie du « corbeau immortel », rapportée dans le Râmayana de Tulsidas. Ce corbeau, dont la vie se prolonge pendant un Kalpa tout entier, se manifeste à chaque Manou successif, est le compagnon de son enfance, et à sa mort se retire sur le Mont Merou. Il y aurait aussi un rapprochement à faire avec le rôle dans la Genèse au corbeau de l’arche.

– Le n° 8 (mai 1950) débute par une description des cérémonies du Gorsedd Digor. On donne ce nom à un « rituel » utilisé par le « Collège des Druides, Bardes et Ovates de Bretagne-Armorique », société littéraire avant pour but la « défense et illustration » de la langue bretonne, et qui reçut ce rituel d’une association similaire fondée au siècle dernier dans le pays de Galles. Il faut savoir gré à Ogam de déclarer à ce sujet ; « Il va sans dire que nous réservons formellement la question de savoir si le Collège des Bardes, dans sa forme actuelle, est bien une « institution traditionnelle » au sens fort précis que nous donnons ici à ces mots. Jusqu’à preuve du contraire, nous devons dire que non ». Un article sur L’Œuf de Serpent des Druides contient des réflexions très justes sur le symbolisme, non seulement de l’œuf, mais aussi du cœur, du pentagramme et du centre. Nous y apprenons qu’en breton « centre » et « cœur » se disent kreiz et « croix » se dit kroaz. – Un dernier article sur Les Danses bretonnes et leur symbolisme décrit notamment une ronde appelée Jabadao, dont le sens cosmologique, que l’auteur s’est attaché à dégager, nous semble incontestable. Le début de l’article contient des considérations générales sur la danse, et décrit les étapes successives de sa dégénérescence. Peut-être l’auteur aurait-il pu souligner que cet art, à la fois « plastique » et lié aux arts phonétiques, se déployant dans l’espace et dans le temps, a par là même un caractère « primordial », antérieur à la division de l’humanité en peuples nomades et en peuples sédentaires. Et c’est pourquoi la danse, en même temps que le plus ancien de tous les arts, en est aussi le plus universel.

Denys Roman.