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E.T. N° 426 – juillet- août 1971

— Dans le n° 4 (octobre 1970) de Renaissance Tradition­nelle, nous trouvons un article de M. Jean-Pierre Crystal qui reproduit un texte publié en 1745 en Hollande et en Saxe. Ce texte exclut formellement de la Maçonnerie tous les candidats non chrétiens. « L’Ordre, y est-il dit, n’ad­met que des chrétiens. Les Juifs, les Mahométans et les Païens en sont ordinairement exclus ». On voit l’extraordi­naire « limitation d’horizon » de la Maçonnerie andersonnienne ; car le texte reproduit ici n’est pas le seul de son genre. La manifestation des « anciens » en 1751, puis l’ « Union » de 1813 devaient amener en Angleterre une saine réaction. Ce qui est vraiment étrange, c’est que les Maçons athées d’aujourd’hui font honneur à Anderson et à J.-T. Désagulier de leur « largeur de vues » et de leur esprit de tolérance !

Suit un intéressant article de M. Pierre Chevallier sur « les adversaires francs-maçons de Voltaire : Fréron, l’abbé Destrées et le poète Le Franc de Pompignan ». Dans la con­clusion de cette étude fortement documentée, l’auteur rap­pelle que les trois personnages ci-dessus nommés, défen­seurs de l’ « orthodoxie » religieuse et même politique, « sont très représentatifs de la majorité des Maçons de leur temps. » Et il ajoute : « Seule une fraction de l’Ordre, groupée à Paris dans l’atelier des « Neufs Sœurs » à partir de 1776, se distingue nettement, par ses tendance philoso­phiques et ses liens avec le groupe des deuxièmes Encyclo­pédistes, du reste de l’Ordre. » Cette attitude particulière des « Neuf Sœurs » explique « son désir de compter Vol­taire parmi ses membres ». C’est ici le lieu de rappeler que Guénon. il y a 34 ans, avait déjà fait des remarques absolu­ment identiques, mais dont la portée s’ouvrait sur des perspectives relevant de la « grande histoire ». Il écri­vait : « La Loge « Les Neufs Sœurs », dont Franklin qui fut membre et même Vénérable, constitue, par la mentalité spéciale qui y régnait, un cas tout à fait exceptionnel dans la Maçonnerie de cette époque. Elle y fut sans doute l’unique centre où certaines influences extrêmement sus­pectes dont Franklin semble bien avoir été dans la Ma­çonnerie et en dehors d’elle, l’agent propagateur trou­vèrent alors la possibilité d’exercer effectivement leur action destructrice et antitraditionnelle : et ce n’est certes pas à la Maçonnerie elle-même qu’on doit imputer l’initiative et la responsabilité d’une telle action » (cf. Études sur la F.-M., t. I, p. 277). Cette note, rédigée en rendant compte d’un article du Mercure de de France, fut l’occasion d’une discussion assez prolongée avec l’auteur dudit article ; ce qui amena Guénon à évo­quer l’action de la contre – initiation, l’hostilité de Franklin contre Washington, le rôle de Cromwell dans l’Angle­terre du XVIIe siècle, etc. Bien entendu, M. Pierre Cheval­lier n’avait pas à entrer dans des considérations de cet ordre, et il est déjà très remarquable que ses recherches personnelles l’aient conduit à porter sur « Les Neuf Sœurs » un jugement qui tranche notablement sur celui de la plu­part des historiens maçonniques français ou étrangers. Rappelons à ce propos que Guénon, au cours de la discus­sion mentionnée ci-dessus, trouvait « plutôt amusant » qu’on pût en ces matières lui opposer « l’opinion d’un historien », cet historien eût-il des titres aussi prestigieux qu’en avait alors M. Bernard Fay.

 M.René Désaguliers termine ses « Notes sur le serment maçonnique » par des considérations sur les « pénalités corporelles » qui constituent la dernière partie (« l’impré­cation ») de ce serment. Le caractère rigoureux de ces pé­nalités les rend difficilement acceptables pour la mentalité moderne. Aussi ont-elles été supprimées en plusieurs cir­constances : par le Régime Rectifié dès 1778 ; par le Grand- Orient de France au XIXe siècle : et enfin par la Maçonne­rie anglaise à une date récente. M. R. Désaguliers regrette ces concessions à la « sensiblerie » moderne. Pour lui, les pénalités sont étroitement liées aux signes, qui consti­tuent « le langage fondamental de la Maçonnerie ». Il se demande si, dans certains cas, cette disparition a laissé subsister « un niveau suffisant d’instruction maçonnique ». Tout à la fin de son article, il émet des considérations qui soulèvent des problèmes trop peu souvent abordés en Lo­ge, mais pour lesquels, à notre avis, il envisage parfois des solutions discutables. Il écrit par exemple : « Si tous les Maçons disparaissaient de la surface de la terre et que des profanes tombent en possession de leurs « secrets » [c’est- à-dire des signes, attouchements et mots sacrés de chaque grade], ceux-ci ne reformeraient-ils pas une Maçonnerie régulière en se faisant mutuellement prêter le serment tra­ditionnel de ne pas révéler ? » M.R. Désaguliers ne re­garde d’ailleurs une telle éventualité que comme un « cas extrême ». Mais nous pensons, avec la tradition constante de l’Ordre, que des profanes ne peuvent s’initier eux-mê­mes et qu’un Maçon ne peut être « créé » que « dans une Loge juste et parfaite », et par un ensemble de « points » dont douze sont majeurs et dont un est essentiel. Ce rite essentiel, ce ne peut être le serment, malgré son impor­tance pour « lier » le récipiendaire, mais qui ne peut aucunement déterminer la « vibration » nécessaire pour illuminer le chaos de l’individualité et « transmuter » le profane en « frère de Jean » (John’s Brother), c’est-à-dire en frère du « fils du tonnerre ».

Dans le n° 5 (janvier 1971), nous avons surtout remarqué la suite de l’ « Incitation à la connaissance du Compagnon­nage » de M. Gérard Lindien, dont l’étude se continue d’ailleurs dans chaque numéro. Nous y notons une remar­que très juste, mais que ne doivent guère goûter les esprits modernes. « Un Devoir [c’est-à-dire une organisation compagnonnique] n’a jamais été, écrit l’auteur, la création sou­daine et achevée de quelque génie médiéval, serait-ce Ber­nard de Clairvaux. » L’origine de ces Devoirs, est-il préci­sé, remonte aux Collegia gallo-romains. Voilà qui nous change agréablement de ceux qui ne veulent rien voir au-delà du moyen âge. Et l’auteur, décidément en veine de « contestation », ne craint pas d’ajouter, pour expliquer la permanence des techniques et des traditions artisanales : « Lorsque nous aurons éteint les incendies généreusement allumés à chaque page des livres d’histoires scolaires de la Bourgeoisie, et que cesseront les allègres légendes des « grandes invasions horribles », nous saurons que la vie continuait (peut-être pas beaucoup plus terrible qu’en ce 1970 avec non seulement ses nécessités, mais aussi ses luxes ». Ces choses-là font plaisir à entendre. Mais si M. Gérard Lindien se met à critiquer l’Histoire telle qu’on l’enseigne et à blasphémer le « dogme » immarcescible du Progrès, — il va se faire honnir, et pas seulement de « la Bourgeoisie ».

— Dans le n° 6 (avril). M. Henri Amblaine, dans un très long article intitulé « De l’Ordre et des Obédiences en 5970 », rapporte un assez grand nombre de faits qui l’amè­nent à exposer des considérations dont plusieurs concernent dans certaines Loges « la tendance au bavardage et au pseudo-par­lementarisme qui prend de redoutables proportions ». Mais il reconnaît qu’en Maçonnerie la ferveur pour la « laïcité » (assimilée parfois, paraît-il, à la liberté) est en déclin mar­qué : il donne sur ce point des précisions convaincantes. — Par ailleurs, M. Amblaine critique âprement une asser­tion de M. Jean Baylot qui, dans un ouvrage dont nous nous avons parlé, affirmait que les rites d’initiation de la Maçonnerie actuelle « sont très exactement » les mêmes que ceux « des tailleurs de pierre du moyen âge ». Bien entendu, si M. Baylot avait voulu dire par là que rien n’a changé dans les rites d’initiation depuis des siècles, cela serait difficilement soutenable, car il est certain que les rites des Opératifs étaient beaucoup plus longs que ceux d’aujourd’hui. Mais nous pensons et tel était sans doute le propos de M. Baylot — que si les rites ont pu changer substantiellement, ils sont restés rigoureusement les même dans leur « essence ». En particulier, les Opératifs devaient avoir, comme les spéculatifs l’ont encore, soit la consécration par l’épée flamboyante (symbole de la foudre), soit la « cérémonie de la Lumière » opérée sur un « geste » du Vénérable qui symbolise l’éclair. Sans l’un ou l’autre de ces rites « fulguraux » qui manifestent les « influences » éter­nellement jeunes de la Réalité spirituelle, la Maçonnerie actuelle ne serait en somme qu’une vieillerie sans intérêt, et les Maçons des « fossiles d’avant 14 », pour employer l’expression que M. Amblaine, passant par le quartier La­tin un jour de Convent, a pu déchiffrer parmi les innom­brables graffiti qui commentaient sans indulgence une affiche de propagande maçonnique.

Denys Roman

E.T. N° 423 JANVIER-FEVRIER 1971

LES REVUES

Une nouvelle publication a commencé de paraître en 1970- : « Renaissance traditionnelle, revue d’études tradi­tionnelles ». La couverture est illustrée de l’emblème du Rite Rectifié : le Phénix. Nous avons remarqué que dans les deux premiers numéros aucune référence n’est faite à l’œuvre de Guénon ; mais nous verrons plus loin que ce silence a été rompu au n° 3. La Tradition, pour les rédac­teurs de cet organe, n’est pas un « refus de l’évolution ré­trograde ou réactionnaire » et ne doit pas demeurer « fi­gée dans un passéisme douloureusement crispé ». Il fau­drait, pensons-nous, aller plus loin encore : car la Tradi­tion véritable transcende l’ « évolution » aussi bien que le « passéisme », toutes choses lui apparaissant « présentes » et « actuelles » dans la permanence de l’éternité.

— Dans le n° de janvier, le premier article, signé « René Désaguliers », est intitulé : « Notes sur le serment maçonnique du premier, grade ». Ce qui nous a le plus intéressé dans cette étude, soigneusement rédigée et enrichie d’une abon­dante documentation anglaise et française, opérative et spé­culative, — ce sont les précisions apportées sur l’évolu­tion du serment dans le Régime Rectifié. L’auteur sou­ligne très bien que ce serment apportait deux innovations considérables. D’abord, le récipiendaire jurait « d’être fidèle à la Sainte religion chrétienne », ce qui n’avait ja­mais été exigé auparavant, ni en France ni en Angleterre. Ce point est bien mis en lumière par l’auteur pour ce qui concerne la Maçonnerie opérative, dont il reproduit les formules de serment qui nous sont parvenues et qui — la chose est à noter — sont toutes originaires de l’Ecosse. La seconde modification de Willermoz, c’est, dans la der­nière partie du serment, « la suppression complète de toute allusion aux châtiments physiques ou moraux ». On sait que ces châtiments (on disait autrefois « patiments ») ont un rapport intime avec les « signes » de chaque grade et avec les « centres subtils » de l’être humain. Willermoz semble avoir eu quelque « remords » de cette suppression car, dans l’« instruction morale » des rituels rectifiés, on a inséré un « rappel » curieux où sont évoquées les an­ciennes « pénalités » relatives à la gorge, au cœur et aux entrailles, et qui commence ainsi : « Cependant, comme l’ancienne formule du serment pourrait avoir quelque rap­port aux mystères de l’Ordre, le Convent général, en l’abo­lissant pour la pratique, arrêta néanmoins qu’elle serait conservée dans l’instruction que vous recevez mainte­nant ».

 

Dans le même n°, notons encore une « Incitation à l’étu­de du Compagnonnage », et quelques remarques sur un épisode de l’Evangile selon saint Marc : après l’arrestation du Christ, « un jeune homme le suivait, couvert seulement d’un drap. On se saisit de lui. Mais lui, lâchant le drap, se sauva tout nu ».

— Le n° d’avril de la même revue débute par un article de M. René Désaguliers sur les serments des 2e et 3e de­grés, article où se retrouvent les mêmes qualités que nous avions remarquées dans l’étude analysée plus haut. Dans les premiers temps de la Maçonnerie spéculative, il n’y avait pas de textes de serments particuliers pour les 2° et 3° degrés. Pour les réceptions de ces deux grades, ou bien on ne prêtait pas de nouveau serment, ou bien on ré­pétait celui du 1er degré. De plus, ce serment du 1er degré faisait mention des trois « pénalités » corporelles (lan­gue, cœur et entrailles) qui sont propres respectivement à chacun des trois degrés. Cela était vrai pour l’Angleterre et aussi pour la France. L’auteur souligne que « ce système n’était pas satisfaisant pour la logique », ni même, ajou­terons-nous, pour la pleine efficacité des rites, liée aux « signes de reconnaissance » correspondant à ces diverses pénalités. Mais en 1760 est publié Three distinct Knocks, et nous trouvons dans cet ouvrage anglais un texte de serment propre à chaque grade, chacun ayant sa pénalité particulière. Et M. René Désaguliers met cette « rectifica­tion » en rapport avec la fondation, en 1751, de la Grande Loge des « Anciens », dont on sait qu’elle opéra un re­dressement traditionnel. Les modifications introduites en Angleterre passèrent en France et semblent s’être imposée surtout après la fin des guerres napoléoniennes. Le Rite Ecossais les adopta tout d’abord. Le Rite français (prati­qué par le Grand Orient) le suivit avec beaucoup de re­tard ; et ce n’est qu’en 1858 qu’il adopta un « signe de reconnaissance » (ombilical) pour le 3e degré. Peut-être ne faut-il pas trop s’en étonner, et cette réserve du Grand Orient s’explique-t-elle par une certaine conscience que « les signes originels de la maîtrise sont perdus » et ne seront « restitués » que lorsque « le temps et les cir­constances » le permettront. — Nous ferons encore deux remarques sur les articles de M. R. Désaguliers. D’abord, il est possible que dans les derniers temps de la Maçon­nerie opérative les trois grades symboliques aient été par­fois conférés au récipiendaire le même jour, ce qui pour­rait justifier l’existence d’un seul serment. Enfin, il est bien entendu que tout ce qui se rapporte à ces questions, touchant à la technique opérative et au secret de l’Ordre, ne pouvait être exposé ouvertement dans les rituels im­primés.

Dans ce même n°, suite de l’ « Incitation à l’étude du Compagnonnage ». — Nous y trouvons aussi les éléments d’une discussion au sujet du terme maçonnique anglais cowan. M. Désaguliers le traduit par « manœuvre », c’est- à-dire ouvrier de second ordre. M. J. Corneloup, évoquant des renseignements sur le Compagnonnage qu’il tient de son père, précise que cowan se prononce en anglais exac­tement comme le terme « couenne » (prononcé couane), qui désigne un mauvais ouvrier (tout au moins dans le langa­ge des Compagnons tanneurs-corroveurs). En somme, les interprétations des deux contestataires ne nous semblent pas différer tellement. Rappelons que Guénon a fait entre le due guard des Maçons anglais et le « devoir » des Compagnons un rapprochement absolument parallèle à ce­lui que propose M. Corneloup entre cowan et « couenne » (cf. Etudes sur la F.-M., t. T, p. 247).

— Dans le n° de juillet, M. René Désaguliers continue son étude sur le serment maçonnique, dont il rappelle le caractère sacré (« serment » venant du latin sacramentum). Il mentionne aussi qu’à l’origine un dieu ou plu­sieurs dieux étaient toujours invoqués au début d’un ser­ment. Mais, très sagement, il s’abstient de critiques trop sévères à l’égard du comportement des Maçonneries non-déistes. « On se doute, dit-il, que le débat sur ce point n’est pas nouveau et qu’il n’est pas près de se clore ». L’auteur donne aussi des détails souvent ignorés en Fran­ce sur les conditions dans lesquelles s’opéra, en Angleterre, l’« union » de 1813 : « On sait que les Modernes (c’est- à-dire la première Grande Loge, fondée en 1717, et qui fut sous l’influence d’Anderson et de Jean-Théophile Dé­saguliers) avaient apporté des modifications dans les mo­des de reconnaissance des deux premiers grades ». La Grande Loge des Anciens, fondée en 1751, prit à tâche de rétablir les usages antérieurs, et en conséquence fut en violente hostilité avec les Modernes. La résistance de ces derniers ne cessa de s’affaiblir durant la seconde moitié du siècle. Des pourparlers tendant à la réunion s’engagè­rent. Le pas décisif allait enfin être franchi. « Le jour de la Saint-Jean d’hiver, 27 décembre 1813, les Frères des différentes Loges… ouvrirent dans une salle une Grande Loge des Modernes et dans une autre salle une Grande Loge des Anciens. Puis ils entrèrent dans le Hall et les deux Grands Maîtres s’assirent de chaque côté du trône dans deux chaires semblables… L’acte d’Union fut alors lu et ratifié… Le duc de Sussex, Grand Maître des Moder­nes, fut alors élu Grand Maître de la Grande Loge Unie des Anciens Francs-Maçons d’Angleterre ». Les Anciens, qui avaient triomphé sur toute la ligne en faisant adopter leurs usages rituels, pouvaient bien laisser aux Modernes, cette consolation honorifique. Une conséquence assez inattendue, c’est que ce triomphe des Anciens, c’est-à-dire de  la tradition, allait provoquer en quelque sorte la résurgen­ce effective de l’universalisme maçonnique. Jusqu’alors, en effet, seuls les chrétiens et les juifs semblent avoir été admis dans l’Ordre. Mais la propagation de la Maçonnerie hors d’Europe, et notamment aux Indes, va bientôt faire admettre la réception de non-chrétiens, à condition que chacun prête serment sur le livre de sa tradition propre. M. René Désaguliers admet parfaitement cette « innovation ». « Mais, ajoute-t-il, la Maçonnerie anglaise d’après 1813 a franchi un pas beaucoup plus grave, et qui n’était nullement nécessaire, en déchristianisant les rituels et les instructions, acte par lequel elle s’est peut-être coupée de ses origines ». Nos lecteurs se doutent bien qu’ici nous ne pouvons plus suivre l’auteur. Pour nous, l’action des novateurs de 1717 fut une « hyper-christianisation » par­faitement illégitime de la Maçonnerie, et les Anciens, en restituant à l’Ordre un caractère extra-confessionnel qui, après tout, est naturel à une organisation artisanale, ont rendu à l’Ordre un service incomparable. Grâce à eux, la Maçonnerie est actuellement la seule organisation initia­tique du monde qui ne soit pas liée à une tradition par­ticulière à forme religieuse ou autre.

Dans le même n°, suite de l’« Incitation à la connais­sance du Compagnonnage », signée « Gérard Lindien ». L’article d’aujourd’hui est surtout consacré à l’examen de la « légende » de Maître Jacques, rapportée selon la ver­sion la plus courante parmi les Compagnons du Devoir. Né à Saint-Rémy-de-Provence, Maître Jacques aurait voya­gé en Grèce où Pythagore lui enseigna l’architecture. De là, il se rendit en Egypte, puis il gagna Jérusalem, prit part à la construction du Temple de Salomon et fut élevé à la maîtrise. Le Temple achevé, Maître Jacques et le Père Soubise, qui s’étaient liés d’amitié, regagnèrent les Gau­les, mais ne tardèrent pas à se brouiller. Au cours de ses voyages, Maître Jacques fut un jour assailli par quelques disciples de Soubise « et, voulant se sauver, il tomba dans un marais, dont les joncs l’ayant soutenu le mirent à l’abri de leurs coups ». Échappé ainsi au danger, il passa la fin de sa vie dans le désert de la Sainte Baume, oui de­meure aujourd’hui encore la principale station sur l’itiné­raire du Tour de France. On sait que, selon une « légende » dont il semble bien que l’origine doive être cherchée chez les troubadours, la Sainte Baume fut également le lieu de contemplation de Marie-Madeleine. Maître Jacques mourut assassiné par d’autres disciples de Soubise, à l’âge de 47 ans. Son chien, qui poussait un « hurlement » à intervalles réguliers, attira l’attention des disciples, qui recueillirent le dernier soupir de leur Maître et trouvèrent sous sa robe un petit jonc qu’il portait constamment en mémoire des joncs qui l’avaient sauvé lors de sa chute dans le marais. L’auteur donne d’intéressantes précisions sur le rite funèbre essentiel du Compagnonnage (le « hur­lement sur la tombe »), sur le culte des Compagnons pour sainte Marie-Madeleine, etc. ; mais il faut surtout le louer d’avoir recherché le symbolisme de la légende et notam­ment d’avoir fait un rapprochement fort ingénieux entre l’âge de la mort de Maître Jacques (47 ans) et la 47e pro­position d’Euclide (théorème de Pythagore). Nous vou­drions lui suggérer un autre rapprochement. Le marais de la légende, auquel échappe Maître Jacques, est évidemment la même chose que le « bourbier » de la Voie Sacrée qui menait les initiés d’Athènes à Eleusis (cf. Le Règne de la Quantité, pp. 226-227). Dans l’Enfer de Dante, ce bourbier devient un marais, résidence de Méduse dont l’apparition épouvante Dante et Virgile ; le danger de « pétrification » n’est surmonté que grâce à la baguette du mystérieux Altri. Il va sans dire que le jonc sur la poitrine de Maître Jacques, prototype de la canne compagnonnique si sem­blable au caducée d’Hermès, est à rapprocher du cable tow de la Maçonnerie « où gisent tous les secrets ».

Nous mentionnerons encore deux autres articles. Dans le premier, M. Roland Renais, étudiant les écrits maçon­niques français de la première moitié du XIXe siècle, re­lève qu’ils s’accordent tous à faire remonter l’Ordre « beaucoup plus aux mystères antiques qu’aux bâtisseurs de cathédrales ». L’auteur reproduit une « gravure allégo­rique » extraite d’un ouvrage publié en 1817 : Manuel du Franc-Maçon, par Bazot. Les symboles représentés sur cet­te gravure montrent à l’évidence l’intention de rattacher la Maçonnerie non seulement à la tradition judéo-chré­tienne, mais encore aux Mystères celtiques, grecs, égyp­tiens et chaldéens. On pourrait même ajouter quelque cho­se. La déesse Minerve, qui occupe tout le centre de la gravure, porte au-dessus de son diadème une couronne de 7 étoiles, qui rappellent les 7 étoiles figurant sur les Ta­bleaux de loge français et qu’on peignait aussi autrefois au plafond des ateliers. D’après Guénon, ces sept étoiles représentent celles de la Grande Ourse et évoquent les origines « hyperboréennes » de la Maçonnerie. A noter que Minerve, patronne des Collegia fabrorum, était la dées­se de la Sagesse, de la Force et de la Beauté ; fille du tonnerre (puisque née d’un coup de hache), elle était in­voquée par les architectes qui lui dédiaient les plus re­marquables de leurs œuvres : le navire « Argo », le che­val de bois qui permit de prendre Troie, etc.

L’autre article à signaler est celui de M. Henri Amblaine : « Que savons-nous du Morin de la Patente ? » Ce per­sonnage, qui joue un grand rôle dans l’histoire de l’Ecossisme, est, comme le dit l’auteur, entouré de mystère. Il est même frappant de voir combien l’histoire des protago­nistes du Rite Ecossais Ancien et Accepté nous est peu connue, alors que celle du Rite Ecossais Rectifié nous est connue dans ses moindres détails, grâce surtout à cet épistolier infatigable qu’était Willermoz. En particulier, la patente d’Etienne Morin, délivrée en 1762, est dite avoir été octroyée au Grand Orient de France, corps qui pourtant n’a été fondé qu’en 1773.

— Toujours dans le même n° de juillet, nous trouvons un article d’un tout autre genre, par M. Pierre Stables, in­titulé : « Etude ésotérique sur saint Jean Climaque ». Cet auteur avait déjà publié dans le Symbolisme trois articles dont nous avons rendu compte, et dont le dernier témoi­gnait d’une hostilité qui se voulait ironique envers les traditions de l’Orient (cf. E.T. de septembre 1968, pp. 281- 282). A vrai dire, dans le présent article, il est à peine question de « saint Jean l’Echelle » ; mais le but évident de l’auteur est d’attaquer René Guénon, surtout en ce qui concerne ses rapports avec les exotérismes religieux. L’argumentation utilisée est parfois obscure, même et surtout quand l’auteur annonce qu’il va être clair. Qu’on en juge :« Nous voulons dire ceci : si le pouvoir expérientiel est donné à toute religion de type non-sacrificiel comme il l’est en dehors de toute religion, le sacrifice du Christ est inutile. Si le pouvoir expérientiel est donné par toute religion de type sacrificiel, ce ne peut être que par l’aspect sacrificiel ».

M. Stables prétend exposer sur le christianisme ce qu’il appelle une « théologie valable ». Pour lui, « ce que le Christ est venu souligner, c’est l’importance de l’acte ». Il nous semble que les textes évangéliques proclament souventes fois le contraire. Mais laissons cela. Les Etudes Traditionnelles ne sont pas une revue de théologie, et au surplus un récent congrès de théologiens a montré qu’en cette matière on peut soutenir n’importe quoi dans le catholicisme d’aujourd’hui.

Venons-en aux critiques plus précises adressées à Guénon qui, rappelle M. Stables, a modifié sa position à l’égard du Bouddhisme. Il aurait pu ajouter qu’il l’a également modifiée, à la même époque et sous la même influence, à l’égard du Jaïnisme. M. Stables ajoute que, « selon cer­tains », Guénon aurait aussi modifié sa position « à l’égard du christianisme, dans des lettres non publiées ». Il se trouve précisément crue nous avons eu connaissance de lettres adressées à divers correspondants au cours des années 49 et 50. Il n’en résultait nullement que Guénon, au soir de sa vie, avait modifié sa position sur le sujet qui nous occupe. Mais il insistait sur le fait que, dans certains textes du christianisme primitif (et notamment pour ce qui touche aux sacrements), les points de vue exotérique et ésotérique sont si intimement liés qu’il est parfois difficile de les dissocier.

L’auteur voudrait aussi nous faire croire que la doctri­ne de Guénon a été regardée comme sans importance par les grandes religions d’Europe occidentale. Il écrit : « Le protestantisme l’a ignoré, pour ne pas se dévoiler. Le ca­tholicisme l’a vaguement combattu ». Nous ne savions pas que le protestantisme était « voilé ». En tout cas, on pour­rait faire observer à M. Stables qu’un exotérisme, comme tel, ne peut qu’ignorer l’ésotérisme. Si en effet il le con­naissait, toute connaissance étant identification à son ob­jet, l’exotérisme serait l’ésotérisme, ce qui est absurde. Cela dit, un bon nombre de protestants ont lu Guénon avec un intérêt soutenu. Et à sa mort, le périodique pro­testant le plus lu en France, l’hebdomadaire Réforme, eut l’élégance de lui consacrer un article entièrement élogieux sous le titre : « Un sage français vivait au pied des Pyramides ». Hommage chevaleresque rendu à un « ad­versaire » dont on estimait la haute spiritualité ? Sans doute. Mais peut-être aussi conscience de ce que nous ap­pellerions volontiers le « paradoxe protestant ». Nous vou­lons dire que cette forme religieuse, qui s’est toujours voulue strictement exotérique, a cependant fourni la quasi-totalité des initiés connus en Occident depuis la Réfor­me. Citons seulement — outre les premiers Rosicruciens « historiques » — le plus remarquable (parce que le plus « symboliste ») des théosophes : Jacob Boëhme ; le der­nier des artistes pour lesquels on puisse poser la question de l’ésotérisme : Albert Durer ; et le seul des philosophes « modernes » à qui Guénon ait témoigné quelque consi­dération : Gottfried Leibniz.

Passons maintenant au catholicisme, qui aurait « vague­ment combattu » Guénon. M. Stables nous surprend. Il ne peut ignorer cependant que bien des choses ont changé à Rome depuis vingt ans. Lorsque Guénon publiait son œuvre, sous deux pontificats de tendances très différentes, il existait une Congrégation (la première en dignité puis­que le pape en était le « Préfet ») dont l’unique objet était de veiller à la rigoureuse orthodoxie de la doctrine. Tout écrit susceptible de nuire à la foi de l’ « Eglise en­seignée » pouvait lui être déféré et donnait lieu à des en­quêtes minutieuses. Dans les cas défavorables, Rome ne combattait pas « vaguement » ; elle condamnait ; Berg­son s’en est aperçu, et aussi quelques autres. M. Stables peut faire confiance a posteriori à la haine recuite des anti-guénoniens, déclarés ou sournois. De l’académicien Henri Massis (qui vient de mourir un peu oublié) à l’in­quiétant Frank-Duquesne, en passant par Mgr Jouin et le R.P. Allo (nous en omettons, et non des moindres), ils ne sont pas rares, ceux qui ont abominé Guénon jusqu’à le regarder comme un suppôt de l’enfer. « J’appelle un chat un chat, hurlait Frank-Duquesne, et Guénon un ennemi du Christ et de son Eglise ». Et le forcené avait de puis­santes relations, dans les milieux religieux et « littérai­res ». Les dénonciations auprès du Saint-Office n’ont pas manqué. Mais Rome a gardé le silence. L’œuvre de Gué­non n’a pas été mise à l’index.

Les prétextes pourtant ne manquaient pas. Guénon, ca­tholique passé a l’Islam, et par surcroît Franc-Maçon, avait durant 40 ans accumulé les thèses les plus propres à exaspérer tous ceux « qui sont catholiques dans la me­sure où ce mot s’oppose à celui d’universel ». Par exem­ple, il soutenait que le Nouveau Testament comporte un sens caché, non opposé mais transcendant par rapport à celui qu’enseigne l’Eglise ; que l’initié est supérieur au clerc ; que le salut n’est pas le but suprême proposé à l’homme ; que le christianisme n’est aucunement une religion « privilégiée », etc. Et Rome n’a rien dit ! Guénon a parfois fait allusion à ce silence de Pierre et à son importance symbolique. Il ne faut pas oublier en effet que Pierre, bien que n’étant pas « fils du tonnerre », a entendu, comme les deux Boanergès, les paroles — intraduisibles dans le langage des hommes — qu’échangèrent avec le Christ Moïse et Elie. Dans les Evan­giles, Pierre est souvent durement repris pour avoir par­lé trop à la légère. Et de même que l’inexprimable, dans l’ordre de la connaissance, surpasse infiniment tout ce qui peut être exprimé, on peut dire que les silences de Pier­re sont souvent plus remplis de signification que ses pa­roles.

Et, puisque nous venons d’évoquer l’inexprimable et le silence, nous voulons citer encore ce passage de l’« Etude ésotérique » de M. Pierre Stables : « Quant à l’affirmation de Guénon que le secret n’est un secret que parce qu’il est inexprimable, c’est à notre avis le plus grossier des voiles qu’on puisse jeter sur lui pour ne pas en parler, alors que les initiés devraient, nous semble-t-il, se reconnaître de prime abord ».

On pourrait observer que Guénon, au chapitre XIII des Aperçus sur l’initiation, a distingué diverses sortes de secrets. Il en est qui sont exprimables par les mots, d’autres par les symboles, d’autres enfin rigoureusement inex­primables. Mais à quoi bon ? Admirons plutôt l’aisance de M. Pierre Stables qui se meut sans crainte ni tremble­ment là ou l’esprit grossier d’un René Guénon n’a perçu que ténèbres. Et terminons notre compte rendu sur cette « perle », une perle qui nous paraît vraiment resplendir du plus vif « orient ».

Denys Roman.