Magister. Manual del Aprendiz.

Magister. Manual del Aprendiz (Editorial Kier, Buenos Aires).
[Compte rendu publié dans les E. T. Nº 307, avril-mai 1953, pp. 147-148]

Il est assez curieux de voir les pays de langues latines qui s’étaient laissés considérablement distancer par les pays de langues anglaise et allemande dans le domaine des études maçonniques sérieuses, tenter de rattraper leur retard. Après l’œuvre maçonnique en langue française de René Guénon, qui a jeté tant de lumière sur de nombreux aspects de l’art royal, après l’œuvre italienne d’Arturo Reghini, limitée d’ailleurs au seul symbolisme géométrique et numéral, voici que viennent de paraître en langue espagnole 4 « manuels » dont le premier est consacré au grade d’Apprenti. Disons tout de suite que cet ouvrage est incomparablement supérieur au Livre de l’Apprenti d’Oswald Wirth, dont le seul mérite est de contenir un bon résumé de l’histoire de l’Ordre et un exposé intéressant des rites de l’initiation, mais dont les interprétations symboliques sont vraiment par trop sommaires. Le manuel de « Magister » se divise en 4 parties. La Ire retrace l’histoire de la Maçonnerie avant la fondation de la Grande-Loge de Londres en 1717 ; la 2e est un long exposé des rites de la réception, la 3e interprète les principaux des nombreux symboles du grade ; et la 4e traite de l’« application morale et opérative de la doctrine symbolique du Ier degré ». La Ier partie n’était pas très facile ; l’auteur signale les liens que l’art de construire entretint au cours des âges avec les mystères de l’antiquité, la Kabbale hébraïque, l’hermétisme, le rosicrucianisme. Il est seulement à regretter qu’il manque parfois de prudence, par exemple en suivant Oswald Wirth, lorsqu’il affirme que saint Denis est la transformation du dieu Dionysos. Cette légende, qui remonte à l’Origine de tous les Cultes de Dupuis, le fameux inventeur du « mythe solaire », a décidément la vie dure ! Les 2e et 3e parties, heureusement, sont meilleures. L’auteur, visiblement, a le goût du symbolisme. Certes, on peut regretter chez lui une certaine tendance « modernisante », par exemple lorsqu’il accepte la formule : « libre et de bonnes mœurs » sans même se demander s’il est légitime de mutiler ainsi la formule authentique : « né libre et de bonnes mœurs »  (free-born and of good report). Cf. à ce sujet René Guénon, Aperçus sur l’initiation, p. 198 et surtout note I). Nous ne saurions trop inviter « Magister » à prendre connaissance de ce qu’a écrit René Guénon au sujet de cette expression traditionnelle et même « technique », expression qu’on ne peut comprendre du reste qu’en se référant au droit médiéval. Cette remarque faite en passant, nous répétons que les considérations symboliques du Manual del Aprendiz sont en général intéressantes. Nous signalerons notamment l’interprétation que donne l’auteur de la façon mystérieuse dont se communique le mot sacré des Apprentis. Il y a là, sur la lettre B en tant que « première lettre cosmologique », des considérations qui rappellent singulièrement ce qu’a écrit René Guénon sur cette lettre, première lettre de Bereshilh (mot par lequel débute la Genèse, et aussi l’Évangile selon saint Jean traduit en hébreu). « Magister » fait remarquer que le B hébreu est la lettre beth, et que beth signifie « maison ». La forme hébraïque de la lettre beth est d’ailleurs considérée comme le hiéroglyphe du Temple. Mais il aurait pu ajouter quelques considérations sur Booz lui-même, dont la Bible affirme qu’il « bâtit » pour la seconde fois la maison d’Israël, et auquel il fut dit : « Manifeste ta force en Ephrata, et fais-toi un nom dans Bethléem ». Il ne faudrait pas non plus oublier que la vie terrestre du Christ commence à Bethléem, c’est-à-dire dans la « maison du pain ». Nous n’examinerons pas en détail chacun des symboles que l’auteur étudie : le pain et l’eau, le sel et le soufre, le mercure des philosophes, le testament, les 3 voyages, le « pacte du sang », la « marque royale aux feux de la braise ardente », l’âge de l’Apprenti, les lignes parallèles, l’alphabet maçonnique, les signes manuels, etc. Il vaut mieux engager les Maçons qui connaissent la langue espagnole à se procurer l’ouvrage lui-même. La 4e partie trahit quelques influences théosophistes et occultistes, mais contient malgré tout bien des choses utiles. Félicitons l’auteur, à ce propos, d’avoir pris très au sérieux les symboles disposés sur échelle de Jacob, et les emblèmes appendus aux 4 coins (c’est-à-dire aux 4 « arcanes ») de la Loge.

Denys Roman.