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E.T. N° 418 mars-avril 1970

LES REVUES

Dans le Symbolisme de juillet-septembre 1969, M. Jean-Pierre Berger donne la traduction d’un très long article de M. Harry Carr, secrétaire de la Loge anglaise « Quatuor Coronati », sur « Kipling et la Franc-Maçonnerie ». Cet article très documenté est intéressant à plus d’un titre. Il en résulte notamment que Kipling a introduit dans son œuvre un très grand nombre d’éléments autobiographiques plus ou moins « arrangés ». Guénon, dans Le Théosophisme, avait déjà signalé la chose en ce qui concerne Kim ; mais il semble bien qu’il en soit de même pour les autres romans, y compris La Lumière qui s’éteint. — Kipling, né à Bombay en 1865, fut initié à la Loge « Espoir et Persévérance » de Lahore avant l’âge de 21 ans, sur dispense du Grand Maître de District. Outre des Anglais, l’atelier comptait des Musulmans, des Hindous, des Sikhs, un Juif yéménite, sans parler des membres de sectes plus ou moins hétérodoxes comme l’Arya-Samâj et le Brahma-SamâJ. Kipling rapporte qu’à l’ « agape » (repas semi-rituel) qui suivait habituellement les réunions, et afin que les Hindous orthodoxes pussent y participer sans enfreindre la discipline (si rigoureuse en matière d’alimentation) de leurs castes respectives, on mettait devant eux une assiette et un verre vides ; il semble en avoir été de même un peu partout aux Indes, car la chose est aussi mentionnée par J.-T. Lawrence, qui occupa de hautes charges maçonniques dans ce pays. Kipling a toujours gardé un souvenir ému de sa Loge-mère, et il lui a consacré un de ses plus beaux poèmes : The Mother- Lodge. — Dans toute l’œuvre de l’auteur du Livre de la Jungle, les allusions maçonniques fourmillent, parfois difficiles à déceler pour ceux qui ne sont pas très familiers avec le langage des Loges. M. Harry Carr analyse quelques-unes des productions spécifiquement maçonniques, en vers et en prose, du chantre de l’impérialisme britannique. Il étudie ainsi L’Homme qui voulut être roi, La Veuve à Windsor, Kim, Dans l’intérêt des Frères, etc. Cette étude sera continuée ultérieurement.

— Trop souvent, quand on écoute les émissions radiophoniques du Grand Orient, de la Grande Loge de France et du Droit Humain, on se demande ce que peuvent bien avoir de commun avec la Maçonnerie les sujets traités. II y est surtout question d’économie politique et de « culture », deux domaines qui jouent le rôle que l’on sait dans les préoccupations du monde profane. Bien rares sont les conférenciers qui s’évadent des sentiers battus et se risquent sur un terrain où l’initiation a son mot à dire. — A l’occasion de la fête solsticiale d’hiver de 1968, l’orateur de la Grande Loge, partant du prologue de l’Évangile selon saint Jean, a envisagé le sens supérieur des ténèbres. C’était un sujet intéressant mais difficile, et il est regrettable que le conférencier ne se soit pas inspiré de l’œuvre de René Guénon, et notamment des Etats multiples de l’Etre, livre réputé à tort comme très difficile, mais qui est en tout cas indispensable à quiconque veut aborder cette partie de la métaphysique relative à ce qui dépasse la notion de l’Etre Pur.

— Un autre conférencier de la même Obédience (février 1969) s’est souvenu, lui, que Guénon avait appartenu à son Ordre. Peut-être l’expression « notre Frère René Guénon », qu’il utilise, est-elle un peu trop familière quand on l’applique à un esprit d’une telle envergure. Mais, tout compte fait, il ne nous déplaît pas que ce soit un Maçon qui, « sur les ondes », soulève, ne serait-ce que faiblement, la lourde chape de silence sous laquelle le monde moderne, clairvoyant pour une fois et « sachant qu’il a peu de temps », a tenté d’ensevelir l’œuvre de son plus implacable ennemi. — Guénon est d’ailleurs cité à l’occasion d’une question mineure : la devise « Liberté, Egalité, Fraternité », souvent utilisée par les Maçons français comme « acclamation ». L’orateur cite également Albert Lantoine : « L’origine maçonnique de la devise est une légende devenue tellement vivace qu’elle est acceptée par d’excellentes gens qui ne font profession ni de maçonnisme ni d’antimaçonnisme ». Il est vrai que cette formule pourrait être interprétée initiatiquement. Mais, en fait, elle est la devise de la République Française, ce qui lui donne un caractère à la fois politique et « national ». La Maçonnerie, et plus particulièrement le Rite Ecossais, possède d’ailleurs une « acclamation » beaucoup plus ancienne, dérivée d’un mot hébraïque qui signifie « ma Force ».

— Une autre émission antérieure (février 1968) traitait de « la Musique et la Franc-Maçonnerie en France au XVIIIe siècle ». Nous allons en examiner quelques points. Le conférencier a souligné l’importance du rôle que jouait alors dans les Loges le sixième des sept arts libéraux. Plusieurs dizaines de milliers de chansons maçonniques (trop souvent insignifiantes, pour ne pas dire d’une extrême indigence) nous sont parvenues. « Ces chants, en même temps qu’ils contribuaient à dégager une émotion collective de ferveur et de joie, jouaient également un rôle mnémotechnique précis, en rappelant l’essentiel des éléments symboliques du grade impliqué ». Il en était de même en Angleterre, et sans doute les « quatrains » qui nous sont parvenus par Masonry Dissected furent à l’origine des strophes chantées. — L’orateur mentionne également les « messes maçonniques » composées pour diverses Loges, et enfin l’abondante production de musiciens maçons tels que Rameau, Méhul, etc. Mais ici il ne s’agit plus de musique maçonnique proprement dite, car tout ésotérisme et souvent même tout symbolisme en sont absents. Faut-il faire une exception en faveur de Mozart, dont le conférencier ne parle pas puisqu’il se limite aux musiciens français ? Dans un ouvrage paru il y a deux ans : La Flûte enchantée, opéra maçonnique, M. Jacques Chaillet a donné un grand nombre de renseignements qui prouvent que le librettiste de cette œuvre célèbre (un ami de Mozart) avait des préoccupations symboliques, parfois d’ailleurs difficiles à reconnaître. Il devait en être de même pour la partition, car Mozart était aussi fervent Maçon qu’excellent catholique (ce qui montre, pour le dire en passant, que si, comme le rappelle l’orateur, « l’excommunication papale énoncée à l’intention de la Franc- Maçonnerie n’a jamais été appliquée en France », il en était exactement de même en Autriche). Mais il faut dire que la valeur symbolique de la musique de La Flûte enchantée est très limitée. Ce n’est pas la faute de Mozart : le génie musical le plus éclatant ne pouvait rien contre le fait que la musique, en Occident, a été le premier des arts à rompre tout contact avec l’ésotérisme. La chose est regrettable pour l’Art Royal. La musique, en effet, jouait un grand rôle dans l’ « ascèse » du Pythagorisme ; musique et Maçonnerie sont toutes deux des arts « solaires » : Apollon, dieu de la musique et conducteur du chœur des Muses, avait construit les murailles de Troie ; et un autre musicien, Amphion, avait bâti les remparts de Thèbes en jouant de la lyre.

— Les émissions du Grand Orient de France, elles aussi, font trop rarement allusion à ce qui est pourtant la raison d’être de la Maçonnerie. Cependant, et plus souvent qu’autrefois, nous semble-t-il, il arrive qu’on entende des conférences d’où le point de vue initiatique n’est pas absent. C’était le cas notamment le 6 avril 1969, où la causerie était intitulée : « Réflexions sur l’Art et sur l’Art Royal des Francs-Maçons ». Presque tout serait à citer dans cette conférence, où l’on trouve par exemple des considérations sur l’essence traditionnelle de la Maçonnerie, sur le caractère spirituel, personnel et intérieur du travail rituel, sur la correspondance entre microcosme et macrocosme, sur la nature véritable du chef-d’œuvre, qui est la preuve que l’artiste a atteint un certain degré de réalisation. L’auteur veut remettre en honneur « les grandes vérités oubliées », et il mentionne l’importance des sept arts libéraux, dont il rappelle qu’ils sont ainsi nommés parce qu’ils ont pour but la libération de l’homme. Un jugement sévère est porté sur notre temps, qualifié d’« époque de sous-développement spirituel », et l’on souligne la folie des objectifs poursuivis par le monde occidental « pour accéder à ce qu’il croit être le bonheur ». a « désacralisation de l’art, commencée dès la fin du moyen âge », a joué son rôle, un rôle important, dans cet avilissement de l’intellectualité. Aujourd’hui, l’objet d’art n’est plus qu’un « objet de culture » : sa place est dans les musées et non plus dans la vie. Seules les sociétés dites primitives, « bafouées » par l’orgueil occidental, conservent (pour combien de temps encore ?) une notion juste de l’art. Nous ne pouvons que souhaiter que l’auteur de cette remarquable conférence donne aux mots qu’il emploie et aux idées qu’il expose leur portée traditionnelle dans toute leur plénitude. Rien d’ailleurs n’autorise à supposer qu’il n’en soit pas ainsi. Saluons donc cette émission ,et souhaitons d’entendre à l’avenir d’autres causeries de la même valeur et de la même portée initiatique

— La conférence du Grand Orient du 7 septembre 1969 est intitulée : « Notre Ordre, notre fierté ». L’orateur constate que la Maçonnerie demeure mystérieuse pour ceux qui n’en font pas partie, malgré tous les livres qui sont écrits et les articles de journaux qui se multiplient à son sujet depuis quelque temps. Dans cette causerie, certaines idées traditionnelles sont exposées : par exemple, on rappelle que l’origine de toutes les organisations initiatiques est entourée de mystère ; c’est là une de ces vérités sur lesquelles, aujourd’hui surtout, il est bon d’insister. Le caractère traditionnel, symbolique et « intemporel » de l’Ordre est souligné, ainsi que la « valeur » du silence, du travail personnel et de la méditation. L’auteur, à propos du recrutement maçonnique, met bien en valeur les dangers du nombre. On est un peu surpris, à la fin de cette conférence, d’esprit assez traditionnel dans son ensemble, de trouver une allusion au fameux « point Oméga » de Teilhard de Chardin. Cet éminent Jésuite aurait sans doute été bien surpris de son vivant si on avait pu lui prédire l’audience dont il jouirait après sa mort dans les milieux maçonniques.

Denys Roman.

Opérativité et Maçonnerie spéculative ( I )

 

Publié dans : VERS LA TRADITION N°66 – Janvier-Février 1997

 

Préliminaires

Afin d’éviter tout malentendu qui pourrait naître des réflexions qui vont suivre, nous tenons à préciser plusieurs points :

  – en ce qui concerne la Franc-Maçonnerie, celle qui est concernée par nos propos de caractère spécifique est continentale, et nous prenons grand soin d’établir la nécessaire distinction entre Maçonnerie et Maçons, entre la Maçonnerie telle qu’elle devrait être, et telle qu’elle est généralement conçue.

  – pour traiter d’un sujet aussi grave, nos propos et leurs raisons ne sauraient donc se placer dans une perspective individuelle et polémique, tout a fait déplacée ici.

  – mais ce faisant, nous avons bien conscience de donner d’une certaine Maçonnerie continentale, une image consternante. Sommes-nous les seuls à déplorer la situation actuelle, et notamment à l’intérieur de l’Ordre ?

Nous ne le pensons pas. Au regard de réactions qui se font de plus en plus vives, compte tenu des difficultés que rencontrent ceux qui ont le désir de pratiquer la voie maçonnique conformément à ce qu’elle devrait être, rien ne doit être négligé pour un rétablissement toujours possible -ne serait-ce que dans les consciences-, des véritables valeurs initiatiques, et notre seule ambition est de tenter d’y contribuer pour notre modeste part.

 

Première partie

Lorsque René Guénon, du Caire où il résidait alors, entreprit sa longue série d’articles concernant l’initiation et sa “technique”1 (ils paraîtront à partir de 1930 et jusqu’à quelques mois de sa mort survenue en 1951), il déclencha une vive surprise et même quelque émotion parmi les Maçons continentaux auxquels il s’adressait plus particulièrement. En effet, la plupart des notions traitées étaient inconnues des Occidentaux, sinon oubliées depuis bien longtemps, notamment des milieux maçonniques2. Il faut dire qu’à cette époque, la pratique rituelle dans les Loges des pays latins était parfois réduite à un strict minimum3. Un des traits de cette négligence s’illustrait par le fait que, si les rituels des hauts grades avaient subi des modifications et adjonctions de caractère rationaliste plus ou moins accentuées (ce qui n’excluait pas quelques divagations occultistes ou pseudo-traditionnelles), les “grades” bleus avaient également souffert, et des innovations sous forme d’ajouts ou de suppressions masquaient et éliminaient pratiquement leur finalité initiatique, ne laissant finalement subsister du contenu qu’un aspect psycho-sociologique4. Fort heureusement, de nombreux éléments symboliques furent conservés, et d’autres, non moins importants, ont été restitués par la suite. Quant aux “usages”, dont on ne comprenait guère plus le sens, ils étaient jugés le plus souvent superfétatoires malgré leur étroit rapport avec la pratique rituelle5, et on avait cru bon de rejeter nombre d’entre eux ; ainsi des “décors”, comme le port du tablier et des gants pour ne citer qu’un exemple “banal”, qui n’étaient plus utilisés à la Maîtrise : “Il y a aujourd’hui des négligences vraiment impardonnables ; nous pouvons citer comme exemple celle que commettent les Maîtres qui renoncent au port du tablier (. . .)

Une chose plus grave encore, c’est la suppression ou la simplification exagérée des épreuves initiatiques, et leur remplacement par l’énonciation de formules à peu près insignifiantes […]”. (R. Guénon, Études sur la F.M. et le Comp., tome 2, p. 264) ; et nous n’insisterons pas sur l’appauvrissement des symboles décorant habituellement la Loge. Peu à peu, sous l’influence du positivisme s’était estompée la véritable raison d’être de la pratique maçonnique. Subsistaient, malgré tout, quantité d’éléments symboliques pratiquement incompris de la plupart de ceux qui les avaient conservés, et surtout la transmission de l’influence spirituelle qui permet leur mise en œuvre “opérative” ; en effet, sans cette transmission, toute pratique rituelle initiatique, même la plus rigoureusement formelle, est dénuée de la moindre efficacité.

Dans le cours de son œuvre, René Guénon évoque nécessairement l’aspect historique de la Maçonnerie, bien qu’il se défende d’aborder les choses en historien, mais il insiste surtout sur le sens que recouvrent les termes de “spéculatif’ et d’ “opératif’ dégagés de cette discipline. Les notions de Maçonnerie “opérative” et de Maçonnerie “spéculative” sont facilement discernables historiquement, même si, pour ce qui concerne la période opérative, nous manquons de documents, surtout et principalement (et inexplicablement) sur le continent. La transition qui s’effectua de l’une à l’autre donne encore lieu à d’interminables discussions où, parmi les historiens de la Maçonnerie –profanes ou Maçons–, la logique la plus élémentaire ne trouve pas toujours son compte. Ce passage constitue en quelque sorte la période dite de “transition”, où cohabitaient dans les Loges, Maçons constructeurs de bâtiments civils et religieux, et Maçons dits “acceptés”, étrangers au Métier par leur pratique d’une autre activité. On s’étonne qu’il ait fallu des décennies pour arriver laborieusement à la constatation de cet état de fait, somme toute évident ; mais constater n’est pas admettre. Si la pratique de l”acceptation” a amorcé la dégénérescence du Métier par le fait que les Maçons acceptés ont fini par être majoritaires dans certaines Loges, les causes de ce changement radical en sont multiples, notamment l’abandon progressif des grands chantiers à destination religieuse, et la dégradation des rapports avec l’Autorité romaine. Mais il ne paraît pas que ces motifs aient été déterminants pour justifier cette “mutation” qui allait provoquer inexorablement –les “Antiens” ne pouvaient pas l’ignorer– l’amoindrissement de l’Art Royal par la cessation de la pratique du Métier ; s’il y eut d’autres raisons pour sauver l’Ordre, la prescience de leur nécessité ne pouvait provenir que d’initiés effectifs, et cela, aucun document ne pourra en rendre compte, comme d’ailleurs de toutes les décisions capitales qui furent prises à chaque fois que les “Destins” de la Maçonnerie risquaient de se trouver compromis par les vicissitudes cycliques6. C’est pourquoi il paraît certain que cette mutation permit à la Maçonnerie de perdurer. Si les modalités dans lesquelles elle s’est effectuée ne sont pas toutes connues dans le détail (certaines, redisons-le, échapperont toujours à l’investigation documentaire), l’essentiel réside dans le fait qu’entre la Maçonnerie “opérative” et la Maçonnerie “spéculative” il n’y eut pas de solution de continuité7. Quelques-unes des conséquences qui ont découlé de cette situation, seront l’objet de notre propos, d’une part parce que cela permet de constater et de confirmer la validité actuelle de l’initiation maçonnique, mais également de démontrer que son caractère virtuel n’est pas irrémédiablement figé, et que ce germe peut toujours être actualisé. D’ailleurs, historiquement, bien des “zones d’ombre” (et pas des moindres) subsistent en ce qui concerne l’appréhension des “faits” de la Maçonnerie dite “spéculative” elle-même ; mais comme sa structure obédientielle est connue de tous, nous ne mettrons l’accent que sur ce qui illustre et “justifie” nos motifs d’inquiétude, en grande partie liés au maintien exclusif de la spéculation “intellectuelle” dans les Loges, pratique qui génère une sclérose qui s’identifie peu à peu à la “pétrification”. Quant à la pratique actuelle des hauts grades, spécialement du Rite écossais, bien que certains de ceux-ci, selon Guénon, ne fassent pas “partie intégrante” de la Maçonnerie en tant que telle8, nous pensons qu’elle n’en mérite pas moins l’examen, au même titre que celle qui prévaut au sein des Loges symboliques9  ; là aussi, la situation est préoccupante.

En définitive – et c’est sur quoi il conviendra d’insister–, c’est la notion d'”opérativité” qui prête à grave méprise, et celle-ci constitue un véritable obstacle à la mise en œuvre effective des moyens, notamment symboliques détenus par la Loge maçonnique, aboutissant à stériliser la démarche initiatique dans ce qui est son objet essentiel ; rendre effectif ce qui n’est que virtuellement transmis. Or cela n’est réalisable qu’en fonction de conditions que la perspective spéculative ne peut assurer, bien évidemment. Si l’on prend un exemple concret de la notion d’opérativité telle quelle est aujourd’hui conçue, et qui montre à quel point d’incompréhension on en est arrivé, on constate qu’elle évoque une pratique plus ou moins corporative, quand elle ne s’applique pas à la plus banale activité matérielle ; cela permet d’y opposer sans façon la soi-disant “supériorité” de la spéculation “intellectuelle”, censée s’appliquer à tout. Voilà comment se trouve méprisée et écartée la véritable notion d’opérativité que la pratique rituelle, à son niveau le plus élémentaire, permet pourtant d’appréhender ; au profit d’une spéculation mentale axée par définition et dans le “meilleur” des cas, sur une pédagogie qui réduit le symbolisme au seul aspect psychologique, pédagogie sur laquelle nous serons amené à revenir car elle est souvent assimilée, à tort, à la véritable “méthode”. Comme cet état de fait est devenu la norme qui doit être maintenue à tout prix10, toute initiative de caractère traditionnel tendant à modifier cette situation particulièrement préoccupante sur le Continent, est immédiatement contrée et rejetée, et le simple fait d’évoquer la possibilité d’une “opérativité” (authentiquement traditionnelle s’entend) dans le milieu maçonnique actuel, soulève le sourire, ou l’inquiétude et la réprobation agissante.

Ce refus d’accorder aux Maçons qualifiés la possibilité d’actualiser l’initiation qu’ils ont reçue, justifie, sans aucun doute les réserves, voire l’hostilité, de certains adversaires de la Maçonnerie, parmi ceux qui prennent à la lettre les critiques sévères de R. Guénon à l’adresse de l’Ordre11. Beaucoup de Maçons s’interrogent actuellement sur l’évolution rapide de l’appareil maçonnique dans sa forme obédientielle12, dans lequel une dégradation accélérée, ne laisse plus subsister qu’un formalisme figé et un légalisme insupportable, véritable pharisaïsme totalitaire, ces comportements masquant une ignorance de plus en plus affirmée, qu’accompagne le plus souvent – corollaire obligé –, une volonté de puissance s’exerçant librement du fait du vaste champ mis à sa disposition.

Mais cette situation n’atteint pas les dépôts que véhicule l’Ordre maçonnique et qui sont, pour l’essentiel, hors de “portée” des “réformateurs”, toutes catégories confondues13 ; les voiles de plus en plus épais qui recouvrent ces dépôts, tout en en obscurcissant l’éclat, les protègent des ravages de la mentalité profane. S’il n’en était pas ainsi, nous n’aurions aucune raison – après R.Guénon, Denys Roman et bien d’autres –, de prendre la plume avec l’espoir, en ce qui nous concerne, que quelques-uns sauront aller au delà des “mots substitués”.

R. Guénon, dans ses considérations sur l’ “opérativité” de la démarche initiatique (jugées souvent à tort comme trop techniques ou comme exclusivement théoriques), aborde fréquemment la nécessité d’une attitude “active”14 en toute circonstance et notamment dans l’exécution des rites procédant de ce domaine propre ; c’est ainsi qu’il fait état, à quelques reprises, de ce qu’il nomme “la théorie du geste”, attitude active par excellence, sur laquelle nous serons amenés à revenir quelque peu, car elle conditionne en grande partie l’ “opérativité” de la démarche maçonnique. Mais, pour l’Occidental éduqué et conditionné dans la mentalité de notre époque, toute activité, même rituelle, est synonyme d’ “action” pure et simple, entendue dans son acception profane ; d’autre part, la “spéculation” mentale, corollaire inévitable de celle-ci – et qui ne fait donc appel qu’à la seule modalité discursive –, provient d’une transposition abusive dans le milieu initiatique, des critères et habitudes de la mentalité profane, faute de la connaissance de certaines bases doctrinales universelles que R. Guénon s’est appliqué à faire connaître. Ces “modèles” doivent êtres abandonnés purement et simplement si l’on veut recréer les conditions favorables à une réactualisation des virtualités présentes au sein de l’Ordre. A cet effet, une maxime nous paraît s’appliquer parfaitement à cette nécessité : elle est en usage rituel dans une “société” initiatique extrême-orientale qui a pour nom la “Tien ti houei”, et se présente ainsi : “Renverser Ts’ing, Restaurer Ming.”, ce qui peut se traduire (mais les sens en sont évidemment multiples) par : “Renverser (ou Combattre) les ténèbres et Restaurer la Lumière”. Cette formule a, dans l’ordre temporel, une application facile à interpréter, sachant que Ts’ing est considéré comme l’usurpateur15.

D’un point de vue plus strictement maçonnique, l’état de fait dont nous faisons le constat, est une illustration parfaite du non respect d’une autre formule, celle-ci bien connue et souvent utilisée verbalement à tout propos : “Nous avons laissé nos métaux à la porte du Temple”. Est-il nécessaire de la commenter ? Toute la démarche est vaine si l'”abstraction “mentale n’est pas abandonnée, car l’ “intellectualité” conçue en mode spéculatif est tout à fait étrangère à l’être profond, et ne saurait donc l’atteindre ; elle doit être rejetée préalablement à toute chose, pour assurer toute conformité et effectivité à la démarche initiatique. C’est donc bien avant de franchir la “Porte du Temple” que les “métaux” doivent être abandonnés ; néanmoins, ce sont les “Travaux” en loge qui devraient permettre de prendre conscience de la nécessité de cet abandon, si toutefois la pratique d’un exotérisme n’a pas, de son côté, encore permis d’en amorcer la mise en œuvre. On sait que le rituel maçonnique fait un “rappel” de cette formule relative aux “métaux” lors de l’ “Ouverture des Travaux”, et ceux-ci évoquent “formellement” la “rupture” d’avec le milieu profane et en permettent également l’effectivité ; pour l’alchimiste, ce milieu est considéré comme l'”ambiance” de laquelle il faut impérativement s’isoler sous peine de faire obstacle à l’influence “Céleste”. En Maçonnerie, il s’agit plus spécifiquement de l’influence du Grand Architecte de L’Univers par le canal de ses Attributs “visibles” en Loge que sont les trois “piliers” : Sagesse, Force et Beauté.

Dans la suite de cet article, nous nous proposerons de préciser dans un premier temps ce que recouvrent les termes : “spéculatif’ et “opératif” afin d’en dégager le véritable sens ; pour ce faire, nous nous inspirerons de l’œuvre de R. Guénon et de l’enseignement traditionnel qu’elle véhicule. C’est à partir de cette œuvre, prise comme base universelle, et dans certaines de ses implications souvent négligées, que nous pourrons tenter d’entreprendre cette démarche de rectification, indispensable à qui veut comprendre la véritable finalité de l’Ordre maçonnique, celle-ci étant ignorée aujourd’hui de la plupart des Maçons. A cet effet, nous évoquerons les modalités restrictives du “travail” en Loge tel qu’il est pratiqué actuellement, et pour cela nous utiliserons des exemples précis. Nous mettrons également l’accent sur certaines déviances de cette pratique rituelle, qui vont de l’accentuation du formalisme le plus étroit, aux innovations inquiétantes, celles-ci frappant non seulement certains rituels, mais également, et comme déjà évoqué, des “usages” qui en permettent l’exécution et l’appréhension correctes.

En ce sens, il sera utile de souligner ce qui relève du domaine des “attitudes”, et ce qui, actuellement, pervertit la démarche maçonnique dans sa conformité, notamment les pseudo-usages qui se sont imposés à la faveur d’une méconnaissance du symbolisme, et pour d’autres raisons moins avouables ; un des plus pernicieux sans doute, est la confusion qui touche à la notion de “secret” dans l’utilisation qui en est faite par les Maçons, que ce soit dans la pratique maçonnique ou dans le monde profane (nous sous-entendons ici le milieu familial qui, par suite de ce comportement, subit un notable déséquilibre). Cette situation est considérablement aggravée par une “pédagogie” sous l’emprise d’un conformisme obstiné qui se traduit par un cloisonnement arbitraire des notions symboliques dont la nature profonde ne saurait s’accommoder ; un “mutisme” qui, dès lors, prend une allure obsessionnelle, accompagne ce comportement déviant. Est-il besoin d’insister sur l’effet stérilisant qui en est la conséquence immédiate ? C’est ainsi que l’attitude fraternelle véritable, qui procède du respect des “usages” et de la compréhension du Rituel, ne pouvant plus s’exercer, laisse la place à une pseudo-fraternité, sur le caractère dévoyé de laquelle il est préférable de ne pas insister. La confusion habituelle concernant les secrets et le “Secret” que Casanova avait déjà relevée en son temps 16, mérite d’être examinée, car elle amène à soupçonner de divulgations certains auteurs dont l’œuvre est consacrée au symbolisme maçonnique.

En conséquence de quoi, nous souhaitons examiner les possibilités rituelles et symboliques, d’une mise en œuvre effective et conforme qui, à défaut de pouvoir être entreprise dans une structure obédientielle telle qu’elle se manifeste (ce qui, dans la situation actuelle, serait tout à fait irréaliste), permettrait d’harmoniser les facultés de l’être selon les modalités propres au travail collectif des bâtisseurs, mise en œuvre active de rassemblement et d’édification. Car borner la démarche maçonnique à une “activité” mentale faite de discours et de “planches” élaborés selon des critères psycho-philosophiques ou vaguement spiritualistes -pour ne pas dire mystiques, dans le sens que R. Guénon donne à ce terme-, à laquelle restent associés en permanence les habitudes et les acquits de la vie ordinaire et profane, ne peut que déboucher sur une impasse et en aucune façon permettre une réalisation effective à partir des dépôts symboliques détenus et préservés par l’Ordre ; c’est une perte de temps et une duperie, voire une véritable imposture. C’est pourquoi, plus concrètement et “maçonniquement” parlant, nous verrons que la notion d'”opérativité”, telle que R. Guénon l’a définie, peut -et doit- légitimement s’appliquer au “travail” maçonnique -dès le départ et jusqu’à un stade bien plus avancé qu’on ne semble le croire-, selon la “Règle à 24 divisions”, et par l’emploi des outils du constructeur, dont le “Niveau” et la “Perpendiculaire”, qui assurent la conformité au Plan du Grand Architecte de L’Univers.

Bien que ce sujet soit de ceux que l’on ne peut aborder qu’avec précaution, nous ne pouvons ignorer, en relation avec notre propos, les points essentiels qui touchent à ce que Guénon définissait par la “restauration traditionnelle” de l’Occident chrétien et ce qui en est devenu, en quelque sorte, le lieu commun : la “constitution” de son “élite”. Depuis la rédaction d'”Orient et Occident” bien des choses se sont dégradées en Occident et dans le monde entier, c’est une évidence ; mais qu’en est-il de l”‘élite” occidentale ? A-t-elle accompagné ce courant descendant ou bien s’est-elle constituée de quelque façon et renforcée face à l’adversité ? Qui peut répondre aujourd’hui à cette question ? De fait, l’accélération croissante que l’on constate dans tous les domaines permet d’envisager une rupture. Quand se fera-t-elle et de quelle nature sera-t-elle ? La réponse ne nous appartient pas. Cependant, certaines convergences se “dévoilent” maintenant devant “les échéances qui s’annoncent […]” ; des initiatives sont engagées et certaines d’entre elles pourraient ne pas être indifférentes au caractère initiatique de l’Ordre maçonnique dans son aspect d’Arche17. La manifestation publique de ces projets nous amène à constater -bien que ce ne soit pas tout à fait nouveau- que si une fraction de l’Islam guénonien semble avoir toujours eu de l’intérêt pour l’Ordre, le Catholicisme persiste à le rejeter ; nombre de musulmans sont Maçons, mais une désaffection constante se manifeste parmi les catholiques envers la Maçonnerie ; que, pour beaucoup de ces derniers la double appartenance ne puisse être envisagée est une anomalie très lourde de sens et de conséquences dont il convient de tirer la leçon. Que de surcroît, la majorité d’entre les catholiques appartenant à l’Ordre soit hostile à l’œuvre de Guénon ou l’appréhende par une “exégèse” restrictive, n’est pas de nature à fonder quelque espoir de rapprochement. A considérer la situation, il est à craindre que l’entêtement de certains catholiques à vouloir une “réconciliation” à tout prix, au mépris de l’évidence des faits, “réconciliation” qui ne se ferait qu’au détriment du caractère initiatique de l’ordre, soit un exemple de ce que l’on dénomme habituellement par la “persévérance dans l’erreur”.

Dans l’état actuel des choses, l’Ordre maçonnique a-t-il encore en lui-même les moyens d’une opérativité ? Nous le pensons, et c’est pourquoi, après Guénon, il convient d’insister sur les possibilités considérables qu’il détient dans l’ordre des dépôts qu’il a reçus, dépôts que l’on peut appréhender comme des germes prêts à retrouver la plénitude de leur efficience symbolique, pour peu que l’on ait conscience que leur nature profonde est indestructible. Certes, quelques-uns rétorqueront que R. Guénon avait bien précisé, pour ce qui concerne plus particulièrement certains des hauts grades, que ce ne sont que des vestiges18 véhiculés par une Organisation initiatique dégénérée, même s’il ajoute : “dans le sens d’un amoindrissement” ; que cet amoindrissement provient de l’abandon de la pratique du Métier et que du fait de cet abandon, la Maçonnerie, devenue uniquement “spéculative”, ne transmet plus, dans la plupart des cas, qu’une initiation virtuelle. Faut-il préciser que nous ne partageons pas l’interprétation littéraliste de ceux qui, à partir de ce constat de Guénon, en déduisent rapidement que celui-ci s’était fait de la Maçonnerie une idée aussi médiocre et désespérée. A bien le lire, on découvre que son point de vue ne se limite pas à cette vision restrictive, et que l’intérêt soutenu qu’il manifesta envers l’Ordre procède d’une autre intention que celle de “jongler brillamment avec les symboles … et jouer au “mécano” avec les débris de traditions défuntes éparses dans les différents grades”, selon un récent discours anti-maçonnique19. Dans son œuvre et dans son activité traditionnelle qui fut intense (on sait qu’il a apporté notamment son concours à une entreprise de restauration de rituels maçonniques), R. Guénon devait attacher à ces vestiges “vivants”, qui constituent certains des dépôts symboliques que la Maçonnerie recèle, une importance qui est loin d’être négligeable. Poursuivant dans la ligne ainsi tracée, Denys Roman sut en développer les implications quant aux “Destins de la Franc-Maçonnerie”, mais aussi, et de façon susceptible de retenir l’attention de nombre de catholiques également Maçons, au regard de la question que nous abordons.

André BACHELET

(à suivre)

  1. Ils furent réunis en particulier dans : “Aperçus sur l’initiation”, et :”Initiation et réalisation spirituelle”. Bien sûr, la plupart de ses ouvrages contiennent des notions se rapportant à ce sujet particulier, et l’on peut dire que, en dernière analyse, toute l’œuvre de Guénon trouve sa raison d’être dans la réalisation de l’ “intégralité ” de la démarche dans la voie traditionnelle. De fait, si cette œuvre n’est pas un “manuel de réalisation “, l’appréhender uniquement en mode intellectuel (c’est-à-dire par le mental), équivaut à la dénaturer totalement. Guénon s’étonnait que l’on puisse en dire, et notamment des “Aperçus”, qu’elle était uniquement “théorique”.
  2. Des éléments de “sciences” traditionnelles subsistaient néanmoins dans certains milieux ésotériques ; les milieux occultistes ou irréguliers en possédaient des fragments issus d’autres canaux, mais mêlés à des incompréhensions et des déviances psychiques de toutes sortes, ce qui les rendaient le plus souvent suspectes et inapplicables telles quelles.
  3. Guénon affirmait que cette pratique rituelle qui se limitait parfois à quelques uns des éléments du rituel d’initiation, assurait néanmoins la validité de la transmission de l’influence spirituelle ; c’est pourquoi il considérait les membres d’obédiences “irrégulières” comme étant validement initiés. L’ “influence spirituelle” a pu ainsi se transmettre, même au sein de ces obédiences, sans quoi d’ailleurs, la Maçonnerie latine et notamment celle qui se considère comme “régulière”, et qui en est issue, serait aujourd’hui, et dans son ensemble, dépourvue de qualité initiatique. Dans cette dernière éventualité Guénon n’aurait eu aucune raison, sinon purement documentaire, d’accorder à l’Ordre autant d’intérêt qu’il le fit dans tout le cours de son œuvre.
  4. En ce qui concerne l’interprétation des rituels des grades bleus, la situation a-t-elle vraiment changé dans son ensemble, malgré leur restauration partielle ? Quant aux rituels des hauts grades écossais qui ont subi des dégâts considérables, une restauration véritable se fait toujours attendre, mais certains, dans ce milieu, sont aujourd’hui conscients que les discours philosophiques ou ceux teintés de psychanalyse et d’une “mystique” frelatée, ne mènent à rien, sinon à de graves déviances. Là où les éléments traditionnels authentiques ne prévalent pas, il y a forcément antagonisme et conflits.
  5. Les “usages” maçonniques sont souvent considérés comme des pratiques conventionnelles et contraignantes dont on ne perçoit pas toujours l’objet ; cette opinion est bien évidemment erronée. Leur raison d’être est de permettre et de faciliter une application “méthodique” (c’est-à-dire relative à la “Méthode”), et donc harmonieuse, de la démarche maçonnique s’appuyant sur la pratique rituelle ; elle est en quelque sorte comparable aux règlements monastiques qui ont pour but d'”accompagner” la Règle et d’en rendre l’application plus aisée et conforme. En un mot, sans les usages appropriés, la démarche maçonnique est livrée à elle-même et tombe sous l’emprise des fantaisies individuelles, entravant l’appréhension correcte du rituel ; dans ce cas, on peut la comparer au comportement induit dans la “salle des pas perdus”, communément dénommée “Parvis” où “Salle humide” où règne, dans une certaine mesure, une ambiance soustraite pour un temps, à la rigueur sacrée du rituel. Les “Travaux” maçonniques ne seront compréhensibles et par là même ne pourrons devenir vraiment effectifs, que lorsque les “anciens usages” seront rétablis dans leur intégrité.
  6. Cf. à ce propos : D. Roman : “René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie”, Edit. Traditionnelles, 1995, chap., Ill, qui aborde certains aspects de l’histoire souterraine” de la Franc-Maçonnerie.
  7. Notre propos n’est compréhensible bien entendu, que si l’on admet, à la suite de Guénon, une filiation ininterrompue entre la Maçonnerie opérative des constructeurs (et, pour cela il faut prendre en compte des périodes bien antérieures à celle du Moyen-âge, c’est-à-dire, préchrétiennes) et la Maçonnerie dite “spéculative” née officiellement sous sa forme obédientielle en 1717, même si le matériau documentaire dont dispose l’historien ne peut en révéler l’évidence. II y a tout de même d’autres critères pour apprécier la continuité spirituelle qui lie dans le temps l’art de construire dans ses différentes modalités.
  8. Cf. : “Etudes sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage”, tome 2, chapitre “Parole perdue et Mots substitués”, p. 39, note 2. Ce texte contient des remarques qui n’ont rien perdu de leur “actualité”, et ceux des auteurs qui n’hésitent pas à produire des citations (souvent tronquées ou tirées de leur contexte) de Guénon à l’appui de leur thèse anti-maçonnique, pourraient s’y référer… utilement à condition de l’appréhender sans parti pris. S’il est admis que certains des Hauts grades “ne font pas partie intégrante” de la Maçonnerie, ils devraient, de ce fait, être pratiqués de façon exclusivement “spéculative”. Mais alors, s’ils sont “étrangers” à la filiation maçonnique, quelle est la raison d’être d’une communication rituelle, comme c’est la cas, pour accéder à chacun d’entre eux ? La question mérite d’être examinée.
  9. Au sein du Rite écossais, cette sorte de symbiose aux effets réducteurs n’est pas le fait du “hasard” ; elle provient d’une volonté délibérée de la part d’instances “supérieures”, de “gérer” le Rite dans sa totalité. Il va sans dire que, dans les faits, ce procédé que l’on peut qualifier à juste titre d’annexionnisme est préjudiciable à la pratique conforme au Métier ; c’est ainsi que dans le cadre de la Loge symbolique (qui travaille aux 3 premiers grades, où degrés), ce comportement sournois impose une subordination vis à vis de “représentants” des Hauts grades -pour ne pas dire, une servilité- qui génère de graves confusions affectant les prérogatives des Vénérables (Cf. note 14).
  10. Que la maçonnerie soit réduite, comme l’a dit Guénon, à ne plus délivrer qu’une initiation virtuelle, est dû essentiellement à ce qu’elle borne ses membres à une démarche qui est de caractère exclusivement spéculatif. Mais cette limitation participe dans l’ensemble, d’une ignorance de la nature initiatique de l’Ordre. Certains prétendent que cette situation est maintenue par prudence ; il Y a probablement une part de vrai dans cette remarque, car la Maçonnerie, qui devrait, en principe, assurer une protection contre les déviances psychiques éventuelles, ne peut totalement la garantir actuellement compte tenu de l'”ambiance” “intra-muros” qui prévaut. Quant à insinuer, comme nous l’avons lu récemment dans un article intitulé “La Franc-Maçonnerie est-elle Traditionnelle ?” (Connaissance des Religions., no 44.45), qu’il se pourrait que celle-ci ne délivre plus qu’une “influence psychique”, il y a un pas que seuls des adversaires de la Maçonnerie sont capables de franchir. Les prétentions formulées sur ce sujet, par des individualités incapables de s’affranchir des bornes de l’exotérisme le plus étroit, et qui côtoient en purs intellectuels la véritable initiation, avec désinvolture et mépris, sont assez stupéfiantes.
  11. Compte tenu du fait que les critiques très sévères de Guénon à l’adresse de la Maçonnerie sont exploitées régulièrement et unilatéralement par les adversaires de l’Ordre, nous serons amenés, après D. Roman, à en faire l’examen.
  12. Nous ne pouvons pas développer présentement dans le détail cet aspect des choses, bien qu’il soit nécessaire et urgent de le faire. Nous ne méconnaissons nullement ce que cette tâche présente d’inconvénients pour l’image” publique de la Franc-Maçonnerie, mais est-ce une raison suffisante pour taire ce qui est considéré par de plus en plus de Maçons (pas seulement guénoniens d’ailleurs), comme une situation extrêmement préoccupante ? Les lecteurs trouveront dans les 2 ouvrages de Denys Roman : “René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie”, et “Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie -L’Arche vivante des symboles” (Ed. Traditionnelles, 1995) dont M. Roland Goffin a rendu compte dans cette même revue, bien des remarques à ce sujet. C’est bien le cas de dire, – en paraphrasant un auteur oriental énumérant les dangers qui menaçaient l’Islam –, que la Maçonnerie est en péril pour les mêmes raisons : “la 1re est que les (Maçons) ne mettent pas en pratique ce qu’ils savent ; la 2e est qu’ils agissent sans savoir ; la 3e est qu’ils ne cherchent pas à apprendre ce qu’ils ne savent pas, et la 4e est qu’ils empêchent les autres de s’instruire.” (in Sulamî – Epître des Hommes du Blâme, p. 117). En disant cela, nous pensons aux ‘jeunes” maçons d’intention droite qui sont trompés dans leurs espérances et dont les aspirations spirituelles et initiatiques sont détournées.
  13. Malgré les mises en garde répétées, on persiste à “remanier” les rituels dans le sens d’une altération et d’une falsification, ou à maintenir des versions véhiculant des innovations allant de la pure fantaisie (ce qui ne signifient pas qu’elles sont sans conséquences sur le mental de celui qui les met en pratique) au contenu luciférien le plus suspect. Les rituels des “grades” bleus pratiqués dans les Loges dites “symboliques”, ou ceux des hauts grades sont régulièrement visés par cette agression de caractère individualiste ; en ce qui concerne les rituels des hauts grades écossais, nous pensons particulièrement à certains d’entre-eux (et pas des moindres) auxquels Guénon a consacré des pages symboliques qui montrent l’intérêt qu’il leur accordait. Dans l’état actuel, ces rituels sont à ce point dénaturés que pratiquement plus rien de leur contenu symbolique d’origine ne subsiste. Un exemple significatif est celui du 13e degré (Royale Arche), qui a vu son symbolisme hermétique purement et simplement évacué et remplacé par un succédané de Kabbale – prolongé dans le 14e degré –, par la ridicule “légende” d’origine probablement occultiste, des Trois Mages qui ont découvert “le centre de l’idée” ! (Cf. : Paul Naudon, “Histoire, Rituels et Tuileur des Hauts Grades maçonniques”, p. 310, note 11, qui affirme qu’il s’agit d'”une glose d’interprétation à la fois forcée et restrictive du rituel original”. Il précise page 277 :”Les manipulations faites au cours du temps et au gré des circonstances ont conduit ( … ) à des rituels et à des commentaires des grades, qui les ont si totalement défigurés que leur sens primitif et leur objet d’ensemble ne peuvent plus être perçus.” Peut-on être plus précis ? Depuis la date de rédaction de ce texte, les “manipulations” continuent de s’appliquer dans ce domaine de prédilection qu’est le Rituel, et particulièrement celui de Rite écossais.
  14. Nous utilisons les guillemets par précaution car l’activité (prise dans le sens d’action) a bien souvent comme moteur une volonté de domination qui s’exerce à la suite d’une assimilation fautive de la “vertu” maçonnique de “Force” véhiculée par les rituels conformément à la nature cosmologique des “petits mystères”, auxquels est lié le Métier. Cette action, dépourvue de sa subordination à la “Sagesse”, procède, dans ce cas, d’une influence luciférienne : c’est un emploi illégitime de la “Force” qui ne peut générer que conflits et éloigner dangereusement de la raison d’être de l’initiation. En ce sens, ce comportement rejoint celui qui est sous l’emprise de la passivité -qui en est apparemment l’extrême- par le fait qu’ils sont tout deux soustraits (ou qu’ils se soustraient, dans le cas où la volonté individuelle intervient) à la Volonté du ciel. Celle-ci considérée dans les attributs de manifestation de Majesté et de Beauté, s’exerce en Maçonnerie, par la conformité au Plan du Grand Architecte de L’Univers dont procède la démarche rituelle collective en Loge. Pour l’hermétiste, “l’Anima Mundi” (qui est essentielle dans cette voie de caractère également cosmologique) ne peut qu’être subordonnée à l’ “Ordonnateur” suprême.
  15. Cf. : Frédérick Tristan, “La Société du Ciel et de la Terre” in Etudes Traditionnelles, no 487, 488, 489/490. Cette maxime est accompagnée d’une autre, non moins explicite placée sur l’Autel de la Loge : “Obéir avec rigueur et agir avec droiture” ; cette injonction permet le maintien de l’harmonie dans la démarche, parfaite illustration de la “résolution des oppositions” que la méthode établit à ce niveau. A partir du moment où la droiture n’est pas appliquée où ne peut plus l’être, l’obéissance devient “servilité”, et la “voie” est pervertie. Il ne faut voir présentement dans les remarques ayant amené cette note, que le souhait d’attirer l’attention sur certains aspects de la méthode maçonnique qui, si elle est aujourd’hui lacunaire, peut être restituée pour l’essentiel, à condition de rejeter la contrefaçon qui en tient souvent lieu.
  16. Cf. : R. Guénon : “Etudes sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage”, Tome 2, p. 207, note, 1. Guénon renvoie pour la citation de J.J. Casanova au “Rituel de Maître” de Ragon (Cf. Edition Les Rouyat, 1976. p, 35, note : 1). Cet auteur a curieusement inclus le texte (abrégé) de Casanova dans son “Instruction” au grade de Maitre, qualifiant ses paroles d'”ingénieuses” ! Son appréhension du rituel était limitée dans l’ensemble à un aspect psychologique. Consulter pour la citation plus complète : A. Mellor, “Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie et les Francs-Maçons”, Editions Belfond 1971, p. 245.
  17. Ceci soulève un aspect des choses qui a trait à la question à nouveau débattue de divers côtés et avec quelque insistance, de l’aide de l’Orient ; celle-ci devant s’appliquer ou non à la Maçonnerie, selon les “écoles”. Cette application ne devrait pas laisser la Maçonnerie indifférente comme il semble que ce soit le cas. Si l’on en croit le “message” de diverses nouvelles revues qui reprennent plus ou moins explicitement les hypothèses formulées par Guénon à ce sujet, plusieurs Traditions seraient représentées, chacune d’elles revendiquant, à partir de certains critères, la priorité. Bien que ce ne soit pas directement le sujet que nous abordons, nous ne pouvons négliger cet aspect de L’évolution des choses lorsque nous traitons de l’ “opérativité” des travaux maçonniques et d’une éventuelle et toujours possible “restauration” de leur plénitude. L’appel à l’Occident d’une part et à l’Orient de l’autre n’est pas nouveau ; nous souhaitons (bien qu’il y ait lieu, dans l’état actuel des choses, d’avoir quelque inquiétude) que les initiatives que nous évoquons aboutissent à cet “accord sur les principes” auquel R. Guénon a appelé sa vie durant.
  18. Étude sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, tome 2, chap. “Parole perdue et Mots substitués”, p. 39.
  19. Cf. la référence incluse dans la note 10. Cette aimable critique s’adresse en l’occurrence à Denys Roman, mais il apparaît qu’aux yeux de l’auteur de ce texte, on puisse l’étendre sans abus à René Guénon, en rapport avec son intérêt pour les Hauts grades et le symbolisme maçonniques.

E.T. N° 416 novembre – décembre 1969- 2ème partie

Nous avons reçu le premier numéro pour 1969 des Cahiers de Saint-Jean, bulletin officiel de l’Ordre Souverain de Saint-Jean de Jérusalem, Chevaliers Hospitaliers de Malte. Ce bulletin paraît deux fois par an, pour les fêtes de saint Jean-Baptiste et de saint Jean l’Evangéliste. Le numéro dont nous parlons, très bien rédigé, apporte un bon nombre de renseignements peu connus. Sait-on, par exemple, que le calife Haroun-al-Rachid établit le premier hospice « franc » de Jérusalem, et que son allié Charlemagne « avait été le premier souverain à régler le bon fonctionnement des hospices sur les étapes et les lieux de pèlerinage » ? Vers 1048, des italiens « obtinrent du calife d’Egypte la permission d’ouvrir pour les chrétiens latins un nouvel et vaste hospice tout près du Saint-Sépulcre, et ceci sur un terrain donné en présent par le prince musulman ». Quand les turques eurent substitué leur domination à celle des arabes, l’amitié latino-islamique fut compromise, et ce furent les croisades. L’hospice franc avait subsisté. De nombreux seigneurs y entrèrent pour se vouer au service des pèlerins et des malades. Gérard de Martigues, considéré comme le fondateur des hospitaliers, prit l’habit monastique ; la nouvelle institution fut approuvée en 1113 par le pape Pascal II, qui lui conféra de nombreux privilèges, et notamment celui d’élire son chef sans ingérence de l’autorité ecclésiastique. Gérard de Martigues mourut en odeur de sainteté, et son successeur Raymond du Puy, élu en 1118, « décida de transformer son couvent et ses ramifications en une troupe régulière de moines-soldats ». L’Ordre religieux et militaire de Saint-Jean de Jérusalem était fondé. Nous ne nous étendrons pas sur les rivalités et les jalousies qui s’élevèrent entre Hospitaliers et Templiers. Le bulletin en parle avec tristesse et sans parti-pris, et il préfère citer les extraits de la Règle du Temple, où saint Bernard fait le panégyrique du moine-soldat, et insister sur les nombreuses circonstances où les deux Ordres agirent de concert. Tous deux étaient riches et « c’est grâce à leurs ressources financières que la rançon qui permit de libérer le roi saint Louis, prisonnier à Damiette, fut réunie ». Le bulletin ne parle pas des gloires de l’Ordre après la perte définitive de la Terre Sainte en 1291. Le séjour à Chypre et enfin à Malte, les sièges où s’illustrèrent Villiers de l’Isle-Adam et La Valette ne sont pas rappelés. Venons-en maintenant aux évènements qui allaient si profondément transformer l’Ordre souverain. En 1797, le Grand Maître Emmanuel de Rohan conclut un traité avec le tzar Paul 1er : une branche russe de l’Ordre était fondée « pour des temps éternels », à l’intention surtout des sujets catholiques (c’est-à-dire polonais) du tzar. Ce dernier devenait « Protecteur de l’Ordre ». Quelques mois après, sous Ferdinand de Hompesch, Malte était prise par Bonaparte. Les chevaliers affluèrent en Russie, déposèrent le Grand Maître de Hompesch et élurent pour lui succéder le tzar Protecteur. Ceci se passait à la fin de 1798. Il semble bien qu’il s’agissait là, dans la pensée du tzar et aussi des chevaliers électeurs, de quelque chose de plus que d’une élection ordinaire. Paul 1er  ̶  que la revue s’applique à présenter (notamment par des citations du Mémorial de Sainte-Hélène) comme un souverain beaucoup moins fantasque et dégénéré que ne l’ont prétendu certains historiens  ̶  modifia les armes impériales de l’Etat russe, dont l’aigle bicéphale porta, pendant son règne, la croix de Malte à huit pointes. Le tzar fonda un nouveau Grand Prieuré pour ses sujets non catholiques. Toutes les puissances européennes (à l’exception de la France révolutionnaire) furent avisées de l’élection et en accusèrent réception. « Il est à noter que cette reconnaissance internationale ne se trouva inaugurée par personne d’autre que par le premier souverain (en rang) du concert européen, l’empereur du Saint-Empire romain-germanique et roi apostolique de Hongrie ». Cependant, le Souverain Pontife Pie VII ne voulu pas reconnaitre la validité de l’élection : en 1802, un nouvel Ordre de Malte, strictement catholique, fut fondé. C’est lui dont M. Roger Peyrefitte a parlé dans un ouvrage paru il y a une dizaine d’années, et qui évoque les démêlées de ses membres avec certains milieux de la Curie romaine. Il est à remarquer que les deux Ordres, le russe et le « romain », devenaient dès lors non-monastiques (nous ne disons pas « laïques »). Les tzars de Russie prirent de nombreux oukases pour affermir l’implantation des chevaliers dans leurs Etats : un corps de pages de Malte fut créé, ainsi qu’un régiment de chevaliers-gardes devant servir de gardes du corps au souverain en temps que Grand Maître. L’ordre de Malte était donc devenu une institution spécifiquement russe et orthodoxe. Les tzars en étaient les Grands Maîtres héréditaires. Ils le sont restés jusqu’à l’effondrement de leur empire en 1917. La Grande Maîtrise redevint alors élective. Il est à souhaiter que des détails soient donnés ultérieurement sur ces évènements, et on aimerait aussi savoir s’il y avait des chevaliers parmi la très nombreuse émigration russe à Paris. Cet Ordre, dirigé aujourd’hui par un prince orthodoxe, mais qui semble compter parmi ses membres des chrétiens de toutes les Eglises, se qualifie lui-même d’ « Ordre de Malte légitimiste », et il désigne l’Ordre fondé en 1802 par le nom d’ « Ordre pontifical ». Nous devons dire d’ailleurs que la revue parle de ce dernier Ordre sans aucune acrimonie : il est bien évident, au surplus, que les deux Ordres sont « réguliers », en ce sens que les très légères irrégularités qu’on peut déceler dans la fondation de l’un et de l’autre n’entachent pas la validité de la transmission chevaleresque. Il faut aussi louer cette revue de n’être ni anti-catholique, ni anti-templière, ni anti-maçonnique. Il y a même plus : ces héritiers des héros de Chypre, de Rhodes, de Malte et de Lépante parlent de l’Islam qu’ils ont si longtemps combattu en termes élogieux et parfois presque admiratifs. C’est là une attitude vraiment chevaleresque, bien rare aujourd’hui hélas ! Mais une question se pose : l’initiation chevaleresque ne consistait pas seulement à former des hommes d’honneur et  ̶  dans le cas des Ordres hospitaliers  ̶  des hommes de charité ; elle visait aussi et surtout à former des initiés. Qu’en est-il aujourd’hui dans le cas de l’Ordre des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem ? Le bulletin que nous venons de lire avec le plus grand intérêt ne nous fournit sur ce point aucune réponse.

Dans le Symbolisme d’avril-juin 1969, M. André Serres termine son long article : « Ce qui est épars… », où il reproduit de très nombreux passages empruntés pour la plupart à René Guénon. Il étudie notamment le symbolisme de la Veuve, des trois points, des signes d’ordre, du secret, de l’acacia, du maillet, de la Parole perdue, du Nom. L’auteur insiste à juste titre sur la multiplicité de sens des symboles. Il rappelle aussi qu’ « il serait vain de retrouver la Parole accidentellement, dans un manuscrit ancien par exemple ». Il est vain également d’espérer retrouver la Parole grâce à l’étude de l’Hébreu. Que pourrait-on en effet retirer d’une telle étude ? On a toujours su comment s’écrit le Nom ineffable, mais personne ne sait plus depuis longtemps comment il se prononce. C’est pourtant cela qui importerait, car le « Fiat lux originel » s’est exprimé dans le verbe et non pas dans l’écriture ; et la tradition, chez tous les peuples a toujours été orale avant d’être écrite. C’est pourquoi nous ne pouvons suivre M. André Serres quand il se rallie à l’opinion de M. Jean Reyor, lequel affirmait « la nécessité pour le Maçon d’étudier l’hébreu de l’Ancien Testament ». Nous avons connu pas mal de Maçons qui demandèrent à Guénon des conseils d’ordre très général, et nous pouvons dire que jamais il n’a conseillé à aucun d’entreprendre l’étude de la langue hébraïque, dont au surplus Le Symbolisme rappelait récemment les difficultés insoupçonnées qui « font le désespoir des exégètes ». Pour citer la Bible, Guénon utilisait la traduction du chanoine Crampon, introuvable aujourd’hui. D’ailleurs, si la connaissance de l’hébreu était indispensable à la « réalisation » maçonnique, alors la Maçonnerie spéculative serait supérieure à la Maçonnerie opérative, car M. André Serres conviendra certainement que dans les Loges opératives, personne  ̶  même si l’on tient compte du prêtre, du médecin et des nobles « protecteurs » qui en faisaient ordinairement partie  ̶  n’avait la moindre connaissance de l’hébreu.

Passons à un autre sujet. M. Serres écrit : « Tout avait été dit et écrit sur le symbolisme de l’équerre et du compas, tout sauf l’essentiel qui n’a été dégagé que par Guénon ». On souscrira entièrement à cette remarque. Nous pensons même qu’une appréciation aussi élogieuse pour le Maître devrait être généralisée. Ce n’est pas tel ou tel symbole dont Guénon a donné les diverses significations. C’est la science maçonnique tout entière qui a été renouvelée par lui, Guénon a restitué à la Maçonnerie la conscience de son caractère proprement initiatique. Ce faisant, il lui a rendu le plus grand de tous les services. Lui qui, intellectuellement, ne devait rien à la Maçonnerie, il lui a fait le don incomparable de la « révéler » à elle-même. C’est pour cela sans doute que Guénon a tant aimé l’Art royal. Que son œuvre ne soit encore qu’insuffisamment connue dans la Maçonnerie Universelle, et que les Guénoniens stricts, même en France et en Italie, n’aient la parole nulle part dans les Obédiences, ce sont là des détails sans importance. L’insignifiance – pour ne pas dire la puérilité – des tentatives non guénoniennes d’interprétation des symboles suffirait à montrer à qui, dans ce domaine, appartient l’avenir.

A la fin de ce long article, M. André Serre écrit que «  Guénon s’est plu à souligner les marques incontestables de l’origine catholique de la Maçonnerie ». Cela est vrai, mais il faut ajouter que Guénon pensait alors surtout à la Maçonnerie qui précédait immédiatement le coup de force de 1717. Quant à la Maçonnerie opérative proprement dite, Guénon l’a toujours considérée comme aussi ancienne que l’art de construire lui-même, c’est-à-dire comme bien antérieure au christianisme. En mars 1939, par exemple, à propos d’un article du Grand Lodge Bulletin d’lowa sur « l’âge de la Maçonnerie », il écrivait : « Cet âge est en réalité Impossible à déterminer. [Dans les plus anciens documents de l’Ordre] la Maçonnerie est toujours donnée comme remontant à une antiquité fort reculée. Que l’organisation maçonnique ait été introduite en Angleterre en 926 ou même en 627 comme ils l’affirment, ce fut déjà non comme une nouveauté, mais comme une continuation d’organisations préexistantes en Italie et sans doute ailleurs encore ; et ainsi… on peut dire que la Maçonnerie existe vraiment from time immemorial, ou, en d’autres termes, qu’elle n’a pas de point de départ historiquement assignable » (cf. Etudes sur la F.-M. t. I, p. 304). On n’en finirait pas de citer les textes de Guénon où il rattache la Maçonnerie aux Collegia fabrorum, rappelle les liens de l’Ordre avec la Tradition primordiale, affirme que «  la philosophie maçonnique est plus orientale qu’occidentale », etc. Tout cela est incompatible avec une origine uniquement catholique. La Maçonnerie a été christianisée dans le haut moyen âge et, quand l’Europe se confondait avec la « chrétienté », elle fut catholique comme l’était aussi le, « Saint-Empire romain », dont l’origine pourtant était elle aussi antérieure au christianisme. Il convient pourtant d’ajouter que la Maçonnerie ; dans ses rituels et ses textes officiels (Old Charges), n’a jamais été christianisée au point où le furent d’autres organisations similaires, parmi lesquelles on doit citer la Charbonnerie et le Compagnonnage.

Dans le même numéro, nous signalerons un article de M. Jean-Pierre Berger qui tente d’interpréter deux épisodes évangéliques (la guérison du serviteur du centurion et celle de l’homme à la main desséchée) ; – et aussi une longue étude de M. Ostabat sur les rituels de Chevaliers Profès du Rite Rectifié : dans ces rituels, Willermoz s’était efforcé d’introduire, avec un succès des plus contestables, ce qu’il avait pu comprendre des doctrines de Pasqually sur la Réintégration.

Denys ROMAN.

EN ATTENDANT L’HEURE DE LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES

Sous ce titre a paru en 2013, dans la revue maçonnique italo-française La Lettera G / La Lettre G n° 18, une version sensiblement « édulcorée » des textes que nous avions initialement prévu d’y publier sous forme d’extraits de chapitres de Denys Roman et d’une introduction.

 La sélection des extraits fut notablement raccourcie ; la teneur de notre introduction rencontra de fortes réticences : leur parution ainsi « amenuisée » fut la dernière contribution que nous accordâmes à cette revue.

 Infiltrée par des tendances inquiétantes contraires aux principes traditionnels qui avaient inspiré sa fondation, La Lettera G / La Lettre G finit par se désagréger et cessa de paraître.

Les thèmes abordés dans ces extraits et leur présentation initiale conservant toute leur portée dans les circonstances présentes, nous les reprenons ici restaurés dans leur version originale.

En effet, compte tenu de l’évolution des choses aujourd’hui, on constate une aggravation considérable : celle-ci donne aux textes de l’auteur encore plus d’importance, ce qui doit être pris en considération.

 A. Bachelet

Saint Jean d’été 2018 E.̇ . V.̇ .

 


« En attendant l’heure de la puissance des ténèbres »

 Présentation

Les événements récents, plus précisément ceux qui se sont produits autour du solstice d’hiver 2012, nous suggèrent quelques réflexions en rapport avec la doctrine des cycles qui détermine l’ensemble du déroulement de la manifestation et de l’humanité depuis l’origine des temps. Ainsi, chaque cycle important ou secondaire est défini à son début par une « orientation » marquante qui le caractérise et détermine l’essentiel de son développement, et cela jusqu’à son achèvement où les éléments qui en constituent la quintessence seront les germes du cycle suivant.

Parmi les évènements qui paraissent illustrer le début d’un cycle secondaire – car il ne peut s’agir présentement de l’achèvement du Kali-Yuga qui marquera la fin de la présente humanité -, nous pensons que l’on peut retenir la renonciation à sa charge par le pape Benoît XVI. En fait, les dates retenues « par lui » (proximité du solstice d’hiver – et, plus précisément, entre celui-ci et l’équinoxe de printemps : les 11 et 28 du mois de février 2013) relèvent d’une détermination dont la signification symbolique appelle l’attention. S’ajoute à cela la convocation au Conclave dans une hâte qui s’apparente à de la précipitation, quelles qu’en puissent être d’ailleurs les raisons pratiques.

Cet évènement serait-il lié à une certaine « prophétie » que Rome n’a jamais ignorée, sans dire négligée ? Bien que ce dernier point ne soit pas à rejeter totalement en rapport avec la décision du Souverain Pontife, nous ne pouvons surtout nous empêcher de penser, d’autre part, à une certaine « révélation » que les papes successifs se sont toujours interdit de dévoiler car elle pourrait concerner plus particulièrement le destin de l’Église des derniers temps, lié à la charge de Pierre et associé au devenir de la « Ville aux sept collines ».

Concernant la « prophétie » (et non la « révélation ») que nous évoquions ci-dessus et qui est celle dite de saint Malachie, ce qui est à remarquer c’est que, comme l’observe Guénon : « le dernier pape est désigné comme Petrus romanus [mais]Comptes Rendus, Éditions Traditionnelles 1973, p. 64) ; on notera également ce qu’il précise ensuite sur « la justesse souvent frappante des devises se rapportant aux papes postérieurs à cette date [du Conclave de 1590] ». On retiendra aussi, en la période que nous vivons, la concomitance d’évènements et incidents « cosmiques » comme une chute de météorites en quantité inhabituelle, etc.

Notons, pour en terminer avec le sujet de cette présentation, la résurgence dans le domaine « social » de la « théorie du genre », tentative « prométhéenne » de l’homme moderne qui nie de façon grotesque l’état de nature propre au couple primordial. C’est, en fait, l’image de l’androgyne originel que l’on s’efforce de pervertir, tout en pensant rendre par là même sa réalisation illusoire et impossible. Cette sinistre influence, d’une extrême gravité dans ses conséquences, porte la marque contre-initiatique que Guénon a si souvent dénoncée comme étant caractéristique du règne de l’Antéchrist.

Ces réflexions préliminaires nous amènent à proposer à nos lecteurs quelques textes de Denys Roman relatifs à la question abordée : ce sont parmi les tout derniers qu’il ait rédigés et qui expriment sa pensée intime. Il s’agit d’extraits de l’Avant-propos de son premier ouvrage (René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie, Éditions Traditionnelles 1995) et de passages tirés de deux chapitres de son livre posthume (Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – « L’Arche vivante des Symboles », même éditeur, même année) : « En attendant l’heure de la puissance des ténèbres » (titre sous lequel nous avons rassemblé ces extraits) et « Les cinq rencontres de Pierre et de Jean ».

René Guénon, que Denys Roman qualifiait à juste titre de Maître en tant que maître doctrinal, et donc critère de vérité dans ce domaine, est la référence ultime de l’auteur : on retrouvera Guénon bien souvent cité dans une perspective eschatologique qui fut sans aucun doute une de ses principales « préoccupations » et dont son œuvre tout entière témoigne.

André Bachelet


Denys ROMAN
« En attendant l’heure de la puissance des ténèbres »
(Réunion d’extraits)

Avant-propos

[Extraits de René Guénon et Destins de la Franc-Maçonnerie, Éditions Traditionnelles, 1995, pp. 15-16 et 10 à 15.]

[…]

Dans les écrits nombreux de sa jeunesse, et où toute son œuvre future est en quelque sorte ébauchée, Guénon ne parle jamais de la proximité de la fin des temps. Mais, dès 1914, c’est-à-dire 600 ans après le drame de 1314, il a la vision très nette de l’abîme où le monde se précipite, et dans tous ses ouvrages, à une ou deux exceptions près, il fera mention de ses craintes, qui deviendront toujours de plus en plus claires et de plus en plus pressantes.

Et ces craintes étaient surtout vives à l’égard de ce qu’il y a encore de traditionnel en Occident, c’est-à-dire de l’Église et de la Maçonnerie. Il voyait avec inquiétude se multiplier, au sein de ces deux institutions, les « infiltrations » des représentants du néo-spiritualisme et même de la contre-initiation. Il en avait perçu les visées, notamment en ce qui concerne la Maçonnerie, dont les « influences psychiques » pourraient être utilisées à des fins anti-traditionnelles… Si du moins la Toute-Puissance, selon la parole de saint Augustin, « ne préférait tirer le bien du mal plutôt que de ne pas permettre qu’il arrivât aucun mal »[1].

Depuis la mort de Guénon, la situation de la Maçonnerie s’est considérablement aggravée. Il est inutile de donner des détails qui seraient pénibles et que tout le monde connaît. Est-ce une raison, pour les rares personnes qui, selon le vœu secret de Guénon, ont demandé et reçu l’initiation maçonnique, de désespérer de l’Art Royal ? Nous devons nous rappeler que « c’est lorsque tout semblera perdu que tout sera sauvé », et que la « naissance de l’Avatâra  » se fait au cœur de la nuit la plus noire du sombre hiver, de même que la Résurrection a lieu alors que le Pasteur a été frappé et que les brebis du troupeau sont dispersées.

 […]

Le Catholicisme étant une institution fortement hiérarchisée, ce qui importe surtout à notre point de vue, c’est le comportement exercé à l’égard de Guénon par les successeurs de l’apôtre qui reçut, selon la promesse faite dans les champs de Césarée, les clefs qui confèrent le pouvoir pontifical de lier et de délier. Lorsque Guénon publiait son œuvre, sous deux Pontifes de personnalités assez différentes (Pie XI et Pie XII), il y avait au Vatican un dicastère, le plus élevé en dignité puisque le pape lui-même en était le « préfet », dont l’unique objet était de veiller à l’intégrité de la doctrine. Tout ouvrage susceptible de nuire à la foi de l’« Église enseignée » pouvait lui être déféré et faisait l’objet d’enquêtes approfondies. Dans les cas défavorables, Rome n’hésitait pas à condamner : Bergson s’en est aperçu, et aussi quelques autres. Les adversaires catholiques de Guénon peuvent faire confiance a posteriori à la haine vigilante des anti-guénoniens déclarés ou cachés. De l’académicien Henri Massis à l’inquiétant Frank-Duquesne, en passant par Mgr Jouin et le R.P. Allo (nous en omettons et non des moindres), ils ne sont pas rares ceux qui ont abominé Guénon au point de voir en lui un suppôt de l’Enfer. « J’appelle un chat un chat, hurlait Frank-Duquesne, et Guénon un ennemi du Christ et de son Église. » Et le forcené avait de puissantes relations dans les milieux religieux et « littéraires ». Les dénonciations auprès du Saint-Office n’ont pas manqué. Mais Rome a gardé le silence : l’œuvre de Guénon n’a pas été mise à l’Index.

Guénon attachait trop d’importance au « geste »[2] et donc aussi à l’absence de geste pour ne pas interpréter symboliquement une telle attitude. Lui-même a fait observer que Pierre a entendu, en même temps que les deux « fils du tonnerre » les paroles, difficilement traduisibles dans les langages de la terre, qu’échangèrent avec le Christ, sur la montagne de la Transfiguration, les prophètes Moïse et Élie. Dans les Évangiles, Pierre est parfois durement repris par son Maître pour avoir parlé trop à la légère. Et de même que l’inexprimable, dans l’ordre de la connaissance, surpasse incommensurablement tout ce qui peut être exprimé, on peut dire que les silences de Pierre sont parfois plus remplis de « signification » que ses paroles.

Nous voudrions maintenant tenter d’expliquer les raisons de l’attention privilégiée accordée par Guénon à la Franc-Maçonnerie. Nous pensons qu’elle est due en premier lieu au fait que cette organisation admet des membres appartenant à des traditions différentes[3]. En conséquence, les représentants de ces diverses traditions peuvent s’y rencontrer, et c’est même, remarquons-le, le seul « lieu traditionnel » où de tels contacts peuvent s’établir. La chose est loin d’être sans importance à l’époque du cycle où nous sommes présentement.

Mais cette « parenté » de la Maçonnerie avec plusieurs traditions amène une autre conséquence, elle aussi très importante. Lorsqu’une organisation relevant de telle ou telle tradition est sur le point de disparaître, elle peut certes transmettre tout ou partie de son « dépôt » à une autre organisation relevant de la même tradition ; mais elle peut aussi faire cette transmission à la Maçonnerie, puisque cette dernière n’est étrangère à aucune forme traditionnelle. Et c’est pourquoi Guénon a pu écrire que la Maçonnerie a plusieurs origines, ayant reçu l’héritage de nombreuses organisations antérieures.

On sait que les plus célèbres de ces héritages sont l’Orphisme et le Pythagorisme des Grecs et les Collegia fabrorum des Romains, relevant de traditions « disparues »[4], et ensuite l’Ordre du Temple et le « Collège invisible » de la Rose-Croix, relevant de la tradition chrétienne. De tels héritages sont éminemment précieux. Les collèges d’artisans furent fondés par Numa (l’équivalent romain du Manu védique), qui fit construire le temple de Janus, le dieu au double visage, dont le sanctuaire était ouvert pendant la guerre et fermé pendant la paix. Quant à l’héritage orphico-pythagoricien, il relie la Maçonnerie à la Tradition primordiale, à cause des liens de Pythagore avec l’Apollon delphique et hyperboréen.

La Maçonnerie a ainsi permis à des éléments relevant de civilisations mortes de demeurer vivants[5] et d’être ainsi non seulement des vestiges du passé, mais aussi des « germes » pour le futur. Et cela peut faire penser à la « séparation » qui doit s’effectuer à la fin du cycle entre ce qui doit périr et ce qui doit être sauvé[6], séparation qui est analogue à ce qu’est, dans le Christianisme, le « Jugement dernier »[7].

Évidemment, attribuer un tel rôle à la Maçonnerie, c’est la regarder bien autrement que ceux qui voient en elle une « société de pensée » ayant pour but « le Progrès sous toutes ses formes » ou encore un « système particulier de morale », ou même un simple divertissement pour dilettantes, voire une méthode pour faire de l’or. Mais des préoccupations aussi « terrestres » n’auraient jamais pu retenir l’attention d’un René Guénon. Et c’est des idées de Guénon que nous entendons ici nous occuper exclusivement.

Nous pensons, en effet, que cette transmission d’éléments « antiques » à la Maçonnerie implique que cette dernière a un rôle à jouer lors de la fin du cycle et qu’en conséquence, elle doit demeurer vivante jusqu’à ce terme de notre humanité. Ce n’est d’ailleurs pas autre chose que veut exprimer symboliquement la formule rituelle selon laquelle la Loge de saint Jean se tient « dans la vallée de Josaphat ».

Et cette mention de saint Jean nous amène à considérer les héritages que l’Ordre maçonnique a reçus de la « tradition monothéiste » et plus particulièrement de sa forme chrétienne qui, elle, a reçu de son fondateur la promesse de subsister « jusqu’à la consommation du siècle ». C’est donc simplement parce que ces organisations ont disparu, par suppression dans le cas des Templiers, ou encore par suite de leur départ de l’Europe dans le cas de la Rose-Croix, que leur héritage est passé à la Maçonnerie.

La Maçonnerie était d’ailleurs toute désignée pour recevoir le dépôt de l’Ordre Templier, qui était comme elle de caractère «  johannique ». Les Templiers rendaient un culte particulier à saint Jean, ce qui n’est pas étonnant car l’Apôtre préféré du Christ apparaît dans les Évangiles comme le type et le modèle des initiés. N’a-t-il pas été désigné par son Maître comme « fils du tonnerre » ? Il est également « fils de la Vierge », expression hermétique qui, rappelle Guénon, désigne aussi les initiés. Et il n’est pas jusqu’au culte rendu exotériquement par l’Église qui ne reconnaisse à saint Jean des privilèges particuliers et d’un caractère « secret »[8].

Quant aux rapports de saint Jean avec la fin du cycle, ils sont extrêmement marqués. L’Apôtre a reçu l’assurance de « demeurer » jusqu’au retour du Christ dans la gloire ; et c’est sous le nom de Jean qu’est placé le dernier livre de la Bible, relatant symboliquement les évènements qui doivent précéder ce retour, annonciateur de la restauration de l’état primordial.

La Maçonnerie cependant n’est pas placée sous le seul patronage de Jean l’Évangéliste, mais bien sous celui des deux saints Jean, l’Évangéliste et le Précurseur. Or ce dernier a lui aussi des rapports très étroits avec la fin des temps. Le fils de Zacharie (qui, en recevant son nom, a fait « retrouver » la parole à son père qui l’avait « perdue ») est dit en effet devoir « marcher dans l’esprit et la vertu d’Élie », le prophète enlevé au ciel dans un char de feu, et qui est aussi, avec Hénoch, un des deux « témoins » dont parle l’Apocalypse, qui sont les précurseurs du second avènement. Le Christ lui-même a dit de Jean-Baptiste : « Il est Élie qui doit venir. »

De tous les personnages du Nouveau Testament, il n’en est aucun qui ait avec la fin du cycle des rapports aussi intimes que les deux saints Jean[9]. Et l’on peut en déduire qu’un Ordre placé sous leur patronage particulier doit lui aussi avoir quelque relation avec cette fin. Il ne faut pas chercher ailleurs, pensons-nous, la raison pour laquelle cet Ordre a été constamment « élu » pour devenir « l’Arche » où s’est produit « l’entassement » de tout ce qu’il y a eu de vraiment initiatique dans le monde occidental[10].

De tels « destins » ne pouvaient que retenir l’attention de René Guénon, dont l’œuvre, pensons-nous, ne pouvait surgir qu’aux abords de la fin du cycle. […].

 

En attendant l’heure de la puissance des ténèbres

[Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie « L’Arche vivante des Symboles », Éditions Traditionnelles, 1995, chapitre XXI, pp. 247 à 250.]

 Durant les années qui suivirent la libération de la France, certains lecteurs de René Guénon, qui avaient retrouvé avec joie la publication régulière de ses articles et de ses chroniques, se plaignaient parfois (entre eux) de ce que le Maître se laissât trop souvent aller à discuter sur « des détails de symbolisme », au lieu de traiter de la seule chose qui importe vraiment : la réalisation métaphysique. Un tel « reproche » – l’avouerons-nous ? – ne laissait pas de nous surprendre, venant de guénoniens. À plusieurs reprises, en effet, Guénon avait mentionné qu’il s’inspirait, pour ses écrits, des événements qui se produisaient dans le monde et qui devait forcément « manifester » certaines de ces réalités d’un ordre supérieur auxquelles seules il attachait quelque intérêt. Négliger ces événements, c’était, selon lui, admettre qu’ils sont le fait du « hasard », conception foncièrement anti-traditionnelle, mais à laquelle certains philosophes ultramodernes, qui se targuent parfois de « spiritualisme », attribuent dans l’évolution du Cosmos un rôle prépondérant. […].

Dans les « critiques » dont nous parlons ci-dessus, nous avions tout de suite été frappé par l’expression « détails de symbolisme ». Il suffit d’avoir étudié quelque peu les traités sur le symbolisme hermétique pour se rendre compte de l’importance capitale qu’y joue le moindre détail. Or, on sait les rapports de l’hermétisme avec la Maçonnerie, rapports soulignés par la présence de la racine HRM à la fois dans les noms Hermès et Hiram. Mais nous aurons dans le cours de cet article à insister sur l’importance de certains détails qu’on trouve dans les textes sacrés du Christianisme, et singulièrement dans les plus sacrés de tous : ceux qui ont trait à la Passion et à la Résurrection du Christ.

 Une des particularités qui distinguent fondamentalement la pensée symbolique de la pensée profane, même « philosophique », c’est l’importance qu’y jouent les différents modes de « correspondance ». On sait, par exemple, les rapports qui relient les sept planètes de l’astrologie traditionnelle aux sept métaux de l’alchimie (et aussi, par extension, aux sept « couleurs » du blason). Nous allons maintenant attirer l’attention sur une correspondance d’un type particulier : celle qu’on peut établir entre les événements de la vie mortelle du Christ et ceux qui ont marqué et qui marqueront l’existence « terrestre » de l’épouse du Christ, qui est l’Église.

Rappelons tout d’abord que l’Église, dans son universalité, comprend à la fois les institutions exotériques connues officiellement sous les noms des différentes Églises, mais aussi l’ésotérisme chrétien, incarné au cours des siècles en diverses organisations qui, pratiquement, ont toutes fini par se résorber dans la seule Franc-Maçonnerie. Pour ne pas alourdir notre exposé, nous nous contenterons de faire un rapprochement entre certains faits qui ont marqué la fin de la vie terrestre de Jésus et ceux (que nous connaissons par la révélation des Écritures) qui marqueront le comportement de l’Église au cours des tribulations de la fin du cycle.

Lors de son arrestation au jardin des Oliviers, le Christ avait dit aux envoyés du prince des prêtres : « C’est maintenant votre heure, l’heure de la puissance des ténèbres » (Luc, XXII, 53). Il fut mis en croix à la sixième heure du jour, et « de la sixième heure à la neuvième, il y eut des ténèbres sur toute la terre » (Matthieu, XXVII, 45 ; Marc, XV, 33 ; Luc, XXIII, 44). Durant cette longue « obscuration », le seul Apôtre présent était Jean, qui avait suivi la « Voie Douloureuse » avec la Vierge Marie et aussi avec quelques femmes parmi lesquelles Marie de Magdala, qui toutes apparaissent dans les Évangiles comme des « myrrhophores », c’est-à-dire des « porteuses de myrrhe », la myrrhe étant, selon Guénon, le « breuvage d’immortalité », le troisième et le plus excellent des présents offerts par les Mages au Christ naissant.

Jean, bien entendu, représente ici l’ésotérisme. Mais où étaient donc les représentants de l’exotérisme ? Tous s’étaient enfuis, à l’exception pourtant de Pierre qui était allé jusqu’au palais de Caïphe où il avait eu le malheur de renier son Maître par trois fois. Rentré en lui-même au chant du coq, il était parti pour « pleurer amèrement », n’ayant pas osé se joindre aux femmes fidèles qui, avec le disciple bien-aimé, avaient eu le courage de monter jusqu’au Golgotha. Nous ne nous arrêterons pas sur la « valeur » exotérique de ces « larmes amères », que nous comparerions volontiers à celles versées par le premier couple humain chassé du Paradis. Mais il convient de rappeler que, dans le langage secret utilisé par Dante et les Fidèles d’Amour, le mot « pleurer » avait une signification très particulière. Les organisations initiatiques d’alors, depuis la destruction de l’Ordre du Temple, avaient décidé de cacher, beaucoup plus complètement qu’auparavant, leurs doctrines et leur existence même. Et c’est le fait de cette « dissimulation » qu’ils désignaient symboliquement par le verbe « pleurer ».

Durant ces trois longues heures d’obscurité surnaturelle, nous savons donc que Pierre « pleurait », tandis que Jean recevait du Christ, comme un « dépôt » particulièrement sacré, la garde de sa mère, ce fait exceptionnel ayant eu comme témoins les seules myrrhophores. Rappelons aussi qu’à la neuvième heure le Christ, avant de mourir, poussa en hébreu un cri que les assistants prirent pour un appel au prophète Élie ; et, dans le symbolisme très complexe de Dante, 9 avait une importance particulière, au point que l’Alighieri a pu écrire : « Béatrice est elle-même le nombre 9. »

La quatrième et dernière partie de notre Manvantara est le Kali-yuga ou âge sombre. Nous sommes à la fin de cet âge de fer, et cette fin connaît une obscuration qui s’accélère rapidement et deviendra bientôt presque totale. Ce sera alors « l’heure de la puissance des ténèbres » qu’on appelle encore le « règne de l’Antéchrist ». Si nous avons raison d’attendre à une telle époque des événements en correspondance avec ceux qui ont précédé la mort du Christ, il devrait se produire quelque chose de comparable à ce que furent autrefois les larmes de Pierre et en même temps une sorte de « promotion » de la fonction de Jean. Nous avons parfaitement conscience de la gravité de ce que nous disons là. Nous savons quel usage peuvent en faire les ennemis de l’Ordre maçonnique, et aussi les chrétiens adversaires de toute idée d’ésotérisme. Mais d’autres avant nous ont envisagé des événements de cet ordre, et ont été frappés par la double prédiction qui termine l’Évangile selon saint Jean et qui semble bien n’avoir pas d’autre but que de faire allusion aux événements des derniers jours. Il est vrai que si la prédiction au sujet de Jean est bien connue (« Je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne »), celle relative à Pierre semble avoir moins attiré l’attention. La voici : « En vérité je te le dis, lorsque tu étais jeune, tu te ceignais toi-même et tu allais où tu voulais. Mais quand tu seras vieux, tu étendras les bras, un autre te ceindra et te mènera là où tu ne voudrais pas aller. » Cela ne fait-il pas allusion à une certaine perte d’indépendance pour les successeurs de Pierre ?

L’obscurité est, pour la condition « espace » exactement ce qu’est le silence pour la condition « temps », – ce silence qui est le premier des devoirs imposés aux initiés, et que les Fidèles d’Amour symbolisaient par l’injonction de « pleurer ». Mais l’obscurité a deux aspects, l’un maléfique et l’autre bénéfique. L’obscurité complète symbolise la « mise sous le boisseau » de la Tradition, ou tout au moins de sa partie « visible » : c’est vraiment « l’heure de la puissance des ténèbres ». Mais c’est aussi seulement au sein de cette obscurité que peut s’accomplir le passage d’un cycle à un autre, passage qui est toujours celui de l’âge de fer à l’âge d’or. Pour en revenir au symbolisme évangélique, dans la dernière page du texte johannique, le dernier ordre donné par Jésus à Pierre fut l’injonction : « Suis-moi ! » Et Pierre, se retournant alors, vit que Jean venait derrière eux, c’est-à-dire les suivait. Quelles que puissent être les dernières et terribles tribulations qui assailliront l’Église dans les derniers jours, on peut être certain que Pierre et Jean se retrouveront alors pour être les serviteurs obéissants du Maître incomparable qui a pu dire : « Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais il aura la Lumière de la Vie. »

 

Les cinq rencontres de Pierre et de Jean

[Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie « L’Arche vivante des Symboles », Éditions Traditionnelles, 1995, chapitre XXII, pp. 255 à 261.]

[…]

Tout ce qui est dit dans les Écritures chrétiennes de saint Jean a un caractère ésotérique et initiatique, mais ce caractère est surtout mis en évidence quand on lui applique les règles du symbolisme universel. Cela n’est pas surprenant, puisque le but du langage symbolique est précisément d’aller plus loin que les possibilités étroitement limitées du langage « ordinaire ». Deux conséquences découlent immédiatement de ce que nous venons de dire. D’abord, les théologiens et les exégètes qui négligent l’importance de ce langage symbolique passent à côté de l’interprétation exacte et « supérieure » des textes qu’ils étudient. Ensuite, dans lesdits textes, le moindre détail, qui pourrait paraître « insignifiant » si on le considère en lui-même, devient au contraire chargé de signification dès lors qu’on le considère à la lumière de la science symbolique.

Les textes relatifs à saint Jean qu’on trouve dans le Nouveau Testament peuvent être divisés en trois classes. Dans la première, saint Jean figure, sinon seul, du moins seul à être nommé entre les douze Apôtres ; le plus important de ces textes est celui où le Christ en croix fait de Jean le fils et le gardien de la Vierge. Dans la seconde classe, nous voyons Jean accompagné de son frère Jacques (lui aussi « fils du tonnerre ») et de Pierre ; ces textes, au nombre de trois, ont trait à la Transfiguration, à la résurrection de la fille de Jaïre et à l’agonie de Jésus au jardin des Oliviers. Enfin, la troisième classe comprend les textes où Jean est mis directement en relation avec le prince des Apôtres, saint Pierre. Ces textes, au nombre de cinq (quatre à la fin de l’Évangile de Jean, un au début des Actes des Apôtres), nous nous proposons de les examiner brièvement[11].

 Jean, XIII, 21-28. – Nous sommes à la dernière Cène. Le Christ vient de dire à ses Apôtres : « L’un de vous me trahira. » Surprise des disciples, qui interrogent l’un après l’autre leur Maître sans obtenir de réponse. Finalement Pierre, voyant Jean qui repose sur la poitrine du Seigneur, lui fait signe d’interroger Jésus, qui donne alors au disciple préféré l’indication du « signe manuel » qui permettra de reconnaître le « fils de perdition ».

Jean, XVIII, 15-25. – Après l’agonie au jardin des Oliviers et l’arrestation de Jésus, tous les disciples, l’abandonnant, se sont enfuis. Pierre et Jean, cependant, suivent de loin le cortège qui conduit le prisonnier à la demeure du grand-prêtre Caïphe. Jean, qui était connu du grand-prêtre, entre dans la cour du palais et y fait aussi entrer Pierre. C’est dans cette cour que vont se produire les trois reniements successifs du prince des Apôtres, lequel, ayant croisé son regard avec celui de Jésus après avoir entendu le coq chanter, sortira de la cour pour « pleurer amèrement ».

Jean, XX, 1-9. – Le Vendredi saint est passé, la fête du sabbat aussi, et, le premier jour de la semaine commençant à luire, Marie de Magdala, accompagnée de quelques autres femmes, achète des parfums et se rend au sépulcre pour embaumer le corps du crucifié. En arrivant, elles trouvent la pierre qui fermait le sépulcre enlevée, l’entrée béante et le tombeau vide. Dans son affolement, Marie-Madeleine se précipite chez les Apôtres pour les informer. Pierre et Jean partent en courant au sépulcre. Jean arrive le premier, mais attend que Pierre soit arrivé et entré dans le sépulcre pour le suivre et constater à son tour qu’il est inutile de chercher parmi les morts l’Auteur de la Vie.

 Jean, XXI, 15-24. – Le quatrième épisode est célèbre, car il termine le quatrième Évangile. Pierre, dont les larmes et l’amour ont lavé la faute, vient d’être confirmé par son Maître dans sa charge de Pasteur des agneaux et des brebis, qui implique, rappelons-le, le « pouvoir des clefs » donnant la faculté de lier et de délier. Devant de pareilles faveurs, Pierre, qui voit alors Jean se diriger vers eux, se demande ce que le Maître a bien pu réserver à son disciple bien-aimé. Il interroge le Christ, qui lui fait alors la réponse célèbre : « Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? »

Actes des Apôtres, III, 1-10. – Nous sommes maintenant dans les tout premiers jours de l’Église. Pierre et Jean montent au Temple pour y prier. À la porte, un boiteux leur demande l’aumône, et Pierre lui dit : « Je n’ai ni or ni argent, mais ce que j’ai je te le donne. Au nom de Jésus de Nazareth, lève-toi et marche. » Le miracle s’accomplit aussitôt.

Examinons maintenant, à la clarté du symbolisme, ces cinq épisodes. Pour interpréter le premier rappelons-nous que Pierre représente l’exotérisme, Jean l’ésotérisme et Judas la contre-initiation. On voit alors que l’exotérisme a besoin de l’ésotérisme pour déceler les « prestiges » de la contre-initiation. Et on nous dira sans doute que – Guénon l’avait déjà signalé – l’ésotérisme chrétien et la Maçonnerie en particulier se sont aussi mal défendus contre les infiltrations de la contre-initiation que les Églises chrétiennes et le Catholicisme par exemple[12]. Mais on peut assurer en tout cas que personne, en Occident, n’a autant que Guénon donné de précisions sur les tactiques des forces obscures et, d’une manière générale, sur la « technique de la subversion ». Et c’est à sa connaissance exceptionnelle de tout ce qui touche à l’ésotérisme et à l’initiation qu’il devait ses clartés sur leurs antithèses émanant du « Satellite sombre » : le néo-spiritualisme et la contre-initiation.

Le second épisode que nous avons rapporté est difficile à interpréter, car il pourrait sembler que c’est Jean qui, en introduisant Pierre dans la cour de Caïphe, lui a donné l’occasion de ses trois reniements. Mais il serait bien audacieux, celui qui se permettrait de « juger » une défaillance aussitôt expiée par les larmes. O felix culpa ! chantait l’Église, naguère encore, dans la nuit de la Résurrection, à propos du péché d’Adam, qualifié aussi de « péché nécessaire ». Et nous remarquerons que si Pierre n’avait pas été amené par sa faute à quitter la cour de Caïphe et ainsi à se séparer de Jean, il aurait accompagné ce dernier au Calvaire et aurait été ainsi le témoin du don incomparable fait par Jésus au disciple bien-aimé. De ce don, les seuls témoins auront donc été les femmes qui, bravant les clameurs d’une foule poussant des cris de mort, furent fidèles jusqu’à la fin et purent ainsi assister aux derniers moments de l’homme-Dieu et participer avec Joseph d’Arimathie à sa mise au tombeau[13].

Les troisième et quatrième épisodes sont faciles à interpréter. Le troisième souligne la primauté de celui à qui furent conférés les titres de Pasteur des brebis et de Prince des Apôtres, et à qui furent remises les clefs du royaume des cieux. Le quatrième épisode rappelle cependant que cette autorité s’arrête la où commence le domaine de Jean.

Dans le cinquième épisode, nous voyons Pierre agir seul pour guérir le malheureux frappé du « signe de la lettre B », Jean ne figurant dans cette histoire que par sa seule présence. Nous pensons qu’il y a là une leçon à méditer soigneusement par les « frères de Jean ». Dans la chimie moderne, fille indigente de l’alchimie traditionnelle, on appelle « catalyseur » un corps qui, nécessaire à une réaction, n’est cependant pas affecté par cette réaction qu’il se contente de permettre ou tout au plus d’activer. L’idéal, pour ceux qui se réclament de l’ésotérisme et de l’initiation, serait de pratiquer ce que Guénon appelle une « activité non agissante ». Une telle attitude est plus commune en Orient qu’en Occident, et l’on sait l’importance du « non-agir » (Wu-Wei) dans la tradition extrême-orientale. Mais la tentation de l’« activisme » hélas ! a fait des ravages dans bien des branches de la Maçonnerie.

On pourrait tirer, des cinq rencontres que nous venons d’examiner rapidement, quelques « enseignements pratiques » à l’usage des organisations initiatiques occidentales (et surtout des obédiences maçonniques) et plus spécialement des dignitaires qui ont reçu la lourde tâche de les diriger. Surveillance attentive de l’action insidieuse, mais parfois terriblement efficace, qu’exercent les agents de l’« adversaire » qui ont su s’infiltrer dans les rangs de l’initiation authentique ; patience à toute épreuve à l’égard des autorités exotériques régulières, en dépit de leurs incompréhensions, de leurs injustices et parfois même de leurs calomnies ; enfin refus absolu de céder à la « tentation » d’impliquer la Maçonnerie dans n’importe quelle activité de l’ordre social ou politique. Ceux qui connaissent bien l’œuvre de Guénon savent que de telles recommandations n’ont jamais été d’une nécessité aussi pressante que de nos jours. Et cela nous amène à quelques réflexions sur ce que nous appellerions volontiers le rôle dévolu à la Maçonnerie à la fin du cycle actuel.

Dans les anciens rituels, quand on demandait à un visiteur : « Où se tient la Loge de saint Jean ? », il devait répondre : « Sur la plus haute des montagnes ou dans la plus profonde des vallées, qui est la vallée de Josaphat. » Cette expression reconnaissait donc à la Maçonnerie, et cela en raison de ses rapports avec saint Jean, un lien particulier avec le « Jugement dernier ». D’autre part, au XVIIIe siècle en Angleterre, certains ateliers rattachés à l’obédience la plus traditionnelle d’alors, la « Grande Loge des Anciens », travaillaient avec la Bible ouverte à la seconde Épître de saint Pierre, qui est un des rares textes scripturaires parlant ouvertement des derniers temps. Enfin, nous rappellerons que, selon l’interprétation des plus anciens Pères de l’Église, l’« obstacle » à la venue de l’Antéchrist dont parle saint Paul dans la seconde Épître aux Thessaloniciens n’était autre que l’Empire romain. Cet Empire, reconstitué par Charlemagne, devint bientôt le « Saint Empire Romain Germanique », le mot « germanique » signifiant ici ésotériquement, comme il en sera également dans la Rose-Croix, la « terre des germes ». Cet Empire disparut en 1806, quelques années après qu’eût été fondé aux États-Unis d’Amérique le premier Suprême Conseil du Rite Écossais. Depuis lors, les Suprêmes Conseils de chaque nation portent le titre de « Suprêmes Conseils du Saint-Empire », et les armoiries du trente-troisième degré de l’Écossisme sont les armoiries mêmes du Saint-Empire, avec la devise « Deus meumque jus », que le Grand Orient de France, toujours avide de « modernisation », a cru bon de remplacer par Suum cuique jus. Il se trouve donc que l’« idée » (au sens platonicien de ce mot) du Saint-Empire est actuellement « résorbée » dans la Franc-Maçonnerie, et plus précisément dans le dernier degré du Rite Écossais. Cela n’est pas sans importance, étant donné ce que les anciens auteurs chrétiens ont écrit sur le rôle eschatologique de l’Empire romain.

Nous ne savons si, même parmi les lecteurs les plus attentifs de René Guénon, nombreux ont été ceux qui ont remarqué les lignes qui terminaient son compte rendu de l’article « La Franc-Maçonnerie » d’Albert Lantoine, inséré dans une Histoire générale des religions publiée dans l’immédiat après-guerre[14]. Le Maître, après avoir loué Lantoine « d’avoir fait justice de la légende trop répandue sur le rôle que la Maçonnerie française du XVIIIe siècle aurait joué dans la préparation de la Révolution et au cours de celle-ci » et déploré « l’intrusion de la politique dans certaines Loges », discutait la conclusion de l’auteur pour qui la Maçonnerie pourrait être destinée à devenir « la future citadelle des religions ». Et Guénon, tout en admettant que beaucoup ne verront dans une telle conception « qu’un beau rêve », ne rejetait pas absolument 1’« espérance » de Lantoine, mais il lui faisait subir en quelque sorte une « transmutation » traditionnelle. Précisant que le rôle envisagé par Lantoine « n’est pas tout à fait celui d’une organisation initiatique qui se tiendrait strictement dans son domaine propre », il ajoutait que « si la Maçonnerie peut réellement venir au secours des religions dans une période d’obscuration spirituelle presque complète, c’est d’une façon assez différente » de celle envisagée par l’auteur de la Lettre au Souverain Pontife, « mais qui du reste, pour être moins apparente extérieurement, n’en serait cependant que d’autant plus efficace ».

Ces lignes sont énigmatiques, les plus énigmatiques peut-être qu’ait jamais écrites René Guénon. Mais il est évident que la « période d’obscuration spirituelle presque complète » dont parle Guénon ne peut être que le règne de l’Antéchrist. L’auteur des Aperçus sur l’Initiation, qui dut avoir très tôt la révélation ou, si l’on préfère, la « conscience » du rôle exceptionnel qui lui était réservé, n’écrivait rien sans y avoir mûrement réfléchi, et les « beaux rêves » n’étaient pas son fait. Nous sommes persuadé que le texte que nous venons de rappeler peut fournir l’explication de l’attention que, dès sa première jeunesse et jusqu’à ses derniers jours, il a constamment accordée à la Franc-Maçonnerie, attention qui a causé la surprise de beaucoup et aussi le scandale de quelques-uns. Guénon voyait dans cette organisation, en qui s’est résorbé tout ce qui a compté véritablement dans les initiations occidentales, les marques d’une « vitalité » lui permettant de triompher des attaques incessamment menées contre elle par tout ce qui procède de la « sphère de l’Antéchrist ». Et cette vitalité nous fait penser à celle promise à l’apôtre Jean, un des deux saints patrons de la Maçonnerie, quand il entendit déclarer de lui : « Je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne. » Déclaration bien grave, quand elle est prononcée par celui qui a pu dire : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. »

Denys ROMAN

[1] Manuel, troisième partie.

[2] Guénon avait envisagé la rédaction d’un ouvrage particulier consacré à la « théorie du geste ». Il n’eut jamais l’occasion de le rédiger, et de toutes les œuvres de lui qui nous manquent, c’est peut-être avec l’ouvrage projeté sur la « science des lettres », celle dont l’absence est le plus à regretter.

[3] Il en est de même pour le Compagnonnage ; mais ce dernier […] ne s’est pas répandu hors du monde chrétien, en sorte que son caractère « pluri-traditionnel » est demeuré purement théorique.

[4] La tradition celtique, qui eut une telle importance dans l’Europe antique et médiévale, semble avoir transmis quelques éléments au 22e degré du Rite Écossais (chevalier Royale Hache), dont les ateliers portent le nom de Conseil de la Table Ronde. Le thème de ce grade est la construction en bois, ce qui a entraîné comme conséquence de très nombreuses allusions au Cèdre utilisé pour l’érection du Temple de Salomon : d’où le nom de « Prince du Liban » donné aussi à ce grade.

[5] Comme nous demandions à René Guénon, à la suite de son article « Parole perdue et mots substitués », pourquoi les organisations mourantes s’étaient « réfugiées » dans la seule Maçonnerie au lieu de se disperser dans les diverses fraternités subsistantes il nous répondit : « C’est parce que la Maçonnerie, seule parmi les organisations occidentales, a conservé une certaine vitalité. » C’est, pensons-nous, un certain côté « bénéfique » du manque de discernement initiatique dans le recrutement maçonnique. Bien des « profanes en tablier » sont ainsi entrés dans les Loges, et leur incompréhension, notamment en matière de symbolisme, leur a permis souvent de parvenir aux plus hautes dignités (cf. Le Règne de la Quantité, Avant-propos). En tous cas le nombre même de ces Frères a rendu l’Ordre maçonnique pratiquement indestructible. Ce n’est peut-être pas ce que recherchaient certains de ceux dont Guénon a signalé les desseins obscurs (idem, chap. XXVII). Mais n’est-t-il pas bien connu que « le Diable porte pierre » et peut même contribuer, en certaines circonstances, « à rassembler ce qui est épars », notamment pour la construction de certains « ponts », ainsi qu’il est attesté dans de nombreuses légendes ?

[6] On peut remarquer que c’étaient les organisations qui, même du simple point de vue moral, méritaient le plus le « salut », c’est-à-dire une prolongation de leur existence, qui ont été ainsi incorporées à l’Ordre maçonnique. La chose est très évidente notamment pour le Pythagorisme, dont beaucoup d’entre les premiers chrétiens ont reconnu l’élévation de la doctrine et le  caractère « vertueux » de la discipline qu’il imposait à ses membres.

[7] Cf. La Crise du Monde moderne, Avant-propos.

[8] Le rôle ésotérique de Jean est très nettement suggéré dans les textes officiels de la liturgie romaine. Dans l’office de nuit, par exemple, reviennent à plusieurs reprises dans les antiennes, les répons et les versets, des formules telles que les suivantes, utilisées le 27 décembre pour la fête de saint Jean :

« Celui-ci est Jean, qui pendant la Cène reposa sur la poitrine du Seigneur.
Heureux apôtre à qui furent révélés les secrets célestes !
Le bienheureux Jean est digne d’un grand honneur, lui qui, pendant la Cène a reposé sur la poitrine du Seigneur.
Jean a puisé les eaux vives de l’Évangile à la source sacrée du cœur du Seigneur.
Celui-ci est Jean, Apôtre et Évangéliste qui a mérité d’être honoré plus que les autres par le Seigneur, du privilège d’un amour choisi. C’est le disciple que Jésus aimait, et qui pendant la Cène a reposé sur sa poitrine. »

[9] Les solstices d’été et d’hiver, auxquels sont fixées les fêtes de ces saints, marquent dans le cycle annuel un renversement de tendance. Or le « renversement des pôles » est l’événement capital qui marque le passage entre deux Manvantaras. Il s’agit, bien entendu, avant tout d’un événement d’ordre spirituel, mais qui doit aussi avoir sa répercussion dans l’ordre cosmique. Et n’est-t-il pas vraiment curieux que ce soit au XXe siècle seulement que des « savants », n’ayant aucune préoccupation spirituelle, aient songé à examiner le magnétisme des roches archaïques et aient découvert que ces roches portent des traces irréfutables que des renversements de polarité se sont produits à plusieurs reprises au cours des ères géologiques ?

[10] Nous utilisons ce mot d’entassement par analogie avec l’« entassement des espèces », expression de Fabre d’Olivet que Guénon a reprise dans Le Roi du Monde. Cela nous rappelle qu’un critique profane de la Maçonnerie, d’ailleurs nullement hostile à l’Ordre et fort intelligent, avait écrit, il y a cinquante ans, avec quelque commisération, à propos des Francs-Maçons : « On connaît leur art, qui ne sait qu’assembler des figures hétéroclites et sans goût. » Évidemment, les « Tableaux de Loge » et les Blasons des grades du Rite Écossais ne sauraient atteindre, au « marché de l’Art » – quelle expression ! – les prix d’un Rembrandt ou d’un Picasso. Mais l’art maçonnique, si peu estimé par ce critique, est tout de même, à l’art purement profane qu’est devenu l’art moderne, exactement ce qu’était la poésie de Dante à celle des poètes de son temps dont l’Alighieri disait qu’ils « riment sottement ». L’accumulation, dans les « Tableaux de Loge » et les blasons maçonniques, de symboles apparemment hétéroclites est l’exact équivalent de l’entassement, dans 1Arche, d’« espèces » qui auparavant sont étrangères et même hostiles les unes aux autres. À ce point de vue, il y a dans l’Arche comme un reflet de l’état primordial ou du Paradis terrestre et aussi une préfiguration de ces temps messianiques prédits par Isaïe.

[11] En intitulant le présent article « Les cinq rencontres de Pierre et de Jean » nous voulions dire que c’est en relatant cinq épisodes importants que l’Écriture met pour ainsi dire face-à-face les deux Apôtres dont la personnalité l’emporte incontestablement sur celle des dix autres. Mais il est bien évident que, durant les trois ans de la vie publique du Christ, les douze Apôtres, qui vivaient en commun, se sont rencontrés chaque jour.

[12] Nous pensons surtout ici à la psychanalyse (et particulièrement à celle de Jung), dont Guénon a souligné le caractère dangereux à la fin du Règne de la Quantité. Il est même à remarquer que, dans la Maçonnerie, c’est le Rite Écossais qui semble avoir été spécialement visé, ce qui a permis à certains de donner de son symbolisme des interprétations d’une fantaisie vraiment débordante.

[13] Ce rôle des femmes lors de la Passion et aussi de la résurrection du Christ pourrait aider à résoudre en partie la difficulté mentionnée par Guénon pour l’établissement des rituels destinés à l’initiation féminine.

[14] Cf. Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, t. II, pp.99-100.

Note 6 : Denys Roman : « Euclide, élève d’Abraham »

[2010 : Équinoxe de printemps, La Lettera G / La Lettre G,  N° 12]

Denys ROMAN :
« Euclide, élève d’Abraham »*

Le texte de Denys Roman sur « Euclide, élève d’Abraham » expose un aspect fondamental de la « légende du Métier »[1], légende très chère à nos Anciens qui l’ont intégrée dans la plupart des manuscrits appelés Old Charges ou « Anciens Devoirs » ; les Maçons opératifs voyaient symboliquement dans cette légende, non seulement l’histoire traditionnelle qui permet d’entrevoir les « origines » de la Maçonnerie, mais aussi l’excellence de l’Art Royal dans cette expression particulière de la Construction universelle qu’est la Géométrie.

Ce texte de D. Roman fut publié primitivement dans le numéro 32 d’octobre 1977 de la revue maçonnique « Renaissance Traditionnelle » ; il était d’ailleurs accompagné, dans d’autres numéros de cette revue, d’une série d’articles que l’auteur présentait sous la rubrique « René Guénon et les “destins” de la Franc-Maçonnerie » qu’il retiendra comme titre pour son premier ouvrage paru en 1982 et réédité en 1995. Les lecteurs qui connaissent cette revue d’histoire de la Franc-Maçonnerie[2] dont la tendance, les « valeurs » et la méthode sont très éloignés du point de vue traditionnel dont R. Guénon fut l’interprète le plus autorisé pour notre temps, s’étonneront sans doute de la publication, dans ce cadre, d’un article aussi éloigné d’une vision historique profane sur l’Ordre maçonnique. On conçoit donc la surprise et le mécontentement que suscitera ce texte parmi les lecteurs de cette revue, au point de provoquer quelques réactions très hostiles à René Guénon, comme il s’en produit souvent.

Dans cet article, D. Roman reprend et commente l’histoire légendaire qui fait d’Euclide l’élève d’Abraham, histoire véhiculée pratiquement par tous les Old Charges de la Maçonnerie opérative jusqu’à un manuscrit comme le Dumfries n° 4 qui, datant de 1710 environ, appartenait à la période « pré-spéculative ». En fait, ce manuscrit ne se compose pas uniquement de la « légende du Métier » car il comprend également le « serment de Nemrod », les questions et réponses rituelles et le blason de l’Ordre qu’on dit remonter à l’époque du martyr saint Alban. Ainsi, dans le chapitre « Lumières sur la Franc-Maçonnerie des anciens jours » de son second ouvrage signalé dans notre note 1, l’auteur relève notamment que ce manuscrit pourtant tardif contient quelques formules rituelles qui proviennent d’une tradition orale et éclairent les « opérations » des « Maçons des anciens jours ». Il signale notamment, dans les Lectures que comprend le Dumfries, une réponse relative à ce qu’il n’hésite pas à qualifier de « joyau intact » : le cable-tow (et sa longueur), qui « est aussi long qu’entre l’extrémité de mon nombril et le plus court de mes cheveux » ; à la question : « Quelle en est la raison ? », l’interrogé répond : « Parce que tous les secrets gisent là ». Signalons que cette séquence rituelle du cable-tow doit s’accompagner d’une gestuelle, expression du « lien » en question qui signifie que les « secrets » sont là en sommeil tant que l’initiation reste virtuelle. Mais, pour bien en percevoir la nature, il convient d’y associer le due guard (qui pourrait avoir une parenté, sinon une identité, avec le Devoir du Compagnonnage), et est un signe en rapport étroit avec les secrets de la Maîtrise dans leur plénitude ; ce signe, particulier à la Maçonnerie de Rite dit d’York, symbolise l’accomplissement dans l’ordre des petits mystères : on aura une idée plus précise des multiples sens qu’il recèle en le représentant comme l’exact schéma de la lettre arabe nûn, à laquelle est associée la partie supérieure du symbole qui en complète la signification essentielle. Quant au rapport « opératif » entre ces deux éléments rituels que sont le cable-tow et le due guard, il se construit selon la géométrie organique du corps humain basée sur les centres subtils.

On a beaucoup glosé, et encore aujourd’hui, à propos de l’anachronisme évident sur lequel est basée la légende que l’auteur examine, alors qu’on sait que deux millénaires environ séparent la période où vécut le « père de la multitude », de celle du « noble Euclide » qui enseignait en Égypte sous le règne de Ptolémée 1er (305-282 av. J.-C.)[3]. Les « esprits forts » du stupide XIXe siècle (et ceux d’aujourd’hui encore) n’ont pas manqué de relever avec condescendance le défaut de chronologie historique de cette légende, mettant l’accent sur la « naïveté » et l’ « inculture » des Maçons opératifs réputés analphabètes ; en cela, on oubliait un peu rapidement que cet « analphabétisme » ne les avait pas empêchés d’édifier les chefs-d’œuvre que nous connaissons et qui témoignent encore, malgré les restaurations mutilantes, de leur unité originelle. Si les faits historiques ont leur importance, on ne peut pas réduire l’histoire aux faits en tant qu’événements rapportés à l’individuel ; seul, leur sens symbolique –qui ne s’oppose pas aux faits mais éclaire leur raison d’être –  est essentiel : il est la traduction et l’expression, en mode manifesté, de la Volonté divine. C’est cela qu’exprimaient les « Maçons des anciens jours » pour lesquels le sens symbolique primait éminemment sur une quelconque chronologie historique. En réalité, ils exposaient « à couvert », dans le cours de cette histoire légendaire, ce qui caractérise fondamentalement les origines mythiques de l’Ordre qui a recueilli, au cours des ans et en raison de l’élection dont il fut investi par « décret » divin, de vénérables héritages.

André Bachelet

NOTES :

* René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie, chapitre XII.

[1] On trouvera des développements complémentaires de l’auteur sur le sens et la portée de cette légende (qui comprend d’ailleurs deux anachronismes historiques) contenue dans le Dumfries n°4, dans le remarquable chapitre VIII, « Lumières sur la Franc-Maçonnerie des anciens jours », de son ouvrage Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – L’« Arche vivante des Symboles », Éditions Traditionnelles, 1995, Paris.

[2] Mis à part une idéologie humaniste et une méthodologie historiciste qui ne sont pas en adéquation avec le but assigné à l’initiation, cette revue propose un contenu documentaire maçonnique généralement intéressant.

[3] L’expression « bon clerc » est parfois utilisée trop systématiquement par certains traducteurs ou commentateurs ; elle a l’inconvénient de comporter une connotation trop attachée au sens que ce terme recouvre uniquement aujourd’hui dans le christianisme ; il est peu vraisemblable que ce sens ait été retenu exclusivement par les Maçons opératifs que la mise en œuvre du Métier conduisait à une autre perspective. Lorsqu’ils utilisaient l’expression de « noble Euclide » dans sa signification de « prince » dans l’ordre de la construction universelle héritée d’Abraham, c’est parce qu’ils reconnaissaient à ce dernier une « paternité spirituelle ».


 

Denys ROMAN : « EUCLIDE, ÉLÈVE D’ABRAHAM »[1]

« Quant aux trois lois données par Dieu
aux trois peuples (juif, chrétien et musulman),
pour ce qui est de savoir quelle est la véritable,
la question est pendante et peut-être
le restera-t-elle longtemps encore. »
Boccace, cité par R. Guénon

La Tradition, dont Guénon fut le serviteur exclusif et l’interprète incomparable, a été qualifiée par lui de « perpétuelle et unanime ». On peut dire que la Maçonnerie participe de cette perpétuité, en tant que ses Loges se tiennent « sur les plus hautes des montagnes et dans les plus profondes des vallées »[2]. D’autre part, l’« universalité » dont se réclame la Maçonnerie fait écho, pour ainsi dire, au caractère « unanime » de la Tradition. Cette universalité est bien connue, mais on peut se demander si la généralité des Maçons en sentent bien toutes les implications.

La Maçonnerie est sans doute la seule organisation initiatique du monde qui ne soit pas liée à un exotérisme particulier. Et si, au dire de Guénon, cela ne devrait pas dispenser les Maçons de se rattacher à l’un des exotérismes existant actuellement (car l’homme traditionnel ne saurait être un homme sans religion), cela devrait les inciter à ne pas limiter leur intérêt à leur tradition propre, mais bien au contraire à étudier, grâce à la « clef » du symbolisme universel, toutes les traditions dont ils peuvent avoir connaissance[3]. Une chose très remarquable dans cet ordre d’idées, c’est qu’une Loge maçonnique constitue le lieu idéal où des hommes appartenant à des religions différentes peuvent se rencontrer, sur un pied de parfaite égalité, pour traiter de questions d’ordre traditionnel et doctrinal.

Si toutes les religions sont admises au sein de la Maçonnerie, on doit cependant reconnaître que les formes traditionnelles les plus orientales (Hindouisme, Bouddhisme, Confucianisme, Taoïsme, Shintoïsme, etc.), sont tellement étrangères à certains aspects importants du symbolisme de l’Ordre, aspects liés à la construction du Temple de Salomon, que les adhérents à ces traditions se trouvent en quelque sorte dépaysés dans l’atmosphère des ateliers[4]. À la vérité, ce sont les trois religions monothéistes (Judaïsme, Christianisme et Islam) qui ont fourni à la Maçonnerie le plus grand nombre de ses fils et les plus illustres de ses initiés.

Les trois traditions monothéistes sont dérivées d’Abraham, et il est très significatif que le nom divin El-Shaddaï, dont on sait l’importance dans la Maçonnerie opérative (et qui n’est pas inconnu dans la Maçonnerie spéculative), soit précisément le nom du Dieu d’Abraham[5]. Guénon, dans une page essentielle[6], a souligné que, lors de la rencontre du Père des croyants avec Melchissédec, le nom El Shaddaï fut associé à celui d’El-Elion[7] et que cette rencontre marque le point de contact de la tradition abrahamique avec la grande Tradition primordiale.

Il y a dans l’histoire traditionnelle de la Maçonnerie, telle qu’elle est rapportée dans les anciens documents appelés Old Charges, une assertion singulière, qui ne peut manquer de surprendre ceux qui en prennent connaissance : il s’agit de celle qui fait d’Euclide l’élève d’Abraham[8]. Comme nous avions fait allusion à cette « légende », on nous demanda des explications, en soulignant le formidable anachronisme qu’elle implique, Euclide ayant vécu en Égypte au IIIe siècle avant notre ère, alors que le séjour d’Abraham dans ce pays se situe deux millénaires auparavant.

C’est justement le caractère démesuré de cet anachronisme qui montre bien que nous n’avons pas affaire ici à un « fait historique » au sens que les modernes donnent à ces mots[9]. Il s’agit en réalité d’« histoire sacrée » exprimant une relation d’un caractère tout à fait exceptionnel et qui, de par sa nature, ne peut être formulé que dans un langage « couvert » par le voile du symbolisme.

Si l’on se rappelle qu’au Moyen Âge Euclide personnifiait la géométrie[10] et que, d’autre part, dans les anciens documents, la Maçonnerie est fréquemment assimilée à la géométrie, on comprendra que faire d’Euclide l’élève d’Abraham, c’est dire qu’il y a entre le Patriarche et l’Ordre Maçonnique une relation de Maître à disciple, équivalent rigoureusement à une « paternité spirituelle ».

Il est évident que la Maçonnerie est antérieure à Abraham, puisque traditionnellement elle remonte à l’origine même de l’humanité. Mais on sait que toute tradition, à mesure qu’elle s’éloigne de son principe, court le risque de s’affaiblir, voire de se corrompre : et alors, s’il s’agit d’une tradition ayant pour elle « les promesses de la vie éternelle » une action divine intervient pour la redresser et contrecarrer la tendance à suivre « la mauvaise pente »[11]. Tel est le cas pour la Maçonnerie qui, bénéficiant du privilège de la perpétuité[12], a dû connaître au cours de sa longue histoire des périodes d’obscuration suivies de spectaculaires redressements.

De ces redressements, qui chaque fois lui ont conféré pour ainsi dire une nouvelle jeunesse, la Maçonnerie doit avoir conservé certaines traces, en particulier dans son « histoire traditionnelle » ou encore dans ses rituels. Il est très vraisemblable que les noms divins El-Shaddaï et « Dieu Très-Haut »[13] sont à rattacher à la transformation qui dut s’opérer à l’époque de la vocation d’Abraham. Une autre période cruciale pour le monde occidental, dans l’ordre initiatique aussi bien que dans l’ordre religieux, fut celle de la naissance du Christianisme, et c’est évidemment de cette époque que date la vénération de la Maçonnerie pour les deux saints Jean[14].

Au moment de l’irruption du Christianisme dans le monde gréco-romain et à plus forte raison à l’époque de la vocation d’Abraham, il y avait en Occident un grand nombre d’organisations initiatiques liées à la pratique des métiers, et dont les plus connues sont les Collegia fabrorum. Leurs mots sacrés, s’ils en avaient, n’étaient pas empruntés à l’hébreu, et le symbolisme solsticial de Janus jouait pour eux le rôle des deux saints Jean. Il serait téméraire de vouloir expliquer comment s’effectua la mutation ; car on ne saurait oublier que, selon le Maître que nous suivons et qui fut certainement l’initié ayant reçu les plus amples lumières dans le domaine dont il s’agit, « la transmission des doctrines ésotériques » s’effectue par une « obscure filiation », en sorte que « les attaches de la Maçonnerie moderne avec les organisations antérieures sont extrêmement complexes »[15]. C’est pourquoi, plutôt que de vouloir percer des mystères « couverts » du voile impénétrable de l’« anonymat traditionnel »[16], il est sans doute préférable de rechercher dans la Maçonnerie actuelle, les marques des influences respectives des trois traditions abrahamiques.

Les marques de l’influence juive sont trop évidentes et trop connues pour qu’il soit besoin d’y insister. L’usage de l’hébreu pour les mots sacrés, les continuelles références aux Temples de Salomon et de Zorobabel, le calendrier luni-solaire, le travail tête couverte au 3ème degré, la datation rituelle coïncidant à peu de chose près avec la datation hébraïque, tous ces indices et bien d’autres encore sont là pour attester l’importance du trésor symbolique hérité des fils de l’Ancienne Alliance.

L’influence chrétienne est d’un ordre tout différent. Certes, dans les hauts grades, il est fait mention de certains événements de l’histoire du Christianisme, par exemple de la destruction des Templiers. Mais il faut surtout remarquer que c’est dans le monde chrétien que la Fraternité maçonnique s’est le plus développée, au point qu’une carte géographique qui représenterait la « densité chrétienne » des diverses contrées de la terre coïnciderait presque exactement avec celle qui représenterait leur « densité maçonnique ». On pourrait presque dire que la Maçonnerie est une organisation qui travaille sur un matériau symbolique principalement judaïque, et dont le recrutement est principalement chrétien.

Si l’apport judaïque et l’apport chrétien à la Maçonnerie sont des faits essentiels et évidents, il ne semble pas à première vue qu’il y ait dans cet Ordre un apport islamique quelconque. L’assertion de Vuillaume selon laquelle l’acclamation écossaise serait un mot arabe est erronée.

Certes, un Sheikh arabe a pu dire que « si les Francs-Maçons comprenaient leurs symboles, ils se feraient tous musulmans » ; mais un rabbin pourrait dire la même chose au profit de sa religion propre, et un théologien chrétien au profit de la sienne. Faudrait-il donc croire que ce « tiers » de la postérité d’Abraham, que l’initié Boccace, par la voix du juif Melchissédec, déclare être aussi « cher » au Père céleste que le sont les deux autres tiers, n’aurait apporté aucune contribution à un Art placé sous le patronage d’« Euclide, disciple d’Abraham » ?

La réponse que nous allons tenter de donner à cette question surprendra sans doute bien des lecteurs. Mais nous ne saurions l’esquiver dans cet ouvrage relatif aux conceptions de Guénon sur le rôle « eschatologique » de la Maçonnerie. Nous pensons en effet que l’œuvre de cet auteur, écrite à proximité et en vue de la fin des temps, vient combler d’un seul coup, et magistralement, le vide laissé jusqu’alors par la tradition islamique, dont Guénon était un représentant éminent, dans l’héritage abrahamique transmis à la Maçonnerie.

On a parfois écrit qu’avant Guénon tout avait été dit sur la Maçonnerie, excepté l’essentiel. Cela est très exact, et nous voudrions ajouter que personne ne s’est fait de la Fraternité maçonnique une idée plus haute que ce Maître, pourtant méconnu, plagié et attaqué, particulièrement en France par tant de Maçons.

Nous voudrions enfin attirer l’attention sur une particularité très importante, qui est commune à la fois aux traditions juive, chrétienne et islamique ainsi qu’à la Franc-Maçonnerie. Les musulmans sont en effet très conscients du caractère « totalisateur » de leur tradition[17], dû au fait que Muhammad est le « Sceau de la Prophétie ». Ce qu’on oublie parfois, c’est que Guénon attribuait un même caractère totalisateur au Christianisme, dont il disait qu’« il a apporté avec lui tout l’héritage des traditions antérieures, qui l’a conservé vivant autant que l’a permis l’état de l’Occident, et qui en porte toujours en lui-même les possibilités latentes »[18]. Il est bien des choses qui permettent de penser que l’insistance apportée par lui à faire reprendre aux Maçons conscience de la pluralité de leurs héritages et en conserver la « mémoire » dans leurs rituels s’explique par la certitude où il était que la Maçonnerie a elle aussi une destinée « totalisatrice ».

Totaliser, c’est « rassembler ce qui est épars ». Abraham, le père du monothéisme, est aussi, selon la signification hébraïque de son nom, le « Père de la multitude », comme l’Unité est le principe de la multiplicité. Et de même qu’à l’origine il n’y a que l’Unique qui crée toutes choses, de même à la fin toutes choses doivent se résorber dans l’Unité. Si maintenant nous passons du macrocosme au microcosme, nous trouvons quelque chose de rigoureusement équivalent dans la doctrine hindoue. « Lorsqu’un homme est près de mourir, la parole, suivie du reste des dix facultés externes […], est résorbée dans le sens interne (manas) […] qui se retire ensuite dans le souffle vital (prâna), accompagnée pareillement de toutes les fonctions vitales […]. Le souffle vital, accompagné semblablement de toutes les autres fonctions et facultés (déjà résorbées en lui […]), est retiré à son tour dans l’âme vivante (jîvâtmâ) […]) […]. Comme les serviteurs d’un roi s’assemblent autour de lui lorsqu’il est sur le point d’entreprendre un voyage, ainsi toutes les fonctions vitales et les facultés de l’individu se rassemblent autour de l’âme vivante (ou plutôt en elle-même, de qui elles procèdent toutes, et dans laquelle elles sont résorbées) au dernier moment (de la vie […]) […][19].

Avons-nous réussi à laisser pressentir que la « légende » qui rattache Euclide, c’est-à-dire la Géométrie, c’est-à-dire la Maçonnerie, au patriarche Abraham est autre chose qu’une bévue phénoménale qui témoignerait simplement de l’imagination et de l’ignorance de son « inventeur » ? Nous n’avons certainement fait qu’effleurer un tel sujet. Peut-être aussi nous fera-t-on remarquer que la Maçonnerie, dans son état actuel, semble peu digne du rôle éminent que nous semblons vouloir lui attribuer.

Mais on peut répondre que cet Ordre, placé sous le patronage des deux saints Jean, dont l’un est « l’ami de l’Époux » et l’autre « le disciple que Jésus aimait », peut en conséquence revendiquer tous les privilèges que confère l’amitié, et qu’il devrait donc être certain de son « salut » final. Nous employons ici ce mot de « salut » dans le sens que lui donne René Guénon : il s’agit, pour un homme, de son maintien après la mort dans les « prolongements de l’état humain » ; et l’on peut légitimement transposer cette doctrine à une organisation traditionnelle, initiatique ou exotérique.

À la fin d’un cycle, le « salut » des « espèces » destinées à être « conservées » pour le cycle futur est assuré par leur « entassement » dans l’Arche ou dans tout autre réceptacle équivalent, Il est probable que l’un de ces équivalents est le « sein d’Abraham » où, selon la parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare, se reposent après leur mort les âmes des justes sauvés. Que le patriarche ami de Dieu[20], béni par Melchissédec et vénéré par les trois religions « abrahamiques », soit en même temps le « précepteur » de la Maçonnerie, c’est là une tradition tellement « honorable », mais qui implique de telles « obligations », que cet Ordre n’a pas le droit de la méconnaître ou de l’oublier.

Selon le Melchissédec du conte Les trois anneaux de Boccace[21], le Père céleste a fait en sorte que chacun de ses trois fils également aimés soit persuadé d’avoir reçu le seul anneau authentique, l’anneau originel transmis « de temps immémorial ».

Deux millénaires d’histoire de l’Occident sont là pour nous prouver qu’en effet chacun des trois fils est bien certain d’être le préféré, et même le seul à être aimé, le seul qui ait reçu l’anneau véritable, l’anneau nuptial qui scelle les épousailles éternelles. Il faut respecter de telles convictions voulues par le Père. Elles ont conforté la « foi » de chacun, aux dépens sans doute de la « charité » fraternelle[22].

Qu’en est-il de l’« espérance » ? Il est écrit qu’à la fin des temps la foi disparaîtra et la charité sera languissante. Peut-être alors ce sera l’occasion pour la Maçonnerie « centre de l’union » et qui appartient elle aussi à la « postérité spirituelle » d’Abraham, de se souvenir de la devise qui fut, dit-on, celle de ses ancêtres opératifs : « En El-Shaddaï est tout notre espoir ».

 Denys Roman


[1] Ce texte a été publié dans la revue Renaissance Traditionnelle.

[2] Cette expression, bien connue dans les rituels de langue anglaise, est explicitée dans certains anciens documents selon lesquels la Loge de Saint-Jean se tient « dans la vallée de Josaphat », ce qui veut dire que la Maçonnerie doit se maintenir jusqu’au Jugement dernier qui marquera la fin du cycle. Selon le même symbolisme, « les plus hautes montagnes » doivent signifier le commencement du cycle ; et de fait, le Paradis terrestre, selon La Divine Comédie, est situé au sommet de la plus haute des montagnes terrestres, puisqu’il touche à la sphère de la Lune. De même, quand le Christ exprime sa volonté de voir saint Jean « demeurer » jusqu’à son retour, il est bien évident (et l’Évangile le précise) qu’il ne s’agit pas en premier lieu de l’individualité du disciple bien-aimé ; il s’agit avant tout de l’ésotérisme chrétien, ésotérisme « personnifié » par saint Jean, et qui s’est résorbé dans la Maçonnerie. On peut dire que les paroles du Christ sur saint Jean confèrent à cet Ordre les « promesses de la vie éternelle », de même que celles adressées à saint Pierre sont le gage que la Papauté l’emportera finalement sur les prestiges des « portes de l’Enfer ».

[3] C’est pourquoi Guénon, insistant sur la nécessité pour chaque Loge d’avoir la Bible ouverte sur l’autel du Vénérable, précisait bien que ce livre « symbolise l’ensemble des textes sacrés de toutes les religions ».

[4] Il ne faudrait d’ailleurs pas tomber dans l’esprit de système en prenant cette assertion rigoureusement à la lettre, car elle souffre de très notables exceptions. Tout le monde sait que la Maçonnerie, introduite dans l’Inde par les Anglais, y a connu un vif succès. Kipling, dans ses nouvelles maçonniques, a raconté comment les Hindous orthodoxes initiés à la Maçonnerie se comportaient, lors des agapes fraternelles, pour ne pas enfreindre les règles leur interdisant de prendre leurs repas avec des hommes de castes différentes.

[5] La valeur numérique de ce nom est 345 ; les chiffres 3, 4 et 5, qui servent à écrire ce nombre, expriment aussi la longueur des côtés du triangle rectangle de Pythagore figuré sur le bijou du Maître Passé.

[6] Le Roi du Monde, p. 50.

[7] Le Dieu qu’invoquait Abraham est El-Shaddaï (le Tout-Puissant) ; et Melchissédec était prêtre d’El-Elion (le Très-Haut). Il importe de rappeler que les Maçons de langue anglaise travaillent au 3degré « au nom du Très- Haut ».

[8] Mackey, dans son Encyclopédie, précise que « tous les vieux manuscrits des constitutions » contiennent la légende d’Euclide, généralement appelé « le digne clerc Euclide ». Voici en quels termes cette légende est rapportée dans le Dowland Manuscript, texte remontant à 1550 environ : « Lorsqu’Abraham et Sarah se rendirent en Égypte, Abraham enseigna aux Égyptiens les sept sciences. Parmi ses élèves se trouvait Euclide, qui était particulièrement doué. ». La légende rapporte que plus tard Euclide fut chargé de l’éducation des enfants du roi ; il leur apprit la géométrie et ses applications, la manière de construire les temples et les châteaux. Le texte conclut : « Ainsi grandit cette science dénommée géométrie, mais qui désormais dans nos contrées s’appelle Maçonnerie. »

[9] Il est d’ailleurs évident que les Maçons opératifs ont toujours compté dans leurs rangs un bon nombre de gens instruits et assez familiers avec les Écritures pour savoir qu’Abraham s’était comporté en Égypte bien plutôt comme un pasteur de troupeaux que comme un maître d’école.

[10] Il en était de même d’Aristote pour la dialectique, de Socrate pour la morale, de Cicéron pour l’éloquence, etc.

[11] Cf. Guénon, La Crise du Monde moderne, chap. I.

[12] C’est ce qui est exprimé par les paroles du Christ attestant sa volonté de voir saint Jean (c’est-à-dire l’ésotérisme chrétien) « demeurer » jusqu’à son retour.

[13] Il est curieux que le nom du Très-Haut, qui est le Dieu de Melchissédec, soit utilisé en Maçonnerie en langue vulgaire et non en hébreu ; cela pourrait être mis en relation avec le fait que Melchissédec appartient à la Tradition primordiale et non pas à la tradition juive. De même, la Maçonnerie de Royal Arch fait appel, dans le rite qui lui est essentiel, à la fois à la langue hébraïque, à deux langues sacrées disparues (le chaldéen et l’égyptien) et enfin à la langue vulgaire. D’après Guénon, commentant le traité De vulgari eloquio de Dante, la langue vulgaire, que tout homme reçoit par voie orale, symbolise, dans un sens supérieur, la langue primordiale qui ne fut jamais écrite.

[14] La légende faisant de Jean-Baptiste un Grand-Maître de la Maçonnerie opérative qui, de longues années après son martyre, aurait été remplacé par Jean l’Évangéliste n’a évidemment qu’un sens purement symbolique.

[15] Guenon, L’Ésotérisme de Dante, chap. IV [« Dante et le rosicrucianisme »], in fine.

[16] De même que toute œuvre traditionnelle est d’autant plus proche du véritable « chef-d’œuvre » que l’artisan a « sublimé » son « moi » individuel pour le transformer dans le « Soi » (cf. Le Règne de la Quantité, chap. IX [« Le double sens de l’anonymat »]), on peut dire que les transformations auxquelles nous faisons allusion sont des chefs-d’œuvre d’autant plus parfaits que leurs artisans nous sont restés totalement inconnus. Le cas le plus récent de telles mutations semble être celui du passage de la notion traditionnelle du « Saint-Empire » dans la Maçonnerie écossaise.

[17] Nous pensons qu’il est inutile de préciser que ce dont il s’agit n’a rien à voir avec les conceptions politiques qualifiées de « totalitaires ». On sait d’ailleurs comment les régimes qui se réclament de telles conceptions ont coutume de se comporter avec la Maçonnerie quand ils accèdent au pouvoir.

[18] La Crise du Monde moderne, chap. VII.

[19] Brahma-Sûtras, traduits et commentés par Guénon au chapitre XVIII de L’Homme et son devenir selon le Vêdânta.

[20] Le changement du nom d’Abram (« père élevé ») en celui d’Abraham (« père de la multitude ») se place entre la victoire du patriarche sur les adversaires des rois de la Pentapole et la destruction par le feu de cette même Pentapole. Cette destruction est naturellement une « figure » de la destruction finale du monde, et le rôle d’intercesseur joué par Abraham pour obtenir de Dieu une « limitation » de la destruction mériterait de retenir l’attention.

[21] Décaméron, 1re journée, conte III. On voit que le « Fidèle d’Amour » Boccace, pour placer, parmi ses contes d’une galanterie parfois un peu poussée, ceux qui avaient un sens doctrinal et qui certainement étaient pour lui ceux qui importaient le plus, savait utiliser le symbolisme des nombres.

[22] La « fable » symbolique utilisée par Boccace est d’ailleurs, comme tout ce qui est symbolique, susceptible d’une pluralité d’interprétations. En voici une qui, se plaçant à un point de vue plus élevé et proprement initiatique, répond sans doute davantage aux intentions de l’initié que fut Boccace. Si l’on doit assurément respecter les convictions de chacune des traditions en tant qu’elles prétendent avoir un statut privilégié les unes par rapport aux autres, d’un point de vue supérieur on ne doit pas être illusionné par de telles prétentions. Effectivement, cette prétention à l’élection relève d’une nécessité inhérente à la perspective exotérique et Boccace veut dire en fait que la vraie foi est cachée sous les aspects extérieurs des diverses croyances, vraie foi qui est la Tradition unique dont Melchissédec est le représentant. Cette vraie foi, c’est la « sainte foi », la fede santa dont Boccace, comme Dante, était, en Occident, un des fidèles.

Note introductive 3

avertissement

2009 : La Lettera G / La Lettre G, N° 10

 Denys Roman : « Du Temple à la Maçonnerie par l’Hermétisme chrétien »*

  Il est reconnu que Denys Roman retenait l’œuvre de René Guénon comme référence authentiquement traditionnelle, et nos lecteurs n’ignorent pas non plus l’intérêt privilégié que ce dernier accordait à l’Ordre maçonnique et en particulier à l’Hermétisme, parce qu’il considérait que la science d’Hermès présente avec l’Art Royal une affinité de nature. Continuer la lecture

LAMBSPRINCK, La Pierre philosophale

Etudes Traditionnelles, Numéro 436 – mars-avril 1973

Lambsprinck, La Pierre philosophale, texte latin et traduction française, (Casa éditrice Arché, Milan). Cet ouvrage fait partie d’une Bibliotheca Hermetica fondée en 1967, et qui diffère de la Bibliotheca Hermetica des éditions Denoël. Ont notamment paru par les soins de cette maison milanaise La Vertu et Propriété de la Quinte Essence de Joannes de Rupescissa, Le Règne de Saturne changé en siècle d’or de Huginus A Barma, les deux traités de Pernéty (Fables et Dictionnaire) et plusieurs autres œuvres d’alchimie. L’auteur du livre dont nous parlons aujourd’hui, Lambsprinck, fait partie de « cette catégorie d’hermétistes dont l’existence, à propos ou non, a été entourée de l’obscurité la plus complète ». Tout ce qu’on sait de lui, c’est qu’il s’agit d’un noble allemand qui appartint à une abbaye bénédictine située près de Hildesheim. Le traité La Pierre philosophale est le seul qui nous soit parvenu sous son nom. Rédigé en allemand, il a été traduit en vers latins par Nicolas Barnaud qui le publia en 1677 à Francfort, et il semble avoir joui d’une assez grande notoriété. Nicolas Flamel et Michel Maier l’ont cité, et le second en recommande vivement la lecture. Bien plus, ce dernier s’est inspiré très visiblement de certaines planches de l’Atalante fugitive, et certains ont même remarqué « l’affinité des figures de Lambsprinck avec celles de Flamel, allant jusqu’à prétendre de ce fait que l’hermétiste allemand aurait fait ses études à Paris ». Continuer la lecture

LE RITUEL EN MAÇONNERIE

Aperçus sur quelques aspects de la pratique rituelle maçonnique

Juin 2015

 [Le présent texte est la reprise remaniée et mise à jour de celui qui a paru en 2003 dans le numéro 91 (mars-avril-mai) de la revue « Vers la Tradition » sous le titre de « Questions de rituel».]

Les réflexions suivantes feront quelquefois appel à des locutions appartenant en propre au langage maçonnique et dont certaines remontent sans doute fort loin dans le temps ; nous les maintenons par souci d’authenticité et nous en donnerons le sens lorsqu’il y aura un risque de confusion avec la signification qui leur a été attribuée dans le monde profane. Les usages rapportés ici sont familiers à tout Maçon qui « connaît bien l’Art » ; leur aspect technique n’a pu être éludé, mais il devrait être de nature à faciliter la compréhension du lecteur qui a quelque affinité avec l’Art de la Construction universelle. Enfin, pour ceux qui pourraient être surpris ou choqués par les informations d’ordre rituélique dont nous faisons état publiquement, nous rappellerons que : « les véritables mystères se défendent d’eux-mêmes contre toute curiosité profane, leur nature même les garantit contre toute atteinte de la sottise humaine non moins que des puissances d’illusion […] » (R. Guénon, Orient et Occident, 2e partie, ch. III : « Constitution et rôle de l’élite », p. 173). Nous n’ignorons pas que tout ce qui a été « révélé » jusqu’à ce jour et surtout ces dernières décennies, volontairement ou involontairement, sur la nature initiatique de la Maçonnerie ne lui a jamais sérieusement porté préjudice. Ce n’est pas tant « ce qui sort » de la Maçonnerie qui doit être redouté, mais plutôt ce que l’esprit profane s’efforce d’y faire entrer par les fissures de ce qui devrait en être la « couverture », et qui, depuis bientôt trois siècles, présente de sérieuses brèches. Continuer la lecture