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Opérativité et Maçonnerie spéculative ( II )

Publié dans : VERS LA TRADITION N°68 – Juin-Juillet-Août 1997

( 1re partie dans VLT n° 66)

Au cours de la première partie de cet article paru dans le numéro 66 de Vers la Tradition, nous avons résumé, pour l’essentiel, une façon d’appréhender et de pratiquer la voie maçonnique qui résulte de l’intrusion de la mentalité profane dans les Loges. Cette configuration, caractéristique des temps modernes, n’est qu’une expression “visible” et “organisée” (au sens d’une “solidification”) de l’Ordre maçonnique. Si une coïncidence de tendance peut parfois avoir lieu entre Ordre et obédience, il convient néanmoins de veiller à bien respecter cette distinction fondamentale que nous avons déjà posée entre Maçonnerie et Maçons, entre Ordre initiatique et ordre administratif. Ainsi que l’écrit René Guénon : “(…) l’action des Maçons, et même des organisations maçonniques, dans toute la mesure où elle est en désaccord avec les principes initiatiques, ne saurait en aucune façon être attribuée à la Maçonnerie comme telle” (EFMC, t.I, p. 276), celle-ci ne pouvant “être rendue responsable d’un état défait qui n’est dû qu’aux conditions mêmes du monde moderne”(SFSS, p. 313), “les formes traditionnelles demeurant toujours indépendantes de ces contingences (…)” (AI, p. 8). Si, en toute rigueur, une quelconque “restauration” des formes organisées paraît maintenant exclue 1 , seuls les individus — qui, par leur constitution intérieure qui procède de l’Universel, possèdent au plus profond d’eux-mêmes le “germe divin” (le Soi) —, ont toujours la possibilité d’échapper pour une grande part à la “solidification” de ce monde. Encore faut-il en avoir conscience et en affirmer la détermination.

Comme nous le disions, la Maçonnerie spéculative s’est en quelque sorte substituée à la Maçonnerie opérative qui perdura jusqu’au XVIIIe siècle, et même probablement au-delà, dans des conditions assez exceptionnelles. Elle représente aujourd’hui, par filiation ininterrompue, et depuis sa “constitution” officielle en 1717 par la création de la Grande Loge de Londres, l’unique possibilité initiatique (avec le Compagnonnage), subsistant en Occident. Les “Antients”, qui ne s’étaient pas mépris sur la nécessaire adaptation qu’il allait falloir mettre en œuvre, devaient s’efforcer, avec plus ou moins de succès, de réparer les dégâts occasionnés par Anderson et ses proches. Un examen des diverses interventions qui avaient pour but de rétablir, par divers moyens, certains éléments rituels de l’opérativité que les Modernes avaient abandonnés, permettrait d’“évaluer”, en quelque sorte, l’importance de l’apport qu’on peut leur attribuer.

René Guénon avait souligné l’attitude “constructive” des “Anciens” durant la période de transition. Cependant, il ne manquait pas, à bien des occasions, de formuler des propos d’une extrême sévérité sur la “dégénérescence” que représente le passage de la Maçonnerie opérative à la Maçonnerie spéculative. En effet, son œuvre ne manque pas de considérations dont la reproduction in extenso pourrait amener au plus grand découragement. Ce n’est pas sans souci de bien situer et préciser les choses, ni sans précautions qu’il s’est exprimé à ce sujet. Ainsi a-t-il spécifié qu’ “il s’agit bien d’une organisation initiatique authentique qui a seulement subi une dégénérescence”, ou est devenue “simplement” spéculative, nuances qui sont à noter à la suite de l’auteur qui ajoute entre parenthèses : “on remarquera que nous disons simplement pour bien marquer que ce changement implique une diminution”, “par rapport à la Maçonnerie opérative” (EFMC, t.I, pp. 273, 245, 267). Il a également “insist[é] sur le fait qu’une telle dégénérescence d’une organisation initiatique ne change pourtant rien à sa nature essentielle” (AI, p. 196), et que, “au surplus, l’incompréhension de ses adhérents, et même de ses dirigeants, n’altère en rien la valeur propre des rites et des symboles dont [la Maçonnerie] demeure la dépositaire” (EFMC, t.I, p. 273). (Nous rappellerons ici l’importance que R. Guénon attribuait à ce “rôle conservateur” de la Maçonnerie, et que Denys Roman a développé dans son œuvre).

Et ce serait faire une part excessive — pour ne pas dire injustifiée — à une lecture “minimaliste” — dont nombre de “lecteurs” semblent se contenter— que de fermer les yeux sur l’élément compensateur que représente le “corpus” maçonnique de l’œuvre de R. Guénon, qui, sans cela, n’aurait aucune raison d’être dans un ensemble dont il fait partie intégrante. Une appréhension qui se limiterait à l’aspect littéral (pour ne pas dire “littéraliste”) ne saurait, tout au plus, contenter que quelques esprits en mal d’“exégèses” qualifiées par eux de “rigoureuses” ou “scientifiques”, mais en réalité, surtout restrictives. Cette interprétation stérilisante d’une œuvre qui participe pour l’essentiel d’une doctrine d’origine supra-individuelle et “non- humaine”, ne saurait être considérée comme acceptable. La très grande sévérité de R. Guénon sur la situation traditionnelle occidentale doit être correctement interprétée. Il convient pour cela de tenir compte de l’œuvre tout entière, et non pas d’y puiser çà et là des “lambeaux de phrases isolées de leur contexte”, pour conforter telle ou telle thèse. Il est suffisamment aisé de voir apparaître, des premiers jusqu’aux derniers écrits consacrés à l’initiation, non pas une “évolution” des “idées” exposées par l’auteur (hormis quelques précisions de vocabulaire ou confirmations), mais une prise en compte circonstanciée des changements de situation. Les Maçons qui suivaient R. Guénon à l’époque où, dans les toutes dernières années de sa vie, il fut l’inspirateur de la fondation de la Loge “La Grande Triade” et où il s’intéressa à une entreprise de restauration de rituels maçonniques, ne se sont pas mépris sur sa vigilance et ses intentions ; pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui ?

René Guénon reconnaissait à la Maçonnerie, malgré toutes ses insuffisances, des possibilités initiatiques authentiques. Rapportées aux temps actuels, ces possibilités représentent une chance extraordinaire pour ceux qui, par leur constitution interne, sont et ne seront jamais que des Occidentaux.

René Guénon nous dit dans les “Aperçus sur l’initiation” – ouvrage qui devrait être de référence pour tout Maçon – que l’appréhension du symbolisme véhiculé par le rituel maçonnique et qui procède directement du Métier, est inopérante si elle se limite à une compréhension discursive, c’est-à -dire à un processus faisant appel uniquement à la raison et à la mémoire qui en permet mentalement l’agencement ; car comprendre n’est pas connaître. Ce que R. Guénon veut dire – et tous les Maîtres de tous temps n’ont pas affirmé autre chose – c’est qu’une compréhension des textes pratiquée de façon tout intellectuelle (à ne pas confondre avec intellect pur ou intuition intellectuelle), si elle est évidemment nécessaire et même indispensable dans un premier stade, n’en reste pas moins incomplète, superficielle, et donc “spéculative”. Rappelons qu’une appréhension uniquement livresque en mode théorique est tout à fait insuffisante car, “étant indirecte et imparfaite, [elle] n’a en elle-même qu’une valeur “préparatoire”, en ce sens qu’elle fournit une direction qui empêche d’errer dans la réalisation, par laquelle seule peut être obtenue la connaissance effective “(IRS, p. 140). Pour cela, une rigueur intellectuelle débarrassée de tout a priori, de tout préjugé, est nécessaire, afin que ce mental, dépouillé des attaches formelles contingentes, libre de toute contrainte “culturelle”, ayant abandonné ses “métaux”, devienne le réceptacle de la Volonté du Ciel. Cette assimilation directe ne peut s’accomplir que si se réalise ce “dépouillement des métaux”, car “notre être réel n’est aucunement engagé dans les opérations de la pensée discursive et de la connaissance empirique (par lesquelles la philosophie veut ordinairement prouver la validité de notre conscience d’être, ce qui est proprement anti-métaphysique), et c’est à cet “esprit” seul [le SOI], distingué du corps et de l’âme, c ‘est-à-dire de tout ce qui est phénoménal et formel, que la tradition reconnaît une liberté absolue.2

Il s’agit là de cette attitude éminemment “active” déjà évoquée, dont l’abandon de la volonté propre n’est pas un des moindres aspects. Sous peine de nous répéter, rappelons la formule “lapidaire” bien connue de tout Maçon qui, à la question : “Que venez-vous faire en Loge ?” doit répondre : “Vaincre mes passions, soumettre ma volonté, et faire de nouveaux progrès en Maçonnerie.” (“Vaincre ses passions” et “soumettre sa volonté” n’appartiennent pas en propre à la démarche maçonnique, mais s’appliquent à tous ceux qui entrent dans une Voie, quelle qu’elle puisse être, même exotérique ; ce sont les modalités d’application qui varient). Il convient de préciser que, s’il est assez aisé de saisir ce que signifie l’expression “vaincre ses passions” du fait que cela concerne de façon plus immédiate et apparente l’abandon des métaux, il n’en va pas de même lorsqu’il s’agit de comprendre en quoi consiste réellement le fait de “soumettre sa volonté”, attitude que l’on doit entendre au sens d’une conformité à la Volonté du Ciel, ou au Plan du Grand Architecte de l’Univers tracé au commencement et de toute éternité. C’est pourquoi il est permis d’assimiler cette soumission de la volonté à une véritable “opérativité”, car elle place sur la voie active de la conformité initiatique, permettant ainsi, et seulement ainsi, le plein et harmonieux développement des possibilités de l’être, lesquelles s’actualiseront à partir du support symbolique véhiculé par le rituel à l’aide des outils. Il nous faut donc nous retrancher de l’approche habituellement pratiquée qui, participant des modalités individuelles presque uniquement limitées au domaine psychologique, est inapte par sa nature à une assimilation effective de la doctrine et de ses applications, et, par là même, ne conduit qu’à une impasse.

René Guénon va dans ce sens et plus loin, lorsqu’il met en évidence les possibilités des différents “supports” méthodiques et doctrinaux que sont les “symboles agis”, et quand il fait état de ce qu’il nomme la “théorie du geste”.

L’“opératif”, nous dit R. Guénon, c’est ce qui agit au niveau de l’être : “(…) il s’agit de cet “accomplissement” de l’être qu’est la “réalisation” initiatique, avec tout l’ensemble des moyens de divers ordres qui peuvent être employés en vue de cette fin (…) ”. Tout ce qui est “réalisation”, “c’est là ce qui est véritablement “opératif“. “(AI, p. 195). (Notons que ce qui ressort du domaine psychologique, participant du “moi”, n’a aucune incidence véritablement “positive” sur la démarche initiatique, non plus que sur l’“évolution posthume” 3 de l’être humain.)

Et, contrairement aux idées reçues, l’“opérativité” ne consiste pas en une activité, voire une simple occupation manuelle. Cette méprise largement répandue paraît d’ailleurs compréhensible, eu égard au rapprochement généralement et hâtivement fait -toutes proportions n’étant pas toujours gardées-, avec les Maçons des “anciens jours”, qui construisaient des cathédrales 4 C’est négliger que ces derniers bénéficiaient d’une méthode particulière basée notamment sur les “outils” (qui, dans leur source originelle et fondamentale, participent de la Volonté du Ciel5) ; cette méthode permettait la mise en œuvre du symbolisme cosmologique dont l’assimilation effective représente le but ultime du Métier 6. Que reste-t-il de tout cela ?

Précisons que les propos qui suivent concernent principalement le domaine de la “technique” initiatique et de la “méthode”, et ne se rapportent donc pas directement à celui de la métaphysique pure, tel qu’exposé par René Guénon. Notre attention se portera sur la nature, la raison d’être et la signification des dépôts cosmologiques 7 que véhicule la Maçonnerie, et en particulier son symbolisme, ses rites et son rituel8, qui en constituent les bases doctrinales et méthodiques. En effet, contrairement à ce qu’ont affirmé divers auteurs, René Guénon n’a pas dit que la Maçonnerie, dans son état “spéculatif’, ne possédait plus ni doctrine ni méthode. Là aussi, il convient de bien lire. Si la rigueur intellectuelle impose d’affirmer que l’aspect méthodique s’est trouvé malmené du fait de l’abandon de la pratique manuelle du Métier, il nous paraît plus exact de dire qu’il a plutôt subi une “transformation” procédant de la modalité “vitale” inhérente à cette nouvelle situation. Quant à la doctrine, elle subsiste pour une part plus importante qu’il n’y paraît, et, seuls, René Guénon et Denys Roman ont su mettre en évidence ce qui n’est plus aujourd’hui considéré par beaucoup que comme des “vestiges” n’ayant plus guère qu’un intérêt “archéologique”. Denys Roman a toujours insisté sur le caractère “vivant” de ces “vestiges”, qui en fait de véritables “germes”, non seulement pour le cycle futur, mais aussi -et cela est trop souvent négligé malgré son évidence- pour ceux qui ont la possibilité de les actualiser.

Rappelons tout d’abord le “lien très effectif et même tout à fait essentiel qui unit la Maçonnerie opérative à la Maçonnerie spéculative” et “qui est constitué par le symbolisme” (EFMC, t.II, p. 121) ; “(…) la Maçonnerie, quelle soit “opérative” ou “spéculative”, comporte essentiellement, par définition même, l’usage de formes symboliques qui sont celles des constructeurs (…)” EFMC, t.I. pp.245, 246), le symbolisme des constructeurs représentant l’expression de certaines sciences traditionnelles qui “se rattach[ent]” à ce qu’on peut, d’une façon générale, désigner par le nom d’“hermétisme”. EFMC, t.I, p. l7). La démarche initiatique concernée correspond à une véritable “construction spirituelle”, “surtout si l’on y ajout[e] les précisions plus proprement “techniques “qu’il serait facile à cet égard de dégager du symbolisme maçonnique (…)(ibid., p.145).

Le rite possède en lui-même une efficacité propre en tant que moyen de réalisation ; mais cette efficacité serait évidemment nulle si le rite ne procédait pas d’une tradition particulière perpétuée par transmission ininterrompue, et qui est, par sa nature, d’origine supra-humaine. C’est pourquoi le symbole – qui fonde le rite – en vertu de cette origine même, ne peut résulter d’une quelconque invention ou convention humaine, ni être examiné selon des méthodes qui relèvent de la recherche que nous dirions volontiers “expérimentale” 9. Le rite, lorsqu’il est intégré harmonieusement dans la pratique du rituel – véritable cadre ordonné selon un plan en correspondance avec Celui du Grand Architecte -, devient alors un “symbole mis en action”, et tout geste rituel 10 un “symbole agi” (AI, p. l19). Le rite offre un double aspect : d’une part un aspect de Connaissance lié au symbole qu’il exprime en accord avec l’ “instant” rituel : c’est l’aspect d’enseignement doctrinal ; d’autre part, du fait qu’il fait “vivre” à l’initié le symbole qui est “mis en action”, il représente en même temps un élément constitutif de la méthode maçonnique. Il convient de préciser que la méthode ne peut présenter une réelle efficacité que si la cohérence du processus initiatique est respectée ; dans le cas contraire, la réalisation ne pourra s’effectuer, ou se trouvera déviée de son but ultime. Mais le point important sur lequel il faut mettre l’accent est la  jonction de la doctrine et de la méthode qui ne doivent pas – et, en principe, ne peuvent pas – être séparées, sous peine d’aboutir, chez ceux qui sont engagés dans la Voie, à un déséquilibre ou une dispersion psychique ; c’est par cette unification de la connaissance, véhiculée et mise en action par le geste, que s’accomplit la véritable assimilation du Métier, lui-même étant l’expression visible de la Volonté du Grand Architecte à l’intention des êtres qui sont qualifiés et choisis pour cette démarche. Ce processus intégral a pour but de conduire celui qui l’accomplit activement et consciemment, à la “connaissance de lui-même”, plus précisément, et en langage maçonnique, à retrouver la “Parole perdue”.

Cette participation active de chacun doit trouver sa correspondance dans un “archétype” divin qui, en toutes ses parties, relève de l’ordonnance du Ciel dont le rituel n’est que le reflet adapté à des temps et lieux déterminés-, et en est ainsi l’expression conforme. Traduit de cette façon, le rite initiatique présente le double aspect évoqué ci-dessus : celui d’être un “geste” méthodique, c’est-à-dire participant de la méthode inhérente au Métier, et d’autre part, celui de véhiculer un enseignement cosmologique, dont la Maçonnerie est dépositaire pour les Occidentaux11.

Ajoutons qu’un autre élément “méthodique” est représenté par la “méditation” sur les symboles, que R. Guénon définit comme n’étant “qu’un moyen” (IRS, p. 201) mis en œuvre pour parvenir à la “contemplation” entendue au sens initiatique (IRS, chap. XVI).

La “théorie du geste ” ne fut évoquée qu’à quelques occasions seulement par René Guénon 12 Ceci pourrait représenter une anomalie incompréhensible dans le “corpus” maçonnique de son œuvre, compte tenu des développements, par ailleurs substantiels, qu’il fut amené à faire sur certains aspects de l’initiation. Sans doute est-ce là un choix qui s’explique par des raisons de prudence, car il s’agit là de l’application d’une science traditionnelle qui ne peut être mise en œuvre de façon réellement active que par des individualités qualifiées. Néanmoins on peut dire qu’elle consiste essentiellement à réaliser l’intégralité du processus cosmogonique, par la “mise en action ” rituelle de “légendes” initiatiques. On peut d’ailleurs rattacher directement celle-ci à certaines représentations symboliques qui “avaient lieu dans les “mystères ” de l’Antiquité en Grèce et probablement aussi en Egypte” (AI, p. l90). Cette mise en œuvre subsiste actuellement en Maçonnerie ; c’est pourquoi nous ne pouvons en négliger l’importance. Ajoutons que d’autres moyens relevant de la méthode utilisée en Maçonnerie pendant la période opérative – et qui n’ont pas pu laisser de traces documentaires par la force des choses puisqu’ils étaient pratiqués oralement en tant que rites “couverts” (ce qui n’autorise pas à en nier la réalité) – ont été évoqués plus ou moins discrètement par divers auteurs bien connus des milieux traditionnels, à la suite d’indications données par René Guénon. Si, par exemple, le dhikr est pratiqué en Islam, pourquoi un équivalent rituel ayant une position aussi centrale dans la démarche initiatique ne serait-il pas pratiqué – ou ne l’aurait-il pas été – au sein de la Loge ? Il s’agit de la “science du rythme ”qui intègre des “formules dont la répétition a pour but de produire une harmonisation des divers éléments de l’être, et de déterminer des vibrations susceptibles, par leur répercussion à travers la série des états, en hiérarchie indéfinie, d’ouvrir une communication avec les états supérieurs, ce qui est d’ailleurs, d’une façon générale, la raison d’être essentielle et primordiale de tous les rites” 13. La mise en œuvre de cette “théorie du geste” se révèle capitale pour une restitution de l’opérativité.

Le grade de maître est à cet égard d’une grande importance, car il illustre parfaitement la “théorie du geste” dans le déroulement de son “drame” rituel14, en raison même de la Légende d’Hiram qui en est l’élément central. Sa caractéristique fondamentale réside dans le fait qu’elle consiste, pour celui qui y accède, en l’obtention de l’“Etat primordial”, défini par le point de vue exotérique comme le “Paradis terrestre”, et par la tradition gréco-latine (qui, en certaines de ses parties, constitue l’un des “héritages” de l’Ordre), comme l’aboutissement des “petits mystères”. Il va sans dire que, dans la Maçonnerie “spéculative”, cette station spirituelle représentant la réalisation de toutes les possibilités de l’état humain n’est acquise que “virtuellement”, et à condition qu’un minimum des formes rituelles prescrites soit respecté. Compte tenu des lacunes “méthodiques” actuelles, certains éléments rituels de la Légende n’étant plus “explicités”, bien des possibilités présentes sous forme de “germes” ne sont, de ce fait, plus mises en œuvre. Pour ne citer qu’un exemple dont la teneur participe du caractère central de ce degré, il suffit de poser la question du “retournement” en rapport avec ce que les kabbalistes désignaient par le “déplacement des lumières”, pour se rendre compte que la perspective nouvelle que cela suppose, et qui doit être impérativement adoptée dans la démarche de la Maîtrise, est généralement faussée par une absence de prise de conscience de l’“orientation” correcte et de la mise en œuvre qui y correspond. Ceci se rapporte également à ce qui, dans la Maçonnerie anglo-saxonne, est désigné par l’expression darkness visible, que l’on peut traduire par perception des ténèbres, et qui est assimilable au sens supérieur des ténèbres. Est-il nécessaire d’insister sur les incidences capitales que ce symbolisme recouvre, notamment quant à la modification radicale de perspective suggérée, et même définie, par le changement d’orientation pratiqué ? Un point est ici à noter parce qu’il concerne la “prise de possession” effective de cet état central : Denys Roman, dans l’un de ses comptes rendus parus dans les Etudes traditionnelles concernant les ouvrages de Magister, définissait cette “opération” comme “la translation du cœur”.

Pour une réalisation effective des possibilités que ce degré renferme, l’attitude conforme est déterminante pour toute la démarche du Maître ; lors qu’elle n’est pas adoptée et appliquée, il est aisé d’entrevoir les conséquences négatives que cela peut générer, notamment dans les états posthumes, comme nous l’évoquions dans la note 3.

Nous disons “démarche de la Maîtrise” parce que l’attitude du Maître, qui est en rapport avec les notions cosmologiques que développe R. Guénon dans le chapitre L’arbre du monde des Symboles fondamentaux de la Science sacrée, et avec certains aspects exposés dans Les racines des plantes, ne peut être “animée” que par certaines particularités rituelles qui dispensent leur effectivité ; or, il est aisé de constater que celles-ci sont incomplètes 15. Cependant, ces particularités rituelles sont latentes à ce degré (comme à d’autres d’ailleurs), et, leur forme étant restituée dans sa plénitude symbolique, les possibilités qu’elles recèlent en elles-mêmes reprendraient “Force et Vigueur”, permettant ainsi aux membres qualifiés d’“actualiser” les “virtualités” de leur initiation.

Quant aux prolongements du grade de Maître que sont les hauts grades ou “degrés additionnels”, nous en avons évoqué la nature et la raison d’être dans le numéro 58 de Vers la Tradition car, si la signification de la Maîtrise comme aboutissement – en principe – de la démarche maçonnique est admise, pourquoi des hauts grades, puisqu’ils ne font pas “partie intégrante” de la Maçonnerie ?16.

Il nous faut maintenant aborder un point spécifique qui est souvent mis en avant pour compenser l’absence supposée d’enseignement doctrinal et de méthode au sein de la Maçonnerie. Ce point a trait au rôle de “guide”. Le “remède” proposé consisterait à établir une “guidance” inspirée de celle qui est pratiquée dans les organisations orientales. Disons-le d’emblée, ceci ne peut convenir à une organisation initiatique dont la caractéristique fondamentale repose sur un “travail collectif” de construction spirituelle. Il convient ici d’apporter une précision ; ce faisant, nous ne voulons aucunement minimiser l’importance et la nécessité de la fonction de “guide” telle qu’elle est reconnue en Orient (on sait que dans l’Hindouisme il s’agit du ( Guru, dans l’Islam du Cheick, etc.). Mais il faut “(…) que ce qui est ici assimilable au Guru soit, non pas la collectivité elle-même [qui, comme telle, “ne saurait en aucune façon dépasser le domaine individuel, puisqu’ [elle] n’est définitive qu’une résultante des individualités ”qui la composent], mais le principe transcendant auquel elle sert de support et qui seul lui confère un caractère initiatique véritable. Ce dont il s’agit est donc qu’on peut appeler, au sens le plus strict du mot, une “présence” spirituelle, agissant dans et par le travail collectif même (…). (IRS, p.183). C’est pourquoi, “en toute rigueur, le travail d’une organisation initiatique doit toujours s’accomplir “au nom ” du principe spirituel dont elle procède et qu’elle est destinée à manifester en quelque sorte dans notre monde”. Ce principe est “toujours, en définitive, l’expression d’un aspect divin, et c’est une émanation directe de celui-ci qui constitue proprement la “présence” inspirant et guidant le travail initiatique collectif, afin que celui-ci puisse produire des résultats effectifs selon la mesure des capacités de chacun de ceux qui y prennent part.” (IRS, pp.185, 186). On voit par là que la méthode maçonnique n’intègre pas la fonction de “guide” spirituel dans la démarche de ses membres. Si l’on prend l’exemple de la fonction coordinatrice du Vénérable Maître de la Loge, on constate que cette fonction fait de lui, en réalité, le substitut et le représentant mandaté de l’Ordonnateur des mondes, dont il possède d’ailleurs certains des attributs. Le Vénérable Maître ne doit pas se contenter de faire régner l’ordre au sens profane du terme, mais dans son acception sacrée, qui est synonyme d’harmonie, celle-ci étant la résultante du respect et de l’application de la “mesure”. Les attributs d’harmonie du Grand Architecte sont présents dans la Loge sous la forme des 3 piliers : Sagesse, Force et Beauté. C’est lorsque chaque membre est amené à prendre conscience de sa participation permanente à ce plan de “rassemblement” et d’“édification” 17 – et cela à l’aide des “outils” mis à sa disposition -, que cette participation devient réellement “active”, et que s’établit le véritable “travail collectif’’. Celui-ci, comprenant en mode opératif l’enseignement cosmologique inhérent au Métier, il revient à chacun d’en assimiler le contenu s’il en a les capacités. De plus, le travail collectif, tel qu’il doit être pratiqué, a l’avantage de s’opposer naturellement à la prolifération toujours possible de “petits maîtres” dont la présence et l’action ne génèrent que des confusions.

Trois la gouvernent, cinq l’éclairent, sept la rendent juste et parfaite.” Au sein de la Loge de saint Jean, hors de l’emprise dissolvante du monde profane, loin du conditionnement de la “raison raisonnante” et du pouvoir de l’illusion psychique, c’est par le travail collectif que s’ordonne la parfaite “liberté” du Maçon.

A la suite des possibilités que présentent la “théorie du geste” et la Maî­trise proprement dite, il faudrait aborder d’autres points non moins importants que l’on peut mettre en rapport avec une démarche véritablement “opérative”, mais que nous ne pouvons intégrer dans le cadre de ces aperçus, car ils nécessiteraient de trop longs développements. Citons en particulier l’Hermétisme et son “alchimie spirituelle” – dans son étroite parenté avec l’Art Royal sous sa forme maçonnique, le passage de la square Masonry à l’Arch Masonry – véritable ouverture sur les grands mystères mise en œuvre au sein de l’Arche Royale, la notion d’Arche en fonction des “héritages” multiples dont la Maçonnerie est la dépositaire et la gardienne, ceux-ci pouvant toujours être “actualisés”.

Venons-en maintenant à la question posée par R. Guénon qui forme le titre de l’article : “Y-a-t-il encore des possibilités initiatiques dans les formes traditionnelles occidentales ?” paru dans les Etudes Traditionnelles (n° 435), janv.-févr. 1973).

Lorsque R. Guénon rédigea cet article en 1935, il ne le fit pas sans que certaines circonstances ne l’y amènent. Aujourd’hui, bien que la situation se soit aggravée notablement – avec l’envahissement de la mentalité moderne que favorise l’expansion générale des “médias”-, il n’apparaît pas que, pour l’essentiel, ce texte ait perdu de son “actualité”, le problème qu’il aborde se posant pratiquement dans les mêmes termes : “(…) les seules organisations initiatiques qui aient encore une existence certaine en Occident sont, dans leur état actuel, complètement séparées des formes traditionnelles religieuses, ce qui, à vrai dire, est quelque chose d’anormal ; en outre, elles sont tellement amoindries, sinon même déviées, qu’on ne peut guère, dans la plupart des cas, en espérer plus qu’une initiation virtuelle. Les Occidentaux doivent cependant forcément prendre leur parti de ces imperfections, ou bien s’adresser à d’autres formes traditionnelles qui ont l’inconvénient de n’être pas faites pour eux ; mais il resterait à savoir si ceux qui ont la volonté bien arrêtée de se décider pour cette dernière solution ne prouvent pas par là même qu’ils sont du nombre de ces exceptions dont nous avons parlé.” On pourrait donc penser que ceux qui ont adhéré à des organisations orientales se considèrent comme ces “exceptions”.

     Beaucoup utilisent ce texte comme une sorte d’argument “décisif”, faisant ainsi preuve, encore une fois, de ce type de “lecture minimaliste” dont nous parlions au début, et qui, entre autres exemples, consiste aussi à “méconnaître totalement la valeur propre de l’initiation virtuelle” (EFMC, t.II, p.145), c’est-à-dire, au fond, ses possibilités d’“actualisation”. A cet égard, un auteur que l’on ne peut suspecter de “parti pris”, a relevé dans ce même texte toutes les nuances qui s’imposent, dans un article qu’il lui a consacré ici-même 18.

Les Occidentaux qui ne se considèrent pas comme ces “exceptions” qu’évoque R. Guénon, prennent “leur parti” des “imperfections” des organisations initiatiques occidentales, notamment la Maçonnerie, mais sans jamais perdre de vue les possibilités “sans nombre” que celle-ci offre à ses membres qualifiés. Pour nous, l’Arche maçonnique à laquelle Denys Roman a consacré une grande part de son œuvre, est une réalité bien vivante ; chaque “héritage” qu’elle contient peut être considéré comme un “germe” qui constitue une véritable “Terre sainte” à conquérir ; et “il appartient dès lors à chacun, s’il en est capable, de trouver la réponse [à la recherche de la Parole perdue”], et de parvenir à la Maîtrise effective par son propre travail intérieur.” (EFMC, t.II, p.37).

André BACHELET

 

NOTES

Ouvrages de René Guénon cités en abréviations :

–     AI : Aperçus sur l’initiation, Editions Traditionnelles, 1976.

–    EFMC : Etudes sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, Editions Tradi­tionnelles, 1964,1975, 1976.

–     IRS : Initiation et Réalisation spirituelle, Editions Traditionnelles, 1975,1980.

–     SFSS : Symboles fondamentaux de la Science sacrée, Editions Gallimard, 1962.

  1. De toutes les initiatives maçonniques qui se sont inspirées de l’œuvre de René Gué­non dans un but de rétablissement, combien ne furent pas ruinées ?
  2. R. Guénon, Etudes sur l’hindouisme, Editions Traditionnelles, 1968, p.260, CR d’une étude d’A.K. Coomaraswamy intitulée : Akimchannâ
  3. La raison d’être de toute participation à quelque tradition particulière que ce soit, pourvu que celle-ci présente les critères de l’orthodoxie traditionnelle, concerne le destin posthume des êtres, à plus forte raison pour ceux qui relèvent de l’initiation, c’est-à-dire d’une situation particulière qui, par certains de ses aspects, leur crée des obligations accrues. A cet égard, R. Guénon affirmait que “l’initié est supérieur au clerc”, car leur évolution posthume n’est pas comparable. Il y a en Maçonnerie, et cela à différents grades, un point particulier dans le Serment et qui concerne les “centres subtils” de l’être humain. La correspondance faite entre ces “centres” et certaines “pénalités” n’est pas fortuite (la “pénalité” de la Maîtrise fait état de la “dissolution psychique ” qui va à l’encontre de la finalité de ce grade qui devrait au contraire réaliser le “rassemblement de ce qui est épars”). Les anciens Mystères, et, plus près de nous, La Divine Comédie de Dante, ont illustré et défini ces “calamités” par les expressions bien connues de : “retour en arrière”, “pétrification”, “chute dans le bourbier”, qui correspondent chacune à des cas de transgression.
  4. Insister sur cette période féconde de l’histoire qu’est le Moyen-Âge, et notamment à partir des seuls Olds Charges connus en Angleterre et qui sont d’ailleurs tardifs, ne doit pas amener à négliger tant soit peu -comme c’est trop souvent le cas-, les périodes très antérieures qui ont vu se développer une Maçonnerie pré-chrétienne, véhiculant une influence spirituelle spécifique qui n’est pas éteinte ; la thèse d’une Maçonnerie uniquement et strictement chrétienne, sinon catholique romaine, ne pourrait éventuellement tenir que si l’on faisait débuter l’origine de l’Ordre à la période de construction des grandes cathédrales (à ce sujet, pourquoi ne prend-on. généralement en compte que la période “gothique ” ?) ; c ‘est en effet la thèse de certains historiens profanes ; pour d’autres, la Maçonnerie aurait vu le jour à la saint Jean d’été de 1717 ! Le manque de documents à cet égard ne doit pas abuser.
  5. Au sujet du symbolisme des outils, il convient de dissiper l’erreur qui consiste à penser “qu’un sens nouveau peut être donné à un symbole qui ne le possédait pas par lui- même (…)”, car, lorsqu’il “s’agit de quelque chose qui a un caractère vraiment traditionnel, tout doit au contraire s’y trouver dès le commencement, et les développements ultérieurs ne font que le rendre plus explicite sans adjonction d’éléments nouveaux et venus de l’extérieur (…)” ; on ne peut pas “admettre une sorte de “spiri­tualisation”, par laquelle un sens supérieur aurait pu venir se greffer sur quelque chose qui ne le comporterait pas tout d’abord ; en fait, c’est plutôt l’inverse qui se produit généralement (…).” (R. Guénon, Aperçus sur l’ésotérisme chrétien, Ed. traditionnelles 1954, pp.87-88) Le postulat auquel R. Guénon fait allusion, fort répandu chez les historiens de la Maçonnerie, comme chez, ceux de l’histoire des religions, procède de la pseudo-doctrine évolutionniste et progressiste, incompatible avec le point de vue traditionnel.
  6. Ce terme de “Métier”, qu’il s’agisse de Maçonnerie “opérative” ou de Maçonnerie “spéculative”, doit être défini comme la pratique maçonnique dans son intégralité, c’est-à-dire comme comprenant la théorie et la mise en œuvre correspondante (quelle soit manuelle, ou spirituelle et contemplative) qui en permettent la “réalisation
  7. L’initiation maçonnique se rapporte non à l’ordre métaphysique pur, mais à l’ordre Cosmologique et aux applications qui s’y rattachent. Ajoutons tout de même qu’il nous paraît erroné de vouloir borner son champ effectif exclusivement aux “petits mystères” (Cf. fonction des “héritages ” dont la Maçonnerie est la dépositaire). Si le point de vue que nous exposons -qui se limite volontairement à la cosmologie dans ses applications les plus élémentaires- peut paraître trop “horizontal”, c’est parce que nous tenons à mettre chaque chose à sa place ; en vertu de la “loi de correspondance” qui relie entre eux les divers ordres de réalité, il revient à chacun d’effectuer la transposition en mode supérieur.
  8. Dans la première partie de cet article, nous avons évoqué l’état préoccupant de certains rituels ; mais nous verrons qu’en général, ce qui demeure conforme est suffisamment conséquent pour permettre d’entrevoir des possibilités de rétablissement dans un esprit traditionnel. Si ce rétablissement n’est guère envisageable actuellement dans une structure obédientielle, il est toujours possible de le mettre en œuvre en chacun de nous.
  9. C’est ainsi qu’un auteur comme Allec Mellor, aujourd’hui disparu, avait envisagé la création d’une “chaire de maçonnologie ”, afin d’expliciter le symbolisme véhiculé par le rituel (qu’il interprétait le plus souvent en mode psychologique), ceci pour une meilleure et enfin complète compréhension de la démarche maçonnique, que les Maçons opératifs ne pouvaient évidemment posséder, puisqu’ils n ‘avaient pas à leur disposition les indispensables “sciences humaines” dont nous sommes si fiers aujourd’hui… On retrouve la pesante “marque” de cet auteur jusque dans la présentation officielle et “approuvée” de certaines versions des “Lectures” du Rite Emulation, dont les commentaires qui les accompagnent, gonflés de suffisance et d’affectation -non moins que d’hostilité envers l’œuvre de R. Guénon-, sont tout à fait déplacés dans ce cadre.
  10. Parmi les “gestes rituels” se placent les “Signes d’ordre” ; tous les Maçons qui les connaissent en rapportent la signification, lorsqu’ils les exécutent dans leurs développements ultimes, aux “pénalités” incluses dans le “serment” prêté sur les “trois grandes lumières”, dont nous avons parlé en note 3.
  11. Des deux organisations occidentales dépositaires de l’initiation de Métier, dont l’authenticité et la légitimité ont été reconnues par R. Guénon, le Compagnonnage, qui a conservé le lien effectif avec le Métier, n’entre donc pas dans la perspective de la présente étude, qui se rapportent à la Maçonnerie spéculative et ses possibilités latentes. Soulignons la grande dignité de la démarche compagnonnique.
  12. Cf. notamment à ce sujet :

    –  Orient et Occident, Editions Véga 1948, p.185,n.l.

    –  Le Symbolisme de la Croix, Editions Véga 1957, p. 78, n.l.

    Aperçus sur l’initiation, Editions Traditionnelles 1976, p.116 : n.l. ; p.206 et n.l. ; p.298 et n.2 (“science du rythme”).

    Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, Éditions Traditionnelles 1964, t.I, pp.275-276.

  13. R. Guénon, La “langue des oiseaux” in Symboles fondamentaux de la Science sacrée, p. 77.
  14. On évoque parfois à ce sujet un “psychodrame”, ce qui est incorrect, et même absurde (la définition qu’en donne Moréno précise que les participants d’un “psychodrame” sont affligés de “psychopathie ”). Il n’est bien sûr pas possible de faire publiquement l’examen, même succinct, de certains points “techniques” relatifs à la “Chambre du Milieu” et à la station initiatique qu’elle représente. Nous nous bornerons donc à quelques considérations générales. En ce qui concerne la Légende d’Hiram, il serait sans intérêt d’en faire une étude historique à la façon de certaines “écoles ”. C’est l’interprétation symbolique de sa raison d’être qui nous importe, et, dans cette perspective, la cohérence de la démarche maçonnique nous paraît suffisante. Quant au contenu extra-biblique de la Légende, il représenterait, pour les tenants de la thèse de l’origine chrétienne de la Maçonnerie, une de ces contradictions que l’histoire réserve bien souvent… On sait en effet, que le contenu de cette Légende n’a rien de chrétien ; et nous ne parlons pas de la version rapportée par Gérard de Nerval qui contient des éléments d’origine suspecte. Sans la Maîtrise ou son équivalent, et sous une forme analogue à celle que nous connaissons aujourd’hui, la démarche initiatique maçonnique antérieure à la date de création supposée du grade de Maître aurait été incomplète “parle haut”, ce qui est tout à fait impensable.
  15. On pourrait rétorquer que nombre de ces éléments rituels ont été restitués en partie dans certains des hauts grades ; c ‘est exact, mais compte tenu de la pratique dont ceux- ci font trop souvent l’objet actuellement, cette objection, pertinente en elle-même, ne fait encore que déplacer le problème. Précisons qu’une restitution de ces éléments au sein de la Maîtrise ne menacerait nullement la raison d’être des degrés additionnels dans leur ensemble, contrairement à ce que pensent certains esprits frileux. Cette crainte est d’ailleurs la cause, dans certaines obédiences, du blocage systématique des travaux symboliques qui devraient s’effectuer à la Maîtrise, et dont l’absence quasi- générale a les plus fâcheuses conséquences sur la pratique véritablement “opérative” de ce grade et par répercussion sur la Maçonnerie toute entière.
  16. Cf. notamment : Etudes sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, t.III, Parole perdue et mots substitués, pp.39-42.
  17. Le “rassemblement” correspond à la construction “horizontale” qui se réalise par le “Niveau” ; l’“édification ”se rapporte à la construction “verticale” et à l’usage de la “Perpendiculaire”. Ces deux “opérations”, malgré certaines apparences, sont conjointes. Elles sont exprimées, dans la Loge, par les attributs symboliques des deux Surveillants qui ont pour fonction d’assurer leur réalisation. Il ne faut pas négliger le fait que cette démarche a également – et avant tout pour le Maçon qui n’a pas de lien effectif avec le métier – un aspect microcosmique. Toute autre démarche, si respectable qu’elle puisse être, n’est qu’un “amoindrissement”, sinon une “déviation”, et éloigne de la véritable raison d’être de l’initiation.
  18. Vers la Tradition n° 13-14, nov.-déc. 1984 -janv.-fév. 1985, Islam et Christianisme, par XXX, Elie Lemoine.

Darkness visible partie 2

Article publié dans la revue franco-italienne ” La Lettre G” : Équinoxe d’Automne 2007. N°7

Darkness visible [Deuxième partie]

L’introduction de la formule darkness visible dans le rituel maçonnique anglais de style Emulation apparaît à la suite de l’Union des Anciens et des Modernes de 1813 ; nous n’avons pas de certitudes sur les modalités de son adoption. La traduction littérale « ténèbres visibles » (et non « obscurité visible » comme il est dit parfois) révèle une association de sens contradictoires propres à retenir l’attention, et divers auteurs devaient en effet s’y intéresser, la plupart dans un esprit antimaçonnique et en se plaçant d’un point de vue exotérique exclusif1. En fait, l’expression darkness visible ne peut être vraiment explicitée et comprise – dans les limites de la faculté discursive – qu’en tant qu’elle est étroitement liée à la signification de la séquence rituelle correspondant à ce que les Kabbalistes désignent par le déplacement des lumières, elle-même abandonnée en partie dans la pratique maçonnique d’aujourd’hui (voir infra). Cette séquence ne trouve sa raison d’être et ne révèle sa véritable signification qu’en fonction de la perspective particulière à la Maîtrise qui s’effectue rituellement par un changement formel d’orientation, ce changement correspondant à une interversion dans le sens d’un retournement. D’ailleurs, l’orientation particulière à ce degré, est toujours usitée des Maîtres Maçons dans certains de ses éléments significatifs2. Ainsi, le déplacement des lumières s’accompagne, dans sa mise en œuvre, de l’intégration visible des décors symboliques d’ordre cosmologique qui assurent l’ordonnancement régulier de la Loge. Mais intégrer n’est pas uniformiser systématiquement dans une même perspective d’ensemble ; c’est pourquoi, pour prendre quelques exemples précis, on notera que le Tableau de Loge est occulté ainsi que les deux luminaires que sont le soleil et la lune3 situés au Débir (à l’Orient), équivalent symbolique du Saint des Saints du Temple de Salomon ; les deux luminaires demeurent indissociables car complémentaires : symboles de la dualité, ils s’évanouissent, n’étant plus en conformité avec la nouvelle orientation régulière de la Chambre du Milieu qui exprime l’Unité Primordiale. Cependant, un symbole subsiste, lumineux, à sa station initiale : c’est « l’œil dans le triangle » ou « l’œil qui voit tout », dénommé ordinairement Delta ; mais sa position se trouve dès lors inversée, c’est-à-dire pointe en bas, figurant le schéma du cœur. Ainsi disposé, il est dorénavant la « Porte Solaire », analogue à l’œil du dôme de tout édifice sacré. On se souviendra que, maçonniquement, cette Porte, selon l’enseignement traditionnel dont R. Guénon a été, à notre époque, l’interprète pour l’Occident, n’est autre que l’équivalent de la « porte du Ciel » ou « porte des dieux » ; elle est l’ouverture sur le « Soleil intelligible » dont le « septième rayon » – l’Axis mundi – assure le passage qui conduit « au-delà du Soleil », domaine des états supra-individuels propre aux grands mystères, ce « passage [qui] assure la libération complète »4 la connaissance que “ce n’est pas moi qui fais quoi que ce soit, mais c’est Dieu qui l’accomplit ”, cette connaissance, disons-nous, constitue la condition du passage “ par le milieu du soleil ” : de l’ascension, du cosmos à ce qui est au-dessus de lui, de l’être fini à l’Infini ».] des limitations individuelles inhérentes à la manifestation.

Ainsi, pour le Connaissant, le Soleil, « une fois élevé au Zénith, ne se lèvera plus ni ne se couchera, il se tiendra au centre » (Chândogya Upanishad, III, 11, 1 et 3).

Comme possibilité opérative immédiate, c’est-à-dire affranchie de la temporalité, cette interversion permet – ne serait-ce que virtuellement – au Maître Maçon d’ « identifier le centre de sa propre individualité (représenté par le cœur dans le symbolisme traditionnel) [ce qui correspond à une libération du mental] avec le centre cosmique de l’état d’existence auquel appartient cette individualité et qu’il va prendre comme base pour s’élever aux états supérieurs » (L’Esotérisme de Dante, ch. VIII). C’est ainsi que le Travail collectif en Loge permet la restauration de l’état originel par la translation « du centre de la conscience du “cerveau” au “cœur” ». C’est en quelque sorte une autre « vision » (de la Lumière intelligible), que l’on peut rapporter à une « audition » et qui prend appui sur la disposition symbolique ainsi établie et s’y identifie en application de l’analogie inverse5. Reportons-nous à ce que R. Guénon précise à ce sujet : « Tant que la connaissance n’est que par le mental, elle n’est qu’une simple connaissance “par reflet”, comme celle des ombres que voient les prisonniers de la caverne symbolique de Platon, donc une connaissance indirecte et tout extérieure ; passer de l’ombre à la réalité, saisie directement en elle-même, c’est proprement passer de l’”extérieur” à l’”intérieur”, et aussi, au point de vue où nous nous plaçons plus particulièrement ici, de l’initiation virtuelle à l’initiation effective. Ce passage implique la renonciation au mental, c’est-à-dire à toute faculté discursive qui est désormais devenue impuissante, puisqu’elle ne saurait franchir les limites qui lui sont imposées par sa nature même ; l’intuition intellectuelle seule est au delà de ces limites, parce qu’elle n’appartient pas à l’ordre des facultés individuelles. On peut, en employant le symbolisme traditionnel fondé sur les correspondances organiques, dire que le centre de la conscience doit être transféré du “cerveau” au “cœur” ; pour ce transfert, toute “spéculation” et toute dialectique ne sauraient évidemment plus être d’aucun usage ; et c’est à partir de là seulement qu’il est possible de parler véritablement d’initiation effective […]. Le passage de l’”extérieur” à l’”intérieur”, c’est aussi le passage de la multiplicité à l’unité, de la circonférence au centre, au point unique d’où il est possible à l’être humain, restauré dans les prérogatives de l'”état primordial”, de s’élever aux états supérieurs […] »6. C’est seulement ainsi que la Maîtrise atteint sa plénitude.

L’ « audition » évoquée est en rapport étroit avec la « Lumière intelligible » ; selon la perspective cosmogonique, le Son précède en quelque sorte la Lumière, et nous verrons que ce point de doctrine n’est pas étranger à notre sujet. Par exemple, l’audition est partie intégrante des éléments symboliques fondamentaux du degré de l’Arche Royale considéré par les anciens – et encore aujourd’hui – comme « la racine, le cœur et la moelle de la Franc-Maçonnerie » en tant que complément de la Maîtrise ; il est le  nec plus ultra  en raison de son caractère universel, de sa perspective ouverte sur les grands mystères, mais également de ses liens avec la Maçonnerie opérative ; mais nous ne pouvons présentement qu’en mentionner l’importance et signaler seulement un point qui est loin d’être négligeable, en correspondance avec nos rituels : il s’agit du rapport entre l’ouïe et la vue qui sont respectivement mises en relation avec la nuit et le jour ; car on connaît « […] l’étroite connexion qui existe, au point de vue cosmogonique, entre le son et la lumière ». Pour les chrétiens et les Maçons, le texte le plus explicite à ce sujet se situe au début du Prologue de l’Evangile de saint Jean qui précise : « Au commencement [au principe] était le Verbe… » ; il s’agit là de « l’acte du Verbe produisant l’”illumination” qui est à l’origine de toute manifestation, et qui se retrouve analogiquement au point de départ du processus initiatique  »7. C’est pourquoi -en particulier dans le domaine initiatique- on accorde prééminence et antériorité à l’ouïe sur la vue et de ce fait à la nuit sur le jour. C’est donc par pure analogie que nous utilisons le terme de « vision » en rapport avec la séquence rituelle du déplacement des lumières, car là réside un des mystères de l’Ordre.

Pour illustrer, dans une certaine mesure, ce rapport étroit entre l’ouïe et la vue et les incidences résultant de leur mise en œuvre, relevons quelques applications souvent négligées parce qu’en apparence banales : elles proviennent de manuscrits de la Maçonnerie des XVIIe et XVIIIe siècles, et plus précisément de leur partie dénommée Lectures ou Instructions qui furent originellement des « tuilages » de caractère synthétique à partir d’éléments rituels ; elles se pratiquent par questions et réponses dans lesquelles se trouvent certaines formules qui sont comme l’écho d’une pratique opérative ; une de celles-ci se situe curieusement entre la question concernant la « naissance virginale » du Christ et celle qui a trait à la construction du Temple de Salomon :

« Question : A quoi la nuit est-elle bonne ?

Réponse : La nuit est meilleure pour entendre que pour voir »8. A ce propos, il n’est pas sans intérêt de noter les formules et la gestuelle adoptées par les Maçons de cette époque pour prévenir l’indiscrétion d’un profane (donc l’intrusion d’un point de vue étranger à la démarche initiatique) : cela consistait par exemple à exécuter un « faux pas » (celui-ci étant une figuration irrégulière de la marche ordonnée du Maçon en direction de l’Orient de la Loge) en prononçant à voix basse : « le jour est fait pour voir [sous-entendu: les signes] et la nuit pour entendre [les mots] » ; ces formules sont aussi, comme nous le précisions plus haut, en rapport avec l’épreuve du « tuilage » pratiquée habituellement par le Tuileur à l’entrée extérieure du Temple qui abrite la Loge, comme l’est également la formule bien connue : « il pleut [sur le Temple] ».

*   *   *

Ainsi l’expression darkness visible correspond-elle, dans la perspective spécifique aux petits mystères, aux « ténèbres perçues », réflexion de la Lumière procédant des « ténèbres supérieures » dont l’accès s’effectuera par le septième rayon du Soleil matérialisé au centre. R. Guénon nous dit que, en tant que symbole du non-manifesté, ces ténèbres « sont en réalité la Lumière qui surpasse toute lumière, [qui est] au-delà de toute manifestation et de toute contingence, l’aspect principiel de la lumière elle-même […] » ; ce reflet de la Lumière que, seul, de par son état, le Maître achevé a qualité pour appréhender dans la Chambre du Milieu. Suivant l’expression maçonnique – équivalente de la formule hermétique se rapportant à la phase nommée « séparation » –, le Maître Maçon doit œuvrer selon le processus ultime du discernement qu’est la discrimination, c’est-à-dire « déceler la lumière dans les ténèbres et les ténèbres dans la lumière ». Est-il nécessaire de préciser que nous sommes très éloignés de la perspective exclusive que retient Milton dans son poème Paradise lost, et qui se rapporte uniquement aux ténèbres entendues dans leur sens le plus inférieur, c’est-à-dire en tant qu’états psychiques qui se manifestent par une « chaleur obscure » (antithèse des ténèbres visibles) et sont relatives aux « lieux » infernaux que Dante évoque dans son Enfer.

En corrélation avec le passage rituel qui est l’objet de ces quelques réflexions, on retiendra également l’usage, en Maçonnerie, de la couleur noire dans son sens supérieur, c’est-à-dire métaphysique, qui correspond aux ténèbres visibles9. Cela concerne notamment la Chambre du Milieu qui est l’expression formelle de cette couleur ; c’est là, pour le Maître, qu’a lieu la deuxième mort qui correspond à une troisième naissance analogue à une « résurrection », véritable changement d’état qui ne peut s’accomplir que dans l’obscurité10.

Ajoutons que la station initiatique qu’est la Maîtrise maçonnique dans la démarche spécifique au Métier a également sa correspondance, en mode constructif, avec le symbole de la Pierre, la Keystone ; c’est la pierre angulaire ou clef de voûte (ou son équivalent) qui, dans tout édifice sacré, a une position inversée par rapport à l’ensemble de la construction ; c’est pourquoi cette pierre, qui en constitue le couronnement, ne peut être mise en place que par en-haut, comme provenant spontanément du Ciel11. En effet, en l’absence de la clef de voûte et malgré l’ajustement conforme des pierres et leur assemblage jusqu’à la limite du sommet, l’édifice qui en résulte ne sera jamais, malgré la convergence de tout l’ensemble vers ce point (c’est le « nœud vital »), qu’un ouvrage imparfait et dénué de stabilité, même si une certaine harmonie s’en dégage nécessairement : il est en quelque sorte le reflet du cosmos non encore résorbé dans son Principe. Mais, par la mise en place de la clef de voûte, se réalise, dans l’instantanéité, l’intégration de la multiplicité dans l’Unité, et ainsi l’ensemble de la construction se trouvera relié et identifié -hors de la modalité temporelle- à son archétype principiel ; c’est un « passage à la limite », un changement d’état. Seule la clef de voûte, « par sa forme aussi bien que sa position, est effectivement unique dans l’édifice tout entier, comme elle doit l’être pour symboliser le principe dont tout dépend »12 ; elle est la synthèse de l’édifice, image parfaite et véritable de l’Unité dont la manifestation procède.

C’est pourquoi le Maître Maçon, qui s’identifie lui-même virtuellement à la Keystone (en raison de l’analogie constitutive du microcosme et du macrocosme), doit intégrer, autant qu’il est possible -et pas uniquement en Chambre du Milieu-, cette « vision très excellente » qui s’origine dans son Principe, réalisant ainsi la synthèse parfaite des trois Piliers de la Loge. En outre, on constate que les éléments rituels de la Maîtrise que nous venons d’évoquer, et qui procèdent de ce symbolisme et en permettent la mise en œuvre conforme, révèlent nettement la finalité initiatique de l’Ordre maçonnique13. Ce « constat symbolique » infirme donc toutes les hypothèses qui reposent sur une conception historiciste exclusive visant à démontrer que le grade de Maître et sa légende – la légende d’Hiram – ou leur équivalent respectif, ne seraient qu’une élaboration humaine tardive. Il est inconcevable que la Maçonnerie ait pu être privée de cette « station » privilégiée (ou de son équivalent), car elle aurait été ainsi bornée à une voie initiatiquement incomplète, ce qui serait inexplicable. Une approche plus correcte sur ce sujet demanderait un examen attentif et sans parti pris, du degré de « Compagnon fini », antérieur à la Maçonnerie spéculative, et une comparaison de certaines de ses particularités avec le « couple » Compagnon/Maître tel qu’il a été codifié ensuite. Ce qui est sûr c’est que la Maîtrise proprement dite a fait défaut à certains fondateurs de la Maçonnerie spéculative. Mais cela est-il un débat ?].

Mais darkness visible évoque également l’origine « polaire » de l’Ordre, le retour à cette origine étant symbolisé, comme nous l’avons dit, par l’inversion d’orientation -et ses compléments-, matérialisée, dans la Chambre du Milieu, par le déplacement des lumières. D’autre part, cette situation primordiale est l’objet d’une « réminiscence » précise, symbolisée par la lettre G -symbole de la Polaire- placée au centre de l’Etoile flamboyante14. Et, à proximité de celle-ci, sont figurées les sept étoiles qui marquent la présence des 7 Rishis dont la demeure symbolique est la Grande Ourse. Selon la tradition hindoue, ceux-ci sont les sept Lumières par lesquelles fut transmise au cycle actuel la Sagesse des cycles antérieurs, ces Lumières qui portent l’héritage de Sagesse de ces cycles et en détiennent en quelque sorte la « mémoire ». Ceci explique pourquoi, par transposition, sont placées sept étoiles autour de la Lune sur le Tableau de Loge présent aux autres degrés « bleus ». En ce qui concerne, entre autres choses d’importance, la constitution de la Loge considérée comme étant « juste et parfaite » ainsi que la validité de la transmission initiatique, il apparaît que les 7 Rishis -en tant qu’Archétype primordial- président à l’Architecture céleste qui est Géométrie. Ils sont ainsi la norme qui se « réfléchit » sur la Terre, déployant son ordonnancement de Sagesse, Force et Beauté, qui rend possible et légitime l’établissement (et la restauration) de multiples applications initiatiques en conformité avec le plan du Grand Architecte de L’Univers15.

Darkness visible est une des nombreuses formules rituelles que véhiculent la Chambre du Milieu et ses mystères. « Lieu » central de la Maçonnerie, l’excellence de la Chambre du Milieu ne peut être appréhendée que par le « lien qui nous unit » (le Cable tow assimilable au Sûtratma), lien qui unit tous les Maçons –passés16et présents- à l’Ordre, et qui n’est autre que le Secret : c’est-à-dire « ce qu’il y a de plus central en tout être […] en raison de [son] caractère d’”incommunicabilité” ».

C’est pourquoi la possession de la Maîtrise est en réalité un état éminent et unique dans l’initiation occidentale d’aujourd’hui, état dont R. Guénon nous dit qu’il correspond à la véritable plénitude17.

*   *   *

Ces quelques réflexions sur un sujet qui touche à une séquence négligée -parmi d’autres- de la démarche initiatique maçonnique ne prétendent pas en épuiser la richesse ou lever quelque voile impénétrable, d’autant plus qu’en son aspect le plus profond elle rejoint l’inexprimable lié par le Secret. Il reste à souhaiter que les quelques points abordés soient l’occasion et le point de départ de réflexions constructives sur les possibilités « sans nombre » qu’offre l’Ordre maçonnique ; mais il est vrai que seule la méditation sur les symboles peut favoriser l’ouverture sur la Connaissance.

La Maçonnerie est, comme l’évoque toute l’œuvre de l’auteur français Denys Roman, l’Arche vivante des symboles où s’est rassemblé l’essentiel -sous forme de synthèses symboliques- de ce qui subsiste d’organisations initiatiques éteintes, y compris un héritage de l’ésotérisme chrétien. Tous ceux qui s’efforcent, depuis les temps les plus éloignés, d’en obscurcir la Lumière le font en vain, car ils se heurtent à son origine non humaine ainsi qu’à l’assurance donnée, de par la Volonté du Ciel, à saint Jean l’Evangéliste, Ami, Recteur et Protecteur de l’Ordre, de la perpétuité de son domaine. C’est pourquoi, à Pierre qui l’interrogeait sur ce qu’allait devenir Jean, « fils du tonnerre », le Christ répondit : « Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe… »

André Bachelet

  1. Pour plus de développements, et particulièrement en ce qui concerne le Révérend Wilton Hannah, ministre anglican passé ensuite au catholicisme et auteur des livres Darkness visible publié en 1952 et Chritian by degrees (1954), on consultera les études de Pierre Noël dans la revue « Renaissance Traditionnelle » n° 137 de janvier 2004, pp. 66 et suivantes, et Jérôme Rousse-Lacordaire, B.A-BA Antimaçonnisme, Editions Pardès, pp. 57 et suivantes. Un ecclésiastique anglais (anonyme) répliquera au livre d’Hannah dans un ouvrage intitulé Light invisible (Lumière invisible), mais sans grande suite. Les attaques reprendront en 1965 puis en 1985 ; les ennemis de l’Ordre firent preuve à la fois de leur ignorance dans le domaine ésotérique et rituel (qui s’en étonnerait ?), et de leur habituelle faculté de nuisance ; devant le peu de résistance des responsables de la Maçonnerie britannique, ils dénoncèrent l’Ordre comme étant un véhicule du satanisme. Les protestations de Maçons vigilants ne devaient pas empêcher les conséquences dans le domaine rituel, sans compter les incidences temporelles à l’encontre des membres de la Maçonnerie de Grande Bretagne. On décèle dans toutes ces manœuvres l’obstination démentielle caractéristique des milieux instrumentalisés par l’Adv… Lorsque R. Guénon affirmait que « moins l’exotérisme s’occupe de l’ésotérisme, mieux cela vaut », n’avait-il pas tracé par là une attitude de prudence qui n’a pas toujours été respectée par les Autorités initiatiques ? Dans le rituel, le commentaire qui accompagne cette expression ne fait pas état de la signification que nous retiendrons. Voici le passage tiré de la version anglaise imprimée du rituel du 3e degré : « Let me now beg you to observe that the Light of a MM is darkness visible, serving only to express that gloom which rests on the prospect of futurity » ; et en regard relevons la traduction quelque peu différente retenue dans le rituel pratiqué en France : « Permettez-moi de vous faire observer que la lumière que possède un MM (Maître Maçon) n’est qu’une lueur qui ne pénètre qu’à peine les ténèbres et ne fait qu’ajouter à la pénombre qui cache les perspectives de la vie future ». Cette tirade n’est pas satisfaisante car le voile à soulever touche au plus profond de la démarche initiatique procédant de l’aboutissement des petits mystères. Dans ce cadre rituel, tout commentaire est dans l’incapacité d’en traduire la véritable portée, tout ajout verbal appuyé s’avère généralement vain ou susceptible de compromettre une assimilation conforme
  2. On remarquera que la progression singulière du Compagnon lors de son introduction en Chambre du Milieu s’explique par là même ; on peut trouver à cette progression plusieurs significations, dont une est en rapport avec le sacrifice intérieur exigé par l’imminente élévation du Compagnon à la Maîtrise : ce sacrifice consistera, entre autres, à transformer une des composantes de la modalité corporelle ou « existentielle » comprise dans l’objectif fixé par le degré de Compagnon ; en cas contraire, le nouveau Maître serait maintenu dans une démarche « horizontale », c’est-à-dire dépendante de la faculté mentale, ce qu’il doit désormais dépasser progressivement. Quant à l’héritage pythagoricien, compte tenu de sa position centrale dans le 2e degré, il constitue un acquis définitif.
  3. Il s’agit des « deux grands luminaires dont l’un préside au jour et l’autre à la nuit » (Genèse, I, 16).
  4. Cf. A. K. Coomaraswamy, « Eckstein » (« Études Traditionnelles » n° 441, janvier-février 1974) ainsi que « Du prétendu “ panthéisme ” dans l’Inde et dans le néo-platonisme » (« Études Traditionnelles » n° 226, octobre 1938) : « […
  5. Pour l’application de l’analogie inverse en rapport avec notre sujet, consulter R. Guénon : Symboles fondamentaux de la Science sacrée (aujourd’hui Symboles de la Science sacrée), Éditions Gallimard 1962, chapitres « Les symboles de l’analogie » et « L’Arbre du Monde » ; également A. K. Coomaraswamy dans son étude « The Inverted Tree » (« L’Arbre inversé »).
  6. R. Guénon : Aperçus sur l’Initiation, Editions Traditionnelles, chapitre XXXII, « Les limites du mental ».
  7. Cf. ibidem, chapitre « Verbum, Lux et Vita ».
  8. L’Herne, Documents fondateurs, 1992, p. 219, note 243 (Manuscrit Dumfries n° 4).
  9. Symboles fondamentaux (Symboles de la Science sacrée), p. 308, note 1, et Initiation et Réalisation spirituelle, ch. XXXI, « Les deux nuits ».
  10. Aperçus sur l’Initiation, chapitre « De la mort initiatique », et Initiation et Réalisation spirituelle, chapitre « La jonction des extrêmes ».
  11. Ce symbolisme est essentiel au degré complémentaire qu’est l’Arche Royale qui participe de l’Arch masonry (Maçonnerie du Compas), et, de ce fait, se place en rapport avec le domaine céleste, alors que la Square masonry (qui est la Maçonnerie de l’Équerre) se développe plus spécialement dans ce qui appartient au domaine « terrestre » (cf. note suivante).
  12. Symboles fondamentaux de la Science sacrée (Symboles de la Science sacrée), ch. XLIII : « La “Pierre angulaire” », p. 281, et l’étude de Franco Peregrino, « Sur la fraternité », parue in « La Lettre G » n° 1, Équinoxe d’Automne 2004.
  13. La Maçonnerie comprend également, comme l’affirme R. Guénon, une perspective sur les « grands mystères » constituée par l’essence de l’Arch masonry ; c’est la raison pour laquelle le degré de l’Arche Royale était lié à celui de la Maîtrise et se trouvait intégré intimement à une Loge ordinaire et plus précisément à la Chambre du Milieu de celle-ci (cf. Aperçus sur l’Initiation, 1953, p. 276, note 1). Ce lien étroit (qui n’est pas sans évoquer le Cable Tow), véritable charnière entre la Chambre du Milieu et l’Arche Royale, apparaît notamment de façon significative dans l’opération de substitution des deux luminaires par le « septième rayon du Soleil » dans sa position centrale et invariable au zénith. Le symbolisme particulier (et sa représentation) de ce septième rayon constitue l’élément fondamental de l’Arche Royale désignée expressément comme complément de la Maîtrise, et ceci en rapport avec la « parole retrouvée ».
  14. Ceci peut être rapporté à la tradition pythagoricienne, véritablement centrale au grade de Compagnon, et en tant qu’héritage de la Maçonnerie
  15. Cf. Symboles fondamentaux de la Science sacrée (Symboles de la Science sacrée), ch. XXIV : « Le Sanglier et l’Ourse », p.180 note 2.
  16. C’est-à-dire les « Maçons des anciens jours », assimilables dans une certaine mesure aux « Ancêtres » qu’évoquent la plupart des traditions et qui assurent le lien spirituel ininterrompu avec l’origine ; c’est un héritage direct, par la voie initiatique, notamment celle des Collegia fabrorum de la tradition gréco-romaine. Il s’agit également des « Supérieurs Inconnus », détenteurs et inspirateurs de la Sagesse primordiale.
  17. Cf. Symboles fondamentaux de la Science sacrée (Symboles de la Science sacrée), ch. LXXV : « La Cité divine ». Rappelons simplement que le rassemblement ordonné -ne serait-il que virtuel- de tous les éléments de l’être, dans le cadre de l’initiation maçonnique, est une possibilité toujours actuelle.

LE RITUEL EN MAÇONNERIE

Aperçus sur quelques aspects de la pratique rituelle maçonnique

Juin 2015

 [Le présent texte est la reprise remaniée et mise à jour de celui qui a paru en 2003 dans le numéro 91 (mars-avril-mai) de la revue « Vers la Tradition » sous le titre de « Questions de rituel».]

Les réflexions suivantes feront quelquefois appel à des locutions appartenant en propre au langage maçonnique et dont certaines remontent sans doute fort loin dans le temps ; nous les maintenons par souci d’authenticité et nous en donnerons le sens lorsqu’il y aura un risque de confusion avec la signification qui leur a été attribuée dans le monde profane. Les usages rapportés ici sont familiers à tout Maçon qui « connaît bien l’Art » ; leur aspect technique n’a pu être éludé, mais il devrait être de nature à faciliter la compréhension du lecteur qui a quelque affinité avec l’Art de la Construction universelle. Enfin, pour ceux qui pourraient être surpris ou choqués par les informations d’ordre rituélique dont nous faisons état publiquement, nous rappellerons que : « les véritables mystères se défendent d’eux-mêmes contre toute curiosité profane, leur nature même les garantit contre toute atteinte de la sottise humaine non moins que des puissances d’illusion […] » (R. Guénon, Orient et Occident, 2e partie, ch. III : « Constitution et rôle de l’élite », p. 173). Nous n’ignorons pas que tout ce qui a été « révélé » jusqu’à ce jour et surtout ces dernières décennies, volontairement ou involontairement, sur la nature initiatique de la Maçonnerie ne lui a jamais sérieusement porté préjudice. Ce n’est pas tant « ce qui sort » de la Maçonnerie qui doit être redouté, mais plutôt ce que l’esprit profane s’efforce d’y faire entrer par les fissures de ce qui devrait en être la « couverture », et qui, depuis bientôt trois siècles, présente de sérieuses brèches. Sigue leyendo