Note introductive 2

avertissement

2008 : La Lettera G / La Lettre G, N° 9, Équinoxe d’automne *

À propos de l’article de Denys ROMAN : « René Guénon et la Loge “La Grande Triade” »(1).

Le texte de Denys Roman que nous présentons n’aurait sans doute jamais été écrit si n’était paru, en 1971, le livre de J. Corneloup je ne sais qu’épeler !(2).  dont le chapitre IV, « “La Grande Triade” et l’œuvre de René Guénon », est entièrement consacré au présent sujet. Ce chapitre sera d’ailleurs largement exploité, dans son Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie et des Francs-Maçons, par Allec Mellor dont on connaît l’incompréhension et la forte hostilité envers l’œuvre de René Guénon et tout ce qui participe de l’esprit traditionnel ; Mellor, qui fut sans doute l’un des plus actifs ennemis de Guénon dans le milieu maçonnique, alla même jusqu’à introduire des commentaires hostiles à ce dernier dans une version française des « Cahiers » de la Loge d’instruction du Rite Émulation dont il avait réussi à prendre la présidence. On se reportera avec profit à l’examen que Franco Peregrino propose dans ces pages sur ce grotesque personnage bouffi de suffisance érudite. En comparaison, la position de J. Corneloup était tout autre et il faut lui reconnaître une honnêteté intellectuelle qui faisait défaut à Mellor. Bien qu’également rationaliste, il ne manifestait aucune hostilité mais bien plutôt une curiosité empreinte de sympathie à l’égard de ce que représentait pour lui l’œuvre de Guénon dans son ensemble, et, par voie de conséquence, la Loge « La Grande Triade ». Mais on verra que cette curiosité était gravement affectée par l’idée qu’il se faisait du but de la Maçonnerie et de ce qui doit résulter du Travail collectif en Loge, qu’il assimilait aux « égrégores », chimère toujours renaissante de l’occultisme.
C’est donc une vingtaine d’années après les événements qui virent la consécration et les débuts d’activité de la Loge, que Denys Roman crut devoir rectifier –non sans hésitations– certaines inexactitudes ou mésinterprétations, et compléter quelques-unes des omissions que contenait le livre de J. Corneloup (3) ; non sans hésitations assurément, car les raisons en sont facilement compréhensibles : il s’agissait, de la part d’un Maçon comme Denys Roman, dont « La Grande Triade » était la Loge-mère (il en fut l’un des trois premiers initiés), de faire état avec le plus de discrétion et de tact possible –et en cela les Maçons nous comprendront– de vicissitudes et situations douloureuses qui avaient laissé des traces indélébiles dans la mémoire de ceux qui en avaient été les témoins ou les acteurs. En fait, évoquer les débuts des Travaux de « La Grande Triade » imposait un choix difficile qui ne devait pas laisser libre cours à une perspective catastrophique non plus qu’à une tentative de réhabilitation, ce qui aurait constitué, dans un cas comme dans l’autre, une présentation contraire à la réalité. Mais quelle était au juste cette réalité ? A cet égard, certains de ceux qui, comme J. Corneloup, ont considéré cette initiative comme un échec n’ont pas manqué d’en attribuer la responsabilité à R. Guénon qui en était l’ « inspirateur » reconnu et proclamé. Pour D. Roman, il s’agissait donc de procéder, autant que le permet un cadre public, aux mises au point jugées indispensables, et en faisant néanmoins état d’aspects positifs. Nous nous permettrons d’apporter quelques précisions afin que chacun puisse, nous l’espérons, mieux appréhender un événement encore mal connu.
Tout d’abord, pour comprendre la raison d’être de la fondation de la Loge « La Grande Triade », il est capital de reconnaître l’importance que représentait l’œuvre de Guénon –et notamment son « corpus » maçonnique– pour certains des Maçons fondateurs, dans la perspective d’une restauration de l’esprit traditionnel au sein de l’Ordre. La série d’articles de R. Guénon sur l’initiation, parus (ou en cours de publication) dans le « Voile d’Isis » et les « Études Traditionnelles », ainsi que son tout dernier ouvrage, La Grande Triade, essentiellement consacré à la voie initiatique maçonnique, tout cela méritait l’attention des Maçons français en particulier. Il fut ainsi décidé d’un commun accord de s’inspirer de cette œuvre sans équivalent en Occident, et de mettre en application l’essentiel de son contenu doctrinal en correspondance avec l’Art Royal.
Dans ce cadre, il est un point sur lequel nous souhaiterions insister : il concerne la nature des Travaux maçonniques tels qu’envisagés à « La Grande Triade ». Pour Denys Roman, qui avait œuvré avec l’appui de René Guénon à la rédaction d’un rituel d’esprit traditionnel destiné à cette Loge, l’essentiel des travaux consiste en la pratique rituelle et, en cela, il partageait l’avis de R. Guénon. La raison en est que l’exécution du rituel qui seul permet un travail collectif ordonné selon l’Art de la construction, opère entre les participants un « lien » qui les rapproche ainsi de l’Unité perdue. Vecteur essentiel et irremplaçable de la doctrine et de la méthode maçonniques, le rituel assure la pleine et entière « opérativité », car il est le « lieu » où se déploient les possibilités de l’être. Prise à la lettre, l’affirmation de Denys Roman pourrait être interprétée comme une vision « ritualiste » exclusive alors qu’il n’en est rien, puisque toute l’œuvre de l’auteur confirme l’importance qu’il attache également à l’enseignement initiatique –qui se présente sous la forme de travaux intellectuels et de méditation sur les symboles–, enseignement qui était évidemment pour lui partie intégrante de la démarche. Tout cela supposant naturellement un travail personnel sans lequel toute démarche serait vaine ; car même la pratique du rituel requiert une attitude éminemment active.
Mais, à « La Grande Triade », comme il n’est que trop fréquent, les questions de personnes prirent peu à peu le pas sur « les principes », et la curiosité que suscitaient les Travaux de la Loge l’emporta chez certains sur la ferveur et la détermination. C’est ainsi qu’une restauration de l’esprit traditionnel souhaitée par R. Guénon au sein de la Maçonnerie ne se sera pas réalisée, tout du moins à ce moment-là et de cette façon. L’auteur et ses compagnons les plus proches –parmi lesquels nombre de correspondants de Guénon– se disperseront (3). Et ce qui reste perceptible dans le propos de Denys Roman sur la Loge « La Grande Triade » nous semble être le constat d’une grande ferveur et d’un formidable espoir déçu.
Plus tard, D. Roman nous précisera un point qui nous avait intrigué : dans la version originale de la troisième partie de cet article publiée dans les « Études Traditionnelles » de 1973, l’auteur annonçait une suite à paraître ; or, il ne la donna pas, comme en témoigne la version finale qu’il retint en conclusion du chapitre IX de son livre. Et il nous confia alors : « que dire sur M. Cl.., que dire sur l’épisode de la recherche de la Parole perdue en Suisse, sachant que j’en ai contrarié la réalisation, comment évoquer sans trouble l’esclandre provoqué par l’éviction de R.., et ses véritables raisons, etc. ? ».
En définitive, la faiblesse des considérations de J. Corneloup sur les aspects de cette « expérience » que fut la fondation de la Loge « La Grande Triade » laisse percevoir l’abîme qui sépare, d’un côté, l’approche rationaliste et l’investigation « critique » qui se limitent à certaines apparences et, de l’autre, la justesse et la profondeur d’une appréhension menée en conformité avec les principes traditionnels.
Cette initiative unique, et sans doute la première en France dans l’histoire de la Maçonnerie, fut-elle inutile ? Nous ne le pensons pas, parce que: « […] rien de ce qui est accompli dans cet ordre ne peut jamais être perdu, que le désordre, l’erreur et l’obscurité ne peuvent l’emporter qu’en apparence et d’une façon momentanée, que tous les déséquilibres partiels et transitoires doivent nécessairement concourir au grand équilibre total, et que rien ne saurait prévaloir finalement contre la puissance de la vérité; leur devise doit être celle qu’avaient adoptée autrefois certaines organisations initiatiques de l’Occident: Vincit omnia Veritas ». Ainsi s’exprimait R. Guénon dans les « Quelques conclusions » de son ouvrage Orient et Occident, dans la perspective d’un redressement de la mentalité occidentale.
Mais laissons maintenant la parole à Denys Roman.

André Bachelet

NOTES :

* Article paru en trois parties dans les « Études Traditionnelles » nos 427, 428 et 435 (septembre-octobre, novembre-décembre 1971 et janvier-février 1973), puis devenu le chapitre IX de l’ouvrage de Denys Roman, René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie paru en 1982 aux Éditions de l’Œuvre, Paris, et réédité en 1995 en même temps que le tome 2 de l’auteur, Réflexions d’un chrétien sur la Franc-Maçonnerie – L’ « Arche vivante des Symboles », aux Éditions Traditionnelles, Paris.]

  1. Éditions Jean Vitiano, Paris.
  2. Voir aussi les quelques réflexions préalables de J. Corneloup sur ce sujet dans son livre Schibboleth également paru aux Éditions Jean Vitiano en 1965.
  3. En réalité cette dispersion ne fut qu’apparente car une Loge indépendante fut constituée du vivant de Guénon, qui avait pour but une pratique « opérative » (il y eut ensuite d’autres initiatives). En relation étroite avec ce que nous évoquons, il y aurait beaucoup à dire sur un prétendu prolongement « guénonien » français actuel dénommé « F. S. » : cette initiative se réfère explicitement –entre autres anomalies– et en préambule à son rituel, à René Guénon et… d’autres individualités bien connues; ceci est tout à fait contraire à l’esprit traditionnel qui n’admet pas d’intrusion de caractère individuel dans la démarche initiatique. Quant au caractère particulier de son rituel, il conduit à une dérive exotérique au mysticisme quelque peu exacerbé. Malgré les prétentions, s’agit-il réellement de voie initiatique ?

RENÉ GUÉNON ET LA LOGE «  LA GRANDE TRIADE »

I

En intitulant un de ses livres Je ne sais qu’épeler1, formule empruntée au rituel du grade d’Apprenti, M.J. Corneloup avait sans doute voulu faire acte d’humilité. L’avouerons-nous ? Un tel titre ne nous semble pas très heureux. Qu’un haut Maçon, « Maître à tous grades » et « décoré de tous les honneurs », comme on disait autrefois, allègue ainsi son incapacité à « rassembler ce qui est épars »2, cela pourrait risquer d’être considéré comme une déclaration publique « affichée », et pour ainsi dire « satisfaite », « d’ignorance ». La chose serait grave dans un Ordre qui, dès le second degré, invite ses membres à « connaître la lettre G », et leur fait dire au troisième : « L’acacia m’est connu. » Et l’on pourrait faire à M. Corneloup, qui à l’occasion comparait entre elles les organisations initiatiques, la remarque suivante : son père, qui était Compagnon du Tour de France, n’aurait certes jamais déclaré, une fois reçu « Compagnon fini » dans son art, qu’il était incapable d’« assembler » les divers « matériaux » propres à son corps de métier pour en façonner un « chef- d’œuvre ».

L’auteur nous aurait dit peut-être que les grades et les dignités maçonniques et compagnonniques ne confèrent pas la Connaissance, mais ne font que communiquer des symboles de cette Connaissance. Cela est vrai ; mais ce n’est pas une raison pour ne tenir aucun compte de la « hiérarchie » de ces symboles. Après tout, quand M. Corneloup entrait dans une loge d’apprenti, il portait le tablier de Maître ; et si un Maçon inconnu de lui s’était enquis de son rang dans l’Ordre, il ne lui serait pas venu à l’idée de répondre : « J’ai trois ans ».

Si nous avons soulevé cette question de l’humilité, c’est que M. Corneloup, dans son ouvrage, parle de l’« orgueil » de René Guénon. Il le fait d’ailleurs par personne interposée, en reproduisant in extenso une lettre de François Ménard en date du 27 août 1946. Soit dit en passant, nous ne sommes pas certain que Ménard aurait apprécié cette utilisation d’une lettre écrite 20 ans avant sa mort. Mais cette lettre n’en est pas moins surprenante. Se basant sur des considérations astrologiques à la manière d’Oswald Wirth 3, Ménard reproche à Guénon un « immense orgueil intellectuel », « l’agressivité de ses derniers livres », et surtout « la préoccupation de cette contre-initiation, de ce pan-satanisme qu’il dénonce avec une vigueur accrue ». La lecture du Règne de la Quantité dit Ménard « est proprement intolérable ».

Voilà donc ce qu’écrivait Ménard en 1946, du moins dans une lettre privée et sous le coup de la lecture du Règne de la Quantité qui venait de paraître. Il s’y déclarait parfaitement d’accord avec M. Corneloup. Mais pourquoi ce dernier, après avoir reproduit sa lettre, n’a-t-il pas ajouté que Ménard, à la veille de sa mort, n’était plus du tout d’accord avec son correspondant de 1946 et ne se gênait pas pour le proclamer ostensiblement ? La chose est pourtant d’importance. Si nous n’avions craint d’allonger plus que de raison ce chapitre nous aurions glané dans les derniers textes de Ménard un bon nombre d’indices montrant qu’avant de passer à l’Orient éternel, il avait révisé sa position sur bien des points et qu’il était revenu, pour l’essentiel, à la doctrine guénonienne. Mais voici qui est piquant. Ménard qui, dans sa lettre à M. Corneloup déplorait l’importance accordée par Guénon à la contre-initiation, fut le créateur, au Symbolisme, d’une « Chronique de la contre-initiation » qu’il rédigeait personnellement. Nous devons même ajouter qu’il s’y montra d’une sévérité qu’on peut trouver quelque peu excessive4

Dans le numéro d’octobre-décembre 1966, le Symbolisme publiait un compte rendu signé « La Lettre G », où Ménard, huit mois avant sa mort, commentait sans ménagement le livre de M.L.-J. Piérol intitulé Le Cowan et surtout l’introduction que M. Corneloup avait jugé bon d’écrire pour cet ouvrage. Nous citerons quelques passages de ce compte rendu, qui suffiront à montrer l’évolution qui s’était produite dans l’esprit de leur auteur : « C’est quand on en vient au fond des choses, c’est-a-dire au problème de la compréhension de l’Ordre, que l’on s’aperçoit, navré, que malgré la bonne volonté des auteurs [MM. Piérol et Corneloup], ils sont passés à côté de la vraie réponse à faire à M. Alec Mellor. C’est pourquoi toute cette analyse soigneuse, ce déploiement d’arguments choisis, cette méthode scientifique qu’on oppose à une autre méthode scientifique, nous paraît un appel extraordinairement vide, une coque creuse pleine d’une pensée morte, et l’heure du choix qu’on nous annonce nous paraît une vaine promesse ! Le terme “choix” est d’ailleurs bien révélateur : il tend à laisser croire qu’on peut choisir entre la vérité et l’erreur. Quelle est la qualité de cette vérité qui n’est pas capable de “convaincre” et d’illuminer profondément et qu’on ne peut que “choisir” comme un vulgaire vêtement ? On voit comme tout cela est relatif et mental. Je sais bien que ce jugement sommaire paraîtra à ces vénérables auteurs une idée sacrilège et offensante, et qu’aussi bien Corneloup que Piérol estiment avoir compris la Maçonnerie et lui avoir rendu un hommage digne d’elle dans ce livre. Ne voient-ils pas que leurs vues… s’accordent en fait avec celles de leurs contradicteurs, pour donner de la Franc-Maçonnerie une image faussée et totalement inadéquate ? Et cela pour la raison qu’ils se réfèrent ensemble à des considérations secondaires, périmées et profanes (sociologiques, morales, politiques) qui sont cette pensée morte que le monde moderne remâche sans cesse : sans intérêt aucun… Où est l’Esprit toujours vivant dans tout cela ?

« Qu’est-ce que la Maçonnerie ? C’est avant tout une société initiatique. Où est-il question d’initiation dans les considérations développées ici par MM. Corneloup et Piérol ? Il est parlé de liberté de pensée, d’athéisme, de morale, de catholicisme, d’anti-communisme, de déviation française ou anglaise… Il est parlé de tout sauf d’initiation, c’est-à-dire ce qui constitue la raison d’être de la Maçonnerie. Vous exagérez, me dira-t-on. Voyez les pages… où il est question de symbolisme. On mentionne la méthode ésotérique comme un fait sociologique et l’on corrige une citation bien timide des Vers Dorés par d’autres citations très symptomatiques. Mais l’initiation réelle est rigoureusement absente. »

« Or, c’est là justement qu’il aurait fallu répondre… Mais pour cela il faudrait entrer dans les idées de Guénon, ce Guénon dont on admet sans rire la “cécité” à propos de certains documents historiques alors que l’on sait bien qu’il a qualifié l’Histoire de “science vaine” »5

Pour faire œuvre utile en ce domaine « il faudrait parler la “langue des initiés” et faire ressortir nettement l’insuffisance et la médiocrité des arguments sentimentaux, politiques, théologiques. Malheureusement, combien y a-t-il de Maçons capables de l’utilisation correcte de ce langage ? On a bien l’impression que les Vénérables Frères sont très loin d’entrer dans ces vues et en mesure d’utiliser ce moyen. Alors il est bien plus facile, mais beaucoup moins convaincant et efficace, de faire appel à Voltaire en reconnaissant son “admirable courage”. Dans ces conditions, la polémique stérile peut encore continuer des décennies, pour la plus grande joie des adversaires de l’Ordre. À quoi bon ? »

Nous rappelons que ces lignes, signées « La Lettre G », sont les dernières que Ménard ait écrites pour être publiées. Huit mois après il mourait. Il s’agit bien là d’un « testament intellectuel »6

Un guénonien n’aurait pas parlé autrement que ce Maçon du « Droit Humain ». Mais, dans ce compte rendu, la « forme » nous paraît aussi suggestive que   le fond. Ménard, dont on a pu dire : « Il comprenait tout, il excusait tout »7, se montre ici mordant et même agressif dans ses expressions. « Pensée morte », « vaines promesses », « image faussée et totalement inadéquate », « médiocrité des arguments », etc. On peut dire que les « Vénérables auteurs » en prennent pour leur grade, – et même pour leurs « hauts grades ». Comment M. Corneloup aurait-il pu expliquer un tel changement d’attitude ? Nous pensons, quant à nous, que Ménard, parvenu au terme de sa vie, avait reconnu l’entière justesse des conceptions de Guénon, notamment en ce qui concerne la Maçonnerie, et s’était définitivement détourné des conceptions wirthiennes désignées par les vocables assez mal venus de « maçonnisme » et de « constructivisme ».

Si nous nous sommes arrêté longuement sur cette question de la lettre de Ménard, c’est qu’elle montre combien il faut se méfier des interprétations de M. Corneloup. Et l’occasion de cette démonstration nous ayant été fournie par un texte de Ménard concernant M. Corneloup lui-même, nous aurions été impardonnable de la négliger.

Cela dit, le problème de l’« orgueil » de Guénon ne nous retiendra guère. La doctrine qu’il a exposée, il n’en était pas l’« inventeur », mais l’interprète, et il n’a revendiqué pour lui-même que les erreurs et les imperfections de son exposé. Que cette doctrine soit hautaine, aristocratique, irritante pour la mentalité moderne, c’est possible. Mais ceux qui ont eu l’honneur de correspondre avec Guénon savent combien il était affable, fraternel, totalement exempt de vanité. Une fois qu’il avait donné sa confiance – et il la donnait bien facilement ! – le ton de ses lettres devenait vite presque familier, et parfois même enjoué. En les relisant, il nous arrive souvent d’être étonné qu’un esprit dont les exceptionnelles qualités lui auraient permis de s’imposer dans n’importe quelle activité intellectuelle ait pu ainsi répondre, avec une patience jamais lassée et sans jamais se laisser rebuter par les incompréhensions – pour ne rien dire des trahisons, conscientes ou inconscientes – à tant de correspondants dispersés dans les 5 parties du monde.

L’ouvrage de M. Corneloup se divise en deux parties, la première intitulée « Souvenirs maçonniques », la seconde « Rétrospectives et perspectives ». La première partie, de très loin la plus intéressante, se termine par un chapitre (chap. IV) consacré à « La Grande Triade et l’œuvre de René Guénon ».

Avant d’examiner avec l’attention qu’il mérite le contenu de ce chapitre IV, parcourons le reste de l’ouvrage. M. Corneloup était un excellent « conteur » de souvenirs, et il trace des Maçons qu’il a connus des portraits extrêmement vivants. Le plus réussi est assurément celui d’Albert Lantoine. Arrageois de naissance et Montmartrois de cœur, quelque peu bohème et d’un caractère exécrable8 Entré dans la Maçonnerie par dilettantisme, il fit une carrière fulgurante dans les hauts grades, écrivit des ouvrages historiques qui gardent leur valeur, et eut un jour l’idée peu banale de proposer au pape Pie XI un « mariage blanc » (sic) entre l’Église et la Maçonnerie, et cela dans le but… de combattre le communisme!9

Pour cette entreprise considérable, Lantoine « crut trouver dans le R.P. Bertheloot, de la Société de Jésus, la personnalité qui aurait l’oreille des hautes sphères romaines ». M. Corneloup pense que ce fut là une erreur. Il est au demeurant très sévère pour le Révérend Père. N’est-il pas un peu trop sévère ? Pour nous, au souvenir du P. Bertheloot (que nous n’avons vu qu’une fois), la gaîté l’emporte sur l’indignation. Il a couru sur son étourderie de si charmantes histoires ! Quelques-unes ont bien pu être enjolivées. On prête si facilement aux riches…

Que dire maintenant des conceptions « philosophiques » de M, Corneloup ? Il parle de l’« angoisse métaphysique » (p. 86), se réfère au « magistral ouvrage du professeur Monod, prix Nobel 1965, sur Le hasard et la nécessité » (p. 86, n. 1), assure que « l’humanité pensante est émergée de l’animalité » (p. 160), et, d’une manière générale, critique les thèses de Guénon, par qui, écrit M.   Corneloup, « Bergson lui-même n’est pas ménagé » (p. 178). Et en vertu de quel privilège, grands dieux ! Bergson devrait-il être particulièrement ménagé ?

En parlant de la théorie des cycles cosmiques, l’auteur a cru trouver chez Guénon des contradictions avec la doctrine hindoue. S’il avait eu connaissance de l’article intitulé : « Quelques remarques sur la doctrine des cycles cosmiques », M. Corneloup aurait vu que la difficulté qu’il soulève à propos des zéros est inexistante.

Selon l’auteur, « la véritable doctrine initiatique a toujours été qu’il faut s’initier soi-même et qu’on ne peut l’être par personne » (p. 90). L’auteur « n’attribue qu’une valeur assez secondaire aux métaphysiques, l’enseignement moral lui paraissant bien autrement important ». Il parle également de la « dévalorisation de la vie que la Théologie a héritée du Bouddhisme » (p. 96). Cela nous fait penser qu’Oswald Wirth appela un jour la sagesse orientale une « sagesse de neurasthéniques » ; car Wirth avait le sens des formules heureuses.

En ce qui concerne plus particulièrement la Maçonnerie, nous verrons dans la seconde partie de notre étude, consacrée à la Loge « La Grande Triade », que M. Corneloup est très attaché à la conception occultiste des « égrégores ». Bien entendu, l’histoire de l’Ordre telle qu’il la voit est fortement influencée par l’optique rationaliste. Sur quelques points cependant, on trouve avec surprise des aperçus qui s’écartent notablement des sentiers battus. Par exemple, il mentionne des arguments peu connus en France et qui tendent à prouver que le grade de Maître est antérieur à 171710, et que les hauts grades pourraient bien être antérieurs à 173011 Dans tout ce qui s’agitait alors au sein de la Maçonnerie, M. Corneloup discerne l’action des hermétistes et des Rosicruciens, qui ont notamment marqué de leur empreinte le grade de « Prince Rose-Croix » (pp. 159-168).

M. Corneloup, bien que ne souscrivant pas à l’enseignement de Guénon, en reconnaît toutefois l’importance et semble bien en avoir « mesuré » la grandeur12 C’est surtout la partie « critique » de cette œuvre qu’il apprécie. Il est en effet grandement préoccupé par l’évolution accélérée de toutes choses qui marquent si fortement notre époque. Dans toute une partie de son ouvrage (pp. 191 sqq.), il dénonce la hantise de la production, la publicité obsédante, la folie de la vitesse, l’adoration du Nombre, l’industrialisation à outrance, la concurrence féroce, la dénaturation irrémédiable de l’« ambiance » humaine, le dérèglement de la fonction économique entraînée dans un cercle infernal où barbotent à qui mieux-mieux les doctes spécialistes de la compétitivité et les joyeux prophètes du bonheur universel pour demain. Et il écrit : « Pendant des générations et des générations, on a inculqué à la masse la conviction que science et techniques pouvaient résoudre tous les problèmes matériels et assurer une évolution ascendante continue. Comment maintenant commencer à laisser entendre, puis à dire, puis à affirmer que cela n’est pas ça du tout, que la progression devra s’arrêter et que même une certaine régression pourra devenir indispensable ? » (p. 197)

À ce tableau tracé par l’auteur, on peut, du point de vue guénonien, ajouter trois remarques. D’abord, l’altération de la mentalité « publique » dans un grand nombre de domaines est un symptôme autrement grave que tous ceux, purement matériels, qu’énumère M. Corneloup.   Ensuite,   l’inquiétude   entretenue dans la « masse » par des dangers qu’elle perçoit de plus en plus nettement risque de se transformer en « terreur panique » propre à lui faire accepter les solutions les plus désespérées. Enfin, le remède proposé par l’auteur nous semble illusoire, car la situation ou se débat le monde moderne n’est pas due à un concours malheureux de circonstances fortuites ; elle est la « résultante » d’un plan savamment ourdi et remarquablement exécuté par une « puissance » à l’œuvre depuis des siècles, et que nous appelons – avec François Ménard « dernière manière » – la contre-initiation.

Il faut encore signaler le chapitre VIII, où M. Corneloup traite de l’astrologie. Il en expose les règles, tout au moins d’après Oswald Wirth, et relate une histoire que ce dernier racontait complaisamment à presque tous ses visiteurs. La voici.

Un ménage ami de Wirth lui avait fourni les éléments nécessaires pour dresser l’horoscope de leur fils. Wirth fit et refit ses calculs : il en résultait que le malheureux enfant était destiné à vivre enfermé dans un lieu fort étroit. Wirth annonça donc aux parents atterrés que leur rejeton passerait en prison le plus clair (si l’on peut dire) de son existence. On se hâta, dès que ce fut possible, de faire contracter au jeune homme un engagement dans la marine. Il y fit une assez belle carrière, enfermé… dans la cabine réservée à l’officier radiotélégraphiste du bord. Wirth, en racontant cette histoire, semblait très satisfait ; ses calculs ne l’avaient pas trompé.

Après avoir rapporté cette histoire incroyable, M. Corneloup conclut :

« Je dédie ces lignes aux astrologues présents et à venir. Puissent-ils y trouver satisfaction pour leur amour-propre et bonne conscience. Et pour qu’ils excusent l’âpreté qu’ils penseront être en droit de reprocher à ma diatribe, je leur avouerai sans fard que sa base est pour une grande part sentimentale : je hais à mort l’astrologie pour tout le mal qu’elle a fait à un de mes amis les plus chers » (p. 188).

Tous ceux qui, à la lecture de l’ouvrage de M. Corneloup, comprirent alors à quoi il faisait ici allusion auront partagé son sentiment. Les dangers des « sciences conjecturales » sont particulièrement vifs de nos jours où devins et devineresses n’ont pas la discrétion d’un Mélampe ou d’un Tirésias. Il est vrai que Mélampe comprenait le « langage des oiseaux », et que Tirésias, pour avoir rencontré à sept années d’intervalle deux serpents entrelacés, avait revêtu sous une forme poétisée par les mythographes, l’état spirituel du Rebis Hermétique.13

II

Avant d’aborder le chapitre IV de la première partie du livre de M. J. Corneloup, nous tenons à rapporter certains renseignements contenus dans le Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie et des Francs-Maçons que M. Mellor a publié.14

Il nous est arrivé déjà de mentionner l’ouvrage de M.L.-J. Piérol, préface par M. J. Corneloup et intitulé Le Cowan. Sous ce titre, les deux auteurs reprochaient à M. Alec Mellor de parler de la Maçonnerie sans en faire partie. Que fit alors M. Mellor ? Il se fit recevoir Franc-Maçon. Ainsi donc, non seulement personne ne peut plus le traiter de cowan, mais encore M. Mellor, qui appartient à une Obédience en relation avec la Grande Loge Unie d’Angleterre, rend la monnaie de leur pièce à MM. Piérol et Corneloup en les qualifiant de Maçons irréguliers et même, à l’occasion, de « pseudo-Maçons ».

La réplique, il faut en convenir, ne manque pas de sel. Nous devons cependant rappeler à nos lecteurs que la régularité, telle que l’entend M. Mellor, n’a rien à voir avec la « régularité initiatique » dont a parlé Guénon. Pour ce dernier, ce qui compte, c’est uniquement la validité et en conséquence l’efficacité des rites. Pour M. Mellor, dont la conception essentiellement « juridique » est d’ailleurs la même que celle de la Grande Loge Unie d’Angleterre, ce qui fait la régularité d’un groupement maçonnique, c’est la reconnaissance par cette Grande Loge Unie et par les autres Obédiences en relation avec elle.

D’un bout à l’autre du Dictionnaire cette question de la régularité tient un rôle de premier plan. C’est pour l’auteur une véritable hantise, et cela l’amène à des prises de positions qui seront certainement contestées par les uns ou par les autres. Nous pouvons en tout cas assurer à M. Mellor que, contrairement à ce qu’il écrit, la Grande Loge Nationale Française, avant 1965, n’imposait nullement la ré-initiation aux membres des autres Obédiences françaises qui ralliaient ses rangs ; sauf demande formelle de leur part, elle se contentait de les « régulariser ». Décrivant cette régularisation (pp. 191-192), formalité qui consiste à prêter un nouveau serment, M. Mellor semble penser que le serment est le rite essentiel de l’initiation. Or, le rite essentiel de l’initiation n’est pas le serment ; dans la Maçonnerie française, par exemple, le Vénérable, en consacrant le récipiendaire par le maillet et l’épée flamboyante, lui dit : « Je vous crée, reçois et constitue Apprenti Maçon » ; et aussitôt après, cessant de l’appeler « Monsieur », il lui dit : « Mon Frère, car désormais tu ne porteras plus d’autre nom parmi nous, etc. ».

C’est pourtant une heureuse idée qu’avait eue M. Mellor de publier ce dictionnaire, car les ouvrages de ce genre faisaient alors totalement défaut dans la littérature maçonnique de langue française. L’auteur n’a pas voulu donner l’équivalent de la grande encyclopédie de Mackey – ce qui eût d’ailleurs nécessité un travail d’équipe – ; mais son ouvrage, très maniable, d’une belle typographie, et assez abondamment illustré15,  aurait pu apporter une information utile et contribuer à dissiper l’ignorance où sont trop de Maçons vis-à-vis de l’histoire « extérieure » de leur Ordre, si du moins l’auteur avait pu s’élever au-dessus des rivalités d’Obédiences, pour ne rien dire de ses sentiments violemment anti-guénoniens.

L’ouvrage comprend trois parties. On y trouve d’abord un très court historique, complété par un exposé de l’état actuel des Rites et des Obédiences en France. Vient ensuite le dictionnaire proprement dit, qui contient un article spécial consacré à la Loge « La Grande Triade ». La dernière partie consiste en un recueil de notices biographiques sur les Maçons les plus illustres. La notice sur René Guénon, une des plus longues, occupe une page entière.

Nous reviendrons plus loin sur quelques-uns des très nombreux points où l’auteur attaque les positions de Guénon. Il en a déjà été question ici, notamment en ce qui concerne la nature du secret initiatique. Il apparaît cependant que sur ce point si important, M. Mellor a notablement rectifié son jugement, ainsi que sur la question Templière, et surtout qu’il le formule en des termes beaucoup moins abrupts et cassants. Son article sur les Templiers se termine ainsi : « La grande figure du Grand Maître Jacques de Molay, restituée dans sa vérité, apparaît comme une sublime allégorie de l’homme juste jusqu’à la mort, et à ce titre, mais à ce titre seulement, on peut dire qu’il trouve place aux côtés des autres grandes figures que propose l’Ordre à la méditation humaine ».16

En ce qui concerne le secret, M. Mellor mentionne, parmi d’autres, une conception qui est en somme celle de Guénon : celle d’un « état d’illumination intérieure atteint par l’initiation, et que le langage humain ne saurait traduire, donc trahir, car les mots correspondent à des concepts, alors que la connaissance initiatique transcende la pensée conceptuelle ». Que l’auteur ait énoncé ce point de vue sans le critiquer et sans réitérer ses affirmations antérieures sur le caractère « fictif » et nocif du secret maçonnique, c’est là une évolution particulièrement intéressante. L’auteur a dû se rendre compte que le secret maçonnique est un « diamant » inattaquable.17

La conception générale que M. Mellor se fait de la Maçonnerie est évidemment aux antipodes des thèses guénoniennes, ce qui n’a rien détonnant étant donnée l’admiration de l’auteur pour la « méthode historique ».18 Parmi les articles les plus caractéristiques à cet égard, nous citerons quelques passages de celui sur les Mystères anciens et leurs possibles rapports avec l’Ordre maçonnique. L’auteur critique à bon droit certaines exagérations, mais il en prend prétexte pour condamner l’idée même d’une origine antique de la Maçonnerie.

« Excusables au XVIIIe siècle…, ces divagations ne le sont plus aujourd’hui où des générations d’hellénistes et d’historiens ont restitué aux Mystères anciens leur signification véritable… L’erreur capitale de beaucoup a été de croire que les Mystères antiques comportaient un enseignement hautement philosophique destiné à une élite de penseurs, puis de transposer cette fausse hypothèse dans le cadre de la Franc-Maçonnerie, plus particulièrement des Hauts Grades… La science mystérieuse des anciens fut celle qui présentait le moins d’intérêt. Les religions à mystères furent des sanctuaires du tangible [souligné dans le texte]… Ce n’était pas dans les Mystères que les esprits supérieurs cherchaient l’enseignement ésotérique, mais bien dans l’enseignement oral ou écrit des philosophes… C’est à bon droit qu’un helléniste aussi averti qu’ A.-J. Festugière a opposé les mystères cultuels aux mystères littéraires… Une différence totale sépare la conception moderne de l’initiation maçonnique, toute subjective, des initiations pratiquées à Éleusis ou autres centres, objectives dans leur essence et leur raison d’être… Les charlatans ont de tout temps tablé sur le mystère et la crédulité. La Franc-Maçonnerie n’a pas été épargnée par ces malfaiteurs de l’esprit, dont le travail de Contre-initiation [souligné dans le texte] est même fort loin d’appartenir au seul passé. Excusable à une époque où les admirables travaux d’érudits tels que R. Reitzenstein, A.-J. Festugière et d’autres n’avaient pas encore mis en lumière le vrai sens des Mystères antiques, la candeur avec laquelle étaient jadis admises des fables ne saurait relever aujourd’hui que du ridicule. »

La confiance sereine de M. Mellor dans la sûreté des « acquisitions » de la science historique moderne nous surprendra toujours. Ne semble-t-il pas que, depuis les « admirables travaux » du R.P. Festugière, aucune énigme ne subsiste plus désormais sur la doctrine et les liturgies des Mystères de l’Antiquité ? Mais pour apprécier plus complètement la portée des idées de l’auteur, il convient de s’arrêter quelque peu sur l’introduction historique de l’ouvrage, où l’on relève les passages suivants :

« Dans un précédent livre, nous avons appelé de nos vœux l’avènement d’une science nouvelle : la Maçonnologie…, substituant les méthodes scientifiques aux tâtonnements de l’empirisme… Pour prendre un exemple, il n’est que trop facile de décréter l’existence d’une certaine Tradition a l’origine des sociétés, aussi contraire à la Révélation primitive qu’atteste l’Écriture qu’aux données de la science sur l’apparition de la vie et les origines de l’homme, puis de modifier arbitrairement le sens que la langue française donne à l’adjectif “traditionnel”, et enfin de reconstruire en partant de ces vues toute l’histoire. Pareil effort, dont il est d’illustres exemples, postule… le mépris de la méthode historique, de la vérité historique, et ramène les intelligences au stade de la pensée pré-logique… Mais qu’à l’époque des ordinateurs persistent des conceptions oniriques en matière d’histoire ou de symbolisme, c’est là un scandale de la raison… La science allemande, si remarquable dans la recherche historique au XIXe siècle, … devait faire des pas de géant. »

« Les corporations médiévales de constructeurs ne dérivent pas des Collegia opificum, comme l’a bien montré l’historien belge H. Pirenne… Contresens enfin, sinon entièrement légende, que celui, si fréquent, consistant à confondre Franc-Maçonnerie opérative et Compagnonnage. Notre éminent ami N., à coup sûr le spécialiste le plus complet du Compagnonnage depuis un demi-siècle, alors qu’il dirigeait le Fonds maçonnique au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale, fulminait là-contre sans désemparer. »

« La critique historique a démystifié de nos jours ce que des générations ont cru ; le mystère de la Rose-Croix ne fut qu’un canular d’humanistes aux dimensions énormes. »

Nous répétons que ce « florilège » n’a pas été cueilli dans l’ensemble du Dictionnaire, mais seulement dans cinq pages de l’introduction historique (pp. 16, 17,21, 22 et 25). Mais vraiment tous les lieux-communs de la mentalité moderne, qualifiés par Guénon de « superstitions » et de « préjugés » s’y rencontrent. Rien n’y manque. L’hommage à la raison, le dédain pour les formes de la pensée traditionnelle qualifiée de « pensée pré-logique », l’admiration enthousiaste pour la science allemande qui marche à pas de géant dans la recherche historique, l’autorité accordée à « l’historien belge Pirenne » en matière de transmission initiatique, l’affirmation que les données de la science sur l’apparition de la vie sont conciliables avec les Écritures judéo-chrétiennes, les espoirs mis dans les conquêtes à attendre de la « Maçonnologie », la croyance explicite que l’« époque des ordinateurs » où nous avons le privilège de vivre est intellectuellement supérieure à toute autre… Que pourrait-on vraiment désirer de plus?

Il est naturellement très intéressant d’examiner les réactions que cette vision ultra-modernisante de la Maçonnerie qui est celle de M. Mellor peut donner quand elle entre en contact avec l’œuvre de Guénon. Nous reproduisons intégralement la notice biographique consacrée à l’auteur des Aperçus sur l’Initiation, et nous l’interromprons fréquemment pour y insérer, entre crochets, quelques remarques, rectifications ou compléments d’information.

« Guénon René (1886-1951). Philosophe. L’aspect maçonnique de son œuvre intéresse seul le présent article. Il avait, à vingt ans, abandonné la préparation d’une licence de mathématiques [ici erreur imputable à P. Chacornac, car Guénon avait sa licence de mathématiques] pour s’inscrire à l’École des Sciences hermétiques de Papus (Dr Encausse), et il fut un temps adepte de l’Ordre martiniste, par lequel ce dernier déclarait reprendre l’enseignement de Martinez de Pasqually, le Philosophe inconnu. » [Non. Le Philosophe Inconnu, ce n’était pas Martinez de Pasqually, mais Louis-Claude de Saint-Martin. Nous savons bien que des erreurs sont inévitables dans un ouvrage tel que celui dont nous parlons. Mais celle-là est si forte qu’il doit s’agir d’un simple lapsus19 ],

« Initié Franc-Maçon en 1907, élevé à la maîtrise en 1908, la Maçonnerie matérialiste et politisée de l’époque déçut ses aspirations idéalistes. Aussi prit-il une part importante, en dépit de son âge, au fameux convent des Maçonneries spiritualistes tenu à Paris en 1908, véritable foire où se rencontrèrent sans profit Swedenborgiens, néo-Templiers, Misraïmites, Rite espagnol, etc., sous la direction de Téder (Détré). » [Foire sans profit, peut-être. Mais Guénon eut du moins l’occasion d’y énoncer   certaines   vérités,   et   par   exemple que,   de toutes   les Obédiences maçonniques existant dans le monde, il n’en est pas une à l’origine de laquelle on ne puisse déceler quelque irrégularité20].

« Téder le fit exclure de l’Ordre martiniste sous des prétextes ridicules de complicité, tant avec les Jésuites qu’avec le Grand Orient. Changeant de tribune, il collabora alors à une revue antimaçonnique, La France antimaçonnique, sous le nom de plume “Le Sphinx” ; son but était, fût-ce à ce prix, de servir efficacement la cause de la Maçonnerie idéale, telle qu’il la concevait, non de faire de la polémique. » [Guénon a été si souvent attaqué sur ces deux points qu’il convient de relever l’interprétation, très impartiale, que donne ici M. Mellor. Mais il doit y avoir des causes plus profondes à l’incursion que fit Guénon dans les milieux occultistes, antimaçonniques et même contre-initiatiques. Lui-même a parfois fait allusion aux motifs de cette « pénétration », que nous serions assez porté à comparer à une « descente aux Enfers ».]

« Il appartint un temps à la traditionnaliste Loge Thébah, alors sous la juridiction de la Grande Loge de France (aujourd’hui ralliée à la Grande Loge Nationale Française). » [Le grand mérite de cette Loge était d’utiliser un rituel particulier, enrichi d’éléments intéressants de provenance ancienne. Citons par exemple « l’office des Diacres », auquel Guénon attachait une grande importance, comme étant d’origine opérative].

« Lorsqu’Oswald Wirth fonda Le Symbolisme, un lien spirituel s’établit entre eux, mais qui n’alla pas jusqu’à la collaboration. Il devait d’ailleurs s’éloigner peu à peu des Loges et poursuivre une longue carrière, dont l’ultime étape fut son adhésion à l’Islam, conçue d’ailleurs de manière fort subjective au dire des orientalistes islamisants. » [L’adhésion de Guénon à l’Islam ne fut pas « l’aboutissement ultime » de sa « longue carrière » : cette adhésion remonte à ses années de jeunesse ; il devait avoir alors dans les 25 ans.]

« La thèse fondamentale de Guénon est qu’il aurait existé une Tradition primordiale, dont religions et métaphysiques ne seraient que les débris. Retrouver la Tradition, tel serait le but bien compris de l’initiation. Appliquant ces vues à la Franc- Maçonnerie, Guénon développe l’idée que tout métier est, en soi, “susceptible d’une signification supérieure et plus profonde”. C’est le Swadharma hindou. La Maçonnerie opérative, constructrice des cathédrales, était, en ce sens, initiatique. La Maçonnerie spéculative, au contraire, avec ses constructeurs fictifs, ne laisse subsister qu’une parodie toute théorique de l’initiation (Aperçus sur l’Initiation, p. 194). »

[Après l’esquisse assez exacte dans l’ensemble qu’avait faite M. Mellor de l’activité maçonnique de Guénon, nous le voyons donc ici tenter de résumer la doctrine initiatique de cet auteur. Mais pourquoi faut-il qu’il en fasse un exposé aussi tendancieux ? Comment peut-on écrire froidement que, pour Guénon, « la Maçonnerie spéculative ne laisse subsister qu’une parodie toute théorique de l’initiation » ? Dans le texte auquel se réfère explicitement M. Mellor (Aperçus sur l’Initiation, chap. XXIX), Guénon est pourtant très clair : « Le passage de l’opératif au spéculatif… implique, non pas forcément une déviation à proprement parler, mais du moins une dégénérescence au sens d’un amoindrissement. » Une fois de plus, M. Mellor se sera laissé emporter par sa fougue habituelle : il a transformé l’amoindrissement du texte qu’il commentait en « parodie ». Et comme, pour cet auteur, le Progrès est un dogme qu’on ne discute pas, nous allons maintenant le voir qualifier d« étrange interversion » la position guénonienne sur les rapports entre « opératif » et « spéculatif ».]

« Cette étrange interversion n’en séduisit pas moins certains cercles de la Grande Loge de France, au point même qu’une Loge adopta le nom d’un livre de Guénon : La Grande Triade. (J. Corneloup, dans Je ne sais qu’épeler, a exprimé sur l’histoire de cette Loge et ses tendances le point de vue rationaliste d’un Maçon du Grand Orient, non dépourvu d’ironie mais aussi de bon sens). »

« Envisagée comme une certaine philosophie du travail, l’éloge que fait Guénon de l’opératisme n’a rien qui choque, mais pas un Maçon opératif ne l’eût comprise ou reconnue. » [Cette dernière affirmation est vraiment peu banale. Où est- ce qui peut bien permettre à M. Mellor d’affirmer que tous les opératifs se faisaient de leur art la même idée que lui-même, et qu’il n’existait pas parmi eux tout au moins une élite capable de s’élever au-dessus des conceptions courantes dans la Maçonnerie d’aujourd’hui ? M. Mellor se fait gloire d’être un esprit de mentalité moderne : ce n’était certes pas le cas des opératifs, et Guénon, qui a passé sa vie à dénoncer et à critiquer la dite mentalité, était certainement beaucoup plus proche à tous égards des constructeurs et autres initiés des âges passés que peut l’être M. Mellor.]

« Son hypothèse d’une prétendue Tradition primordiale n’a rien d’original, en dépit du pédantisme avec lequel certains guénoniens l’ont présentée. C’est l’âge d’or des cosmogonies antiques. » [Que la doctrine exposée par Guénon n’ait “rien d’original”, c’est l’évidence. Lui-même s’est toujours défendu de faire œuvre originale : c’était là une “gloire” qu’il laissait aux philosophes.]

« Du point de vue de la terminologie maçonnique, et aussi non maçonnique, (cette hypothèse d’une prétendue Tradition primordiale) a brouillé fâcheusement la signification des mots tradition et traditionnel, en leur donnant un sens totalement détourné. Du point de vue philosophique, elle est une pure vue de l’esprit. Du point de vue historique, l’hypothèse demeure indémontrée et même contredite par les sciences de l’homme. » [Nous sera-t-il permis de faire observer à M. Mellor que, « du point de vue philosophique » moderne, les « mystères » de la religion chrétienne (Incarnation, Rédemption, Trinité, etc.) sont eux aussi « une pure vue de l’esprit », dont les expressions sous forme de dogmes « demeurent indémontrées » et même indémontrables, – et que les plus notables représentants des « sciences de l’homme » ne se gênent pas pour proclamer que les assertions historiques du Christianisme (comme d’ailleurs des autres religions) ne résistent pas aux méthodes rigoureuses de la « critique historique », cet incomparable fleuron de la « science allemande » ?]

« Du point de vue religieux, (cette hypothèse de la Tradition primordiale) est un contresens sur la Révélation primitive et la chute. » [Bien entendu, quand M. Mellor dit : « du point de vue religieux », il faut comprendre : du point de vue de la religion chrétienne. À cela nous répondrons ceci : Guénon aurait considéré sa doctrine comme étant de nulle valeur si elle avait été conciliable avec le seul Christianisme, et non pas avec toutes les religions actuelles et passées ; et il l’aurait considérée comme de nul intérêt si elle n’avait été en harmonie aussi parfaite avec le Christianisme qu’avec toute autre religion.]

« Aussi, du point de vue maçonnique, beaucoup pensent que le Guénonisme a été une intrusion, aggravée par le dogmatisme de tels guénoniens qui ont même qualifié de Contre-initiation toute pensée rebelle et voué furieusement les hérétiques aux poignards – symboliques ! – des Kadosch. Il a laissé de profondes blessures. »

Les blessures portées par les Maçons guénoniens, assoiffés de vengeance templière, sont en effet particulièrement malignes. M. Mellor termine sa notice par une bibliographie qui mentionne seulement les articles donnés par Guénon aux Études Traditionnelles et l’ouvrage intitulé Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage21.

Venons-en maintenant à l’article sur la Loge « La Grande Triade », que nous reproduisons in extenso :

« Loge fondée sous l’obédience de la Grande Loge de France par un groupe d’adeptes de René Guénon, et dont le Vénérable fut longtemps le peintre de talent Ivan Cerf. Joannis Corneloup, 33ème du Grand Orient de France, ancien Grand Commandeur du Grand Collège des Rites, a narré l’histoire décevante de cette Loge dans son livre Je ne sais qu’épeler ! (chap. IV), laquelle n’a pas lieu d’étonner. Le postulat guénonien de la Tradition primitive, son réquisitoire contre la Franc- Maçonnerie spéculative et la volonté arrêtée de ses disciples de qualifier de Contre- initiation tout ce qui heurte ce qu’ils tiennent pour l’orthodoxie, ne pouvaient que souligner l’erreur commise par la Grande Loge de France en favorisant cette création. J.Corneloup raconte que les, membres de la “Grande Triade” allèrent jusqu’à solliciter des guénoniens non maçons de se joindre à elle, véritable racolage non seulement antimaçonnique pour cette seule raison mais d’autant plus dangereux qu’il visait des intellectuels. Bon exemple de déviation maçonnique et des conséquences inéluctables de la méconnaissance des principes. »

Ce qui nous a surtout frappé à la lecture du Dictionnaire de M. Mellor, c’est une sorte de « gradation » dans l’animosité qu’il éprouve à l’égard de Guénon et des prolongements de son œuvre. Voici ce que nous voulons dire. S’il critique constamment l’auteur des Aperçus qui, selon lui, aurait exercé une influence néfaste sur la vie maçonnique, il ne laisse pas d’être visiblement impressionné par la grandeur de l’œuvre et son actuel rayonnement. Avec les « guénoniens », il est beaucoup plus à son aise, et il va jusqu’à leur reprocher d’assimiler tous les non- guénoniens à la contre-initiation, ce qui ferait vraiment beaucoup de monde. Parmi les guénoniens, les plus dangereux à son avis sont les Maçons guénoniens, ignorants qu’ils sont des véritables principes de leur Ordre. Mais l’abomination de la désolation, c’est quand des Maçons guénoniens s’avisent de fonder une Loge spécifiquement guénonienne, comme le fut « La Grande Triade ».

Et pourtant les choses sont ainsi. En dépit des confortables « classifications » qui ne veulent voir en Guénon qu’un « philosophe » comme tant d’autres, à ranger à sa place chronologique, entre Bergson et Bachelard, – il y aura toujours, il y aura de plus en plus des guénoniens « stricts » pour qui l’œuvre à laquelle ils se réfèrent ne relève ni de la philosophie, ni de la critique historique moderniste, ni des « sciences de l’homme », parce que la doctrine exprimée par cette œuvre est – comme toutes les religions et comme la Maçonnerie elle-même – d’origine « non-humaine »22. Ces guénoniens, à mesure qu’ils assimileront mieux l’œuvre de leur Maître, seront de plus en plus portés à entrer dans la Maçonnerie qui est pratiquement avec le Compagnonnage, la seule organisation initiatique occidentale « qui puisse revendiquer une origine traditionnelle authentique et une transmission initiatique réelle »23 . Enfin, pourquoi ces Maçons guénoniens, quand ils en auront l’occasion, ne constitueraient-ils pas des Loges spécialisées dans l’étude du symbolisme et du rituel, deux sujets traités avec prédilection par Guénon durant les dernières années de son existence24 ?

Tout cela, nous dira-t-on, est bel et bien. Mais il résulte de l’ouvrage de M. Mellor que la Maçonnerie à tendances guénoniennes est sans avenir et que sa première « tentative » s’est soldée par un échec. À un tel « jugement », ce n’est pas nous qui répondrons. C’est M. Jean Baylot, qui fut l’un des plus hauts dignitaires de l’Obédience même de M. Mellor. Il a écrit des lignes qui, par une curieuse coïncidence, semblent répondre par avance aux erreurs, aux critiques et aux attaques du Dictionnaire, tant pour ce qui concerne Guénon lui-même que pour ce qui concerne les « disciples » de Guénon, les Maçons guénoniens et la Loge « La Grande Triade ».

Cependant, dans l’ouvrage que Jean Baylot avait écrit en collaboration avec le R.P. Riquet 25 , rien ne laissait supposer que cet auteur eût quelque goût pour l’enseignement de Guénon. Pourtant, dans un article intitulé « Guénon Maçon ? »26 , nous constatons que ce Maçon fait montre, dans son ensemble, d’une évidente compréhension. Il débute ainsi : « Les relations de René Guénon avec la Franc-Maçonnerie institutionnelle apparaissent floues, chaotiques et déroutantes. Nous prouverons ici, quoi que l’on en ait dit, qu’elles ne furent jamais hostiles et que l’œuvre guénonienne demeure essentielle à l’intelligence maçonnique du présent et de l’avenir. Le philosophe de la tradition y exerce un magistère qui n’a pas fini de porter fruit. On oublie cet impact, aux résonances encore en propagation, pour ne retenir que des incidents mineurs, nés de l’incompréhension, mal interprétés ou amplifiés. »

Il n’y a de réserve à faire que sur un point: Guénon n’est pas « le philosophe de la tradition », il en est un interprète. En tout cas, il est très vrai que les premières activités maçonniques de Guénon sont entourées de brume, – comme le sont les origines de la Maçonnerie elle-même. – Il y a d’autres défectuosités de terminologie dans la suite de l’article. On ne peut dire, par exemple, que Guénon, dans les années 1907 et suivantes, « assemblait les prémices d’une métaphysique originale ». On s’étonne aussi de la considération que M. Baylot semble porter à Papus et à tout ce qui s’agitait autour de lui. Ne va-t-il pas jusqu’à écrire que « le jeune Guénon aboutit dans ce milieu, ayant rencontré le Maître à l’École des Sciences Hermétiques »27  ? Parlant de la fondation en 1910 de la revue La Gnose, M. Baylot souligne que « ses textes contiennent en puissance tous les grands thèmes autour desquels foisonnera l’œuvre guénonienne ». C’est là une des grandes énigmes de la vie de Guénon. Il ne faut pas oublier qu’il n’avait alors que 23 ans. Peu de temps auparavant, certaines de ses lettres qui ont été publiées ne diffèrent en rien des productions ordinaires des occultistes et même des Maçons politiciens et anticléricaux d’alors. Il s’est passé à cette époque quelque chose qui a transformé de fond en comble l’intellectualité du jeune homme ; et cette transformation s’est répercutée jusque dans sa façon d’écrire, qui devient dès lors, ainsi que M. Jean-Claude Frère l’a fait très justement observer, « celle d’un des grands maîtres du style au XXe siècle ».

Pour nous, cette transformation est liée à la fondation de l’Ordre du Temple rénové, qui suscita les violentes attaques de Téder dans la revue Hiram dont Papus était le directeur ; mais les compagnons de Guénon étaient trois et non pas deux, comme l’écrit M. Baylot. Il est très vrai que la campagne de Téder était ridicule ; mais on y trouve aussi des indices qui laissent supposer qu’il y eut là une intervention directe de la contre-initiation. Quant aux « opérations » de l’Ordre du Temple rénové, nous pensons qu’elles ne sont pas sans rapport avec certaines des possibilités envisagées dans L’Erreur spirite.

À ce propos, nous nous étonnons que M. Baylot, qui parle abondamment des relations de Guenon avec Papus, Guaita, Sédir et autres occultistes, ne fasse pas mention de celles qu’il entretint avec F.-Ch. Barlet (Albert Faucheux), qui fut un des membres français de la H.B. of L., organisation autrement sérieuse que toutes celles qui faisaient tant de bruit et tant de propagande dans les cercles pseudo-initiatiques parisiens.

Nous ne nous arrêterons pas sur l’esquisse tracée par M. Baylot des événements qui suivirent. Relevons cependant que Guénon n’a pas pu souhaiter « que le catholicisme serve de support ésotérique à l’élite » ; c’est, bien entendu, de support exotérique qu’il était question. Renseignements pris, il s’agissait là d’une coquille typographique.

Venons-en à la conclusion, où l’auteur se demande si la Maçonnerie, en regard du labeur accompli par Guénon pour élever un édifice « à son honneur et à sa gloire » a répondu par un « geste » équivalent. Il écrit : « La réponse est très nettement affirmative. Dans la fraction qui met un soin vigilant à sauvegarder l’essence traditionnelle de l’Ordre maçonnique, nombreux sont ceux qui se réclament de Guénon […]. La Franc-Maçonnerie, en France, vit un retour assez marqué à ses sources, par besoin, sans que tous ceux qui y aspirent le sachent. Ceux qui le réalisent invoquent Guénon. S’il est constant que les œuvres fortes n’atteignent la vraie consécration qu’après un premier temps d’effacement, l’épreuve fut ici très brève et concluante. L’association de sa pensée à la vie maçonnique est un phénomène irréversible. Une Loge parisienne a nom “La Grande Triade” ; ce choix est sans commentaires. Exemple de l’intérêt qu’il maintint, il lui adressa, lors de sa création, une lettre de souhaits. La Loge demande à ses membres une profession de foi guénonienne28 qu’elle entretient en cultivant fidélité et intelligence autour des textes. Tout ceci n’est-il pas l’éclatant témoignage des liens de René Guénon et de la Franc- Maçonnerie attestés par le comportement des deux parties ? […] Rien n’est plus réconfortant que l’intérêt dont il a honoré – et elle le lui rend avec ferveur – l’institution maçonnique ».

Comme on aimerait que la réalité répondit en tous points au tableau esquissé par Jean Baylot ! Hélas ! Où est la réponse très nettement affirmative (même limitée à une petite fraction fidèle) dont nous parle l’auteur ? Où est l’attention à ses mises en garde réitérées ? Où est la ferveur ?

Si la Maçonnerie française était vraiment consciente de l’importance capitale qu’a pour elle l’œuvre de Guénon, cela devrait s’exprimer dans les ouvrages, assez nombreux actuellement, que publient les Maçons actifs qui ont leur mot à dire dans leur Loge et dans leur Obédience. Or que voyons-nous ? La plupart de ces ouvrages passent entièrement sous silence le nom même de Guénon. D’autres contestent ses qualifications maçonniques, mettent en doute l’authenticité de son information, ou l’accusent tout simplement de « cécité ». Ne parlons pas de ceux qui préconisent l’abandon du secret maçonnique, ou qui interprètent le symbolisme de l’Ordre à la lumière (si l’on peut dire) de la psychanalyse. D’autres encore militent en faveur de thèses peu sympathiques à Guénon : l’origine exclusivement chrétienne de la Maçonnerie, l’absence de rapport entre l’Art Royal et l’hermétisme, l’irréalité de l’héritage templier, la légitimité des innovations willermoziennes, etc.

De telles constatations peuvent être faites par tous. La chose est d’autant plus regrettable que la Maçonnerie semble être actuellement l’institution la plus apte à « illustrer » pour l’Occident le « message » guénonien, et à briser la « conspiration du silence » soigneusement entretenue autour de ce message par tout ce qui, de près ou de loin, relève de la mentalité moderne. Nous venons de parler de « conspiration du silence », et c’est ici le lieu de dire pourquoi, en dépit des réserves que nous venons de formuler, l’article de Jean Baylot nous semble important. Pour la première fois, en effet, un haut dignitaire de l’Ordre maçonnique proclame « publiquement » l’importance exceptionnelle de l’œuvre de Guénon et la nécessité d’y avoir recours pour permettre à la Maçonnerie d’« assumer » son destin. Une telle prise de position était   inattendue ;   elle   suppose   une   juste   appréciation   du   « temps »   et   des « circonstances » ; elle pourrait avoir un certain retentissement. Nous souhaitons vivement qu’il en soit ainsi, et qu’un assez proche avenir vienne confirmer les vues de Jean Baylot et démentir les restrictions que nous avons cru devoir y apporter29.

Qui donc a raison ? – Pour M. Mellor, Guénon « a brouillé le sens des mots Tradition et traditionnel en leur donnant un sens détourné », Sa doctrine est un « contresens sur la révélation primitive », et d’autre part « elle est contredite par les sciences de l’homme », Guénon d’ailleurs n’avait que mépris pour la Maçonnerie actuelle qu’il considérait comme une « parodie ». Les Maçons guénoniens, et en particulier ceux de « La Grande Triade », sont des « intrus » malfaisants qui, en raison de leur « méconnaissance des principes », ont porté à l’Ordre « de profondes blessures ».

Pour Jean Baylot, l’œuvre de Guénon est « essentielle à l’intelligence maçonnique du présent et de l’avenir ». D’autre part, « rien n’est plus réconfortant que l’intérêt dont Guénon a honoré une institution » dont « il a affirmé la prédestination » (et nous pensons que Jean Baylot fait ici allusion à des destins « eschatologiques » de l’Ordre). « Ceux qui se réclament de Guénon », poursuit-il en mentionnant expressément la Loge « La Grande Triade », mettent « un soin vigilant à sauvegarder   l’essence traditionnelle de   l’Ordre ». Et l’auteur   précise bien que « l’influence de la pensée guénonienne sur la Maçonnerie est un phénomène irréversible », et que de nombreux Maçons,   parmi   les   meilleurs,   acceptent l’« influence » de cette pensée avec « ferveur ».

Nous ne pensons pas que Jean Baylot ait été un « guénonien ». Mais une longue carrière maçonnique lui avait valu une sorte de « sensitivité » qui lui faisait « reconnaître » pour ainsi dire « d’instinct » ce qui est conforme à l’essence de l’Ordre et peut donc lui être bénéfique. C’est pourquoi les Maçons d’esprit traditionnel acceptent son « jugement » avec reconnaissance pour le présent, et avec confiance pour l’avenir.

III

L’importance accordée à la Loge « La Grande Triade » par M. J. Corneloup, qui lui a consacré tout un chapitre sur les quatre que comportent ses « Souvenirs maçonniques », montre bien que pour cet auteur la fondation du premier atelier guénonien est un fait d’une haute signification. D’un autre côté, M. Alec Mellor, en insérant dans son Dictionnaire un article spécial sur ledit atelier30, témoigne lui aussi à sa façon de l’intérêt (bienveillant ou hostile) suscité dans la Maçonnerie française par cet événement. De cet intérêt, un troisième auteur, Jean Baylot, avait déjà témoigné antérieurement à ses deux confrères, dans le numéro spécial de Planète consacré à René Guénon31. M. Corneloup a porté le témoignage d’un visiteur assidu et sympathique, excellent observateur et passionnément attaché à l’Ordre maçonnique. Nulle part nous n’avons remarqué dans son livre la moindre trace de cette « ironie » que M. Mellor croit y avoir devinée. En tout cas, le succès remporté par l’ouvrage, même en dehors des milieux maçonniques, semble exiger, croyons-nous, de multiples mises au point. Le « hasard » en effet a voulu que M. Corneloup abordât une foule de questions, dont plusieurs de grande importance. De plus, cet auteur semble avoir parfois été mal compris par M. Mellor. qui va même jusqu’à reprocher aux membres de « La Grande Triade » de s’être livrés à un « racolage », chose absolument contradictoire avec les idées de Guénon sur le recrutement initiatique32.

Dès le début de son chapitre intitulé « La Grande Triade et l’œuvre de René Guénon », M.J. Corneloup écrit : « J’ai lu attentivement à peu près toute son œuvre et pendant des années j’ai été un lecteur assidu de la revue Études Traditionnelles, animée par Guénon et ses disciples. Bien que je sois loin d’approuver toutes ses thèses, à commencer par celle qui concerne l’origine de la Tradition Primordiale, je sais devoir beaucoup à son enseignement qui m’a obligé d’approfondir nombre de mes idées et je rends un juste et sincère hommage à l’œuvre monumentale et profonde dont il est l’auteur. Aussi, lorsque j’appris l’existence à la Grande Loge de France de la Loge “La Grande Triade”, fondée par un groupe de guénoniens, je me sentis grandement intéressé. Je l’ai déjà dit dans Schibboleth, mais j’y reviens parce que l’expérience tentée par cet Atelier est pleine d’enseignements. »

À vrai dire, « La Grande Triade » n’avait pas été fondée par des guénoniens au sens strict de ce mot. Le Maçon russe qui avait eu l’idée de cette fondation était bien, lui un guénonien33. Dès la renaissance de l’Ordre maçonnique en France, après son long sommeil durant l’occupation, ce Russe, M…f, estimant que les bouleversements provoqués par la guerre risquaient de précipiter encore la marche de l’Occident et même du monde vers un destin redoutable, pensa que l’occasion pouvait être propice à une entreprise visant à faire connaître aux Francs-Maçons l’œuvre de Guénon et l’intérêt qu’elle présente pour la Maçonnerie. Il fit lire à quelques uns de ses Frères des livres tels que Le Règne de la Quantité et La Grande Triade. L’intérêt qu’il rencontra fut si vif qu’il s’enhardit à tenter la même expérience avec quelques-uns des plus hauts dignitaires de son Obédience, la Grande Loge de France, Le succès dépassa ses espérances. On convint bientôt de fonder une Loge34 qui aurait pour but de recevoir des candidats ayant « une certaine connaissance de l’œuvre » de Guénon 35 . Le Grand Orateur Ivan Cerf, le futur Grand Maître Antonio Coën, plusieurs Grands Officiers et Conseillers fédéraux étaient au nombre des fondateurs. Le Grand Maître Michel Dumesnil de Grammont, faisait partie de la Loge. Tous ces Frères étaient des « admirateurs », récents à n’en pas douter (puisqu’ils devaient à M…f leur connaissance de Guénon), mais réels et sincères. Aucun d’eux, cependant, n’avait droit à la qualification de « guénonien »36.

En règle générale, ce n’est pas en quelques mois de lecture qu’on devient guénonien, c’est-à-dire qu’on donne un assentiment absolu à l’essentiel du message transmis par Guénon. Certes, aujourd’hui – et ces cas deviendront sans doute de moins en moins rares – on voit des jeunes gens comprendre d’emblée les parties les plus « arcaniques » de l’œuvre du Maître. Mais M…f et ses amis appartenaient à la génération qui suivit celle de Guénon. Les guénoniens de cette génération, qui naquit avec notre siècle, ont pu lire son œuvre au fur et à mesure de sa publication. Comme tous étaient d’origine occidentale, leur adhésion a été entrecoupée de maints abandons et de fréquents repentirs37. Pour beaucoup, ce fut une véritable crise de conscience quand ils virent Guénon rectifier très notablement son attitude à l’égard du Bouddhisme originel38. Beaucoup de chrétiens également ont eu des scrupules à suivre Guénon après son article sur la « mutation » opérée dans l’Église chrétienne à l’époque du concile de Nicée39.

Au milieu de notre siècle, on ne pouvait donc devenir guénonien en quelques mois. Les fondateurs de « La Grande Triade » tentaient donc une expérience, et il faut bien convenir que leur but était assez imprécis. Il est probable qu’aucun d’entre eux n’imaginait les péripéties qu’allait comporter l’histoire de cette Loge et les problèmes auxquels ses membres allaient se trouver confrontés. En tout cas, nous pouvons dès maintenant mentionner un résultat incontestablement « bénéfique » de la fondation. Jusqu’alors, l’œuvre et le nom même de Guénon étaient pratiquement inconnus au sein de la Maçonnerie française. À partir de cette fondation au contraire, et – pourquoi ne pas le dire ? – en raison même du « tumulte » causé par certains événements qui eurent un grand retentissement dans le monde maçonnique, la diffusion des principales thèses guénoniennes sur l’initiation n’a cessé de s’affirmer non seulement à la Grande Loge de France, mais aussi dans les autres Obédiences françaises.

À propos des guénoniens, nous voudrions répondre à deux griefs formulés contre eux non pas par M. Corneloup, mais par M. Alec Mellor. Ce dernier leur reproche, d’une part, d’avoir « aggravé » les « défauts » de l’enseignement de leur Maître, et, d’autre part, de « qualifier de contre-initiation toute pensée rebelle » à celle de Guénon.

Que les guénoniens apparaissent à beaucoup comme des gêneurs excessifs et fanatiques, cela est tout à fait normal. Ils se consolent en pensant que c’est pour eux presque exclusivement que Guénon a publié son œuvre. Car il est trop évident que cette œuvre n’a rien de commun avec la pitance soi-disant philosophique dont tant de nos contemporains se régalent avec délices.

Quant au second reproche articulé, par M. Mellor, il nous surprend quelque peu. Les guénoniens qui lanceraient à tout propos l’accusation de contre-initiation connaîtraient bien mal l’œuvre dont ils se réclament. Guénon a donné des indications qui permettent de reconnaître à certaines « marques » l’action du satanisme et donc de la contre-initiation. Il suffit de lire les Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage et aussi le recueil complet des Comptes-Rendus de Guénon (et en particulier le récit de ses démêlés tant avec la R.I.S.S. qu’avec le trop fameux Frank Duquesne) pour reconnaître dans toutes ces histoires des détails très significatifs et qui ne manquent pas d’intérêt si on les rapproche de certains événements ultérieurs.

M. Corneloup reproduit dans son livre le texte de la lettre qu’en décembre 1947 il adressa à Ivan Cerf pour lui exprimer son désir de venir le plus souvent possible visiter le nouvel atelier40. Une lettre très fraternelle et encourageante lui répondit, mais qui suscita chez M. Corneloup « une satisfaction mitigée » et « une certaine déception par son contraste avec la rigueur des principes guénoniens ». Il croyait voir dans l’invitation bienveillante de Cerf l’expression d’« un certain laxisme qui, dit-il, l’inquiétait sourdement ». Et l’auteur s’explique : « Allais-je retrouver à “La Grande Triade” cette sorte de relâchement qui affadit les travaux de la plupart des Loges maçonniques, ces congratulations, ces compliments oiseux que tout contradicteur se croit tenu de prodiguer avant d’énoncer ses objections ou ses critiques ? Sans bien savoir quoi, j’attendais autre chose ».

M. Corneloup attendait donc beaucoup de « La Grande Triade », et cela en raison de la rigueur même des principes exposés par Guénon. Nous sommes surpris cependant de ses scrupules. Une Loge régulière, c’est-à-dire respectueuse des landmarks, ne saurait mettre obstacle à l’exercice du droit de visite.

Mais nous allons voir maintenant combien M. Corneloup, en dépit de sa bonne volonté, a mal compris l’œuvre de Guénon. Il écrit : « Ses postulats une fois admis, la doctrine de Guénon se développe avec une rigueur logique qui fait son intérêt et sa force. Parmi les conséquences qu’elle pourrait comporter, il y a notamment ce phénomène psychique et mystique de formation d’un égrégore au sein d’une assemblée de disciples fervents et unanimes, phénomène qui serait capable de hausser l’esprit des   participants   jusqu’à   une sorte de transcendance qui, grâce à la participation, multiplierait les possibilités d’intuition et de compréhension. En de rares occasions, j’avais déjà eu le privilège de ressentir comme l’approche fugitive d’une telle chose. “La Grande Triade” réussirait-elle à la réaliser en ma présence, et quelle serait alors ma réaction ? Serai-je simple témoin, ou participant ? Tout au fond de moi-même, j’en doutais, et, en quelque sorte, j’en doutais dans les deux sens. Ce doute, l’expérience seule pouvait le lever. C’est cette expérience que je demandais à “La Grande Triade”. La réponse trop rapide et trop aisément positive de son Vénérable faisait naître en moi une vague inquiétude ».

Ainsi donc, M. Corneloup, rationaliste d’esprit très large et tolérant, mais rationaliste tout de même, attendait de « La Grande Triade » la vérification pour ainsi dire expérimentale de la théorie occultiste des « égrégores », théorie dont Guénon a maintes fois dénoncé le caractère absolument illusoire 41. On comprend dès lors pourquoi M. Alec Mellor, jugeant l’expérience de « La Grande Triade » à travers ce qu’en a écrit M. Corneloup, a pu qualifier cette expérience de « décevante ».

M. Corneloup commença immédiatement, c’est-à-dire dès janvier 1948, ses visites à la nouvelle Loge. Il écrit : « Mes premières impressions furent très favorables, encourageantes. Le Vénérable Ivan Cerf dirigeait avec maîtrise les travaux. Il ajoutait à l’expérience, à l’intelligence et au tact des qualités naturelles aux effets plus indéfinissables qui découlaient de son aspect physique marqué d’une touche ascétique, de ses traits et de son regard expressif, de son port de tête empreint de noblesse42, de sa parole au timbre juste, de ses gestes mesurés et précis. Dès qu’il prenait place à son plateau43, tout dans son attitude se modifiait pour prendre un aspect qu’on ne peut qualifier que de hiératique44, sans aucune affectation. Dans toute ma vie, je n’ai connu que trois autres personnes (dont une Sœur, Marjorie Debenham)45, aussi aptes à la haute fonction du premier maillet. Ivan Cerf avait ce don, et il est d’importance, surtout quand s’y ajoute le métier. Car c’est un métier que l’office de Vénérable ».

L’auteur fut tout de suite conquis par le sérieux et la dignité des travaux. « Les rites, écrit-il, étaient ponctuellement et intelligemment respectés, les déambulations46 s’opéraient correctement, dans le sens et avec le rythme de marche qui conviennent.

À l’ouverture, lecture était donnée par l’Orateur du prologue de l’Évangile de saint Jean jusqu’au verset 13 inclus47. C’est un texte qui, dans sa concision, est tout chargé de sens et d’enseignements profonds, un texte qu’on peut justement qualifier d’initiatique48 et qui avait sa place dans une Loge comme voulait l’être “La Grande Triade” de ce temps-là : il y créait une atmosphère. Ç’aurait pu être l’amorce de la formation de cet égrégore qui aurait justifié la tentative pleinement ; mais je regrette de dire qu’en ma présence il ne s’est jamais manifesté. Mais n’était-ce pas espérer l’impossible » ?

Poursuivons notre lecture : « La qualité des travaux allait de pair avec celle du rituel49. Le niveau intellectuel moyen des membres était certainement au-dessus de celui de la généralité des Loges. Plusieurs Frères possédaient une vaste et réelle culture. Aussi, les sujets abordés étaient-ils presque toujours intelligemment traités et les débats qui suivaient étaient-ils pertinents et courtois, grâce aussi à l’exacte discipline qui était observée. Un tel ensemble de qualités ne pouvait que me séduire et dès les premières tenues, je fus conquis, en attendant d’être convaincu. Cela, hélas ! ne se produisit pas, malgré que pendant tout le temps de ma fréquentation, l’intérêt général ne fléchit pas, ce qui ne fut pas déjà si mal ».

Il y a un point très important que M. Corneloup omet de mentionner à l’éloge de « La Grande Triade » : c’est le nombre très élevé des visiteurs que ses travaux attiraient. En règle générale, à chaque tenue le nombre de ces visiteurs l’emportait sur le nombre des membres de la Loge. Certains jours, l’affluence était si grande que plusieurs assistants devaient rester debout. Ivan Cerf avait décidé, avec l’approbation générale, de ne pas suspendre les travaux pendant la période des vacances. Malgré cela, le quorum nécessaire à l’ouverture des travaux ne fit jamais défaut, et le nombre des Frères présents sur les colonnes était toujours plus qu’honorable50.

À notre avis, le « succès » de « La Grande Triade » était dû à l’intérêt que présentait pour les assistants un exposé correct de la doctrine guénonienne et de son application à l’Art Royal. Le caractère d’universalité et d’« actualité permanente » de cette doctrine  permettait  d’ailleurs d’aborder des problèmes d’une diversité pratiquement illimitée51.

Il n’entre pas dans nos intentions de raconter nos souvenirs sur « La Grande Triade » : un volume entier n’y suffirait pas. Après les observations précédentes sur la fondation de la Loge et sur l’intérêt de ses travaux, nous nous bornerons maintenant à donner notre opinion personnelle sur deux incidents relatés par M. Corneloup, et qui ont trait aux qualifications corporelles des récipiendaires et à la pratique de l’exotérisme.

Le premier de ces incidents mettait donc en cause l’observance plus ou moins rigoureuse du landmark relatif aux qualifications physiques des candidats. Un Maçon assez âgé, qui avait perdu un bras lors de la Première Guerre mondiale, demanda son affiliation à « La Grande Triade » et fut refusé. Il considéra que sa mutilation était la cause de cet échec, et l’affaire fit grand bruit. M. Corneloup désapprouve l’attitude prise par la Loge en cette occasion.

Parmi les arguments qu’il avance, certains, d’ordre simplement sentimental, n’ont rien à voir en l’occurrence. D’autres mériteraient l’examen. Il est évident, par exemple, que le landmark qui exclut de la Maçonnerie toute personne atteinte d’une grave dissymétrie corporelle ne s’applique qu’aux profanes demandant l’initiation. Mais un Maçon qui perd un bras reste Maçon. Bien plus, si une Loge, ignorante des landmarks ou n’en tenant pas compte, initie un profane mutilé, cette initiation est peut-être illicite aux yeux de l’orthodoxie maçonnique, mais elle n’en est pas moins une initiation effective. Tel était le cas du Frère dont « La Grande Triade » venait de refuser l’affiliation.

On sait qu’avant les remaniements dus à « Vatican II » les empêchements à l’ordination étaient pratiquement les mêmes que les disqualifications initiatiques maçonniques. Un homme mutilé ne pouvait devenir prêtre. Mais un prêtre qui perdait un bras restait prêtre, participant au ministère de Celui à qui l’on appliquait la parole du psaume : « Tu es sacerdos in eternum. » Nous croyons même que si un homme mutilé avait été ordonné par une Église dissidente (comme l’Église d’Utrecht issue du schisme janséniste), une telle ordination eût été considérée par Rome comme effective52.

Les objections soulevées par M. Corneloup ne sont donc pas sans fondement. Mais évidemment, c’est un droit imprescriptible pour une Loge d’être maîtresse de son recrutement. À la fin de son argumentation, M. Comeloup laisse entendre qu’il y eut sans doute une autre raison au refus de l’affiliation. « Le candidat malheureux, dit-il, était un disciple d’Oswald Wirth. Je me suis parfois demandé si cette qualité ne l’avait pas desservi auprès des guénoniens de stricte observance, qui mésestimaient mon vieux Maitre pour ce qu’ils appelaient son plat moralisme » (p. 105, §2) !

À vrai dire, ce n’était pas seulement son « plat moralisme » que les guénoniens étaient en droit de « reprocher » à Wirth. Il y avait plus grave encore. Wirth est l’inventeur de l’expression « jouer au rituel », qu’il employait à tout propos, notamment pour critiquer la pratique maçonnique anglo-américaine. Or, pour Guénon le rituel n’est pas quelque chose à quoi l’on joue. Le rituel est la raison d’être et l’essence même de la Maçonnerie. Ceux qui pensent autrement sont assez nombreux pour estimer qu’ils sont les seuls à détenir la vérité. Mais une Loge qui se veut guénonienne a bien le droit – M. Corneloup en conviendrait – certainement d’écarter de son sein un postulant à l’affiliation qui se sépare d’elle sur un point aussi essentiel.

Le second genre de « trouble » dont parle M. Corneloup fut provoqué par un problème dont, pour notre part, nous pensons qu’il fut beaucoup trop prématurément soulevé : celui de la pratique d’un exotérisme par les Francs-Maçons. C’est ce qui amena Guénon à écrire son article intitulé « Nécessité de l’exotérisme traditionnel »53.

Vers la même époque, un dignitaire de la cour pontificale dont nous avons oublié le nom, mais qui portait le titre de « maître des sacrés palais apostoliques », voulant faire pièce à l’apaisement qui se dessinait entre le Saint-Siège et la Maçonnerie, rappela un peu brutalement les excommunications romaines fulminées durant deux siècles. Le trouble causé par ce rappel chez quelques catholiques entrés récemment à « La Grande Triade » nous surprit, et nous fîmes part de notre étonnement à Guénon. Il nous semblait en effet que l’exemple de Joseph de Maistre ne tenant aucun compte des excommunications papales, et bien plus encore l’exemple des Fidèles d’Amour qui n’hésitaient pas à « pleurer » dans des circonstances à peu près identiques, auraient dû rassurer les consciences les plus scrupuleuses.

Un cas très démonstratif est celui des Élus Coëns. Voilà un régime maçonnique qui pratiquement n’admettait que des catholiques romains. Or, pour se livrer aux « opérations », rite essentiel et raison d’être des Élus Coëns, Pasqually prescrivait qu’il fallait être en « état de grâce »54. Il est trop évident qu’un excommunié ne saurait être en état de grâce, et ce fait suffit a lui seul à illustrer le cas que les Élus Coëns, et avec eux tous les Maçons catholiques du XVIIIe siècle, faisaient des condamnations pontificales.

Nous voudrions nous arrêter sur ce dernier point. Il est bien évident que la « définition » de l’état de grâce par l’autorité exotérique ne saurait être discutée tant que cette autorité ne sort pas des limites de sa compétence. Par exemple, un criminel ou tout autre « pêcheur » en matière grave ne pouvait être admis aux opérations des Élus Coëns ; mais un excommunié pour des conceptions d’ordre métaphysique et ésotérique rejetées par l’exotérisme ne perdait pas de ce fait l’état de grâce. Nous exprimons ce point de vue sous notre seule responsabilité. Mais nous devons dire que nous n’avons jamais rencontré une autre explication satisfaisante pour rendre compte de la « sécurité spirituelle » de tant de Maçons catholiques, dont certains, comme le bienheureux Jean-Marie Gallot, ont « signé » de leur sang leur fidélité à l’Église du Christ55.

Nous arrêterons ici notre commentaire sur le récit qu’a fait M. Corneloup des premières années de « La Grande Triade ». Depuis lors, les guénoniens devenus Maçons et les Maçons touchés par l’enseignement de Guénon se sont multipliés en France et en Italie. Malheureusement ces éléments d’une régénération possible de la Maçonnerie sont le plus souvent fort éloignés les uns des autres dans l’espace, et rares sont les Loges où l’on pourrait compter plus d’un Frère véritablement guénonien. Ne pourrait-on pas du moins espérer qu’il s’établisse quelque jour entre ces Frères un contact épistolaire permanent ? Lorsque le Prince des architectes fut tombé sous les coups des trois compagnons parjures, c’est en groupe, et non isolément, que les Maîtres partirent à la recherche de son corps, qu’ils finirent par découvrir sous l’acacia lumineux. De même c’est seulement par leur communion constante et fraternelle que les Maçons d’esprit traditionnel peuvent espérer, en déjouant les embûches d’adversaires prompts à profiter de leurs moindres divisions, retrouver et revivifier les trésors spirituels cachés sous le symbole de la « Parole perdue ».

NOTE ADDITIONNELLE SUR L’ASTROLOGIE ET LA GÉOGRAPHIE SACRÉE

M. Corneloup n’a pas l’air de se douter que l’astrologie traditionnelle n’a rien de commun avec un « art divinatoire ». On peut trouver à ce sujet une foule de renseignements intéressants dans deux ouvrages de M. Jean Richer.

Dans sa Géographie sacrée du monde grec, l’auteur, très connu dans les milieux archéologiques et hellénisants, cite abondamment les « remarquables études » de René Guénon (notamment Le Roi du Monde et Symboles fondamentaux de la Science sacrée), et ne cache pas la satisfaction qu’il a éprouvée en voyant les dites   études   « confirmer »   ses   propres   découvertes. Il signale même des « rapprochements qui ne semblent pas avoir été faits ». Citons par exemple ce qu’il écrit sur la procession athénienne des Brauronies (mot où se retrouve la racine bro), où des fillettes étaient consacrées à Artémis (mot où l’auteur retrouve la racine arth) sous le nom d’« ourse » ; et aussi sur le « serment du sanglier » (prêté notamment par les concurrents aux Jeux olympiques), et qui constituait, dit-il, un « serment par le pôle qui ne change pas ».

Cet ouvrage, enrichi de cartes et luxueusement illustré par de nombreuses reproductions de monnaies, d’amphores, de courroies de boucliers, de frontons de temples et autres objets d’art, se réfère aussi aux textes anciens (surtout Platon et Pausanias). En considérant les emplacements des principaux lieux sacrés de la Grèce, l’auteur a pu déterminer certains axes fondamentaux, dont le principal, passant par l’omphalos de Delphes, l’Acrocorinthe et le mont Ida en Crète, « signe véritablement la Grèce et en fait l’image de l’Harmonie céleste ». Par un ensemble de déductions toujours justifiées par l’examen des documents figurés, il établit que l’on retrouve sur la terre hellénique, à partir du centre de Delphes, les six directions de l’espace marquées par l’emplacement de lieux sacrés particulièrement importants : l’Hyperborée, la Crète, Délos, Leucade, l’Olympe (représentant le zénith) et le cap Ténare (où se trouvait une « bouche des Enfers », et qui représentait ainsi le nadir). Il serait impossible de résumer la multitude de faits rapportés par l’auteur et qui entraînent la conviction. Pour lui, d’ailleurs, « bien souvent les monuments sont plus éloquents que les textes et permettent de mieux lire et mieux comprendre ceux-ci ». C’est pourquoi il pense qu’« il a dû exister de véritables confréries de sculpteurs initiés, capables de donner au décor d’un temple à la fois valeur de signe et valeur d’imposition magique ».

Il y aurait encore bien des choses à signaler dans ce livre : par exemple sur les échanges de symboles pour effectuer la « résolution des oppositions » ; sur la Grande Ourse, appelée par l’astronome Aratus « constellation de l’Hélice » ; sur un vers de l’Énéide « dans lequel Virgile, une fois de plus, apparaît comme le dépositaire de certains secrets », etc. Mais il ressort du livre entier, avec une évidence éclatante, que l’astrologie est véritablement la clef de toute compréhension profonde de l’architecture, de la sculpture, de la céramique, de l’armurerie et de la   numismatique des Grecs. Certains ensembles de leurs temples « visaient à constituer un tout harmonieux et comme une image du cosmos » ; et une conception d’ordre astrologique « a dû présider au choix de l’emplacement des divers bâtiments dans les grands sanctuaires ».

De l’étude de la « géographie sacrée » qui se rapporte à l’« espace qualifié », l’auteur passe à l’examen des calendriers sacrés, basés sur « les déterminations qualitatives du temps ». On sait que ces deux disciplines ressortissent à l’« art sacerdotal », tout comme la frappe des monnaies, le tracé du plan des édifices religieux et sans doute aussi l’établissement des institutions politiques traditionnelles. Nous voilà bien loin des jeux enfantins et dangereux de l’astrologie à la manière d’Oswald Wirth. Le livre de M. Jean Richer est à placer à côté de l’Empédocle d’Agrigente de M. Jean Biès (lequel fait d’ailleurs une mention très élogieuse de l’ouvrage de son confrère) ; tous deux montrent ce qu’on peut attendre de l’érudition, dès lors qu’elle consent à tenir compte des données traditionnelles. Et il ne faut pas s’étonner si cette démonstration est particulièrement frappante dans le domaine des études helléniques. La raison en est dans les liens qui rattachent la tradition gréco- latine à la grande Tradition primordiale de Thulé, complètement perdue de vue en Occident avant que Guénon eût ramené sur elle l’attention. De cette filiation, M. Jean Biès est parfaitement conscient, et aussi M. Jean Richer qui termine son ouvrage par ces lignes :

« Dès à présent, nous espérons avoir clairement montré que la Grèce se rattache aux grandes civilisations traditionnelles et que son peuple, profondément religieux, s’est efforcé pendant des siècles de faire de son territoire l’image même du ciel, comme des centaines de monuments l’attestent. »

Reconnaître sur terre les « traces » des « influences » célestes, afin de façonner la terre sur le « modèle » du ciel : tel était l’objet de la géographie sacrée, application immédiate de l’astrologie traditionnelle. En accomplissant ainsi le Grand-Œuvre hermétique – selon l’adage de la Table d’émeraude : « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut », les adeptes avaient conscience de collaborer à la réalisation du plan divin sur le monde, réalisation qui répond à la demande formulée dans la prière commune à tous les cultes : « Que Ta Volonté soit faite sur la terre comme au ciel ».

Dans son compte rendu sur l’ouvrage de Xavier Guichard intitulé Éleusis- Alésia, Guénon (en 1938) relevait comme particulièrement digne d’intérêt le fait que les lieux repérés par l’auteur et appelés par lui lieux alésiens « étaient régulièrement disposés sur certaines lignes rayonnant autour d’un centre, et allant d’une extrémité à l’autre de l’Europe ». Nous ne pouvions nous empêcher de penser à l’ouvrage de Guichard en lisant le livre de M. Jean Richer, paru à la fin de 1970, et qui constitue la suite de sa monumentale Géographie sacrée du monde grec. Dans cette étude sur trois   des   principaux   centres   religieux   du   monde   antique,   il   est   en     effet continuellement question de droites rayonnant autour de centres principaux ou subalternes. Certes, les découvertes de M. Richer ne soulèvent pas les quelques réserves que Guénon avaient formulées à propos de celles de Guichard (notamment sur le rôle de « centre » attribué par ce dernier au mont Poupet). Mais Éleusis-Alésia reste tout de même la première tentative faite par un auteur contemporain pour restituer quelques éléments de cette « géographie sacrée » dont Guénon disait qu’elle est « parmi les antiques sciences traditionnelles, une de celles dont la reconstitution donnerait lieu actuellement aux plus grandes difficultés, et peut-être même, sur bien des points, à des difficultés tout à fait insurmontables » (Formes traditionnelles et cycles cosmiques, p. 163).

Dans Delphes, Délos et Cumes, l’auteur raconte (pp. 14-15) les circonstances vraiment étranges qui furent à l’origine des découvertes qui l’amenèrent à écrire sa Géographie sacrée, Nous le citons :

« Je m’étais posé une question précise : pourquoi le voyageur, arrivant d’Athènes à Delphes, trouve-t-il, à l’entrée du site sacré, un sanctuaire d’Athéna ? La réponse vint dans un songe d’un matin de printemps. Une statue d’Apollon… m’apparut, de dos, puis lentement elle pivota sur elle-même de 180 degrés, dans le sens des aiguilles d’une montre, jusqu’à me faire face. Dans les minutes qui suivirent, j’appliquais la méthode préconisée dans le Timée… Il suffisait d’une carte de Grèce, d’une règle et d’un compas pour interpréter ce songe. N’avais-je pas affaire à des dieux géomètres ? Encore à moitié endormi, je pris la première carte de Grèce qui me tomba sous la main. Je traçai la ligne Delphes-Athènes. O surprise !… Prolongée, elle aboutissait à Délos [lieu de naissance d’Apollon], et naturellement je connaissais l’histoire des Vierges vénérées à Délos. La découverte était faite mais, pour en tirer les conséquences, il me fallut plusieurs années de réflexion et de recherches. C’est seulement deux ans plus tard, lorsque j’eus réuni des dizaines et des centaines de faits et d’observations concordants, que je commençai à le prendre au sérieux et à songer à l’exploiter… »

M.Richer a tiré bien des droites et tracé bien des cercles dans les années dont il parle. Mais le résultat est vraiment surprenant. Son livre n’est pas résumable, puisqu’il est basé sur des cartes et des reproductions de monuments figurés. Nous nous bornerons donc à signaler quelques points où l’auteur apporte une contribution très appréciable aux thèses traditionnelles. Mais on ne peut s’empêcher d’éprouver un regret. L’auteur donne parfois l’impression de s’adresser uniquement aux spécialistes des études helléniques. Quelques explications supplémentaires auraient pu rendre son ouvrage accessible à un bien plus grand nombre de lecteurs. Par exemple, il est probable que les Vierges vénérées à Délos étaient d’origine hyperboréennes ; et l’on eût aimé aussi avoir tous les renseignements possibles sur la « Théorie », ce vaisseau sacré que les Athéniens, tous les quatre ans, envoyaient au mois de mai en grande pompe célébrer à Délos les jeux rituels.

Parmi le grand nombre d’axes méridiens (Nord-Sud) et parallèles (Est-Ouest) qui sont étudiés dans l’ouvrage, plusieurs ont dû avoir une importance particulière.

C’est ainsi que le méridien de Délos passe au Nord par le mont Haemus en Thrace (où Borée résidait dans une caverne) et au Sud par l’oasis d’Ammon, où se trouvait un oracle fameux qui proclama Alexandre fils de Zeus (c’est-à-dire « nouveau Dionysos » et fils du tonnerre) et qui marqua la limite occidentale des conquêtes macédoniennes. M. Richer regarde d’ailleurs cet axe Mont Haemus-Délos-Ammon comme ayant un caractère solsticial, en relation avec l’« arbre du monde ». Il reproduit un relief conservé au musée de Délos et représentant le serpent enroulé autour de l’omphalos et flanqué de deux arbres.

Indépendamment de ce qui constitue le domaine propre de ses recherches, M. Richer apporte sur de nombreux points des « jugements » où se manifeste l’indépendance de son esprit et qui font parfois un heureux contraste avec certaines opinions un peu trop « conformistes ». Nous allons citer quelques passages remarquables.

« Nous vivons à une époque bien étrange, où il existe de graves commentateurs de Platon qui se moquent d’un auteur assez naïf pour avoir cru à la divination par les songes et qui le soupçonnent de cautèle ou de calcul politique parce que, dans le Timée et dans le Phèdre, il a accordé sa caution morale aux oracles delphiques (p. 13)… La mentalité moderne ne permet pas de comprendre [certains] phénomènes… Nous sommes toujours à chercher des trucs, des ficelles, et à supposer que les anciens étaient plus naïfs que nous. Ce qui se passait exactement dans le mantéion de Delphes, en quoi consistaient exactement les initiations de Samothrace et d’Éleusis, ce sont des questions dont nous n’aurons probablement jamais la réponse complète. » Ailleurs, M. Richer écrit : « La symbolique dont s’est servi Homère était à base d’astrologie, parce que les initiés de Delphes, d’Éleusis, de Samothrace, connaissaient ce langage et qu’en l’adoptant, l’aède était certain de n’être compris que d’une élite. En ces temps lointains, on savait que rien ne s’obtient sans peine et qu’il faut rompre l’os médullaire avant de pouvoir sucer la substantifique moelle. »

L’auteur fait de nombreuses remarques sur les rites observés par les Grecs lors de la fondation de leurs « colonies » ; cela nous a rappelé ce qu’écrivait Guénon au sujet de la construction des villes anciennes. Les Grecs, avant de fonder une colonie, consultaient l’oracle de Delphes, et la réponse donnée (qui spécifiait le .lieu où devait se faire la nouvelle fondation) était conservée avec le plus grand soin. M. Richer écrit : « À propos du rôle joué par l’oracle de Delphes dans la fondation des villes, M. P. Amandry a fait remarquer ceci : le fait que le texte des anciens oracles soit apocryphe ne prouve rien contre l’authenticité d’une intervention de l’oracle. Pour notre part, nous dirions même qu’un oracle fabriqué a posteriori est presque plus probant qu’un oracle authentique, en ce qui concerne le rattachement symbolique à Delphes. » – Une telle remarque nous paraît très juste, et serait d’ailleurs susceptible de s’appliquer à bien d’autres domaines de la science sacrée, et tout d’abord à l’interprétation des textes scripturaires –, dussent les tenants de la fameuse « méthode historique » se voiler la face d’horreur. C’est en somme la question des rapports de la « véracité » avec l’« authenticité ».

Citons encore d’autres remarques intéressantes : « Comme si l’idée de blancheur rayonnante, évoquant ce que devait être la pureté du candidat à l’initiation, était indissociable du début du cycle zodiacal, tous les lieux liés symboliquement au point vernal portent un nom où paraît le radical Leuké. » L’auteur illustre sa remarque par un nombre considérable de références, allant des Leukai (jeunes filles initiées d’Aptère en Crête, qui pratiquaient le plongeon rituel dans la mer) au rocher de Leucade (célèbre par la mort de Sapho) et à l’île Leuké à l’embouchure du Danube (où Achille fut transporté après sa mort pour y vivre d’une façon mystérieuse). Il mentionne même qu’« au point de la côte d’Irlande situé à la latitude de l’île de Man (omphalos des Iles Britanniques) on trouve l’île d’Achille ». De telles concordances sont vraiment curieuses. L’enquête de M. Richer, on le voit, déborde très largement le cadre purement hellénique. « Tout se passe, dit-il, comme si l’astrologie avait constitué le commun dénominateur des religions antiques (ce qui s’explique si on songe qu’elle en représente l’élément extra-humain ou surhumain) et comme s’il y avait eu entre les clergés des diverses religions un accord tacite ou explicite quant à des tracés directeurs et à la constitution de la zone d’influence et de rayonnement de chaque grand centre religieux » (pp. 210-211).

Nous pensons même que ces différents « clergés » avaient comme base d’accord non seulement l’astrologie, mais surtout la métaphysique. Voici un autre point d’intérêt. « L’origine de tout le système des centres traditionnels, écrit l’auteur, semble avoir été Babylone ; de là on est passé à Toushpa, capitale du royaume d’Ourartou sur la rive sud du lac de Van [État qui fut vers le 1er millénaire avant notre ère en lutte constante avec l’Assyrie]. Toushpa est située sur le méridien d’Assur et de Ninive, et sur le parallèle de Milid (capitale du royaume des Hittites, les Héthéens de la Bible), de Sardes et de Delphes. Le nom même de la capitale hittite, « Milid ou Milidia », voulait dire milieu ; c’est l’actuelle « Malatya » (p. 211).

M. Richer, à propos de l’importance de l’omphalos de Sardes (capitale de la Lydie), n’oublie pas de rappeler que, selon Hérodote et Tite-Live, les Étrusques (qui transmirent leur religion aux Romains) étaient d’origine lydienne. D’autre part, les Lydiens enseignèrent aux Grecs d’Asie mineure l’art de la frappe des monnaies et, très vraisemblablement, « la symbolique du décor de ces monnaies et les règles qui présidaient au choix des signes qui les ornaient ». Parlant à ce propos des oracles de Delphes consultés par le roi de Lydie Crésus et dont Hérodote nous a conservé les réponses (« Tu vas détruire un grand empire » et « Quand un mulet sera roi des Mèdes… »), M. Richer remarque : « Cette démarche était en quelque sorte normale si on considère que l’oracle de Delphes était le légitime successeur d’un ancien oracle ayant son siège à Sardes où, rappelons-le, avait régné Omphale à l’époque d’Héraclès »(p. 213). Ici nous avons été surpris que l’auteur ne pousse pas plus loin l’examen des correspondances symboliques. En effet, Héraclès, « délivré » de son esclavage par Omphale, l’épousa; et l’on rapporte qu’ayant revêtu la robe de la reine, il filait la laine à ses pieds, tandis qu’Omphale, couverte de la peau du lion de Némée, brandissait la massue du héros. Nous avons là un exemple particulièrement parlant d’« échange hiérogamique » : l’accès à l’omphalos (c’est-à-dire au centre)   implique immédiatement la « résolution des oppositions » symbolisée ici par le mariage sacré, comme elle peut l’être ailleurs par le Rébis hermétique. Il faut noter aussi que la quenouille (tenue de la main gauche) et la massue (tenue de la main droite) sont l’une et l’autre des symboles axiaux qui jouent, vis-à-vis du couple Héraclès-Omphale, le même rôle que les deux arbres qui flanquent l’omphalos délien et que les croix des deux larrons de part et d’autre de la croix du Christ.

Mais on n’en finirait pas à relever tous les détails qui aiguisent l’intérêt de tout lecteur un peu familier avec la science du symbolisme. Nous lisons par exemple :

« Les Grecs semblent avoir considéré (et en cela aussi les Romains les imitèrent) que l’occupation d’un pays impliquait d’abord la prise de possession des points remarquables où les lignes zodiacales coupaient les côtes. » Il est d’ailleurs probable que beaucoup d’autres peuples (peut-être tous les peuples anciens) agissaient de même ; et cette façon d’agir est parfois poursuivie jusqu’en plein moyen âge. Guénon, après Coomaraswamy, a parlé d’un ancien texte islandais exposant les règles de la « prise de possession de la terre ». M. Richer expose très heureusement « le sens mystique profond » de telles façons d’agir, qui constituent une « immense œuvre collective, poursuivie durant deux millénaires par des peuples théocratiquement gouvernés : il s’agissait de diviniser la surface de la terre occupée par les hommes, de la rendre semblable au ciel, d’en faire en somme un immense mandala » (p. 213).

Çà et là dans son ouvrage, l’auteur fait allusion à « la persistance à travers les siècles de la religion préhistorique » – il serait peut-être plus exact de dire : de la Tradition primordiale. Il explique, par des arguments qui nous semblent convaincants, l’emplacement des alignements de Carnac et le nom du golfe du Lion ; il pense que Glastonbury et Stonehenge correspondent à l’enceinte et au temple des Hyperboréens dont Diodore de Sicile nous a laissé la description. Mais on pourrait se demander   si   les   thèses   de   l’auteur   s’appliquent   aussi   en   dehors   du monde « polythéiste », et si Jérusalem, cette ville commune aux trois « aspects » de la tradition monothéiste, est elle aussi en rapports linéaires avec les centres religieux de la « Gentilité ». En prolongeant l’axe qui joint Jérusalem à Delphes, on arrive à Mediolanum (Saint-Benoît-sur-Loire), qui était l’omphalos des Gaules. Ainsi donc, les centres spirituels des trois grandes traditions (celtique, hellénique et judéo- chrétienne) qui sont à l’origine de la civilisation occidentale traditionnelle se trouvent sur le même axe. Une telle constatation revêt évidemment une grande importance.

M. Richer, parmi les nombreuses conclusions que ses découvertes l’ont amené à tirer, remarque : « On est obligé de conclure que, même si les anciens ne possédaient pas de très bonnes cartes, ils avaient une idée précise et exacte de la configuration des côtes et des positions respectives des caps et des îles. » Guénon (op. cit., p. 160) allait beaucoup plus loin, et il pensait que les Anciens « devaient connaître avec précision les véritables dimensions de la sphère terrestre ». Il mentionnait que, pour Xavier Guichart, « les connaissances possédées par les géographes de l’antiquité classique, tels que Strabon et Ptolémée, loin d’être le résultat de leurs propres découvertes, ne représentaient que les restes d’une science beaucoup plus ancienne, voire même préhistorique, dont la plus grande partie était alors perdue ».

Guichart avait aussi insisté sur les « jalons de distance » qu’on peut repérer sur les « itinéraires alésiens », où ils sont disposés à des intervalles fixes dont la mesure est en rapport avec le stade grec, le mille romain et la lieue gauloise (cf. Guénon, op. cit., p. 160). C’est la une question des plus importantes. En effet, cette régularité dans les distances, qui exprime une sorte de rythme spatial, devait jouer dans la géographie sacrée absolument le même rôle que les rythmes temporels, exprimés par la doctrine des cycles, jouent dans l’histoire traditionnelle. La géographie sacrée, basée (comme l’astrologie et l’alchimie) sur le symbolisme, doit être comme celui-ci une « science exacte ». Il serait bien utile que des recherches suivies soient effectuées sur un tel sujet. Les recherches que Guichart avait poursuivies durant toute son existence « dans la joie, nous dit-il, de découvertes inattendues » ne pourraient-elles pas être confrontées avec le grand nombre de faits établis par M. Richer ? Ce dernier écrit en conclusion de son ouvrage : « Du jour où les spécialistes prendront la peine de nous lire, on verra les exemples se multiplier, et bien des textes obscurs, bien des récits légendaires deviendront relativement clairs. »

Certains des « jalons de distance » repérés par Guichart portent encore aujourd’hui des noms tels que Millières, Myon, etc., qui évoquent l’idée de « milieu ». Il en est de même pour la Milid des Hittites et la Mediolanum des Gaulois. D’autre part, Tolède, que M. Richer rencontre sur l’un de ses axes principaux, fait penser à Thulé ; et ne pourrait-on pas aussi rapprocher de ce dernier mot ceux de Délos et de Delphes ? Thulé et Délos sont l’une et l’autre des « centres » et des « terres de stabilité », avec cette différence que Délos, centre d’une tradition « dérivée », fut d’abord une île errante avant d’être « stabilisée » au centre des Cyclades. Pour le dire en passant, le symbolisme de Latone qui, sur le point d’accoucher, est poursuivie par le serpent Python et doit se réfugier sur Délos où elle met au monde Diane (la lune) et Apollon (le soleil) est bien proche de celui de la Femme de l’Apocalypse « vêtue du soleil » et dressée sur la lune, qui « crie dans les douleurs de l’enfantement », met au monde un enfant mâle et, poursuivie par le « Dragon roux », doit se réfugier au désert. Dans les deux cas, il s’agit de la manifestation « dans la douleur » d’une nouvelle tradition, particulière dans le mythe grec, universelle dans le symbolisme apocalyptique. Et si l’on objectait que saint Bernard assimile formellement la Mulier amicta sole à la Vierge Marie, il serait facile de répondre que cela ne fait que confirmer l’interprétation donnée plus haut : il est bien connu en effet que, dans la liturgie catholique, Marie est constamment identifiée avec la Sagesse éternelle.

Nous espérons avoir montré, à partir des deux ouvrages de M. Richer, que l’astrologie véritable ne saurait être assimilée à un « art divinatoire », et que les principes et applications de cette science traditionnelle sont intimement liés, notamment, à la géographie sacrée.

Denys Roman

  1. Éditions Vitiano, Paris.
  2. Cf. Symboles fondamentaux de la Science Sacrée, Chap. VI, in fine ; et chap. XLVI, in fine.
  3. « Saturne en exil au Cancer en deuxième maison,… prédominance de la Lune en quatrième maison,… combativité de Mars exalté au Bélier en septième. Soleil au Scorpion joint à Vénus en exil ». On verra plus loin, d’après M. Corneloup lui-même, ce qu’il faut penser de la valeur de l’astrologie oswaldienne, pour ne rien dire de ses dangers en tant qu’art divinatoire. Mais Ménard, ici du moins, ne prédisait pas l’avenir, et se contentait d’« expliquer » le premier mariage de Guénon, son départ pour l’Égypte et autres choses semblables.

  4. Voici comment débutait cette « Chronique » dans Le Symbolisme de juillet 1964 : « Il est remarquable, mais aussi effrayant et redoutable, de voir avec quelle facilité la contre-initiation progresse autour de nous. Il est évident que les éditeurs se prêtent à cette subversion ». Suit une bonne critique de publications alors récentes ; et Ménard termine en louant l’ouvrage d’un universitaire qui « n’hésite pas à s’inscrire en faux contre la doctrine de l’évolutionnisme officiel, ni à proclamer que les sauvages n’existent pas et que l’homme ne descend pas du singe, et à souligner le rôle des civilisations traditionnelles dans la communication avec le Sacré ». Pourquoi M. Corneloup a-t-il donné de Ménard une image qui ne correspond absolument pas à la réalité ?
  5. Ménard fait ici allusion à un passage de l’introduction de M. Corneloup au livre Le Cowan, Il s’agit d’une discussion, sans grande importance au fond, sur certains documents en rapport avec les débuts de la Maçonnerie française, Voici ce passage de M. Corneloup : « J’ajoute que si l’on peut – en exagérant un peu encore – parler de la « cécité » de Guénon et de Luquet cités par Maître Alec Mellor, il serait faux d’en accuser un autre historien que ce dernier oublie impardonnablement : Marcy ». – D’autre part, on aura remarqué la confusion commise par Ménard. L’histoire qui est une « science vaine » (ou un « savoir ignorant »), c’est évidemment celle des historiens modernes, qui n’est rattachée à aucun principe supérieur et ne peut qu’accumuler une vaine suite de faits insignifiants, d’ailleurs trop souvent interprétés selon les « convictions » philosophiques, politiques, religieuses ou anti-religieuses. Mais il y a une autre histoire. De même que la chimie moderne est le « résidu » d’une science sacrée, l’alchimie, – de même que l’astronomie actuelle est le résidu de l’astrologie traditionnelle, – l’histoire actuelle n’est que la « profanation » d’une autre histoire, sacrée et traditionnelle. La distinction entre les deux est facile à faire si l’on se rappelle que, selon Guénon, les faits historiques sont eux aussi des symboles. Bien entendu, l’histoire des modernes, qui ne s’occupe que de l’apparence des événements, n’a aucune idée de l’« histoire souterraine », où se manifeste en particulier la contre-initiation, et elle croit dur comme fer aux « révolutions spontanées ». – On sait que la géographie a suivi le même processus de dégénérescence. L’antique « géographie sacrée », dont on trouve encore des vestiges chez des auteurs tels que Pausanias et même Pline l’Ancien, est devenue quelque chose d’absolument différent, où les considérations d’ordre économique tiennent le premier rang.
  6. Nous nous permettons d’apporter quelques renseignements sur François Ménard, qui est l’auteur le plus souvent cité et « loué » dans les Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, sans même excepter Charles Clyde Hunt, Grand Secrétaire de la Grande Loge d’Iowa, et l’équipe rédactionnelle du Speculative Mason.

    Né en 1901 dans un petit village du département de l’Indre, il entra de bonne heure dans la Maçonnerie. Très studieux, et d’une curiosité intellectuelle insatiable, il connut très jeune l’œuvre de René Guénon, auquel il rendit plusieurs fois visite alors que le Maître demeurait à Paris, rue Saint-Louis-en-l’Ile. Marius Lepage nous a dit que, Ménard disparu, il ne reste plus qu’un ami de ce dernier, M. Léo Mérigot, qui ait eu, en qualité de Maçon, des relations directes avec René Guénon. – Mais, bien entendu, d’autres personnes, qui connurent Guénon et qui sont encore vivantes, ont pu entrer plus tard dans la Maçonnerie. – On aimerait connaître quelque chose des conversations qu’eut à cette époque le jeune Maçon de l’Obédience mixte « Le Droit Humain » avec le Maître déjà « reconnu » qui se disposait alors à quitter l’Europe sans toutefois que son intérêt pour les choses maçonniques fût en rien diminué, bien au contraire. À notre connaissance, Ménard, qui était la discrétion et la modestie mêmes, a gardé le silence sur de tels entretiens. C’est Ménard qui fit connaître à M. Lepage l’œuvre guénonienne. À partir de 1931, tous deux travaillèrent côte à côte, notamment au sein d’une Loge « sauvage » – c’est-à-dire dans un atelier composé de Maçons de diverses appartenances qui se réunissent occasionnellement sans « patente de constitution ». Les réunions se tenaient, dans le cas présent, au siège même de la Grande Loge de France – présidée par Oswald Wirth, et qui travaillait à la « restitution » d’un rituel « écossais » traditionnel. Mais c’est surtout en tant que rédacteur au Symbolisme que l’œuvre maçonnique de Ménard devait se révéler importante. C’est en octobre l930 que commença cette collaboration. Le premier article dont Guénon ait rendu compte parut en août 1931 et était signé « François Ménard et Marius Lepage » ; chose assez singulière, il avait pour titre : Église et Franc-Maçonnerie. Dès lors, la collaboration de Ménard au Symbolisme allait se poursuivre durant de longues années et ne cesser qu’avec sa mort. Du Caire, Guénon suivait ses travaux, prompt à la « critique » en cas de nécessité, heureux quand il pouvait approuver, sympathique et affectueux toujours. En novembre l948, Ménard, tout en continuant à écrire sous son patronyme, commença à signer « La lettre G » une série d’articles touchant à ce qu’on pourrait appeler l’« attitude » de l’initié face aux contingences du monde moderne. Guénon eut le temps de parler avec estime des quatre premières de ces études : « Le Marxisme », « L’Opportunisme de   l’Initié », « Tolérance », « Sagesse et Initiation ». À notre avis, les articles et comptes rendus signés « La lettre G » sont parmi les meilleurs de François Ménard. Mais d’ailleurs tous les travaux de cet auteur contiennent des vues intéressantes, car il   fut incontestablement le plus « guénonien » des rédacteurs du Symbolisme. Guénonien, Ménard l’était dans toute la mesure où il avait reconnu en Guénon un serviteur exclusif de la Vérité. Et lui, pour qui l’amitié avait tant de prix, savait à l’occasion dire à ses amis des vérités parfois désagréables, car il estimait que l’amitié même n’a pas de droits supérieurs à ceux de la Vérité. Comme exemple de l’intérêt des articles de Ménard, nous citerons sa Contribution à l’étude des outils, dont Guénon a pu dire qu’elle « pourrait servir en quelque sorte de base à une restauration des rituels du grade de Compagnon, dans lesquels se sont introduites de multiples divergences quant au nombre des outils qui y interviennent et à l’ordre dans lequel ils sont énumérés » (Études sur la FM., t. II, p. 172).

  7. Nous trouvons cette expression dans l’article que Marius Lepage a consacré à la mort de Ménard (Symbolisme de juillet l967).
  8.  L’auteur s’est amusé à raconter comment, à deux reprises, il fut reçu « comme un chien dans un jeu de quilles » par « un Lantoine déchaîné ». Le plus piquant, c’est que, la seconde fois, M. Corneloup venait annoncer que Lantoine était élu à l’« Académie des Philalèthes ». Cette association internationale, fondée en 1928, compte quarante Maçons choisis parmi ceux qui se sont fait connaître par leurs œuvres. En ont fait partie notamment Rudyard Kipling, Armand Bédarride, Oswald Wirth et M. Corneloup lui-même qui, pour le dire en passant, a très bien mis en lumière les origines « théosophistes » de cette organisation qui n’a aucun lien officiel avec les Obédiences maçonniques.
  9.   L’auteur a raconté dans Schibboleth les contacts qu’il eut avec deux religieux, interlocuteurs de Lantoine et de Wirth. L’un de ces religieux devait par la suite quitter l’Église romaine.
  10. « Les altérations qui commencèrent dès 1717 à être apportées dans les rituels ne passèrent pas inaperçues et, dans Ahiman Rezon, Laurence Dermott les dénonce avec truculence. Mais il est assez remarquable que le redoutable polémiste paraisse bien croire que le grade de Maître était antérieur à 1717 » (p, 153). Laurence Dermott fut l’animateur de la Grande Loge des « Anciens » ; et Ahiman Rezon désignait le « Livre des Constitutions » de cette Obédience.
  11.  L’auteur aurait pu considérablement élucider cette question s’il avait connu les découvertes de Le Forestier, qui apportent la preuve irréfutable de l’existence de hauts grades « templiers » au moins dès 1733.
  12.  Cette « estime » pour Guénon, que nous attribuons peut-être indûment à M. Corneloup, était le fait, en tout cas, de six des sept fondateurs de « La Grande Triade ». En dépit de leur formation ultra-moderne et de leurs opinions rationalistes avérées, ils considéraient Guénon comme un « penseur » de génie, dont l’œuvre, sans équivalent dans l’histoire des idées, remettait en question tous les champs de la connaissance. Ils découvraient, non sans plaisir ni sans fierté, que pour cet auteur la Maçonnerie était la plus « noble » de toutes les institutions occidentales, et qu’en tous cas elle était pratiquement le seul canal par où les Occidentaux pouvaient accéder à l’initiation. Ils pressentaient parfois assez nettement – et avec une sympathie dont le souvenir nous émeut encore – que sans nul doute leur Ordre resterait à l’avenir profondément « marqué » par la doctrine guénonienne, qui « justifiait » en particulier l’existence du « secret » initiatique, grief majeur adressé à la Maçonnerie par ses adversaires. Tel était sur Guénon le point de vue de la presque totalité des fondateurs de « La Grande Triade ». Mais parmi ces fondateurs il y en avait un différent des autres, et qui était d’ailleurs le promoteur de cette fondation : c’était un Russe en exil, le comte M… (nous lui donnons son titre pour le distinguer de plusieurs autres fondateurs qui avaient la même initiale). Celui-là était vraiment un « guénonien », c’est-à-dire qu’il ne considérait pas Guénon seulement comme un « géant de la pensée », mais bien comme le « transmetteur » d’une doctrine non-humaine, expression de la Tradition primordiale, « mère et maîtresse » de toutes les traditions orthodoxes sans exception, – ce qui valut d’ailleurs très normalement à cet interprète d’être en butte à l’hostilité d’un bon nombre d’exotéristes exclusifs et militants.
  13. M. Corneloup, en bon disciple d’Oswald Wirth qu’il était, ne concevait même pas que l’astrologie traditionnelle pût être autre chose qu’un simple « art divinatoire ». Pour en avoir une autre conception, on peut se reporter utilement à deux ouvrages de Jean Richer : Géographie sacrée du monde grec (Librairie Hachette) et Delphes, Délos et Cumes (Éditions Julliard). Voir la note additionnelle placée à la fin du présent chapitre.
  14. Éditions Pierre Belfond, Paris.
  15.  Sont reproduites en particulier cinq des estampes de Gabanon intéressantes pour la connaissance de la Maçonnerie du XVIIIe siècle.
  16. Quand on sait que, quelques années auparavant M. Mellor appelait gracieusement « faussaire de génie » l’« inventeur » (supposé par lui), du « bobard templier », qualifié aussi de « légende absurde », on voit le chemin parcouru. Il n’en demeure pas moins que, pour M. Mellor, tout l’édifice des hauts grades est fondé sur une imposture historique. C’est là un jugement dont nous lui laissons la responsabilité.
  17. M. Mellor, dans son intéressante notice biographique sur Casanova, reproduit (après Mackey) les lignes extraordinaires où l’aventurier vénitien parle, en termes presque guénoniens, du secret maçonnique. Il est vraiment étrange de trouver, sous la plume d’un personnage peut-être plus « profond » que ne pourrait le faire supposer l’ensemble de ses écrits, une des pages les plus véritablement initiatiques de toute la littérature maçonnique du XVIIIe siècle. En voici l’essentiel : « Ceux qui ne se déterminent à se faire recevoir Maçons que pour parvenir à savoir le secret peuvent se tromper… Le secret de la Maçonnerie est inviolable par sa propre nature, puisque le Maçon qui le sait ne le sait que pour l’avoir deviné. Il ne l’a appris de personne. Il l’a découvert à force d’aller en Loge, d’observer, de raisonner et de déduire. Lorsqu’il y est parvenu, il se garde bien de faire part de sa découverte à qui que ce soit, fût-ce son meilleur ami Maçon, puisque si (ce dernier) n’a pas le talent de le pénétrer, il n’aura pas non plus celui d’en tirer parti en l’apprenant oralement. Ce secret sera donc toujours un secret. Tout ce que l’on fait en loge doit être secret, mais ceux qui ne se sont pas fait un scrupule de révéler ce qu’on y fait n’ont pas révélé l’essentiel. Comment pouvaient-ils le révéler s’ils ne le savaient pas » ?
  18.  Au cours d’une table ronde qui réunissait plusieurs historiens connus, l’un des participants déclara : « la méthode historique désacralise tout ce qu’elle touche ». Dans l’esprit de l’orateur, c’était d’ailleurs là un éloge. En tout cas, aucun de ses interlocuteurs n’émit un avis différent. Sur ce caractère désacralisant (et donc mortel pour ce qui est sacré) de la « méthode historique », les représentants actuels les plus éminents de ladite méthode sont donc parfaitement d’accord avec René Guénon.
  19.  Parmi d’autres erreurs du même genre, en voici une assez surprenante (p.213). À la fin de son article sur la « Terre », M. Mellor écrit : « Le signe symbolique représentant la Terre en hermétisme est le suivant ». Et il reproduit le symbole hermétique de l’air. Mais les symboles des trois autres éléments étant corrects, il s’agit donc encore d’une simple erreur matérielle.
  20. Ce qui fait la régularité d’un atelier, ce ne peut donc être son appartenance à telle ou telle Obédience. D’ailleurs, les Loges opératives étaient entièrement libres. Le régime des Obédiences ne date que de 1717 ; mais il faut ajouter qu’il est devenu pratiquement indispensable, par exemple pour l’exercice du droit de visite.
  21. Il serait souhaitable que les futures rééditions des Études sur la Franc-Maçonnerie fassent mention des très nombreux articles d’intérêt maçonnique dispersés dans plusieurs autres ouvrages de Guénon. L’idéal serait même qu’on rassemblât toutes les innombrables allusions et références à la Maçonnerie disséminées dans l’œuvre guénonienne. Un tel « corpus » (qu’on avait commencé à édifier dans les débuts de la Loge « La Grande Triade ») constituerait, nous ne craignons pas de l’affirmer, un incomparable « instrument de travail » pour les Maçons d’esprit véritablement traditionnel.
  22.  Si Guénon n’était (pour employer une expression lue récemment dans une revue étrangère) qu’un « géant de la Pensée », cela serait bien peu intéressant. Pour nous, Guénon est tout autre chose. Son œuvre inaugure, à l’heure providentiellement fixée dans le déroulement du cycle cosmique, la remanifestation de cette Tradition primordiale dont le symbole par excellence est l’étoile polaire. Il faut préciser que l’œuvre de Guénon ne saurait être regardée comme le Livre sacré de cette Tradition. D’ailleurs, la Tradition primordiale n’a pas de Livre sacré, si ce n’est le Liber Mundi des philosophes hermétistes. En effet, si les diverses traditions, à l’origine, furent toujours orales (cf. Autorité spirituelle et Pouvoir temporel, chap. I, première note), à plus forte raison la Tradition primordiale, essentiellement « originelle », ne peut être qu’orale. En outre, ce qu’il y a de plus « central » dans chaque tradition est toujours transmis oralement, quand du moins cela peut être transmis. D’où l’impossibilité d’accéder à l’essentiel d’une tradition quelconque par des recherches d’archives ou autres choses de ce genre.
  23.   Cf. Aperçus sur l’Initiation, chap. V. Il faut remarquer que le Compagnonnage ne s’adresse qu’à certains corps de métier, et que de plus il semble ne pas être bien vivant hors de France. Mais on doit rappeler son importance en raison de la possibilité qu’il offre pour résoudre la question, qui se posera sans doute avec une urgence de plus en plus contraignante, de l’initiation féminine en Occident.
  24.  De telles Loges seraient en somme ce que les Anglais appellent des Class Lodges (expression qu’on pourrait traduire par « Loges à recrutement spécialisé »). Un intéressant chapitre leur est consacré dans l’ouvrage de J.-T. Lawrence intitulé : Highways and By-ways of Freemasonry.
  25.  Cf. Le chapitre du présent ouvrage intitulé : « À propos des rapports entre l’Église et la Maçonnerie ».
  26.  Publié dans le Planète-Plus consacré à René Guénon (1970).
  27. L’auteur se réfère aux Compagnons de la Hiérophanie (Nice, 1977 – réédition) de Victor-Émile Michelet ; il semble aussi avoir eu accès aux volumineux ouvrages de Swinburne Clymer, où se trouve reproduit un document du Convent maçonnique spiritualiste de 1908.
  28.  Cette expression est défectueuse, Il ne peut y avoir de « profession de foi » à l’égard d’une doctrine qui ne requiert aucunement la « foi ». En réalité, il avait été convenu que ne seraient admis à « La Grande Triade » que ceux qui auraient acquis une connaissance suffisante des œuvres de Guénon
  29. En lisant les lignes remarquables de M. Baylot, nous avions craint que leur auteur fût quelque peu optimiste. Depuis lors, des informations qui nous sont parvenues des horizons obédientiels les plus divers montrent que nos craintes n’étaient pas fondées, et que l’audience de Guénon au sein de la Maçonnerie française était effectivement bien établie et en constante progression.
  30. Nous n’avons compté dans cet ouvrage qu’une dizaine de Loges ayant eu droit à ce régime de faveur. Ce sont évidemment des ateliers célèbres dans l’histoire maçonnique : « L’Anglaise » de Bordeaux, « Les Neuf Sœurs », « Le Centre des Amis », etc.
  31. Ce fameux numéro de Planète semble avoir marqué tout de même le terme de la « conspiration du silence » organisée par les adversaires de Guénon autour de son œuvre. Depuis lors, cette œuvre a été en effet passionnément discutée sous toutes les formes possibles : écrites, orales, radiophoniques. Les guénoniens ne peuvent que se féliciter de cette brusque mise au jour d’une doctrine qui d’ailleurs se suffit à elle-même, et que son caractère universel rend digne d’être examinée avec le plus grand soin par les tenants de toutes les disciplines intellectuelles.
  32. À propos d’un article du Symbolisme intitulé « Propagande initiatique ». Guénon écrivait que ces deux mots « hurlent de se trouver ainsi accouplés » (Études sur la F.-M., I, p, 204).
  33. Du vivant de Guénon. nous pensons que personne n’aurait osé se qualifier de guénonien. Car le Maître a toujours insisté sur le fait qu’il n’enseignait pas une doctrine personnelle à laquelle on pourrait donner le nom de son « inventeur ». Cependant, depuis la disparition de Guénon, le terme de « guénonien » est devenu indispensable pour designer ceux qui adhèrent à l’intégralité de sa doctrine, et surtout qui considèrent que cette doctrine est d’origine « non-humaine ».
  34.  Pour cette fondation, une dérogation devait   être obtenue du Conseil   Fédéral, corps qui administre l’Obédience entre deux Convents, En effet, la guerre, la captivité et la résistance ayant creusé de nombreux vides dans les rangs des Maçons, la plupart des Loges avaient un effectif squelettique et il avait été convenu que durant plusieurs années on ne fonderait pas de nouveaux ateliers, afin que les nouveaux initiés vinssent renforcer l’effectif des Loges existantes. – La dérogation à ce règlement en faveur de « La Grande Triade » fut aisément obtenue. Ce seul trait suffirait à montrer l’importance accordée par l’élite de l’Obédience à l’initiative de M…f.
  35.  Cette assertion, qui a parfois été contestée, ressort pourtant à l’évidence d’une lettre de Guénon lui-même adressée à Marius Lepage, et dont des extraits ont été publiés par Jules Boucher, tout de suite après la mort de Guénon, dans la revue La Chaîne d’Union.
  36. Lors d’une réunion qui, avant les vacances de l947, rassembla chez Ivan Cerf les sept futurs fondateurs et les trois futurs premiers initiés – réunion dont nous nous rappelons les moindres détails et où furent débattues bien des questions intéressantes –, Antonio Coën se déclara rationaliste. Un des fondateurs (qui d’ailleurs devait ce soir-là se faire remarquer par plusieurs autres interventions fort pertinentes) lui fit observer que Guénon ne niait pas l’importance de la raison, mais soutenait que celle-ci ne peut s’appliquer en dehors de son domaine propre, et qu’il est des ordres de connaissance pour lesquels le recours à une faculté supra-rationnelle demeure indispensable. Antonio Coën, dont tous ceux qui l’ont connu ont pu apprécier la haute intelligence et l’ouverture d’esprit, se déclara parfaitement satisfait de cette mise au point.
  37. C’est très probablement au cours d’une de ses « crises » que François Ménard a envoyé à M. Corneloup la lettre reproduite par ce dernier dans son livre. La seule lettre que nous ayons reçue de Ménard, datée de trois mois avant sa mort, ne porte, en tout cas, aucune trace des réserves exprimées à l’endroit de René Guénon vingt ans auparavant.
  38. Vers l’époque de la fondation de « La Grande Triade », un guénonien demandait à un autre guénonien comment ce dernier avait accueilli la « rectification » effectuée par Guénon sur la tradition bouddhique. Il reçut cette réponse : « Avec une immense joie. Car il est bien préférable que Guénon, informé par un Oriental (lui-même ramené par la lecture de Guénon aux conceptions traditionnelles), ait pu rectifier sa position sur un point aussi fondamental, que si la moitié de l’Asie s’était trompée pendant deux millénaires et même davantage ». – Il est bien évident que, dans une œuvre telle que celle de Guénon, toute rectification doit avoir une certaine « signification ».
  39. Cette mutation, qui concerne en quelque sorte la « présentation » de l’ésotérisme chrétien par l’Église, est en somme une simple application du « pouvoir des clefs » (potestas ligandi et solvendi). Ce pouvoir, on le sait, a été confié par le Christ au Collège des apôtres, et en particulier à Pierre après sa « confession » dans les champs de Césarée de Philippe ; et le choix d’une ville portant un tel nom n’est sans doute pas l’effet du hasard. Mais il ne faut pas négliger de tenir compte du fait que le Collège des apôtres était aux origines le centre initiatique même de la tradition fondée par le Christ et avait la compétence exigée pour une telle « mutation ».
  40. Il regrettait de ne pouvoir demander son affiliation à « La Grande Triade », les règlements du Grand Orient interdisant aux délégués à ses Convents d’appartenir à des Loges relevant d’autres Obédiences. Il regrettait aussi que la surcharge de ses occupations l’empêchait d’être désigné par sa Loge « Les Étudiants » comme « garant d’amitié » auprès de « La Grande Triade ».
  41.   Cf. notamment : Influences spirituelles et « égrégores », ch. VI du recueil posthume Initiation et Réalisation spirituelle.
  42. Par son physique, Yvan Cerf rappelait étonnamment l’Américain Mackey, dont le portrait est reproduit en tête du premier volume de son encyclopédie maçonnique.
  43. Dans la Maçonnerie française, on donne le nom de « plateau » à l’autel du Vénérable et aux petites tables qui se trouvent devant les sièges des Officiers.
  44. Nous l’avons entendu comparer à un « épopte égyptien », et cela ne nous satisfaisait qu’à demi. Ivan Cerf, d’ascendance juive, évoquait plutôt les prophètes d’Israël, dont il avait le verbe parfois passionné.
  45. Cette Sœur qui signait souvent « M.C.D. », a été la directrice de la revue anglaise The Speculative Mason.
  46.  On dit plus ordinairement « circumambulations » ou « voyages ».
  47. Ici, les souvenirs de M. Corneloup sont en défaut. Au début, ce prologue était lu jusqu’au verset 18. Ce sont les nouveaux initiés guénoniens qui obtinrent que cette lecture s’arrêtât au verset 14 (et non pas 13) inclus. Ceux qui se reporteront au texte sacré comprendront la porté universaliste de cette modification.
  48.  Oui, et qui a même une portée universelle, si du moins on le limite au verset 14.
  49. Conformément à l’usage de beaucoup de Maçons français, l’auteur appelle « travaux » les discussions en Loge. En réalité, le véritable travail initiatique est précisément l’exécution du rituel.
  50. Le fléau de l’absentéisme maçonnique (non-attendance in Lodge, comme disent les Maçons de langue anglaise) fut toujours inconnu à « La Grande Triade ».
  51. Au cours d’une discussion sur l’avenir de l’humanité, M…f ayant fait une communication sur l’extension des déserts, M. Corneloup lui objecta qu’il faut se méfier des statistiques, auxquelles on fait trop souvent dire ce que l’on veut. Il avait d’ailleurs raison sur ce dernier point. Mais on sait que par la suite il devait devenir moins optimiste qu’alors, où l’on nourrissait de belles illusions sur « les lendemains qui chantent », héritier rigoureusement légitime de « la route joyeuse de nos destinées », très à la mode vers les années 30.
  52. Parmi les personnages de l’Ancien Testament qui font le plus manifestement figure d’initiés, il convient de faire une place à part au patriarche Jacob. Cet homme qui « aimait demeurer tranquille à la maison » eut une vie pour ainsi dire « encadrée » par deux grands voyages, le premier en Mésopotamie (où il épousa les deux sœurs, Lia l’active et Rachel la contemplative), – le second en Égypte, voyage qui ne devait pas avoir de retour. Le premier voyage est lui- même encadré par deux événements dont l’importance symbolique est exceptionnelle. Au départ, c’est le sommeil sur la pierre de Luz-Bethel, « maison de Dieu et porte du ciel », au cours duquel Jacob a son fameux songe de l’échelle céleste. Le second événement, c’est le « passage des eaux » au gué de Jabok, après quoi Jacob lutte toute une nuit avec l’Ange de l’Éternel, puis est consacré « fort contre Dieu » et enfin « marqué du signe de la lettre B ». L’infirmité dont il fut alors frappé, et qui dura toute sa vie, n’avait altéré ni son caractère initiatique conféré à Béthel, ni son ministère prophétique manifesté jusqu’à son lit de mort où il annonça à ses fils « ce qui doit arriver dans la suite des jours ».
  53. Inclus comme chapitre VII dans le recueil posthume Initiation et Réalisation spirituelle.
  54.  Cf. René Le Forestier, La Franc-Maçonnerie occultiste au XVIIIe siècle et l’Ordre des Élus Coëns. La réussite des opérations dépendait de trois conditions : l’état de grâce, la vertu surnaturelle conférée par l’« ordination » de Réau-Croix, et enfin « la coopération sympathique à distance » des autres Réau-Croix (pp. 89-9l).
  55. Il semble que les Maçons catholiques du XVIIIe siècle ne se soient jamais posé de questions quant à la légitimité de leur participation aux sacrements. La condamnation de 1738 n’a probablement pas causé le « trouble » que nous imaginons volontiers aujourd’hui. Il convient de se rappeler que la Maçonnerie opérative en Angleterre et le Compagnonnage en France avaient fait l’objet depuis des siècles de censures épiscopales répétées.