Archives par étiquette : Debir

Darkness visible partie 2

Article publié dans la revue franco-italienne ” La Lettre G” : Équinoxe d’Automne 2007. N°7

Darkness visible [Deuxième partie]

L’introduction de la formule darkness visible dans le rituel maçonnique anglais de style Emulation apparaît à la suite de l’Union des Anciens et des Modernes de 1813; nous n’avons pas de certitudes sur les modalités de son adoption. La traduction littérale « ténèbres visibles » (et non « obscurité visible » comme il est dit parfois) révèle une association de sens contradictoires propres à retenir l’attention, et divers auteurs devaient en effet s’y intéresser, la plupart dans un esprit antimaçonnique et en se plaçant d’un point de vue exotérique exclusif1. En fait, l’expression darkness visible ne peut être vraiment explicitée et comprise – dans les limites de la faculté discursive – qu’en tant qu’elle est étroitement liée à la signification de la séquence rituelle correspondant à ce que les Kabbalistes désignent par le déplacement des lumières, elle-même abandonnée en partie dans la pratique maçonnique d’aujourd’hui (voir infra). Cette séquence ne trouve sa raison d’être et ne révèle sa véritable signification qu’en fonction de la perspective particulière à la Maîtrise qui s’effectue rituellement par un changement formel d’orientation, ce changement correspondant à une interversion dans le sens d’un retournement. D’ailleurs, l’orientation particulière à ce degré, est toujours usitée des Maîtres Maçons dans certains de ses éléments significatifs2. Ainsi, le déplacement des lumières s’accompagne, dans sa mise en œuvre, de l’intégration visible des décors symboliques d’ordre cosmologique qui assurent l’ordonnancement régulier de la Loge. Mais intégrer n’est pas uniformiser systématiquement dans une même perspective d’ensemble; c’est pourquoi, pour prendre quelques exemples précis, on notera que le Tableau de Loge est occulté ainsi que les deux luminaires que sont le soleil et la lune3 situés au Débir (à l’Orient), équivalent symbolique du Saint des Saints du Temple de Salomon; les deux luminaires demeurent indissociables car complémentaires: symboles de la dualité, ils s’évanouissent, n’étant plus en conformité avec la nouvelle orientation régulière de la Chambre du Milieu qui exprime l’Unité Primordiale. Cependant, un symbole subsiste, lumineux, à sa station initiale: c’est « l’œil dans le triangle » ou « l’œil qui voit tout », dénommé ordinairement Delta; mais sa position se trouve dès lors inversée, c’est-à-dire pointe en bas, figurant le schéma du cœur. Ainsi disposé, il est dorénavant la « Porte Solaire », analogue à l’œil du dôme de tout édifice sacré. On se souviendra que, maçonniquement, cette Porte, selon l’enseignement traditionnel dont R. Guénon a été, à notre époque, l’interprète pour l’Occident, n’est autre que l’équivalent de la « porte du Ciel » ou « porte des dieux »; elle est l’ouverture sur le « Soleil intelligible » dont le « septième rayon » – l’Axis mundi – assure le passage qui conduit « au-delà du Soleil », domaine des états supra-individuels propre aux grands mystères, ce « passage [qui] assure la libération complète »4 la connaissance que “ce n’est pas moi qui fais quoi que ce soit, mais c’est Dieu qui l’accomplit ”, cette connaissance, disons-nous, constitue la condition du passage “ par le milieu du soleil ” : de l’ascension, du cosmos à ce qui est au-dessus de lui, de l’être fini à l’Infini ».] des limitations individuelles inhérentes à la manifestation.

Ainsi, pour le Connaissant, le Soleil, « une fois élevé au Zénith, ne se lèvera plus ni ne se couchera, il se tiendra au centre » (Chândogya Upanishad, III, 11, 1 et 3).

Comme possibilité opérative immédiate, c’est-à-dire affranchie de la temporalité, cette interversion permet – ne serait-ce que virtuellement – au Maître Maçon d’ « identifier le centre de sa propre individualité (représenté par le cœur dans le symbolisme traditionnel) [ce qui correspond à une libération du mental] avec le centre cosmique de l’état d’existence auquel appartient cette individualité et qu’il va prendre comme base pour s’élever aux états supérieurs » (L’Esotérisme de Dante, ch. VIII). C’est ainsi que le Travail collectif en Loge permet la restauration de l’état originel par la translation « du centre de la conscience du “cerveau” au “cœur” ». C’est en quelque sorte une autre « vision » (de la Lumière intelligible), que l’on peut rapporter à une « audition » et qui prend appui sur la disposition symbolique ainsi établie et s’y identifie en application de l’analogie inverse5. Reportons-nous à ce que R. Guénon précise à ce sujet: « Tant que la connaissance n’est que par le mental, elle n’est qu’une simple connaissance “par reflet”, comme celle des ombres que voient les prisonniers de la caverne symbolique de Platon, donc une connaissance indirecte et tout extérieure; passer de l’ombre à la réalité, saisie directement en elle-même, c’est proprement passer de l’”extérieur” à l’”intérieur”, et aussi, au point de vue où nous nous plaçons plus particulièrement ici, de l’initiation virtuelle à l’initiation effective. Ce passage implique la renonciation au mental, c’est-à-dire à toute faculté discursive qui est désormais devenue impuissante, puisqu’elle ne saurait franchir les limites qui lui sont imposées par sa nature même; l’intuition intellectuelle seule est au delà de ces limites, parce qu’elle n’appartient pas à l’ordre des facultés individuelles. On peut, en employant le symbolisme traditionnel fondé sur les correspondances organiques, dire que le centre de la conscience doit être transféré du “cerveau” au “cœur”; pour ce transfert, toute “spéculation” et toute dialectique ne sauraient évidemment plus être d’aucun usage; et c’est à partir de là seulement qu’il est possible de parler véritablement d’initiation effective […]. Le passage de l’”extérieur” à l’”intérieur”, c’est aussi le passage de la multiplicité à l’unité, de la circonférence au centre, au point unique d’où il est possible à l’être humain, restauré dans les prérogatives de l'”état primordial”, de s’élever aux états supérieurs […] »6. C’est seulement ainsi que la Maîtrise atteint sa plénitude.

L’ « audition » évoquée est en rapport étroit avec la « Lumière intelligible »; selon la perspective cosmogonique, le Son précède en quelque sorte la Lumière, et nous verrons que ce point de doctrine n’est pas étranger à notre sujet. Par exemple, l’audition est partie intégrante des éléments symboliques fondamentaux du degré de l’Arche Royale considéré par les anciens – et encore aujourd’hui – comme « la racine, le cœur et la moelle de la Franc-Maçonnerie » en tant que complément de la Maîtrise; il est le  nec plus ultra  en raison de son caractère universel, de sa perspective ouverte sur les grands mystères, mais également de ses liens avec la Maçonnerie opérative; mais nous ne pouvons présentement qu’en mentionner l’importance et signaler seulement un point qui est loin d’être négligeable, en correspondance avec nos rituels: il s’agit du rapport entre l’ouïe et la vue qui sont respectivement mises en relation avec la nuit et le jour; car on connaît « […] l’étroite connexion qui existe, au point de vue cosmogonique, entre le son et la lumière ». Pour les chrétiens et les Maçons, le texte le plus explicite à ce sujet se situe au début du Prologue de l’Evangile de saint Jean qui précise: « Au commencement [au principe] était le Verbe… »; il s’agit là de « l’acte du Verbe produisant l’”illumination” qui est à l’origine de toute manifestation, et qui se retrouve analogiquement au point de départ du processus initiatique »7. C’est pourquoi -en particulier dans le domaine initiatique- on accorde prééminence et antériorité à l’ouïe sur la vue et de ce fait à la nuit sur le jour. C’est donc par pure analogie que nous utilisons le terme de « vision » en rapport avec la séquence rituelle du déplacement des lumières, car là réside un des mystères de l’Ordre.

Pour illustrer, dans une certaine mesure, ce rapport étroit entre l’ouïe et la vue et les incidences résultant de leur mise en œuvre, relevons quelques applications souvent négligées parce qu’en apparence banales: elles proviennent de manuscrits de la Maçonnerie des XVIIe et XVIIIe siècles, et plus précisément de leur partie dénommée Lectures ou Instructions qui furent originellement des « tuilages » de caractère synthétique à partir d’éléments rituels; elles se pratiquent par questions et réponses dans lesquelles se trouvent certaines formules qui sont comme l’écho d’une pratique opérative; une de celles-ci se situe curieusement entre la question concernant la « naissance virginale » du Christ et celle qui a trait à la construction du Temple de Salomon:

« Question: A quoi la nuit est-elle bonne ?

Réponse: La nuit est meilleure pour entendre que pour voir »8. A ce propos, il n’est pas sans intérêt de noter les formules et la gestuelle adoptées par les Maçons de cette époque pour prévenir l’indiscrétion d’un profane (donc l’intrusion d’un point de vue étranger à la démarche initiatique): cela consistait par exemple à exécuter un « faux pas » (celui-ci étant une figuration irrégulière de la marche ordonnée du Maçon en direction de l’Orient de la Loge) en prononçant à voix basse: « le jour est fait pour voir [sous-entendu: les signes] et la nuit pour entendre [les mots] »; ces formules sont aussi, comme nous le précisions plus haut, en rapport avec l’épreuve du « tuilage » pratiquée habituellement par le Tuileur à l’entrée extérieure du Temple qui abrite la Loge, comme l’est également la formule bien connue: « il pleut [sur le Temple] ».

*   *   *

Ainsi l’expression darkness visible correspond-elle, dans la perspective spécifique aux petits mystères, aux « ténèbres perçues », réflexion de la Lumière procédant des « ténèbres supérieures » dont l’accès s’effectuera par le septième rayon du Soleil matérialisé au centre. R. Guénon nous dit que, en tant que symbole du non-manifesté, ces ténèbres « sont en réalité la Lumière qui surpasse toute lumière, [qui est] au-delà de toute manifestation et de toute contingence, l’aspect principiel de la lumière elle-même […] »; ce reflet de la Lumière que, seul, de par son état, le Maître achevé a qualité pour appréhender dans la Chambre du Milieu. Suivant l’expression maçonnique – équivalente de la formule hermétique se rapportant à la phase nommée « séparation » –, le Maître Maçon doit œuvrer selon le processus ultime du discernement qu’est la discrimination, c’est-à-dire « déceler la lumière dans les ténèbres et les ténèbres dans la lumière ». Est-il nécessaire de préciser que nous sommes très éloignés de la perspective exclusive que retient Milton dans son poème Paradise lost, et qui se rapporte uniquement aux ténèbres entendues dans leur sens le plus inférieur, c’est-à-dire en tant qu’états psychiques qui se manifestent par une « chaleur obscure » (antithèse des ténèbres visibles) et sont relatives aux « lieux » infernaux que Dante évoque dans son Enfer.

En corrélation avec le passage rituel qui est l’objet de ces quelques réflexions, on retiendra également l’usage, en Maçonnerie, de la couleur noire dans son sens supérieur, c’est-à-dire métaphysique, qui correspond aux ténèbres visibles9. Cela concerne notamment la Chambre du Milieu qui est l’expression formelle de cette couleur; c’est là, pour le Maître, qu’a lieu la deuxième mort qui correspond à une troisième naissance analogue à une « résurrection », véritable changement d’état qui ne peut s’accomplir que dans l’obscurité10.

Ajoutons que la station initiatique qu’est la Maîtrise maçonnique dans la démarche spécifique au Métier a également sa correspondance, en mode constructif, avec le symbole de la Pierre, la Keystone; c’est la pierre angulaire ou clef de voûte (ou son équivalent) qui, dans tout édifice sacré, a une position inversée par rapport à l’ensemble de la construction; c’est pourquoi cette pierre, qui en constitue le couronnement, ne peut être mise en place que par en-haut, comme provenant spontanément du Ciel11. En effet, en l’absence de la clef de voûte et malgré l’ajustement conforme des pierres et leur assemblage jusqu’à la limite du sommet, l’édifice qui en résulte ne sera jamais, malgré la convergence de tout l’ensemble vers ce point (c’est le « nœud vital »), qu’un ouvrage imparfait et dénué de stabilité, même si une certaine harmonie s’en dégage nécessairement: il est en quelque sorte le reflet du cosmos non encore résorbé dans son Principe. Mais, par la mise en place de la clef de voûte, se réalise, dans l’instantanéité, l’intégration de la multiplicité dans l’Unité, et ainsi l’ensemble de la construction se trouvera relié et identifié -hors de la modalité temporelle- à son archétype principiel; c’est un « passage à la limite », un changement d’état. Seule la clef de voûte, « par sa forme aussi bien que sa position, est effectivement unique dans l’édifice tout entier, comme elle doit l’être pour symboliser le principe dont tout dépend »12; elle est la synthèse de l’édifice, image parfaite et véritable de l’Unité dont la manifestation procède.

C’est pourquoi le Maître Maçon, qui s’identifie lui-même virtuellement à la Keystone (en raison de l’analogie constitutive du microcosme et du macrocosme), doit intégrer, autant qu’il est possible -et pas uniquement en Chambre du Milieu-, cette « vision très excellente » qui s’origine dans son Principe, réalisant ainsi la synthèse parfaite des trois Piliers de la Loge. En outre, on constate que les éléments rituels de la Maîtrise que nous venons d’évoquer, et qui procèdent de ce symbolisme et en permettent la mise en œuvre conforme, révèlent nettement la finalité initiatique de l’Ordre maçonnique13. Ce « constat symbolique » infirme donc toutes les hypothèses qui reposent sur une conception historiciste exclusive visant à démontrer que le grade de Maître et sa légende – la légende d’Hiram – ou leur équivalent respectif, ne seraient qu’une élaboration humaine tardive. Il est inconcevable que la Maçonnerie ait pu être privée de cette « station » privilégiée (ou de son équivalent), car elle aurait été ainsi bornée à une voie initiatiquement incomplète, ce qui serait inexplicable. Une approche plus correcte sur ce sujet demanderait un examen attentif et sans parti pris, du degré de « Compagnon fini », antérieur à la Maçonnerie spéculative, et une comparaison de certaines de ses particularités avec le « couple » Compagnon/Maître tel qu’il a été codifié ensuite. Ce qui est sûr c’est que la Maîtrise proprement dite a fait défaut à certains fondateurs de la Maçonnerie spéculative. Mais cela est-il un débat ?].

Mais darkness visible évoque également l’origine « polaire » de l’Ordre, le retour à cette origine étant symbolisé, comme nous l’avons dit, par l’inversion d’orientation -et ses compléments-, matérialisée, dans la Chambre du Milieu, par le déplacement des lumières. D’autre part, cette situation primordiale est l’objet d’une « réminiscence » précise, symbolisée par la lettre G -symbole de la Polaire- placée au centre de l’Etoile flamboyante14. Et, à proximité de celle-ci, sont figurées les sept étoiles qui marquent la présence des 7 Rishis dont la demeure symbolique est la Grande Ourse. Selon la tradition hindoue, ceux-ci sont les sept Lumières par lesquelles fut transmise au cycle actuel la Sagesse des cycles antérieurs, ces Lumières qui portent l’héritage de Sagesse de ces cycles et en détiennent en quelque sorte la « mémoire ». Ceci explique pourquoi, par transposition, sont placées sept étoiles autour de la Lune sur le Tableau de Loge présent aux autres degrés « bleus ». En ce qui concerne, entre autres choses d’importance, la constitution de la Loge considérée comme étant « juste et parfaite » ainsi que la validité de la transmission initiatique, il apparaît que les 7 Rishis -en tant qu’Archétype primordial- président à l’Architecture céleste qui est Géométrie. Ils sont ainsi la norme qui se « réfléchit » sur la Terre, déployant son ordonnancement de Sagesse, Force et Beauté, qui rend possible et légitime l’établissement (et la restauration) de multiples applications initiatiques en conformité avec le plan du Grand Architecte de L’Univers15.

Darkness visible est une des nombreuses formules rituelles que véhiculent la Chambre du Milieu et ses mystères. « Lieu » central de la Maçonnerie, l’excellence de la Chambre du Milieu ne peut être appréhendée que par le « lien qui nous unit » (le Cable tow assimilable au Sûtratma), lien qui unit tous les Maçons –passés16et présents- à l’Ordre, et qui n’est autre que le Secret: c’est-à-dire « ce qu’il y a de plus central en tout être […] en raison de [son] caractère d’”incommunicabilité” ».

C’est pourquoi la possession de la Maîtrise est en réalité un état éminent et unique dans l’initiation occidentale d’aujourd’hui, état dont R. Guénon nous dit qu’il correspond à la véritable plénitude17.

*   *   *

Ces quelques réflexions sur un sujet qui touche à une séquence négligée -parmi d’autres- de la démarche initiatique maçonnique ne prétendent pas en épuiser la richesse ou lever quelque voile impénétrable, d’autant plus qu’en son aspect le plus profond elle rejoint l’inexprimable lié par le Secret. Il reste à souhaiter que les quelques points abordés soient l’occasion et le point de départ de réflexions constructives sur les possibilités « sans nombre » qu’offre l’Ordre maçonnique; mais il est vrai que seule la méditation sur les symboles peut favoriser l’ouverture sur la Connaissance.

La Maçonnerie est, comme l’évoque toute l’œuvre de l’auteur français Denys Roman, l’Arche vivante des symboles où s’est rassemblé l’essentiel -sous forme de synthèses symboliques- de ce qui subsiste d’organisations initiatiques éteintes, y compris un héritage de l’ésotérisme chrétien. Tous ceux qui s’efforcent, depuis les temps les plus éloignés, d’en obscurcir la Lumière le font en vain, car ils se heurtent à son origine non humaine ainsi qu’à l’assurance donnée, de par la Volonté du Ciel, à saint Jean l’Evangéliste, Ami, Recteur et Protecteur de l’Ordre, de la perpétuité de son domaine. C’est pourquoi, à Pierre qui l’interrogeait sur ce qu’allait devenir Jean, « fils du tonnerre », le Christ répondit: « Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe… »

André Bachelet

  1. Pour plus de développements, et particulièrement en ce qui concerne le Révérend Wilton Hannah, ministre anglican passé ensuite au catholicisme et auteur des livres Darkness visible publié en 1952 et Chritian by degrees (1954), on consultera les études de Pierre Noël dans la revue « Renaissance Traditionnelle » n° 137 de janvier 2004, pp. 66 et suivantes, et Jérôme Rousse-Lacordaire, B.A-BA Antimaçonnisme, Editions Pardès, pp. 57 et suivantes. Un ecclésiastique anglais (anonyme) répliquera au livre d’Hannah dans un ouvrage intitulé Light invisible (Lumière invisible), mais sans grande suite. Les attaques reprendront en 1965 puis en 1985; les ennemis de l’Ordre firent preuve à la fois de leur ignorance dans le domaine ésotérique et rituel (qui s’en étonnerait ?), et de leur habituelle faculté de nuisance; devant le peu de résistance des responsables de la Maçonnerie britannique, ils dénoncèrent l’Ordre comme étant un véhicule du satanisme. Les protestations de Maçons vigilants ne devaient pas empêcher les conséquences dans le domaine rituel, sans compter les incidences temporelles à l’encontre des membres de la Maçonnerie de Grande Bretagne. On décèle dans toutes ces manœuvres l’obstination démentielle caractéristique des milieux instrumentalisés par l’Adv… Lorsque R. Guénon affirmait que « moins l’exotérisme s’occupe de l’ésotérisme, mieux cela vaut », n’avait-il pas tracé par là une attitude de prudence qui n’a pas toujours été respectée par les Autorités initiatiques ? Dans le rituel, le commentaire qui accompagne cette expression ne fait pas état de la signification que nous retiendrons. Voici le passage tiré de la version anglaise imprimée du rituel du 3e degré: « Let me now beg you to observe that the Light of a MM is darkness visible, serving only to express that gloom which rests on the prospect of futurity »; et en regard relevons la traduction quelque peu différente retenue dans le rituel pratiqué en France: « Permettez-moi de vous faire observer que la lumière que possède un MM (Maître Maçon) n’est qu’une lueur qui ne pénètre qu’à peine les ténèbres et ne fait qu’ajouter à la pénombre qui cache les perspectives de la vie future ». Cette tirade n’est pas satisfaisante car le voile à soulever touche au plus profond de la démarche initiatique procédant de l’aboutissement des petits mystères. Dans ce cadre rituel, tout commentaire est dans l’incapacité d’en traduire la véritable portée, tout ajout verbal appuyé s’avère généralement vain ou susceptible de compromettre une assimilation conforme
  2. On remarquera que la progression singulière du Compagnon lors de son introduction en Chambre du Milieu s’explique par là même; on peut trouver à cette progression plusieurs significations, dont une est en rapport avec le sacrifice intérieur exigé par l’imminente élévation du Compagnon à la Maîtrise: ce sacrifice consistera, entre autres, à transformer une des composantes de la modalité corporelle ou « existentielle » comprise dans l’objectif fixé par le degré de Compagnon; en cas contraire, le nouveau Maître serait maintenu dans une démarche « horizontale », c’est-à-dire dépendante de la faculté mentale, ce qu’il doit désormais dépasser progressivement. Quant à l’héritage pythagoricien, compte tenu de sa position centrale dans le 2e degré, il constitue un acquis définitif.
  3. Il s’agit des « deux grands luminaires dont l’un préside au jour et l’autre à la nuit » (Genèse, I, 16).
  4. Cf. A. K. Coomaraswamy, « Eckstein » (« Études Traditionnelles » n° 441, janvier-février 1974) ainsi que « Du prétendu “ panthéisme ” dans l’Inde et dans le néo-platonisme » (« Études Traditionnelles » n° 226, octobre 1938) : «[…
  5. Pour l’application de l’analogie inverse en rapport avec notre sujet, consulter R. Guénon: Symboles fondamentaux de la Science sacrée (aujourd’hui Symboles de la Science sacrée), Éditions Gallimard 1962, chapitres « Les symboles de l’analogie » et « L’Arbre du Monde »; également A. K. Coomaraswamy dans son étude « The Inverted Tree » (« L’Arbre inversé »).
  6. R. Guénon: Aperçus sur l’Initiation, Editions Traditionnelles, chapitre XXXII, « Les limites du mental ».
  7. Cf. ibidem, chapitre « Verbum, Lux et Vita ».
  8. L’Herne, Documents fondateurs, 1992, p. 219, note 243 (Manuscrit Dumfries n° 4).
  9. Symboles fondamentaux (Symboles de la Science sacrée), p. 308, note 1, et Initiation et Réalisation spirituelle, ch. XXXI, « Les deux nuits ».
  10. Aperçus sur l’Initiation, chapitre « De la mort initiatique », et Initiation et Réalisation spirituelle, chapitre « La jonction des extrêmes ».
  11. Ce symbolisme est essentiel au degré complémentaire qu’est l’Arche Royale qui participe de l’Arch masonry (Maçonnerie du Compas), et, de ce fait, se place en rapport avec le domaine céleste, alors que la Square masonry (qui est la Maçonnerie de l’Équerre) se développe plus spécialement dans ce qui appartient au domaine « terrestre » (cf. note suivante).
  12. Symboles fondamentaux de la Science sacrée (Symboles de la Science sacrée), ch. XLIII: « La “Pierre angulaire” », p. 281, et l’étude de Franco Peregrino, « Sur la fraternité », parue in « La Lettre G » n° 1, Équinoxe d’Automne 2004.
  13. La Maçonnerie comprend également, comme l’affirme R. Guénon, une perspective sur les « grands mystères » constituée par l’essence de l’Arch masonry; c’est la raison pour laquelle le degré de l’Arche Royale était lié à celui de la Maîtrise et se trouvait intégré intimement à une Loge ordinaire et plus précisément à la Chambre du Milieu de celle-ci (cf. Aperçus sur l’Initiation, 1953, p. 276, note 1). Ce lien étroit (qui n’est pas sans évoquer le Cable Tow), véritable charnière entre la Chambre du Milieu et l’Arche Royale, apparaît notamment de façon significative dans l’opération de substitution des deux luminaires par le « septième rayon du Soleil » dans sa position centrale et invariable au zénith. Le symbolisme particulier (et sa représentation) de ce septième rayon constitue l’élément fondamental de l’Arche Royale désignée expressément comme complément de la Maîtrise, et ceci en rapport avec la « parole retrouvée ».
  14. Ceci peut être rapporté à la tradition pythagoricienne, véritablement centrale au grade de Compagnon, et en tant qu’héritage de la Maçonnerie
  15. Cf. Symboles fondamentaux de la Science sacrée (Symboles de la Science sacrée), ch. XXIV: « Le Sanglier et l’Ourse », p.180 note 2.
  16. C’est-à-dire les « Maçons des anciens jours », assimilables dans une certaine mesure aux « Ancêtres » qu’évoquent la plupart des traditions et qui assurent le lien spirituel ininterrompu avec l’origine; c’est un héritage direct, par la voie initiatique, notamment celle des Collegia fabrorum de la tradition gréco-romaine. Il s’agit également des « Supérieurs Inconnus », détenteurs et inspirateurs de la Sagesse primordiale.
  17. Cf. Symboles fondamentaux de la Science sacrée (Symboles de la Science sacrée), ch. LXXV: « La Cité divine ». Rappelons simplement que le rassemblement ordonné -ne serait-il que virtuel- de tous les éléments de l’être, dans le cadre de l’initiation maçonnique, est une possibilité toujours actuelle.

E.T. n° 299, avril-mai1952

LES REVUES

Dans le N° de mai de Masonic light nous mentionnerons un court article, consacré à une question des plus importantes : l’emploi de la langue hébraïque dans les mots sacrés et les mots de passe de la Maçonnerie. Cet article met bien en lumière l’impossibilité de traduire rigoureusement les termes d’une langue sacrée. L’auteur choisit comme exemples les deux mots Sholom et Z’dokoh, qu’on rend habituellement par “paix ” et “charité “. Or le premier ne signifie pas seulement absence de guerre, mais encore intégrité, perfection, santé du corps et de l’âme, harmonie, prospérité ; et Z’dokoh ne signifie pas seulement charité mais avant tout justice, et en conséquence les règles talmudiques considèrent la charité non pas comme une œuvre “surérogatoire “, mais bien comme une œuvre de stricte équité, les biens que tout homme possède ne lui appartenant pas en propre, mais étant un simple dépôt que Dieu lui a confié.

Le N° de la mi-été reproduit quelques extraits glanés dans une publication antimaçonnique qui vient de voir le jour au Canada. Ces extraits donnent, sur l’organisation de la Maçonnerie internationale, des renseignements tellement sensationnels que nous ne résistons pas au désir d’en faire profiter nos lecteurs. “La Maçonnerie ne compte pas 33 degrés, mais bien 34 ; beaucoup de Maçons n’en savent rien, le fait étant tenu strictement secret, même à l’égard des titulaires du 33e degré. Ce 34e degré est constitué par les membres de l’Ordre des Bnai Brith, Ordre qui compte 50 membres, dont 30 sont juifs… Chacune des grandes dénominations du Protestantisme et de l’Eglise orthodoxe, aussi bien que de l’Islam, a sa propre Maçonnerie pour la diriger ; ainsi l’Eglise anglicane est dominée par les Olds-Fellows ; les méthodistes et les presbytériens sont dominés par l’Ordre des Orangistes ; la Maçonnerie grecque est dominée par les “Chevaliers de Pythias ” ; la Maçonnerie arabo-persane est dominée par le Mystic Shrine ; la Maçonnerie égyptienne est dominée par le Karnac Temple. La Maçonnerie contrôle également les compagnies d’assurances par l’intermédiaire de l’ “Ordre Indépendant des Forestiers “. Elle influe sur la politique mondiale au moyen d’un Suprême Conseil que dirige un Président assisté de 4 ministères. Ce Suprême Conseil a pour emblème un serpent mystique. Le président est juif. Les 4 ministères sont : le ministère de la haine dirigé par un rabbin ; le ministère de la Religion, chargé des cérémonies sacrilèges du culte maçonnique, y compris les meurtres rituels, l’adoration de Baal et le spiritualisme avancé (sic) ; le ministère de la Fausseté aux ordres de l’Intelligence Service, cette dernière organisation étant comme chacun le sait, commandée par le président du Sanhédrin israélite. Le quatrième ministère est celui de l’Erreur, auquel préside le Grand Prêtre des Juifs (resic). Ce dernier ministère est chargé de répandre des mensonges parmi les membres de toutes les Eglises, dans le but de favoriser le judaïsme. Il y a aussi une sorte de sous-secrétariat d’Etat à l’Avarice, dont le titulaire est un des barons de la finance juive. Une telle organisation nécessite des fonds importants. Ils sont fournis par la contrebande en matière de soieries, de bijouterie, d’alcools, de stupéfiants, et aussi par d’autres ressources, telles que la traite des blanches, les banqueroutes frauduleuses et le pillage des maisons incendiées. Une active propagande en faveur de la Maçonnerie s’exerce au moyen de la littérature pornographique, anarchiste et nihiliste, et aussi par les “cercles fraternels ” tels que le Rotary “.

Il paraît que la feuille qui rapporte ces détails surprenants se flatte de compter parmi ses abonnés plusieurs prêtres et un évêque. Masonic light s’en attriste. Mais pourquoi les ecclésiastiques n’auraient-ils pas le droit de se divertir à la lecture de ces folies ? Pour ce qui est des lecteurs ordinaires, il est bien évident que le progrès des lumières les rend aptes à tout accepter. Et les contes bleus que nous avons rapportés sont tout de même plus vraisemblables que les histoires qui avaient cours en France au début du siècle sur le diable Bitru, grand visiteur de Loges, et certain crocodile, joueur de piano. Et quelques années seulement nous séparent de la publication de L’élue du Dragon, où tous détails étaient donnés (avec plans à l’appui) sur les pratiques des ” arrière-loges “, pratiques sur lesquelles nous nous garderons d’insister, parce qu’elles relèvent de la police des mœurs. Il est par ailleurs bien évident que l’Eglise catholique ne saurait être rendue solidaire des mensonges (beaucoup moins inoffensifs qu’on pourrait être tenté de le croire) des anti-maçons ; la vérité, c’est que ces derniers s’efforcent de compromettre certaines personnalités religieuses dans leurs campagne ridicule…et qu’ils y réussissent quelquefois. Du reste, même au Canada de langue française qui semble être aujourd’hui le dernier refuge de l’antimaçonnisme militant, il n’est pas rare que des relations courtoises existent entre la Maçonnerie et des organisations strictement catholiques. Masonic light donne sur ce point des indications qui surprendraient certainement beaucoup de Français.

Dans le N° de septembre, nous trouvons quelques notes sur la carrière maçonnique de Daniel O’Connel, le “Libérateur irlandais “, qui, non seulement sut rendre une âme à sa patrie opprimée, mais encore fut le véritable artisan de l’ “acte d’émancipation ” de 1829, par lequel tous les catholiques du Royaume Uni reçurent la plénitude des droits civils et politiques, appartenait en effet à la Franc-Maçonnerie. Il joua d’ailleurs un rôle maçonnique actif : initié en 1799 à la Loge N°189 de Dublin, il en devint le Président l’année suivante. Il fut membre fondateur d’une Loge de Tralee et affilié d’une Loge de Limerick. Mais en 1838, ayant eu connaissance des condamnations pontificales portées contre l’Ordre, il se retira volontairement de la Maçonnerie, à laquelle il avait appartenu presque 40 ans.

Dans le même N°, est annoncée l’élection, comme Grand Maître de la Grande Loge Unie d’Angleterre, du comte de Scarbrough, ancien Grand Maître de la Grande Loge de District de Bombay.

Dans le Symbolisme de juin 1951, nous signalerons un bel “hommage à René Guénon “, par M.G. de Saint Jean.

Viennent ensuite trois études sur les rapports du Rosicrucianisme et de la Maçonnerie, signées respectivement de MM. Lepage, Bernard E. Jones (étude extraite du Freemason’s Guide and compendium) et G.H. Luquet. Dans cette dernière étude, qui est de beaucoup la plus longue, M. Luquet analyse les divers textes sur lesquels on a tenté de s’appuyer pour prouver que les Rosicruciens ont joué un rôle lors du passage de la Maçonnerie opérative à la Maçonnerie spéculative. Ce sont divers poèmes, opuscules, lettres et articles de journaux, qui s’échelonnent de 1638 à 1730. S’il semble bien, comme le dit M. Luquet, que chacun de ces écrits pris à part ne prouve pas grand-chose, il est tout de même étrange de voir, dans six des neuf textes analysés, le nom des Franc-maçons rapproché de celui des Rose-Croix et, dans un septième texte, de celui des Kabbalistes. Ce faisceau de coïncidences est digne d’examen, si l’on songe à l’habitude des rosicruciens de procéder par allusions, d’attirer l’attention pour la détourner ensuite, de jeter eux-mêmes le discrédit sur leurs propres ouvrages. Le huitième des neufs textes étudiés, que M. Luquet analyse longuement, est intitulé Long Livers (ce qu’on pourrait traduire par : “Ceux qui sont doués de longévité”), publié à Londres en 1723, sous le nom d’Eugenius Philalethes junior. C’est la traduction d’un traité hermétique d’Arnaud de Villeneuve, traduction dédiée “aux Grands-Maître, Maîtres, Surveillants et Frères de la très ancienne et très honorable Fraternité des Francs-Maçons de Grande Bretagne et d’Irlande”. Sur l’identité de l’auteur de cet ouvrage, du reste fort intéressant, voici ce que nous dit M. Luquet : “En s’appelent Eugenius Philalethes le jeune, il a tout l’air de vouloir se placer sous le patronage d’un Eugenius Philalethes plus ancien. En fait, des livres imprimés de 1650 à 1657 étaient signés Eugenius Philalethes. Son vrai nom fut Thomas Vaughan. Mais la question se complique. Des ouvrages du même genre que ceux d’ Eugenius Philalethes ont été publiés à Amsterdam et à Londres de 1664 à 1678 par un certain Eirenaeus Philalethes, “Anglais de naissance et cosmopolite de résidence”, qu’on est parvenu à identifier. Divers auteurs ont confondu ces deux Philalethes, et ils sont d’autant plus excusables qu’à ce qu’on dit, Eirenaeus lui-même aurait pris pour un de ses ouvrages le prénom d’Eugénius. Il n’y aurait donc rien de surprenant à ce qu’Eugenius Philalethes ait commis la même confusion, et, bien que se plaçant sous le signe d’Eugenius, se soit inspiré à la fois d’Eugenius et d’Eirenaeus”. En somme, tout a été fait, et même très bien fait, pour “brouiller les pistes”, et l’on ne s’y retrouve guère…

Ceux qui voudront d’autres renseignements sur les deux(ou sur les trois) Philalethes, “jeunes” ou non, et qui apparurent ça et là sous les noms de Georges Starkey, Dr Zhiel, Childe, Carnobius, pourrons consulter leThéosophisme de René Guénon (p.53) et aussi l’Histoire et Doctrines de Roses-Croix de Sédir (p.357). Quoi qu’il en soi; Long Livers du avoir un certain retentissement dans le monde maçonnique d’alors, car M. Luquet nous apprend que cinq ans plus tard, un haut dignitaire de la Maçonnerie galloise, Edward Oackley, fit, devant la Loge londonienne  “aux Trois Compas” un discours qui fut imprimé ensuite dans un document officiel, et où il reprenait non seulement les idées de Long Livers, “mais jusqu’à des passages textuels, entre guillemets”. Signalons aussi trois points dont M. Luquet ne parle pas, mais qu’évidemment il ne peut ignorer. D’abord, s’il est bien vrai que Long Livers ne fait aucunement mention des Roses-Croix, cet ouvrage n’en est pas moins “signé” par eux, car, dans une partie de la préface qui précède celle que M. Luquet a traduite, il est parlé de certaines personnes “dont le nom doit être rayé pour toujours du livre M.” Il s’agit bien évidemment du “Livre M.” des Roses-Croix, qu’on a interprété par Liber Mundi ou même par Mutus Liber, et qui est le seul livre dans lequel ils consentaient à lire, eux qui n’écrivent point. Ensuite, il est fait mention de Long Livers et du “Frère” Eugenius Philalethes dans un ouvrage édité à Londres en 1723 “à l’usage des Loges” et intitulé Ebrielatis Encomium (“Eloge de l’ivresse”). Enfin divers auteurs ont pensé qu’Eugenius Philalethes était un certain Robert Samber, qui vivait dans l’entourage du duc de Montagu, successeur de Désagulier comme Grand-Maître des “Modernes”.

 – Dans le N° de septembre-octobre-novembre, article de M.J. Corneloup, intitulé “Le Centre du Monde”. L’auteur, dont on sait les tendances rationalistes, reconnaît très franchement qu’en l’espace d’une génération, une évolution s’est produite dans les milieux “cultivés” : alors qu’au début de notre siècle, les “spiritualistes” y étaient considérés comme des “originaux” ou même comme des “faibles d’esprit”,  ce sont maintenant les matérialistes  qui font figure d'”attardés” et de mini habentes. M. Corneloup est d’ailleurs aussi sévère pour les “forcenés du scientisme” que pour les “mousquetaires du néo-spiritualisme”. Mais il est visible que ses sympathies vont tout de même aux premiers : en effet, il s’attaque dans son étude à la conception traditionnelle selon laquelle l’homme est le “centre du monde” et il “met en face ce que nous savons aujourd’hui : que l’homme n’est qu’une infime moisissure”(sic). Et il ajoute : “La plus humble abeille, la plus chétive fourmi, peut croire qu’elle est faite à l’image de l’Etre Suprême qui lui a dicté son décalogue en créant l’univers spécialement pour que son espèce y prospère”. Nous nous demandons vraiment ce que pourrait être un Décalogue pour abeilles et pour fourmis. Mais nous étonnerons sans doute M. Corneloup en lui disant que si ces estimables insectes constructeurs étaient doués de la faculté de penser (ce que nous ne croyons pas, la pensée étant le propre du règne hominal), et si, dans leurs cogitations, ils se figuraient être l’image du Suprême Architecte des Mondes, ils auraient parfaitement “raison”; car ils le sont en effet. Le Maçon qu’est M. Corneloup ne sait- il pas que l’abeille, insecte géomètre, “fille de la Lumière”, annonciatrice des premiers soleils, qui “rassemble ce qui est épars” en butinant toutes fleurs pour faire à l’homme ce don divin: le miel, “substitut” de l’ambroisie, est un des plus anciens symboles du Maître Maçon, symbole lui-même de l’Architecte de toutes choses? Oui, l’abeille est bien créée à l’image de Dieu, et, plus précisément, elle est l’image du Verbe créateur; ne vole-t-elle pas sur les lèvres du divin Platon, le chantre du Logos, et sur celles de saint Ambroise, dont le nom est le nom même de l’ambroisie, et dont la parole d’or, selon la liturgie catholique, “engendra au Christ saint Augustin, cette éclatante lumière de l’Eglise”?

M. Corneloup, qui a si souvent siégé au Débir, ne sait-il pas que ce mot hébraïque est le nom même de l’abeille, Débora, tiré de la racine DBR, qui signifie “parole”?  Lui qui dans ses “allocutions de bienvenue” aux nouveaux Maçons, a dû souvent leur transmettre l’antique devise initiatique : connaît  toi toi-même, sait aussi bien que nous que cette sentence était gravée au “Delta” du temple élevé par les Grecs à la “Vraie lumière”, et dont le “prototype”, construit en cire par les abeilles, fut transporté par le “Dieu géomètre” dans son royaume d’Hyperborée. M. Corneloup nous dira sans doute que ce sont là des “légendes”, qu’on ne peut mettre sur le même plan que les “certitudes de la science”, selon lesquelles l’abeille et l’homme sont des “moisissures”. Mais nous, qui ne professons aucun respect pour la “science” d’aujourd’hui, d’hier ou de demain, nous pensons avec la “tradition perpétuelle et unanime” que l’abeille, comme la fourmi, le papillon, le scarabée, comme tous les insectes, tous les animaux, toutes les plantes, toutes les pierres, comme toute la parure de la terre et toute l’armée des cieux, est un symbole de l’Être divin. “Car les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l’œil, depuis la création du monde, quand on considère ses ouvrages” (Epitre aux Romains, I, 20). Toutes choses étant des symboles de Dieu, sont “à l’image de Dieu”, le moins imparfait de ces symboles étant l’homme, qui occupe de ce fait une place “centrale” dans l’univers, et le plus parfait étant l’Homme Dieu, “qui a manifesté d’une manière ineffable les perfections du Père”. A la fin de son article, M. Corneloup donne aux “spiritualistes” et aux chrétiens en particulier quelques conseils que nous reproduisons in extenso : ” Mon seul désir est d’aider mon frère néo-spiritualiste à dépouiller ses métaux, et non de troubler sa foi, quelle qu’elle soit. Si, par exemple, sa vocation est d’être chrétien, j’applaudirai à ce qu’il s’y efforce. Mais qu’il soit chrétien dans l’humilité et dans la clarté. Quand il prononcera “Notre Père qui êtes aux cieux”, qu’il sache quel est ce Père, ce que sont ces cieux. Et il ne le saura que s’il a une nouvelle fois crucifié le Fils dans son cœur. Mais alors il pourra marcher sur le sentier initiatique en compagnie de l’athée qui, surmontant effroi et dégout, a frappé aux portes de la Mort et a découvert la Vie”. M. Corneloup nous croira-t-il si nous lui disons que le conseil de “Crucifier une nouvelle fois le Fils dans leur cœur” ne peut être écouté par des chrétiens qu’avec horreur? Il connaît mal, ou plutôt il ne connaît pas du tout le christianisme, et c’est pourquoi nous ne lui en voulons point. Ce qu’un chrétien doit “crucifier dans son cœur”, c’est le “vieil homme” et il doit s’efforcer de “ressusciter avec le Christ”. Et quelle idée M. Corneloup se fait-il donc de la Foi quand il s’imagine qu’elle puisse être “troublée” par les arguments rationalistes ? Il est visible qu’il confond cette vertu théologale avec la simple “croyance”, semblable à la croyance que peut avoir un scientiste dans les “enseignements” éphémères et les “toutes dernières acquisitions” de la science du jour. Mais la Foi n’est pas un échafaudage de vérités partielles plus ou moins bien assemblées, et dans lequel il suffirait d’enlever un élément pour que tout s’effondre. C’est bien autre chose, qu’il serait trop long d’expliquer à M. Corneloup. D’autre part, nous ne cacherons pas notre surprise d’apprendre qu’il existe des athées qui ont “frappé aux portes de la Mort et y ont découvert la vie”. Jusqu’ici, ceux dont nous avions entendu dire à peu près la même chose, comme le Christ ou Dante, n’étaient pas précisément des athées. Il nous est difficile de croire M. Corneloup sur parole, car son affirmation est bien grave, et le monde est bien vieux… Pour terminer, nous ajouterons qu’il est impossible à un être limité, tel que l’homme, de se faire une idée claire de la divinité. Que M. Corneloup, dont le zèle pour la Maçonnerie est réel et sincère — et c’est pourquoi il nous est au fond si sympathique, et c’est pourquoi nous nous sommes attardé si longuement à essayer de le réfuter — que M. Corneloup lise donc le récit de la dédicace du Temple maçonnique (I Rois VIII, 10-12). “Au moment où les prêtres sortirent du lieu saint, la nuée remplit le temple de l’Eternel. Les prêtres ne purent y rester pour le service, car la gloire de l’Eternel remplissait le temple. Alors Salomon s’écria : L’Eternel veut habiter dans l’obscurité”. Rien ne peut évidemment s’opposer à la volonté d’En-Haut. Or Salomon nous l’affirme, l’Eternel veut habiter dans l’obscurité. C’est le “Maçon du Seigneur” qu’il nous faut croire, et non pas M. Corneloup. – Dans le même N°, M. Jean Piette a publié un article intitulé : “L’aspect métaphysique du Christianisme”, dont nous nous proposons de parler prochainement.

Denys Roman