Pernéty. Les fables égyptiennes dévoilées

Dom Antoine–Joseph Pernéty. Les Fables égyptiennes et grecques dévoilées (Arche, Milan).

Compte-rendu publié dans [E.T. N° 432-433 Juillet-Aout-Sept. Oct. 1972]

Il est singulier de voir l’intérêt qui se manifeste actuellement pour la philosophie hermétique. Plusieurs éditeurs se sont mis à en publier les textes essentiels. C’est ainsi qu’on a vu paraître, à la Librairie de Médicis, l’Atalante fugitive de Michel Maier, — et à la Bibliotheca Hermetica (Edition Denoël), Le livre des Figures hiéroglyphiques de Nicolas Flamel, l’Entrée ouverte au palais fermé du roi d’Ireneus Philalethes. Le triomphe hermétique de Limojon de Saint-Didier, L’Œuvre secret de la Philosophie d’Hermès de Jean d’Espagnet, et d’autres productions de la fin du moyen- âge et des siècles suivants. L’ouvrage de Pernéty dont nous parlons aujourd’hui est évidemment beaucoup moins important, puisqu’il est du XVIIIe siècle, époque où la science hermétique ne jetait plus que des “feux” bien affaiblis. Les fables égyptiennes et grecques sont une tentative assez curieuse d’interpréter la mythologie des Anciens du point de vue hermétique. Cette édition est la reproduction en photogravure de l’édition originale, datée de 1758. Elle compte 1200 pages en deux tomes. Ajoutons que le prix en est véritablement prohibitif. On trouve au début de l’ouvrage un long exposé des principes et de la pratique hermétiques, avec références empruntées notamment à d’Espagnet. Les notices concernant par exemple la “matière première”, les quatre éléments, les trois règnes, l'”humide radical”, l’athanor, l’élixir et autres sujets techniques sont intéressantes pour donner un aperçu des fondements de la doctrine alchimique.

La partie relative aux fables égyptiennes est, bien entendu, la plus courte, puisque Pernéty ne pouvait les connaître que par les sources grecques. Mais il a donné de l’histoire d’Osiris, d’Isis et d’Horus une relation très complète, car sur ce point du moins les grecs étaient bien informés.

La tradition gréco-latine occupe à elle seule plus de la moitié de l’ouvrage total. Pernéty examine d’abord avec une particulière attention toutes les légendes où il est question de l’or. D’où les articles sur l’âge d’or, la pluie d’or de Danaë, la biche aux cornes d’or, l’enlèvement des pommes d’or au jardin des Hespérides, les trois pommes d’or jetées par Hippomène à Atalante, la légende de Midas qui changeait en or ce qu’il touchait. L’interprétation de ces fables du point de vue hermétique est relativement facile, et l’auteur y déploie une réelle ingéniosité. En le lisant toutefois, les lecteurs de Guénon peuvent se rendre compte à quel point les interprétations de Pernéty sur l’âge d’or, la navigation des Argonautes, la naissance d’Atalante et son rôle dans la chasse du sanglier de Calydon par exemple apparaissent aujourd’hui comme insuffisantes.

Pernéty examine ensuite une à une les divinités gréco-romaines, puis les principaux héros et aussi les rites des mystères, des fêtes et des jeux publiques de l’antiquité. Les chapitres sur Mercure, Bacchus, les jeux pythiques et surtout les mystères éleusiniens sont au moins curieux, en raison surtout des citations que fait l’auteur des philosophes hermétiques et aussi des auteurs anciens (parmi lesquels, en ce qui concerne les mystères, il faut citer Hérodote). Les lecteurs de Guénon peuvent donner plus que Pernéty lui-même, tout leur sens à des informations telles que la suivante : “Sophocle nous dit la raison “qui donnait aux Eumolpides [ Grands-prêtres héréditaires d’Eleusis] la préférence sur tous les autres, pour présider aux cérémonies des Mystères Eleusiens. C’est dit-il, que la langue des Eumolpides était une clef d’or”” (t. II, p. 276).

Vient ensuite un assez long exposé (en 120 pages) sur les douze travaux d’Hercule et sur les autres exploits de ce héros. Ici l’application astrologique est tentante, et bien des auteurs s’y sont exercés. Il faut noter dans Pernéty plusieurs remarques intéressantes, et en particulier la narration de la descente d’Hercule aux Enfers par la “bouche” du cap Ténare. A cette occasion, l’auteur cite, outre des hermétistes connus comme d’Espagnet, Le Trévisan, Arnault de Villeneuve et Raymond Lulle, certains vers de l’Enéide et des Géorgiques.

Ce qui suit est beaucoup moins digne d’intérêt. L’auteur passe à la guerre de Troie et se limite presque exclusivement à l’examen de ce qu’il appelle les “fatalités” de cette guerre, c’est-à-dire les conditions que devaient remplir les Grecs pour triompher des Troyens : présence d’Achille ou de son fils, possession des flèches d’Hercule, enlèvement de Palladium, prise des Chevaux de Rhésus, etc. Mais c’est précisément dans cette partie relative à la guerre de Troie qu’on peut observer avec le plus de netteté un des défauts de la conception que Pernéty se faisait du symbolisme. Il emploie des pages et des pages à démontrer — par des arguments qui rappellent un peu ceux utilisés par la “critique historique” moderne — que tous les évènements rapportés par les poètes épiques sont des inventions dont l’unique but est d’exprimer sous forme allégorique les vérités de la science hermétique.

Bien entendu, cela ne serait déjà pas si mal et d’ailleurs on ne saurait reprocher à Pernéty d’avoir écrit son livre avant les découvertes de Schliemann. Ici encore, on peut mesurer l’étendue de la “restauration” opérée par Guénon dans le domaine des études symboliques. Il a rappelé en effet que tout ce qui existe dans le monde périssable est le symbole de réalités impérissables et que les faits historiques eux-mêmes, en plus de leur réalité passagère en tant que faits, possèdent une signification supérieure qui constitue leur “essence” et qui les fait participer à la permanence de l’Absolu. En conséquence, il importe assez peu que les récits sur la très haute antiquité aient plus ou moins d'”authenticité” au sens où l’entend la critique moderne. L’expédition des Argonautes de la tradition grecque, le “massacre des Innocents” de la tradition chrétienne, nous pensons que ce sont là des réalités historiques. Mais si le contraire pouvait être établi, il n’en resterait pas moins des éléments majeurs de la symbolique, et en particulier de la tradition alchimique.

A ce sujet notons que Pernéty rappelle que les hermétistes ont parfois employé sciemment un terme pour un autre, dans le dessein d’égarer les lecteurs profanes. C’est une des difficultés certaines que présente l’étude de ces philosophes, car en fait il faut avoir lu un nombre assez considérable de leurs textes pour les comprendre pleinement. Mais on doit ajouter que cette étude est grandement facilitée par l’examen approfondi des représentations figurées qui accompagnent ordinairement leurs ouvrages. Pour nous borner aux publications énumérées au début de notre compte-rendu, on peut faire les remarques suivantes. Le mutus Liber (publié dans le même volume que Le Triomphe hermétique) est entièrement composé de planches symboliques que n’accompagne aucune explication. L’Entrée ouverte du Philalèthe et L’œuvre secret de d’Espagnet sont illustrés, et encore bien d’avantage Le Livre des Figures hiéroglyphiques de Flamel. Mais le cas le plus extraordinaire est celui de l’Atalante fugitive du rosicrucien Michel Maier. Cette œuvre est constituée par un ensemble de 50 adages. Chacun de ces adages est illustré d’une planche symbolique accompagnée d’un “discours” explicatif en prose et d’un epigramma de six vers latins, qu’il serait sans doute plus exact d’appeler carmen, puisqu’il est incorporé à un texte musical. Une telle disposition est — du moins à notre connaissance — unique dans la littérature hermétique. Comme les planches symboliques de l’Atalante fugitive sont — de même que les Tableaux de Loge de la Maçonnerie — de véritables yantras, il faut bien considérer les vers et la musique qui les accompagnent comme de véritables mantras.

Peut-être nous objectera-t-on que ces mantras sont écrits en latin, qui n’est pas une langue sacrée. Il est facile de répondre que les livres sacrés de l’Occident, c’est-à-dire ceux du Nouveau Testament sont écrits en grec.

Nous voilà loin de l’ouvrage de dom Pernéty, qui se termine par une relation assez quelconque de la descente d’Enée aux Enfers. L’intérêt qui se manifeste actuellement pour tout ce qui touche à l’hermétisme est frappant. Que des illusionnistes en profitent pour se présenter à la télévision comme des comtes de Saint-Germain âgés de 17000 ans et fabriquent de l’or reconnu pour authentique, cela est normal à notre époque où l’on fait argent de tout. Mais les éditions de textes ci-dessus mentionnées sont sérieuses et soignées. Il nous faut cependant signaler que les volumes de la Bibliotheca Hermetica sont présentés et annotés par des auteurs appartenant à l’école de Fulcanelli, dont les conceptions quant à l’objet même de l’art hermétique sont fondamentalement opposées à celles de Guénon. Peu importe d’ailleurs, car ce qu’il y a d’essentiel dans ces ouvrages, c’est la traduction des textes et les illustrations. On a pu remarquer combien Guénon, dans la dernière œuvre qu’il ait écrite (La Grande Triade), attache de l’importance à la philosophie hermétique. Au début de sa carrière, le Maître voyait dans l’étude des symboles le moyen d’opérer “la réforme de la mentalité moderne”. Une telle réforme n’est plus concevable aujourd’hui pour le monde occidental, ni même pour le monde oriental. Mais le symbolisme n’a rien perdu de sa vertu pour réformer le mentalité de chacun d’entre nous.

Denys Roman