Note introductive 1

Avertissement

 

2008 : La Lettera G / La Lettre G, N° 8

Denys ROMAN : « Pythagorisme et Maçonnerie »

Les réflexions de Denys Roman que nous présentons aujourd’hui constituent le chapitre premier de son ouvrage René Guénon et les Destins de la Franc-Maçonnerie publié aux Editions de l’Œuvre en 1982 et repris par les Editions Traditionnelles à Paris en 1995. Ce texte fut primitivement publié par la revue “Etudes Traditionnelles” en 1950.
L’auteur s’est inspiré du contenu de certains chapitres de l’ouvrage d’Arturo Reghini Les Nombres Sacrés dans la Tradition Pythagoricienne Maçonnique dans sa version originale, et en a élargi le propos, notamment dans le rapprochement établi entre la présence de symboles communs aux traditions pythagoricienne et maçonnique, et, par conséquent, certains aspects significatifs de leur perspective.
On connaît l’importance, pour les Pythagoriciens, de la “science des nombres”, dont la caractéristique essentielle réside dans la notion de “mesure” en tant qu’elle représente l’équilibre et l’harmonie; ne prêtaient-ils pas leur serment par la Tétraktys, symbole de la décade (1+2+3+4 =10) et expression numérique de l’Unité ?
L’auteur fait état, pour la deuxième fois depuis sa collaboration aux « Etudes Traditionnelles » à la demande de R. Guénon, du thème qu’il développera dans tout le cours de son œuvre et qui constitue l’essence de sa réflexion sur l’Ordre maçonnique dans une vision eschatologique: il s’agit des héritages qui ont échu à la Maçonnerie au cours des âges et qui constituent les dépôts symboliques d’organisations initiatiques venues se réfugier au sein de l’Ordre. D’ailleurs, D. Roman ne fait là que reprendre et prolonger ce que René Guénon avait déjà exprimé à plusieurs reprises. Ces dépôts sont, bien entendu, en totale concordance avec la démarche spécifique du Métier, puisqu’ils sont eux-mêmes l’expression de l’Art de la Construction universelle compris dans son sens le plus étendu et en mode initiatique. Parmi ces dépôts, on relève en effet l’héritage de filiation pythagoricienne qui apparaît dans certains des degrés de la Maçonnerie sous la forme de symboles particuliers: il s’agit, par exemple, du pentalpha, autrement dénommé “étoile flamboyante” (avec, pour la Maçonnerie, en son centre la lettre G, équivalent du Gamma grec) qui était le signe de reconnaissance des pythagoriciens dans sa signification relative à la “Santé” basée sur la “science des lettres”. L’auteur relève également le Delta, le triangle 3-4-5 connu des Maçons opératifs et des spéculatifs dans son utilisation rituelle (on remarquera la forme de l’équerre du Vénérable Maître), la planche à tracer, l’importance donnée au théorème sur le carré de l’hypoténuse (notamment illustré par le bijou du Passé Maître de Rite Ecossais); et puis, conjointement et dans l’ordre de la méthode: le silence, l’usage des repas rituels, etc… Ajoutons à cela la Musique, art majeur pour Pythagore et son école, dont il faut regretter la disparition en Maçonnerie en tant que moyen de création et de maintien de l’harmonie corporelle et mentale, “thérapeutique” sacrée en quelque sorte; on notera, à ce sujet -puisque Pythagore s’inspira des sons émis par le marteau du forgeron sur le métal rougi par le feu pour la création harmonique de sa lyre- l’allusion de D. Roman à la “légende du forgeron” peu connue aujourd’hui de la Maçonnerie continentale: dépositaire des “secrets de la Nature”, le forgeron détient ainsi la Force pour l’œuvre de rénovation et de réhabilitation des métaux, ce qui renvoie au symbolisme de la foudre que doivent maîtriser les “fils du tonnerre”.
Voilà des symboles et usages qui nous incitent à réfléchir sur notre démarche et sur les “Destins” de l’Ordre; ils nous indiquent, sur des points fondamentaux, la proche parenté initiatique entre la voie maçonnique et celle de l’illustre école de Pythagore, celle-ci se rattachant, comme le dit D. Roman, à l’Orphisme et donc à la tradition hyperboréenne conservée à Delphes par le culte d’Apollon. D’ailleurs, R. Guénon, suggérant la continuité de l’influence spirituelle qui se transmet d’âge en âge, ne disait-il pas, à la fin du chapitre II de son ouvrage L’Esotérisme de Dante: « […] il n’en est pas moins permis de penser que, de Pythagore à Virgile et de Virgile à Dante, la “chaîne de la tradition” ne fut sans doute pas rompue sur la terre d’Italie ».

André Bachelet

 

 

PYTHAGORISME ET MAÇONNERIE

Parmi les multiples organisations initiatiques dont la Maçonnerie revendique l’héritage, une de celles qui sont le plus fréquemment citées est l’Ordre pythagoricien. On sait que la raison d’une telle prétention est la présence, dans le symbolisme maçonnique, d’emblèmes utilisés par les disciples du maître de Samos : ceux de ces symboles qu’on cite le plus ordinairement sont l’étoile à 5 branches en ce qui concerne la Maçonnerie latine, et le bijou de Past Master en ce qui concerne la Maçonnerie de langue anglaise. Ce dernier bijou réunit même 2 symboles pythagoriciens importants : d’une part, il figure la démonstration graphique du théorème sur le carré de l’hypoténuse ; et d’autre part, cette démonstration est faite à l’aide du triangle 3-4-51, dont on sait l’importance dans le Pythagorisme.

Bien entendu, le fait que le pentagone étoilé n’est pas forcément associé au nom de Pythagore, et que beaucoup de Maçons latins ignorent même que le tracé de cette figure constituait le signe de reconnaissance des Pythagoriciens, alors que, par contre, le théorème sur le carré de l’hypoténuse est universellement connu sous le nom de théorème de Pythagore, ce fait, disons-nous, a eu pour conséquence que la Maçonnerie anglo-saxonne a gardé beaucoup plus vivant que la Maçonnerie latine le souvenir de sa connexion avec le Pythagorisme. La chose lui était du reste facilitée, parce que certains des anciens documents appelés Old Charges font expressément mention de Pythagore comme ayant introduit la Maçonnerie en Europe. – Cependant, c’est un Maçon italien, aujourd’hui décédé, Arturo Reghini, qui a publié, sur les rapports entre Maçonnerie et Pythagorisme, le seul ouvrage de valeur dont nous ayons eu connaissance2.

Avant de dire tout le bien que nous pensons de ce livre, nous devons émettre une critique, et une critique grave. Son auteur méconnaissait absolument le Christianisme, qu’il était pourtant bien placé pour connaître, au moins sous une de ses formes. C’est même trop peu de dire qu’il le méconnaissait, il en donnait une image qui est une véritable caricature. Comment s’exprimer autrement quand on voit l’auteur stigmatiser « la hantise3 sexuelle qui est diffuse dans les religions dérivées de l’hébraïsme et qu’on retrouve dans le Christianisme, par exemple avec la circoncision, à qui est consacré le premier jour de l’année, et dans le dogme de l’Immaculée Conception »4 ?

Ce passage est vraiment incroyable. Il est presque impossible d’accumuler plus d’erreurs en si peu de mots. Si les calendriers chrétiens occidentaux portent au 1er janvier la mention « Circoncision », ce n’est nullement pour consacrer l’année entière à une observance mosaïque que le Christianisme a pour sa part abolie, mais simplement parce que le Christ, étant né traditionnellement le 25 décembre, a été circoncis, selon la loi, le 1er janvier, et que toutes les Églises chrétiennes ont coutume de célébrer les événements de la vie de leur fondateur5. Et la circoncision est si peu l’effet d’une « hantise sexuelle » d’origine israélite, qu’elle est pratiquée non seulement par les Juifs et les Musulmans, mais par les peuples les plus divers, civilisés ou sauvages. En Australie par exemple, lors des « rites de puberté », certaines tribus pratiquent la circoncision ; dans d’autres tribus, on pratique l’arrachage d’une dent ; mais nous ne pensons pas que les premières de ces tribus soient plus « hantées » sexuellement que les secondes.

Et pour ce qui est de l’Immaculée Conception, qui d’ailleurs n’est un dogme que dans le Catholicisme romain, nous ne voyons pas en quoi le fait de croire que la mère du Christ a été exemptée du péché originel pourrait avoir un lien quelconque avec la sexualité.

Ces réserves, que tout homme d’esprit traditionnel fait naturellement, et qu’un Maçon devrait faire a fortiori parce que, respectant toutes les religions, il doit respecter particulièrement celle à laquelle appartient l’immense majorité des Maçons, ne doivent pas empêcher de reconnaître les mérites exceptionnels du livre d’Arturo Reghini. L’auteur, s’il connaissait mal le Christianisme et la « tradition monothéiste » en général, avait par contre une connaissance remarquable des mathématiques (profanes et traditionnelles), de la littérature et de la tradition gréco-latine, et du Pythagorisme en particulier. Il avait aussi étudié l’Hermétisme, l’œuvre de Dante et des « Fidèles d’Amour ». Et c’est ainsi qu’il a pu, avant de mourir, écrire cet ouvrage précieux, indispensable à quiconque s’intéresse soit à la science des nombres, soit à la doctrine maçonnique.

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Bien   entendu,   un   livre   de   ce   genre,   qui   comporte  de   nombreuses démonstrations mathématiques et figures géométriques, ne se résume pas. L’auteur étudie successivement la Tétraktys pythagoricienne (qu’il assimile au Delta lumineux de la Franc-Maçonnerie) (chap. I), le pentalpha (étoile à cinq branches) (chap. IV) et la table tripartite (qui est la planche à tracer) (chap. VI), c’est-à-dire trois des symboles fondamentaux des grades symboliques. Il examine longuement en outre des questions telles que les « nombres synthétiques » (chap. II), les nombres premiers (chap. III), les puissances arithmétiques (chap. V), le Grand·Œuvre et la palingénésie (dernier chapitre).

Reghini compare longuement le ternaire 1-2-3, qui est le seul ternaire de nombres successifs dont la somme des deux premiers (1 + 2) soit égale au troisième nombre (3), avec le « ternaire égyptien » 3-4-5, seul ternaire de nombres successifs tel que la somme des carrés des deux premiers (9 + 16) soit égale au carré du troisième nombre : 25. S’ensuivent des considérations sur la géométrie à une dimension (symbole de la manifestation « linéaire ») à la géométrie à deux dimensions (symbole de la manifestation « en surface ») qui conduit à la « prise de possession » de la terre. Il explique aussi par le passage du ternaire 1-2-3 au ternaire 3-4-5 le fait que les Loges du 1er degré sont « éclairées » par le « Delta lumineux » à trois pointes et que celles du 2° degré le sont par l’« Étoile flamboyante » à cinq branches6.

D’autres considérations sont possibles sur les nombres 3, 4 et 5, dont les figures géométriques correspondantes sont le triangle, le carré et le cercle. En effet, les Arabes, qui ont transmis leur numérotation au monde occidental, figurent le chiffre 5 par un cercle. Dans l’Atalante fugitive du Rosicrucien Michel Maier, ces trois figures sont associées au problème hermétique de la « quadrature du cercle », et selon d’anciens textes, elles auraient été particulièrement vénérées par les Maçons opératifs. Il est d’ailleurs probable que c’est pour cette raison que les « quatre saints couronnés » furent choisis comme patrons secondaires de la Maçonnerie, en raison des rapports du nombre 4 avec le carré, du mot « saint » avec le triangle (à cause du Dieu « trois fois saint ») et de la couronne avec le cercle.

L’auteur donne d’intéressants détails sur la Tétraktys « où sont compris tous les nombres en principe » : on sait que c’est par elle que les Pythagoriciens prêtaient serment7.

René Guénon a si souvent parlé de cette figure, « source et racine de la Nature éternelle », que nous nous bornerons à mentionner, à la suite de Reghini, une question de l’« instruction » des Pythagoriciens Acousmatiques : « Qu’y a-t·il dans le sanctuaire de Delphes ? – La sainte Tétraktys, parce qu’en elle est l’harmonie où résident les Sirènes. » Et l’auteur précise que les Sirènes, à une époque très reculée, symbolisaient l’« harmonie des sphères »8.

Sur le pentalpha ou étoile à 5 branches, le livre que nous analysons met en lumière les rapports numériques remarquables qui lient entre eux les divers éléments de cette figure, et qui la « marquent », pour ainsi dire, de la « loi d’harmonie ». – Ces rapports sont tels que chaque élément du pentalpha est la « section d’or » d’un autre élément. Et l’auteur, citant Cantor, souligne que cette section d’or avait une grande importance dans l’architecture d’avant Périclès.

Le chapitre VI contient de longues considérations sur la planche à tracer ou table tripartite, qui est aussi la « clé des lettres » 9 . L’auteur y voit la table du mathématicien Théon de Smyrne, et montre ses liens avec ce système de numération des Grecs. Et rappelant que la pierre brute, la pierre cubique et la planche à tracer sont les trois « bijoux immobiles », il ajoute que toutes trois se réfèrent « à la construction des temples, qui, d’après le rituel, est la tâche de la Franc-Maçonnerie ». La planche à tracer « rappelle que cette construction exige la connaissance des nombres sacrés, et par sa forme même, elle souligne l’importance spéciale de la division ternaire » (p. 154).

Il poursuit : « notons enfin que la planche à tracer de l’ancienne corporation maçonnique peut être associée, sinon identifiée, d’une manière très simple et naturelle encore que vague et d’un intérêt relatif, avec l’ancien abaque 10 pythagoricien, le déltos, ou mensa pythagorica, confondue plus tard avec l’antique table de Pythagore qui, il n’y a pas si longtemps encore, s’enseignait dans nos écoles » (pp. 158-159). Et l’auteur termine ce passage en indiquant que chez les Romains le mot mensa signifie à la fois table à calculer et table à manger11.

A. Reghini rappelle aussi que la planche à tracer, d’après le rituel d’Apprenti, symbolise la mémoire, et il ajoute que la déesse de la mémoire, Mnémosyne, est la mère des 9 Muses, « ces Muses qui montrent l’Ourse à Dante conduit par Apollon et inspiré par Minerve (Paradis, ch. 2). Mnémosyne, dans le mythe orphico- pythagoricien des 2 fleuves ou des 2 voies, est la fontaine de vie, l’Eunoé dantesque, opposée à la fontaine mortelle du Léthé. En outre, pour Platon, la compréhension est une anamnèse, un ressouvenir. Il faut tenir compte de ce sens supérieur de la mémoire chez les anciens, si l’on veut comprendre pourquoi elle est symbolisée par la planche à tracer (pp. 161-162). »

L’ouvrage contient un grand nombre de considérations intéressantes sur la musique, et les liens qui unissent cet art à la science des nombres. On y cite une tradition rapportée par Diogène Laërce, et qui raconte comment Pythagore, « en écoutant les sons émis par les marteaux d’un forgeron frappant sur son enclume, observa que la hauteur de ces sons dépendait de la grosseur des marteaux, et puis, en essayant avec des cordes également tendues, il trouva que lorsqu’on diminuait la longueur de la corde le son s’élevait, et qu’on obtenait des sons dont l’oreille percevait l’accord quand les longueurs des cordes étaient entre elles dans des rapports numériques simples » (p. 83).

A. Reghini fait remarquer ici que les rapports numériques les plus simples sont ceux qui ont pour éléments les nombres de la Tétraktys : 1, 2, 3 et 4, et que les cordes de la lyre d’Orphée ou tétracorde de Philolaüs étaient dans le rapport 1/2, 2/3, 3/4. Mais il convient de remarquer aussi que la légende rapportée par Diogène Laërce attribue une origine « métallurgique » à la musique et particulièrement à la lyre, cette même lyre par laquelle Apollon réglait le mouvement des astres, Orphée apaisait la discorde, Arion charmait les dauphins et échappait au naufrage, et Amphion édifiait les murailles de Thèbes12.

Nous devons maintenant aborder une autre question. On sait que l’étoile à 5 branches ou pentalpha était le signe de reconnaissance de l’école pythagoricienne, c’est-à-dire leur symbole le plus important. A. Reghini rappelle que les membres  de cette école faisaient correspondre avec chacun des sommets de la figure une des lettres du mot υγιεια (santé). Et l’auteur ajoute que la santé est pour le corps ce que l’harmonie est pour l’être total (p. 125) ; c’est vrai, mais il semble n’avoir pas remarqué une particularité curieuse: chacune des lettres composant le mot υγιεια est une « lettre pythagorique » :

ϒ, upsilon (i grec), lettre pythagorique par excellence symbolisant les « deux voies de la droite et de la gauche », et « sous une forme exotérique, le mythe d’Hercule entre la vertu et le vice »13.

Γ, gamma, la lettre G de la Maçonnerie, qui a la forme de l’équerre, symbole essentiel (avec la spirale) du second degré, et dont Guénon a indiqué   qu’elle « représente les deux côtés de l’angle droit du triangle rectangle 3-4-5, qui a (…) une importance toute particulière dans la maçonnerie opérative »14.

I, iota, symbole universel de l’Unité15.

EI, c’est-à-dire l’inscription mystérieuse gravée sur la porte du temple de Delphes, et qui, en réponse à l’injonction : « Connais-toi toi-même », formule explicitement la doctrine « solaire » de l’Identité Suprême16.

Enfin A, alpha, élément constitutif du pentalpha, première lettre de l’alphabet, qui représente le « retour aux origines ».

Le symbolisme de la succession de ces 6 lettres serait intéressant à étudier. Remarquons qu’elles sont disposées autour de l’étoile à 5 branches selon le sens polaire, ce qui est parfaitement normal puisque le pythagorisme procède de la tradition hyperboréenne17, D’autre part, dans   la Maçonnerie de langue anglaise, la « préparation du récipiendaire » au second degré semble indiquer que les voyages de ce grade devaient se faire en sens polaire, ce qui du reste était le sens des voyages dans l’ancienne Maçonnerie opérative.

Ce que nous avons dit sur la raison probable du choix du mot υγιεια ne doit pas nous empêcher de reconnaître l’importance toute particulière qu’avait la santé, et, d’une façon générale, le développement corporel, pour les Pythagoriciens. On sait que Pythagore lui-même n’avait pas dédaigné de concourir aux Jeux Olympiques18, et le   « Père   de   la   Médecine »,   Hippocrate,   établit   sa   science   sur   des   bases pythagoriciennes, comme lui-même le déclare expressément. La science des nombres (théorie des « jours critiques ») joue un grand rôle dans cette médecine, qui du reste était un « art sacerdotal » (exactement comme l’Ayur-Véda des Hindous, avec lequel il pourrait être intéressant de la comparer) ; et le « serment d’Hippocrate », prêté sur 4 divinités (Apollon, Esculape, Hygie et Panacée), est exactement calqué sur les obligations initiatiques, et comporte, comme le serment maçonnique en particulier, 3 éléments essentiels : invocation, engagement, imprécation19.

Nous pensons qu’il pourrait être intéressant de comparer ces deux sciences héritées du Pythagorisme : la médecine hippocratique et la Maçonnerie. Et si quelques-uns de nos lecteurs trouvaient ces considérations étranges, nous leur demanderions comment ils expliquent le fait que toute Loge opérative, parmi les membres « acceptés », comptait obligatoirement un médecin20

A.Reghini cite à plusieurs reprises une expression des rituels italiens où il est parlé des « nombres sacrés qui sont connus des seuls Francs-Maçons », et il y voit très justement un indice de filiation pythagoricienne. En France, où l’expression qu’il cite ne se rencontre pas, croyons-nous, on trouve pourtant une autre formule aussi significative. C’est la salutation que doit employer un Maçon écrivant à l’un de ses frères : « Je vous salue par les nombres mystérieux qui vous sont connus. » Cette formule indique clairement que les Maçons connaissent la « science des nombres », et que ces nombres ne sont pas les nombres « vulgaires » des profanes, mais bien ces nombres « mystérieux » dans lesquels les Pythagoriciens voyaient l’essence de toutes choses.

Mais la « science des nombres » n’est pas spéciale au Pythagorisme, pourrait- on dire, et la Kabbale et l’ésotérisme islamique en font un usage constant. C’est vrai, mais, comme René Guénon l’a fait remarqué, les traditions juive et musulmane considèrent le nombre « arithmétiquement », tandis que le Pythagorisme, né au sein d’un peuple sédentaire et par conséquent constructeur, les considère en tant que ces nombres sont liés aux formes géométriques : triangle, cube, etc. Et il en est évidemment de même de la Maçonnerie.

A.Reghini cite encore le silence comme élément commun aux Ordres pythagoricien et maçonnique ; à la vérité, c’est là un trait commun à toutes les organisations initiatiques, mais il est vrai que les néophytes pythagoriciens restaient 3 ans, parfois 5, en gardant le silence et en s’instruisant21. Et ces nombres peuvent rappeler les « âges » de l’Apprenti et du Compagnon, qui sont assujettis au silence pendant leur temps de probation.

Il convient aussi de mentionner que chacun des 5 voyages du second degré est dit représenter une des années d’étude du néophyte.

Ainsi, la Maçonnerie a, parmi ses symboles et ses usages, plusieurs éléments qui lui sont communs avec le Pythagorisme : Delta, étoile flamboyante, planche à tracer, triangle 3-4-5, importance donnée au théorème sur le carré de l’hypoténuse, science des nombres, silence de 5 ans, usage des rituels, importance donnée à la santé du corps22. On comprend que l’auteur du livre dont nous rendons compte fasse sienne l’affirmation de l’archiprêtre Domenico Angherà : « l’Ordre maçonnique est la même chose, absolument la même chose, que l’Ordre pythagoricien. » A. Reghini pourtant sait bien qu’il existe aussi des éléments judaïques, johanniques, templiers, rosicruciens, hermétiques, dans la Maçonnerie ; mais dans son enthousiasme pour le Pythagorisme, il considère tous ces éléments comme des adjonctions inutiles et même nuisibles. Et cela l’entraîne à déprécier le grade de Maître, où les éléments salomoniens, comme on le sait, sont prédominants23.

D’un autre côté, quand on considère que tous les mots sacrés de la Maçonnerie sont hébreux ; que l’ère et le calendrier maçonnique sont spécifiquement juifs ; que le président d’une Loge est dit occuper la chaire du roi Salomon, et que ses 2 assesseurs représentent Hiram, roi de Tyr, et Hiram-Abiff ; que les légendes du 3e degré et des grades subséquents roulent entièrement sur les événements qui ont précédé, accompagné ou suivi la construction du Temple de Jérusalem, on est porté à penser que le caractère « salomonien » de la Maçonnerie ne fait aucun doute.

Par le Pythagorisme, la Maçonnerie se rattache à l’Orphisme et même à la tradition hyperboréenne conservée à Delphes. Mais au cours des âges l’apport de la tradition juive, puis de la tradition chrétienne est venu lui imprimer ses caractères définitifs. Les « légendes » de Salomon, du meurtre d’Hiram-Abi et de la grande-maîtrise des deux saints Jean en sont le témoignage. Et cette « imprégnation » juive et surtout chrétienne préparait les voies aux nombreux héritages qu’allait recueillir l’Ordre maçonnique, héritages dont le plus illustre, le plus noble et le plus précieux est celui des Templiers.

Denys Roman

  1. Dans le bijou de Past Master les carrés construits sur les côtés du triangle sont en effet constitués par des damiers qui ont respectivement 9, 16 et 25 cases.
  2. Les Nombres Sacrés dans la Tradition Pythagoricienne Maçonnique (Archè, Milano, 1981). En appendice, treize lettres de René Guénon à Arturo Reghini sont publiées.
  3. Dans l’édition originale, le mot « hantise » était en français et souligné dans le texte.
  4. Chap. VII, p. 166 de la traduction française.
  5. Du reste, les premiers chrétiens ont varié beaucoup dans la date où ils faisaient commencer l’année : 25 mars, 25 décembre, 1er janvier, etc.
  6. Chap. III. À propos des expressions maçonniques, 1e, 2e, 3e degré, faisons remarquer que la marche d’Apprenti trace une droite ; celle de Compagnon détermine un plan ; celle de Maître parcourt l’espace.
  7. Au chap. I, il cite les paroles de Lucien : « Regarde, ce que tu crois être quatre, c’est dix, et le triangle parfait, et notre serment. » La Maçonnerie donne à la Tétraktys le nom de Delta ; et l’on remarquera que la lettre grecque Delta est la 4e lettre de l’alphabet, qu’elle a la forme d’un triangle, et qu’elle est l’initiale du mot Deka (dix).

    Sur la Tétraktys, on se reportera notamment au chapitre XIV des Symboles fondamentaux de la science Sacrée de R. Guénon.

  8. Il est étrange que les Sirènes soient devenues, chez Homère notamment, des monstres avides de sang humain, comme si on avait cessé, dès une haute antiquité, de comprendre la signification de ce mythe orphico-pythagoricien. Certains éléments de la légende homérique pourraient facilement être transposés dans un sens initiatique : les prés riants et fleuris où les Sirènes sont assises symbolisent sans doute la voûte étoilée ; les matelots aux oreilles remplies de cire sont les profanes « qui aures habent et non audient » ; les liens qui attachent les pieds et les mains d’Ulysse au mât du vaisseau symbolisent peut-être le renoncement à l’action de l’être qui suit la voie et s’assimile ainsi à l’axe du monde. Le chant « céleste » des Sirènes est assez significatif, puisqu’elles disent « connaître tout ce qui arrive dans ce vaste Univers ».
  9. Table tripartite se dit en anglais tiercel board, qui est devenu trestle board et tracing board.
  10. Ce mât désigne à la fois : la tablette carrée formant la partie supérieure d’un chapiteau ; une machine à calculer en usage chez les Romains ; une table ou étagère à vaisselle ; et une auge pour laver l’or. Le mot abaque évoque donc à la fois l’architecture, la science des nombres, le repas et la métallurgie de l’or. D’autre part, le mot calcul désigne non seulement l’art de compter, mais toute pierre située à l’intérieur du corps humain (et qui symbolise ainsi la « pierre cachée des sages »).
  11. Sur les rapports vraiment curieux qui existent entre la table tripartite et la table à manger, citons le passage suivant de La Vie privée des Anciens par René Ménard (t. II, pp. 188-189) : « Les Romains faisaient 3 repas par jour. Le plus important était le souper (caena) qui se prenait quand les affaires étaient terminées. Un souper en règle devait avoir 3 services. Il y avait ordinairement 3 lits pour chaque table : c’est ce qu’on appelait le triclinium. Le triclinium régulier était disposé pour 3 personnes. Il y avait un ordre déterminé pour le placement des convives. Les lits étaient placés sur 3 des côtés de la table, et le 4ème côté était réservé pour les besoins du service. Le pythagoricien Varron, dans un ouvrage perdu dont Aulu-Gelle nous a conservé des fragments dit que le nombre des convives doit commencer à celui des Grâces et finir à celui des Muses, c’est-à-dire qu’il faut être au moins 3, mais jamais plus de 9. » Il est inutile de souligner l’analogie qui existe entre la disposition des sièges dans une « Loge de table » et celle du triclinium, la seule différence étant que les anciens mangeaient couchés.
  12. Sur la lyre d’Amphion, cf. Le Roi du Monde, chap. XI. Pour les rapports de Thèbes avec la Thébah hébraïque, cf. ibid. À propos du rôle joué par le forgeron dans la construction de la lyre de Pythagore, il convient de rappeler que la Bible (Gen. XV, 21-22) regarde comme frères Jubal, « père de tous ceux qui jouent de la harpe » et Tubalcaïn, qui le premier travailla les métaux. On sait le rôle important que ce dernier joue dans le symbolisme maçonnique. Dans beaucoup de Loges américaines (mais nous ne savons pas s’il en est de même en Angleterre), figure un tableau représentant l’histoire du forgeron et du roi Salomon ; cette histoire très remarquable semble faire allusion à une certaine « réintégration » de l’art métallurgique, dont on connait à la fois le caractère dangereux et sacré.
  13. Symboles fondamentaux, chap. XVIII et XXXVII.
  14. Ibid., chap. XVII
  15. Cf. La Grande Triade, chap. XXV.
  16. C’est Ananda Coomaraswamy qui a pour la première fois, dans la Review of Religion, exposé la signification que Plutarque n’avait fait qu’entrevoir… ou qu’il n’avait pas voulu divulguer. (Cf. les Comptes rendus de René Guénon, Études Traditionnelles, octobre 1946.)
  17. Il est dit que Pythagore avait apprivoisé une ourse qui obéissait à sa voix. Sur les liens du Pythagorisme avec le culte delphique de l’Apollon hyperboréen (le Dieu géomètre), cf. La Crise du Monde Moderne, chap. I.
  18. Tous les jeux de la Grèce antique avaient du reste un caractère traditionnel évident; les vainqueurs d’Olympie, rentrant dans leur patrie « par la brèche des murs » symbolisaient sans doute la nécessité de la « violence » pour regagner le « pays natal », qui est le « royaume des cieux ».
  19. « Les Fidèles d’Amour » dans le 3ème grade de leur hiérarchie, possèdent un rite appelé saluto (salut) ou salute (santé). Il est assez curieux que ces mots salut et santé soient demeurés les 2 éléments essentiels du rituel de la « Loge de table ». Il semble même que le nombre de « santés », qui a beaucoup varié au cours des âges, doive être régulièrement de 5 ; pour la dernière de ces santés, dans les Loges anglo-saxonnes, est utilisée une formule qui remonte à une grande antiquité, et ou l’on évoque le « retour au pays natal ». Et tout ce qui se passe après cette santé est considéré comme « extra-maçonnique », comme si l’on voulait suggérer qu’avec ce retour, les « objectifs de la Maçonnerie » sont atteints.
  20. Cf. Aperçus sur l’Initiation, chap. XXIX.
  21. Philosophumena, II.
  22. Il est un élément très important de l’ascèse pythagoricienne qu’on est étonné de ne pas trouver dans la Maçonnerie actuelle : c’est la musique. La Maçonnerie opérative, qui utilisait, comme le Compagnonnage, de très nombreuses chansons, possédait-elle certains chants, d’un rythme particulier, permettant de mettre le chanteur en communion avec l’« harmonie des sphères » ? C’est possible ; mais ce qui nous est parvenu, du moins en France, en fait de chansons maçonniques, est d’un niveau tel que nous préférons n’en pas parler.
  23. A. Reghini a l’air de penser que le grade de Maître a été introduit après 1717, parce que, dit-il, les Constitutions d’Anderson l’ignorent. Il se peut bien qu’Anderson ait ignoré ce grade, mais en tout cas les éléments en existaient bien avant le XVIIIe siècle, car la Maçonnerie opérative avait un caractère salomonien très prononcé.