Vernant et Vidal-Naquet. Mythe et Tragédie en Grèce ancienne

Compte-rendu publié dans [E.T. N° 435 Janvier-février 1973]

Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet, Mythe et Tragédie en Grèce ancienne (François Maspéro, Paris).

Cet ouvrage, d’une grande érudition, étudie quelques-uns des thèmes favoris des tragédies grecques. Mais sa perspective n’est pas uniquement littéraire. Les auteurs entrent dans un assez grand nombre de considérations qui touchent à «  la philosophie de l’histoire  » du monde grec et surtout athénien. «  Le genre tragique fait son apparition à la fin du VIème siècle, lorsque le langage du mythe cesse d’être en prise sur le réel politique de la cité. L’univers tragique se situe entre deux mondes et c’est cette double référence au mythe, conçu désormais comme appartenant à un temps révolu, mais encore présent dans les consciences, et aux valeurs nouvelles développées avec tant de rapidité par la cité de Pisistrate, de Clisthène, de Thémistocle, de Périclès, qui constitue une de ses originalités, et le ressort même de l’action  » (p.7).

Il est assez frappant que l’œuvre des trois tragiques grecs ait été écrite après un court laps de temps et à cette époque cruciale où la Grèce échappe à la menace perse. On connaissait la tradition selon laquelle, le jour de la bataille de Salamine, Eschyle combat, Sophocle chante la victoire et Euripide vient au monde. Après cette courte période où la tragédie est reine, «  la veine tragique se tarit rapidement pour s’effacer devant la réflexion philosophique  » (p. 80).

Ces précisions données par les auteurs sont tout à fait intéressantes si on les rapproche de ce qu’à écrit Guénon dans La Crise du Monde moderne (pp. 21-22) sur la «  mutation  » qui, au VIème siècle, fit passer la Grèce à la civilisation dite classique. Cette dernière civilisation, malgré certains «  redressements  » traditionnels dans l’ordre des «  mystères  » et du Pythagorisme, est surtout marquée par l’apparition de «  quelque-chose dont on n’avait encore eu aucun exemple, et qui devait, par la suite, exercer une influence néfaste sur tout le monde occidental  : il s’agit de ce mode spécial de pensée qui prit et garda le nom de philosophie  », et qui devait, de dégénérescence en dégénérescence, aboutir à la piètre philosophie profane actuelle, «  c’est-à-dire une prétendue sagesse purement humaine, donc d’ordre simplement rationnel, prenant la place de la vraie sagesse traditionnelle, supra-rationnelle et non humaine  ». Ce dernier état de déchéance ne devait être atteint qu’à l’époque contemporaine, mais, selon Guénon, les germes en avaient été semés au VIème siècle.

Commentant ces lignes de Guénon, M. Jean Biès, dans son ouvrage sur Empédocle d’Agrigente (pp 19-20), critique sans aucun ménagement l’évaluation communément admise du classicisme antique. «  Il n’y a pas, dit-il, de miracle grec… Tout ce qui, aux yeux des historiens, constitue ce miracle, correspond, en fait, au contraire d’un vrai miracle, puisque les changements profonds survenus au cours des IVème et IIIème siècles sont presque tout autant d’atteintes à la spiritualité hellénique et autant de déchéances  » qui devaient amener «  le déclin puis la chute de la civilisation grecque antique. On s’étonne même de voir avec quelle rapidité et quel empressement la Grèce classique a oublié jusqu’au souvenir de ses attaches sapientielles et intellectives, pour se restreindre de plus en plus aux exercices de la seule dialectique, dont Zénon est le père, et pour laisser l’homme seul, avec ses limites et ses insuffisances –sophiste agnostique, citoyen bavard, artiste subjectivé–, remplacer le sage doué de l’autre vue et immergé dans la contemplation de la transcendance divine  ».

L’oubli signalé par M. Biès est identique à l’oubli, signalé par Guénon, du moyen-âge par les humanistes de la Renaissance. M. Biès relève que les témoignages que nous avons sur Socrate, l’initiateur de la nouvelle philosophie, nous le montre «  tout entier occupé de l’homme et du relativisme humain… Platon lui-même, s’il exprime des vérités sacrées, le fait en un langage profane et déjà littéraire, davantage orienté vers le rationnel que vers le symbolisme, exception faite pour les mythes, qui restent la partie la plus secrète et la plus intéressante de son œuvre  ».

Mais revenons à l’ouvrage de MM. Vernant et Vidal-Naquet. Il faut remarquer que la période «  classique  » de l’histoire grecque commence avec Pisistrate, qui établit dans Athènes la «  tyrannie  », c’est-à-dire un mode de gouvernement tout à fait anti-traditionnel, qui ne laissait presque plus rien subsister du régime semi-théocratique antérieur, celui des «  archontes  ». Or, il est assez singulier que ce soit Pisistrate qui ait fait mettre par écrit et ainsi «  fixé  » les poésies d’Homère, jusqu’alors transmises exclusivement par voie orale. Il est permis de se demander si, à la faveur de cette fixation, certains éléments importants du point de vue traditionnel ne se seraient pas «  perdus  ».

A propos du rôle des tragédies grecques qui, selon les auteurs, marquent un acheminement vers la pensée philosophique, plusieurs autres questions peuvent se poser. D’abord, il est bien évident que chez Euripide la tendance est très nettement anti-traditionnelle, contrairement à ce qu’on remarque chez Sophocle et surtout chez Eschyle. Ensuite, ne pourrait-on pas penser que le rôle de la comédie est venu en quelque-sorte «  équilibrer  » celui de la tragédie  ? Aristophane a, on le sait, presque constamment une attitude «  traditionnaliste  » et hostile aux «  sophistes  ». Socrate n’est pas ménagé dans Les Noces et pourtant Platon, élève respectueux de Socrate, n’a pas craint de mettre dans la bouche d’Aristophane un de ses plus beaux mythes  : celui de l’Androgyne primordial. Enfin, il est certain que comédie et tragédie, qui ont des sources «  rituelles  » et antérieures au VIème siècle, sont dans leur principe des «  actes sacrés  ».

Indépendamment des considérations engendrées par les remarques des deux auteurs sur l’évolution politique de l’Athènes du VIème siècle, et indépendamment aussi de curieux détails sur les institutions d’alors (notamment sur l’ostracisme), encore tout imprégnées d’une signification sacrée, l’ouvrage dont nous parlons se recommande par une critique fort amusante des interprétations psychanalytiques qui se sont exercées avec le bonheur que l’on sait sur l’œuvre des tragiques grecs. Dans un chapitre intitulé «  Œdipe sans complexe  », on trouve une démolition impitoyable des interventions dues à l’imagination débridée de Freud et de ses continuateurs. «  En quoi, se demandent les auteurs, une œuvre littéraire appartenant à la culture de l’Athènes du Vème avant J.C., et qui transpose elle-même de façon très libre une légende thébaine bien plus ancienne, antérieure au régime de la cité, peut-elle confirmer les observations d’un médecin du début du XXème siècle sur la clientèle de malades qui hantent son cabinet  ?  »

D’après Freud, «  c’est le succès constant et universel de la tragédie d’Œdipe qui prouve l’existence également universelle, dans la psyché enfantine, d’une constellation de tendances semblables à celles qui mènent le héros à sa perte… En tuant son père, en épousant sa mère, il accomplit le désir de notre enfance que nous nous efforçons d’oublier  ».

L’ouvrage insiste sur le fait que, pour Freud, le «  complexe d’Œdipe  » donne la «  clef  » de toutes les tragédies  ; et l’on observe  : «  On reste stupéfait. Comment Freud peut-il oublier qu’il existe bien d’autres tragédies grecques qu’Œdipe-Roi et que, parmi celles qui nous ont été conservées d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide, la quasi-totalité n’a rien à voir avec les rêves œdipiens  ?  »

La lecture de ce chapitre «  Œdipe sans complexe  » est réjouissante, car les auteurs, qui évidemment connaissent les mythes grecs un peu mieux que le psychanalyste viennois, se sont amusés à transposer le procédé freudien à d’autres tragédies helléniques. Il en résulte qu’on peut soutenir, «  en substituant l’Agamemnon d’Eschyle à l’Œdipe-Roi de Sophocle, que l’effet tragique provient de ce que chaque femme ayant fait le rêve d’assassiner son époux, c’est l’angoisse de sa propre culpabilité qui, dans l’horreur du crime de Clytemnestre, se réveille et la submerge  ».

Mais, comme «  l’interprétation freudienne de la tragédie n’a pas influencé les travaux des hellénistes, qui ont continué leurs recherches comme si Freud n’avait rien dit  », un psychanalyste contemporain, M. D. Ansieu, a voulu «  s’aventurer sur le terrain de l’antiquité classique et, armé des seules lumières de la psychanalyse, y a découvert ce que les spécialistes, continuent à n’y pas voir  ». Et MM. Vernant et Vidal-Naquet de demander ironiquement  : «  N’est-ce pas la preuve que ces hellénistes sont aveugles, ou plutôt qu’ils se veulent, qu’ils se rendent aveugles, par refus de reconnaître dans la figure d’Œdipe leur propre image  ?  »

Plus loin, les deux auteurs, examinant «  la valeur de cette clef universelle œdipienne dont le psychanalyste détient le secret et qui lui permettrait de déchiffrer sans autre préparation toutes les œuvres humaines  », se demandent si «  cette clef ouvre vraiment les portes de l’univers spirituel des Grecs ou si elle n’en fausse pas plutôt les serrures  ». C’est bien cette seconde hypothèse que confirme l’examen impitoyable fait par les auteurs des procédés abusifs et des «  coups de pouce  » qui «  permettent au psychanalyste de donner libre cours à sa fantaisie  » et «  faire dire au texte le contraire de ce qu’il énonce clairement  ».

C’est avec plaisir qu’on voit les hellénistes de valeur tourner ainsi en dérision les interprétations données par les psychanalystes au sujet des mythes grecs. Que n’en est-il de même dans d’autres disciplines  ? Aujourd’hui la psychanalyse est reine. On la rencontre partout, et même, hélas  !  : «  là où elle ne doit pas être  », ce qui n’est pas rassurant pour l’avenir.

L’ouvrage dont nous venons de commenter quelques-uns des aspects était présenté récemment devant un cercle d’historiens et d’hellénistes. Au cours de la discussion quelqu’un –il nous semble même que c’était l’un des auteurs– rappela une anecdote antérieure à la dernière guerre. C’était l’époque où, à la suite de l’Anschluss, Freud avait dû quitter l’Autriche pour fuir l’ignoble persécution anti-juive des nazis. Il avait décidé de s’établir aux États-Unis. A son débarquement, surpris par l’immense acclamation qui l’accueillait, il se tourna vers son disciple Jung pour lui dire  : «  Ils n’ont pas l’air de se douter que nous leur apportons la peste  ».

                                                                                                          Denys Roman